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La Carmélite

Chapter 17: IV
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About This Book

Le récit suit Nicolette, une jeune orpheline qui fréquente un couvent carmélite installé sur un rocher au bord du Rhône alors qu’elle cherche à discerner sa vocation religieuse. L’ouvrage décrit avec soin l’architecture et les paysages environnants, et rapporte ses entretiens avec la prieure et son directeur spirituel, qui mettent au jour ses hésitations entre la vie cloîtrée et un engagement auprès des malades et des pauvres. La progression narrative examine ses conflits intérieurs, ses liens familiaux qui la rendent libre de choisir, et la décision mûrie, lente et empreinte de prière, d’entrer au Carmel.

IV

En attendant que sa mère fût autorisée à changer de résidence, Adrien, après un court séjour à Beaucaire, l’avait précédée à Paris. Depuis trois mois, il y était installé. C’est là que désormais il voulait vivre. Riche, grâce à la sollicitude maternelle, indépendant, libre d’obéir à ses goûts, il pouvait croire qu’après les longs jours de détresse, il entrait enfin dans l’ère des jours heureux. Résolu à ne pas demeurer oisif, il songeait à embrasser la carrière du barreau, avec l’espoir que la profession d’avocat, en même temps qu’elle donnerait à son nom la notoriété et remplirait ses loisirs, le rapprocherait des milieux intelligents vers lesquels l’entraînaient les tendances de son esprit.

L’exécution de ce projet nécessitait des études incessantes. Ayant vécu longtemps loin de France, il ne savait rien, quoique instruit, de ce qu’il devait savoir. Il s’était logé dans le voisinage de l’École de droit, avait pris ses inscriptions et suivait les cours avec assiduité. Il fréquentait aussi la Sorbonne, courait les bibliothèques, se tenait au courant du mouvement intellectuel de son temps et donnait à ses ambitions, sous ces diverses formes, l’aliment que, longtemps contenues, elles réclamaient maintenant.

Il la trouvait charmante, cette existence d’étudiant. Il en acceptait les obligations avec courage et en écartait les désordres. Elle le mettait en commerce constant avec des hommes jeunes et studieux comme lui. Il lui devait des jouissances exquises. Quand à la fin de ses laborieuses journées, il rentrait dans son appartement où l’attendait le bien-être d’un intérieur élégant et confortable, et dans le recueillement prolongeait l’étude jusqu’à une heure avancée de la soirée, il estimait que la destinée le dédommageait amplement des maux passés. Il regardait avec confiance l’avenir, un avenir embelli par l’espoir que caressait sa jeunesse.

C’était une âme fière et tendre, que l’épreuve avait fortement trempée, à qui manquait seulement l’expérience des hommes et de leurs passions. Il croyait à la vertu, au désintéressement, à l’amitié, à l’amour. Son regard énergique et doux, l’étreinte loyale de sa main, révélaient sa droiture. La fraîcheur de son cœur se manifestait dans la spontanéité avec laquelle il applaudissait à tout noble sentiment exprimé devant lui. Dupe de sa crédulité, il pouvait se laisser pousser à une imprudence, jamais à une bassesse.

Parmi les jeunes gens qu’il rencontrait sur les bancs de l’école, on l’aima dès qu’on le connut. Outre l’aménité de son caractère, il avait pour lui son long séjour à l’étranger, sa connaissance de plusieurs langues, son application au travail, et surtout cette fortune dont il ne faisait pas étalage, encore qu’elle lui permît de rendre à ses camarades de fréquents services. C’était là son prestige à leurs yeux, la cause de la considération dont ils l’entouraient. Ce jeune homme grave, de mœurs presque austères, qui parlait rarement de lui, de son passé, de sa famille, et laissait deviner combien il était digne du bonheur dont il semblait jouir, leur en imposait. Il respectait les opinions des autres, mais il exigeait qu’on respectât les siennes. Il est vrai qu’il les exprimait rarement, comme si elles n’eussent pas encore été formées. Il écoutait plus qu’il ne parlait, moins soucieux de convaincre que de s’instruire.

Sur deux sujets surtout, il ne s’expliquait jamais : les croyances religieuses et l’amour. On le plaisantait quelquefois à ce propos. Mais la raillerie n’avait pas prise sur lui. Il répondait avec simplicité :

— Je ne peux discuter de ce que j’ignore.

Sincère était cette réponse. Élevé par un père qui attribuait ses malheurs domestiques à l’excès des convictions religieuses de sa femme, Adrien éprouvait une invincible défiance pour toute manifestation de foi, entachée d’exagération.

C’est une ardeur déréglée qui lui avait pris sa mère, l’avait privé de ses soins, dépossédé de son amour, et même encore pour toujours la tenait séparée de lui. Il ne pouvait secouer ce souvenir, et c’est surtout quand un débat sur ces graves sujets s’engageait devant lui qu’il en était écrasé.

Il voulait croire en Dieu cependant ; mais il doutait que ce Dieu ait institué une Église pour perpétuer son culte, l’ait investie de ses pouvoirs et recoure à elle pour dicter ses lois aux hommes. Il doutait qu’elle ait reçu de lui le privilége de le représenter sur la terre, et qu’une religion, quelle qu’elle soit, ait le droit de faire remonter son origine à l’intervention personnelle du Créateur des âmes et des choses. Ramenant sans cesse ce doute au regard de sa propre vie, il se demandait si les maux dont il avait tant souffert étaient le témoignage de la volonté divine. Il se demandait si cette volonté pouvait se targuer de sagesse, lorsqu’elle troublait l’esprit et le cœur d’une femme jusqu’à lui faire oublier, dans un accès de ferveur extatique, ce qu’elle devait à son mari et à son fils, jusqu’à la jeter dans un cloître, sous l’empire de devoirs imaginaires, quand sa place était dans le monde, où d’autres devoirs, non moins sacrés, sollicitaient sa conscience. Il ne niait rien, mais n’osait rien affirmer. Sa pensée poursuivie par ces problèmes les fuyait comme un péril. Elle en avait peur.

Quant à l’amour, il n’en voulait pas parler, parce qu’il n’en connaissait que le nom. Jusqu’à ce moment, austère était restée sa vie, intacte sa chasteté. De la femme et de la passion qu’elle allume dans les jeunes cœurs, il ignorait tout, sauf cette théorie imparfaite dont la science s’acquiert dans les livres ou dans les exemples d’autrui. En butte à d’amers chagrins, pauvre, seul, intimidé par sa misère, il n’avait jamais vu un regard de femme arrêté sur lui. Aucun souvenir troublant ne ternissait la candeur virginale de son âme.

La seule émotion de ce genre qu’il se rappelât était d’une époque récente. Elle datait du jour où, attendant sa mère dans la cour du couvent des Carmélites, avait passé devant ses yeux ravis une novice, d’abord resplendissante sous ses vêtements de mariée, puis touchante comme une victime, dans son habit de nonne et le front dépouillé. C’était là sa première extase amoureuse, dissipée ensuite sous les baisers de sa mère. Son cœur n’en gardait plus rien qu’un souvenir affaibli, une image à demi effacée, dont le temps emportait d’heure en heure un contour.

C’est dans cet état qu’il était arrivé à Paris. Depuis, sa fierté naturelle, les préoccupations d’une vie laborieuse l’avaient éloigné des aventures faciles et vulgaires de la vie d’étudiant. Quoiqu’il fût entré en relation avec divers membres de sa famille et qu’il eût reçu d’eux un aimable accueil, il sortait peu, vivait retiré, dans l’attente de sa mère, dont les lettres toutes imprégnées de sollicitude inquiète et de conseils annonçaient la prochaine arrivée. Les femmes qu’il rencontrait dans son quartier, éhontées et provocantes, les récits des bonnes fortunes de ses camarades, les excitations que partout il trouvait, sous des formes diverses, répondaient trop peu à l’idéal qu’il s’était fait de l’amour pour livrer son cœur aux entraînements irrésistibles ou communiquer à ses sens autre chose qu’un trouble de surface et tout passager. Ces tentations glissaient sur lui, et jusqu’à cette heure, la passion l’avait épargné.

Mais si le passé le laissait paisible, il n’en était pas de même de l’avenir. Le souci de l’éternel féminin le poursuivait. Il avait soif d’aimer et d’être aimé. Bien que l’amour l’épouvantât, il brûlait d’en connaître la douceur. Dans son cœur s’allumaient d’inextinguibles flammes pour des héroïnes imaginaires du milieu desquelles il espérait voir surgir celle qui prendrait sa vie. Il voulait n’aimer qu’une seule fois, donner à l’élue toute son âme, lui consacrer toute sa passion. Il sentait en soi des ardeurs inépuisables. C’était comme une source qui toujours coulerait et jamais ne serait tarie. Ce besoin de combler le vide de sa jeunesse incessamment se renouvelait, durant ses soirées solitaires et dans le calme de ses nuits. A son réveil, il le retrouvait inapaisé. Alors, il rêvait d’une aventure qui lui révélerait enfin, en la lui livrant, la créature qui devait l’initier à l’amour.

Ces sensations vives et chaudes étaient son secret. Il les dissimulait à ses amis. Il ne les avait confiées qu’à l’un d’eux. Celui-là se nommait Jacques Roudier. Tête fine et brune sur un corps robuste, œil noir, où se lisait la ruse, langue acérée, Roudier roulait, sans y rien faire de sérieux, à travers le Quartier Latin. Emprisonné dans sa paresse, il préparait depuis plusieurs années un examen qu’il ne passait jamais, servait de guide aux nouveaux arrivés, vivait à leurs dépens, portait assez fièrement une existence sans dignité, de gré ou de force se faisait accepter de ceux même qui l’estimaient peu, grâce à un esprit de bon aloi, toujours en éveil, grâce à la serviabilité dont il faisait preuve envers quiconque était jugé par lui comme capable de prendre à sa charge une part, grande ou petite, de sa vie aux besoins de laquelle il s’était déshabitué de suffire.

Comment ce joyeux garçon, bruyant et gouailleur, gagna-t-il la confiance du mélancolique Adrien et devint-il son ami ? Il serait difficile de l’expliquer, si l’on ne savait combien les contrastes s’attirent, et surtout combien sont trompeuses les illusions de l’inexpérience. Ils s’étaient rencontrés pour la première fois dans un restaurant ; ils se retrouvèrent un soir d’hiver, coude à coude, à la bibliothèque Sainte-Geneviève. Adrien était venu là pour consulter un ouvrage qu’il ne possédait pas chez lui, Jacques Roudier pour chercher un abri contre le froid. Ils échangèrent quelques mots et sortirent ensemble pour revenir chez eux. Ils habitaient la même rue.

Cette première rencontre en entraîna d’autres. Roudier avait deviné dans Adrien un étudiant riche, proie séduisante et facile pour ses dents longues et son estomac exaspéré par les longues privations. Adrien se laissa prendre à la popularité dont jouissait dans le quartier des écoles ce bohème que tout le monde connaissait, qui connaissait tout le monde et parlait de tout avec esprit. Il se laissa prendre à sa familiarité et surtout au tableau que l’autre lui retraça des prétendus malheurs de sa famille et de sa misère. Il crut faire œuvre pie en l’invitant à sa table. Il lui ouvrit même sa bourse, où Roudier puisa avec l’avidité d’un homme à qui une telle aubaine n’était point familière, exprimant sa reconnaissance en un langage qui lui conquit le cœur d’Adrien.

Leur intimité s’accentua. Moins de trois semaines après le début de leurs relations, Roudier était devenu le commensal et le confident de ce jeune enthousiaste, qui saluait en lui son premier ami. C’est alors qu’il entreprit de lui faire connaître Paris, ingénieux moyen de se rendre utile et de ne plus se séparer. Il le conduisit dans les théâtres, dans les concerts, au bois de Boulogne. Adrien était enchanté de ce compagnon, qui flattait ses goûts, prévenait ses désirs et, tout en lui donnant des conseils, feignait de partager ses opinions. Il s’accoutuma à lui. La communauté de leur vie provoqua de sa part des confidences. Il ne cacha ni ses ambitions, ni ses caprices, ni l’état de son cœur. Roudier connut ainsi son histoire et fut initié à des secrets qui, jusqu’à ce moment, n’avaient été livrés à personne.

Il commença par railler l’innocence de son ami. Durant plusieurs jours, il ne l’entretint pas d’autre chose.

— A ton âge, ne pas connaître l’amour ! lui disait-il ; c’est à n’y pas croire. Si, comme toi, j’étais allé au Brésil et aux États-Unis, si j’avais navigué sur les deux Océans, parcouru les savanes, visité des tribus indiennes, je posséderais, en matière de femmes, la science infuse. Qu’as-tu donc fait, malheureux, pendant les années de ta belle jeunesse ?

— J’ai souffert et j’ai pleuré, répondait Adrien.

— Et tu oubliais que l’amour console !

— J’étais trop jeune pour me marier.

— Est-il donc nécessaire de se marier pour aimer ?

— Je n’aurai jamais de maîtresse. La femme que j’aimerai sera ma femme.

Roudier bondissait, la raillerie sur les lèvres :

— Même si c’est une aventurière ?

— Je n’aimerai qu’une créature digne de moi.

— Qu’en sais-tu ? Si, l’ayant crue digne de toi, tu découvres que tu t’es trompé, seras-tu maître de cesser de l’aimer ? Tente donc plusieurs épreuves avant de t’engager pour toujours. Fais l’apprentissage de l’amour, et si tu ne veux pâtir toute ta vie, n’arrive au mariage qu’avec l’expérience de la femme.

Ce langage indignait Adrien, lui arrachait des protestations. Mais la spirituelle humeur de Roudier le désarmait. Et puis, à travers ces railleries, il devinait des conseils dictés par une expérience tirée de la réalité des choses, sinon d’une morale rigoureuse. Peu à peu son esprit entrevoyait la possibilité d’une liaison qui lui révélerait ce qu’il ignorait, sans l’engager pour toute sa vie. Ce n’était pas encore une résolution prise, mais le « pourquoi pas ? » qui prélude aux capitulations de conscience. La fougue de sa jeunesse, longtemps comprimée, commençait à puiser des excitations dans ces entretiens fréquemment recommencés et aboutissant toujours à la même conclusion, dans les milieux où il vivait, dans les exemples qu’il y rencontrait. Cependant il résistait encore. Lorsque Roudier, s’essayant à le soumettre à son influence, voulait l’entraîner aux sources empoisonnées où lui-même s’était abreuvé, en y laissant la pureté et la fraîcheur de son cœur, Adrien se dérobait, toujours dominé par l’effroi d’une chute vulgaire, qui ne pourrait trouver son excuse dans un excès de passion ou dans la sincérité d’un grand sentiment.

— Eh bien, soit, lui disait Roudier en riant, il est entendu que tu ne veux pas recevoir une maîtresse de ma main. Je n’insiste plus. Mais cherches-en une alors, dans le monde où tu vas. Cherche, trouve. Tu dois trouver, que diable ! Il le faut. L’homme n’est pas fait pour vivre seul.

Adrien souriait tristement et soupirait sans répondre.

Il fréquentait de loin en loin des parents de sa mère, avec qui, pour lui obéir, il entretenait des relations régulières, des amis de la famille de Varimpré chez lesquels l’attendait toujours un accueil affectueux. Mais jusqu’à ce moment, charmé par la tranquille uniformité d’une vie dégagée des préoccupations matérielles, il fuyait les occasions d’en troubler le cours, quoique ces occasions fussent fréquentes. Aux dîners et aux bals auxquels on l’invitait, il préférait l’intimité des longues heures passées chez lui, les pieds sur les chenets, tantôt seul, un livre à la main, tantôt en compagnie de Jacques Roudier, ou encore une soirée à l’Opéra, à la Comédie française, son ami à ses côtés, les rentrées tardives succédant à la représentation et embellies par les impressions échangées durant le trajet, quand vibrait encore dans son esprit l’enthousiasme provoqué par ce qu’il venait d’entendre.

Il aurait voulu ne rien changer à cette manière de vivre. Mais lorsque l’hiver fut venu, il lui devint impossible de se dérober aux invitations qu’il recevait. Il dut se montrer dans quelques salons. Partout, le nom qu’il portait, sa distinction, sa tenue réservée, le faisaient bienvenir. La pâleur répandue sur ses traits, la tristesse qui caractérisait sa physionomie, ajoutaient au charme de sa personne. Les jeunes filles regardaient à la dérobée ce jeune homme silencieux, à l’air timide et doux, que semblait poursuivre une incurable mélancolie. Les mères lui souriaient, séduites par ce qu’elles savaient de sa conduite et de sa fortune. Son histoire était connue ; elle faisait de lui presque un héros de roman ; elle augmentait l’intérêt qu’il inspirait à première vue.

Malgré tout, cependant, le monde à ses yeux restait sans attraits. Les blanches épaules, les yeux profonds, le sourire des lèvres vermeilles, les boucles des chevelures soyeuses, les bras aux pures formes, tous ces trésors des jeunesses en fleur et des beautés épanouies, le laissaient insensible. C’était à croire que son cœur demeurerait éternellement rebelle à l’amour.