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La Carmélite

Chapter 14: I
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About This Book

Le récit suit Nicolette, une jeune orpheline qui fréquente un couvent carmélite installé sur un rocher au bord du Rhône alors qu’elle cherche à discerner sa vocation religieuse. L’ouvrage décrit avec soin l’architecture et les paysages environnants, et rapporte ses entretiens avec la prieure et son directeur spirituel, qui mettent au jour ses hésitations entre la vie cloîtrée et un engagement auprès des malades et des pauvres. La progression narrative examine ses conflits intérieurs, ses liens familiaux qui la rendent libre de choisir, et la décision mûrie, lente et empreinte de prière, d’entrer au Carmel.

LIVRE SECOND

I

Les premiers rayons d’un chaud soleil d’été, empourprant un ciel clair, doraient les toitures vermoulues et les murailles grises du couvent. Par les larges croisées aux vitres étroites, entr’ouvertes derrière leurs grilles de fer, ils pénétraient dans les profondeurs de la pieuse maison, où circulait librement l’air matinal, tout imprégné de la fraîcheur du Rhône montant, dans un flot de vapeurs roses, au long du roc au sommet duquel le Carmel dresse ses vieilles tours.

En bas, dans la plaine, la ville s’éveillait. Des clochers de Beaucaire tombait, dans le silence du jour naissant, la sonnerie de l’Angelus à laquelle répondait, franchissant le fleuve comme un vol d’oiseaux invisibles, la sonnerie des cloches de Tarascon. Au delà de la ville, la lumière embrasait déjà l’espace des champs, les prairies roussies et calcinées en cette brûlante saison par les feux du ciel, les cyprès, les oliviers et les saules, au feuillage tout poudreux de la poussière blanchâtre que soulève le mistral.

Quelques instants avant cinq heures, une sœur sortit de sa cellule. Sur sa chemise de serge et son jupon de laine, elle portait une robe de bure brune, serrée à la taille par une ceinture de cuir ; sur la robe, un long scapulaire. Chaussée de bas en étoffe grossière et d’alpagattes, elle avait sur ses cheveux coupés ras une guimpe et un voile. Sous ce vêtement tombant autour du corps en longs plis roidis comme s’ils eussent été pétrifiés, la grâce du sexe s’évanouissait. En se consacrant à Dieu, la religieuse abdique tout ce qui fait le charme de la femme. Celle-ci marchait à grands pas dans les couloirs où l’ombre se dissipait. Sa main droite tenait, en l’agitant, une matraque, petite planchette revêtue de deux barrettes d’acier qui frappaient le bois de coups secs et résonnants.

A ce bruit, les Carmélites subitement réveillées sautaient à bas de leur dure couchette, posant leurs pieds nus sur les carreaux froids. Le jour entrait joyeux dans les cellules ; il resplendissait sur la nudité des murs blanchis à la chaux, ornés d’une croix et de deux images de piété. En quelques instants, les religieuses eurent procédé à leur toilette, retourné les draps en laine sur leur matelas de paille soutenu par deux planches. Au coup de cinq heures, toutes les portes s’ouvrant à la fois, les saintes filles apparurent ensemble dans les couloirs, remplis soudain du frôlement de leurs sandales sur la pierre. Elles descendaient à la chapelle, toutes frissonnantes dans leur chair macérée, accablées sous la lassitude un moment vaincue par le sommeil, et renaissante avec le jour qui allait de nouveau faire peser sur leurs membres exténués le fardeau des longues privations, du jeûne et des maigres repas.

Maintenant, dans le chœur de la chapelle, derrière la haute grille à gauche de l’autel, les sœurs étaient agenouillées. Durant une heure, elles restèrent en oraison. Sur l’autel, deux cierges se consumaient ; leur flamme tremblante rougissait sous la lumière du dehors entrant par les vitraux. Tandis que dans la maison tout était pauvre et nu, dans l’oratoire plein de plantes vertes et de fleurs épanouies, la pourpre des étoffes, la finesse des dentelles, la blancheur des marbres, les ors des statues flamboyaient. On devinait que tout le luxe de la communauté se déployait là, pour Dieu seul, et qu’à ses pieds seulement les religieuses retrouvaient un souvenir affaibli du bien-être auquel elles avaient renoncé en renonçant au monde. La nappe de l’autel, taillée dans un lambeau de robe blanche, rappelait à quelqu’une d’entre elles le vêtement qui jadis, avant qu’elle eût fait vœu d’éternelle pauvreté, parait sa beauté sacrifiée depuis ; à quelque autre, le tapis déroulé sur les marches redisait les jeux de la maison paternelle où elle l’avait foulé, sous ses pieds d’enfant, avant d’en faire don au couvent, en y entrant. Les plantes et les fleurs parlaient aussi à ces âmes subjuguées par la folie de la croix ; dans les couleurs éclatantes des pétales et dans les parfums des calices, elles aspiraient le passé auquel elles ne songeaient plus que pour en expier les innocentes joies et les rêves d’avenir, qu’avait brisés l’implacable vocation dont elles subissaient les lois rigoureuses.

Au bout d’une heure, pendant laquelle le bruit des respirations contenues troubla seul la quiétude silencieuse du couvent, une sœur se leva. D’une voix douce et simple, elle entonna le chant des psaumes sacrés. Toutes s’unirent à elle aussitôt. Rien de joyeux ni d’expressif dans cette psalmodie. C’était une mélopée traînante et monotone, d’une mélancolie maladive. Les paroles latines tombaient des bouches sans accent de ferveur, avec une naïveté enfantine, comme un texte incompris, récité par habitude et par devoir. Mais de la froideur apparente de ce chant, l’ardeur de la prière se dégageait.

La messe succéda à l’office psalmodié. De la sacristie, un prêtre était sorti précédé d’un enfant de chœur, pour célébrer le saint sacrifice. De toutes parts, autour de lui, ce n’étaient qu’extases et soupirs. Quand la communion groupa les religieuses derrière la grille à travers laquelle il devait déposer l’hostie sur leur langue en récitant les paroles saintes, il y avait dans l’attitude des corps penchés une expression d’adoration passionnée et de fiévreuse attente, comme si l’amant divin que sollicitaient ces vierges béatifiées et qu’elles allaient recevoir, devait éteindre leurs désirs, combler le vide de leurs cœurs exaspérés par la contemplation et l’espoir des jouissances éternelles qu’elles cherchaient à mériter et dont cette union solennelle avec Jésus leur révélait déjà, quoique imparfaitement, l’ineffable volupté.

Tout en haut du chœur, dans une stalle, près de l’autel, se tenait la prieure. La croix abbatiale qui brillait sur sa poitrine la distinguait des sœurs sur qui elle régnait canoniquement et dont elle était l’élue pour trois années, conformément à la règle. Quoiqu’elle fût de petite taille et qu’on devinât, sous les amples plis de sa robe, un corps amaigri, l’autorité qu’elle exerçait se manifestait visiblement, révélée par la place où elle se tenait, par son geste, par des regards rapides jetés sur son troupeau. Lorsque, la messe terminée, le prêtre eut quitté l’autel, les religieuses, après de courtes actions de grâces, sortirent de la chapelle. Avant de sortir, elles défilèrent toutes devant la prieure, en faisant une longue génuflexion. La prieure ne quitta sa stalle que lorsqu’elle eut ainsi reçu de toutes ses sœurs cet humble salut. Elle les suivit dans le jardin. Déjà, elles s’éloignaient pour vaquer aux occupations manuelles qu’ordonne la règle des Carmélites. D’un signe, elle appela l’une d’elles, qui accourut et tomba à genoux le front courbé.

— Sœur Marie du Calvaire, dit la prieure d’une voix froide et tranchante, tout à l’heure, pendant la messe, vous avez adressé la parole à votre voisine, sœur Claire Magdeleine, et je vous ai vue sourire.

— C’est vrai, ma Révérende Mère, répondit la religieuse interpellée. Je ne trouvais pas dans mon bréviaire l’hymne du jour, et j’ai demandé à quelle page il se trouvait. Si j’ai péché, ma Révérende Mère, je m’accuse. Punissez-moi.

En prononçant ces mots, elle se prosterna, baisa la terre et demeura ainsi, le front dans la poussière, attendant un ordre pour se relever, exposée à demeurer dans cette attitude, si la prieure l’eût voulu ou l’eût oubliée, jusqu’à ce que la cloche l’appelât à un acte prescrit par la règle.

— Vous avez eu tort de rire pendant la messe. Vous ferez dix fois le tour du jardin, les pieds nus, en récitant l’Ave Maria et en portant la croix.

La pénitente se releva silencieuse. Sous le porche qui séparait le jardin de la chapelle, il y avait, appuyée dans un angle, contre le mur, une lourde croix en bois noir, plus haute qu’elle. L’ayant soulevée après s’être déchaussée, elle en chargea ses épaules comme Jésus-Christ avait chargé les siennes de l’instrument de son supplice, et le corps courbé sous le faix, elle commença sa fatigante promenade en passant et repassant devant une de ses compagnes qui se tenait accroupie dans un coin du jardin, en plein soleil, les yeux bandés, une corde au cou, les mains liées derrière le dos, — acte d’humiliation volontaire que les plus ferventes dans les communautés aiment à s’imposer.

La sévérité de la prieure n’avait surpris aucune des sœurs. A tout instant, les Carmélites sont témoins ou victimes de pénitences analogues ordonnées de la sorte, ou subies du plein gré de celles qui l’accomplissent, et toujours accomplies joyeusement.

Les religieuses s’étaient dispersées. Toute la communauté maintenant se livrait au travail. Les unes montaient des fleurs artificielles pour orner l’autel ; les autres ravaudaient leurs vêtements usés ou préparaient dans la cuisine les mets destinés au déjeuner.

La prieure était rentrée dans sa cellule. Assise devant une table couverte de papiers, elle répondait aux lettres arrivées le matin, et s’occupait des divers détails relatifs à la direction qu’elle exerçait. Un grand silence régnait autour d’elle. De temps en temps, elle se levait, faisait quelques pas vers la fenêtre et aspirait une bouffée d’air pur, en laissant errer ses regards à travers le jardin où se balançaient, au souffle de la brise du Rhône, les fleurs tremblantes sur leur tige.

Il était frais et charmant, ce petit jardin dessiné dans les terres apportées à grand’peine sur le rocher. Un lierre épais, entremêlé de vigne vierge et de jasmin d’Espagne grimpant au long des bâtiments, encadrait les croisées. Entre les bordures de buis, s’allongeaient les pelouses coupées à intervalles égaux par les bandes de dahlias, de rosiers et de lys. Un rideau de cyprès fermait l’horizon du côté du fleuve, rappelant sans cesse à celles qui habitaient ces lieux qu’au delà de cette barrière verdoyante, rien ne devait les émouvoir ni les préoccuper, que dans ce cadre étroit se concentraient les seules distractions qu’il leur fût permis de connaître. Entre ces rares distractions, une des plus douces était la contemplation des beautés de la nature, arbres et fleurs, ordonnée par la poétique sainte Thérèse. C’est pour obéir à leur illustre fondatrice qu’aux heures de récréation, les religieuses cultivaient le parterre, dont les produits embaumés allaient chaque jour orner la chapelle.

La prieure se tenait devant la croisée, suivant d’un œil indifférent la sœur Marie du Calvaire, qui, toute lasse, accablée sous le fardeau de la croix, achevait d’accomplir sa pénitence, quand, à la porte de la cellule, un coup léger se fit entendre. La prieure tressaillit, et revint lentement s’asseoir devant la table en répondant :

— Entrez.

La porte s’ouvrit. Sur le seuil apparut une belle jeune fille, grande et blonde, à l’œil brillant et doux, vêtue de l’habit des postulantes.

— C’est vous, Jeanne Mauroy, dit la prieure avec bienveillance ; avancez. Que désirez-vous ?

La jeune fille fit quelques pas, les yeux baissés, les bras croisés sur la poitrine. Arrivée devant la prieure, dont elle n’était séparée que par la table, elle s’agenouilla et dit :

— Mon confesseur m’a ordonné de venir vous trouver, ma Révérende Mère.

— Oui, je me souviens ; il m’a parlé de vous. Vous pouvez vous relever. Jeanne obéit et se tint debout. La prieure continua : — Vous êtes donc impatiente de voir arriver le jour de votre prise d’habit ?

— Voilà six mois que je suis postulante, ma Révérende Mère, et je serais heureuse d’être admise au noviciat.

— L’épreuve que vous venez de subir vous suffit-elle ?

— Sous la forme où elle m’a été imposée, oui, ma Révérende Mère. Jusqu’ici, je reste convaincue que Dieu m’ordonne d’embrasser son service. Si je me trompe, si ma vocation est autre, ce n’est qu’une épreuve plus complète qui me l’apprendra. Quand je porterai l’habit, quand je subirai toutes les rigueurs de la règle, alors seulement je pourrai décider si je suis en état de m’y soumettre pour toute ma vie.

— Vos parents sont-ils avertis ?

— Je ne dépends que de mon tuteur et d’un conseil de famille dont les membres, vous le savez, ma mère, sont d’accord avec lui et avec moi. Tous nous aimons et nous craignons Dieu. Aucun de nous ne veut résister à ses ordres. Ceux qui m’aiment m’envient, alors même qu’ils regrettent de me perdre. C’est eux qui m’ont confiée à vous…

Il y eut un long silence. La prieure observait ce candide et fier visage, au regard caressant, dont la chevelure sous la coiffe sans grâce ceignait le front d’une auréole d’or, les contours de la taille robuste et souple, les hanches saillantes et fines ; elle admirait le charme exquis, fait de jeunesse et de grâce, que Jeanne exerçait partout autour d’elle à son insu.

— Vous êtes belle, mon enfant, fit soudain la prieure. Vous pourriez briller dans le monde.

— Je ne veux briller que pour le ciel.

— En quelques années, la vie qu’on mène ici, les rigueurs de la règle, les privations auront flétri votre beauté. Jeune d’âge, vous serez vieille de corps. Ne regretterez-vous pas les biens que vous aurez sacrifiés ? Réfléchissez, mon enfant. Malheur à vous si, après avoir prononcé des vœux éternels, s’élevait dans votre cœur le regret de ce que vous auriez volontairement perdu.

— Je ne regretterai rien, ma mère.

— J’ai été jeune comme vous, insista la prieure en se levant, oui, jeune, et l’on disait que j’étais jolie. Voyez ce que le cloître a fait de moi.

Brusquement, elle se mit en pleine lumière comme pour obliger Jeanne à regarder les traits défaits, les joues ridées, les cheveux presque blancs et le regard sans vie de Nicolette Suarez, veuve de Frédéric de Varimpré, en religion Sœur Thérèse de Jésus, prieure du Carmel de Beaucaire.

Jeanne Mauroy sentit un frisson monter de ses pieds à sa tête, sans comprendre si le langage qu’elle entendait contenait une plainte ou un suprême conseil. Elle se redressa cependant, et dit avec respect :

— Que ne pouvez-vous me révéler aussi votre âme, ma Révérende Mère ? Ne s’est-elle pas embellie de tous les attraits qu’a perdus votre corps ?

Émue par cette réponse spontanée, la sœur Thérèse de Jésus s’assit, en disant :

— C’est mon devoir de vous montrer toutes les duretés de la vie que vous voulez embrasser ; rien ne serait plus fatal qu’une erreur. C’est aussi mon devoir d’ajouter que si votre vocation est sincère, les sacrifices que Jésus vous demande en échange de son amour vous seront doux et légers. Cet amour est infini ; il vous tiendra lieu de tout. La prise d’habit que vous sollicitez ne constitue pas d’ailleurs un engagement définitif. Elle n’est qu’une initiation au noviciat, durant lequel nous aurons le temps d’étudier votre âme et de décider si vous devez rester parmi nous. Allez, mon enfant.

— Alors, ma mère, je peux espérer d’être bientôt novice ? demanda Jeanne.

— Pourquoi m’interrogez-vous ? répliqua la prieure durement. Vous aspirez à la perfection, et vous ne savez même pas réprimer les impatiences de votre curiosité. Offrez à Dieu l’attente qu’on vous impose, et remettez-vous-en à la décision de nos mères que je dois consulter.

Jeanne s’agenouilla contrite, baisa le plancher, et, se relevant silencieuse, elle s’éloigna. Nicolette la regarda sortir sans rien ajouter. Dans ses yeux où depuis longtemps semblait tarie la source des larmes, des larmes lentement montaient qu’elle ne voulait pas laisser voir. Se parlant à elle-même, elle murmura :

— C’est moi à vingt ans. Il me semble que je me revois vivre telle que j’étais alors. Puisse la vocation de cette enfant être aussi sincère que la mienne, Seigneur ! Daignez lui épargner les douleurs que vous m’avez prodiguées.

Elle fit le signe de la croix, et courbant la tête sur sa table de travail, elle reprit sa tâche interrompue.

La sœur Thérèse de Jésus avait alors quarante-cinq ans. Si la plupart des femmes soucieuses de conserver leur beauté semblent jeunes encore à cet âge, halte au seuil de la vieillesse et préparation au temps désenchanté qui verra les hommes se détacher d’elles, la prieure des Carmélites, elle, ne possédait plus ni la jeunesse, ni même les apparences de la jeunesse. Des rides plissaient son front qu’écrasait le lourd fardeau des soucis. Sous ses yeux, les larmes avaient tracé un sillon violacé. L’insomnie des nuits fiévreuses, l’altération de la santé, les luttes douloureuses soutenues par l’âme toujours debout contre les tentations de la chair, se trahissaient sur les joues creusées et osseuses. Tout le corps s’inclinait dans une attitude d’accablante fatigue, dans une habitude d’énervantes privations.

Personne n’eût reconnu sur ce pâle visage et ces traits amaigris, dans ce triste regard et sous ces cheveux grisonnants, la jeune fille passionnée et ardente dont le charme troublant avait un jour, vingt-cinq ans avant, séduit Frédéric de Varimpré. La vie religieuse avec ses austérités et ses mortifications, aboutissant toutes à un éternel renoncement des joies humaines, produit ces effets. Elle éteint sur la face de ceux qui l’embrassent les belles flammes de la jeunesse. Elle les éteint dans le regard qu’elle refroidit, et les concentre dans le cœur où elles ne brûlent plus que pour Dieu. Lui seul en connaît l’intensité, révélée dans les élans de la prière. L’homme peut croire qu’elles sont étouffées, et ces saintes âmes devenues, rayon de foi dans un bloc d’égoïsme, indifférentes à ce qui n’est pas leur salut. Il se trompe ; il ne sait pas quelle tendresse pour l’humanité souffrante vibre dans ces cœurs extasiés. Il y a là des trésors d’infinie bonté qui n’ont d’autre manifestation que la prière, se répandant, comme un parfum, quand la religieuse prosternée devant l’autel implore le ciel pour les pécheurs, et dans des privations incessamment renouvelées, volontairement acceptées, expie leurs fautes, aussi repentante que si elle les avait commises. Folie, dit le monde en raillant. Soit, mais folie qui même en ses excès mérite le respect autant que la pitié, puisqu’elle fait des martyrs.

Il semble que Nicolette, après avoir si passionnément et si longtemps souhaité ces austères douceurs, aurait dû être heureuse dans la plénitude de son rêve réalisé, et posséder la paix de l’âme, l’unique bien qu’elle lui eût demandé. Mais cette paix lui manquait. Ce n’étaient pas seulement les duretés monastiques qui l’avaient réduite à cet état où elle n’apparaissait que comme une ombre de ce qu’elle avait été jadis, c’était ce défaut de paix intérieure. Quand l’âme ne traîne derrière soi ni regrets ni remords, le corps, après maintes défaillances, se redresse, se durcit, s’assouplit aux souffrances ; il les endure sans en être éprouvé. Mais si les cheveux de Nicolette avaient blanchi, si la source de ses larmes s’était épuisée, si son regard n’exprimait plus que la tristesse, c’est que partout la suivait le cortége de ses amers souvenirs, ces souvenirs dont elle ne pouvait se délivrer.

Partout, dans la chapelle, sur son grabat, sur la dalle froide du cloître ou sur la terre nue du cimetière, et même quand, agenouillée dans sa cellule, elle meurtrissait ses reins en les frappant d’une lanière de cuir, partout elle le retrouvait, ce long cortége des souvenirs implacables. Elle se revoyait dans sa maison, d’abord heureuse, et heureuse par l’amour, puis se refusant à la tendresse de son mari et l’obligeant à fuir pour toujours. Elle se rappelait le terrible prêtre dont elle avait subi l’influence fatale. Il était mort depuis longtemps, sans que le bonheur détruit par lui fût ressuscité. Elle se rappelait l’inoubliable soirée témoin de son infortune, la lettre de Frédéric lui apprenant qu’il partait et disparaissait à jamais, emmenant son fils et Irène. Oh ! le malheureux ! De cet oubli de tous ses devoirs, de l’enlèvement qui arrachait un enfant à sa mère, du rapt qui faisait de l’époux longtemps fidèle un époux adultère et incestueux, il ne pouvait être excusé. Mais, en lui rendant son foyer odieux, en lui fermant ses bras, en le rejetant dans ceux d’Irène, n’avait-elle pas été aussi coupable que lui ?

Tel est le remords qu’elle portait. Pendant dix ans, déchirée par sa douleur maternelle, pleurant son fils perdu, elle s’était efforcée d’oublier. L’oubli n’avait pas répondu à son appel. Toujours saignante, la plaie de son cœur, sans qu’un espoir trompé sans cesse et une prière non interrompue eussent pu la cicatriser. Elle avait rempli des clameurs de son désespoir son foyer désert, invoqué la justice des hommes, cherché son fils de tous côtés. Vains efforts, tentatives inutiles. L’enfant n’était pas revenu. Puis, un jour, elle avait appris le décès de son mari, mort au Brésil, laissant orphelin le cher petit et Irène sans appui. Elle s’était empressée de jeter sur leurs traces un homme investi de sa confiance. Mais quand cet homme arrivait au Brésil, Irène et l’enfant avaient déjà disparu. Alors, devenue veuve, Nicolette obtenait la faveur longtemps sollicitée d’entrer au Carmel. Elle y était depuis, deux fois élue prieure par ses sœurs, parmi lesquelles elle reprendrait modestement sa place, à l’expiration de son pouvoir triennal renouvelé.

Mais vainement elle cherchait à oublier le passé. Il revenait sans cesse à sa mémoire, lui ramenant l’image de son fils, enfant quand on l’avait arraché à ses bras, homme maintenant s’il vivait encore. Oh ! ce doute, quelle douleur il engendrait dans cette âme qui aurait voulu ne songer qu’à Dieu ! Vivait-il, l’être adoré, fruit de ses entrailles ? S’il vivait, pourquoi ne venait-il pas retrouver sa mère ? Ne la connaissait-il pas ? Peut-être luttait-il contre la misère ! Peut-être, du fond de l’abîme où il se débattait, implorait-il le secours maternel ! Que n’entendait-elle sa voix ! Avec quelle ardeur elle aurait volé à son aide, la main tendue, les bras ouverts ! Peut-être était-il mort ! Mais alors, goûtait-il dans le sein de Dieu la joie des élus ? Toujours elle pensait à lui ; elle pensait à Irène, dont elle ignorait aussi le sort, dont elle déplorait le crime, en suppliant le ciel de pardonner.

Le souvenir de Frédéric pesait d’un poids non moins lourd sur sa conscience. En rendant l’âme, avait-il eu le temps de se repentir ? La main d’un prêtre s’était-elle étendue sur lui pour l’absoudre ? Jouissait-il de l’infinie miséricorde ? Questions cruelles, toujours menaçantes, jamais satisfaites ! Elles infligeaient à Nicolette une horrible torture, troublaient son repos, la poursuivaient jusque dans les pieux exercices de son état, répandaient sur ses jours l’amer poison du remords, sa conscience lui rappelant à toute heure et partout qu’elle avait une large part dans la responsabilité des catastrophes accomplies ou redoutées, et qu’elle aurait à en répondre au divin tribunal.