IX
Cette soirée douloureuse amena des lendemains cruels et amers. Partagée entre l’amour de son mari et la crainte du péché, Nicolette, livrée à l’influence de l’abbé Gavella, se laissait dominer par la crainte plus encore que par l’amour. Durant les jours qui suivirent cette étrange métamorphose, Frédéric, à diverses reprises, essaya de ressaisir son influence ébranlée. Mais ses efforts furent vains. Entre sa femme et lui, il voyait s’élever un obstacle qu’il se sentait impuissant à détruire. La grossesse de Nicolette, les souffrances qui résultaient pour elle de son état, devinrent l’argument à l’aide duquel elle éloignait implacablement son mari et le glaçait quand il venait vers elle, une caresse dans le geste et dans le regard. Elle lui opposait une froideur calculée. Si parfois, attendrie par les prières qu’il faisait entendre, elle semblait prête à se fondre sous ses baisers et à se donner, tendre comme autrefois, elle se roidissait tout à coup sous l’impression d’un remords subitement déchaîné. Alors, elle le fuyait, disparaissait pendant quelques heures, allait s’agenouiller dans le confessionnal où l’attendait le prêtre, et d’où elle rapportait une énergie de résistance sous laquelle Frédéric demeurait vaincu et désarmé.
Il tentait cependant encore de la ramener à lui ; il évoquait les souvenirs des mois écoulés, de l’amour fort et profond qui avait suivi leurs noces. Il lui parlait avec éloquence de l’enfant qu’elle portait. N’était-il pas le lien solide qui devait les empêcher de se désunir, cet enfant fruit de leur mutuelle affection ? Elle lui répondait par des larmes auxquelles il se trompait. Il croyait avoir raison de sa rigueur. Mais soudain elle l’écartait, comme si cette allusion à l’être formé dans ses entrailles ne lui eût rappelé que le péché auquel cet être innocent allait devoir la vie.
En quelques semaines, l’intimité de leur vie fut détruite. Toutefois, Frédéric ne désespérait pas encore. Il attribuait à la grossesse de Nicolette l’incompréhensible caprice dont les conséquences pesaient sur ses épaules d’un poids si lourd. Il se plaisait à penser que lorsqu’elle serait délivrée, il la retrouverait telle qu’autrefois. Cette espérance lui donnait le courage de subir cette épreuve trop longtemps prolongée. Elle le consolait dans sa détresse, l’aidait à éteindre la vision brûlante que les dédains de sa femme ramenaient sans cesse devant ses yeux, et qui lui montrait le bonheur dans l’amour d’Irène.
Plus Nicolette le rendait malheureux, plus il songeait à sa première maîtresse, libre maintenant et toujours éprise de lui. Il la fuyait ; il redoutait de se trouver de nouveau seul avec elle, de lui laisser deviner son mal. Il craignait, en le lui confiant, d’être entraîné à solliciter un dédommagement à sa dure vie. Comme si elle eût soupçonné ses terreurs, elle ne cherchait pas à l’attirer dans sa maison. Ils ne se voyaient qu’en présence de Nicolette, n’ayant plus rien à se cacher de leur état réciproque, mesurant le péril qui les menaçait, sachant bien qu’à la première tentation, ils succomberaient, écartant loyalement tout prétexte de la faire naître. Irène affectait de ne venir chez sa sœur qu’aux heures où Frédéric ne s’y trouvait pas. Lui-même s’était jeté avec une sorte de fureur dans les occupations de la vie du régiment. Il cherchait par tous les moyens à combler le vide de ses jours, convaincu qu’il ne pourrait vivre longtemps ainsi, le cœur dépossédé de toute tendresse, mais résolu à attendre quelque temps encore que sa femme lui revînt. Il s’était assigné à lui-même, comme terme de sa patience et de ses efforts, le moment où Nicolette, devenue mère, n’aurait plus aucun motif apparent pour se refuser à l’amour de son mari.
Ce moment arriva. Moins d’une année après leur mariage, un soir, Nicolette mit au monde un fils. Le premier vagissement du nouveau-né effaça dans la mémoire et dans l’âme de Frédéric le souvenir de toutes ses souffrances. Il lui semblait que son bonheur compromis se reconstituait. Dans l’émotion de la mère, encore que cette émotion fût dépourvue de toute joie et qu’il n’en comprît pas le caractère mélancolique et douloureux, il croyait entrevoir l’aurore d’un avenir doux et consolateur.
Hélas ! s’il avait pu lire dans ce cœur désormais fermé, il eût été épouvanté. Nicolette ne goûtait rien du bonheur des mères. Dans cet enfant, sang de son sang et chair de sa chair, elle ne voyait encore autre chose que le fruit de ce qu’elle appelait son péché. Il serait toujours un vivant remords. Ses frêles bras tendus, son regard innocent seraient pour elle comme un reproche qui sans cesse remettrait en sa mémoire le souvenir de sa faiblesse, des vœux violés, des serments trahis, de la virginité perdue, du criminel abandon aux caresses d’un homme de son corps promis à Dieu. Les premiers sourires de la petite créature ne pouvaient rien contre ce remords provoqué par les farouches rigueurs de l’abbé Gavella. Nicolette entendait sans cesse les paroles du confesseur, ses avertissements, sa colère d’ascète, quand elle avait étalé devant lui les secrets de sa conscience et le récit de ses longues nuits d’amour. Il fallait expier, avait-il dit ; si elle n’expiait pas, Dieu se vengerait sur l’enfant. Elle ne comprenait l’expiation que par un éternel renoncement au bonheur de se laisser chérir par son mari. Elle voulait même associer à son repentir le nouveau-né, détourner de lui les colères divines en le consacrant au ciel, en ne s’occupant que de son salut, en faisant de lui un saint.
Ces résolutions lentement formées et arrêtées dans sa pensée, elle les cachait encore. Elle n’en voulait rien trahir, de peur d’être empêchée de les exécuter, et Frédéric espérait. Il fut donc cruellement déçu quand Nicolette lui annonça qu’elle désirait nourrir son fils. En toute autre circonstance, il eût trouvé ce désir légitime. Mais au lendemain des jours qui venaient de passer, jours gros de douleurs et de larmes, il l’interpréta comme la preuve que Nicolette voulait prolonger et consommer la séparation commencée. Quoique irrité, il s’efforça cependant de la détourner de ses desseins. Ils étaient irrévocablement arrêtés. Elle ne consentit pas à y renoncer. Alors, dans une tentative suprême et désespérée, il retraça les douleurs qu’il avait subies, celles qu’il subirait encore si elle ne changeait pas de résolution. Il plaida avec éloquence la cause de son cœur. Il fit le tableau de ce que deviendrait leur vie si l’amour cessait d’y présider. Il comparait la réalité douloureuse aux espérances jadis caressées. Il suppliait sa femme de lui revenir.
Elle lui répondait en parlant de ses remords, en l’invitant froidement à s’associer à elle pour faire pénitence et se sanctifier en vue de leur salut éternel.
— Ce doit être notre unique but, disait-elle ; qu’importe le bonheur en ce monde ! il n’y faut point être heureux si nous voulons vivre éternellement dans la contemplation de Dieu. Acceptez l’épreuve qu’il vous impose aujourd’hui ; il vous en dédommagera un jour.
Ce langage, qui résumait les avertissements de l’abbé Gavella et exprimait le nouvel état de Nicolette, trouvait Frédéric rebelle, déjà las de cette lutte incessante, achevait de lui prouver que désormais il avait perdu toute influence sur le cœur de sa femme, qu’il ne pouvait plus en attendre aucune félicité, et que s’il voulait avoir la paix dans sa maison, il devait se livrer aux dévots exercices auxquels se livrait Nicolette, ou tout au moins se résigner à ne plus la considérer que comme une sœur. Mais une paix achetée à ce prix ne pouvait être la félicité. Cette conviction acquise tout à coup fut le dénoûment de ses longues incertitudes, le trait décisif qui consomma son malheur.
S’il se fût écouté, il aurait confié son chagrin à Irène. Elle venait de vivre au chevet de Nicolette durant les nombreuses journées nécessaires à la convalescence de l’accouchée, et pendant ce temps ils s’étaient vus tous les jours. Quoique les explications survenues entre le mari et la femme eussent eu lieu hors de sa présence, elle devinait toutes les péripéties du drame intime qui commençait la destruction du foyer domestique. A tout instant, Frédéric pouvait surprendre les regards de sa belle-sœur fixés sur lui, y lire tantôt la pitié, tantôt un encouragement. Une tentation violente l’entraînait, le poussait à lui conter ses peines, quel que dût être le lendemain de ces confidences dangereuses. Mais il était, malgré tout, dominé par la terreur de ce péril ; sa loyauté, plus puissante que son infortune, le retenait encore. Irène quitta la maison de Nicolette pour rentrer dans la sienne et reprendre sa vie accoutumée, sans que Frédéric lui eût livré son secret.
A dater de ce jour, l’intérieur des Varimpré devint un enfer. Pour le cœur sur lequel Frédéric avait cru son empire à jamais assuré, il ne comptait plus. Nicolette partageait son temps entre les devoirs de la maternité et de pieux exercices. C’étaient chaque matin de longues stations dans les églises, toutes les après-midi une visite au couvent des Carmélites. Sévère était sa piété, exigeante sa vertu. Elle ne souriait plus à son mari ; son visage trahissait à toute heure la gravité de ses méditations. Il n’exprimait quelque attendrissement que lorsqu’elle adressait la parole à son fils, soit qu’elle lui donnât le sein, soit qu’elle le berçât entre ses bras. Elle témoignait à ceux qui vivaient à son service la même rigueur qu’à elle-même. Elle affectait de dédaigner les élégances qui embellissent la grâce des femmes. Comme au temps où elle était jeune fille, elle n’allait plus que vêtue de noir, dans une tenue d’une austérité monacale, songeant non à plaire à son mari, mais à éteindre le charme de sa jeunesse, à effacer sa beauté.
Autour d’elle, les choses prenaient une physionomie de cloître ; elle avait exclu de son appartement les meubles confortables et luxueux. Elle apportait cette austérité dans l’ordinaire. A diverses reprises, Frédéric dut exiger une nourriture plus conforme à ses habitudes et à ses goûts. Contrainte d’obéir, Nicolette faisait apprêter des mets pour lui seul et refusait d’y toucher. Quand il mangeait en face d’elle, le silence qu’elle gardait était un constant reproche adressé à ce qu’elle considérait comme une offense pour sa propre foi. S’il laissait échapper une plainte, elle répondait avec aigreur, en lui rappelant qu’il vivait en dehors des lois de l’Église ; et s’il tentait de prouver que le premier devoir de la vertu est de se faire douce, bienveillante, tolérante, elle répliquait qu’on ne gagne le ciel qu’en imposant à son corps de dures privations.
Une catastrophe domestique fit trêve un moment à cet état aggravé de jour en jour. En moins de trois mois, Frédéric perdit coup sur coup son père et sa mère. Le général mourut le premier, presque subitement. Sa veuve, désespérée, ne put résister au coup, et n’y survécut pas. Ce douloureux événement obligea les époux à se rendre au château de Varimpré, les y retint longtemps, et amena même entre eux un rapprochement.
Si triste était Frédéric, que Nicolette parut se relâcher de sa froideur. Pendant quelques jours, il put croire qu’elle lui revenait, obéissant aux suprêmes conseils de la morte, confidente des chagrins de son fils. Il s’abandonna sans défiance à cette tendresse renaissante, sans voir le but qu’elle dissimulait. Ce but lui apparut tout à coup. Nicolette voulait entreprendre de le convertir, profiter de son accablement, de cet état d’âme qui suit la perte d’êtres aimés, pour l’entraîner aux offices qu’elle suivait avec assiduité, pour lui imposer ses propres croyances et les pratiques religieuses qu’elle observait jusqu’à l’excès.
Le passé le disposait mal à subir ces influences. Dans la tentative de sa femme, il vit surtout l’intention de le dominer. Sa défiance, un moment évanouie, brusquement ressuscita. Lorsque, quelques jours après la mort de sa mère, il entendit Nicolette lui rappeler qu’il ne trouverait de consolations qu’aux pieds du crucifix, qu’il devait s’y jeter humblement, prier avec elle, se repentir de ses fautes et détourner ainsi la colère céleste appesantie sur sa maison, il se révolta. Il était à bout de patience. Il refusa de condescendre aux désirs qu’elle exprimait. Ce fut encore une source d’âpres querelles qui se prolongèrent durant le séjour qu’ils firent à Varimpré, se continuèrent encore après leur retour à Tarascon, emportant ce qui restait d’amour entre leurs cœurs.
En moins d’une année, Nicolette eut rendu sa maison haïssable à son mari, brisé à jamais les liens qui les avaient naguère unis. Si quelqu’un lui eût dit que c’était là le résultat de sa ferveur exagérée, de sa piété farouche, peut-être eût-elle fait effort sur elle-même pour retenir le cœur qui lui échappait. Il eût suffi qu’elle se montrât affectueuse et tendre comme aux premiers mois de son mariage. Par la douceur, elle aurait eu aisément raison de son mari. Elle l’eût retenu près de soi, empressé à lui plaire, et malgré ce qu’il y avait d’extrême dans les transports de sa dévotion, ils auraient pu être encore heureux.
Malheureusement, elle était entre les mains de l’abbé Gavella ainsi qu’une matière inerte et molle qu’il pétrissait à son gré. Terrible comme les moines de son pays, au temps où l’Église faisait des prosélytes par le fer et par le feu, l’ancien aumônier des bandes carlistes lui montrait dans Frédéric l’ennemi de son salut, celui dont elle devait se défier, à la tendresse duquel elle devait résister. Cette tendresse, disait le prêtre, cachait sous des dehors trompeurs d’ardents désirs contraires à la loi de chasteté imposée par l’Église aux époux, contraires surtout aux vœux que, jeune fille, Nicolette avait prononcés en se consacrant à Dieu. Il ajoutait qu’entre Dieu et son mari, elle était tenue de choisir, qu’on ne saurait appartenir à la fois à la terre et au ciel. Tout autre jadis le langage de l’abbé Cardenne, inspiré par une tolérance intelligente, par l’esprit de l’Évangile. Mais l’abbé Cardenne n’habitait plus Beaucaire, et Nicolette, livrée à l’abbé Gavella, avait oublié la parole douce et simple de son premier confesseur.
La vie commune, faite désormais de colère, de défiance, d’aigreur, troublée par des querelles durant lesquelles les dernières tentatives de Frédéric pour reconquérir le cœur de sa femme se brisaient contre une implacable froideur, devenait chaque jour plus difficile. Nicolette puisait des consolations dans la prière ; elle demandait à Dieu de toucher de sa grâce l’endurcissement de son mari, rebelle aux ordres de l’Église. Pour expier les fautes de ce mari qu’elle considérait comme un pécheur, elle se livrait chaque jour davantage aux exercices pieux, aux mortifications. Elle jeûnait, répandait autour d’elle des aumônes, s’imposait une discipline rigoureuse, les longues veilles aux pieds du crucifix. Elle avait brisé toutes relations avec le monde, ne sortait jamais au bras de Frédéric. On ne la voyait au dehors que lorsqu’elle allait assister à la messe à sa paroisse ou aux Carmélites. Elle s’était même affiliée au tiers ordre du Carmel, et suivait autant qu’elle le pouvait les règles de la vie monastique. Elle goûtait dans ces pratiques un étrange bonheur, propre à lui faire oublier le martyre qu’elle avait imposé à son cœur, en y tuant l’amour.
Mais, à côté d’elle, Frédéric ne pouvait trouver un dédommagement analogue. Son existence, de jour en jour, devenait plus vide, plus désenchantée. Il fuyait maintenant sa maison, à laquelle tout autre séjour lui semblait préférable. Sa femme ne lui inspirait plus qu’un sentiment douloureux, fait d’horreur et de pitié. Il ne pouvait comprendre que ce fût là cette créature dont il avait entendu le cœur battre près du sien, dans une même extase de bonheur amoureux et de passion vibrante. A toute heure, maintenant, il songeait à Irène. Il devinait que le jour où il frapperait à la porte de la jeune femme, cette porte s’ouvrirait, qu’il trouverait dans l’ancien amour le bonheur dont il était dépossédé. Mais il hésitait encore ; il avait peur, peur surtout de mettre des torts de son côté, alors que jusqu’à ce moment il pouvait se rendre cette justice d’avoir rempli tout son devoir.
C’est dans ces circonstances qu’un simple incident le remit tout à coup en présence d’Irène. Un soir, comme, après une longue journée de manœuvres militaires dans les plaines qui entourent Tarascon, il rentrait chez lui, la nuit venue, il trouva sa femme en proie aux plus vives alarmes. Une indisposition qui depuis plusieurs jours tenait son fils alité, s’était subitement aggravée. Le médecin, appelé en toute hâte, redoutait une attaque de croup. Déjà Nicolette voyait l’enfant perdu. Allait-il être arraché à ses bras, alors que depuis dix-huit mois elle l’entourait de soins et de sollicitude, et au moment d’atteindre cet âge charmant où chez ces petits êtres l’intelligence s’éveille, leurs lèvres commençant à balbutier les premiers mots ? Cette question, en se dressant dans son esprit, provoquait un bruyant désespoir que sa résignation chrétienne était impuissante à apaiser.
Dans sa détresse, et son mari absent, elle avait mandé sa sœur. Quand Frédéric, prévenu par ses domestiques, entra dans la chambre, ayant en une minute oublié les maux qu’il endurait depuis si longtemps pour ne songer qu’à la douleur de la mère, douleur qui brusquement le rapprochait d’elle dans la communauté de leurs angoisses, il vit les deux femmes debout auprès du petit lit, penchées sur l’enfant dont elles épiaient anxieusement la respiration oppressée. Nicolette, à peine vêtue, pâle, les cheveux en désordre, pleurait et se lamentait. Il s’avança. N’écoutant que son cœur, il la prit doucement par la taille, en prononçant quelques mots propres à la rassurer, à apaiser ses craintes. Mais d’un brusque mouvement Nicolette se dégagea, et fixant sur lui un regard gros de reproches, elle lui montra son fils en s’écriant :
— Voilà votre œuvre. Dieu s’est offensé de votre indifférence pour lui. Il vous punit ; le malheur est qu’il m’enveloppe dans le châtiment que vous avez attiré sur vous.
Une protestation monta aux lèvres de Frédéric. Il la contint pour ne pas provoquer une querelle, baissa la tête sans répondre. Mais ses yeux, au moment où ses paupières se fermaient, s’arrêtèrent sur Irène, surprise et affligée, comme pour la prendre à témoin de l’injustice de ce reproche. Durant toute la nuit et jusqu’au matin, ils restèrent auprès du berceau sans que les allusions de Nicolette à ce qu’elle appelait l’impiété de son mari parvinssent à ébranler la patience de Frédéric. Il s’était enfermé dans un mutisme impénétrable. Du reste, loin d’empirer, l’état de l’enfant semblait s’améliorer. Au petit jour, le médecin arriva, et, après avoir examiné son malade, déclara qu’il répondait de sa vie. Alors seulement, Nicolette consentit à aller se reposer. Elle s’éloigna sans rétracter les odieuses paroles arrachées à son désespoir, laissant Irène et Frédéric seuls.
— Je suis à bout de courage, murmura alors ce dernier. Vous l’avez entendue. Voilà comment elle me juge et ce qu’elle pense de moi.
Irène le regardait sans oser l’interroger. Mais Frédéric, dont le cœur trop plein avait besoin de se répandre, se décidait enfin à lui confier ses peines. D’un accent ému, tremblant, il les lui racontait à demi-voix. Assis auprès du berceau, elle écoutait anxieuse cette confession.
— Pourquoi m’avoir poussé à ce mariage ? s’écria Frédéric en finissant. Il valait mieux nous soustraire par la fuite aux vengeances de votre mari que par le stratagème auquel vous avez voulu recourir. Délivrés maintenant, nous serions à jamais l’un à l’autre. C’est vous seule que j’aimais, vous seule que j’aime toujours. Et comme, toute frissonnante, elle gardait le silence, il ajouta d’un ton résolu : — Vous êtes ma vraie femme, Irène. J’ai beau résister à l’évidence, tout le proclame dans mon cœur. Voulez-vous vous expatrier avec moi ? Ma vie vous appartient ; je vous la livre pour toujours. Ici, près de Nicolette, c’est l’enfer ; au loin, près de vous, ce sera le ciel.
— Avez-vous bien compris la gravité de vos paroles ? demanda Irène, dont le cœur se troublait au souvenir ressuscité de la passion non éteinte qu’un mot venait de ranimer.
— Voilà plus d’une année que je veux vous parler, répondit Frédéric. J’ai longtemps résisté. Maintenant, je ne peux plus. Le supplice qu’on m’inflige est au-dessus de mes forces. J’affirme que j’ai tout tenté pour vous oublier ; je l’ai voulu fermement, de toute l’énergie de ma volonté et de ma raison. Mais, quoi ! le cœur de Nicolette m’est à jamais fermé ; c’est sa rigueur qui me ramène vers vous. Abandonnez-vous à mon amour, Irène ; il ne vous fera jamais défaut ; nous pourrons encore être heureux. Dites un mot, et je préparerai à loisir notre fuite. Seulement, nous emmènerons mon fils ; je ne veux pas que sa mère le façonne à son image.
— Le lui prendre ! fit Irène avec effroi…
— Elle sera vite consolée… Dieu ne lui tient-il pas lieu de tout ? Irène, par pitié, promettez-moi de me suivre…
Il était presque à ses genoux, les mains suppliantes, les yeux brillant d’une ardeur passionnée. Éperdue, Irène se taisait, bouleversée en voyant si près de se réaliser le rêve que tant de fois, dans le silence de ses tristes nuits, elle avait caressé.
— Ce serait un trop grand crime ! soupira-t-elle enfin.
Ce fut son unique protestation. Elle se sentait reprise par l’amour ; elle ne s’appartenait plus, enveloppée déjà dans le flot des désirs inassouvis et ravivés. La prière de Frédéric montait autour d’elle, désarmait sa résistance, et encore qu’elle protestât d’un geste affaibli, il devinait que désormais elle était à lui, qu’il lui suffirait de parler pour être obéi.