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La Bretagne. Paysages et Récits.

Chapter 35: V Monuments.
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About This Book

A series of travel essays and sketches depicting Brittany's landscapes, religious life, monuments, costumes, language, and changing customs under modernization. The author describes coastal scenery, tombs and crosses, parish rituals, church art, and local piety, emphasizing how Catholic faith shapes regional identity. He notes the persistence of traditional costumes and Breton language in rural areas alongside encroaching modernity like railways and urban influence, and reflects on the melancholic survival of ancestral customs. Through descriptive vignettes and reflections, the work blends antiquarian observation with poetic feeling to register both material details and the region's spiritual character.






II

L'Association bretonne.



Il est une institution qui distingue la Bretagne des autres provinces et où se réflète son génie, l'Association bretonne.

Dans ce pays couvert encore de landes et de terres incultes, et où il reste tant de ruines des anciens âges, des hommes intelligents ont compris que ces deux intérêts ne devaient pas être séparés, les progrès de l'agriculture et l'étude des monuments de l'histoire locale. Les comices agricoles ne s'occupent que des travaux d'agriculture, les sociétés savantes que de l'esprit ; l'Association bretonne les a réunis : elle est à la fois une association agricole et une association littéraire. Aux expériences de l'agriculture, aux recherches archéologiques, elle donne de la suite et de l'unité ; les efforts ne sont plus isolés, ils se font avec ensemble ; l'Association bretonne continue, au XIXe siècle, l'œuvre des moines des premiers temps du christianisme dans la Gaule, qui défrichaient le sol et éclairaient les âmes.

Un appel a été fait dans les cinq départements de la Bretagne à tous ceux qui avaient à cœur les intérêts de leur patrie, aux écrivains et aux propriétaires, aux gentilshommes et aux simples paysans, et les adhésions sont arrivées de toutes parts. L'Association a deux moyens d'action : un bulletin mensuel, et un congrès annuel. Le bulletin rend compte des travaux des associés, des expériences, des essais, des découvertes scientifiques ; le congrès ouvre des concours, tient des séances publiques, distribue des prix et des récompenses. Afin de faciliter les réunions et d'en faire profiter tout le pays, le congrès se tient alternativement dans chaque département ; une année à Rennes, une autre à Saint-Brieuc, une autre fois à Vitré ou à Redon ; en 1858, il s'est réuni à Quimper.

A chaque congrès, des questions nouvelles sont agitées, discutées, éclaircies[1] : ces savants modestes qui consacrent leurs veilles à des recherches longues et pénibles, sont assurés que leurs travaux ne seront pas ignorés ; tant d'intelligences vives et distinguées, qui demeureraient oisives dans le calme des petites villes, voient devant elles un but à leurs efforts ; la publicité en est assurée, ils seront connus et appréciés. D'un bout de la province à l'autre, de Rennes à Brest, de Nantes à Saint-Malo, on se communique ses œuvres et ses plans ; tel antiquaire, à Saint-Brieuc, s'occupe des mêmes recherches qu'un autre à Quimper : il est un jour dans l'année où ils se retrouvent, où se resserrent les liens d'études et d'amitié.

[Note 1 : Voir l'Appendice.]

Le congrès est un centre moral et intellectuel, bien plus, un centre national : ces congrès sont de véritables assises bretonnes ; ils remplacent les anciens États : on y voit réunis, comme aux États, les trois ordres, le clergé, la noblesse et le tiers-état, le tiers-état plus nombreux qu'avant la Révolution, et de plus, mêlés aux nobles et aux bourgeois, les paysans.

La Bretagne est une des provinces de France où les propriétaires vivent le plus sur leurs terres ; beaucoup y passent l'année tout entière. De là une communauté d'habitudes, un échange de services, des relations plus familières et plus intimes, qui n'ôtent rien au respect d'une part, à la dignité de l'autre. Propriétaires et fermiers, réunis au congrès, sont soumis aux mêmes conditions et jugés par les mêmes lois ; souvent le propriétaire concourt avec son fermier. Dans ces mêlées animées, où l'on se communique ses procédés, où l'on s'aide de ses conseils, où l'on distribue des prix et des encouragements, les riches propriétaires et les nobles traitent les paysans sur le pied de l'égalité ; ici, la supériorité est au plus habile : c'est un paysan, Guévenoux, qui, en 1857, eut les honneurs du congrès de Redon.

Voici quatorze ans que l'Association bretonne existe ; l'ardeur a toujours été en croissant ; les congrès sont devenus des solennités : on y vient de tous les points de la Bretagne. Le congrès s'ouvre par une messe du Saint-Esprit, les autorités du pays le président, les prix sont décernés en grande pompe. Au concours des laboureurs, on voit souvent soixante charrues en ligne partir à la fois et ouvrir devant elles un long et droit sillon. Parmi les juges, on cite des membres de l'Institut, des savants couronnés par les académies, les plus beaux noms de la Bretagne, et ceux qui se sont jadis illustrés dans les guerres contre les Anglais, et ceux qui viennent de conquérir, en Afrique et en Crimée, une gloire nouvelle : le comte de Sesmaisons, le général Duchaussoy, le comte Caffarelli, MM. de la Villemarqué, de la Monneraye, etc. Les habitants des châteaux voisins, les dames de la ville, remplissent la vaste salle des séances, où se livrent des luttes qui sont quelquefois vives, car les Bretons tiennent fortement à leurs opinions, mais toujours courtoises. Les membres de l'Association se rendent à la distribution des prix en grand appareil, au milieu d'une population empressée comme pour une fête, au son des cloches, entre deux haies de troupes, à travers les rues de la ville, pavoisées du drapeau national breton, la bannière à hermines en tête. Voilà les fêtes qu'il faut au peuple et que le peuple aime : quand il assiste à ces solennités, où il se voit représenté par les plus nobles et les plus dignes, il se sent vivre et il se redresse avec un légitime orgueil, car il se rend la justice qu'il est encore capable de grandes choses.

Depuis que ces pages ont été écrites, l'Association bretonne a été dissoute : un zèle plus ardent qu'éclairé la représenta comme une réunion d'hommes qui, sous d'apparentes études d'histoire, cachaient des préoccupations moins désintéressées ; on craignit qu'elle ne devint un foyer de passions et d'intrigues politiques. Ces craintes n'étaient pas fondées : l'Association bretonne se composait d'éléments divers, d'hommes appartenant à tous les partis, ses congrès se réunissaient avec le concours de l'autorité ; elle n'avait aucun des caractères des associations politiques, aucune des conditions des sociétés organisées pour conspirer. Quelle que soit d'ailleurs la réalité ou la vraisemblance des accusations qui ont amené sa suppression, on ne saurait trop regretter une association qui, pendant qu'elle a existé, a rendu tant de services à l'agriculture, à la science historique et archéologique, qui excitait dans cinq départements une émulation généreuse, donnait un but et un ensemble à leurs travaux, développait le goût des études sérieuses et tendait à former dans la province un de ces centres intellectuels qui, sans diminuer la force du cœur de la France, réveillent à ses extrémités le mouvement, la pensée et la vie.






III

Musées et collections.



Outre leurs bibliothèques et leurs musées, on trouve dans presque toutes les villes de Bretagne des collections particulières. Paris, grâce à Dieu, n'a pas absorbé tous les chefs-d'œuvre de l'art ; plusieurs causes, le loisir, l'aisance, les héritages, la destruction ou la vente des vieux châteaux, le goût, enfin, des curiosités de l'art que développe l'uniformité d'une vie calme et inactive, ont facilité la formation des collections en province. Ces collections sont précieuses en ce qu'elles ont presque toutes le caractère local, qu'elles complètent ou expliquent l'histoire du pays. Sans doute, on ne saurait les comparer aux grandes collections de Paris ; mais il est tel livre, telle œuvre d'art conservés dans le musée d'une petite ville qu'envierait le Louvre ou l'hôtel Cluny, et que l'on est pourtant heureux de n'y pas voir. Ces beaux fragments que l'on rencontre au milieu d'objets souvent médiocres, on les examine avec un soin plus attentif, on les apprécie mieux ; leur isolement même leur donne un intérêt de plus.

Ainsi, quel prix n'acquiert pas dans une ville de province le chef-d'œuvre d'un maître, comme la Chasse au lion, de Rubens, et le Christ en croix, de Jordaens, du musée de Rennes, ou la satisfaisante et dramatique toile de Sigalon, l'Athalie, du musée de Nantes, une des rares compositions originales de ce consciencieux artiste, à qui l'étude assidue de Michel-Ange avait révélé l'énergie de l'expression, l'ampleur de la composition, la grandeur du style ? Le manuscrit de saint Augustin, de la bibliothèque de Nantes, serait-il autant goûté s'il était à Paris, tandis qu'il n'est pas un étranger à qui l'on ne montre ce charmant spécimen de l'art du XVe siècle, dont les miniatures, du même style que les magnifiques manuscrits de la bibliothèque des ducs de Bourgogne, semblent avoir été peintes par la même main, avec la même naïveté, la même couleur brillante et durable, la même finesse d'exécution et le même sentiment religieux. Et, dans les collections particulières, qui ne remarquera avec une vive curiosité la serrure signée Donatello, du cabinet de M. Mauduyt, merveille d'art et d'industrie à la fois, travail aussi savant qu'ingénieux, où s'est jouée la fantaisie de l'artiste florentin, et les manuscrits autographes de Dom Lobineau, l'historien de la Bretagne, appartenant à M. de la Borderie, et le recueil des lettres de Camille Desmoulins, de la collection de M. le baron de Girardot, dans lesquelles se montre sous un jour inconnu, comme père, frère, époux, le fougueux et éloquent écrivain de la Révolution ? Enfin, où seraient mieux placés que dans un musée breton, à Dinan, ces reliques essentiellement bretonnes, la giberne de La Tour-d'Auvergne, qui ne fut pas seulement le premier grenadier de France, mais aussi un des premiers savants de la Bretagne, et les pantoufles de la reine Anne, que les Bretons appellent toujours la duchesse Anne, et le casque de du Guesclin, le héros-breton ?

Je n'indique ici que quelques-uns des plus rares trésors. Les musées et les cabinets des villes de Bretagne possèdent, d'ailleurs, une quantité d'objets curieux ou importants pour l'art et l'histoire. Le musée de Rennes, outre une collection de 600 dessins italiens légués, au siècle dernier, par M. de Robbien, et où l'on admire des croquis de Rembrandt, de Michel-Ange et du Pérugin, peut citer, après son Jordaens et son Rubens, plusieurs belles toiles : les Noces de Cana, attribuées à Jean Cousin, des Casanova, des Paul Véronèse, un Tintoret, un Desportes, et une scène de cour de Clouet-Janet, d'une touche aussi délicate que les tableaux de ce maître au Louvre. Le musée de Nantes est un des plus riches de province : outre plusieurs compositions de peintres anciens, il doit à la munificence de deux donateurs, M. Urvoy de Saint-Bédan et le duc de Feltre, une collection remarquable d'œuvres des peintres contemporains, Ary Scheffer, Ziégler, Grenier, Vernet, Léopold Robert, deux ou trois toiles du meilleur temps de Brascassat, les Taureaux attaqués par les loups, entre autres, que Paris a revus et admirés à l'Exposition universelle de 1855 ; une suite, enfin, de dessins de Paul Delaroche, où l'on peut voir avec quelle gravité et quelle profondeur de pensée le consciencieux artiste étudiait ses sujets, et comment il parvenait à unir les qualités les plus diverses, la précision du dessin, la vivacité de l'expression et la vérité des caractères.

Les collections archéologiques ont été, on le conçoit, plus faciles à former ; le goût et l'étude des antiquités poussait à recueillir de tous côtés les objets qui présentaient quelque intérêt historique ou artistique. Ici, les particuliers ont rivalisé avec les villes qui, presque toutes, ont fondé des musées archéologiques. Celui de Vannes se distingue par une collection d'armes celtiques trouvées dans le pays ; le musée archéologique de Nantes, par des débris d'anciens monuments de la ville ou des antiquités locales, des sculptures de l'ancienne église de Saint-Nicolas, des tombeaux carlovingiens de Rezé, des chapiteaux mérovingiens de Vertou, des bas-reliefs gallo-romains provenant du Bouffay, des fragments de l'église de Saint-Félix, qui remontent au VIe siècle, etc. Quant aux cabinets particuliers, on peut à peine mentionner les principaux : à Rennes, celui de. M. Aussant, qui a rassemblé une quantité d'objets d'art et d'antiquités ; à Fontenay, la savante collection de médailles de M. B. Fillon ; à Nantes, la bibliothèque de M. Dobrée, riche en incunables et en livres rares, la collection d'autographes de M. Lajarriette, qui vient d'être vendue, celle de gravures de M. Antime Ménard ; les tableaux de Madame Barbier, et les cabinets déjà cités de MM. Mauduyt et de Girardot. A Vitré, M. de la Borderie, qui est archiviste paléographe, a pris pour spécialité de recueillir les manuscrits relatifs à l'histoire de Bretagne, entre lesquels on doit signaler des papiers importants du prieur Audren de Kerdrel et d'Albert le Grand. Le cabinet de M. le docteur Mauduyt est des plus variés : monnaies bretonnes, armes de tous les pays, antiquités égyptiennes, objets d'art ; le tout catalogué et classé avec autant d'érudition que de goût. M. le baron de Girardot possède d'importants documents sur la Révolution et l'émigration, plusieurs lettres des rois de France ; et, pièce inestimable, une très-éloquente lettre du maréchal de la Châtre à Henri III, datée de 1579, où il refuse d'exécuter les ordres du roi, qui lui commandait de massacrer les protestants dans sa province. Cette lettre, d'une irrécusable authenticité, prouve que le noble gouverneur d'Orthez eut des imitateurs, et qu'au temps même des luttes les plus passionnées, il se trouva des âmes généreuses, animées de sentiments vraiment français, et qui avaient conservé le respect de la vie humaine ; l'histoire devra désormais citer le maréchal de la Châtre : lui aussi, sans l'avoir cherché et y avoir pensé, a droit à un renom immortel.

Le muséum d'histoire naturelle de Nantes a une spécialité : une collection de minéraux du département, qui en détermine les couches géologiques, et une longue suite de coquilles et de plantes marines recueillies par les capitaines de navires dans toutes les mers du globe. Mais le cabinet du conservateur du muséum, M. Caillaud, est peut-être plus curieux encore : de son voyage en Égypte, il a rapporté une foule d'objets, propres surtout aux usages domestiques, qui mettent, pour ainsi dire, sous les yeux, les mœurs de l'antique Thèbes, depuis les oreillers de pierre en croissant, sur lesquels on pouvait s'appuyer et dormir sans avoir chaud, jusqu'aux chats et crocodiles embaumés, depuis les souliers encore couverts de la boue du Nil, une boue de trois mille ans, jusqu'aux chaussettes et aux chemises de lin, dont la forme ne diffère guère des nôtres, depuis les fausses tresses et les perruques des dames égyptiennes jusqu'aux boîtes contenant le fard dont elles peignaient leur visage.

Enfin, il n'est pas jusqu'aux châteaux, où l'on ne rencontre de rares collections amassées par d'anciennes et opulentes familles, et qui sont ouvertes aux visiteurs comme ces galeries des palais de l'Italie, dont les maîtres sont moins les propriétaires que les gardiens ; et, parmi ces châteaux, en première ligne, le château de la Seilleraie, près de Nantes, où, au milieu d'une multitude d'objets d'art précieux de statues de marbre, de curiosités venues de tous les pays, sont réunis dans une vaste salle plus de trois cents portraits des XVIIe et XVIIIe siècles ; véritable musée français, galerie de grands hommes et de femmes célèbres dont s'est entourée, ainsi que d'une garde de glorieux ancêtres, une des plus nobles et des plus illustres familles de Bretagne, les Bec-de-Lièvre.

Ces musées, ces collections, partout répandues, ont bien plus de prix en province qu'à Paris. En province, où l'esprit se laisse facilement aller à la paresse, s'amollit et s'abat, où il n'est pas réveillé par cette production continue d'œuvres de la pensée qui, sans cesse, tient Paris debout, on a besoin de secousses intellectuelles, et ces secousses, précisément, parce qu'elles sont plus rares, ont une action plus vive et plus profonde : la vue de ces chefs-d'œuvre, rencontrés çà et là à de longs intervalles, est comme l'éclair qui découvre tout à coup un pan de ciel bleu, fait entrevoir au-dessus de la vie matérielle l'atmosphère des nobles pensées, et ramène dans les âmes le culte sacré du beau.






IV

Société académique de Nantes. — Poëtes et romanciers.



Nantes a tous les caractères de la grande ville moderne : son port, où des milliers de navires débarquent les produits de l'Amérique et des Indes ; sa Bourse active, ses fabriques et ses usines bruyantes, aux hautes cheminées d'où s'échappe une noire fumée ; les magasins et les cafés de ses rues neuves, resplendissants de glaces et de dorures, comme à Paris ; et, dans les vieux quartiers, les boutiques sombres encombrées de ballots, de cafés, de sucres, des denrées de tous les pays du monde ; son chemin de fer qui traverse la cité de part en part, le long de son beau fleuve, à vingt pas des navires, et emporte et rapporte incessamment, au vol de ses chevaux de feu, les lourds wagons de Paris à Nantes, de Nantes à Saint-Nazaire, reliant d'un double sillon la capitale à la mer ; ses courses, ses théâtres, et ce mouvement, enfin, condition et marque distinctive de notre âge, violent, fiévreux, qui précipite les revirements de fortune, et qui, pour arriver plus vite, a trouvé des ressources nouvelles, la vapeur, l'électricité, la lumière du soleil, prompts comme nos désirs impatients.

Mais Nantes n'est pas uniquement une ville de commerce et d'industrie, préoccupée de vendre des épices, de raffiner du sucre ou d'armer des navires : les lettres, les arts, les sciences y sont cultivés avec zèle, ardeur, et, ce qui est plus rare, avec désintéressement.

Elle n'est pas, comme Rennes, le siège d'une faculté des lettres et d'une école de droit ; mais le gouvernement a reconnu que cette grande cité a une importance exceptionnelle, et il y a fondé une École préparatoire des sciences et des arts, sorte d'annexe aux Facultés, qui distribue un enseignement moins élevé que les Facultés, supérieur aux lycées, qui convient surtout à une ville riche et commerçante, et où les jeunes gens peuvent continuer leurs études littéraires et se maintenir au niveau du progrès des sciences. Ajoutez que Nantes possède une École industrielle, une École chorale, un Cercle des beaux-arts, à la fois école de dessin et galerie permanente d'exposition des ouvrages des artistes nantais, une École secondaire de médecine, une Revue, une Société académique, et de riches et beaux établissements scientifiques, muséum, musée, bibliothèque, etc. ; que les arts, la musique, la peinture, la sculpture y sont cultivés, non par des amateurs, mais par des artistes dignes d'être partout estimés et distingués, et qui continuent cette noble suite de peintres provinciaux dont M. de Chenevières a fait connaître la vie ignorée et les œuvres souvent admirables[1] : M. Charles Leroux, peintre de paysages, qui copie la nature bretonne avec amour et grandeur ; M. de Wismes, auteur de ces grands ouvrages pittoresques, la Vendée, le Maine et l'Anjou, aujourd'hui connus et répandus dans toute la France ; M. Bournichon, M. Dandiran, toute une école d'habiles sculpteurs en bois ; des statuaires surtout d'un talent éminent, Suc, grand artiste, mort il y a peu de temps, et M. Amédée Mesnard, son émule, plein d'imagination, de verve et de pensée, à qui a été confiée l'exécution de la statue équestre de Gradlon, placée sur le portail de la cathédrale de Quimper, auteur d'une quantité d'œuvres populaires en Bretagne, entre autres, du fronton de Notre-Dame de Bon Port, composition de quatorze figures colossales, et de cette poétique statue de sainte Anne, qui, du haut d'un rocher, à l'entrée du port de Nantes, domine la ville et le cours du fleuve, et semble suivre et protéger les vaisseaux descendant à la mer !

[Note 1 : Peintres Provinciaux de l'ancienne France, 3 vol, in-8°.]

Nantes n'est pas seulement la capitale de la Bretagne par son étendue et sa population ; le nombre et l'importance des œuvres de l'esprit en font le centre d'un grand mouvement intellectuel.

La Société académique de Nantes est connue depuis longtemps par des travaux sérieux qu'elle publie dans un Bulletin mensuel, et elle compte plusieurs hommes d'un mérite distingué : M. l'abbé Fournier, curé de Saint-Nicolas, ancien représentant à l'Assemblée constituante, dont tout à l'heure on dira l'œuvre capitale ; M. le baron de Girardot, secrétaire général de la préfecture, qui, mettant à profit un long séjour à Paris, la fréquentation des hommes éminents et le goût des études historiques, avec un zèle actif, une érudition vaste et variée, a entrepris des études sérieuses sur la Révolution, et à qui l'on doit un savant livre, les Administrations départementales de 1790 à l'an VIII, où l'expérience de l'administrateur a heureusement aidé l'historien ; M. Guéraud, M. Fillon, que nous avons déjà cités ; M. Dugat-Matifeux, ardent investigateur des faits peu connus de l'Histoire de l'Ouest, qui a publié une Étude sur l'historien Travers ; des savants, M. le docteur Guépin, qui s'occupe d'études d'oculistique ; M. Robière, de chimie ; M. Huette, de curieuses observations de météorologie ; M. le docteur Foullon, antiquaire et collectionneur, qui a traité de l'Organisation de la médecine au point de vue des services publics, etc.

Mais le premier de tous est un savant illustre, qui n'appartient pas seulement à la Bretagne, mais à la France, le célèbre voyageur en Égypte, M. Caillaud. Doué de l'esprit le plus sagace et le plus pénétrant, il a fait en histoire naturelle plusieurs découvertes, une surtout, des plus intéressantes, pour laquelle la Hollande lui a décerné, il y a peu d'années, un prix extraordinaire, la découverte du procédé de perforation des pholades. On avait jusqu'alors cru que les pholades, petits mollusques très-communs sur les côtes de Bretagne, employaient, pour percer le dur granit où elles vivent, un acide qu'elles distillaient à travers les valves de leur coquille. M. Caillaud eut des doutes à ce sujet : il recueillit, près du Pouliguen, des pholades attachées à des morceaux de roc (gneiss), les plaça dans un bocal d'eau de mer incessamment renouvelée, et attendit l'effet de leur travail. Huit jours, quinze jours se passèrent sans que les pholades donnassent signe de vie, lorsqu'une nuit il fut éveillé par un bruit de scie qui retentissait dans le bocal ; il se lève, et, à la lueur d'une lampe, il voit un des petits animaux se tournant et se retournant à droite et à gauche, avec un mouvement régulier, à la manière d'une vrille qui perce un trou ; puis, après un certain temps, la pholade s'arrête, et un jet de poussière fine obscurcit l'eau du bocal ; c'était le résidu de son travail, la partie du roc pulvérisé où elle avait pénétré, dont elle se débarrassait et qu'elle chassait au dehors. Et tour à tour le savant, attentif et charmé, surprend une à une les pholades accomplissant leur patient ouvrage, et se creusant leur demeure, l'arrondissant et la polissant, comme avec la râpe la plus délicate, sans autre instrument que leur coquille ; et cette coquille, au lieu de se détériorer par le frottement continu, se développe à mesure que le travail avance ; à la scie qui s'use une autre scie s'ajoute, puis une troisième, une quatrième, et ainsi de suite jusqu'à quarante, que M. Caillaud a comptées, et avec lesquelles le petit animal, à force de tourner et retourner sa frêle enveloppe, cette coquille que la pression d'un doigt d'enfant suffirait à briser, perce à jour le granit sur lequel s'émousse un ciseau de fer ! phénomène admirable qui confond la sagesse humaine, et qui est un de ces millions de miracles naturels que Dieu nous fait voir constamment dans la création !

Il se publiait, il y a peu de temps encore, deux revues à Nantes : la Revue des provinces de l'Ouest, dirigée par M. Guéraud, avait choisi une spécialité précieuse, les documents inédits ou relatifs à l'histoire de la Bretagne, que d'actifs et intelligents archéologues, MM. Guéraud, Fillon, Marchegay, Duchâtellier, tiraient des archives départementales, épiscopales et municipales et des collections particulières, complétant ainsi, pour la province de Bretagne, la savante Bibliothèque de l'École des chartes ; de plus un Bulletin bibliographique indiquait tous les ouvrages imprimés en Bretagne ou concernant les départements de l'ouest, ou qui ont pour auteurs des Bretons et des Poitevins. Cette revue n'existe plus.

La Revue de Bretagne et de Vendée a été fondée par M. de la Borderie, qui a réuni autour de lui les hommes les plus distingués de la province. Là on retrouve plusieurs des écrivains bretons qui ont acquis à Paris une juste réputation par de grands travaux : MM. de Carné, de Courson, de la Gournerie, de Courcy, de la Villemarqué, etc. ; à côté d'eux, de jeunes hommes d'un talent déjà mûr, et qui seraient estimés sur un plus grand théâtre : M. Alf. Giraud, ancien élève de l'École des chartes, auteur de notices sur Tiraqueau, Brisson, etc., écrites d'un style tour à tour coloré de poésie et aiguisé d'une pointe de raillerie gauloise ; M. de Rochebrune, qui cultive et juge les arts avec goût et intelligence ; M. Ropartz, dont l'Académie des inscriptions a distingué récemment les Études historiques ; puis de vrais Bretons qui parlent et écrivent la langue de leurs pères, le breton : M. le Joubioux, M. Luzel, M. l'abbé Guillome, mort il y a deux ans à peine, et dont ses compatriotes ont dit que : « c'était le plus grand poëte qui ait écrit en langue celtique. » Car elle produit encore des fleurs de poésie celtique, cette vieille terre armoricaine, des poésies d'une saveur franche et d'un caractère original, nées du souffle des événements contemporains ou inspirées par le sentiment de la nature. La nature, les Bretons l'ont de tout temps vivement et profondément sentie, bien avant J.J. Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre ; les poëtes n'ont jamais manqué en Bretagne, et les plus beaux chants, les plus populaires, sont dus à des paysans, à des pâtres, à des cloarecs, à de jeunes filles. Ce ne sont pas des paysans ordinaires, ces Bretons aux costumes pittoresques, qui parlent la langue nationale ; qui ont gardé les mœurs antiques, et dont la vie se passe parmi les monuments des druides et les manoirs consacrés par la légende, dans les vastes landes couvertes de genêts et la solitude des grands espaces, ou en face de la mer, sur les âpres côtes aux rocs de granit. Autour d'eux il y a comme une atmosphère qui les transforme et les idéalise ; on les trouve poétiques, et ils sont naturellement poëtes[1].

[Note 1 : Voir l'Appendice.]

Tous les poëtes bretons qui se sont fait un nom dans la littérature contemporaine, MM. Ach. du Clésieux, H. Violeau, de Francheville et Brizeux, le barde breton par excellence, sont animés du même génie, s'inspirent des mêmes sentiments : la foi, la religion du foyer, le culte de la famille, l'amour du pays ; tous connaissent cette passion de mélancolie, amante de l'infini, que Chateaubriand avait comme sucée au sein de la mère patrie, et qui lui donnait un si imposant caractère de gravité, enfin cette rêverie naïve et touchante qui valut à l'un d'eux, Raymond du Doré, l'hommage le plus délicat et le plus rare : il avait publié, il y a vingt ans, sans le signer, un volume de poésies ; un jour, dans une ville du Nord, quelqu'un, une âme aimante sans doute, en rencontra un exemplaire, et il fut si ému par cette poésie douce et tendre, qu'il voulut faire partager à d'autres le charme qu'il avait ressenti ; il le fit imprimer de nouveau, et, ne sachant quel nom y inscrire, il lui donna le gracieux titre de Fleurs inconnues.

Ce sont aussi ces qualités qui font l'attrait des vers de poëtes plus jeunes qui chantent aujourd'hui, M. Émile Grimaud, M. Stéphane Halgan, mademoiselle Élisa Morin, M. le comte de Saint-Jean, et un conteur qui, lui aussi, est poëte en prose, Jules d'Herbauge. Les Récits et nouvelles de Jules d'Herbauge (sous ce nom se cache une femme qui porte un nom illustre, madame la comtesse de ........), ont été publiés en partie par la Revue des Deux-Mondes, et les juges les plus difficiles y reconnurent aussitôt un talent vraiment supérieur : une exposition simple faite avec un calme sûr de soi, force que possèdent seuls les maîtres ; ils partent d'un pas mesuré, comme des gens qui savent quelle route ils ont entreprise et comment ils la doivent finir ; les caractères se dessinant, l'action se nouant en peu de mots, sans réflexions par les faits mêmes ; peu de dialogue, — le dialogue n'est souvent qu'un moyen de cacher l'embarras du romancier, qui n'est pas maître de son sujet ; lorsque les caractères sont bien tracés, il n'est pas besoin de tant de paroles ; aussi peut-on remarquer que les conteurs de notre temps qui excellent dans le dialogue ne dessinent pas de caractères ; — un puissant intérêt dramatique, naissant du développement des passions, qui vous émeut, vous attache et vous entraîne, parce que l'auteur est lui-même ému des événements qu'il voit et qu'il met sous les yeux ; l'impartialité dans la peinture des mœurs, une intelligence enfin des sentiments les plus divers. Deux nouvelles bretonnes, la Jaguerre et la Grande Perrière, rappellent par la terreur, le fantastique et la vérité, les beaux récits de Walter Scott ; dans d'autres, la finesse d'observation et une singulière connaissance des ruses féminines décèlent la main d'une femme.

Le comte de Saint-Jean, pseudonyme d'une autre femme qui a donné deux recueils remarquables par une verve poétique peu commune, et mademoiselle Élisa Morin, dont les vers sont sincèrement émus et souvent passionnés, continuent la pléïade de femmes poëtes auxquelles la ville de Nantes a donné naissance : mesdames Dufresnoy, la princesse C. de Salm-Dyck, Mélanie Waldor et Elisa Mercœur.

M. Stéphane Halgan a publié un volume de poésies, intitulé Souvenirs bretons, où l'on reconnaît deux manières, l'imitation de MM. Hugo et de Musset, avec une certaine habileté dans la facture du vers ; puis, et c'est la meilleure partie, les poésies vraiment bretonnes ; car il faut remarquer que les pièces imitées sont des sujets vagues, étrangers à la Bretagne, et qui pourraient aussi bien être écrites à Paris qu'à Nantes ou à Rennes ; mais quand M. Halgan traite un sujet breton, le poëte redevient lui-même ; il s'émeut, il se complaît à ce qu'il voit et raconte. On dirait qu'il passe encore sa langue sur ses lèvres, quand il peint le souper de crêpes[1]. Voyez avec quelle netteté et quel tour pittoresque il décrit le brillant costume de Loc-Tudy (le retour du Pardon) ; il parcourt la plaine nue qui s'étend de Guérande au bourg de Batz, semée de mulons de sel et coupée de marais salants, et, en quelques traits, il en rend la tristesse et la sauvage grandeur, de même qu'il dessine fièrement la robuste population des paludiers du Croisic :

[Note 1 : Voir l'Appendice.]

... C'est un beau peuple, un peuple jeune et mâle,

A la taille élancée et svelte, aux yeux altiers,

Aux cheveux longs et noirs, au teint blanc sous le hâle[1].

[Note 1 : Voir l'Appendice.]

M. Stéph. Halgan est déjà un poëte breton, et plus il avancera, plus il deviendra Breton. M. Em. Grimaud n'a plus à se former, c'est le poëte national, qui cherche et qui trouve ses impressions dans l'histoire, dans le sol de son pays, la Vendée. Il avait commencé aussi, comme bien des jeunes poëtes, par l'imitation. Son premier volume, les Fleurs de Vendée, contient plusieurs pièces où l'on retrouve le faire, la coupe, les idées mêmes des poëtes de l'école romantique ; mais le caractère original n'a pas tardé à se déceler. Il a en lui deux sources pures et profondes : le sentiment de la nature et l'amour de son pays ; il sent les harmonies de la campagne ; il erre le matin dans les champs, en écoutant d'une oreille attentive et charmée la bergeronnette et la fauvette qui lui dit ses plus belles chansons, le merle sifflant dans le buisson ; il erre dans les bois en rêveur, avec cette mélancolie propre au Vendéen ; ou bien savourant l'haleine du Bocage aux premiers jours de mai, le long des chemins couverts, il découvre les gracieux et frais mystères des hôtes du printemps[1].

[Note 1 : Voir l'Appendice.]

Son pays, sa noble Vendée, il ne l'aime pas simplement, il la respecte, il l'admire, et il la chante comme un fils pieux ; il recueille ses traditions et ses légendes, mais non pas à la façon des chroniqueurs froids et sceptiques ; il les redit en sa poétique langue, avec l'accent et l'émotion de l'enfant qui croit, qui s'étonne, et qui frémit à ce qu'il raconte ; il a la foi ardente et fière de ses pères :

Insultez-les, s'écrie-t-il, en parlant des vieux Vendéens !

Insultez-les, ô juifs, fils des anciens maudits !

Ils vont où vous n'irez jamais, en paradis !

La Pêche maudite est une terrible histoire ; elle a pour refrain :

Il ne faut pas pêcher le jour des morts !

Une seule chaloupe part ; elle est montée par un pêcheur impie qui a fait le tour du monde, un sceptique qui ne croit plus à rien :

Il n'a plus peur même des revenants !

Les poissons par milliers entourent sa barque ; il jette le filet, mais tout à coup le poisson fuit comme par enchantement, et qu'amène-t-il ? Une tête de mort !

Quand, à la fin de son premier recueil, le poëte s'écrie :

Qui te célébrera, Vendée, ô ma patrie ?

Quelle muse dira ta gloire et tes malheurs,

O terre de géants et de genêts en fleurs ?

on voyait bien qu'il sentait en lui une force qui le poussait, et qu'un jour il serait lui-même ce poëte vendéen.

Il l'a été, il l'est : dans les Vendéens, il a peint les sublimes actions de cette guerre héroïque et douloureuse, et alors l'enthousiasme l'emporte sur ses ailes : le poëte est presque un soldat, il y a en lui quelque chose de contenu, comme un sauvage désir de parcourir la lande le fusil à la main. Il n'admire pas seulement Bonchamp, Lescure, Cathelineau, Charette, la Rochejaquelein, les héros avec lesquels il marche à la bataille, au supplice, à la mort ; il les aime et les fait aimer.






V

Monuments.



Ce pays de foi n'a pas changé : nulle part on ne construit un plus grand nombre d'églises, et de belles églises. Il en a été en Bretagne comme à Athènes : Athènes était peuplée de plus de quatre mille statues ; le goût y devint général, le sentiment du beau, pour ainsi dire, naturel. En Bretagne, toutes les églises sont jolies ; la vue d'œuvres excellentes y a conservé plus qu'ailleurs la pureté du goût ; à part Brest, ville nouvelle (elle n'a pas plus de deux cents ans), où les églises sont d'un style bâtard, sans caractère et sans grandeur, toutes les constructions récentes ont été conçues dans le style gothique, qui ne devrait pas s'appeler autrement que le style catholique.

Du nord au midi, partout s'élèvent des chapelles, des basiliques, des cathédrales : à Lorient, à Saint-Brieuc, à Quimper, à Dinan, à Nantes. Saint-Brieuc, en même temps qu'il restaure son église de Saint-Guillaume, construit l'élégante chapelle de Notre-Dame de l'Espérance, imitation du XIIIe siècle. A ses portes, le fondateur de la colonie de Saint-Ilan, M. Ach. du Clésieux, a posé, au bord de la mer, une jolie chapelle, ornée de sculptures exécutées par un statuaire du pays, M. Ogé, et dont le blanc clocher, hardi, élancé, découpé à jour, se détache sur le fond du ciel et guide au loin les matelots qui longent la côte armoricaine. A Nantes, il n'y a pas moins de dix églises en voie d'exécution : d'abord, la cathédrale, Saint-Pierre, dont l'achèvement a été résolu il y a peu d'années, et il ne s'agit pas seulement d'ajouter quelques parties peu importantes au vaste édifice, mais d'en doubler presque l'étendue ; quand elle sera achevée, ce sera le dôme de Cologne de la Bretagne ; puis la Madeleine, l'église des Jésuites, la chapelle du petit séminaire, Saint-Clément, les Minimes, Notre-Dame de Bon Port, le grand séminaire, Notre-Dame de Toute Joie, etc.

Et chacune de ces églises est remarquable par quelque détail caractéristique. Ici, à la Madeleine, c'est un baldaquin curieusement colorié, comme on en voit dans quelques villes du midi de la France et de l'Italie ; là, à Notre-Dame de la Salette, une chaire en pierre d'un bel et harmonieux effet ; à la maison des Minimes, occupée par la congrégation des missionnaires diocésains, une serrurerie artistique, de riches verrières exécutées par un Nantais, M. Échappé ; des tableaux décoratifs en émail, de Devers, qui, par la propriété qu'ils ont de résister à l'action de l'air, conviennent si bien à orner les portiques et les galeries à jour ; la cour du grand séminaire a été entourée par M. Nau, architecte de la cathédrale, d'un noble et sévère cloître roman, etc. Ailleurs, c'est un trait de mœurs : entrez à Saint-Clément, qu'a construit dans le style du XIIIe siècle M. Liberge ; au fond du chœur, encore inachevé, vous verrez une petite statue de la Vierge que les ouvriers y ont placée, avec cette inscription naïve, inspirée par une vraie foi bretonne :

SOUS LA PROTECTION DE MARIE
TOUT GRANDIT.

Le culte de la sainte Vierge est d'ailleurs si populaire en Bretagne, que même les habitations particulières se sont mises sous sa garde. En sortant de Saint-Clément, on s'arrête devant l'hôtel Briant-Desmarets, élégant logis imité du XVe siècle, avec porche largement ouvert, cheminées en spirales, pinacles finement fouillés, ogives et clefs de voûtes ciselées, fenêtres à croisées et à meneaux, goules, guivres et tarasques allongeant le cou sous le toit, girouettes fantastiques, toute la brillante et coquette ornementation du gothique le plus fleuri ; au milieu de la façade, sous un dais à jour, suspendu en l'air comme une couronne, apparaît debout la Vierge souriant d'un sourire qui bénit, et à qui l'on dirait que ce palais est consacré.

A Quimper, les tours de la cathédrale étaient découronnées de leurs hautes flèches ; l'évêque a eu l'idée de faire appel à la piété des fidèles ; il a demandé à chacun un sou ; personne dans le diocèse, même les plus pauvres, ne s'est abstenu ; les riches, au lieu d'un sou, ont donné cent francs, et au bout de peu d'années, le double clocher s'est dressé au-dessus de la ville de saint Corentin.

C'est le moyen âge, dira-t-on : oui, c'est le moyen âge et il n'y a pas que ce trait. Vous venez de voir les fidèles concourir de leur bourse à l'œuvre ; en plus d'un lieu, les ouvriers donnent par semaine une journée de leur travail ; d'autres renouvellent des arts presque perdus ; un maçon de Tréguier, Hernot, taille dans le granit ces grands calvaires compliqués, tels qu'en exécutaient les imagiers du XVe Siècle, où trente, quarante personnages représentent les scènes de la Passion avec une vivacité d'expression et un mouvement animé qui vous saisit et vous émeut. Un autre ouvrier de Rennes, Hérault, sculpte des chaires en bois d'une ornementation aussi délicate et aussi finie que les belles boiseries de la cathédrale de Saint-Brieuc, qui furent sculptées aussi au XVIIe siècle par un paysan. Enfin, pour compléter la ressemblance, l'architecte de ces églises souvent est un prêtre. L'église des Eudistes, à Redon, a été bâtie sur les plans de M. l'abbé Brune ; la chapelle des jésuites, à Nantes, par un père de la compagnie, le P. Tournesac ; Notre-Dame de la Salette, par M. l'abbé Rousteau ; et les églises construites par ces ecclésiastiques ne le cèdent à celles des architectes spéciaux ni en science, ni en goût, ni en harmonie. Le génie du XIIIe siècle s'est réveillé avec l'ardeur religieuse, et s'est posé, comme jadis, sur la tête d'humbles prêtres et de pauvres paysans.

« Les antiquaires ne comptent-ils pas parmi les ecclésiastiques sur tous les points de la France, des collaborateurs et des amis ? a dit un vénérable prélat[1]. L'amour de la science n'est-il pas une partie de l'héritage ecclésiastique ? L'histoire l'atteste : c'est aux évêques et aux moines que l'art gothique est redevable de ses vrais chefs-d'œuvre et de ses plus incontestables grandeurs. » L'église Saint-Nicolas, de Nantes, en est une preuve nouvelle ; on peut dire qu'elle est l'œuvre de deux hommes supérieurs, l'architecte, M. Lassus, et le curé de Saint-Nicolas, M. l'abbé Fournier. M. Lassus, mort il y a peu de temps, était, avec M. Viollet-Leduc, l'architecte de notre époque qui connaissait le mieux l'art du moyen âge ; il appartenait à cette école qui, il y a trente ans, en face des formes grecques et romaines que l'on s'obstinait à imposer indifféremment aux églises, aux casernes et aux palais, proclama l'excellence de l'architecture gothique, son caractère national, sa convenance avec notre climat, son appropriation au culte catholique. La restauration savante de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle avait déjà témoigné de l'étendue de son érudition et de la sûreté de son goût. Il lui a été donné de produire deux œuvres complètes : l'église de Belleville et Saint-Nicolas de Nantes, considérés aujourd'hui comme les reproductions les plus exactes, les plus correctes et les plus élégantes du XIIIe siècle. A Nantes, il eut le bonheur d'être secondé par le curé, M. l'abbé Fournier, un de ces hommes qui, quel que soit le milieu où ils se trouvent, savent donner le branle, le mouvement et la vie : activité qui ne se lasse pas, ardeur toujours prête, intelligence rapide, connaissances variées et étendues, amour du beau, M. l'abbé Fournier avait tout ce qu'il fallait pour concevoir, entreprendre et mener à fin une œuvre aussi considérable. Pas de difficulté qui le rebutât : le gouvernement ne pouvait donner qu'une subvention insuffisante, il prévit quelles sommes énormes coûterait son église : il n'hésita pas, il se mit à l'ouvrage, comptant sur la foi et la charité de ses paroissiens, et elles ne lui ont pas manqué. L'architecte et le curé s'entendaient ; ils avaient tous deux rêvé une église modèle, rien ne fut négligé : ornementation extérieure, sculpture délicate, vitraux, statues, peintures murales, le pavé même, fait en labyrinthe, comme dans les anciennes églises, ils ont voulu avoir tout ce qui reproduisait le caractère et la physionomie des basiliques du temps de saint Louis. L'architecte ne comptait pas avec le temps, le curé avec l'argent ; l'architecte cherchait en tout la perfection ; pas un détail qui ne lui coûtât des recherches ; il feuilletait les manuscrits du moyen âge pour une serrure comme pour un balustre ; le curé, quoique désireux de jouir de son église comprenait pourtant ces scrupules du savant ; il l'aidait et le soutenait de ses conseils et de son goût. En moins de huit années le monument était construit et livré au culte ; il ne reste plus que les clochers à élever et quelques ornements à finir. Saint-Nicolas de Nantes aura coûté des millions ; l'architecte et le curé auront attaché leur nom à cette grande œuvre ; l'un était la pensée, l'autre le bras ; tous deux, comme au moyen âge, on les représentera s'agenouillant devant le trône de Dieu, avec une église dans la main.

[Note 1 : Mgr George, évêque de Périgueux, au Congrès archéologique de 1858.]





CONCLUSION.