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La capitaine

Chapter 16: III
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About This Book

The narrative follows a young woman recently married to an older baron whose persistent advances provoke sharp domestic confrontations. She forcefully resists physical and moral impositions, declares an earlier attachment, and rejects being treated as a commodity in family and social exchanges. Through scenes of seduction, refusal, and strained etiquette, the work contrasts the baron’s lascivious vanity and social posturing with the heroine’s dignity, examining consent, hypocrisy in elite circles, and the clash between youthful passion and aging desire.

DEUXIÈME PARTIE

LES REQUINS DE L'ATLANTIQUE

I

MADAME HARRIET STEVENSON

Nous avons dit qu'en entendant un bruit de pas dans l'allée, madame
Harriet Stevenson était rentrée dans sa chambre.

En une seconde, elle eut quitté son peignoir et se fut pelotonnée dans son lit.

Vivement émue, elle prêta une oreille attentive. Mais les battements désordonnés de son coeur neutralisaient tous les efforts qu'elle faisait pour écouter. Peu à peu, cependant, le sang cessa de courir précipitamment dans ses veines; elle se calma; sa frayeur se dissipa. Elle se releva, promena autour d'elle un regard timide, et marcha sur la pointe des pieds, vers la fenêtre.

La nuit était claire, sereine. Les yeux d'Harriet plongèrent dans les avenues sans rien distinguer qui la pût inquiéter. Tout paraissait tranquille au dehors; seuls les feuillages élevaient leurs voix frémissantes doucement balancés par la brise du matin.

—C'est singulier, se dit madame Stevenson; je suis pourtant bien sûre qu'on a marché dans le jardin… Ah! qu'est-ce que j'aperçois!… Non, ce n'est rien, une erreur de mes sens, si j'osais, je sortirais… maintenant, je ne pourrais dormir… Appelons Kate.

Elle agita une sonnette.

Au bout de cinq minutes, une jeune servante, à la mine effrontée, se montra.

Elle tenait d'une main un fichu à moitié croisé sur sa poitrine, et de l'autre un jupon, qu'elle n'avait pas eu le temps d'attacher.

—Qu'y a-t-il, madame? dit-elle en bâillant.

—Vous ne veillez donc pas, Kate! répondit madame Stevenson avec humeur.

—Ah! je me suis endormie; madame était si longue! répartit la soubrette d'une voix insolente.

Sa maîtresse avait sans doute des raisons pour ne la point rudoyer, car elle reprit moins haut:

—Et vous n'avez rien entendu?

—Entendu… quoi?

—Mais il y avait quelqu'un dans le jardin.

—Sans doute, il y avait le cavalier à madame, répliqua impertinemment
Kate.

Madame Stevenson fut blessée.

—Vous prenez un ton…, dit-elle.

—Ah! si madame n'est pas contente de mes services… fit la servante.

—Je ne dis pas cela, je ne dis pas cela.

—Ce n'est déjà pas si amusant ici! continua Kate.

—Que vous manque-t-il? ne suis-je pas généreuse?

—Il faut passer les nuits…

—Mais je vous paie.

—Ce serait du propre, si vous ne me payiez pas, riposta la domestique avec un accent revêche.

—Voyons, voyons, ma bonne Kate, ne faites pas ainsi la méchante, dit madame Stevenson, en prenant sur une crédence, une couronne en or qu'elle glissa dans la main de sa camériste.

—Merci, dit avec une révérence, Kate, dont le visage chafouin prit aussitôt un air soumis et respectueux.

—Alors, dit Harriet, vous n'avez rien entendu?

—Rien, madame, je m'étais endormie.

—Il n'est entré personne dans la maison?

—Oh! pour cela, non.

—Vous en êtes certaine!

—C'est moi-même qui ai verrouillé les portes, madame.

—Et celle du jardin?

—Je l'ai aussi fermée dès que monsieur…

—C'est bon, c'est bon, dit vivement madame Stevenson. Pourtant on nous a épiés. Je n'en puis douter.

—Épiés, et qui ça pourrait-il être?

—Mon mari, répondit-elle d'un ton songeur.

—Lui! ah! Sainte-Vierge, il n'y pense guère, le pauvre cher homme! s'écria Kate, en souriant. Je parie qu'il dort comme une pioche sur son hamac. Sir Henry vous épier! on ne me fera jamais accroire cela, madame; non, jamais de jamais?

—Alors, comme vous venez de le dire, qui cela pourrait-il être?

—Madame se sera trompée.

—Du tout! du tout! on a piétiné, et très-fort dans le jardin.

—Un chat qui courait après sa chatte, dit Kate on éclatant de rire.

Madame Stevenson rougit jusqu'au blanc des yeux. Si elle n'eût écouté que sa colère elle eût battu cette fille impudente, qui la bravait aussi hardiment. Mais elle avait, comme la plupart des femmes légères, eu le tort de mettre une servante dans ses confidences, et celle-ci, comme le font les gens de sa classe, se vengeait alors sur sa maîtresse des humiliations de la domesticité.

—Non, ce n'était point un chat, dit Harriet, en refoulant encore une fois son irritation.

—Peut-être le chien du jardinier. Il connaît monsieur du…

—Pas plus un chien qu'un chat; c'était un homme.

—Pas possible, madame!

—J'en ai la conviction.

—Mais où était-il?

—Pas loin de nous, malheureusement!

—Et il pouvait vous entendre? demanda Kate, sans chercher à déguiser une joie maligne.

—Je le crains, ma chère enfant.

—Pourtant, reprit la soubrette, je ne vois pas comment il aurait pu s'introduire…

—Les baies sont si peu élevées!

—Quatre pieds de haut, madame, quatre! et des épines longues de deux doigts, pointues comme des lances!

—Si nous cherchions? dit Harriet.

—Si nous cherchions? répéta Kate surprise.

—Mais oui: dans le jardin. Il a dû laisser des traces!

—Quelles traces?

—Ses pieds ont sans doute fait des empreintes sur les plates-bandes.

—Et quand ils en auraient fait, à quoi cela nous avancerait-il?

—Oh! beaucoup. Nous saurions si c'est un homme du monde de…

—Et si c'était un voleur, madame!

—Vous avez peur?

—Dame! on ne vit pas deux fois!

—Je ne vous croyais pas poltronne. Mais c'est une idée. Allumez la petite lanterne dont nous nous servons dans nos excursions, et nous irons reconnaître la piste.

—Je n'oserai jamais, dit Kate.

—Avec moi! s'écria résolument Harriet

—Même avec vous, madame.

—Si nous découvrons quelque chose, je vous donne une autre couronne.

La perspective de cette libéralité dorée, dissipa les frayeurs de la femme de chambre.

Elle acheva de fixer son jupon à sa ceinture, pendant que madame Stevenson s'enveloppait frileusement dans une mante et chaussait des mules oubliées au pied de son lit.

La lanterne fut allumée.

Pour ne point éveiller les soupçons des autres domestiques, elles ouvrirent la fenêtre et toutes deux, Harriet la première, escaladant la balustrade du balcon, se trouvèrent dans le jardin.

A peine eurent-elles fait cinq ou six pas, que Kate poussa une exclamation.

—Qu'y a-t-il? interrogea madame Stevenson.

—Un mouchoir! un mouchoir au pied de cet arbre. Il est en soie! tenez, voyez, madame.

Et la soubrette tendit à sa maîtresse un précieux foulard à coins délicatement brodés.

—Ce n'est pas à vous, ça, madame, je connais tous vos mouchoirs aussi bien que les miens, dit Kate, pendant que madame Stevenson considérait curieusement le foulard.

—Un A, un L et une couronne de comte, murmura celle-ci qui venait de découvrir le chiffre.

—Et voici des pas joliment légers, joliment menus; on dirait des pas de femme, reprit la servante, mais il y a des talons. C'est un homme! sainte Marie! a-t-il les pieds petits celui-là!…

—Suivons ces pas, dit Harriet en mettant le mouchoir dans sa poche.

—Oh! mais, objecta Kate, s'il était caché…

—Vous ne voulez donc pas gagner la couronne?

—Si, madame; cependant…

—Ah! vous êtes une poule mouillée. Donnez-moi la lanterne; j'irai seule.

—Oh! je ne souffrirais pas…

—Eh bien, venez donc, peureuse!

Les traces des pas les conduisirent jusqu'à la haie. Là, on remarquait deux pieds profondément imprimés, comme les produirait un homme en sautant d'une certaine hauteur sur un sol mou.

—Ces pas ne sont assurément pas ceux de Bertrand, dit Harriet; outre qu'il a le pied plus grand que celui-ci, la pointe en est dirigée vers la maison. D'ailleurs, il ne s'est pas sauvé de ce côté. Mais qui ça peut-il être? A. L. une couronne de comte! En y rêvant, j'éclaircirai ce mystère. C'est assez, Kate, rentrons. Il fait un froid glacial, ce matin?

—Êtes-vous contente de moi, madame?

—Oui, vous aurez la couronne et, de plus, mon vieux châle rouge qui vous plaît tant.

—Comme madame est donc bonne! s'écria la camériste.

Et, à part, elle se dit:

—Oh! ce foulard, ce foulard, tu me le paieras plus cher que ça.

Revenue dans sa chambre, madame Stevenson fit remplacer sa veilleuse par une lampe, congédia Kate, plaça la lampe sur un guéridon près d'elle, se coucha et se mit à examiner de nouveau le mouchoir.

Beauté pâle, blonde, fluette diaphane, figure de Keepsake, vrai type des vignettes anglaises, Harriet Stevenson, avec une imagination horriblement déréglée, n'avait ni sens, ni sensibilité. Le marbre n'est pas plus glacé que ne l'était son coeur, le bleu de l'Océan pas plus froid que le bleu de ses yeux.

Née d'un père émigré français, nommé de Grandfroy, et d'une mère anglaise, mariée fort jeune, à sir Henry Stevenson, vice-amiral, commandant la station d'Halifax, elle avait, à vingt-cinq ans, noué cent intrigues, dont plusieurs fort scandaleuses; elle s'était compromise de cent manières; les femmes la fuyaient, les hommes s'attelaient en foule à son char; on lui avait donné pour amants la plupart des officiers et des jeunes dandys de la ville, mais il n'en était pas un qui pût se flatter d'avoir franchi la grille de ce balcon, où nous l'avons vue en conversation amoureuse avec Bertrand du Sault, pas un à qui elle se fût entièrement livrée.

Marguerite de Bourgogne tuait ses amants après leur avoir livré les charmes de son corps, Harriet Stevenson, désespérait les siens après les avoir enivrés des perfides caresses de son esprit.

Laquelle l'emportait sur l'autre en monstruosité?

Le vice-amiral était-il un mari déshonoré qui fermait les yeux, ou un incrédule, ou un sceptique, ou un frondeur qui, connaissant le tempérament de sa femme, se moquait des victimes que faisait cette détestable sirène.

Mais, si on lui parlait d'une des escapades d'Harriet il souriait malicieusement et se frottait les mains.

Une nuit, il la surprit en tête-à-tête avec un jeune homme, dans une rue écartée.

—Le galant se crut perdu. Il lâcha le bras de madame Stevenson et détala à toutes jambes.

Le vice-amiral courut après lui, le rattrapa, l'arrêta au collet.

—Mille écubiers, mon ami, lui dit-il, est-ce ainsi qu'à minuit on abandonne une femme au milieu de la chaussée! Allons, revenez bien vite faire vos excuses à madame Stevenson, sinon, je prends votre place.

Et ce n'était pas le seul trait de même nature qu'on prêtât à ce commode époux.

Certain officieux,—il y en a partout,—lui remit confidentiellement une lettre fort passionnée qu'Harriet avait écrit à un sous-lieutenant. Tout autre que sir Henry y eût découvert la preuve d'un commerce adultère.

—Ah! dit-il, d'un ton ravi, après avoir lu la lettre d'un bout à l'autre, je ne savais pas que ma femme eût un style aussi poétique. Il faudra que je lui en fasse compliment.

Le mariage n'était donc pas une chaîne pesante pour Harriet. Et l'on a vu qu'elle usait largement de la liberté que lui laissait sir Henry. Tombé dans les filets de cette affreuse coquette, Bertrand du Sault était destiné au même sort que ses devanciers. Et, comme il devenait trop exigeant, elle avait pris la détermination de lui donner son congé, la nuit même où, après l'avoir montré, nous achevons sa présentation à nos lecteurs.

—Un A, un L, une couronne de comte! qui ça peut-il être? répétait-elle, en secouant la tête.

Elle réfléchit encore, et tout à coup:

—Ah! suis-je sotte, s'écria-t-elle, ce chiffre, c'est le chiffre de monsieur le comte Arthur de Lancelot, ce faquin dont le rôle ténébreux…

Oh! je le percerai à jour! Il a fait le dédaigneux avec moi, mais…! monsieur Lancelot! monsieur Lancelot, comte interlope; vous vous introduisez nuitamment… J'ai déjà sur votre personne des renseignements… Oh! nous verrons… Mais, qu'est-il venu faire? Que voulait-il… Est-ce que, par hasard, il m'aimerait?…

Le sommeil surprit la jeune femme au milieu de ce monologue.

Un violent coup de sonnette l'éveilla en sursaut.

—Madame, madame, cria Kate en entrant, tout effarée dans la chambre, sir Henry vous fait demander?

—Sir Henry! quel conte…

—Il a envoyé deux officiers. Il veut vous parler sur-le-champ. Son vaisseau appareille pour une expédition.

Harriet sauta à bas du lit.

—Donnez-moi une robe de chambre et habillez-moi lestement, dit-elle.

Sa toilette du matin terminée, madame Stevenson passa dans le parloir, où elle trouva effectivement deux enseignes de la marine anglaise, qui lui répétèrent que son mari désirait avoir un entretien avec elle, avant de partir en croisière contre les pirates qui infestaient le golfe.

—Le vaisseau-amiral est à un mille du port seulement, dirent-ils.

Ce message n'avait rien d'extraordinaire. Plusieurs fois déjà, sir Henry avait ainsi mandé sa femme. L'heure n'était même pas indue, puisque probablement, on profitait d'un vent favorable pour mettre à la voile. Madame Stevenson pria les enseignes d'attendre un moment. Elle rentra dans sa chambre, se vêtit chaudement et commanda à Kate de l'accompagner.

Cet ordre ne parut pas faire plaisir aux officiers; mais ils se contentèrent d'exprimer leur contrariété par un regard d'intelligence qui échappa aux deux femmes.

On se mit en route. Il était cinq heures du matin.

Dans le port, au pied du quai du Marché, se balançait une chaloupe, conduite par six vigoureux rameurs, portant, comme les enseignes, l'uniforme de la marine royale.

Le pavillon amiral flottait à bord de la chaloupe qui partit aussitôt après avoir reçu ses passagers.

Ils traversèrent la rade en silence; mais dès qu'ils endurent sortis, madame Stevenson s'aperçut que l'embarcation pointait dans une direction contraire à celle où elle savait que l'escadrille anglaise se tenait en observation.

Elle en fit la remarque à l'enseigne qui gouvernait.

—Madame, répondit-il froidement, ce n'est point le vaisseau-amiral que nous allons rejoindre, mais le cutter des Requins de l'Atlantique. tique.

II

L'ENLÈVEMENT

—Oubliez-vous à qui vous parlez, monsieur? fit la jeune femme avec hauteur.

—Nullement, madame.

—Savez-vous que je suis…?

—Madame Harriet Stevenson, femme du vice-amiral commandant la station d'Halifax, je le sais parfaitement.

—Eh bien, monsieur, veuillez avoir pour la femme de votre supérieur les égards qui lui sont dus. Dites-moi immédiatement où est le vaisseau-amiral.

—Là, madame, répondit l'enseigne, en désignant l'est avec son doigt.

—Et, comment se fait-il que nous marchions au nord? reprit-elle avec une surprise qui n'était pas exempte d'inquiétude.

—Parce que, madame, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, il y a un instant, nous allons rallier les Requins de l'Atlantique.

Les Requins de l'Atlantique! fit-elle en se levant très-émue, tandis que Kate jetait partout des yeux effarés.

Mais Harriet se rassit aussitôt:

—Ah! dit-elle, comme si elle parlait à sa soubrette plutôt qu'aux marins, c'est un petit tour que sir Henry aura chargé ces messieurs de nous jouer.

Et, s'adressant à l'officier:

—Voyons, monsieur, cessez une comédie qui a perdu tout son sel, puisque nous n'en sommes pas les dupes, et conduisez-moi directement au vaisseau-amiral.

—Aborde, joue, bâbord! ordonna l'enseigne, sans répondre à madame
Stevenson.

Celle-ci se leva de nouveau; elle était effrayée.

A quelques brasses d'eux se balançait un cutter qui, sauf cette particularité que, de la ligne de flottaison jusqu'aux cacatois, il était noir comme l'ébène; coque, mâts, voiles, gréement, tout paraissait être un yacht, appartenant à quelque riche habitant d'Halifax.

—Où me menez-vous, monsieur? je veux savoir où vous me menez? dit-elle impérieusement.

—A cette embarcation, madame, répondit le pilote.

Et il indiqua le cutter, dont ils n'étaient plus éloignés que de quelques brasses.

—Cette embarcation…

—Oui, madame, le Wish-on-Wish[2], ou si vous aimez mieux, l'Émerillon.

[Note 2: Terme indien; les Américains ont nommé l'Émérillon Whippoor-Will.]

—Qu'est-ce que cela?

—Rasseyez-vous d'abord, vous pourriez tomber.

Madame Stevenson obéit, en pâlissant. La vue du prétendu yacht de plaisance et des gens qui le montaient,—mines hardies, sauvages, vêtements, chemises, pantalons, vestes, chapeaux aussi noirs que leur navire,—l'avait remplie de terreur.

Kate grelottait à côté d'elle.

—C'est, répondit l'enseigne, le cutter des Requins de l'Atlantique.

—Mais ce n'est pas possible! vous voulez nous mystifier, monsieur.

—Laisse arriver! commanda-t-il.

Quittant leurs rames, deux des matelots venaient de happer une corde qu'on leur avait lancée du cutter.

La mer était belle, unie comme une glace, l'abordage eut lieu sans secousse.

—Je ne monterai pas sur ce navire, monsieur, dit madame Stevenson, en promenant autour d'elle un regard scrutateur, dans l'espoir de découvrir un bateau qu'elle pourrait héler.

Mais, à l'exception de quelques voiles blanchissant à l'horizon, et des flèches des bâtiments mouillés dans le port d'Halifax, à plus d'un mille de distance, on n'apercevait rien que l'eau, le ciel et le sombre cutter.

—Il me serait pénible, madame, repartit l'enseigne, d'avoir à employer la force pour obtenir de vous ce que nous désirons, cependant je vous déclare que, si vous faites la moindre résistance, nous n'hésiterons pas.

—Ah! madame, madame, ils vont nous tuer! s'écria Kate en éclatant en sanglots; quelle idée vous avez eue aussi de m'emmener avec vous?

—Sois tranquille, la poulette, on aura soin de toi, dit un des rameurs.

L'enseigne fronça les sourcils.

—Tom, dit-il au matelot, vous recevrez vingt-cinq coups de garcette pour votre observation.

Ces mots furent dits d'un ton calme, mais derrière lequel on sentait une décision inflexible.

Tom courba la tête, en homme qui reconnaît qu'il a commis une faute, et continua d'amarrer la chaloupe au cutter.

—Enfin, monsieur, expliquez-moi ce que vous me voulez, dit madame
Stevenson.

—Vous le saurez bientôt. Veuillez seulement vous rendre à notre invitation.

Et il lui présenta la main, pour l'aider à passer sur le cutter.

Mais elle le repoussa, avec un geste de mépris.

—Comme il vous plaira, madame, répliqua-t-il.

Harriet hésita une seconde; puis, revenant à sa supposition que c'était une petite malice de son mari pour la railler, elle s'élança sur le léger navire en disant:

—Allons, je vous suis, messieurs. Mais au moins vous ne pourrez dire à sir Henry que vous m'avez causé une grande peur.

Kate monta après elle sur le Wish-on-wish.

—Quel charmant cutter! s'écria madame Stevenson admirant, en connaisseuse, l'élégance des formes du frêle bâtiment.

—Daignez m'accompagner à l'intérieur, madame, reprit renseigne qui semblait commander l'équipage.

—Mais, monsieur, il fait très-bon sur le pont. La matinée est superbe, je me trouve parfaitement ici.

Et; s'adressant à sa femme de chambre:

—Kate, ma fille, étendez près du mât, mon sac de nuit. Je m'en ferai un siège.

—Pardon, madame, j'ai ordre de vous faire descendre dans la cabine.

—Ah! madame, madame! le canot qui s'en va! s'écria Catherine[3], désolée en remarquant que la chaloupe regagnait Halifax.

[Note 3: On sait que Kate est l'abréviation de Catherine.]

—Voulez-vous bien ne pas larmoyer comme ça, dit sa maîtresse. On donne sans doute une fête à surprise sur le vaisseau-amiral, et cette embarcation retourne chercher les autres invités. Ce sera ravissant; les excentricités de sir Henry sont fort aimables. Celle-ci m'enchante. Je me serais ennuyée tout le jour…

—J'ai l'honneur, madame, de vous renouveler…

—Ah! monsieur l'enseigne, interrompit-elle vivement, mais sans aigreur, je me soucie de vos ordres comme d'une robe hors de mode, je suis bien ici et j'y reste. Si l'on vous met aux arrêts pour avoir manqué à la consigne, je saurai bien les faire lever, ou adoucir votre captivité, ajouta-t-elle avec un de ses sourires les plus fascinateurs.

Mais ni les paroles, ni le sourire ne firent impression sur l'officier.

—Vous ne voudriez pas que j'employasse la violence! dit-il.

—Eh bien, essayez! riposta-t-elle, en continuant ses mines.

—Je le regrette, dit-il froidement.

Il appela:

—Pierre!

Un des trois matelots occupés à laver le pont, leva la tête.

Du bout de l'index, l'enseigne lui montra madame Stevenson.

—C'est bien, patron, dit Pierre, laissant ses éponges et s'avançant vers la jeune femme.

—Si vous avez le malheur de me toucher! dit-elle, avec un geste de reine révoltée.

Mais, sans mot souffler, le matelot la prit dans ses bras robustes. Elle cria, se débattit, menaça, injuria. Ce fut en vain. Pierre la transporta silencieusement dans une étroite cabine, au pied du mât.

Kate, les joues baignées de larmes, l'y accompagna en gémissant.

Après avoir déposé madame Stevenson sur un sofa, Pierre se retira.

—Si vous avez besoin de nos services, pour quoi que ce soit, vous sonnerez, madame, dit l'officier sur le seuil de la cabine. Mais il vous est défendu de sortir d'ici. Ainsi je ferme cette porte.

Il recula, tira la porte de la cabine sur lui et la ferma à clef.

La surprise, l'indignation, la colère, avaient coupé la parole à madame
Stevenson.

—Ah! nous sommes perdues! nous sommes perdues! madame, madame, nous sommes perdues! clamait Catherine en sanglotant sur le canapé.

—Taisez-vous! vous m'impatientez avec vos pleurnicheries! répondit durement Harriet.

—Nous sommes perdues! ils nous assassineront, continua la femme de chambre, trop absorbée par ses terreurs pour entendre les ordres de sa maîtresse.

Harriet ne pouvait s'imaginer qu'on l'avait enlevée. Elle cherchait, dans son esprit, mille raisons pour se convaincre que tout cela n'était qu'un badinage, qui se terminerait par quelque merveilleux festival, à bord de l'Invincible. Cependant, elle se promettait bien de faire punir sévèrement cet enseigne mal appris, qui s'était comporté d'une façon si grossière avec elle.

La cabine où on les avait emprisonnées était fort exiguë, mais richement meublée et lambrissée en bois de santal.

Elle recevait le jour par le plafond, de sorte qu'il était impossible de voir ce qui se passait autour du cutter.

A huit heures, on servit aux deux femmes un excellent déjeuner qui eut l'avantage de rassurer Kate, et d'entretenir les douces illusions de madame Stevenson.

—Cela ne fait rien, dit-elle, en trempant une mouillette dans un oeuf à la coque, la farce a été poussée trop loin. Les originalités de sir Henry manquent parfois de décence.

—Après tout, si ce sont les Requins de l'Atlantique, ils ne sont pas si méchants pour des requins, dit la femme de chambre. Cet enseigne qui vous parlait, madame, il a l'air très-bien.

Les Requins de l'Atlantique! repartit Harriet en haussant les épaules; vous êtes une sotte!

—Merci, madame! dit la soubrette en s'inclinant ironiquement.

—Comment, reprit sa maîtresse d'un ton moins aigre, comment voulez-vous que ce soient ces pirates?

—Puisqu'ils l'ont dit!

—Pour vous épouvanter!

—Dame, je ne sais pas, moi; mais si les officiers sont gentils, les matelots sont-ils vilains!

Quelles têtes d'ogres, hein, madame?

—Même le mousse qui nous a servies, dit Harriet en souriant.

—Même celui-là.

—Il m'avait pourtant semblé que vous ne le regardiez pas d'un air trop mauvais, miss Kate.

—C'était afin de l'amadouer, madame. Après tout, il vaudrait mieux avoir un peu de complaisance pour eux que de se faire égorger!

—Ainsi, dit madame Stevenson, en riant, vous ne feriez pas comme
Lucrèce, vous?

—Lucrèce! répéta la soubrette avec étonnement! Lucrèce! je ne la connais pas, madame!

—Oh! c'est juste, ma bonne Kate. Eh bien, Lucrèce était une digne et vertueuse femme du temps passé, qui…

—Qui? interrogea la camériste, voyant que sa maîtresse s'arrêtait.

—Qui, acheva bravement celle-ci, avait eu le malheur d'être prise de force et se poignarda ensuite.

—Se poignarder! Et pourquoi, madame, se poignarda-t-elle, cette madame
Lucrèce?

—Parce qu'elle se jugeait déshonorée!

—Est-il possible, madame? Se poignarder parce qu'on a été prise de force? Mais ce n'était pas un péché après tout, car messire le curé dit qu'il n'y a pas de péché quand il n'y a pas d'intention.

—Et vous, vous ne vous seriez pas sans doute poignardée! reprit
Harriet, en riant jusqu'aux larmes.

—Moi! me poignarder! me poignarder pour cela, madame! Ah! bien, c'est souvent que j'ai été, comme cela, prise de force, et s'il avait fallu me poignarder toutes les fois…

—Taisez-vous! taisez-vous! je vous en prie, vous êtes désopilante! vous me ferez mourir! balbutia madame Stevenson en se tordant sur son siège.

—Et vous, madame, est-ce que vous vous poignarderiez?… n'en poursuivit pas moins la soubrette.

Harriet était trop en gaîté pour se fâcher de cette outrecuidance nouvelle.

Si vous souffrez une simple familiarité à vos inférieurs, soyez assuré qu'avant longtemps ils traiteront avec vous d'égal à égal, sans qu'il vous soit possible de revenir, à moins d'un brisement, sur votre tolérance.

—C'est assez, c'est assez, ma bonne Kate; touchez le timbre, maintenant, pour qu'on débarrasse; puis nous ferons un somme, car je n'ai presque pas fermé l'oeil de la nuit, et je sens que je dormirais bien une heure ou deux. Peut-être qu'au réveil nous aurons l'explication de cette féerie.

La femme de chambre sonna.

Un jeune garçon, qui avait mis le couvert et apporté le déjeuner, parut.

Il était habillé d'étoffe noire comme les autres marins.

—Dites donc, monsieur le mousse, est-ce qu'on pense nous tenir longtemps confinées là-dedans? lui dit Catherine, en le prenant effrontément par le menton.

Il ne répondit pas et se contenta de repousser doucement le bras de la femme de chambre.

Madame Stevenson prit dans sa bourse une pièce d'or et la tendant à ce garçon:

—Tenez, mon petit ami, lui dit-elle, voici pour vous, et dites-moi où nous sommes, où nous allons?

Mais il demeura muet, il n'avança pas la main pour recevoir la demi-couronne que lui offrait Harriet.

—Décidément, s'écria celle-ci, nous sommes au pouvoir de quelque magicien sur un navire enchanté!

Le mousse enleva la nappe et sortit sans ouvrir la bouche, malgré toutes les agaceries de Kate, et les tentatives de séduction auxquelles le soumit madame Stevenson.

Quand il fut parti, la femme de chambre arrangea pour sa maîtresse un lit sur une banquette, et Harriet s'endormit bientôt, bercée par des images voluptueuses.

En dépit de son anxiété, miss Catherine ne tarda pas à imiter madame
Stevenson.

Un violent roulis les réveilla toutes deux en même temps.

Le soleil était à son méridien, car il tombait en flèches perpendiculaires par la fenêtre de la cabine. On marchait, on s'agitait sur le pont du cutter.

—Allons, qu'on hisse les focs de beaupré, et prenez le largue, le cap au nord-est! dit une voix nettement accentuée, qui devait s'entendre à une grande distance, quoique les notes en fussent d'une harmonie irrésistible.

—J'ai déjà entendu cette voix-là quelque part, je la connais, dit madame Stevenson en s'accoudant sur son oreiller.

—Et moi aussi! c'est la voix de M. Lancelot, ou je perds mon nom! ajouta la soubrette.

III

LES REQUINS DE L'ATLANTIQUE

—Je m'en doutais répondit madame Stevenson; mais écoutons encore!

Elles tendirent l'oreille et la tendirent vainement; la voix ne se fit plus entendre.

Après s'être penché deux ou trois fois sur ses flancs, le cutter avait bondi avec un onduleux mouvement d'avant en arrière, et maintenant il fondait la mer d'une course rapide.

Tout autour les ondes clapotaient et ruisselaient en bouillons frémissants.

Alors, Harriet commença à partager les craintes de sa femme de chambre.

Elles passèrent la journée à élever des conjectures sur les causes probables de leur enlèvement. Il n'était plus douteux quelles fussent au pouvoir des pirates, de ces terribles Requins de l'Atlantique, dont le nom seul semait l'effroi sur toute la côte de l'Océan, depuis le golfe du Mexique jusqu'au détroit de Davis.

Madame Stevenson s'arrêtait volontiers à deux hypothèses, dont l'une, la plus erronée, ne manquait pas d'un certain charme mystérieux pour sa vanité.

—Lancelot était amoureux de moi, se disait-elle. C'est le chef de ces brigands, je le soupçonnais avec raison. Désespérant de me séduire, il a comploté un rapt. Ce qui le prouve, c'est que, la nuit dernière, il m'a épiée. En me voyant avec un amant, il aura été pris de jalousie et se sera déterminé à exécuter cette audacieuse entreprise. Mais peut-être aussi, pensait-elle, il s'est emparé de moi comme d'un otage, car sir Henry devait mettre prochainement à la voile, pour faire une rude guerre à ces forbans qui désolent les colonies.

Le soir la trouva encore ballottée entre ces suppositions.

Nulle voix, nul pas humain n'avait, depuis midi, résonné sur le pont du cutter.

On eût dit qu'il était abandonné.

Le même mousse, qui avait apporté le déjeuner, puis le dîner, servit le thé, alluma une lampe accrochée au lambris, et se retira sans qu'il fût possible de lui arracher une parole.

Exaltée par ses inquiétudes et irritée par ce mutisme provocant, Catherine l'avait pourtant agonisé d'injures; elle était même allée jusqu'à le frapper, après s'être épuisée en supplications pour le faire parler; mais à tout cela, prières ou menaces, le jeune garçon avait opposé une force d'inertie invincible.

Les deux femmes se couchèrent fort tristes, non sans s'être vivement querellées.

Même traitement, même genre de vie, le lendemain et le surlendemain.

Madame Stevenson passait tour à tour de l'exaspération à l'abattement; Kate était en proie à des révolutions semblables. Dans un de leur accès, elles essayèrent de forcer la serrure de la cabine. Effort inutile. La femme de chambre alors monta sur la table pour enfoncer la croisée; mais cette croisée était défendue par un grillage à mailles étroites, et le verre avait une épaisseur telle, que la pauvre fille usa ses ongles et ses doigts, sans parvenir à briser une vitre.

Elle retomba désespérée sur la banquette.

—Pourvu qu'ils ne nous écorchent pas toutes vives, ma sainte patronne! s'écria-t-elle.

Depuis le départ, elles n'avaient vu et entendu d'autres hommes que le mousse. Qui pouvait manoeuvrer, gouverner le bâtiment?

—Le diable! il n'y avait que le diable, répondait la soubrette à cette question cent fois réitérée.

Enfin, dans la matinée du troisième jour, elles sentirent que l'embarcation ralentissait sa marche, et, comme le temps était toujours serein, elles apprirent bientôt, par de longues oscillations du cutter, des embardées successives, et par des mugissements de flots puissamment refoulés, qu'elles approchaient de quelque gros vaisseau.

Une ombre s'étendit sur leur unique fenêtre. C'était la vergue d'un navire de grande dimension.

Madame Stevenson ne s'y trompa point.

—Nous allons donc connaître notre sort, dit-elle en donnant un coup d'oeil à sa toilette.

—Croyez-vous, madame? demanda Kate qui considérait un matelot établi à califourchon à l'extrémité de la vergue où il s'occupait à fixer des rabans. Mais, voyez donc, ajouta-t-elle, cet homme est aussi noir que ceux qui sont ici.

—Oui, dit Harriet, nous accostons probablement un des vaisseaux des pirates. Arrangez un peu mon chignon. Je ne veux point paraître, en négligé, même devant ces coquins.

—Sainte Marie! avez-vous bien le coeur de pensera ces vanités, madame, quand…

—Faites ce que je vous dis.

—Mais, madame, ils nous égorgeront, les monstres!

—Nous sommes trop belles pour qu'ils se conduisent ainsi avec nous, repartit Harriet en souriant, car l'incertitude l'agitait plus que le péril lui-même, et elle avait recouvré une partie de sa hardiesse.

Curieuse, du reste, comme la plupart des femmes, madame Stevenson n'était pas fâchée d'examiner de près ces trop fameux corsaires, que les rumeurs publiques posaient en héros de légende. Peut-être même, si elle en eût ou le choix, eût-elle alors, à une délivrance immédiate, préféré courir les risques de cette aventure romanesque.

Comme elle achevait de se coiffer, des voix retentirent.

—Laissez aller au vent.

—Carguez les focs.

—Bas la voile!

—Envoyez l'amarre.

Une salve d'artillerie ébranla l'air et l'eau. Le cutter en reçut des ballottements si violents que madame Stevenson et sa femme de chambre durent se cramponner aux banquettes pour n'être pas renversées de côté et d'autre.

—Ah! madame, madame! quel vacarme! j'en deviendrai sourde pour le reste de mes jours! s'écria Catherine.

Peu à peu, cependant, le Wish-on-Wish reprit son équilibre, et la pauvre suivante, qui n'avait jamais assisté à pareille danse, reprit aussi son assiette ordinaire.

La porte de la cabine s'ouvrit, et l'enseigne qui les avait amenées sur le cutter parut.

Mais il n'avait plus son uniforme de la marine royale; un costume de drap noir avec un double galon d'argent sur les bras le remplaçait.

—Madame, dit-il en saluant poliment Harriet, veuillez, je vous prie, me suivre avec votre domestique.

—Faut-il emporter mes effets? demanda-t-elle en indiquant le sac de nuit.

—Comme il vous plaira

—Allons, Kate, prenez-le et venez, dit madame Stevenson.

Un spectacle étrange les attendait sur le pont.

Le cutter était amarré au flanc d'une frégate de guerre, dont les sabords béants montraient la bouche de vingt canons du plus fort calibre.

Comme le Wish-on-Wish, elle était entièrement noire, avec tous ses cordages et tous ses agrès.

Une seule chose tranchait effroyablement sur cette masse d'ébène.

C'était à l'éperon une figure gigantesque, représentant un requin, la gueule grande ouverte, peinte en rouge sanglant, et servant d'embrasure à une caronade énorme.

Cette monstrueuse machine roulait sur un pivot, ce qui donnait la faculté de lancer ses projectiles destructeurs soit en avant, soit à gauche.

Des espèces de meurtrières, pour des couleuvrines avaient de plus été percées tout le long du bastingage, dans les espaces laissés libres entre les canons.

Ce bastingage était fort élevé. Il permettait de tirer à couvert, même de la batterie supérieure ou barbette.

Des pointes en fer de deux pieds de long, sorte de chevaux de frise, hérissaient le plat-bord et en rendaient l'accès fort difficile. Au moyen d'un mécanisme ingénieux, on avançait, on faisait disparaître en un clin d'oeil, soit en partie soit en totalité, ce rempart de baïonnettes, que les hommes du bord appelaient le Porc-épic.

Aucun nom ne paraissait à la proue ou à la poupe de leur navire, mais ils le nommaient le Requin.

Au point de vue de l'architecture navale, impossible de trouver un bâtiment plus solide à la mer, plus docile au gouvernail, plus souple à la voilure; impossible d'en trouver un qui unît autant d'élégance à autant de force et d'ardeur.

Si, pourtant; il y avait son frère, son frère qu'on distinguait à un demi-mille au plus, sillant dans ses eaux et qui avait été construit sur un gabari exactement pareil, peint, disposé de même et lui ressemblait en tout, si ce n'est qu'au lieu d'une affreuse tête de requin, il présentait, sous son beaupré, une tête non moins affreuse de caïman.

D'où ce vaisseau avait été baptisé le Caïman.

Chacun d'eux portait un équipage nombreux dont tous les membres, mousses, simples matelots, sous-officiers, officiers, étaient habillés de noir.

Cet accoutrement, cet accoutrement lugubre, ajoutait encore à la hideur de leurs traits, à la férocité de leurs regards, à l'expression brutale de leur physionomie.

On se demandait quelle main d'acier pouvait dompter ces corps musculeux; quel esprit puissant, inflexible pouvait dominer ces natures farouches, ces appétits insatiables, contrôler leurs volonté, les soumettre à sa loi.

Car une discipline sévère, admirablement entendue, régnait à bord. Au premier aspect, on le remarquait. Et ce fut la première découverte que fit madame Stevenson, muette de stupéfaction, après avoir, en femme de marin, embrassé dans un regard jusqu'aux plus menus détails de la scène qu'elle avait devant elle.

—Quel magnifique vaisseau! s'écria-t-elle avec enthousiasme. Comme tout y est bien proportionné, bien arrimé, bien ordonné! Je croyais que rien ne se pouvait comparer à un de nos bâtiments de guerre; mais en vérité, je n'ai jamais admiré une frégate qui approchât de celle-ci!

—Ça n'empêche pas les matelots d'avoir l'oeil furieusement mauvais! marmotta miss Catherine. Ma sainte patronne, quels yeux ils nous font! Bien sûr qu'ils nous dévoreront!

Et la pauvre fille, tremblante, se signa dévotement.

—Voulez-vous vous donner la peine de monter, madame? dit l'enseigne à
Harriet.

Une échelle était fixée le long du navire.

La jeune femme et Kate la gravirent sans difficulté.

Au-dessus, entre le grand mât et le mât d'artimon, une étroite galerie reliait, comme un pont, les deux préceintes supérieures.

Sur cette galerie se tenait, debout, un porte-voix à la main, un homme distingué dans sa pose, mais le visage voilé par un masque de soie noire.

Tout son vêtement, composé d'un pantalon et d'une sorte de blouse serrée à la taille par une ceinture de cuir vernis, où pendaient un sabre richement damasquiné et des pistolets ornés de ciselures sur or et de pierreries, était aussi de soie noire.

Une toque, en velours noir, surmontée d'une plume de même couleur, couvrait sa tête.

Comme si l'on n'eût attendu que l'arrivée des deux femmes, les tambours battirent dès qu'elles parurent.

Mais ce n'était point pour les saluer, car ces tambours étaient ceints d'un crêpe, et les notes lentes, solennelles que, comme un glas, ils laissaient tomber dans l'espace, annonçaient une cérémonie funèbre.

Madame Stevenson eut le frisson. Catherine ne comprenait pas trop, cependant elle tremblait.

—Attendez, dit leur guide en les arrêtant sur la passerelle.

Au son du tambour, une foule de matelots débouchèrent par les écoutilles et se formèrent en ligne, sur deux rangs.

Peu après, on vit encore sortir de l'entrepont un homme conduit par quatre marins.

Les épaules et la poitrine nues, les mains liées derrière le dos, les chevilles attachées par une chaîne d'un pied et demi de long, il avait le front caché sous un long bonnet de coton blanc.

—Ah! mon dieu! mon dieu! Que va-t-il se passer? murmura Kate en se serrant timidement contre sa maîtresse.

Celle-ci examinait attentivement le personnage masqué.

Il demeurait immobile comme un marbre.

Un roulement de tambour se fit entendre.

Puis une voix mâle commanda en français.

—Matelots! à vos rangs!

Après un moment de confusion légère dans les deux files, la même voix reprit:

—A droite, alignement… Fixe!

Il s'établit un silence complet, troublé seulement par le ronflement de la brise dans les voiles et le ruissellement de la mer contre la carène du vaisseau.

Le captif fut placé au bossoir de bâbord, à l'extrémité de la double haie de marins.

Un officier subalterne, qu'à ses insignes Harriet jugea être le maître d'équipage, s'élança sur la galerie.

Il avait à la main un papier qu'il présenta respectueusement à l'homme masqué.

Celui-ci parcourut le papier, le rendit et glissa, à voix basse, quelques mots au maître d'équipage, qui répondit:

—Oui, commandant.

Ensuite, il fit un signe auquel succéda un nouveau roulement de tambour.

Et le maître d'équipage lut d'un ton distinct.

«A bord du Requin, ce jourd'hui, le vingt-trois

juillet mil huit cent onze.

«A été condamné à être pendu à la grand'vergue du grand mât, jusqu'à ce que mort s'ensuive, Georges-Auguste Tridon, dit le Rapineux, accusé et convaincu d'avoir, dans la prise du quinze courant, volé un galon d'argent et huit boutons d'uniforme.

»Signé: LE REQUIN.»

—Tridon, confesses-tu ton crime? demande le maître d'équipage après avoir terminé sa lecture.

—Oui, répondit froidement l'accusé.

—Reconnais-tu la justice de l'arrêt qui te condamne?

—Oui.

—Eh bien, en faveur de tes aveux, de ta bonne conduite habituelle, et surtout du courage que tu as témoigné plus d'une fois, notre seigneur et maître, la capitaine du Requin et du Caïman, te fait grâce…

A ce mot, aucun murmure ne s'éleva; les matelots restèrent impassibles; madame Stevenson crut que c'était une comédie, préparée à l'avance pour l'effrayer.

Quant à sa femme de chambre, pâle, bouleversée, chancelante, plus morte que vive, elle se soutenait à la rampe de la galerie, pour ne pas tomber.

Mais le maître d'équipage continua, après une pause de quelques secondes:

—… te fait grâce de la corde. Il veut bien permettre que tu sois fusillé.

—Et je l'en remercie de tout mon coeur. Vive le commandant du Requin! cria le condamné.

—Vive le commandant du Requin! répéta l'équipage dans un choeur formidable.

Le masque conservait son attitude froide, imposante.

Madame Stevenson se sentait émue.

Les accents du tambour vibrèrent une troisième fois.

Le coupable recula de deux pas.

Trois hommes, armés de carabines, sortirent des rangs, se postèrent vis-à-vis de lui, à quelques pieds de la dunette.

Le malheureux s'agenouilla.

—Feu! ordonna-t-il intrépidement.

Une triple détonation se fit entendre; et Auguste Tridon tomba la face en avant.

Un officier s'approcha du corps, l'examina, le palpa; puis, se tournant vers le masque:

—Les trois balles ont transpercé le coeur. Il est mort, dit-il.

—Quels sont les hommes qui ont tiré? demanda le mystérieux inconnu, d'une voix qui causa un tressaillement à madame Stevenson.

—Eugène Lebrun, Paul Rouleau, Thomas Charron, répondit le maître d'équipage.

—C'est bien; ce sont des braves, ils n'ont pas tremblé pour exécuter un camarade fautif; que leurs noms soient portés à l'ordre du jour.

—Oui, capitaine.

—Faites jeter le corps à l'eau.

Deux boulets furent immédiatement attachés aux pieds du cadavre par ceux-mêmes qui avaient été ses bourreaux; et on le lança à l'Océan…

Qui, pendant ce drame, eût scruté les visages de tous les hommes à bord du Requin, n'y eût pas observé une seule contraction, un seul mouvement des muscles.

C'étaient des statues, des bronzes.

—Horrible! oh! horrible! s'écriait madame Stevenson frémissante.

Kate s'était évanouis

IV

A BORD DU REQUIN

—Ah! dit le masque d'un ton amer, presque menaçant; mieux vaut mille fois mourir, tout d'un coup, avec trois balles dans la poitrine, que de languir empoisonné d'amour par une femme sans coeur!

Il tourna le dos, descendit légèrement sur le pont et disparut sous l'accastillage d'arrière.

—Rompez vos rangs! ordonna le maître d'équipage.

Tandis que les matelots se dispersaient par groupes dans les batteries, avec un murmure semblable au bourdonnement d'une ruche d'abeilles, mais sans ces éclats de voix, sans ce tumulte qu'on remarque, après une revue, dans les vaisseaux de la marine régulière, l'officier qui avait constaté la mort d'Auguste Tridon, monta sur la galerie.

Il salua très-civilement, s'agenouilla près de Kate, lui frotta Les tempes d'une essence particulière, et, tout en la rappelant au sentiment, il dit à Harriet avec l'aisance d'un homme du monde.

—Vous êtes, madame, à bord du Requin, un corsaire de fort bonne mine, comme vous le voyez, quoique nos ennemis les Anglais l'appellent un pirate. Mais le nom ne fait rien à la chose, Nihil nomen… Ah! pardonnez-moi… un souvenir classique… Cette petite fille en reviendra… La voici qui ouvre les yeux… J'avais l'honneur de vous dire que vous naviguez sur le Requin… vous le saviez!… Vous y êtes en sûreté! tout autant que sur le vaisseau-amiral de la station… Mais votre femme de chambre se remet; recuperat sensus… Allons, ma bonne, soulevez-vous, en vous appuyant sur moi; là… comme cela… encore un petit peu de courage… Vous y êtes!… n'ayez pas peur… ma chère, je ne suis pas un monstre, horribile monstrum.

—Ah! mon doux Jésus, comme j'ai vu des choses effrayantes! balbutia
Catherine, en roulant autour d'elle des yeux hagards.

—Une exécution! une pauvre petite exécution! on en voit tous les jours à terre de semblables, ma mignonne, et chaque fois qu'il y en a une vous y courez… Elles ne vous font pas le même effet, parce que les causes ne sont pas les mêmes, sublata causa, tollitur

L'officier s'était relevé avec Kate: il évolua prestement sur les talons et, s'adressant de nouveau à madame Stevenson:

—Pardon encore une fois, madame, je suis chirurgien à bord du Requin. On m'a chargé de vous en faire les honneurs et de vous communiquer la consigne qui vous regarde: primo: vous aurez, vous et cette intéressante enfant—il lança à Catherine un regard langoureux—toute liberté d'agir, de vous promener quand vous voudrez, sauf pendant les heures de combat; secundo: il vous est accordé un appartement dans le gaillard d'arrière; tertio: votre table sera servie, comme vous le désirerez: chaque matin, vous n'aurez qu'à dresser le menu et à le remettre au maître d'hôtel, qui viendra prendre vos ordres (et, comme j'aurai l'avantage extrême de m'asseoir à votre table, mensam tuam par… je vous éviterai cette peine, avec votre bon plaisir); quarto: si un homme de l'équipage s'oubliait devant vous, il serait puni de la peine que vous requerriez contre lui; mais cela n'aura pas lieu, je m'en fais le garant. Ni vous, ni cette charmante bachelette, n'aurez à souffrir de nos matelots, dociles sunt…; sexto: il vous est défendu, à vous et à mademoiselle, d'adresser la parole à qui que ce soit, sauf à votre serviteur très-respectueux qui, seul, jouira de la faveur inappréciable d'être un intermédiaire entre le monde ambiant et vous; septièmement; c'est tout, totum est.

Ces paroles furent prononcées avec une volubilité extrême, qui ne permit pas à Harriet d'y glisser un mot. Elle se contenta d'examiner son interlocuteur.

Il était petit de taille, riche d'embonpoint, mafflé, lippu, rouge de figure, comme une pomme d'api. Il avait les yeux à fleur de tête, clignotant sans cesse à droite, à gauche, sous une paire de lunettes à verres convexes; une apparence de bonhomie, de douceur qui jurait affreusement avec sa profession de pirate. Malgré sa corpulence, tous ses mouvements avaient une vivacité électrique. Jamais il n'était en repos. Une circonstance l'obligeait-elle à rester debout, sans marcher, il dansait alternativement sur une jambe ou sur l'autre. Ses bras fonctionnaient sans cesse comme les ailes d'un télégraphe. On doutait qu'il se tînt immobile même en dormant. Sa langue était dans une agitation perpétuelle, qui le forçait à lire, à étudier, à penser tout haut.

On l'appelait le major Guérin; mais les matelots du bord l'avaient rebaptisé le docteur Vif-Argent.

Malgré ses brusqueries, ses gourmades, ils avaient pour lui une affection dévouée; car il était habile, obligeant, et plus d'un lui devait la conservation de ses jours.

Quoique assez pénétrante, madame Stevenson ne sut pas apprécier le major Guérin. Elle le prit pour quelque fruit sec d'une école de médecine qui, sans ressource et sans client, avait choisi la piraterie comme un excellent moyen de bien vivre en travaillant le moins possible.

Les attentions—un peu équivoques, il est vrai,—qu'il eut, tout d'abord pour sa domestique, achevèrent de le démonétiser dans l'esprit d'Harriet.

Le jugement de la jeune femme eût pu se résumer ainsi.

—C'est un rustre, un idiot, un ivrogne, un libertin!

Quelle est la femme qui pardonne à un homme les égards qu'il a eus pour une autre femme, en sa présence, surtout si cette dernière semble à la première d'une condition inférieure à la sienne?

Aussi le major Guérin, ayant offert son bras à madame Stevenson, pour descendre l'escalier qui conduisait sur le pont, elle le refusa sèchement par cette épigramme:

—Merci, monsieur; adressez vos bons offices à ma servante! elle en a plus besoin que moi.

—C'est juste, dit le docteur, très-juste, madame, cette pauvre petite est encore faible; je vais l'aider.

Et il prit décidément le bras de Kate, qui en devint toute rouge.

Harriet les suivit d'un air dédaigneux.

Ils traversèrent la batterie d'entrepont et entrèrent dans un magnifique salon, dont les fenêtres ouvraient sur une galerie, à la poupe du navire.

Le luxe et l'élégance qui régnaient dans cette pièce, arrachèrent à madame Stevenson une exclamation de surprise. Jamais, même dans les appartements de l'Amirauté, à Londres, elle n'avait vu un ameublement aussi somptueux et des décorations aussi splendides, quoique d'un goût aussi parfait.

Les merveilles de la tapisserie orientale et de l'ébénisterie occidentale avaient été mises contribution pour orner ce salon. Il était tendu en cachemire de l'Inde bleu et or, dont les draperies, suspendues à des colonnettes de jaspe flottaient, à larges plis, tout à l'entour.

Une peinture admirable, représentant les amours de Psyché avec Cupidon, couvrait le plafond. Par la correction de son dessin, cette toile semblait appartenir à l'école flamande, mais, par la suavité de son coloris, l'école italienne la revendiquait hautement.

Un des plus merveilleux produits de la Turquie s'étalait sur le parquet.

Les fauteuils, les canapés, la table de centre étaient en citronnier marqueté d'écaille.

Mais ce qui porta au comble l'émerveillement de madame Stevenson, ce fut, dans le fond de la pièce, près des fenêtres, un piano et une harpe!

Un piano et une harpe sur un corsaire!

—Voici votre salon, madame, lui dit le docteur Guérin. De chaque côté, vous trouverez une chambre à coucher, l'une pour vous, l'autre pour mademoiselle. Nul ici ne vous dérangera, à moins… mais il sera toujours temps de vous prévenir, si toutefois ma personne ne vous agrée pas…

—Au contraire, monsieur! au contraire! répondit Harriet.

Le major lui déplaisait; mais comme il paraissait s'être laissé prendre aux charmes de Catherine, il valait encore mieux le garder près de soi qu'un autre officier. On lui tiendrait la dragée haute, et l'on en tirerait tout ce qu'on voudrait.

Madame Stevenson s'était rapidement fait ce raisonnement.

—Je vous laisse, madame, car vous désirez sans doute vous reposer. Mais si vous avez besoin de mes services, cette sonnette m'avertira.

Et il montra un cordon pendant le long d'une des colonnettes.

—Un moment, monsieur, dit Harriet en se jetant sur une berceuse, un moment.

—Disposez de moi, madame.

—Pourriez-vous me dire ce qu'on prétend faire de nous?

—Je l'ignore, madame, ignoro.

—Ah! vous l'ignorez; je veux bien le croire, mais votre commandant ne l'ignore pas, lui!

—Non, madame, il ne l'ignore pas, lui.

—C'est un homme masqué, que j'ai vu sur la galerie?

—C'est un homme masqué, que vous avez vu sur la galerie.

—Me serait-il possible de lui parler?

—Il ne vous serait pas possible de lui parler.

—Pourquoi cela?

Le major ne répondit pas.

—Mais pourquoi, monsieur? dites-moi pourquoi? reprit madame Stevenson en frappant du pied avec impatience.

—Tenez, madame, lisez, fit le docteur.

Et il indiqua à Harriet une pancarte fixée à une colonne, près d'elle.

Un calligraphe émérite y avait tracé les lignes suivantes:

RÈGLEMENT DU REQUIN
ORGANISATION

ARTICLE 1. Tous les hommes à bord du Requin, ont juré fidélité, obéissance passive à leur capitaine-commandant;

ART. 2. Il a sur eux droit de vie et de mort;

ART. 3. Il leur est défendu de lui adresser la parole, sans y être invité par lui;

ART. 4. Ils se doivent entre eux aide et protection;

ART. 5. Le capitaine-commandant est le seul juge à bord;

ART. 6. Il délègue ses pouvoirs à qui bon lui semble;

ART. 7. Il n'est tenu à aucun compte envers ses hommes;

    ART. 8. Tout homme qui a pris du service sur le Requin, s'est
    engagé pour la vie;

    ART. 9. Il est enjoint a tous de tuer un déserteur partout où
    ils le rencontreront;

    ART. 10. Celui qui, rencontrant un déserteur, ne le tuerait
    pas ou ne le ferait pas tuer, serait traité comme le déserteur
    lui-même;

ART. 11. Les hommes gradés jouissent, hiérarchiquement, sur leurs subordonnés, des mêmes droits que le capitaine-commandant, mais le privilège de la décision suprême lui appartient en tout.

PUNITION

ARTICLE UNIQUE. Chaque infraction à la discipline peut être punie de mort.

OBSERVATION

Toute personne qui met le pied sur le Requin est soumise aux mêmes lois que les hommes de l'équipage.

Signé: LE REQUIN.

Le règlement était rédigé en français. Cette langue paraissait, du reste, la seule qu'on pariât à bord du navire.

—Une chose m'étonne, dit madame Stevenson, après avoir pris connaissance du terrible document, c'est qu'il se trouve des gens assez niais pour accepter de pareilles conditions!