Le jour de gloi...
Après avoir sifflé ces quatorze notes, le merle s’arrêta net, comme si on lui eût coupé la gorge avec des ciseaux. M. Fauche, dont la fenêtre était ouverte sur la cour, au cinquième, juste au-dessus de la cage, eut un plissement douloureux du front, entre les deux yeux. Ses rides, car il était déjà, d’apparence, un vieil homme, en augmentèrent. Les vieux ne devraient jamais avoir de chagrin, et on ne devrait jamais les ennuyer, parce que, dès qu’ils ont du chagrin ou qu’ils s’ennuient, tout de suite ils ont l’air plus vieux: et c’est très triste.
Il y avait longtemps, ah! bien trop longtemps, que le concierge avait mis ce vieux merle en prison, pour lui apprendre à chanter; et le malheureux oiseau n’avait jamais pu aller plus loin que ces quatorze premières notes de la Marseillaise. En hiver, on le gardait dans la loge, et d’ailleurs il ne chantait guère. Mais, aussitôt que le printemps bourgeonnait aux branches, aussitôt que l’air se faisait tiède, aussitôt que M. Fauche, qui aimait le ciel bleu, ouvrait sa fenêtre pour voir au moins un pan de ciel bleu, le concierge suspendait la cage à la muraille, dans la cour, et le merle commençait:
Le jour de gloi...
Quatorze notes, toujours quatorze notes! M. Fauche en devenait fou. Si le merle avait chanté toute la Marseillaise, et toute la journée, M. Fauche l’eût beaucoup mieux supporté. Il aurait accepté ce bruit comme celui du roulement des voitures, ou le grondement régulier des machines de l’imprimerie Godard, adossée à sa maison. Mais le merle ne chantait que quatorze notes, toujours quatorze notes, et, toutes les fois qu’il recommençait, un espoir, un espoir douloureux et perpétuellement déçu, saisissait M. Fauche. «Cette fois, il va en siffler quinze!» Et il écoutait! Mais le merle était buté.
M. Fauche, professeur de seconde au lycée Leverrier, avait pris l’oiseau en horreur. Durant des années, il demeura convaincu que s’il n’avait pu encore terminer sa thèse, sa belle thèse de doctorat sur l’Architecture alexandrine et syrienne dans ses rapports avec l’art roman, c’est que cette bête lui rompait la cervelle. Mais après avoir travaillé trois mois loin de Paris, à Montreuil-sur-Mer, il dut s’avouer la vérité: il n’y avait pas de merle à Montreuil-sur-Mer, et la thèse n’avait pas avancé de deux pages. C’est que son auteur ne possédait ni l’esprit de construction, ni l’ingéniosité nécessaires pour la terminer. Tout ce qu’il y avait dans les textes, tout ce que contenaient sur le sujet les monographies allemandes, M. Fauche le connaissait bien. Mais quand il fallait pousser plus loin, M. Fauche perdait pied. Il était sûr qu’il devait y avoir une route: mais il ne la voyait pas.
Ce fut après son retour à Paris, aux derniers jours d’automne, que le professeur fit en lui-même cette découverte désolante. Non, il ne finirait jamais sa thèse: il n’en était pas capable. Le merle à ce moment, sifflait comme d’habitude, et M. Fauche songea tout à coup: «Pauvre oiseau, je suis comme lui!»
En même temps, le hasard fit qu’il se regarda dans une glace. Il y vit le reflet de sa pauvre figure disgracieuse, de ses joues blêmes, de son front rouge, de ses quarante-sept ans mal conservés; et il comprit quels irrésistibles motifs avaient décidé, six ans auparavant, madame Fauche à l’abandonner pour suivre un joli musicien. «Pauvre merle, répéta-t-il; vilain merle!»
Louise, sa vieille bonne, qui pénétrait à cet instant dans son cabinet de travail, crut qu’il s’agissait de l’oiseau. Elle répondit:
—Ah! oui, pour sûr!
Et sur cet assentiment, M. Fauche pencha la tête avec mélancolie: il avait parlé de lui.
Pour ne pas entendre le merle, M. Fauche, en soupirant, referma la fenêtre. A ce moment Louise fit une seconde entrée, sans frapper. Elle n’avait pas sa figure de tous les jours. Non seulement parce que, dans le fond de son cœur, elle était troublée, inquiète, toute retournée, mais parce qu’elle voulait que ce fût visible, parfaitement visible, dans toute sa personne, et que nul ne pût s’y tromper. C’est la façon des gens du peuple de rendre hommage à leurs sentiments. Elle dit:
—Monsieur, monsieur!... Cette pauvre madame!
—Quelle madame? demanda le professeur, qui en vérité était fort loin de penser à madame Fauche.
La vieille Louise ouvrit ses deux bras bien grands, et les fit retomber sur ses cuisses molles.
—Madame est morte! fit-elle, d’un cri.
Le souvenir classique évoqué par cette phrase, et sa signification contemporaine et précise, traversèrent simultanément le cerveau de M. Fauche, et il eut honte de cette déformation professionnelle. «Je ne suis plus qu’un vieux pion», songea-t-il. Comme il était mécontent de lui, il prononça rudement:
—Qu’est-ce que ça peut me faire, Louise?
—Monsieur, dit Louise, et la petite? Qu’est-ce qu’elle va devenir, la petite?
—Marie-Blanche? fit le professeur, presque malgré lui.
Il fut étonné d’avoir retrouvé ce nom aussi vite. Quand madame Fauche avait abandonné le domicile conjugal, Marie-Blanche n’avait que quelques mois. C’était une petite chose qui criait la nuit, et M. Fauche en avait gardé seulement le souvenir d’un animal aussi désagréable que le merle. Il dit, d’un air vindicatif:
—J’introduirai une action en désaveu de paternité.
—Monsieur fera comme il veut, répondit Louise.
M. Fauche avait peut-être de très bonnes raisons personnelles de ne pas croire à sa paternité. Mais ce n’étaient pas des raisons légales. Il le savait très bien. Louise répéta:
—Monsieur fera comme il veut.
Puis, elle ajouta tranquillement:
—Moi, j’vas sortir pour aller la chercher. Si on sonne, monsieur ouvrira.
Au bout de deux heures durant lesquelles les réflexions de M. Fauche furent confuses et irritées, on sonna, et M. Fauche alla ouvrir. C’était Mayonobe, le charbonnier d’en face, avec une malle sur les épaules. Mayonobe vend les bois et charbons au détail, tient une buvette, et monte les malles. Telles sont ses trois professions. M. Fauche regarda la malle d’un air indécis.
—C’est la malle de mademoiselle, dit Mayonobe tout naturellement. Mademoiselle et la bonne sont en bas. Elles paient la voiture.
Il tendait la main.
—Parfaitement, dit M. Fauche, parfaitement... C’est la malle de mademoiselle. Je sais mon ami, je sais.
Et il lui donna vingt sous. Mayonobe contemplait encore la pièce, d’un air satisfait, quand Louise arriva sur le palier. Elle donnait la main à une petite fille de six ans et demi, vêtue d’un sarrau-tablier noir, d’un grand col en guipure et d’un béret en toile cirée. Et l’on voyait que ce col blanc était la seule chose ajoutée à sa toilette, pour la faire belle, mais que, pour le reste, on l’avait amenée «comme elle était».
—Ah! bien, dit Louise, vingt sous pour une petite malle! C’est dix sous, monsieur Mayonobe!
Cette observation eut pour résultat d’amener la fuite immédiate du charbonnier. Le professeur en fut heureux. Il referma lui-même la porte. Louise et Marie-Blanche étaient déjà entrées dans le cabinet de travail, comme chez elles. M. Fauche voulut les rejoindre, et accrocha du pied droit l’angle de la malle, restée dans le vestibule obscur.
—Sapristi! jura-t-il.
Il aurait même juré autre chose, s’il n’y avait pas eu une enfant si près de lui. Mais cela ne le mit pas de bonne humeur, de penser qu’il ne pouvait plus faire comme il voulait.
La petite s’était assise sur un vieux fauteuil-crapaud, en cuir, devant la table de M. Fauche. Elle avait les yeux encore rouges, ayant pleuré parce qu’on avait pleuré autour d’elle, tout à l’heure. M. Fauche la considéra d’abord sous les espèces d’un objet encombrant, non pas d’un être. Il demanda:
—Où est-ce qu’on la mettra?
—Y a une chambre où n’y a que des livres, répliqua Louise avec décision. Y a d’la place, au débarras du sixième, pour les livres.
C’étaient les livres amassés par M. Fauche pour sa thèse: les éditions de textes grecs, les revues spéciales allemandes, les grands cartons contenant des photographies de ruines, de détails architecturaux, de vieilles pierres.
—Ah! oui, dit le professeur... Il continua, plus anxieux, en regardant du côté de Marie-Blanche:
—Qu’est-ce qu’elle mange?
Il posa cette question parce qu’il avait dans l’idée, vaguement, à cause des réclames qu’il lisait dans les journaux, que les enfants ne mangent que des choses extraordinaires, vendues chez les pharmaciens. Louise dédaigna de répondre et M. Fauche continua de regarder Marie-Blanche. Elle avait un front bombé sous des cheveux châtains, de beaux yeux noirs, un nez trop petit et la peau mate. Et il prononça tout à coup, d’un air scandalisé:
—Il lui manque deux dents de devant. En bas!
Quand on apporte un objet chez une personne, c’est bien le moins qu’il soit entier. Mais Marie-Blanche, saisissant le blâme qu’on lui adressait se mit à pleurer.
—C’est de son âge, dit Louise, puisqu’elle a six ans: ça repoussera.
M. Fauche se blâma. Il savait bien, il avait toujours su que les dents des enfants tombent et repoussent. Mais c’était une connaissance théorique. Dans la réalité, cette petite fille brèche-dents lui paraissait un phénomène insolite, hors de toute catégorie, et plutôt pénible à regarder.
—C’est l’heure de votre promenade, dit Louise. Allez donc au Luxembourg. Tout sera arrangé pour l’heure du dîner.
Perdu dans des pensées sans nombre, M. Fauche descendit l’escalier. Les fenêtres en donnaient aussi sur la cour, comme son cabinet de travail, et il fut tout étonné de ne pas entendre le merle. Il y avait du soleil, pourtant. Le merle chantait toujours, quand il y avait du soleil.
Contre la loge du concierge, il aperçut la cage. L’oiseau était bien là, mais silencieux. Tout rencogné entre sa mangeoire et les barreaux de fil de fer, l’œil extraordinairement élargi, la poitrine agitée d’une palpitation qui ne cessait pas, il regardait fixement un horrible nid en molleton vert, solidement fixé par des nœuds de laine rouge entre deux perchoirs. Une espèce de morceau de viande grisâtre, avec un long bec tout jaune et grand ouvert, s’y agitait.
—C’est un petit merle tombé d’un arbre qu’on vient de m’apporter, expliqua le concierge. Alors, je l’ai mis dans la cage de l’autre. Mais depuis qu’on le lui a donné, ce petit, il a l’air tout drôle, le vieux!
—Ah! vraiment, il a l’air tout drôle? répéta M. Fauche.
Et il franchit précipitamment le pas de la porte.
Le lendemain du jour où Marie-Blanche était entrée si brusquement dans sa vie, M. Fauche l’interrogea sur l’étendue de ses connaissances. Il fut stupéfait d’apprendre qu’elle ne savait pas lire.
—Mais, compléta Marie-Blanche fièrement, je sais le piano. Où est le piano, ici?
—C’était une phrase toute naturelle. Pourtant, elle fit au cœur de M. Fauche une petite morsure aiguë et affreusement douloureuse. Il n’osa pas demander à cette petite fille pourquoi, alors qu’on lui avait appris ses notes, on avait oublié de lui enseigner ses lettres. Il le savait bien: l’homme pour lequel sa femme l’avait abandonné était musicien. Et c’était lui sûrement qui avait pris le premier ces mains, ces frêles mains grasses, ces mains où se voyaient encore les adorables fossettes de l’enfance, et qui les avait posées sur les touches. M. Fauche crut le voir penché au-dessus de la tête de Marie-Blanche, les doigts dans les anneaux de ses cheveux couleur de marron mûr, et il fut jaloux, jaloux d’une façon horrible, bien plus qu’il ne l’avait été après le départ de sa femme. Il y a des hommes qui sont pères avec beaucoup plus d’exclusive âpreté qu’amants ou maris. M. Fauche en était un.
Le lendemain, il conduisit Marie-Blanche au cours préparatoire du lycée de filles Desbordes-Valmore.
—Belle enfant! dit mademoiselle Béchart, la directrice. Petite, comment t’appelles-tu?
La petite fille, à qui elle avait donné un bonbon, répondit sans hésiter:
—Marie-Blanche.
—Marie-Blanche qui?
—Mais, dit-elle étonnée, Marie-Blanche Estrella!
C’était le nom de l’amant. Naturellement. On disait autour d’elle monsieur et madame Estrella et, par conséquent, la petite Estrella. Mademoiselle Béchart comprit, et pinça des lèvres. Le pauvre M. Fauche se détourna, regardant quelque chose, sur la muraille. Il éprouvait cette sorte de rancune amère qui sèche subitement la bouche, et empêche de parler.
Deux heures plus tard, ayant lui-même fait son cours au lycée Leverrier, il revint chercher la petite, qui avait pris sa première leçon, et joué, surtout joué. A travers le Luxembourg, elle eut de ces bonds qui font penser aux moineaux quand ils sautent dans les allées. Et lorsqu’elle marchait tranquillement, lorsqu’elle consentait une minute à marcher tranquillement, elle portait en arrière tout le haut de son corps, qui reposait sur ses reins étroits, ravalés, bien nerveux. M. Fauche, qui n’avait de sa vie auparavant regardé comment c’est fait, une petite fille, en était tout émerveillé, comme un sauvage qui voit pour la première fois une comète, une étoile à queue, un astre insolite, inquiétant et très beau, éclaté on ne sait comment, au milieu du ciel, et qui sûrement va s’en aller, comme il est venu, d’une manière incompréhensible.
En traversant la cour de sa maison il aperçut la cage du merle, toujours accrochée au mur. Les deux pattes agrippées à un barreau, au-dessus du nid en molleton vert, l’oiseau faisait remonter, de son gésier jusqu’à son bec, la pâtée qu’il avait broyée pour le compagnon qui venait de lui tomber des nues. Des ondulations régulières faisaient frissonner les plumes de son cou; il fermait les yeux, comme ravi; et le petit merle, perpétuellement affamé, sortait du fond de son gosier grand ouvert une langue rose, pointue, cornée, toute tremblante de gourmandise.
Le concierge, d’un air impatient, sifflait au vieux la Marseillaise. Mais lui, ce merle jadis artificiel artiste, tout hagard maintenant, tout hébété et enthousiaste aussi de son rôle nouveau, n’arrivait plus à se rappeler l’ancienne chanson. Il s’y efforçait tout de même, on le voyait bien. Il baissait la tête, clignait ses yeux noirs, polis, ardents, peut-être même parfois retrouvait-il une ombre de souvenir. Mais à l’heure même il ne pouvait pas siffler, puisque sa gorge était occupée à préparer, à broyer, à faire descendre cette pâtée pour le petit. Non, décidément, il avait autre chose à faire! Une puissante injonction, celle qu’entendent tous les oiseaux nicheurs, mâles et femelles, quand la saison est venue, lui commandait d’oublier tout ce que, dans une oisive captivité, il avait appris; et sa pauvre cervelle était tout étourdie des conseils encore brouillés de l’instinct revenu.
M. Fauche fut assez troublé de cette correspondance singulière entre l’aventure de cet oiseau et la sienne. En même temps, il pensa au père Goriot, puis au Canard sauvage d’Ibsen, et s’en blâma, comme il faisait toujours quand une réminiscence littéraire venait en lui s’incorporer à un sentiment vrai, pour en gâter peut-être la force et la sincérité. C’est un des plus tristes soucis des lettrés et surtout des professeurs: ils retrouvent dans tous les coins de leur mémoire des images de leurs impressions, même les plus ingénues, et s’exagèrent alors la stérilité de leur âme, de leur sensibilité, de leur imagination. M. Fauche haussa les épaules, tout mélancolique.
—Je savais déjà, songea-t-il, que je n’étais pas assez bon pour faire un archéologue. Je comprends aujourd’hui que je ne suis qu’un vieux pédant. Mais, allons, allons, je suis comme ce merle: je peux toujours donner la pâtée!
Toutefois, il sentait bien que cette façon de rendre hommage aux lois de la nature n’était encore qu’une illusion, une duperie où lui et l’oiseau voulaient se plaire. Etait-il seulement le père de Marie-Blanche? Il l’ignorait.
C’est ainsi que le vieil homme et le vieux merle s’évertuèrent, chacun de son côté. Le merlot poussa vite. Son bec s’effila, jaune comme une fleur; il eut de belles plumes noires, si lisses et fines que son père adoptif, maintenant, prenait plaisir à se frotter contre elles; et il sifflait des phrases étonnantes, très courtes, mais toutes neuves, que personne jamais ne lui avait enseignées, et que lui dictait son instinct. L’autre, le vieux, écoutait d’un air attentif, ébouriffé depuis les ailes jusqu’à la queue, et il essayait de répéter. Mais il avait trop sifflé les airs des hommes, il n’était plus sûr de lui, il hésitait, s’arrêtait, et recommençait d’écouter, plein de tristesse et tout béant. Du reste, il avait bien d’autres soins. Il nettoyait le nid de son élève, il lui montrait à se baigner, à manger les graines sans les éparpiller, à s’épouiller le corps depuis les pattes jusqu’à la gorge. Le merlot se laissait faire, et de temps en temps, tout innocemment, sans doute pour s’amuser, il donnait un coup de bec sur la nuque du vieux, à un endroit où les plumes, se faisant rares, s’élimaient comme un tapis sur lequel on a trop marché. C’était un jeu qui intéressait beaucoup Marie-Blanche quand elle y assistait. Et quand le vieux criait un peu, parce que ça lui faisait mal, elle riait de tout son cœur. Le merlot avait l’air de rire aussi.
Elle se laissait aimer, Marie-Blanche, et voilà tout. Elle était à la fois caressante, presque voluptueusement, et très sèche, avec insouciance. Mais elle devenait belle, elle peuplait la volière, et c’était tout ce que le pauvre M. Fauche demandait. Parfois, il songeait, avec un doute horrible: «Comment est-ce que je l’aimerai plus tard? de quelle manière?» Il avait peur, étant plein d’honnête respect des lois et de la morale, que quelque chose d’ambigu et de pervers se mêlât jamais à son affection. Parfois il croyait distinguer, dans les traits, dans les gestes, la voix de l’enfant, un souvenir des traits, des gestes de la voix d’Estrella, et il se disait: «Cela vaut mieux ainsi.» Puis il était repris d’une jalousie furieuse, à quoi il voyait bien qu’il était père, vraiment père et rien que cela. D’ailleurs Marie-Blanche ressemblait surtout à madame Fauche. Elle en avait l’intelligence un peu fausse mais lucide, le manque d’imagination, la coquetterie, le désir passionné du plaisir. Un jour le professeur l’entendit qui demandait à la vieille Louise:
—Je ne resterai pas toujours ici, n’est-ce pas? On s’ennuie. Comment c’est fait, ailleurs?
Oui, bien sûr, elle s’en irait un jour. Elle s’en irait avec le même dédain, la même impatience que sa mère, et sans qu’il y eût rien à dire. Elle s’en irait parce que c’était la loi fatale. M. Fauche pensait perpétuellement au jour où elle s’en irait.
Or, un beau matin, il aperçut, en descendant son escalier, un groupe nombreux qui s’agitait autour de la cage des deux merles. Quelqu’un disait:
—Je le savais bien. J’avais prévenu! C’est mauvais de laisser un trop vieil oiseau avec un si jeune.
M. Fauche s’approcha. Alors il vit, au fond de la cage, le vieux merle roidi, les pattes renversées, les deux ailes déchiquetées. Il avait un grand trou sanglant à la nuque et ne remuait plus. Il était mort, et tout froid déjà, tout froid!
Quelqu’un dit encore:
—Oui, c’est à force de lui frapper dans le cou avec son bec, comme pour rire, qu’il a fait ça, le jeune. Une fois que le sang est venu, il s’est acharné. C’est leur habitude, à ces petits, quand le printemps vient, et qu’ils se sentent furieux d’être en cage.
Et M. Fauche s’enfuit. Il avait le cœur serré comme s’il venait d’entendre une prophétie.
LES CHIENS
Jeanteaume, le berger communal de Gicey, après avoir mangé son quartier de miche et son fromage, but un coup de vin et se coucha près de la rigole de Champromain, au frais, pour dormir pendant la grosse chaleur. Au-dessous de lui, c’était un grand breuil bourguignon, une vaste prairie verte où croissaient cinq ou six beaux chênes trapus, presque noirs dans l’air éclatant et sec, ceinte, vers le penchant du coteau, par un murger de pierres sèches, et partout ailleurs de fossés d’eau vive. Le soleil de midi plombait. Du silence, de la lumière, une chaleur pesante. Les bêtes, ruminant à peine, restaient droites sur leurs pieds, sous les arbres à l’ombre courte: huit vaches, quelques bœufs, un jeune taureau maigre, nerveux, ses petits yeux sanglants clignés sous la frisure des poils du front; et tout ce troupeau éclatait d’un blanc clair, fin, sans tache, signe de la pureté du sang charolais.
Derrière le murger, la route de Gicey courait, étroite, bordée de gros blocs calcaires, toute grillée de soleil, et si chaude que l’atmosphère, au-dessus d’elle, devenue visible, faisait de petits tourbillons vaporeux. Du confin de l’horizon, une automobile darda, espèce de comète folle, avec une queue de poussière, et on l’entendit avant de la voir: grondement régulier du moteur bien en règle, froissement de l’air qu’elle fendait comme un projectile, et qui sifflait, puis un grand cri, le hurlement subit de la sirène parce que la route tournait:
«Allez-vous-en! Allez-vous-en! Je suis la mort! Hou!»
Le taureau pointa contre la chose rouge, mystérieuse, et la rage lui vint parce qu’elle avait disparu, du champ de ses yeux myopes, avant qu’il eut compris ce que c’était; les vaches frémirent si fort qu’il en tomba quelques-unes, des plaques de bouse collées à leurs tétines! Les bœufs furent plus lents, mais ils se rappelèrent vaguement le courage de leur sexe aboli: il firent le cercle, les cornes en avant, la bave aux lèvres. Réveillés de leur sieste, ils attendirent l’ennemi: rien! Rien, après une si grande secousse, une menace qui devait provenir d’une bête si formidable, ce n’était pas possible! Le troupeau devint fou. Sur ses jambes tremblantes, il se mit à danser.
Jeanteaume, le vieux berger, restait toujours allongé sous son buisson, les yeux fermés. Hubert Petite-Main, le facteur aux quatre phalanges amputées, coupait au plus court, sa tournée faite, par la digue de Champromain. Il cria:
—Oh! Jeanteaume, oh! Tu ne f’sôs mie garde. Tes bêtes qui vont zaguer!
Jeanteaume croisa ses mains, pour se lever, sur ses genoux perclus. Ses deux chiens, deux grands briards au poil rude, avaient déjà compris. Ils étaient debout, les pattes en ordre pour la course, et l’échine en arc. Mais ils attendaient l’ordre.
—Qu’est aqui? fit Jeanteaume.
—Moi, Petite-Main, le facteur. Tes bêtes qui vont zaguer, que j’disôs!
Le taureau reniflait, jetait derrière lui la terre par grosses mottes herbeuses qu’arrachaient ses quatre sabots, trépignait. Les vaches, autour de lui, pivotaient, valsaient, entraînaient la folie des bœufs massifs et stupides. Puis tous ensemble ils s’ébranlèrent, franchirent le murger d’un bond pesant qui fit jaillir de la boue, coururent vers le grand canal, à une lieue de là. C’est ce qui s’appelle zaguer: le coup de démence collective qui s’empare de tout un troupeau, le disperse, fait que des bêtes parfois tombent fourbues et mortes, après avoir tourné en cercle durant des heures.
Jeanteaume soufflait dans sa corne de fer: Pôôte! Pôôte! Bah! les animaux n’entendaient plus ce langage séculaire. Heureusement, les deux chiens étaient là. Un geste les jeta au galop vers le grand canal, où il fallait arriver avant que le troupeau y tombât. Jeanteaume, lui aussi, essaya de courir. La sueur de son dos séchait tout de suite, bue par la chaleur, et une calotte de plomb lui pesait sur le crâne. Ah! comme il avait mal autour de la tête, au-dessus des deux yeux! Mais les briards savaient leur métier. Autour des ruminants précipités, ils retentissaient d’abois, les crocs sortis des gencives. Arrêtant sa fuite, le troupeau se groupa en demi-cercle, retrouvant la tactique héréditaire, faisant enfin ses gestes de défense habituelle, affermi devant une menace qu’il connaissait. Jeanteaume n’eut plus qu’à le reconduire au breuil.
Contre les flancs des bêtes matées, les deux chiens marchaient d’un pas souple, insoucieux de la soif qui faisait ruisseler de salive leur langue molle et pendante. Dans leur pupille orange, il y avait un éclair intelligent, le sentiment fier de la victoire remportée. Mais Jeanteaume se sentait tout drôle. C’était comme si on lui avait serré un ruban d’acier autour de la cervelle, à l’endroit où ça peut faire le plus de mal. Il y avait aussi son cœur. Qu’est-ce qu’elle avait, cette vieille mécanique, à taper contre sa poitrine douloureuse, puis à s’arrêter net? Et alors sa vue se troublait, il avait envie de vomir. Il sentait passer aussi, devant ses prunelles, des mouches qui n’existaient pas; et il les écartait de la main, d’un geste incessant.
—Faut que j’rentre, songea-t-il, faut que j’rentre. Ça n’va point.
Il héla le petit Guillaume, le fils au Perdu, lui donna la garde du troupeau et se dirigea vers Gicey.
—Hé! berger, lui dit-on sur la route, où c’est qu’t’as bu? T’étios tout bleu, à c’t’heure, tout bleu du nez aux ouilles.
Mais il ne répondit point, parce qu’il n’avait plus la force.
Le lendemain, on fut étonné, dans le village, de ne pas entendre sa trompe, car il cornait d’habitude au petit jour, pour avertir que c’était l’heure d’ouvrir les étables. On les ouvrit tout de même et les bêtes, d’instinct, se dirigèrent vers les pâtures. Ce fut seulement sur le midi que la Louise, la servante du châtelain de Clomot, entra chez lui pour lui porter une miche de sa fournée. Elle vit Jeanteaume étendu sur son lit, la face bouffie et le nez pincé, tout habillé, avec ses souliers aux pieds, sa corne en bandoulière; et ses deux chiens étaient couchés en travers de la couverture, l’œil mauvais.
Elle referma la porte en criant:
—Le Jeanteaume est mort! Jésus mon Dieu!
Et tous ceux qui n’étaient pas encore partis pour les champs, les vieilles femmes, les gosses, l’instituteur, le maire, le châtelain de Clomot, s’assemblèrent autour d’elle.
—Il est mort! que j’vous dis: j’ai vu sa goule toute noire!
Le maire rouvrit la porte et voulut s’approcher du lit. Mais les deux chiens s’étaient dressés tout debout sur la couette rouge. L’un gardait la tête, l’autre les pieds du pâtre, ramassés pour bondir, grondant, les lèvres basses, la fureur hérissant le poil de leur échine. Le maire s’arrêta net.
—Ça d’vôt échoir, dit-il. Il se f’sôt vieux, le berger, ben trop vieux pour le métier.
Il ajouta l’air savant:
—C’est une insolation. Faut dresser l’acte de décès et prévenir Tronchin, l’charron, qu’il fasse la bière.
L’instituteur, qui était secrétaire de la mairie, s’en alla pour dresser l’acte de décès, et le Tronchin arriva pour prendre la mesure du mort et lui donner son habit de planches. C’était un géant, le Tronchin, un homme de force. Les grands troncs de sapin que traînent les fardiers, il les soulevait à lui tout seul par un bout, tandis que ses aides détachaient la chaîne qui les serre. Eh bien, il recula devant les chiens:
—C’est qu’ils m’mangerôent! dit-il.
Quelqu’un dit derrière lui:
—C’est-y qu’t’as peur, le Tronchin?
—Vas-y, toi! répondit le géant.
C’était Petite-Main, le facteur, qui avait parlé. Il franchit la porte basse en chantonnant d’un air doux, pour flatter les chiens:
—Bellement, Fidèle! Bellement, Poloche!
Les deux briards ne firent qu’un bond, et Petite-Main cria:
—Vingt dieux! ils m’ont mordu!
Il avait été happé au jarret, comme une vache mauvaise. On vit du sang sous son pantalon déchiré, et il s’enfuit en boitant.
Le Tronchin haussa les épaules. Il connaissait bien ces bêtes-là: rien à faire. Et puis cet homme de force aimait la force et le courage. Ces chiens lui touchaient le cœur.
Pierre Bel, le garde-chasse, envoya sa femme chercher du pain trempé, des os, des râclures de fromage.
—Il n’ont point mangé depuis hier soir, dit-il. Il voudront manger, p’t’êtr’ ben.
On disposa la nourriture sur le seuil de la porte. Les deux chiens ne bougèrent pas. Ils n’avaient pas l’air de voir.
Alors, tous les hommes qui étaient là se ruèrent sur eux avec des bâtons. On était bien obligé d’en finir, on ne pouvait pas rester là toute la journée, il fallait bien les assommer. Les morts c’est fait pour être enterré: ces brutes de chiens ne comprenaient pas ça.
Ils ne comprenaient pas çà, mais ils savaient la manœuvre! Ils étaient d’attaque, ils étaient de combat. A chaque assaut, ils reculaient un peu, se tassaient sous le lit, puis lançaient leur gueule puissante: un seul jappement, un seul coup de crocs, et le compte y était! S’ils étaient atteints à leur tour, ça ne se voyait pas, sous le rude matelas de leur poil gris; et l’étroitesse même de la porte basse les empêchait d’être tournés.
Alors, le châtelain se tourna vers Pierre Bel:
—Avec deux cartouches de chevrotines!... fit-il.
Le garde-chasse leva les bras.
—Moi, dit-il, moi! Un chasseur, un garde!
Il ne savait pas dire, il n’avait pas d’éloquence, mais il sentait bien, dans le fond de son âme, qu’il ne devait pas tuer des bêtes d’une race alliée à l’homme depuis des milliers de siècles, des bêtes qui le servent contre les autres bêtes. Ça ne se peut pas, c’est un crime.
—Eh bien! dit le châtelain à contre-cœur, qu’on aille me chercher mon fusil.
On lui apporta le fusil, et des cartouches de double zéro. Il chargea lentement. Quand ils entendirent le bruit du levier qui basculait, Fidèle et Poloche levèrent la tête. Leurs yeux prirent un air d’étrange douceur et de terreur résignée. Ils étaient de la campagne, ils savaient à quoi ça sert, un fusil. Mais ils n’abandonnèrent pas leur poste.
Le châtelain visa très attentivement Poloche à la tête, et fit feu. Le beau chien s’affaissa comme si on lui eût fauché les pattes; il avait le crâne broyé. Mais Fidèle se précipita. Il avait l’instinct des animaux braves, il voulait mordre avant de mourir. Le châtelain tira nerveusement et ne lui cassa qu’une patte. Fidèle lécha son moignon brisé et fit entendre une plainte horrible, déchirante, qui remplit la chambre, envahit la rue, monta jusqu’au ciel parce que les femmes du village, à leur tour, eurent des hurlements de chiennes. Et beaucoup d’hommes aussi pleuraient.
Le châtelain rechargea son arme et tua Fidèle d’un coup de fusil dans l’oreille.
Ce furent la Couterotte et la Pierre Bel qui veillèrent Jeanteaume, la nuit, quand il fut dans le cercueil. On n’avait rien allumé, qu’une petite lampe à pétrole et le feu de l’âtre, pour mettre la bouilloire et faire le café. Vers minuit, la Couterotte crut entendre comme une espèce de sifflement léger. Elle crut d’abord que c’était la bouilloire qui chantait. Mais ce n’était pas la bouilloire: c’était de la bière que venait ce bruit! La Couterotte saisit le bras de la Pierre Bel, sans rien dire: le sifflement continua. Les deux femmes tombèrent à genoux, non pas pour une prière, mais parce que la peur leur coupait les jambes. Il s’écoula une minute encore. Il y avait dans la chambre une vieille horloge, un coucou. La Couterotte eut l’idée d’en décrocher les poids pour arrêter le mouvement, et mieux entendre. Elles entendirent: le corps venait de se retourner dans le cercueil! La Pierre Bel cria:
—Au secours! au secours! au secours!
Des lumières parurent aux vitres; il y eut des bruits de pas.
—Au secours! répétaient les deux femmes; le berger n’est pas mort!
Quand on eut fait sauter le couvercle de la bière, on aperçut Jeanteaume qui reprenait son souffle, la figure encore violette, les veines du cou gonflées. Il ouvrit les yeux d’un air hébété, sans voir où il était. On le jeta sur son lit, on porta la bière dans la rue, on la brisa en morceaux, qu’on cacha dans le fournil. Des femmes sanglotaient; et le vieux Jeanteaume, parce qu’il était ressuscité, leur paraissait une espèce de dieu.
Le lendemain, on voulut lui donner à manger. Le berger secoua la tête. Non, il ne pouvait pas manger! Mais il dit:
—Faut seulement donner la soupe aux chiens.
Les autres blêmirent. Le berger continua, la langue embrouillée:
—Mes chiens... où c’est qu’ils sont?
On n’avait pas eu le temps d’enlever leurs cadavres. On les avait jetés seulement dans le petit jardin, derrière la maison. Jeanteaume se leva, prenant son bâton parce qu’il chancelait. Tout nu sous sa chemise, il ouvrit la porte en trébuchant et aperçut les deux corps jetés l’un sur l’autre, les pattes raides. Il cria:
—Mes chiots, mes deux pauvres chiots! Qui c’est qui les a tués? Comment que j’vas faire berger, maintenant?
Ses genoux étaient encore bien faibles. Il s’abattit près des deux bêtes dont le sens mystérieux avait compris ce que les hommes ne voulaient pas voir. Personne n’osait rien dire. Pendant longtemps, on n’entendit que la voix du berger qui pleurait:
—Mes chiots... mes deux bons chiots!
LE SECRET
Madame Hermot ouvrit la porte du cabinet de travail de son mari.
—Armand, dit-elle, tout est prêt pour le bain de bébé. Tu viens? Tu as encore le temps, avant de partir pour le bureau.
Ils n’avaient qu’une servante, et pour que le tub de bébé fût préparé avant le départ de son mari, il fallait à madame Hermot quitter son lit de bonne heure, accorder moins de temps à sa toilette, sacrifier un peu des soins qu’elle donnait à sa beauté. Mais sa maternité prêtait à son corps jeune et à ses traits charmants une souplesse et un éclat qui triomphaient des négligences. Toute sa chair était comme pénétrée de ce bonheur délicieux et calme qui n’était plus seulement, comme aux premiers jours de son mariage, celui de la volupté révélée et satisfaite. Pour connaître toute la joie que peut donner l’amour, il faut aimer encore son mari, et avoir eu, depuis peu de temps, son premier enfant. On est si reconnaissant à l’un de vous avoir donné l’autre, on éprouve dans tout son être une telle impression de renouvellement, de jeunesse et d’ardeur! Le plaisir même prend un sens magnifique et fort qui le prolonge et l’ennoblit. On se dit: «C’est donc à ça, que ça sert, à ça!...» Alors, il y a des instants où l’on met dans l’étreinte une espèce de reconnaissance fougueuse et sublime.
Hermot se leva, plein de l’impression d’un bonheur paisible et radieux. Il y avait un peu de gris sur ses tempes, la quarantaine avait déjà sonné pour lui. A cet âge, certains hommes éprouvent plus fortement encore l’orgueil de la paternité que la passion de l’amour. C’est la nature qui le veut ainsi: ils sont fiers de se perpétuer, de prolonger dans l’avenir une puissance de vivre qui bientôt chez eux va décroître. Ils disent: «mon fils» ou «ma fille» presque avec le même sentiment de douceur étonnée qu’ont les femmes. Voilà pourquoi le mari marchait d’un pas si vif et pressé. Mais il était amoureux aussi. En suivant, dans le corridor étroit, la forme mince et légère qui le précédait, il sentait son cœur bondir.
La bonne tenait le petit, déjà tout nu, au-dessus de la vasque en métal clair, qu’un rayon de soleil, entrant par la fenêtre, illumina gaiement; et l’enfant que ces reflets faisaient un peu loucher, fermait les yeux par instants. Il avait sept mois; des plis de graisse formaient des bourrelets sur ses cuisses et ses bras, et son ventre un peu gros mettait une ombre vers son sexe innocent.
La bonne le posa sur le tub, bien assis sur son derrière, les jambes croisées; l’eau était tiède, exactement à la température de son corps délicat. Pourtant ce contact le surprit, il cria quelques secondes. Puis, il se calma. L’éponge, passant sur son dos très gras comme une caresse, détendit ses nerfs dans un plaisir très doux; il essaya de la saisir; ses gestes encore mal adaptés dépassaient le but, ses gencives, où une petite dent laiteuse perçait, riaient voluptueusement. Ses cheveux, courts comme un pelage, s’emplirent de savon, et on lui faisait renverser la tête pour que la mordante écume n’atteignit pas ses paupières.
A ce moment on sonna.
—Madame, c’est le boucher, dit la bonne.
Madame Hermot eut un moment d’hésitation. Elle avait l’habitude de commander elle-même les provisions du jour. Hermot sourit.
—Laisse-moi seul avec bébé, dit-il, je ne lui ferai pas de mal.
Et madame Hermot sourit à son tour en s’en allant.
Hermot essuya lui-même le corps poli et gracieux. Il embrassait prudemment cette chair tendre qui sentait les caresses et s’étirait sous elles. Quand les baisers couvrirent le front, l’enfant leva la tête, d’un air intelligent et ravi. Alors le père le posa sur le tapis, du côté du ventre, et cette petite chose vivante, qui ne pouvait encore marcher, essaya de se dresser sur les pieds et sur les mains. Hermot claqua des doigts derrière lui, mais il ne se retourna pas.
—Marcel, mon petit Marcel! fit Hermot presque involontairement.
Les enfants, dès les premiers mois arrivent à répondre à l’appel de leur nom. Pourtant, Marcel continua de jouer sur le tapis sans entendre. Hermot frappa dans ses deux paumes, assez fort, sans parvenir à attirer son attention.
—C’est étrange, murmura Hermot. C’est très étrange!
Cependant comme sa femme venait de rentrer dans la pièce, il ne dit rien.
Il y a peut-être quelque chose de contagieux dans les inquiétudes les plus silencieuses. Quand son mari eut quitté l’appartement, madame Hermot, en rhabillant Marcel, fit entendre ce léger bruit des lèvres où les enfants, même quelques semaines seulement après leur naissance, savent reconnaître un baiser. Celui-ci ne bougea pas plus que lorsque venaient du dehors ces mille rumeurs que les jeunes êtres ne remarquent jamais, parce que l’expérience leur apprend vite qu’elles ne sont pour eux les causes ni d’une peine ni d’un plaisir. Alors, elle aussi, d’une voix troublée, presque douloureuse déjà, appela, comme l’avait fait Hermot:
—Marcel, mon petit Marcel!
Et l’enfant continua de sourire aux choses, inconscient du cri, n’ayant rien perçu. Madame Hermot le saisit passionnément dans ses bras, l’emporta comme pour le sauver d’un danger.
—Mon Dieu, mon Dieu! Mon petit, mon cher petit!
Elle pleurait silencieusement. Tout à coup, elle se dit:
—Ce n’est pas sûr. Et tant que ce ne sera pas sûr, il ne faut pas qu’il sache!
Elle venait de penser à son mari.
Ils vécurent ainsi des mois et des mois, et chacun cachait à l’autre une crainte qui grandissait. Hermot n’avait pas voulu consulter le médecin du ménage. «Il dirait tout à ma femme, songeait-il; ou bien il ferait des expériences qui lui révéleraient cette angoisse.» Mais il alla interroger un spécialiste. «Il faudrait que je voie votre fils», lui dit celui-ci. Cela était impossible. «Alors, continua le spécialiste, il faut attendre. C’est peut-être un retard de développement. Ou le contraire: il y a des enfants qui ne prononcent leur premier mot qu’à quinze ou seize mois justement parce qu’ils sont très intelligents. Ils sont distraits parce qu’ils emmagasinent des sensations. Espérez.»
Mais à mesure que le temps coulait, Hermot sentit qu’il n’avait plus rien à espérer. Sourd-muet! C’était un sourd-muet qu’il avait engendré. Il se l’imaginait vivant toute une vie affreuse dans un silence mortel, séparé des humains; et les sons, la musique, les paroles devinrent à ce père une douleur. «Il ne connaîtra pas ça, pensait-il; il n’entendra jamais ce que j’entends, il ne m’entendra jamais. Et j’avais tant de choses à lui dire, tant de choses!»
Puis il réfléchissait que sa femme ne savait pas encore leur malheur, et il ne lui parlait, avec gaîté, que de choses indifférentes. Madame Hermot l’imitait. Elle mettait, à dissimuler sa douleur, un acharnement plus farouche encore. Elle avait consulté leur médecin habituel; elle avait été voir, elle aussi, un spécialiste. Non, il n’y avait plus d’espoir, on le lui avait dit, il n’y avait rien à faire. Son enfant était muré dans le silence, pour jamais. Ah! si elle avait pu parler, soulager sa peine! Mais pourquoi enlever à son mari les quelques mois de tranquillité, de bonheur qui lui restaient? Hermot ne voyait l’enfant que de rares minutes chaque jour, il ne pouvait avoir deviné, toutes ses paroles montraient assez qu’il ne se doutait de rien. Parfois, regardant Marcel, il disait:
—Quels yeux, quels admirables yeux!
Ils étaient pareils, en effet, à des fleurs extraordinaires et sombres, croissant dans un abîme où nul n’oserait aller les cueillir. C’est que déjà les autres sens se développaient pour se substituer à celui qui ferait toujours défaut. L’enfant était aussi très adroit de ses mains, d’une singulière intelligence tactile...
L’existence du mari et de la femme devint atroce. Dans le dévouement sublime qu’ils mettaient l’un et l’autre à garder ce secret, ils ne retrouvaient plus leur amour, ils se sentaient tristes et lointains. C’était leur affection même qui sombrait dans leur effort, et aucun pourtant ne se décidait à parler.
Ce fut vers cette époque qu’on acheva, sur le boulevard presque suburbain qu’ils habitaient, les travaux du Métropolitain. La chaussée était devenue sonore et vibrante comme une caisse à violon; un jour les trains électriques commencèrent à courir sous terre. Les objets se mirent alors à danser étrangement, les meubles tremblaient. Parfois, sans qu’on sût comment et qu’on y touchât, un verre se brisait. Un jour qu’ils étaient dans la salle à manger, à la fin d’un repas mélancolique et muet, Hermot distingua au plafond un bruit qui lui fit lever les yeux. C’était le tenon de la suspension qui descendait, descendait d’un mouvement de plus en plus rapide, au milieu d’une fine poussière de plâtre. Il eut à peine le temps de crier à sa femme:
—Prends garde, la suspension! La suspension qui va tomber!
Tous deux, repoussant leur chaise, s’étaient reculés vers le mur. Marcel était assis sur une chaise très haute, près de la fenêtre, hors de danger. Le lourd lampadaire de cuivre s’abîma sur la table, écrasant les faïences, broyant jusqu’au bois, le perçant pour tomber sur le plancher; et une explosion n’eût pas retenti davantage dans cette pièce étroite. Mais Marcel n’avait même pas fait un geste. Ses regards étaient demeurés tournés vers la fenêtre, d’où l’on apercevait un pan de ciel et des oiseaux.
—Il n’a pas eu peur! dit madame Hermot.
—Non, dit son mari, il ne pouvait pas avoir peur.
Et à ces simples mots, une même révélation éclata dans leurs âmes.
—Tu savais! dit madame Hermot. Oh! mon ami, tu savais donc!
—Et toi aussi! cria Hermot. Ah! que tu es brave! Ma pauvre, ma pauvre femme!
Ils venaient de comprendre qu’ils avaient maintenant le droit de pleurer ensemble, et qu’ils allaient s’aimer, pour leur long sacrifice commun, comme jamais encore ils ne s’étaient aimés.
LA PEUR
—C’est très drôle, dit le peintre Bervil en posant sur la table brune de la brasserie le journal qu’il venait de lire. C’est vraiment très drôle.
Il riait silencieusement. Son amie Suzanne Demeure demanda:
—Qu’est-ce qui est drôle?
—Ça ne vous amusera pas: vous ne connaissez pas la personne. Mais le maître, dit-il en se tournant avec une nuance de respect vers le sculpteur Darthez, le maître l’a connue, lui!... Ce n’est qu’une annonce de quatrième page: «Mademoiselle Élise Dorpat, somnambule extra-lucide. Tout le passé! Tout l’avenir!»
—Eh bien, dit Suzanne, ce n’est pas neuf. Il y en a vingt par jour, des annonces de somnambule. Et les somnambules, on a beau dire, il y a des jours, des jours...
—Oui, dit Bervil, j’entends. Toutes les femmes ont besoin du miracle. Elles vont de la grotte de Lourdes à l’antre des pythonisses qui vaticinent pour cent sous. Mais s’il fut jamais une de ces pythonisses pour démontrer que, de nos jours, la prophétie est un métier comme celui de mercière ou de marchande à la toilette, c’est bien Élise Dorpat. Darthez l’a connue, et c’est pour ça que la nouvelle doit l’amuser autant que moi. Elle était modèle, il y a quinze ans, cette Élise, elle posait l’ensemble, à dix francs la séance, dans les ateliers: une fausse maigre, fine, mince, blême, avec un air de rêverie mystique. Je ne sais quel étudiant en médecine, sans doute, s’avisa de découvrir en elle un «sujet» et en fit un médium. Je dois avouer qu’elle avait le physique de l’emploi. C’est quelque chose, et je présume que sa nouvelle industrie lui donna des bénéfices, car lorsque au bout de quelques années elle épousa un brave employé de l’octroi parisien, on prétendit qu’il ne l’avait pas prise tout à fait pour ses beaux yeux.
»Jusqu’ici, rien que de banal. Mais voilà que, l’autre jour, je la rencontre sur le boulevard Raspail, son ancien quartier, en grand deuil, vieillie, fripée, déformée, un filet de ménagère au bras. Je la salue, elle me rend mon salut, vient à moi, me prend la main mélancoliquement.
»—Hélas! dit-elle, j’ai perdu mon pauvre mari. Que faire? Et je m’ennuie tant! Je crois que je vais reprendre le sommeil.
»Entendez-vous? Elle parlait du don de seconde vue, du mystère, des voiles de l’avenir, comme un épicier retiré qui dirait: «Je vais reprendre le commerce.» Vous ne trouvez pas qu’il y a quelque chose de changé depuis le chêne de Dodone, les prêtresses de Delphes et la sybille de Cumes?
—Je ne sais pas, dit Darthez d’une voix lente. C’est plus compliqué que vous ne croyez, Bervil, c’est plus compliqué!
Ses doigts palpaient l’air comme pour modeler des formes. Habitué à traduire sa pensée par des lignes et non par des mots, ses mains étaient devenues plus adroites que son langage.
—Vous croyez à la veuve de M. Dorpat, commis principal d’octroi, somnambule extra-lucide! s’écria Bervil.
—Ce n’est pas, comme vous l’avez dit, un carabin qui a lancé la petite Élise dans sa nouvelle carrière, continua le vieux sculpteur, c’est moi. Et je puis vous assurer que je n’oublierai jamais dans quelles circonstances.
»Vous n’avez pas connu Élise il y a vingt ans. Une figure délicieuse et supra-terrestre qui semblait descendre des nues. Elle avait des yeux inoubliables, un peu effrayants, extraordinairement clairs; clairs et vides, tant qu’on n’y versait pas une pensée. Mais voilà justement pourquoi c’était un modèle incomparable. On n’avait qu’à lui dire: «Élise voilà ce que c’était qu’Ophélie, Penthésilée, Imogène.» Et c’était Penthésilée, Imogène, Ophélie, que vous aviez devant vous; non pas telles qu’elles furent pour le premier qui les créa, mais telles qu’on les imaginait soi-même. Elle lisait votre pensée, elle devenait votre pensée vivante, incarnée. Et si l’on cessait de songer à la chose qu’on voulait faire, elle perdait la pose, ce n’était plus rien, tout de suite, que l’effigie toute pâle d’une jolie petite fille morte. C’était étrange, je vous dis, très étrange.
»En ce temps-là, je rêvais d’un groupe qui devait s’appeler Immortalité: une femme soulevant la tête d’une enfant, et la regardant avec un air tout à la fois de doute déchirant et d’espoir passionné... parce qu’on ne sait pas, qu’on ne saura jamais ce qui se passe après l’arrêt définitif des mouvements chez les êtres; mais on voudrait tant qu’il y ait quelque chose qui survive d’eux, quand on les a aimés! La maquette achevée, il se trouva que mon atelier n’était pas assez haut pour la masse de glaise que je voulais élever et que la terre y séchait trop vite. J’en louai un autre, dans une partie de l’impasse Boissonnade, qui a été détruite depuis. Je n’étais pas riche, alors, et cette pièce assez vaste, froide et grise, n’avait rien de somptueux. C’était une ancienne écurie que le propriétaire,—jugeant sans doute qu’un artiste, même pauvre, paierait malgré tout plus qu’un cheval,—avait transformée en ouvrant une baie vitrée au-dessus de la porte. En face, une espèce de galerie, ou plutôt une soupente, servait de chambre à coucher. Le sculpteur qui l’avait habitée avant moi, un Américain, paraît-il, n’y avait rien laissé qu’un énorme bloc de plâtre, carré, adhérent au sol par son poids et les qualités mêmes de cette matière. Sans doute, il avait dû en faire un socle pour un de ses essais, et je lui donnai dans mon esprit la même destination. En attendant, je le recouvris d’un lambeau d’étoffe et m’en servis comme de support pour une lampe à réflecteur, assez puissante, dont je me servais quand la fantaisie me prenait de dessiner le soir. Mon mobilier, à cette époque, tenait dans une voiture à bras. Le lit même, une espèce de divan assez large, fut bientôt hissé dans la galerie, qu’il remplissait tout entière. Puis je fis venir de la glaise et me mis au travail avec ces alternatives de joie sans borne et de découragement que connaissent tous ceux qui ne sont pas de purs instinctifs.
»Je ne pensais qu’à mon œuvre. J’entendais la question, pleine de cris et de larmes, que se posait la mère devant ce corps frêle, à jamais froid, déjà diminué; je portais en moi la forme rigide et désolante de la petite morte. J’avais décidé tout de suite qu’Élise me poserait ce cadavre puéril et douloureux. Qui donc plus qu’elle portait sur son visage cette expression de vide hagard et inquiétant? Mais, avant même que je me fusse mis à plaquer les blocs de terre grise sur le bâti de bois qui les attendait, je fus envahi par un sentiment qui m’avait été inconnu jusque-là. Jusque-là? Non. Je l’avais éprouvé dans mon enfance, comme vous, sans doute, comme tous les fils et toutes les filles des hommes: la peur sans cause qui vous prend dans une chambre noire, la peur qui vous fait appeler maman, la bonne, n’importe qui, pour qu’on apporte une lumière, parce qu’on deviendrait fou, à force de trembler et de pleurer, s’il n’y avait pas de lumière! Et quand on vous dit: «Tu n’es qu’un poltron, il n’y a personne, il n’y avait rien!» c’est seulement par fausse honte qu’on n’ose pas répondre: «Il y avait quelque chose! J’en suis sûr, je l’ai senti.» Si l’enfant avait déjà la connaissance des mots abstraits, il dirait: «C’était une Présence, un être invisible, mais qui flotte, qui plane, qui existe.» Eh bien, et surtout précisément aux heures obscures, dans cet atelier, dès les premiers jours, je sentis une Présence! J’avais peur comme les enfants, sans savoir pourquoi, peur atrocement. Une angoisse me prenait à la gorge dès que j’entrais dans cette pièce nue, banale, froide, où il n’y avait rien que des moulages apportés par moi-même, des linges humides et l’ébauche de mon groupe, ce que, dans notre argot d’atelier, nous appelons un «boulot». Et puis si, au crépuscule, je n’allumais pas ma lampe tout de suite, c’était une sensation affreuse que je vais essayer de vous faire comprendre. J’ai visité, sur les confins du Siam, le temple sublime d’Angkor, miracle de beauté qu’une forêt vierge tient enseveli depuis mille ans. Dans la plupart des immenses galeries, aux ouvertures obstruées par les éboulis et les lianes, la nuit est presque absolue et perpétuelle; et si on entre brusquement, voilà que, sans bruit, sans aucun bruit, on se sent enveloppé, baigné, noyé dans un grouillement larvaire, un tourbillon silencieux qui vous étreint depuis les pieds jusqu’aux cheveux. Mais la cause d’une si grande épouvante est risible: des milliers de chauves-souris que l’invasion a troublées et qui, en s’envolant, effleurent vos mains, vos joues, tous vos membres. C’est ça que je ressentais dans mon atelier! Seulement, il n’y avait pas de chauves-souris. Il n’y avait... il n’y avait que la Présence, la Présence avec ses invisibles ailes, sa viscosité, son horreur indicible. Comment moi, qui ne suis qu’un sculpteur, pourrais-je mieux m’expliquer? Le plus grand poète ne trouverait pas de mots; il n’y en a pas.
»Je pris l’habitude, aussitôt que je voyais baisser le jour, de fuir mon atelier, d’errer par les rues. Je ne rentrais que tard, le plus tard possible. Parfois, je ne rentrais pas du tout. Allez, les hommes, je vous le répète, restent toujours des enfants: quand ils sont malheureux, souffrants ou terrifiés, ils ont encore bien plus besoin des bras d’une femme qu’aux jours où ils se sentent forts et sans crainte. Mais quand par hasard il me fallait rester chez moi, toujours cette impression d’ailes invisibles, cette angoisse à la gorge, et la lampe! Je ne vous ai pas encore dit: la lumière de la lampe dansait comme si vraiment des ailes avaient passé dessus; et toutes les nuits, vers une heure, un souffle froid, venu je ne sais d’où, l’éteignait net, net, net! Vous vous rappelez les paroles de la Bible: «Les poils de ma chair se sont hérissés.» J’avais, à ce moment, la peau comme une râpe et un goût dans la bouche... la peur donne un goût amer, dans la bouche. Il y a beaucoup de gens qui l’ignorent: moi, je le sais, je vous assure.
»Sans ce dernier phénomène, évident et brutal, je me serais persuadé, je crois, que seul le caractère funèbre de l’œuvre que j’avais commencée avait mis mon cerveau et mes nerfs en désordre; je fus quelques jours sans y travailler. Mais l’oisiveté m’était encore plus pénible que l’effort; elle me laissait livré tout entier à cette abominable hantise. Un matin, ayant résolu de reprendre ma besogne, j’envoyai un mot à Élise pour qu’elle vînt poser dans l’après-midi. Au moins, il y aurait un être humain près de moi, je ne serais pas seul.
»Je la vois encore, enveloppée dans une grande mante en laine des Pyrénées,—nous étions en plein hiver,—modeste vêtement de fille pauvre qui ne laissait voir de toute sa personne que son beau visage infiniment pâle et ses yeux de lac gelé. Je parlais avec volubilité pour m’étourdir:
»—Voilà, dis-je, la pose n’est pas fatigante. Tu n’as qu’à t’étendre là, aussi raide, aussi droite que tu pourras. Tu es une petite fille morte, comprends-tu? Ce n’est pas difficile n’est-ce pas?
»Elle eut un léger frisson après lequel son visage et ses yeux se glacèrent encore davantage.
»—Mais il y a déjà une morte, ici, dit-elle, il y a une morte!
»Je criai:
»—Comment le sais-tu?
»Ce qu’elle venait de dire répondait tellement à mon angoisse et à ma terreur que si j’eusse été moi-même l’assassin, je n’aurais pas eu d’autres paroles. Élise répondit à voix basse et lentement:
»—Je ne sais pas, je ne sais pas plus que vous. J’ai peur avec vous. Voilà.
»Elle était tombée assise sur un escabeau de bois, et bientôt parut m’oublier. Ce n’était plus en moi qu’elle puisait sa pensée, mais ailleurs, semblait-il, dans cette atmosphère affreuse qui m’avait étouffé durant des jours et des nuits. Elle se releva, parcourut l’atelier comme si elle eût cherché des traces.
»—Ils étaient deux ici, avant vous, dit-elle, un homme et une femme... une femme plus âgée que moi. Oh! que l’homme la détestait! Il y a encore de sa haine dans le plancher, dans les coins, et là-haut!
»Elle gravit le petit escalier qui menait à la galerie, et s’assit sur mon lit, la tête dans ses mains.
»—Elle a couché là où je suis, des années. C’était son dernier amour. Mais l’homme avait assez d’elle. Peut-être aussi qu’elle savait des choses... Le marteau est dans le coin de droite, en face de la porte... La femme dort, l’homme ne dort pas. Il écoute les heures. Il gâche du plâtre, des sacs, des sacs, des sacs. Onze heures, minuit, une heure... l’homme souffle la lampe.
»Je frissonnai. C’était l’heure où ma lampe s’éteignait.
»—Il monte l’escalier tout doucement. Il a pris le marteau. Le voilà près du lit... Ah! La femme s’est réveillée. La voilà qui court, pieds nus... Et maintenant, elle est toute nue: les mains de l’homme ont déchiré sa chemise. Elle s’échappe, elle est sur la première marche de l’escalier, mais le marteau l’a rattrapée, le marteau l’a rattrapée!
»Après? demandai-je, après, Élise?
»—L’homme gâche encore du plâtre. Il met la femme dans le plâtre. Elle est comme assise, on dirait une momie... Maintenant elle est cachée, on ne voit plus rien... Elle est là! Elle est dans le socle, là, sous la lampe!
»Elle s’arrêta, glacée de nouveau, toute raide.
»J’avais pris un marteau, comme l’autre, celui dont elle venait de parler! A grands coups, je tapai sur le bloc de plâtre. Par morceaux, tout blancs d’abord, puis noircis, puis pourris, puis... mais il y a des choses qu’il ne faut pas dire: c’est trop hideux! par morceaux, le bloc s’en allait. Puis ces morceaux montrèrent des formes en creux: un moule, un effroyable moule! La morte était là, accroupie, ramassée sur elle-même comme un enfant qui n’est pas encore né.»
«C’est comme ça qu’Élise Dorpat s’est découvert le don de seconde vue, ajouta Darthez après un silence.
—Mais alors, dit Suzanne Demeure, elle... l’a encore aujourd’hui, comme ce jour-là?
—Ça, je n’en sais rien, fit Darthez.
Et, repris par le doute poignant qui le torturera jusqu’à la fin de ses jours, il cria:
—Est-ce qu’on peut jamais savoir? Est-ce qu’un homme est sûr d’avoir du génie toute sa vie, hein! toute sa vie? Eh bien! alors?...