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La biche écrasée

Chapter 19: LA RÉVÉRENDE
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About This Book

The narrative follows three men returning from dinner who, while speeding at night in an automobile, strike and mortally wound a young deer. The incident interrupts their exhilaration and provokes a mix of shock, guilt and fleeting tenderness as they confront the animal's suffering and their own sudden vulnerability. Descriptions of the nocturnal countryside and the routines of a small-town inn, including a taciturn Breton maid, contrast pastoral fragility with mechanical force. Through the accident and its aftermath the story examines modern speed, masculine bravado and the uneasy ethical response when human leisure collides with the helplessness of nature.

 

L’oncle, d’ailleurs, hâta son départ. Masseau le conduisit à la station. A son retour, il aperçut Castor, qui, attaché dans sa niche, tirait sur sa chaîne. Ses yeux quêtaient une caresse. Masseau lui allongea un grand coup de pied...

Ce fut ainsi que Castor, à son tour, connut l’amertume de l’injustice.

 

 

LE NUMÉRO 13

De temps en temps Élise Herminier se réveillait, parce que ses reins lui faisaient mal, par grandes ondes brusques: c’étaient les muscles qui se remettaient en place, après l’accouchement; le médecin l’avait prévenue. Les angoisses qui l’empêchaient de respirer, faisant palpiter douloureusement son cœur, lui mettaient la sueur au front et la troublaient davantage, sans trop l’inquiéter: le plus fort était fait, puisque le gosse était là, bien vivant. Il ne lui fallait qu’allonger la main pour l’atteindre, puis-qu’on l’avait couché à côté d’elle tout simplement.

Sur les journées qu’elle gagnait à faire des ménages, Élise avait pu économiser de quoi préparer la layette indispensable, non pas ce qu’eût coûté un berceau; et le petit dormait, collé à sa chair, dans l’étroite couchette dont une voisine bienfaisante venait de changer les draps à la hâte. Si elle avait eu plus de force, ça lui aurait fait plaisir de le démailloter pour voir ses bras, ses jambes, son petit corps infime, enfin, admirer ce mystère, devant lequel s’étonnait confusément son âme: qu’elle qui était une femme, elle eût fait un petit homme.

La pièce était si étroite que, pour lui donner de l’air, et parce qu’il faisait très chaud, on avait laissé grande ouverte la porte, sur laquelle le chiffre 13 se distinguait, plaqué en noir sur la peinture; et sans bouger la tête, Élise apercevait un couloir carrelé, taché à intervalles réguliers par les rectangles bruns que faisaient d’autres portes également numérotées: spectacle monotone et morne qu’offre à Paris le sixième étage des maisons bourgeoises. Élise connaissait tous ceux qui, chaque soir, se réfugiaient dans ces chambres pour y dormir quelques heures; un gardien de la paix du quartier, tous les domestiques de la maison, une couturière, une vieille femme chenue et recroquevillée qui logeait au 16, quatre numéros plus loin, et que tout le monde enviait, à l’étage, parce qu’elle terminait sa vie bien tranquillement, avec six cents francs de rente laissés par un ancien maître.

—C’est même bien étonnant qu’elle ne soit pas venue voir par ici, songea Élise, elle qui n’a rien à faire.

Et comme le médecin rentrait accompagné de la couturière, elle demanda:

—Dites donc, mademoiselle Emmeline, qu’est-ce donc qu’elle fait, madame Granchet? Elle qui est si obligeante.

La couturière se sentit tout à coup froid dans le dos. Elle détourna la tête: Madame Granchet avait justement passé dans une attaque, la nuit précédente, sans un cri, sans que personne s’en aperçût avant le matin. Ce n’était pas une chose à dire à une accouchée! Et puis, dans le peuple, on a peur de la mort, une peur naïve et sacrée. Mademoiselle Emmeline se félicitait d’avoir une bonne raison, en donnant des soins à Élise, pour ne pas veiller la morte; d’autres qu’elle s’en chargeraient.

Elle regarda le médecin.

—Madame Granchet est malade, dit-il.

—Dans son lit? fit encore Élise.

—Oui, dans son lit.

Il avait prononcé cette phrase brève d’une voix volontairement indifférente, et tout de suite, examina l’accouchée: il valait mieux détourner la conversation. Élise venait d’être saisie d’une de ses crises. Toute pâle subitement, elle ouvrait la bouche comme font les petits oiseaux qui agonisent. Mais cela ne dura qu’un moment; les couleurs lui revinrent, elle sourit. Le médecin l’ausculta, l’oreille penchée sur son cœur, et demeura grave. Élise ne pensait guère à elle: à ses côtés le petit, réveillé maintenant, vagissait comme un chat qui miaule.

—C’est un bel enfant, n’est-ce pas, dit-elle.

—Oui, dit le médecin, c’est un bel enfant.

Et il lui donna de l’eau sucrée. Les vagissements se calmèrent. On n’entendit plus que le bruit presque imperceptible de cette langue encore indécise qui tétait instinctivement la cuiller de métal. Élise écoutait, alanguie et bien heureuse. Le médecin sortit dans le couloir et la couturière le suivit.

—Elle va bien? demanda-t-elle.

—C’est une cardiaque, répondit-il, et elle a fait de l’hémorragie. Sans ça... c’est un accouchement comme tous les accouchements. Elle s’en tirera tout de même, s’il n’arrive rien. Il ne lui faut pas d’émotion, voilà tout. Ça vaut mieux qu’elle n’ait pas su la mort de la voisine...

Il s’en alla en consultant son carnet de visites. Les médecins de quartier n’ont pas beaucoup de temps à perdre, surtout auprès des accouchées de l’Assistance publique.

—Donnez-lui de l’air, laissez la porte ouverte, dit-il seulement en partant.

Mademoiselle Emmeline revint s’asseoir au chevet du lit de l’accouchée avec son ouvrage, et commença de coudre, assise près de la fenêtre, pour profiter du jour qui baissait déjà; et la vieille fille pensait en elle-même qu’il y avait de l’avantage à n’avoir pas connu les hommes. Qu’est-ce qu’elle allait devenir, cette Élise Herminier, qui faisait des ménages, avec un enfant sur les bras, qu’elle ne voulait pas abandonner? Le père était loin sans doute, à cette heure: un valet de chambre de la maison, qui s’en était allé, cherchant une autre place. Éternelle et banale aventure.

Élise, fermant les yeux essayait de dormir. Elle avait maintenant de grands frissons, à cause de la fièvre qui venait. On peut en préserver les accouchées riches et celles qui vont se faire soigner dans les hôpitaux; mais les femmes pauvres, qui ont conservé des traditions, des préjugés, des superstitions, et qui s’obstinent à mettre au monde leur enfant chez elles... ce n’est pas possible. D’invisibles et perfides nuées, laissées par d’anciens malades et d’anciens malheureux, traînent toujours dans les logis impurs. Elles se glissent dans les poitrines épuisées de misère, dans la tasse de lait du matin, dans la blessure intime de l’enfantement. On ne peut pas empêcher ça, et puisqu’elles n’en meurent pas toujours il n’y a qu’à laisser faire!

Insensiblement, un peu de délire monta au cerveau d’Élise: un délire triste qui, à sa joie de jeune mère, fit succéder les terreurs monstrueuses qui viennent du cœur palpitant et harassé, gagnent la conscience, l’affolent, la supplicient, et retournent à ce cœur d’où elles viennent, pour augmenter l’affre de ses battements. Pourquoi n’avait-elle pas tué ce germe qui maintenant était un homme, et voulait vivre? Comment le ferait-elle vivre, et comment vivrait-elle avec lui? Elle faisait et refaisait des comptes que son intelligence affaiblie n’arrivait pas à finir: deux heures à sept sous de l’heure, tous les matins, chez madame Dodu; une journée tout entière, le jeudi, chez madame Renou. Le dimanche, personne ne la demandait, malheureusement. Tout le monde sort à Paris, maintenant, le dimanche, même les plus petits ménages; non, il n’y avait pas moyen, pas moyen... Et si elle tombait malade?... Alors, quoi, c’était la faim tout de suite: pas d’économies, rien que des dettes. Et si elle mourait? Ah! elle mourrait, elle en était certaine, elle mourrait! Elle eut au cœur, à ce moment, des pincements, des torsions, avec un grand bruit intérieur, comme d’un tambour tapé sans mesure contre sa poitrine. Elle mourrait! Elle se vit roulée, toute blanche, dans un drap blanc au fond d’un cercueil, tandis que le petit devenait bleu, criant de faim, au fond du lit.

 

A ce moment, deux employés des pompes funèbres passaient devant la loge du concierge portant une chose longue, enveloppée d’un drap noir.

—C’est pour chez madame Granchet, dirent-ils.

—L’escalier de service, au sixième, couloir à droite, numéro 16, dit la concierge, qui comprit.

Les hommes montèrent. Il était tard. Ils étaient un peu avinés. Au sommet de l’escalier, ayant soufflé, ils tournèrent à droite. Et l’un d’eux demanda:

—Quel numéro qu’on nous a dit, en bas?

—Au 13, répondit l’autre.

—Au 13 ou au 16?

Le premier porteur hésita:

—J’sais plus, maintenant, fit-il. Le 13, le 16, ça rime, ça se confond... Mais on verra bien, si c’est ouvert. On doit la veiller, la défunte.

Il jeta un regard dans le couloir et continua:

—C’est bien au 13. La porte est ouverte, y a du monde, et la défunte y est aussi, tu peux voir.

Sous la fenêtre, la couturière s’était assoupie, l’aiguille à la main, et, dans l’ombre portée par le mur, Élise Herminier, couchée dans son lit, toute droite, suivait d’un regard intérieur les ombres farouches qui remplissaient sa tête.

Les deux croque-morts entrèrent délibérément et posèrent leur fardeau sur le carrelage.

—V’là la bière! dirent-ils en se redressant.

L’un avait tiré le drap noir et l’autre tenait des vis dans ses mains.

Élise ouvrit les yeux, vit ces deux hommes, le drap noir, le cercueil et les vis. Le cercueil? Quoi, quoi, c’était donc vraiment pour elle? Quoi! Elle voulut crier: pas un son dans sa bouche. Elle voulut bouger: pas un geste, elle était paralysée. Il n’y eut de vivant, une seconde, que son cœur atrocement douloureux. Et puis plus rien.

La couturière, réveillée, courut vers elle:

—Madame Élise! madame Élise!

Le petit seul cria.

 

Ce fut ainsi que mourut Élise Herminier, fille-mère.

 

 

LA COLLISION DE BRÉBIÈRES-SUD

Si jamais quelqu’un nous eût dit, au bureau de l’inspection commerciale du chemin de fer du Nord, à Arras, où j’étais alors stagiaire, que le petit Doffoy, notre camarade, était marqué pour accomplir des choses impossibles au reste des hommes, et mystérieuses, nous aurions haussé les épaules. A vingt-six ans, il avait l’air d’en avoir dix-sept. Il marchait à genoux rapprochés, comme une femme, le dos arrondi, la poitrine étroite. J’ai vu quelquefois, chez le caissier de la gare de fausses pièces de cent sous faites d’un alliage de cuivre avec un peu d’argent qui blanchissait le métal, mais en lui laissant un reflet jaune: c’était la couleur de ses cheveux. On aurait cru qu’il l’avait grattée en les lavant au vinaigre et à la potasse, et que cette couleur était retombée sur son visage en petites taches de rousseur. Enfin ses yeux ennuyaient: des yeux d’un bleu terne et vide qui ne regardaient rien et n’avaient pas de reflets, pareils à certaines mares de ce pays crayeux: de loin elles ont une belle nuance bleu vert; mais, quand on s’approche, on n’y voit plus rien, ni le fond ni le ciel. On dirait qu’il n’y a jamais assez de lumière pour les réveiller, elles sont dans le jour comme au plus profond des nuits.

Doffoy, très bon employé, n’était jamais remarqué des chefs qu’au moment de l’année où ils doivent rédiger les notes signalétiques. Alors, lisant son nom sur une feuille partagée en colonnes, le sous-inspecteur rêvait un instant: il fallait qu’il pensât quelque chose de Doffoy, et justement il n’en pensait rien. Doffoy était pour lui une mécanique qui servait à faire des calculs de taxes d’après des barèmes réguliers: est-ce qu’on donne des notes aux machines à écrire? En vérité, matériellement, on ne voyait pas Doffoy, bien qu’il eût un corps, comme tout le monde, tant ce corps était insignifiant.

Il semblait que l’esprit le fût aussi. Ce n’était point que Doffoy n’eût des opinions, et ne les exprimât, mais elles étaient presque toujours dictées par ses convictions religieuses, restées très vives. Le dimanche il allait à la grand’messe, souvent aux vêpres, et ne manquait ni un pèlerinage ni une procession. Une telle ferveur disciplinée est assez fréquente dans ce pays, qui fut espagnol. Toutefois c’est une des tendances de l’Église actuelle d’affecter de n’avoir plus peur de la science. Doffoy lisait donc des ouvrages de vulgarisation dont l’objet est de démontrer l’accord de cette science avec la foi. Il en existe maintenant toute une bibliothèque, et qui parlent de tout, depuis l’astronomie jusqu’à l’hypnotisme. La tendance de ces ouvrages est de montrer, sous les faits et les lois, la manifestation d’une volonté providentielle. Ainsi l’âme naïve de ce petit expéditionnaire avait fini par concevoir l’univers comme un perpétuel miracle, une ombre projetée sur l’infini par des mains qui font des signes. Mais personne ne s’en doutait.

Aux approches de la trentaine, il était resté très timide avec les femmes, et parfaitement chaste. Ce fut donc pour nous un grand étonnement de le voir revenir d’un voyage à Lille, avec une photographie qu’il n’arriva point à nous cacher plus d’une demi-journée. Il aimait. Il aimait de toute la force de son cœur puéril et de son corps vierge, et il devait épouser «la personne» le jour où il passerait commis. Le bureau de l’inspection commerciale d’un chemin de fer, dans une ville de province, n’est pas un lieu où l’on se pique de délicatesse; mais il ne s’aperçut jamais qu’on le raillait, et parfois avec grossièreté. Il n’y a rien de plus vrai et de plus fort qu’une expression populaire: il n’était plus de ce monde. Tout ce qui, sur la terre, était jeune et beau, lui paraissait comme une dépendance naturelle de son amour: la couleur des feuilles, celle des fleurs et leur parfum, le tintement clair d’une cloche, le bruit retentissant des quatre pieds d’un cheval lancé au galop sur le pavé; et il regardait maintenant les filles avec un air hardi et ingénu, comme s’il n’eût pas douté qu’elles eussent pu toutes être à lui, puisqu’il était préféré de celle qui lui paraissait la meilleure et la plus belle. Cependant, comme il était pauvre, et la Compagnie chiche de congés, malgré le quart de place dont disposent les employés il n’allait que rarement la voir.

Mais il arriva un jour au bureau avec une idée qui s’empara si violemment de son cerveau qu’il ne put s’empêcher de dire tout à coup, en ouvrant un magazine,—je crois que c’était l’Écho du merveilleux:

—Pourtant, il paraît qu’on peut se transporter par la pensée auprès des êtres qu’on aime beaucoup, qu’on aime pleinement, et les voir, et se faire sentir à eux. Je vais lui écrire, lui faire savoir qu’elle me verra, demain soir, à cinq heures. Il suffit de tendre sa volonté.

Tout le reste de l’après-midi, et toute la journée du lendemain, il ne parla que de son grand projet, et, lorsqu’il l’oubliait un instant, l’un de nous le lui rappelait par plaisanterie, ou par cette habitude de bavardage oisif qui est le propre des employés de bureau. A cinq heures, il s’absorba complètement, les coudes sur la table.

—Eh bien? dîmes-nous, au bout d’un quart d’heure.

Il était demeuré complètement immobile et silencieux. Quelqu’un le tira violemment par le bras, et il s’abattit, à demi renversé, sur son pupitre.

—Je n’ai rien vu, dit-il d’une voix plaintive, rien du tout. Et pourtant j’avais bien concentré, concentré...

Il y avait des larmes dans ses yeux vides.

Delsarte, le commis principal, prononça:

—Parbleu! c’est des blagues. Vous feriez mieux de vous remettre à vos tarifs. Les dix wagons de charbon envoyés de Lens à Fismes... C’est sur l’Est, Fismes. Comment est-ce qu’on départage, entre les deux Compagnies?

Doffoy renouvelait tous les jours son expérience, et elle ne réussissait jamais.

—Je lui ai écrit, disait-il, je lui ai dit que je serais près d’elle. Mais elle m’a répondu qu’elle ne sent rien. Vous avez raison, ce sont des histoires, des histoires... Et pourtant j’aurais eu tant de plaisir!

Mais un lundi, quand il arriva au bureau, un nouveau projet avait réveillé son espoir.

—J’ai compris, dit-il. Je sais ce qui manquait. Je ne parvenais pas à fixer suffisamment mon attention, parce que je ne suivais pas assez la réalité. Je ne voyais pas la route jusqu’à Lille. Il faut que je voie la route, et que je la fasse.

—Comment ça? demanda Delsarte.

—C’est si facile! J’aurais dû y penser, fit-il. Je prends le train de quatre heures cinq.

—Vous avez la permission? fit Delsarte, étonné.

—Oh! non, répondit Doffoy, non. Je n’en ai pas besoin. Je vais voyager en idée. Il me manquait de voyager en idée pour fixer ma volonté.

Il déjeuna au bureau, comme il avait coutume, du contenu du panier qu’il avait apporté, et travailla ensuite très patiemment, l’esprit libre et dégagé. Mais, vers quatre heures moins le quart, il mit son pardessus et son chapeau.

—Tu pars donc, Doffoy?... demandai-je.

—Oui, fit-il avec un petit rire, je pars.

Et, à notre grande stupeur, il se rassit, et commença de parler, les yeux fermés:

—Voilà. Je vais à la gare. Je montre ma carte à Roullot, qui est au guichet. Une seconde, quart de place, pour Lille, s’il vous plaît?... Deux francs trente? Voilà... Le train n’a pas de retard?... Oui, je vais à Lille... Pour quoi faire?... Si on vous le demande vous direz que vous n’en savez rien, monsieur Roullot!

»On met en queue un fourgon pour Douai... On part... Voilà Blanzy, Feuchy, Rœux, et le grand marais du kilomètre 203 avec ses mottes de tourbe qui sèchent, et le passage à niveau de Corbehem...

Il ne prononçait pas ces paroles aussi vite que vous les lisez. Habitué à voyager, sur la ligne, il savait, à une minute près, le temps que le rapide mettait entre chaque station, et ne la nommait qu’au moment précis où la locomotive devait franchir les signaux... Vraiment, c’était comme s’il avait lu cet album qu’on place maintenant dans le filet, accroché par une bretelle, et qui donne aux voyageurs une description des pays qu’ils traversent.

—... Nous sommes à Douai; on décroche le fourgon... L’embranchement de Lens, celui de Carvin, Ostricourt... Elle est presque finie de bâtir, la nouvelle distillerie Maës... Quatre heures quarante... Voilà les forges de Seclin, avec les tas de laitier qui fument, quels gros tas!... ils augmentent tous les jours!... Maintenant, c’est Ronchin; dans cinq minutes, nous serons à Lille...

Ses muscles se tendirent, comme s’il sautait sur le quai d’une gare.

—Je vais à pied. La rue de la Gare, le théâtre, la Grand’Place, la rue Esquermoise, la rue Royale, et puis la seconde à droite, après l’église Saint-André. Voici la porte, deux marches, un marteau de cuivre, un petit miroir-espion à la fenêtre de gauche... Comme c’est propre, dans l’escalier... Louise, Louise!

—Vous la voyez? demanda Delsarte, dont la voix, involontairement, s’était faite très basse et comme confidentielle.

—Non... Mais je vois la lumière de sa lampe. Aussi vrai que vous êtes là, je vois la lumière de sa lampe... Maintenant, je vois la table, sous la lampe, et près de la table, le tambour à dentelles. Et puis...

Il s’arrêta et ne dit plus rien, parce qu’il la voyait, sa Louise! Tous ses traits se raidirent. On lui parla, il ne répondit plus.

Delsarte murmura:

—Il est caché-perdu.

C’est un mot du pays. Il voulait dire que Doffoy était ailleurs, perdu en effet dans une transe où il ne pouvait plus distinguer que les choses qui se passaient à quinze lieues, et que des yeux humains n’auraient pas dû voir. A la fermeture du bureau, on l’appela pour le réveiller:

—Doffoy! Doffoy!

Il n’entendit pas. Mais quelqu’un ayant, par hasard, agité un mouchoir devant ses cils, il frissonna comme si on lui eût jeté de l’eau à la figure et nous contempla d’un air stupide.

Or, il est sûr, si étrange que cela paraisse, qu’il reçut le lendemain une lettre qui lui faisait savoir que sa Louise était bien réellement, au moment de sa vision, assise sous sa lampe, devant son tambour à dentelles, et, à compter de ce jour, quand on s’ennuyait au bureau, il suffisait que l’un de nous demandât:

—Allons, Doffoy, si tu prenais le train?

Tout de suite, il nous décrivait le trajet d’Arras à Lille, et des choses qui véritablement se passaient durant ce trajet. Je me souviens encore de la fois où il nous prévint qu’un soldat, au moment des fêtes de Noël, était tombé d’une portière mal fermée sur la voie, au kilomètre 224, près d’Ostricourt, mais qu’il n’avait rien. Delsarte fit téléphoner par curiosité: on ne savait pas encore la nouvelle à Ostricourt, mais plus tard le téléphone interrogea: «Qui vous a appris?...» Cependant Doffoy n’était pas encore content. Il disait que sa fiancée, quand il lui écrivait ses visions, demandait par quelle personne il la faisait suivre, car elle se refusait de croire qu’il venait tous les jours en esprit auprès d’elle.

—Et pourtant je la touche, disait-il, mais elle ne le sent pas. C’est que je ne suis pas encore assez fort de volonté, assez détaché d’ici, assez transporté là-bas. Je veux qu’elle me sente près d’elle, physiquement.

Quelques semaines plus tard il reçut une dépêche qu’il lut d’un air radieux.

—Elle viendra me voir aujourd’hui à Arras, dit-il. Elle prend le train de 4 h. 27.

Delsarte était un brave homme. Il dit tout de suite:

—Celui qui passe ici à cinq heures vingt-cinq? Eh bien! Doffoy, vous pourrez quitter le bureau à cinq heures. On fermera les yeux.»

Mais il ajouta, par plaisanterie:

—Seulement, vous pouvez faire mieux encore, mon ami, c’est de l’accompagner... Mais oui, puisque vous allez si facilement en esprit d’Arras à Lille, pourquoi ne referiez-vous pas la route en sens inverse, et avec elle?

Doffoy répondit sérieusement:

—C’est une idée.

Il tomba aussitôt, comme il faisait maintenant presque tous les jours, dans une torpeur qui le rendait insensible à ce qui l’entourait, sauf quand on l’interrogeait sur ses rêveries. A la fin, Delsarte demanda:

—Eh bien! est-ce qu’on part?

—Oui. Sa mère ne l’accompagne pas, j’aime mieux ça... Elle a pris le tramway; elle entre dans un compartiment de dames seules, en secondes.

Il s’interrompit pour dire en riant:

—C’est la première fois que je voyage dans un compartiment de dames seules, moi! Je suis à côté de Louise, mais elle ne me voit pas.

Et il continua, selon sa nouvelle habitude, de parler tout seul, décrivant tous les petits incidents du voyage, donnant le titre du journal que lisait Louise, disant qu’il y avait trois autres dames dans le compartiment et que l’une d’elles emmenait son chien dans un panier, tandis que les deux autres étaient des amies qui causaient ensemble. Nous étions trop accoutumés à son bavardage pour l’écouter attentivement. Mais tout à coup sa figure prit une telle expression d’épouvante qu’il n’y eut pas une exception parmi nous, pas une! Tout le monde avait sauté sur ses pieds, des chaises tombèrent.

—Doffoy, qu’est-ce qu’il y a?

Lui-même avait fait un bond, exactement comme il eut fait dans un compartiment, les genoux limités dans leur élan par l’intervalle des deux banquettes, et il fit le geste d’enlacer quelqu’un et de le jeter de côté; un geste de mâle, qui a une femme à sauver, un geste instinctif, héroïque, vigoureux, démesuré pour sa force de vieil enfant souffreteux.

—Quoi, quoi? Voyons, Doffoy, qu’est-ce qui arrive?

—L’accident, dit-il,—et sa voix avait l’air de passer à travers une bouteille qui se vide,—l’accident. Oh! le bruit, le bruit; et ils crient, et tout se brise, les wagons, notre wagon, les planches qui éclatent... Louise!

Il fit encore le même geste protecteur et il tomba comme une masse, en portant les mains à son cou.

—La planche! dit-il une seconde fois. Oh! mon Dieu, mon Dieu!... Ah!...

Je n’oublierai jamais ce cri, ce cri horrible dans ce bureau paisible, où pas une plume n’avait bougé. Et les mains de Doffoy qui se mirent à griffer l’air, des mains d’agonisant!

—Doffoy! lui cria Delsarte en se penchant vers lui.

Mais il ne répondit pas, et ses yeux vides étaient devenus si affreusement plus vides!

—Doffoy! répéta Delsarte.

—Je... je crois qu’il est mort! murmurai-je.

La moitié des camarades s’étaient enfuis. Ils avaient peur, horriblement peur! Il y en a qui sont restés fous, des jours et des jours. Delsarte regarda tous ceux qui restaient, et demanda gravement:

—Où l’accident a-t-il eu lieu?

L’accident avait eu lieu au kilomètre 198, près de Brébières-Sud. Ce jour-là, on avait dédoublé le train de Lille, et entre les deux rames, par une incompréhensible aberration, un aiguilleur avait laissé passer le convoi léger qui dessert les charbonnages, et qui avait du retard. Mais je n’ai pas besoin de parler de la catastrophe de Brébières. Personne ne l’a encore oubliée, sur le Nord!

Le médecin de la Compagnie arriva. Delsarte et moi, nous avions étendu le corps de Doffoy sur le vieux canapé en moleskine qui servait aux veilles. Le médecin lui enleva sa jaquette et son gilet, et fendit sa chemise avec des ciseaux.

—Il a porté les mains derrière son cou, lui dis-je.

Le médecin regarda attentivement.

—C’est singulier, fit-il, il n’y a aucune trace de choc extérieur, et pourtant la moelle a fusé entre la cinquième et la sixième vertèbre cervicale, comme si on y avait enfoncé un clou. La mort a dû être instantanée...

Nous demeurâmes dans le bureau, pour veiller le pauvre Doffoy. Vers minuit on frappa à la porte.

—Ouvrez vous-même, me dit Delsarte. Moi, je n’ai pas le courage. Je sens que c’est elle, cette pauvre fille; je l’ai fait prévenir.

Nous vîmes entrer une jeune femme, dont le corsage et la jupe étaient en lambeaux, la figure et les mains écorchées. On l’avait arrachée des débris du wagon comme on avait pu, brutalement, pour la sauver de l’incendie qui commençait. D’un geste Delsarte lui montra cette forme raide, sur le canapé, et elle s’abattit à genoux, sans pleurer.

Quand on put l’interroger, elle dit seulement:

—Je ne sais pas comment c’est arrivé: j’étais dans un compartiment avec trois autres dames, quand le choc a eu lieu. Les parois du wagons ont éclaté, les planches sont sorties en échardes, comme des épées. Il paraît qu’il y en a une qui pointait vers moi. Je ne la voyais pas, mais je me suis sentie tirée de côté, violemment, par je ne sais quoi... Et c’est lui qui est mort, lui... Comment cela se fait-il?

Alors, je me rappelai le mot de Doffoy:

—Quand je serai assez fort de volonté, elle me sentira près d’elle, physiquement...

LA RÉVÉRENDE

—Waterloo Gardens, 27; c’est ici, cria André Dejoie en sautant du hansom dont les roues caoutchoutées tournaient silencieusement depuis un quart d’heure sur la digue de Brighton.

Le numéro 27 de Waterloo Gardens était une petite maison qui ressemblait à toutes les petites maisons anglaises: étroite avec une baie très large à chacun de ses deux étages, et, au rez-de-chaussée, un perron surmonté d’un portique à colonnes doriques. Les marches du perron avaient été grattées poncées, lavées, blanchies. Elles resplendissaient; et l’ensemble évoquait vaguement l’idée d’une cage de perroquets au bas de laquelle on aurait oublié un marchepied fraîchement peint.

Deux sonnettes. A droite: visitors. A gauche: servants.

André tira la sonnette de droite. Ce geste eut pour résultat d’extraire des profondeurs du sous-sol une petite bonne dont les mâchoires étaient si proéminentes, et qui reniflait si fort, qu’il paraissait contraire à toutes les lois physiques que ses dents, attirées par cette pompe aspirante, n’eussent pas à la longue pris racine dans son nez.

—Vous voulez parler à la maîtresse? dit-elle, en jetant ce que le bon Dickens eût appelé un regard d’intelligence commerciale sur la malle d’André.

Et, se tournant à demi, elle cria:

—Miss Gray, c’est le gentleman qui a écrit pour une chambre. Est-ce que vous veux venir?

Il est indispensable de noter ici pour les philologues que l’emploi de la seconde personne du pluriel du pronom personnel avec la seconde personne du singulier d’un verbe, est universel chez toutes les femmes de chambre du Royaume-Uni. Tout porte à croire qu’il en a été ainsi décidé en séance solennelle de leur syndicat.

Miss Gray était brune, ineffablement longue, cruellement maigre, et louchait très fort d’un œil, non pas à droite ni à gauche, mais vers le ciel, ce qui donnait à l’un de ses profils un air inspiré: l’autre profil était d’une bonne personne.

—Vous êtes le gentleman français qui a annoncé son arrivée, missieu Dijoille? dit-elle.

André Dejoie eut besoin d’un effort d’intelligence assez violent pour reconnaître son propre nom, ingénieusement déformé par la prononciation anglaise. On lui montra sa chambre; il l’eût souhaitée plus vaste.

—C’est bien assez grand pour un célibataire! dit miss Gray scandalisée. Il n’y en a qu’une autre, c’est pour un ménage. C’est le révérend Pearson, curate de Padston, un pasteur de l’église anglicane, qui l’habite avec sa femme.

—Ça m’apprendra à me loger dans un boarding-house, songea mélancoliquement André. Une patronne louche, un pasteur, sa femme: je suis bien tombé! Ont-ils emmené le bedeau?

Il déballa en soupirant son bagage, sortit, se jeta dans la première cabine roulante qu’il trouva sur la plage. La fraîcheur de l’eau le pacifia. Il revint de meilleure humeur.

Il n’y avait qu’une seule personne dans la salle à manger, une femme qui lisait un roman, le visage tourné vers la fenêtre, aux derniers rayons du soleil mourant. D’abord André ne vit que ses cheveux, des cheveux clairs, retroussés en casque, et dont la couleur était profonde. La première couche, qui seule était blonde, en laissant transparaître une autre, d’un roux d’or rouge, et d’autres nuances encore, enfouies plus loin, semblaient lutter ensemble pour monter vers la lumière.

—Pardon, dit-il. Je croyais que le dîner était à sept heures.

—Sept heures et quart, répondit la blonde liseuse, qui tourna la tête.

Quel âge avait-elle? Dix-huit ou vingt ans? On n’en eut rien pu dire, sinon qu’elle était la jeunesse même. Mon Dieu! Est-ce que de tels vivants bijoux peuvent aller, venir, remuer comme des personnes naturelles, sans se casser? Avez-vous vu, le matin, le cœur tendrement rose des roses blanches de la Malmaison? Semblable était son teint. Et les pervenches, dont le bleu devient tout pâle quand un rayon de lumière les mordille à travers les feuilles? Tels étaient ses yeux. Des fleurs, du lait, des enfantillages, c’est à cela qu’on pensait en la voyant, et c’était délicieux de ne penser qu’à ces choses fraîches. André s’aperçut tout à coup que sa figure était pleine de sel et de sable, que ses cheveux étaient emmêlés, ses souliers pleins de poussière; il s’évada pour faire toilette.

Quand il redescendit, on était à table, et la maternelle miss Gray distribuait avec gravité un horrible potage julienne, fabriqué à raison de plusieurs tonnes par jour, et vendu en boîtes, par la maison Cross and Blackwell, de Londres. C’est ce qu’on appelle, en ce pays, faire la cuisine à la française. Cette opération terminée, les présentations eurent lieu, avec quelque solennité. André faillit crier: cette adorable et frêle petite chose, qu’il avait entrevue, tout à l’heure, c’était madame Pearson, la femme du clergyman. Était-il possible qu’elle fût mariée, mère de famille peut-être, révérende, quasi-prêtresse, femme d’un prêtre, ne faisant avec lui qu’une chair et qu’un sang, participant avec lui aux mystères sacrés qui, dans l’anglicanisme, sont presque exactement les mêmes que dans la religion romaine? L’éducation première du jeune homme, ses préjugés catholiques, devenus préjugés de race, éveillaient en lui un monde d’idées incongrues. Il songeait que les mains de cet homme en lévite, au col-carcan, au teint bien nourri, aux lèvres assouplies par la gymnastique des prières et des déclamations religieuses, que ces mains qui levaient le ciboire et rompaient le pain sacré, cette bouche qui les approchait la première, caressaient, baisaient ce tendre corps féminin, jouissaient de toute sa grâce!

—Mais, c’est très bien, songea-t-il, en faisant un effort sur lui-même. Ces gens-là sont en équilibre!

Ce fut d’abord au pasteur qu’il adressa la parole, et il n’y eut là de sa part aucune politique, mais une sympathie voulue envers le prêtre et une timidité involontaire envers madame Pearson. Ces yeux clairs, ignorants, innocents, et qui semblaient des yeux de muette, tant ils demandaient, lui inspiraient un sentiment auquel il ne pouvait donner de nom. Il croyait voir un animal, une femelle d’animal adorablement fine et jolie, s’approchant et disant du regard: «Je t’en prie, donne-moi quelque chose!» Et qu’est-ce que l’homme peut leur donner, à ces douces femelles: un bonbon, une caresse qui les fait frémir, mais pas de l’amour! Ainsi le révérend de Padston, voyant André si attentif envers lui, si froid envers sa femme, retomba vite dans l’habituelle apathie conjugale. La promiscuité du lieu fit le reste, amena une sorte d’intimité. Le soir, ils prenaient le café ensemble sur la terrasse: au loin, la mer s’élargissait, sourdement bruyante, rayée de la lueur des phares, mêlée vers l’orient à l’obscurité qui tombait. Allongée sur ses digues longues de deux lieues, l’immense ville de plaisir s’étendait en croissant, jetant sur l’eau assombrie ses estacades où chantaient des orchestres, dressant vers le ciel, où germaient les astres, ses hôtels à quatorze étages, ses music-halls, ses maisons innombrables, enfin son gigantesque aquarium, d’une barbarie romaine, peuplé de fauves terrestres, de lions et de fleurs de mer, de clowns, de danseuses, d’athlètes et de courtisanes.

Puis, quand la nuit était enfin tombée, ils sortaient tous trois pour errer une heure sur la digue. Une foule bigarrée s’y renouvelait à chaque instant. Les femmes longues et minces, souvent vêtues de blanc, avec des ceintures vertes, roses, noires, éclairaient vaguement l’ombre; les voitures, sur une autre chaussée, se succédaient sans fin; et les chevaux, parfois, faisaient un brusque écart en croisant une étrange caravane d’éléphants, de chameaux, d’onagres, portant des lanternes chinoises, des étincelles électriques, réclame vivante d’un cirque américain. Mais le plus amusant, c’était les chanteurs: non pas les minstrels hurleurs, barbouillés de suie, ivres et stupides; mais des trios, des quatuors d’hommes et de femmes, masqués de velours ou de crêpe, chantant, aux sons d’un piano hissé sur une voiture que traînait un maigre cheval, des chœurs italiens nés sous un ciel plus chaud, des airs passés, quelquefois inconnus et qui semblaient pourtant des souvenirs d’enfance...

Or, un soir, ils entendirent, au lieu du piano habituel, les plaintes d’un harmonium, et, s’approchant, ils aperçurent, entre deux flambeaux qui brûlaient dans des vases de verre, l’instrument touché par une vieille fille dont la figure était laide et charmée. Alentour, une vingtaine de jeunes gens, des «clercs» de banque, des employés de commerce, des boutiquiers, répétaient d’une voix rauque et juste, sans timbre et brûlante de foi, la vieille hymne biblique traduite aux temps héroïques de la Religion:

«Le Seigneur règne, le Seigneur a régné, le Seigneur régnera partout et à jamais!»

Ils chantaient cela gravement, au milieu des minstrels hurleurs, des romances italiennes, des oisifs et des prostituées. André seul s’étonna.

—L’association chrétienne des jeunes gens, dit le révérend Pearson.

Et il s’arrêta, pour écouter le chef de chœur qui commençait à développer son texte, l’orgueil de sa mission dans les yeux.

Tout près, un escalier conduisait à la grève. Par un instinctif besoin d’isolement et de fraîcheur, André et madame Pearson le descendirent. Quelque chose de doux et d’âcre, une vibration amoureuse, comme un voluptueux volètement d’ailes invisibles, leur donna le frisson, et leurs yeux cherchèrent: la grève était aussi peuplée que la digue. Adossés au mur, couchés par terre, cachés dans l’ombre des cabines, des centaines de couples étaient là, qui s’enlaçaient. Le bruit des pas, l’enquête des regards, ne les troublaient nullement. Ils laissaient passer les survenants sans s’émouvoir, car «ils ne commettaient pas le mal», leur vue n’était pas obscène. Étroitement serrés, se touchant de tout leur corps, ils échangeaient seulement un baiser sur la bouche qui n’en finissait pas, semblait projeter leurs sens dans leurs têtes: caresse à la fois continente et peu chaste, si forte que, dans la petite bourgeoisie, des fiancés s’en contentent durant des années.

—... Le Seigneur règne, le Seigneur a régné, le Seigneur régnera!» clamait le jeune prêcheur, là-haut.

Ah! ce maître éternel, n’était-ce pas celui qui jetait ces gens l’un à l’autre, et auquel ils sacrifiaient, dans ce culte à la fois stérile et raffiné? Comme le bras de madame Pearson tremblait sous le sien, André l’étreignit tout à coup; elle eut un petit soupir, et leurs bouches se rapprochèrent.

Ils restèrent ainsi, de longues minutes. Devant eux, dans la nuit, croulaient les vagues.

 

Ce fut ainsi qu’André Dejoie fut initié à la première, et la plus nationale, des voluptés britanniques. Une fois que madame Pearson eut commencé de donner ses lèvres, elle ne fit plus aucune objection pour les offrir perpétuellement, mais lorsque André, enhardi, voulait obtenir davantage, elle lui disait si gentiment: «Behave yourself, you bad man!» (soyez sage, vilain!) qu’il se sentait redevenir enfant; et alors, il restait tranquille pendant cinq minutes. D’ailleurs, la maison était si petite, si banale, que, dans les courts instants où ils se trouvaient seuls, l’enfantillage même du baiser était dangereux. Ils ne se quittaient plus, se regardaient, puis baissaient les yeux, disaient deux paroles et se regardaient encore; et André comprit bientôt que le charme simple et puissant de son amie venait de ce qu’elle n’avait ni vertus ni vices, pas plus que d’idées, qu’elle ne réfléchissait jamais, ne pensait à rien qu’à ce qu’elle avait sous les yeux.

—Elle n’a pas d’esprit, voilà qui est sûr, songeait André: mais a-t-elle une âme?

Elle avait laissé deux enfants à Padston. Mais comme ils n’étaient pas à ses côtés, elle les avait oubliés. André n’apprit leur existence que par une lettre qui donnait de leurs nouvelles. «Mes petits chevreaux, si vous saviez comme je les aime!» Puis une autre chose la divertit, elle n’en parla jamais plus. Si elle était restée fidèle à son mari, c’est que la vie bourgeoise anglaise, surtout dans ces ménages d’église où tout est réglé, casé, codifié, ne lui accordait qu’un mâle et lui enlevait toutes possibilités d’en posséder plusieurs. Elle savait lire, écrire, on lui avait appris à faire des gestes, mais rien n’avait pénétré dans le fond de sa petite tête, où régnaient seulement des appétits, des instincts, un besoin d’imitation et de soumission tels qu’elle prenait en parlant l’accent français, enfin une naïve, et profonde et maternelle bonté. Quand il la suppliait d’être à lui, elle répondait:

—Je veux bien, darling, je veux bien. Mais ici, il n’y a pas moyen!

Cependant, un dimanche, M. Pearson, en sortant de l’office du matin, annonça qu’il était invité à déjeuner par un confrère. Ils eurent ainsi toute la première moitié de la journée devant eux. Ils prirent le parti de fuir, de rôder n’importe où, et marchant au hasard, parvinrent aux premières maisons du village de Shoreham, sur la côte.

—Il y a peut-être des auberges, dit André Dejoie. Et personne ici ne nous connaît. Vous n’êtes plus que ma chérie, vous êtes mon amour, mon grand amour..., et madame Dejoie, si vous voulez.

—Oh! oui, j’aimerais tant. Mais vous n’y pensez pas: un dimanche, dans l’après-midi, sans bagages... Vous ne connaissez pas l’Angleterre: les hôteliers de ce pays ne nous laisseront pas une minute ensemble.

—Hélas! dit-il, nous faut-il trouver une île déserte; mais enfin, si vous tombiez sur la grand’route, si vous étiez malade?

—Malade? Oh! la bonne idée! C’est vrai, je vais me trouver mal, vous allez voir!

Mais il suggéra:

—Déjeunons d’abord. On n’aurait qu’à vous imposer la diète pour vous guérir.

Ils entrèrent au Red Lion. Dans une salle à manger étroite comme une cabine de navire, on leur servit un repas de viande froide. Madame Pearson avait la mine joyeuse et concentrée d’un enfant qui prépare un tour. Tout à coup, elle se leva, porta la main à sa gorge, se mit au balcon, se rejeta sur une chaise, allongea les jambes, étira les bras, offrit à André et à la maid qui les servait, le spectacle d’une attaque de nerfs à son maximum de violence. La déformation, par pur jeu, de ces traits puérils et charmants; l’embarras répugné qu’on éprouve devant tout être humain quand on sait qu’il ment; le sentiment de supériorité sur la malade que donnait, à tous les biens portants qui l’entouraient, la conviction de leur propre santé; tout cela inspirait à André une espèce de gaieté furieuse, une impression de ridicule vis-à-vis de lui-même, de rancune contre cette femme qui semblait si candide, et jouait sans faiblir cette grosse comédie.

Autour de madame Pearson, qui ne répondait que par des mots entrecoupés, l’hôtesse, ses deux filles, les bonnes s’empressèrent; et toutes présentaient un remède. L’hôtesse offrait des sels, une des femmes de chambre un citron, une autre du vinaigre, et la cuisinière qui n’avait rien, criait:

—Chassez le chat, chassez-donc le chat! C’est très mauvais la vue des chats, dans ces maladies-là!

On la coucha, de force. Elle disait: «Mon mari, je veux mon mari!» Et la bonne hôtesse interpellant André: «Allez-donc! ces hommes, en voilà un qui serait capable de rester à table.» Il obéit, et trouva madame Pearson au lit déjà. Elle mourait de rire:

—Avez-vous vu comme elle était bien imitée, l’attaque! Oh que c’est amusant! Darling, embrassez-moi.

Il l’embrassa. Qu’elle était jolie, avec ce corps si frêle et si plein, si lumineux et si ferme, que ses éclats de rire mêmes le faisait à peine trembler. André la prit dans ses bras. Ils s’étreignirent.

Et tout à coup, ils entendirent, dans la rue calme et muette, vidée de tout être humain par le repos dominical, un effroyable bruit, l’éclat discordant d’ophicléides, de grosses caisses, de cymbales, la passée ignoble dans le doux silence, d’une fanfare mal réglée.

—Ce n’est rien, dit André au bout d’une seconde: «la bande» de l’armée du Salut, tout simplement.

Mais mistress Pearson l’avait pris des deux mains aux épaules, et l’éloignait d’elle, un peu tremblante, le regard chargé du premier remords qu’il eût vu dans ses yeux.

—André, dit-elle, c’est peut-être plus mal, aujourd’hui, quand tout le monde... tout le monde est aux églises?

Un instant très court André demeura interdit, puis il crut à une insupportable et hypocrite affectation. Mais non, il savait qu’elle ne pouvait mentir. Et il lui sembla enfin qu’il voyait quelque chose, qu’il découvrait un peu de l’inconnu qui gît dans les êtres. Et se penchant vers madame Pearson, il la baisa au front, avec un véritable amour viril. Il venait de comprendre que tout ce qu’on avait pu enseigner à cette innocente petite âme, c’était des formes extérieures et des conventions, et que, quoi qu’elle fit jamais au monde, elle resterait toujours, absolument, irresponsable et irréprochable. Si c’était vrai, que l’adultère fût un crime ou un péché, la faute en retombait sur lui, sur lui seul. Il prenait tout sur lui, donc il était maître. Etait-ce l’influence du ciel, de l’Océan, de l’âme de ce peuple qui flottait épandue dans l’air? Pour la première fois, il venait de penser comme un mâle anglais aurait pensé.

LA VICTOIRE EN CHANTANT...

25 juillet 1907.

JOURNAL D’UN PARISIEN EN 1920

... Ce sera demain le 17 juillet. Ce jour, anniversaire de la mort de Bonaventure Espérandieu, est devenu celui de la nouvelle fête nationale. Il y aura des fleurs, des chants, des femmes qui s’en iront par les chemins, vêtues de clair, heureuses, disant: «On ne tuera plus nos fils!» Et tous les discoureurs—parce qu’il en faut—dans les moindres villages, en phrases plates, ou gonflées, ou naïves, célébreront la mémoire de Bonaventure, tandis que dans les académies, les amphithéâtres de Sorbonne, tous les palais scientifiques de France, on lira des essais sur le grand savant qui n’est plus, on glorifiera la patrie qui lui a donné naissance, on dira qu’au moment où tout semblait s’y dissoudre, les lois, les mœurs, la foi en l’avenir même de la race, un culte était resté, celui de la science, et que c’est par la science qu’elle fut enfin sauvée. Mais personne n’osera dire toute la vérité, personne n’osera parler sincèrement du vrai Bonaventure Espérandieu, tel que je l’ai connu: dévoré de génie et brûlé d’alcool, éblouissant, crapuleux, sublime, haillonneux, enthousiaste, plein de vertus qu’on était en train de perdre autour de lui, de vices pour lesquels les hypocrites le méprisaient, simple comme un enfant, tout étourdi de rires, de délire et d’ivresse.

C’est dans un café que je le rencontrai pour la première fois, naturellement, un petit café près de la Porte-Maillot, un dimanche matin, le 12 novembre, vers dix heures, au moment où passait le cortège qui chaque année allait encore, à cette époque, déposer une branche de chêne sur le monument qu’ont élevé nos pères à ceux qui sont tombés en défendant Paris. Et ces gens défilèrent devant nous.

C’étaient pour la plupart de très vieux hommes, tout blancs de cheveux, et mis comme des petits employés. Mais l’un d’eux, fier d’être officier de réserve, avait revêtu son uniforme. Ils allaient, encadrés par des musiques militaires, ils allaient, portant devant eux un drapeau tricolore sur lequel on lisait: «Oublier, jamais!» Et quelle que fût la banalité des fanfares, elles retentissaient dans les cœurs. Ce sont des instincts antiques et sauvages que ceux qu’éveillent en nous ces trompettes de cuivre. Elles existaient déjà voici longtemps, longtemps, à l’aurore de l’âge du bronze, dans la grande barbarie des temps héroïques. Les airs qu’elles sonnent sont restés les plus près de cette barbarie. Avant même les temps lointains ou disparaît la ruine de Troie, ils annonçaient les villes prises d’assaut, les rouges incendies, les femmes violées, les cadavres spoliés, nus sur les champs de carnage, les hommes en cuirasse hurlant près des galères. Voilà pour quoi ça secoue... Parfois, sous nos yeux, un vieux cheval de fiacre, se souvenant qu’il avait été dans la cavalerie, levait la tête et reniflait. Parfois un cavalier et une amazone arrivaient au petit trot. Leurs chevaux aussi pointaient les oreilles et dansaient. Alors le cavalier se tournait à demi sur sa selle, rappelant de loin, avec sa petite moustache, sa cravate haute et sa redingote, un de ces romantiques qui revécurent par l’imagination les grandes batailles que leurs pères avaient livrées. Et la petite amazone avait elle-même le cœur tout secoué par ces cuivres. Elle pilait du poivre en même temps, et on ne saura jamais pourquoi elle serrait les lèvres: à cause de son âme émue, ou qu’elle avait l’assiette indécise et un peu froissée.

C’est ainsi que ce cortège montait vers Courbevoie, à la fois semblable à un astre et à un refrain de café-concert.

Ces impressions que je ressentais d’une façon confuse, Bonaventure Espérandieu, que je ne connaissais pas encore, les traduisait à côté de moi dans une espèce de soliloque lyrique. On eût dit qu’il rêvait tout éveillé, et, quand il s’arrêtait, un seul mot prononcé par moi presque involontairement le faisait repartir. Je le suivis tout naturellement quand il se leva. Je le suivis exactement comme les gamins suivaient la fanfare—et il me mena vers l’Arc de Triomphe. C’est à ce moment que je remarquai ses yeux: des yeux extraordinairement brillants, profonds, plus qu’humains, dont l’iris était à la fois agrandi et brouillé par une ivresse habituelle—des yeux d’archange enchaîné en enfer.

Il murmura d’une voix basse.

—Hein? Vous ne l’avez jamais regardé, vous ne l’avez jamais regardé? Personne ici ne sait plus ce qu’il veut dire.

L’Arc énorme et harmonieux dominait Paris. Son porche immense semblait fait pour encadrer le soleil. Il abritait des pigeons sauvages et des noms héroïques. Il s’élevait sur ses quatre pieds comme si, jailli du sol d’un seul coup, il fût demeuré figé dans le redressement d’un orgueil éternel.

Bonaventure murmura encore:

—Il ouvre sur le ciel et sur la gloire.

Puis il ajouta:

—Il faut le regarder du côté des groupes de Rude. Etex était un cochon!

Il montrait du doigt l’Invasion brandissant sa torche, faisant fouler, aux pieds de ses cavales, les vieilles femmes et les vierges; mais en face, des adolescents et des vieillards, la bouche pleine de cris, les yeux forts de courage, épaule contre épaule montaient vers le triomphe ou la mort.

—On ne sait plus maintenant, répéta-t-il, ce que ça signifie. Ah! passer là-dessous, un lendemain de victoire!

Il récita: «Nous irons à Sparte, maudire le sol où fut cette maîtresse d’erreurs sombres, et l’insulter, parce qu’elle n’est plus!»... O mon pays, toi seul as la lumière, l’ingénuité malgré tout, la gaieté: et tu mourrais!

Je ne suis qu’un bourgeois de Paris, assez riche, peu lettré. Je ne comprenais pas que cette Sparte dont il parlait était une autre Sparte, plus proche de nous, et dont nous avions souffert l’insulte; mais sa passion m’entraînait, je lui demandai naïvement:

—Vous êtes poète?

—Moi? dit-il. Si vous voulez: j’ai inventé une lyre, une lyre... Mais non, je ne suis qu’un pauvre expérimentateur de physique, vivant au fond d’un grenier, à Montmartre. Et pourtant, pourtant... Ah! si la guerre éclatait!

Elle éclata! Tous s’en souviennent, de ce jour noir. Elle éclata malgré toutes les prières, les reculades, les agenouillements. Elle éclata, parce qu’on avait trop parlé de paix, trop adoré la paix, trop prêché en même temps la guerre entre classes à la place de la guerre entre peuples; comme si ces gens, là-bas, n’étaient pas, eux aussi, d’une autre classe, puisqu’ils avaient un autre idéal! Les imbéciles qui avaient chanté ces romances, les aliénés qui avaient suscité ces haines, se réveillèrent un matin devant la menace d’une défaite et l’évidence que cette défaite signifierait la ruine matérielle de quarante millions d’hommes, à qui le vainqueur imposerait des conditions telles qu’il leur serait désormais impossible de gagner leur pain. Car ce n’est plus pour se voler des terres qu’on se bat, aujourd’hui, c’est pour s’emparer du travail, pour être seul à pouvoir travailler, et faire de l’or. Ah! tout ce désarroi, tous ces politiciens lâches qui récriminaient les uns contre les autres, et qui tous avaient raison, hélas! de récriminer; et ceux—les fous inutiles—qui demandaient «la vie des coupables». Je rougis encore de honte, quand j’y pense. On se reprit assez vite, pourtant. On savait que ce n’était pas seulement une question d’honneur ou de territoires, qu’on allait combattre pour n’être pas condamné à mourir de faim; et les hommes partirent graves et résolus, à travers les rues muettes.

Seule la figure de Bonaventure éclatait de joie, quand il vint me trouver.

—Vous n’êtes jamais venu dans mon grenier, me dit-il. C’est le moment! Et puis, vous m’aiderez. J’ai besoin d’argent. Vous me donnerez de l’argent, n’est-ce pas?

Je m’aperçus que depuis quelques mois il avait dû boire plus encore que de coutume. Ses traits étaient gonflés dans sa face blême, et ses mains tremblaient. Je l’accompagnai sans confiance, presque sans curiosité, heureux cependant d’une démarche où je trouvais la distraction d’une horrible angoisse: quelques jours seulement nous séparaient de la grande bataille, et après... je frémissais en y pensant.

Bonaventure, en passant devant la boutique d’un armurier, me pria d’acheter quelques cartouches pour fusil de chasse. Nous montâmes ensuite jusqu’à son logis. C’était pis qu’un grenier: un bouge. Dans un coin, les draps sales et défaits d’un mauvais lit. Au milieu de la pièce, une table à tréteaux portant des instruments de physique dépareillés. Rien que du désordre, et en moi l’impression douloureuse que j’avais affaire à un fou, qui vivait dans un rêve grossier, entretenu par la débauche. Il se mit à rire comme un enfant.

—Ça ne vous paraît pas engageant, dit-il. Bah! Le Bon faisait ses expériences sur un coin de table, avec des boîtes de carton. Mais tenez, voici la lyre!

C’était une lyre, en effet, ou plutôt une sorte de cythare qui se distinguait des instruments ordinaires par quelques cordes d’aspect singulier, les unes d’une longueur démesurée, les autres extrêmement courtes.

—Mais vous n’êtes pas fort, dit Bonaventure. Il faut commencer avec vous par la démonstration pour débutants.

Il tendit sur un chevalet une corde en boyau qu’il pinça d’un coup d’ongle. Elle rendit un son clair, qui s’éteignit lentement.

—Elle donne le la, continua Bonaventure, le la de la troisième octave.

Tout en parlant, il saupoudrait la corde d’une poudre jaunâtre.

—Maintenant, dit-il, je prends un violon, le violon du tzigane fou, n’est-ce pas... et je lui fais donner ce même la de la troisième octave.

Il avait saisi l’archet d’une main curieusement exercée, malgré son tremblement. La note chanta dans l’air calme, et, au même instant, de la corde tendue sur le chevalet, une légère explosion répondit.

—Vous avez compris?

—Non, dis-je.

—C’est l’expérience classique pratiquée devant les collégiens, fit Bonaventure. Les vibrations la du violon se communiquent à la corde tendue sur le chevalet. Elle vibre par sympathie. Elle vibre seulement aux vibrations de la note qu’elle rendrait si elle était touchée, comprenez-bien. Et à ce moment, le fulminate de mercure dont elle est saupoudrée, explosif très sensible, détone.

—Et alors, demandai-je, une cartouche, un obus?

—Une cartouche, un obus n’éclaterait que si leur détonateur était en contact avec une corde tendue, en sympathie elle-même avec un instrument de musique puissant... Je pourrais jouer tous les airs du monde sans ébranler les cartouches que vous avez dans la poche.

J’avais oublié les cartouches. Je les jetai sur la table avec une certaine anxiété. Bonaventure rit de nouveau.

—Seulement, dit-il, c’est ici que j’interviens. J’ai trouvé! Je suis sûr que j’ai trouvé. Je ne vous donnerai pas mes formules exactes, et ceci pour deux raisons: ou bien vous êtes scientifiquement nul, et alors vous ne comprendriez pas. Ou bien vous pouvez vous assimiler ces formules, et alors mes droits d’auteur courraient un risque. Mais je vais employer une comparaison: aimez-vous qu’on taille un bouchon, un bouchon de liège, à portée de vos oreilles?

Je frissonnai.

—Bonaventure, criai-je, vous savez bien que je ne puis le supporter! Rien que l’allusion que vous venez de faire me détraque. J’en ai les nerfs agacés et la chair de poule!

—Bien! fit Bonaventure. Et c’est un petit bruit, pourtant, un bien petit bruit que celui d’un canif sur un bouchon. Mais c’est justement parce que c’est un petit bruit. Sachez qu’au delà des sons que vous entendez il existe des notes trop aiguës ou trop basses pour être perçues par l’oreille. Leurs vibrations sont des multiples ou des sous-multiples de celles qui vous parviennent, et elles ont des propriétés particulières. Celles que produit le couteau mordant le liège sont déjà presque de ce genre: elles attaquent vos cellules nerveuses. Prolongées ou mieux choisies, elles les décomposeraient. Eh bien, j’ai découvert le nombre de vibrations sonores qu’il faut pour décomposer et faire éclater tous les explosifs connus, et je puis produire ces vibrations.

—Alors? demandai-je, n’osant pas comprendre encore.

—Alors, je puis faire sauter ces cartouches devant vous, sur cette table... N’ayez pas peur: tous les chasseurs savent qu’une cartouche qui explose à l’air libre ne fait qu’éparpiller à quelques centimètres autour d’elle le plomb qu’elle contient. Du reste, nous n’allons garder que deux de celles que vous avez apportées et mouiller la poudre des autres... Voilà qui est fait. Maintenant, regardez!

Il s’approcha de la lyre avec une espèce d’archet bizarre.

—Ce sont des vibrations très aiguës qu’il nous faut. Tenez-vous bien, intéressant nerveux!

L’archet passa sur les cordes, toutes les cordes. Elles résonnèrent, pleines, fortes, harmonieuses, en octaves qui s’élevaient toujours. Puis ce fut le silence. Comment dirai-je? Un silence empli d’un bruit qu’on n’entendait pas. Un silence qui dévasta tous mes nerfs, qui me fit mal à crier. Et lui-même, ce Bonaventure, se mit à trembler de tous ses membres, plus pâle, plus décomposé que moi, car ses nerfs étaient en plus mauvais état, à cause de l’alcool.

—... Flouc!

Une légère lueur, un bruit mou, la pièce qui s’emplit de fumée: les cartouches gisaient éventrées sur la table, et leur carton brûlait lentement, comme de l’amadou.

—Voilà! dit Bonaventure, simplement.

Ce fut quelques heures à peine après cette expérience que nous partîmes vers l’Orient terrible, enflammé, ensanglanté déjà. Bonaventure emportait un autre instrument incomparablement plus puissant que le modèle de son atelier, capable de communiquer très loin les vibrations mystérieuses. Cet instrument était achevé, mais Bonaventure avait besoin d’argent uniquement pour payer l’industriel qui l’avait construit sur ses plans, et c’est pourquoi il avait réclamé mon aide, le malheureux! Je payai, et une automobile nous emporta.

Ah! la France envahie, les gens en fuite sur les routes, les pauvres carrioles pleines de femmes misérables et d’enfants affamés, les fermes pillées par ces fuyards mêmes, toutes les horreurs de la panique! J’ai vu ces choses, je les ai vues. Mais on ne les reverra plus jamais: le monde est libéré de ces terreurs, aujourd’hui.

Je conduisais l’automobile. Bonaventure, à chaque instant, portait à ses lèvres un flacon plein d’un alcool qui l’exaltait sans le griser: il ne connaissait plus, depuis longtemps, la possibilité de l’ivresse, mais il devenait fou. Et je me disais: «Il m’a rendu fou moi-même. Rien de tout cela n’est vrai, rien! Nous marchons vers le ridicule, en même temps que vers la captivité ou la mort.» Mais lui, il répétait perpétuellement, avec un rire affreux:

—Et dire qu’Amphion bâtissait les villes aux sons de la lyre! Nous autres...

Alors, il touchait du pied la grande lyre de fer étendue devant nous. Elle rendait une lamentation formidable, un cri terrible, immense et sombre. Et Bonaventure dressé, les bras en croix ricanait encore.

Comment nous arrivâmes, la nuit tombée, aux environs de Neucharmes, où se trouvait concentrée, par son grand mouvement en avant, l’armée ennemie; comment nous parvînmes à nous installer au sommet de la Nauve, cette hauteur ardennaise d’où nous dominions des lieues et des lieues de pays, je ne le sais plus. Nous étions affolés par l’imminence de l’acte, nous marchions comme des somnambules, pénétrés cependant par cette angoisse harassante que connaissent tous ceux qui ont tenté une grande chose: «Nous sommes sûrs, mathématiquement sûrs du succès. Et pourtant!»

Bonaventure planta la lyre sur une dalle de grès rouge.

—C’est là, dit-il. Nos troupes sont loin derrière, hors de l’atteinte des vibrations. C’est là!

A perte de vue, des feux de campements brillaient dans l’ombre. Parfois d’un village plus fortement éclairé, les chants de soldats ivres montaient vers nous. A nos pieds un cavalier passa, porteur sans doute d’un ordre, et le retentissement des quatre fers de son cheval, lancé au galop, nous fit blémir.

—Hâtons-nous, dit Bonaventure. Si on venait!

Mais quand il eut pris son grand archet, il cria, malgré nos craintes:

—Il faudrait pourtant quelque chose, quelque chose d’abord... Hourra! J’ai trouvé: