—Vous avez beau dire, répétait l’aubergiste, vous ne marchez plus comme avant; votre mal vous reprendra. Est-ce que ça peut être sain, pour une femme, d’avoir de la peau d’un homme sur le corps? Attendez deux ou trois ans. Et vous ne croyez pas que j’vas garder une infirme; c’est pas ici un hôpital.
Alors elle sanglotait, très malheureuse.
Un jour, son fils reçut une lettre de Paris. Il l’ouvrit d’un air déjà tragique.
—Bon Dieu de bon Dieu! fit-il.
Et il lut:
«Mon Émile, c’est pour te dire que la petiote est bien malade. C’est une entérite. Elle vomit tout ce qu’elle mange, et elle a perdu cinq livres en une semaine. Le médecin dit qu’il ne faut lui donner que des jaunes d’œufs, du lait stérilisé coupé avec du Vichy, et de l’émulsion Scott. Je ne sais pas comment arriver: quatre jaunes d’œufs frais à trois sous, ça fait douze sous; un demi-litre de Vichy et le lait stérilisé, c’est plus d’un franc; et l’émulsion Scott, c’est quatre francs la petite bouteille. Le médecin dit que l’entérite c’est très long, et qu’il faut continuer le traitement des mois et des mois. J’ai engagé la pendule...»
Emmeline releva la tête.
—Est-ce que c’est bien sûr, au moins, dit-elle, qu’on m’endormira?...
LE BON PÈRE
La femme du Jean Perdu étendit sur un drap le linge qu’elle allait porter à la rivière, mit un morceau de savon de Marseille par dessus, après avoir compté les pièces, et lia le drap par ses coins, solidement. Puis, d’un tour de reins, elle enleva le paquet. Le Jean Perdu fumait sa pipe devant la maison, assis sur un banc. Petit Pierrot, sur la route, essayait de courir après les poules du voisin. Il n’avait que vingt-six mois, et tremblait encore sur ses jambes, espèce de château branlant. Un caillou heurta son pied nu, rouge de froid, et il tomba. Alors, on vit son derrière, parce qu’il n’avait ni langes ni culotte, malgré la saison, mais seulement un mauvais sarrau de flanelle à carreaux rouges et noirs. Mais il ne cria que très peu, connaissant déjà son père. Sa mère le releva et dit au Perdu:
—Tu le garderas, ce p’tiot?
L’homme ôta sa pipe de sa bouche, et répondit d’un air sournois:
—Même que j’vas l’emmener à la promenade.
Sa femme le regarda d’un air craintif, remonta le ballot sur son épaule, prit le battoir sur le rebord de la fenêtre et partit. Petit Pierrot devint vaguement inquiet. Il alla s’asseoir sur le seuil de la porte, et commença de sucer son pouce, en regardant son père, qui le regardait.
Le Jean Perdu fouilla dans sa poche. Il en retira deux ou trois pièces blanches, des sous et sembla faire un calcul: il avait de quoi prendre le train-tramway jusqu’à Givet.
Quand le lourd convoi s’arrêta sur la grand’route, à la halte marquée, prenant Petit Pierrot dans ses bras, il monta dans un compartiment de troisième classe. Petit Pierrot avait eu assez peur d’abord, à cause de l’énormité de la machine qui remorquait le train. Il n’avait jamais vu de si près cette bête monstrueuse, avec un gros ventre tout rond, des roues à la place de pattes, un cou ridiculement long, qui vomissait des fumées, et pas de tête. Mais quand on fut en pleine marche, il commença de s’égayer, le nez contre la vitre. Parfois, c’étaient les champs labourés, les maisons, les arbres sans feuilles qui fuyaient à l’envers: elles couraient, ces choses qu’il avait toujours vues immobiles! Parfois, on pénétrait dans une tranchée, et chaque aspérité des pierres, sur la paroi, élongée par une illusion dont il ne se rendait pas compte, devenait une grande raie droite tracée sur la vitre; il en était tout étourdi. A Givet, son père, entrant dans la boutique d’un épicier, lui acheta pour deux sous de pelotes. Ce sont de petits carrés de sucre gris, qui s’effritent sous la dent comme du sable, et ce sucre délicieux a un arrière-goût poivré. Petit Pierrot s’étonna confusément de cette générosité. Autre trait de sollicitude inaccoutumée: le Jean Perdu l’avait pris dans ses bras. Mais, c’est qu’il marchait très vite. Au détour d’une rue, il demanda à un passant:
—Le bureau des Enfants-Trouvés, où c’est?
On le lui dit, et il marcha encore plus vite.
Ce fut ainsi qu’ils arrivèrent devant la porte d’une grande maison triste. Le Jean Perdu entra, et dit au portier, tout d’un trait:
—C’est un enfant que j’viens verser à l’administration.
On le fit entrer dans une chambre où il y avait un monsieur et un registre. On lui fit donner son nom, montrer ses papiers, son livret, un acte de naissance.
—Ce n’est pas un enfant naturel, remarqua le monsieur.
—J’l’ai reconnu au mariage, dit l’homme.
—Alors, vous avez le consentement de la mère?
Il sourit, satisfait de lui-même. Sa femme «signait son nom» sans savoir lire. Il lui avait fait signer n’importe quoi, sous prétexte d’un papier pour le percepteur.
—Vous n’avez pas de ressources? continua l’employé.
Le Jean Perdu ne répondit pas directement.
—J’suis un enfant trouvé, dit-il d’un ton brusque. Alors pourquoi qu’lui aussi, il s’rait pas un enfant trouvé?
Petit Pierrot croquait toujours ses pelotes. Le sucre fondu lui dégouttait par les coins de la bouche, avec de la salive. Une femme vint, qui l’emmena.
—Vous ne l’embrassez pas? fit le monsieur.
Le Jean Perdu lui jeta un regard surpris, et tourna le dos. Mais une grande barre coupait son front, entre les deux yeux. Il songeait que maintenant, à la maison, il lui faudrait dire ce qu’il avait fait, et dompter, par la force de ses poings, les éclats d’une douleur qui l’importunerait.
Il battit sa femme très longtemps. Elle ne sentait pas les coups, et hurlait comme une bête fauve. Les femmes ont besoin d’être plaintes: suprême tristesse, les voisins n’eurent pas de pitié. Pourquoi s’était-elle laissé faire un enfant par le Perdu? Pourquoi l’avait-elle épousé, cet homme sans famille, et méprisé? Il était fraudeur et braconnier; mais à ces métiers, qui n’entraînent aucune déconsidération dans nos campagnes, on le soupçonnait de joindre celui de voleur de bestiaux, ce qui ne saurait être pardonné. Elle prit à la fin les yeux durs de ces malheureux auxquels personne jamais ne parle, et vécut comme auparavant. Elle travaillait dans les fermes, car le Perdu n’avait guère coutume de rien lui donner. Et il lui était encore réservé une autre douleur et une autre humiliation.
Un jour qu’elle revenait de Blanzy, à deux lieues de son village, elle aperçut de loin un tout petit enfant qui jouait sur la route avec un grand chien. Depuis plus de six mois, elle n’aimait pas regarder les enfants des autres. Mais, cette fois, la scène lui rappela trop le dernier souvenir qu’elle avait gardé du jour où elle était partie, son ballot de linge à l’épaule: le chien fit un bond et renversa l’enfant, qui cria... On dit que dans un troupeau de cinq cents brebis, les mères reconnaissent leurs agneaux à la voix, et les vont chercher, par la nuit la plus noire, sans se tromper jamais. La Perdue reconnut, elle aussi, cette voix de faiblesse et d’appel, frissonna, et ne fit qu’un bond.
—Mon p’tiot, cria-t-elle, mon p’tiot!
Mais une autre femme avait déjà relevé Petit Pierrot, et lui essuyait la figure avec un mouchoir sale. La Perdue cria encore:
—Mon p’tiot! C’est mon p’tiot!
—De quoi? dit l’autre femme, assez rudement. C’est un gosse de l’Assistance publique.
Mais la mère l’embrassait toujours éperdument, avec de grosses larmes qui coulaient sur les joues et les cheveux de l’enfant. Petit Pierrot, qui ne la reconnaissait pas, eut peur, et s’alla cacher derrière les jupes de l’autre femme:
—Laissez-moi l’emmener, la Louise, il est à moi! dit la Perdue.
L’autre répondit:
—Ça serait trop commode. C’est un gosse de l’Assistance, j’vous dis. C’est pus l’fils de quelqu’un, c’est un pensionnaire. Vingt-cinq francs par mois qu’elle donne, l’Assistance, pour ses pensionnaires.
La femme prit Petit Pierrot par la main, le fit entrer dans sa maison, et ferma la porte.
Quand le Jean Perdu fut informé que son fils était revenu dans le pays, et que la Louise touchait pour le garder vingt-cinq francs par mois, trois cents francs par an, il entra dans une grande stupeur. Sa femme essayait tous les jours de voir Petit Pierrot, mais les autres femmes de Blanzy lui disaient des injures, et lui jetaient des choses à la tête.
Le Jean Perdu alla voir le maire.
—C’est-il juste, lui dit-il, c’est-il juste qu’une étrangère ait pris mon enfant?
Il ajouta même:
—Mon pauvre enfant!
—Ça ne me regarde pas, répondit le maire. Vous l’avez donné à l’Assistance publique. Allez le réclamer. Vous avez toujours le droit.
Le Jean Perdu se décida. Un matin, il se rendit à Givet, au bureau des Enfants-Trouvés, pour demander qu’on lui rendît son fils. Il reconnut la grande maison triste, l’employé et le registre.
—J’ai réfléchi, dit-il. J’viens vous reprendre mon fils. V’là ses papiers.
—C’est en règle, dit l’employé. Vos sentiments paternels vous font honneur. L’enfant est en pension à Blanzy, chez Louise Massiot. Vous pourrez aller le chercher demain. Signez votre déclaration.
Comme le Jean Perdu allait prendre la plume, l’employé ajouta:
—C’est deux cents francs.
L’œil du Perdu s’illumina.
—J’vas les toucher tout de suite? fit-il.
—Les toucher? dit l’employé, tout étonné. Vous avez à payer deux cents francs.
—J’ai deux cents francs à payer! cria le Jean Perdu. Bon Dieu de bon Dieu! est-ce que vous vous foutez de moi? On donne vingt-cinq francs tous les trente jours à une femme de rien du tout, une vieille fille, quoi! qui n’a jamais fait un enfant, pour garder un gosse qui est de moi; et à moi, qui suis son père, on me réclame deux cents francs! Et mes vingt-cinq francs, alors?
—Vous le reprenez, dit l’employé, parce que vous êtes son père. Et vous avez à payer les mois de pension, plus le trousseau.
—Mais on m’donnera vingt-cinq francs? fit le Jean Perdu, abruti.
—On ne vous donnera rien du tout. Je vous dis, au contraire, que vous avez à payer.
Le Jean Perdu cracha par terre, et cria:
—J’réclame pus rien, j’demande pus rien! C’est pas la peine d’être en République!
LA BONBONNIÈRE
Si j’avais imaginé le récit qu’on va lire, j’y aurais pu mettre plus d’art, et surtout plus de clarté. Mais justement, comme je ne veux en rien altérer la vérité, je suis obligé d’exposer les faits tels qu’ils sont. Ils gardent pour moi-même une physionomie quelque peu troublante et mystérieuse. J’ai vu. Je jure que j’ai vu! Mais il m’est impossible de m’expliquer complètement et d’expliquer aux autres comment j’ai pu voir.
Il y a quatorze ans—c’était par conséquent en 1893—j’arrivai de France à Londres et pris logement au Midland Hôtel. C’est un grand caravansérail dont l’architecture affecte ce style néo-gothique pour lequel les Anglais montrent un goût excessif et regrettable. Il est rarement fréquenté par les voyageurs venant du continent, mais le manager, dont j’avais fait la connaissance à Nice, m’avait promis, si je voulais bien honorer son établissement de ma clientèle, un traitement de choix. Malgré les nervures ogivales des plafonds, qui font ressembler ses longs couloirs aux bas-côtés d’une cathédrale, le Midland ne se distingue guère du Continental, du Charing-Cross ou du Métropole. Il flotte dans ces immenses auberges modernes une sorte d’énorme ennui. Tout y est neutre, correct, dépourvu d’originalité, depuis la livrée des valets jusqu’à la cuisine, jusqu’aux nuances des tentures et des tapis. Un grand hôtel contemporain est certes l’endroit du monde le moins propice à faire naître une hallucination.
Une hallucination pure et simple, évidemment, du genre le plus vulgaire! J’étais rentré assez tard, ayant passé la soirée dans un théâtre qui était, si ma mémoire me sert bien, le Criterion. Je pris ma clef des mains du hall porter, montai trois étages, l’ascenseur ne fonctionnant plus à cette heure tardive, et parcourus le corridor sur lequel ouvrait ma porte, d’un pas assez lent, car je ne connaissais pas encore suffisamment la topographie des lieux. Je dis tout cela pour bien prouver que j’avais encore à ce moment les nerfs parfaitement calmes. D’ailleurs, rien d’anormal dans cette pièce, meublée d’un lit de cuivre, d’une armoire à glace modern-style, de quelques sièges confortables et d’une table-bureau recouverte d’une épaisse plaque de verre. Je me déshabillai rapidement et me mis au lit, après avoir éteint l’électricité.
J’avais tourné la tête du côté de la muraille et cherchai le sommeil. Il ne vint pas. J’éprouvais d’insupportables battements de cœur. La cause de cette angoisse se précisa d’abord dans mon esprit, dans mon esprit seulement: «il y a quelque chose d’insolite ici, tout près de moi». Puis ce sentiment prit la forme d’une conviction: «Ce n’est pas quelque chose, c’est quelqu’un. Et si je me retourne, je le verrai!» Enfin: «je le verrai, mais il vaut mieux en finir!»
Je me retournai donc et je vis: une silhouette longue et maigre, à demi assise sur la table-bureau, un pied portant sur le tapis, l’autre suspendu en l’air. On se demandera comment je la pouvais distinguer dans l’obscurité profonde: c’est qu’elle était elle-même la source d’une très pâle lueur violette, qui en montrait les principaux linéaments: deux yeux creux sous des sourcils noirs, une bouche aux lèvres minces et où manquait l’une des incisives supérieures, l’ensemble de la figure d’un ovale allongé. Le torse était couvert d’un veston d’intérieur en étoffe souple; les boutons d’os y faisaient de petites taches sombres.
J’ai lu, depuis ce temps-là, beaucoup de récits d’apparitions: la plupart attribuent aux fantômes une physionomie particulièrement inquiète et désolée. Les traits de l’image faiblement lumineuse que j’avais devant moi me semblèrent, au contraire, avoir quelque chose de froid et d’impersonnel comme une photographie. Je n’éprouvai pas non plus cette impossibilité de me servir de mes membres, décrite par certains observateurs qui pourtant sans doute étaient sincères. Et j’avais moins peur qu’au moment où je n’avais pas encore regardé. Les battements de mon cœur se calmaient. Je pensai:
«Il faut que je me lève et que je marche droit vers cette chose. Si elle se dissipe quand j’irai vers elle, ce n’est qu’une hallucination de la vue, du genre le plus ordinaire, venant de la fatigue causée par mon voyage. Je le sais, parce que tous les ouvrages sur les maladies nerveuses le disent. Si elle ne se dissipe pas... alors, c’est plus grave: c’est que je deviens fou.»
Je me levai, je fis un pas, et le fantôme disparut! Je me souviendrai toujours de cette minute victorieuse.
«Voilà ce que c’est, pensai-je, que de savoir et d’être prêt. C’était une hallucination. Rien qu’une hallucination. Eh bien, je ne suis pas fâché d’avoir passé par là.»
Je me recouchai, la tête contre le mur. Au bout de quelques minutes, une voix intérieure me dit: «Tu sais, la chose est revenue!» et elle était revenue, en effet. Je tournai le bouton de l’ampoule électrique et tâchai de lire. Mais, malgré mes efforts pour m’absorber dans ma lecture, j’eus l’impression si vive que le fantôme n’était invisible que parce qu’il était pour ainsi dire noyé dans la lumière, et cette conviction avait quelque chose de si horrible et harassant, que j’éteignis de nouveau: il était bien là, dans la même pose, avec son air de portrait. Je remarquai alors qu’il m’apparaissait à de certains instants avec plus de netteté, tandis qu’à d’autres sa silhouette s’affaiblissait. Vers deux heures et demie du matin, elle s’évanouit complètement et je pus m’endormir.
J’avais passé la nuit précédente en chemin de fer et en paquebot et ne me réveillai que très tard le lendemain. J’allai à des rendez-vous d’affaires, je partageai le repas de vieux amis, heureux de me revoir. Ils m’emmenèrent encore au théâtre. Je tendais toutes le forces de ma volonté, non pas pour oublier les événements de la nuit, mais pour fixer mon attention sur les objets qui se présentaient à moi: j’y réussis avec une facilité qui m’étonna. A la fin même, plein de confiance, j’essayai de me rappeler la vision que j’avais eue. Je n’y parvins qu’avec peine, exactement comme si j’avais essayé de me souvenir d’un rêve. Mais vers onze heures du soir, comme j’écoutais le troisième acte de la Gaiety Girl, je ressentis la même angoisse et les mêmes palpitations, j’eus la même conviction que la veille: «Il y a quelqu’un dans ma chambre!» Et en même temps, j’étais dévoré par la curiosité affreuse de savoir si l’ombre y était vraiment, si je la reverrais. Je prétextai une grande fatigue, sautai dans un hansom, rentrai au Midland Hôtel. Il était moins tard que la veille et l’ascenseur fonctionnait encore. Tandis qu’il glissait sur sa tige d’acier, je sentais ma certitude grandir: «Il y est!» Et l’ombre, l’hallucination, l’apparition, qu’on lui donne le nom qu’on voudra, était là, en effet. Je ne m’étais pas trompé. Cette fois, le fantôme était assis dans un fauteuil et en costume de nuit. Il s’évanouit quand je marchai vers lui, se reforma aussitôt que je fus au lit, et disparut, comme la veille, au bout de quelques heures.
J’étais bien décidé à changer d’hôtel et je descendis le matin dans la salle à manger avec l’intention de demander ma note. Mais, comme je finissais une tasse de thé, je dirigeai instinctivement mes yeux vers une personne qui poussait à ce moment une chaise vers une table voisine de la mienne. Je faillis crier. L’ombre, l’ombre qui m’avait hanté deux nuits durant, était devant moi, mais sous la forme évidente d’un vivant! Je reconnus son costume, sa haute taille, ses yeux creux, ses sourcils noirs, ses lèvres minces, le petit trou sombre que laissait à sa mâchoire supérieure une incisive manquante. J’en fus d’abord rassuré jusqu’à la joie.
«C’est la première fois, songeai-je, qu’on aura vu un fantôme déjeuner!»
Le fantôme, en effet, se fit servir deux œufs à la coque et du café au lait. Je demandai son nom: Karl Ebstein, de Vienne, le célèbre marchand de tableaux et d’objets d’art. Il occupait une chambre au même étage que la mienne. Je ne vis plus que la bizarrerie de l’aventure et je n’eus pas trop de peine à ridiculiser mes terreurs: «Seules les ombres des morts, me disais-je, ont le droit d’embêter les vivants; et ce marchand de bric-à-brac n’a pas son acte de décès. Si je le priais de se mettre en règle?»
Tout à coup, une autre idée, formidable, écrasante, tomba sur mon esprit, qui plia comme un homme croule sous le bond inattendu d’un tigre: «Ne ris pas! Cet homme t’est apparu parce qu’il va mourir!»
Toute la journée, je fus poursuivi par l’idée qu’il allait mourir et que, puisque je le savais, c’était mon devoir de le mettre en garde contre son destin. Mais il m’eût pris pour un fou. Les heures s’écoulèrent avec une lenteur désespérante. Maintenant je désirais presque revoir ce «double» étrange qui, deux fois déjà, était venu me faire visite. Il vint. Et même, jamais, semble-t-il, je n’avais si nettement distingué ses traits. La lueur violette qui l’éclairait me parut plus forte. Il était assis à ma propre table, mais sur cette table qui était mienne, un objet, aussi fantomatique que lui et dont je savais très bien qu’il n’avait aucune réalité palpable, brillait pourtant d’un éclat extraordinaire: une petite boîte oblongue, en or pâle et ciselé, probablement une bonbonnière ancienne. Toute une scène était peinte sur le couvercle: plus de cinquante personnages minuscules écoutaient le boniment d’un vendeur d’orviétan perché sur un chariot. Les couleurs étaient si vives et chatoyantes, que je me mis à penser, avec une liberté d’esprit singulière, au talent de l’artiste qui, dans un travail de miniature avait employé les procédés de division de tons de nos impressionnistes. Et, je comprenais bien, cependant, que j’étais toujours le jouet d’une hallucination, puisque, si j’avais vu la bonbonnière réellement, j’eusse été obligé d’en rapprocher mes yeux, et probablement de me servir d’une loupe, pour reconnaître ces détails que je voyais ici impossiblement, à distance.
... Subitement il se passa une chose qui me dressa tout droit sur mon lit, avec une sensation d’épouvante plus âcre, plus directe mille fois que toutes celles qui m’avaient bouleversé depuis trois jours. J’ai dit que les traits de l’ombre avaient eu jusque-là l’immobilité d’un portrait. Je les vis subitement ravagés par une expression de souffrance et de peur indicibles. La bouche s’ouvrit, les bras, les jambes battirent l’air, il tomba.
«C’est fait, me dis-je, je le savais bien. Il meurt. Il meurt en ce moment... On le tue.»
J’ouvris ma porte. Je courus en chemise dans le couloir. Rien. Toutes les autres portes fermées. Des rangées de bottines sur les seuils. Un silence lourd. La lueur calme des ampoules électriques, de distance en distance. Un rayon de lune à la fenêtre ogivale qui s’ouvrait sur ce couloir. Et toujours rien, rien! Pas un cri. Mais je savais bien qu’on aurait eu beau crier, dans cet hôtel confortable, avec ce système de portières pesantes, de petites antichambres et de doubles cloisons, nul ne pouvait entendre. Je ne pouvais pas aller réveiller le valet de garde pour lui dire: «Il se passe quelque chose chez M. Ebstein!» Il m’aurait demandé ce que j’en savais, il m’aurait pris pour un fou. Un fou, toujours.
D’ailleurs, à partir de ce moment, l’hallucination quitta ma chambre. Mais j’avais le soupçon poignant d’avoir compris pourquoi! Je ne sortis pas de l’hôtel le lendemain matin: j’étais sûr, avec le désir brûlant de me tromper, cependant, qu’on allait découvrir le drame qui s’était passé durant la nuit chez cet Ebstein. Je ne me trompais pas. Vers midi, après avoir vainement frappé, une femme de chambre pénétra dans sa chambre. La serrure avait été adroitement crochetée et Karl Ebstein était étendu sur le tapis, le crâne broyé. Qui était l’auteur du meurtre? On ne le sut jamais. Pourquoi l’avait-on assassiné? On en fut réduit aux doutes, car il demeura impossible de savoir si, parmi les objets précieux qu’il gardait dans ses bagages, quelques-uns avaient été dérobés. On parla de ce crime quelques jours. Et puis tout le monde oublia.
Tout le monde oublia excepté moi. Et voilà ce qu’il faut que je dise maintenant! Il y a quelques jours un ami m’emmena chez... mais pourquoi nommer ce collectionneur, et quelle force aurait mon témoignage, basé sur de si étranges visions! Seulement, je le jure, au milieu de bronzes de Caffieri, de délicats portraits de Boilly, de quelques petits chefs-d’œuvre d’Isabey, j’aperçus une bonbonnière, et je la reconnus! Je reconnus son or pâle, verdi sur les ciselures, et le vendeur d’orviétan, et les personnages si éclatants et fins dans leur petitesse miraculeuse.
—Ah! oui, dit mon ami, c’est la bonbonnière peinte par Van Blarenberghe, le joyau de la collection de M...
—Ah! fis-je, presque malgré moi, je la reconnais. Je l’ai vue à Londres.
Le collectionneur blêmit affreusement. Je suis sûr que je l’ai vu blêmir, je suis sûr que c’est lui qui a tué cet Ebstein, il y a quatorze ans. Mais l’accuser solennellement, devant un tribunal! Allons donc! Vous ne le feriez pas, je ne le ferai pas.
Et pourtant... Si nos deux cerveaux, à cet homme et à moi, avaient été pareils, il y a quatorze ans, à ces cohéreurs des télégraphes sans fil, qui vibrent identiquement au passage des mêmes ondes? J’ai été hanté, durant les épouvantables nuits que je passai à Londres, non point par l’âme, ou le double, ou le fantôme comme il vous plaira de dire, de la victime qui, à ce moment était parfaitement vivante et ne songeait à rien. Non, mais j’ai été possédé, j’en suis sûr, par la volonté rapace, exaspérée, criminellement grandissante de l’assassin. A mesure qu’il s’abandonnait au désir furieux de se procurer le trésor qu’il souhaitait avec une ardeur maniaque, à mesure qu’il s’affermissait dans le dessein de se le procurer par un meurtre, j’ai vu comme lui la figure de celui qu’il voulait tuer, la forme et la couleur de l’objet qu’il voulait ravir, enfin j’ai aperçu aussi fort et réel que la réalité, le spectacle horrible qu’il a gardé lui-même dans sa mémoire: les traits de l’agonisant, ces traits convulsés par l’épouvante et la douleur! C’est certain, je vous dis, c’est certain. Je n’ai été que le cohéreur d’un télégraphe sans fil dont l’autre cohéreur était dans le cerveau de l’assassin: mais allez donc expliquer ça aux juges!
REPOS HEBDOMADAIRE
... M. Barbier-Dacquin, qui travaillait, entendit la voix de sa femme. Elle criait: «Marie!» sur deux notes extrêmement hautes.
Avez-vous quelquefois entendu appeler «Marie» par une dame qui a une bonne voix, bien pointue? M. Barbier-Dacquin eut un petit sursaut. Il n’avait jamais pu s’habituer à la voix de sa femme, à cause d’un souvenir d’enfance, qui lui était pénible: le sifflet des locomotives qui passaient, la nuit, à cent mètres de sa petite chambre, près de Tulle. Il soupira.
—Marie, continua madame Barbier-Dacquin, la blanchisseuse de fin n’est pas encore arrivée?
Il résulta de la conversation qui suivit, et dont il eut le regret de ne pas perdre un mot, à cause de l’exiguïté de l’appartement, que la blanchisseuse de fin n’était pas arrivée, que c’était lundi, que c’était le jour par conséquent où cette petite bête de Céline devait rapporter le linge de madame et de ces demoiselles, qu’elle ne le rapportait pas, qu’elle s’était sûrement amusée en route, et que c’était odieux, odieux, odieux!
M. Barbier-Dacquin eut un petit sourire de satisfaction humanitaire, et aussi de rancune satisfaite:
—La petite Céline ne viendra pas, songea-t-il. Elles ne l’auront pas, leur linge. Hier, c’était dimanche, et les blanchisseries ne travaillent plus le dimanche: nous n’avons pas voté la loi pour rien, la loi sur le repos hebdomadaire!
M. Barbier-Dacquin, c’est un député, et aussi le meilleur des hommes. Il n’y a pas là de quoi s’étonner. Ils sont plusieurs centaines, dans ce grand palais du bord de l’eau, et de toutes les sortes: des grands et des petits, des gras et des maigres, des riches et des pauvres, des méchants et des bienveillants, des ambitieux et des modestes, des paresseux et des agités, d’autres qui ont l’esprit faux, quelques-uns qui ont de l’esprit, beaucoup plus que vous ne pensez qui ont de l’honneur, de ce bon honneur un peu étroit, mais si beau, qu’on a encore en province où tout le monde vous connaît, où on est solidaire de toute sa famille, et de ses vieux amis, autant que de son comité électoral. M. Barbier-Dacquin croit très sincèrement à son programme, à la démocratie, au progrès. Il est modeste, un peu court d’esprit, un peu long d’éloquence, et rigoureusement honnête. Ce n’est pas un homme riche; et pourtant il ne souhaite pas s’enrichir, bien que ses rentes soient minces et que sur les quinze mille francs de son traitement il lui faille économiser, afin de payer sa campagne électorale, dans quatre ans. Comptez aussi qu’il a des frais, que les sociétés de gymnastique et les fanfares de sa circonscription exigent son obole. Madame Barbier-Dacquin et ses filles disent qu’elles sont raisonnables, et il le croit; mais pour aller aux soirées officielles, et dans les théâtres subventionnés, qui se font un devoir d’accueillir gratuitement quelquefois les familles parlementaires, il faut bien quelque toilette. Elles n’ont pas grandes réserves dans leurs armoires: on achète ce qui se montre, plus que ce qu’on cache. Alors la blanchisseuse de fin passe souvent.
Elle passe sous la forme de Céline, apprentie, qui a quinze ans. J’espère que vous l’avez rencontrée. Elle est jolie. Nul ne sait comment, car elle n’a pas le nez bien fin, ni la bouche bien petite, mais ce nez est d’une gaieté jeune, et la bouche s’ouvre comme pour sourire au nez. Elle a aussi beaucoup, beaucoup de cheveux, couleur de soleil couchant, nettement tordus sur sa nuque, casqués sur ses deux oreilles, qui sont faites comme de petits coquillages; et ses sourcils presque droits, audacieusement, sur ses deux yeux gris passent comme un beau pont sur une eau claire. M. Barbier-Dacquin aime quand elle vient.
Il aime quand elle vient: n’allez pas chercher autre chose. C’est un assez vieux bonhomme, très pur de mœurs et d’une vertu presque timide. S’il désirait—comment dirais-je?—s’il désirait autre chose que le plaisir qu’il a de la regarder, pour demander cette autre chose il ne saurait comment s’y prendre. Et comme il faut que toujours il systématise un peu, dans sa pensée très innocente Céline représente le peuple, et ainsi lui en donne l’amour. Lorsqu’il discuta en commission la loi sur le repos hebdomadaire, cette grande loi à laquelle il s’attend que son nom reste attaché, c’est à Céline qu’il a pensé, c’est elle qu’il a gardée en vue. Et quand il s’est dit, dans son langage, qui est assez lourd: «La démocratie travailleuse goûtera un peu plus de bonheur», cela signifiait: «Cette petite Céline, que je vois deux ou trois fois par semaine, elle aura tout son dimanche!» Il comptait peut-être lui demander, un jour de courage, avec qui elle le passerait. Mais pardonnez-lui; les hommes sont des hommes, et s’ils ne le sont que gentiment, c’est tout ce qu’on peut exiger de leur faiblesse.
Il l’interrogeait sur son métier. Céline répondait presque du bout des lèvres, étonnée que des affaires que tout le monde connaît pussent intéresser un monsieur comme il faut; un peu méfiante, et même presque sûre qu’il voulait se moquer d’elle. Il fallait lui arracher les paroles.
—... Y a la mécanique, oui: un poêle de fonte pour chauffer les fers, qu’on met sur des plaques. Et c’est moi qui le bourre avec du coke. Alors on repasse, les linges fument; ça fait de la chaleur humide, comme si ça serait une baignoire. Les plaques de fer, bien sûr, elles rougissent. Il fait chaud en juillet, ah! oui... Il y a aussi un autre feu, pour les petites lessives qu’on fait chez soi... La boutique, si c’est grand? Non ça n’est pas grand. C’était une crèmerie avant. Mais on laisse ouvert sur la rue de Bagneux. Les passants regardent, on regarde les passants.
—Mais le dimanche? interrogeait M. Barbier-Dacquin, le dimanche?
—Le dimanche? On travaille comme les autres jours. Plus. Même la nuit. Y a beaucoup de pratiques qui veulent leur linge pour le lundi.
M. Barbier-Dacquin était attendri. Il racontait aussi ces choses à ses collègues, afin de montrer qu’il connaissait les maux du peuple.
Voilà pourquoi il souriait, avec une joie de brave homme et de législateur content de son œuvre, en songeant que sa femme attendrait vainement son linge, ce lundi, puisque la loi était votée, et qu’on n’avait pas travaillé la veille. Il se consolait même de ne pas voir la petite Céline: elle viendrait le lendemain... Dans le vestibule la sonnette retentit. C’était Céline. Il entendit qu’elle posait son lourd panier sur le parquet. Il entendit encore qu’on la traitait sans politesse. Elle était en retard. Est-ce qu’elle croyait qu’on n’avait rien à faire qu’à l’attendre?
La voix de madame Barbier-Dacquin vibrait plus encore que d’ordinaire, la supériorité s’y mêlant au blâme, et il semblait que celle de Céline fût au contraire plus faible que d’habitude: une pauvre petite voix, bredouillante et comme épuisée. On emmena la petite dans la salle à manger, pour compter le linge.
—Trois pantalons, disait la voix claire de madame Barbier-Dacquin.
—Trois pantalons, répétait Céline, en écho très faible.
—Deux chemises jour, une nuit.
—Deux chemises jour, une nuit.
—Deux cache-corsets, une modestie.
—Deux cache-corsets, une modestie.
—Une brassière... c’est pour Amélie. Elle ne veut plus porter de corsets, ça ne se porte plus... Eh bien? J’ai dit une brassière; qu’est-ce qui vous prend?
—Rien, madame... une brassière.
La voix de Céline devenait horriblement hésitante et malheureuse.
—On dirait que ça vous fait mal au cœur... Trois blousons.
—Trois blousons.
—Une jupe piqué blanc Empire... Jésus-Marie, qu’est-ce que vous avez? Elle se trouve mal! Marie! Marie! du vinaigre. Amélie, délace-la!
Mais ce fut le bon M. Barbier-Dacquin qui accourut le premier.
On avait étendu Céline sur le plancher. D’abord elle en profita pour s’évanouir tout à fait. Et elle eut un grand sourire; il y a, quand on s’évanouit tout à fait, un moment délicieux, l’impression d’une infinie volupté. C’est une chose qui me console, quand je pense à mourir: on traverse peut-être un moment comme ça quand on meurt. Puis elle revint à elle, et eut mal au cœur. Cela parut de mauvais goût à madame Barbier-Dacquin, tandis que son mari avait peur, peur de toute sa bonne âme, pour la vie de la petite Céline. Mais enfin elle n’eut pas trop mal au cœur. Dressée sur son séant, elle ouvrit deux yeux très vagues. Ses cheveux légers collaient à ses tempes. Puis elle demanda pardon. Pardon de quoi? Mais on demande toujours pardon, dans ces cas-là; personne n’a jamais su pourquoi. Et on lui fit respirer du vinaigre. Alors elle recommença:
—Je vous demande pardon... c’est rapport à la loi.
—Rapport à la loi! dit M. Barbier-Dacquin, froissé. Qu’est-ce qu’elle vient faire là-dedans, la loi?
—Oui, dit-elle. Depuis qu’il y a la loi, qu’il ne faut pas travailler le dimanche, on travaille tout de même. Seulement, on travaille tout fermé.
—Tout fermé? dit le député, sans comprendre.
—Oui. On ne laisse plus ouvert sur la rue, quoi, à cause des inspecteurs. On ferme tout, tout! Et avec les repassages, le poêle, la mécanique, la lessive, c’est l’enfer... Ah! je ne peux plus, je ne peux plus! J’ai tombé malade...
Le député pâlit un peu. Ce fut dans son crâne comme si les monuments idéaux qu’il y avait construits s’effondraient d’un seul coup: il venait de comprendre combien il est difficile de faire du bien au peuple.
LE RAT
Il y a des gens qui disent que les alcooliques n’ont jamais faim. C’est vrai quand ils sont vieux. Mais quand on est jeune, qu’on n’a pas encore ses vingt ans, comme Patsy O’Neill, qui, à cette heure, traînait ses jambes au delà de Whitechapel, dans Commercial Road, ce n’est pas la même chose. A cet âge, ne manger durant des semaines que des tartines au beurre rance, accompagnées de mauvais thé, tout noir à force d’avoir décanté son tannin; y ajouter, quand on peut, une saucisse faite de mie de pain, mouillée de sang d’âne ou de cheval, ça remplit suffisamment l’estomac: on se croit nourri, on à l’habitude. Et alors, si des fois la veine vous tombe d’être embauché aux docks pour charger du charbon sur un navire, et qu’on touche des cinq ou six shillings par jour, on ne change pas son régime. Seulement on y ajoute de la bière et du whisky. Ça donne la force qu’il faut, on tient le coup, et, par-dessus le marché, on est gai, on rigole, tant que ça dure! A ce métier-là, on n’a pas encore toute sa barbe qu’on a déjà l’air d’un petit vieux, ou plutôt d’un Chinois, si vous voulez, avec les yeux drôlement rapetissés, tirés vers les tempes, et les os des joues qui vous sortent de la peau. On devient susceptible, on a des nerfs comme des cordes à violon; cependant, les muscles poussent sur les bras et dans le dos. Bonne machine humaine! On la fait travailler en y mettant n’importe quoi!
Mais quand le travail vient à manquer, qu’on n’a même plus le shilling nécessaire pour dormir en chambrée, boire le thé à un demi-penny la tasse, manger les tartines au beurre rance ou la saucisse à la mie de pain trempée de sang d’âne ou de cheval, et qu’on trouve encore tout de même, en roulant les docks, un pal (je veux dire en français, un copain, un poteau), qui vous paye un verre par-ci par-là,—avez-vous remarqué qu’on vous offre parfois à boire, jamais à manger? S’offrir à manger, ça n’est pas poli entre pauvres bougres,—alors on sent sa faim mécaniquement parce que l’estomac est vide, et on devient furieux. Il y avait trente-six heures que Patsy, qui avait passé la nuit sur un banc, les pieds entortillés dans de vieux journaux pour avoir moins froid, n’avait rien mangé, et il avait bu quelques verres. Il avait envie de mordre et de griffer, il se sentait comme un chat dans un tonneau, enragé, quoi!
La nuit tombée, il redescendit Commercial Road. Tout le long de la chaussée, les petites charrettes, pleines de victuailles, s’annonçaient par un éclairage de becs au naphte, sans globe ni verre d’aucune sorte, semblables à des torches ou des lampes à souder devenues folles, illumination sauvage et magique. Il y avait des bananes, il y avait des gâteaux à la graisse, et surtout l’odeur des plaices frites—quatre sous une plie tout entière, roulée dans la farine et bouillante—poursuivait ses narines. C’est une chose étrange, mais l’idée de voler, soit de la nourriture, soit n’importe quelle chose qui se pût échanger contre de la nourriture, ne monta pas un instant au cerveau de Patsy O’Neill. Non qu’il y eût de sa part moralité raisonnée, mais il était comme les chiens de Constantinople, qui crèvent de faim devant l’étal d’un boucher sans rien y prendre: crever de faim, c’est lent, et ils gardent l’espoir de trouver un os par terre; tandis que s’ils essayaient de happer un morceau, cent hommes les assommeraient, ce serait la mort immédiate. Tel est le point de départ de leur vertu; les vieux dressent les petits par leur exemple, et aujourd’hui la race ne raisonne plus, elle ne sait rien, sinon que ça ne se fait pas. Le point de départ de la vertu de Patsy était le même. Et songez que pourtant il était enragé! C’est bien à ça qu’on peut juger la force sainte des prohibitions sociales, surtout en Angleterre, où les humains, qui sont durs, ont fait les lois à leur image.
Et plus Patsy, rongé de faim, accumulativement ivre, se sentait faible sur ses jambes, plus il agitait dans sa tête une inutile férocité, quelque chose comme de la voracité cérébrale. Vers Larch-Lane, une petite rue presque noire, car, en contraste avec les arcs électriques tout flamboyants de Commercial Road, son unique bec de gaz n’a l’air que d’un vers luisant, il aperçut des gens qui se pressaient. Dans Larch-Lane s’ouvre le bar du Red Lion, où parfois, avec la complicité de la police, sans doute, il y a des matches de boxe. Ça serait toujours une distraction de voir assommer quelqu’un: Patsy entra au Red Lion.
Il fut très surpris de n’y pas trouver ce qu’il y comptait voir. Nulle aire de lutte délimitée par des cordes, pas de seconds avec l’éponge et la bouteille d’eau, pas d’arbitre en redingote et chapeau haut de forme. Dans le salon d’arrière on s’entassait autour d’une très ordinaire table de café, qu’une boîte en bois, dont le couvercle était fait d’un grillage, occupait tout entière. Cette boîte rectangulaire, longue de cinquante centimètres environ, sur moins de la moitié en hauteur, portait sur l’un de ses petits côtés un trou rond, large comme une tête d’homme, en ce moment fermée par une porte en fil de fer. La paroi qui faisait face à ce trou était entièrement grillé. A l’intérieur un rat, un de ces gros rats bruns de Norvège, si abondants sur les navires, tournait sans arrêter.
Le patron dit:
—Voilà le jeu: faut tuer l’rat avec les dents en passant la tête par le trou d’homme. On a le droit d’avancer la tête tant qu’on peut, on ne doit pas la ressortir plus loin que les oreilles. Le rat peut faire comme il veut. Mais s’il se r’tire à l’aut’ bout, et ne veut plus rien savoir, ceux qui ont parié pour lui ont l’ droit de l’ pousser avec ces lardoires, à condition de n’ pas attraper la figure de l’homme. Si on l’ pique, l’homme, le rat est disqualifié, il a perdu. A part ça, faut qu’l’homme bouffe le rat ou qu’il s’avoue vaincu. Qui c’est qui marche?
—Well, demanda Patsy brusquement, quels sont les stakes? Quel est l’enjeu?
—Y a une demi-couronne si tu bouffes le rat. Rien du tout, si tu lâches. Les amateurs peuvent parier. C’est-y qu’ tu marches?
Une demi-couronne, ça fait deux shillings et demi. De quoi manger deux jours.
Il ôta sa vieille jaquette, achetée chez un fripier du marché juif, et la plia comme un objet de luxe. Cependant il eut honte, parce qu’il vit, comme s’il ne l’avait jamais regardée auparavant, qu’elle était toute verdie dans le dos. Mais quand on ouvrit le trou il passa bravement la tête.
Le rat, surpris, fit un bond en arrière et se rejeta au fond de la boîte. Cependant il sifflait furieux, de ce sifflement singulier qui tient de celui des serpents et du crissement des singes en colère; et puis sans doute il avait faim, comme Patsy! Sentant, sans y rien comprendre, le patron lui piquer les reins par derrière, il bondit sur la figure humaine qu’il avait devant lui. Patsy voulut l’avoir, et tout de suite. On entendit, sur la peau du cou de cette bête, claquer ses dents. Le rat se retourna, comme s’il eût été en caoutchouc. Il était dégagé!
Patsy comprit que l’animal, maintenant, était à côté de lui, tout contre sa joue. Mais il ne le voyait pas. Et il avait peur, peur, peur! Et pourtant il ne fallait pas qu’il retirât la tête plus loin que les oreilles! Il la tourna, prudemment, vers la gauche; et comme il commençait à distinguer deux tout petits yeux noirs, brillants de rage, il sentit subitement comme de grosses aiguilles qui lui transperçaient la lèvre. Le rat l’avait mordu à la bouche même, et ne le lâchait plus. Patsy hurla.
Deux cents regards ardents se penchaient vers la boîte. Quelqu’un dit:
—Une demi-guinée à un contre trois pour le rat.
—Tenu! dit une voix. L’homme est bon.
Et ça lui rendit du courage, à Patsy, cette approbation. S’il avait pu voir la figure de celui qui venait de parler, ça lui aurait fait encore plus de bien. Mais il ne pouvait pas, et il gardait toujours dans sa chair ces dents fixées comme des hameçons. Cependant, il fallait respecter la règle du jeu: il se posa les mains sur la nuque, pour bien savoir où étaient ses oreilles.
—Une guinée contre quatre pour le rat! dit un parieur.
Et personne n’accepta l’enjeu, cette fois. Patsy jura: Il ne sentait plus son mal, tant cet abandon l’indignait. Doucement, il baissa le cou et, de tout le poids de son crâne, pesa sur le rat. C’est lourd une tête d’homme! Les os de la bête craquèrent et, tout à coup l’étreinte des dents se détacha. Hourra!
Le rat, encore une fois, s’était réfugié dans le fond de la boîte. Celui qui avait parié pour lui vint lui piquer le derrière. Le rat fit un bond sur place, mais ne bougea pas.
Les paris tombèrent à égalité. Patsy crachant du sang, avança aussi loin qu’il put. Le rat se ramassa sur lui-même et alors Patsy, par une feinte, retira le cou. Le rat bondit. Mais l’homme, instruit par ce qui venait de se passer, avait levé la tête, et quand le rat fut dessous, lui dévorant le nez, il le comprima de toutes ses forces contre le fond de la boîte avec sa joue droite, et tint bon. On ne vit plus que les pattes de la bête qui gigotait. Patsy l’écrasait lentement.
—C’est pas juste! dit l’homme qui avait parié pour le rat. Il doit l’tuer avec les dents!
Mais d’autres étaient d’un avis contraire. Patsy entendit qu’on s’injuriait au-dessus de la boîte. Alors quoi? s’il étouffait le rat, on lui refuserait sa demi-couronne! Ah non! Il lâcha le rat, qui fit un mouvement pour fuir... Un bruit de mâchoire qui se referme, d’os, de peau, de chairs mâchées, broyées, triturées. Ça y était, cette fois! Patsy bouffait son rat par le milieu du corps, et il serrait, serrait, serrait! Il étouffait dans cette boîte, où il ne respirait plus que par le nez, mais il serrait toujours, presque évanoui de chaleur, d’angoisse et de dégoût.
Il sentit pourtant qu’on lui frappait doucement l’épaule.
—You’re the winner, man, the brute’s dead!
(Vous avez gagné, lui disait-on, la bête est morte!)
Il lâcha prise et sortit la tête du trou. Son sang coulait par six blessures, deux au nez, deux dans la bouche, deux à la lèvre supérieure. On l’assit sur une chaise pour le laver sommairement avec une éponge. Il souriait, les yeux très vagues, dans une impression de gloire. L’homme qui avait parié sur sa chance lui offrit un verre de whisky, et il le but. Le patron lui avait remis la pièce d’une demi-couronne, qu’il serra dans sa poche, sous son mouchoir.
Et tout à coup, son orgueil d’Irlandais se réveilla: l’idée de ce qu’on se doit. Quelqu’un lui avait payé un verre, et il n’avait pas rendu la politesse! Il commanda deux autres whiskies et paya six pence pour les deux. Mais l’homme fit renouveler les consommations.
A minuit, un policeman passa d’une façon ostensible devant le bar: il fallait fermer. Le patron poussa tous ses clients dehors. Patsy sortit avec le monde. Il titubait très fort. Dans le coin le plus sombre de Larch-Lane, il s’arrêta, eut un hoquet et vomit trois fois. Puis il fouilla dans sa poche, et la trouva vide; tout ce qu’il avait gagné, dans cette bataille, il l’avait bu, pour l’honneur. C’est alors seulement qu’il se rappela qu’il n’avait pas mangé.