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La Carmélite

Chapter 12: X
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About This Book

Le récit suit Nicolette, une jeune orpheline qui fréquente un couvent carmélite installé sur un rocher au bord du Rhône alors qu’elle cherche à discerner sa vocation religieuse. L’ouvrage décrit avec soin l’architecture et les paysages environnants, et rapporte ses entretiens avec la prieure et son directeur spirituel, qui mettent au jour ses hésitations entre la vie cloîtrée et un engagement auprès des malades et des pauvres. La progression narrative examine ses conflits intérieurs, ses liens familiaux qui la rendent libre de choisir, et la décision mûrie, lente et empreinte de prière, d’entrer au Carmel.

X

Assise sur le bord d’une chaise, dans un coin de la chambre pauvre et nue que l’abbé Gavella occupait hors de l’enceinte du couvent, Nicolette, repliée sur elle-même dans une attitude d’accablement et de douleur, écoutait le prêtre. Ainsi qu’elle le faisait souvent depuis que s’abandonnant à sa direction spirituelle, elle lui avait accordé sa confiance, elle était venue lui raconter ses angoisses et lui demander conseil.

Jamais ses confidences n’avaient eu un caractère plus douloureux. Elle connaissait, depuis quelques heures, la liaison criminelle renouée entre Irène et Frédéric. Une lettre surprise venait de lui en révéler l’existence. Bouleversée, elle était accourue à son confesseur. Entrant comme une folle, elle avait poussé vers lui le cri de sa détresse. Ce n’est pas qu’elle fût atteinte profondément dans son cœur, où l’amour n’était plus que comme une victime expiatoire immolée, offerte à Dieu. Après avoir lassé pendant trois années la tendresse de son mari, découragé ses efforts, elle n’attendait rien de lui. Mais trop grande était l’infamie du crime qu’elle venait de découvrir ! Quoi ! trahie, trompée par ceux à qui jadis elle avait sacrifié sa vocation religieuse ! l’adultère et l’inceste s’étalant à ses côtés ! deux âmes se livrant au démon ! Elle se révoltait, indignée, résolue à ne pas tolérer le scandale, se demandant comment elle pourrait le faire cesser.

Mais, en même temps, tout au fond de son cœur, s’élevait pour la première fois un reproche contre elle-même, et, avec ce reproche, la crainte que l’abbé Gavella eût contribué par ses conseils à éloigner d’elle son mari. N’est-ce pas pour lui obéir qu’elle s’était refusée à l’amour de Frédéric ? pour lui obéir qu’elle avait transformé sa maison en cellule monacale, détruit sa beauté afin d’éteindre des désirs auxquels le prêtre lui ordonnait de se dérober ? Si son mari l’avait prise en horreur, s’il avait cherché le bonheur hors de son foyer, à qui la faute ? Ce qu’elle pensait, elle n’osait l’exprimer ; c’est à peine si elle osait se l’avouer à elle-même. Elle s’était contentée de révéler l’effroyable découverte. Maintenant, brisée par ses aveux, elle attendait que le prêtre parlât, qu’il lui fît connaître comment elle devait agir pour se tirer de peine.

L’abbé Gavella, après l’avoir écoutée silencieusement, arpentait la chambre à grands pas, le front courbé, les mains derrière le dos, passant et repassant devant la femme abandonnée, sans même la regarder. Terrible était son silence ; il pesait lourdement sur Nicolette. Elle tournait les yeux vers son directeur, avec une expression de prière et d’angoisse, suspendant un suprême espoir aux lèvres muettes de qui elle attendait un avis efficace. Elle essayait de comprendre ce regard impénétrable qui évitait de se poser sur son visage, et le sien n’exprimait plus que le désenchantement dont ses confidences ne pouvaient, hélas ! la guérir. Elle suivait la promenade monotone du prêtre tour à tour vu de face avec sa physionomie farouche, et vu de dos dans le profil des larges épaules dont l’ossature saillante faisait craquer la soutane fripée et luisante, usée jusqu’à la corde.

— Cet homme est un grand pécheur, dit-il tout à coup.

— Un grand pécheur, oui, objecta timidement Nicolette ; reste à savoir si ce n’est pas ma rigueur qui l’a plongé dans le péché. Peut-être, si j’avais persisté à demeurer pour lui ce que j’étais aux débuts de notre mariage, il ne m’aurait pas abandonnée.

— Des regrets ! murmura dédaigneusement le prêtre.

— Oui, des regrets, s’écria Nicolette. D’abord, mon mari m’a été fidèle et dévoué. Il n’a cessé de l’être que lorsqu’il a compris que j’avais peur de son amour.

— Cet amour était impudique. Vous ne pouviez continuer à y répondre, sans exposer votre âme à la damnation.

La jeune femme baissa la tête, écrasée par cet argument décisif.

— J’avais cependant le droit d’aimer mon mari et d’être aimée de lui.

— Oui, c’est cela, payez-vous de mots… Y a-t-il deux manières de comprendre le mariage chrétien ? N’est-il pas vrai que votre mari l’avait compris d’une manière offensante pour Dieu ? N’est-il pas vrai qu’il entraînait votre âme à l’enfer ? J’ai dû vous ouvrir les yeux, vous tracer vos devoirs, vous rappeler les imprescriptibles lois de la chasteté, lois plus impérieuses pour vous que pour d’autres, puisqu’en d’autres temps, vous aviez juré de les observer. C’est un grand malheur que votre mari ait refusé d’entrer dans vos vues, une épreuve redoutable que le ciel vous impose… Mais je n’ai rien à retirer des conseils que je vous ai donnés.

— Que me reste-t-il donc à faire ? Ce malheureux entretient avec ma sœur des relations criminelles. Dois-je laisser se prolonger ce scandale ? N’y a-t-il pas là deux âmes à ramener au bien !

— Ah ! si vous n’obéissiez qu’au désir de les tirer du péché !… Mais n’est-il pas vrai que vous obéissez surtout à votre jalousie !

— C’est mon mari, murmura Nicolette.

Il y eut un silence. L’abbé Gavella marchait toujours ; son visage osseux s’empourprait ; l’expression de son regard devenait plus sombre.

— Quelle femme est votre sœur ? demanda-t-il tout à coup.

— Une âme passionnée et faible, mais honnête…

— Si vous dites vrai, tout espoir n’est pas perdu. Je la verrai, je lui parlerai.

— Oh ! non, pas vous, mon père !

— Pourquoi ? fit-il défiant.

— Vous l’épouvanteriez peut-être, mais vous n’obtiendriez rien d’elle ; elle chercherait dans les bras de son amant l’apaisement de son épouvante et l’y trouverait. Sur une créature comme elle, l’amant exerce plus d’influence que le confesseur.

— Oui, jusqu’à l’article de la mort, reprit ironiquement le prêtre… A ce moment, nous avons notre revanche… On nous écoute.

— Ma sœur n’est pas à l’article de la mort.

— Mais si, de votre propre aveu, je ne dois rien faire pour arrêter ce débordement d’infamies, pourquoi êtes-vous ici ?

— Le besoin de laisser se répandre mon cœur et de confier à quelqu’un ma détresse.

— J’ai passé par des détresses plus profondes que la vôtre, et je ne les ai confiées qu’à Dieu.

— Mais n’êtes-vous pas le représentant de Dieu sur la terre ?

L’abbé Gavella se mordit les lèvres et d’abord ne répondit pas. Puis, brusquement, il dit :

— Si vous ne me laissez pas la faculté de faire entendre à votre sœur les reproches qu’elle a mérités, et de l’adjurer au nom de son salut, je ne peux rien.

— Avant de vous laisser lui parler, mon père, je veux la voir.

— Des demi-mesures ! s’écria l’abbé Gavella. Tant de ménagements sont-ils donc nécessaires avec les âmes qui se vautrent dans le péché ? Faut-il leur laisser le temps de réfléchir, d’hésiter, de discuter avec elles-mêmes ? Ne vaut-il pas mieux les arracher tout d’un coup à leur pourriture ?

Il parlait durement, en continuant sa promenade fiévreuse et irritée. Son rude accent espagnol donnait à ses paroles un caractère inquisitorial, révélait l’habitude de traiter ses pénitentes comme autrefois il traitait ses miquelets quand il faisait la guerre dans l’Aragon. Homme terrible qui dans toute créature humaine voyait une proie pour le ciel à qui il s’efforçait d’en assurer, coûte que coûte, de gré ou de force, la possession.

— Celle dont nous parlons est ma sœur, supplia Nicolette qui entendait gronder de nouveau dans ce langage la domination à laquelle elle s’était peu à peu assouplie et cause de ses malheurs. Laissez-moi la voir, mon père. Si je ne parviens pas à la détourner du mal, vous serez le premier à l’apprendre, et alors, vous pourrez tenter à votre tour…

L’abbé Gavella ne la laissa pas achever. Il l’interrompit avec brutalité.

— Soit ! fit-il, j’attendrai. Mais puisque mon secours ne vous est pas encore nécessaire, vous auriez pu vous dispenser de me déranger ce matin.

— Pardonnez-moi, mon père…

— Bien ! bien ! allez, ma fille, Dieu vous garde ! et puisse-t-il vous inspirer d’énergiques résolutions ! Croyez-moi, hâtez-vous de décliner la responsabilité qui pèse sur vous. Ce n’est pas seulement votre honneur domestique qui est en jeu, à cette heure ; c’est aussi le salut de deux âmes, de deux âmes dont vous êtes responsable devant le ciel, car vous pouvez faire cesser le scandale abominable par lequel il est grièvement offensé. Les lois humaines elles-mêmes vous donnent des armes dans ce but. Vous devez agir à la fois sur votre sœur et sur votre mari, les menacer de la rigueur de ces lois, revendiquer vos droits d’épouse, employer au besoin la contrainte. Si vous n’êtes pas en état de faire ainsi, il vaudrait mieux substituer à vous ceux à qui vous avez confié vos soucis, moi par exemple. Ah ! si vous me mettez en présence des coupables, je leur ferai entendre les paroles vengeresses ; je leur montrerai le ciel fermé, l’enfer béant, et je les aurai bientôt courbés à mes pieds, humiliés et repentants. En prononçant ces mots, avec une expression de menace, le terrible aumônier s’arrêta devant Nicolette silencieuse, et, l’enveloppant de son regard soupçonneux, il ajouta d’un accent où éclatait son mépris pour les inquiétudes de cette conscience troublée : — Ame débile ! âme de femme ! Allez ! je prierai pour vous.

Nicolette frissonna et sortit défaillante. Depuis longtemps, elle souffrait de l’influence que l’abbé Gavella exerçait sur elle, pouvoir mystérieux qu’elle subissait comme celui d’un maître dont on ne peut s’affranchir. Elle le voyait souvent. Mais loin de puiser dans leurs fréquents entretiens des consolations et du courage, elle n’en emportait qu’inquiétude et accablement, effrayée de l’entendre parler de Dieu comme d’un justicier redoutable et non comme d’un père compatissant, de ne saisir dans son langage que des allusions à l’enfer et jamais la promesse du ciel. Quand elle le quittait, toute brisée par ses reproches, elle doutait de la possibilité de gagner le paradis, et durant de longues heures, elle pleurait sur son impuissance à se sanctifier. Malgré tout cependant, elle se laissait entraîner vers lui par un invincible attrait ; c’est toujours à lui qu’elle venait, sincère et humiliée, avouer ses faiblesses et jusqu’aux terreurs qu’il lui inspirait.

Jamais cette étrange influence ne s’était appesantie sur elle aussi lourdement que ce jour-là. La malheureuse femme se trouva dans la rue, décontenancée, tout en pleurs, sans énergie, regrettant presque de s’être confiée à ce prêtre dont la main semblait ne se lever que pour maudire, et non pour bénir. Depuis trois ans, elle s’était si complétement livrée à lui, qu’elle ne pouvait, dans son infortune, solliciter ailleurs un appui et un secours. Quel secours, quel appui trouvait-elle près de lui, à cette heure cruelle ? Il ne savait ni la consoler ni lui rendre le courage. Ame débile ! âme de femme ! s’était-il écrié. Eh bien, oui ! mais c’est pour cela qu’elle aurait eu besoin d’être soutenue. Ce qui lui arrivait n’était-il pas au-dessus des prévisions humaines ?

Maintenant qu’allait-elle faire ? Elle venait de s’opposer à ce que l’abbé Gavella vît les coupables pour leur parler des devoirs oubliés ; elle venait de revendiquer pour elle, pour elle seule, comme son droit d’épouse et de sœur, cette difficile tâche, non qu’elle se sentît entraînée à l’accomplir, mais parce qu’elle redoutait qu’en l’accomplissant avec les procédés d’inquisiteur qui lui étaient familiers il en compromît le succès. Il fallait donc agir, agir sur-le-champ, formuler des reproches, envenimer ses peines déjà si lourdes, de l’âpreté des querelles domestiques. C’était affreux. Pour trouver en soi la force d’obéir aux exigences de sa situation, elle dut se rappeler qu’il y avait deux âmes à tirer du péché, qui ne pouvaient en être tirées que par son intervention.

La nuit venait quand elle arriva chez Irène. L’ombre naissante voilait sa pâleur et son trouble. — Ma sœur est-elle là ? demanda-t-elle au domestique qui lui ouvrait la porte.

— Madame est partie pour Marseille, répondit cet homme ; elle reviendra demain.

Que sa sœur eût quitté Beaucaire pour vingt-quatre heures, sans l’avertir, il n’y avait rien là qui pût la surprendre. Depuis longtemps, elles se voyaient peu. La rareté de leurs entrevues était la conséquence des incidents qui avaient précédé le mariage de Nicolette, le témoignage de la volonté d’Irène de rassurer sa sœur, en évitant de se rencontrer avec Frédéric. Elle eut pourtant le cœur serré, comme si elle eût pressenti la gravité des circonstances et les causes de ce départ. C’était un répit cependant. Elle éprouva ce soulagement que procure aux esprits craintifs l’ajournement d’une explication pénible.

— Ce sera pour demain, pensa-t-elle.

Accablée, elle reprit le chemin de sa demeure, en se demandant si Frédéric y serait déjà rentré, si dans ce cas elle aborderait le sujet odieux dont elle était tenue de l’entretenir, et s’il ne convenait pas d’éviter toute discussion jusqu’à ce qu’elle eût parlé à Irène. Elle tournait et retournait la question dans son esprit. Elle se trouva chez elle sans l’avoir résolue.

— Où est mon fils ? dit-elle à la femme de chambre chargée de veiller sur l’enfant.

— Il n’est pas encore rentré, madame.

— Il est donc sorti ! s’écria-t-elle stupéfaite.

— Madame ne le savait-elle pas ? reprit la femme de chambre. Monsieur est venu prendre le petit pour le conduire chez sa tante Irène. Du reste, il a laissé cette lettre pour madame.

Nicolette s’empara de la lettre, vivement, sans comprendre, dominée déjà par la surprise et l’effroi. Elle ne se souvenait pas que Frédéric fût jamais sorti avec son fils. Dans quel but l’avait-il emmené ? Ce ne pouvait être, quoi qu’il eût dit, pour le conduire chez Irène, puisqu’Irène était partie. Ces pensées traversèrent son esprit, d’un trait, tandis que ses mains tremblantes déchiraient l’enveloppe. Fiévreusement, elle ouvrit la lettre et lut ce qui suit :

« Quand on vous remettra cette lettre, j’aurai quitté Beaucaire pour n’y plus revenir, décidé à ne vous revoir jamais. Vous serez libre, moi aussi, et vous pourrez vous considérer comme veuve. C’est vous qui me chassez de notre maison, et qui m’avez réduit à l’extrémité à laquelle je recours pour me délivrer.

« Depuis plus de trois années, je suis la victime de votre dévotion. En rebutant par vos dédains et vos rigueurs un cœur plein de vous, qui ne demandait qu’à se consacrer à vous éternellement, vous avez fait de moi un martyr. Longtemps j’ai subi mon supplice ; mais vous l’avez rendu intolérable, et c’est afin de m’y dérober que brisant ma carrière, je vais mettre l’Océan entre vous et moi.

« Je n’appartiens plus à l’armée, j’ai donné ma démission. De ma fortune personnelle, en possession de laquelle m’a mis la mort de mes parents, j’ai fait deux parts, après avoir vendu le château de Varimpré, où, grâce à vous, je ne reviendrai plus ; j’emporte l’une ; je vous laisse l’autre ; elle grossira votre dot demeurée intacte. Mon notaire vous fera connaître les dispositions que j’ai prises, et dont il ignore d’ailleurs le but.

« Vous auriez fait de mon fils un être à votre image ; vous l’auriez livré à des prêtres aussi violents et aussi intolérants que celui qui nous a perdus. Je regarde comme un devoir de le soustraire à l’éducation que vous vouliez lui faire. Peut-être le reverrez-vous un jour ; s’il me demande sa mère, je ne lui défendrai pas de venir vous rejoindre. Mais alors, il sera un homme, et armé par moi contre toute tentative qui aurait pour effet d’en faire un catholique semblable à vous.

« Ne cherchez pas à nous retrouver. Mes précautions sont prises pour vous empêcher de découvrir nos traces. Le monde vous plaindra ; il me blâmera. Vous saurez, vous, que je ne mérite pas la flétrissure qui me sera infligée, et que je suis encore plus à plaindre que vous ne l’êtes vous-même. D’ailleurs, dans l’exaltation de votre piété, vous trouverez un refuge contre votre douleur. Puissiez-vous en trouver un aussi contre vos remords ! »

C’était tout. Pendant une minute, les yeux voilés par l’épouvante, elle agita dans ses mains cette horrible lettre. Puis, tout à coup, le souvenir de sa sœur dont elle venait de constater l’absence se dressa devant elle comme une lumière aveuglante. Elle comprenait : Frédéric et Irène fuyaient ensemble, en emportant l’enfant.

— Mon fils ! mon fils ! gémit-elle.

Éperdue, affolée, elle voulut s’élancer au dehors, comme si elle espérait encore rejoindre les fugitifs et les ramener. Mais ses forces l’abandonnaient ; un nuage tremblant se formait devant ses regards ; ses genoux fléchirent. Elle étendit les bras, cherchant autour d’elle un appui. Il lui manqua, et elle tomba lourdement sur le plancher, sans connaissance.

FIN DU LIVRE PREMIER