WeRead Powered by ReaderPub
La Carmélite cover

La Carmélite

Chapter 18: V
Open in WeRead

About This Book

Le récit suit Nicolette, une jeune orpheline qui fréquente un couvent carmélite installé sur un rocher au bord du Rhône alors qu’elle cherche à discerner sa vocation religieuse. L’ouvrage décrit avec soin l’architecture et les paysages environnants, et rapporte ses entretiens avec la prieure et son directeur spirituel, qui mettent au jour ses hésitations entre la vie cloîtrée et un engagement auprès des malades et des pauvres. La progression narrative examine ses conflits intérieurs, ses liens familiaux qui la rendent libre de choisir, et la décision mûrie, lente et empreinte de prière, d’entrer au Carmel.

V

— Veuillez vous mettre au piano, mademoiselle Malestra. Ces jeunes filles désirent danser.

La personne interpellée ainsi par la maîtresse de la maison se leva du milieu d’un groupe de vieilles femmes, où depuis le commencement de la soirée elle se tenait silencieuse, comme quelqu’un dont on paye les services et qui attend un ordre. Adrien, debout, parmi les hommes, dans l’embrasure d’une porte, la vit traverser le salon, grave et fière, la lèvre dédaigneuse, plissée dans un sourire contraint, une étrange expression de froideur dans ses yeux bleus, dont la blancheur laiteuse de son teint de rousse et les tons fauves de ses cheveux semblaient éteindre l’éclat.

Mademoiselle Laure Malestra était jeune et belle. Mais sa jeunesse et sa beauté ne saisissaient pas au premier abord. Il fallait presque un effort pour les découvrir, tant il y avait de tristesse répandue sur les traits, comme un voile. La grâce du corps se perdait dans une robe montante en soie noire, sans ornements et dépourvue d’élégance. Un fichu en dentelles, dont les extrémités se nouaient à la taille, derrière le dos, cachait les pures lignes du buste. Assombrie par le voisinage des toilettes claires et brillantes qui l’entouraient, celle-ci trahissait une âpre misère, la bourse souvent vide, la petite chambre sous les toits, la poursuite acharnée après l’argent, les longues courses dans les rues boueuses pour donner quelques rares leçons, les soirées sans feu, peut-être même les jours sans pain.

Elle révélait encore d’autres souffrances, cette pauvre robe usée : les révoltes sourdes contre le destin, les larmes des nuits sans sommeil, les basses jalousies se déchaînant dans une âme aigrie, l’obsession des rêves tentateurs, vainement écartés, les chutes accidentelles dans le vice, l’effort désespéré pour remonter vers la lumière, le scepticisme, fruit des cruelles désillusions, s’implantant dans le cœur découragé.

Adrien devina ces choses tout à coup en regardant mademoiselle Malestra retirer ses gants et s’asseoir au piano. Une compassion subite s’empara de lui. Sans l’avoir voulu, il se sentit intéressé au sort de cette jeune fille, dont nul parmi les invités ne s’occupait, et qui semblait ne connaître aucun d’eux. Sans quitter sa place, il fixait les yeux sur elle, détaillait ses traits, les idéalisait au gré de son imagination qui les transfigurait, en les lui montrant, tels qu’ils avaient été jadis et pourraient l’être encore, embellis par le bonheur.

Après un court prélude, mademoiselle Malestra venait d’attaquer une valse. A la fougue de son jeu, à la sûreté de sa main, à l’habileté avec laquelle elle traduisait la pensée du compositeur, Adrien reconnut vite une musicienne consommée.

Il écoutait ravi.

— Vous ne dansez pas, monsieur de Varimpré ? lui dit la maîtresse de la maison, en le rejoignant à travers les couples des valseurs entraînés.

— Non, madame ; j’aime mieux écouter la musique. Elle a beaucoup de talent, votre instrumentiste.

— Mademoiselle Laure Malestra ! Je crois bien. Si vous pouvez lui trouver des élèves, vous ferez une bonne action. Bien intéressante, cette pauvre fille, et pas heureuse. Son père, petit commerçant, a fait faillite voici quelques années, et s’est suicidé. Elle avait déjà perdu sa mère. Orpheline et sans un sou, elle dut chercher à gagner sa vie en donnant des leçons de piano. Le malheur a voulu qu’elle se soit laissé séduire par un homme qui lui avait promis le mariage et l’a ensuite abandonnée. Son aventure a eu du retentissement. Beaucoup de mères qui lui avaient confié l’éducation musicale de leurs filles, ont cessé de la recevoir. Avec ses élèves, elle a perdu le prestige que lui donnaient ses infortunes et son courage. Elle lutte pour le reconquérir ; mais douloureuse est cette lutte. Laure méritait mieux, et quant à moi, je la défends et la défendrai, quoi qu’on en dise. A tout péché miséricorde, n’est-ce pas, monsieur ?

Ce récit était fait presque gaiement, par une bouche souriante, d’un accent d’indifférence. Adrien en eut le cœur serré. Tout ému, il se rapprocha de mademoiselle Malestra lentement, en se glissant le long des murs, et se trouva assis presque à côté d’elle, derrière le piano. D’abord elle ne remarqua pas sa présence. Ce fut seulement quand, la valse finie, elle cessa de jouer, que s’étant retournée, elle aperçut ce jeune homme qui l’enveloppait d’un regard sympathique. Elle était femme et devina sur-le-champ tout ce qu’elle lui inspirait. Une rougeur légère monta à ses joues. Ses doigts tremblants volèrent sur le clavier, plaquant des accords, comme si elle eût voulu dissimuler son embarras.

— Avec le talent que vous possédez, mademoiselle, comment vous abaissez-vous au rôle où vous voilà ?

A cette question faite par Adrien d’une voix qu’étranglait l’émotion, elle répondit simplement, sans paraître choquée :

— Je suis pauvre, monsieur, et il faut vivre.

— N’avez-vous donc trouvé personne qui vous vînt en aide ?

— Je ne demande rien que le prix de mes leçons. Mais il n’est pas aisé de trouver des élèves.

— Je m’efforcerai de vous en trouver, moi, répondit Adrien en parlant doucement, et très-vite. Jusque-là, si vous estimez que je peux vous servir, disposez de moi.

Vivement, elle se retourna étonnée et reprit :

— Vous ne me connaissez pas, monsieur.

— Je vous demande pardon, mademoiselle ; vos malheurs me sont connus.

— On vous les a racontés ! tous ?

— Tous, oui, mademoiselle. Elle baissa la tête, mais sans pouvoir dissimuler deux larmes qui roulaient sur ses joues. Il continua : Je vous plains et voudrais contribuer à réparer l’injustice du destin qui pèse sur vous.

Ce fut dit avec tant de spontanéité, d’un accent si sincère, que Laure subitement s’apaisa. Son visage exprima la reconnaissance dans un sourire attristé, et elle dit :

— Merci, monsieur ; on ne m’avait jamais parlé ainsi.

De l’autre côté du piano, passait un domestique portant un plateau chargé de rafraîchissements ; Adrien se levant, l’arrêta au passage, prit sur le plateau un verre et l’offrit à Laure Malestra. Elle but et lui rendit le verre. De nouveau, il allait s’asseoir ; elle l’en empêcha.

— Je suis sensible à vos attentions, monsieur, dit-elle. Mais je vous supplie de vous éloigner. Si vous restiez plus longtemps près de moi, on jaserait, et j’ai tant besoin de reconquérir ici le respect de tous…

— Ne pourrai-je donc vous revoir ? demanda-t-il anxieux, oui, vous revoir, et continuer avec vous cet entretien ?

— A la fin de la soirée, attendez-moi en bas, répondit-elle sur le même ton ; si vous ne craignez pas de vous détourner de votre route, vous pourrez me ramener jusqu’à ma porte.

Il la quitta, tandis que bruyamment elle jouait les premières mesures d’un quadrille. S’il avait possédé une expérience des femmes égale à l’ardeur de son imagination, il eût été surpris de la facilité avec laquelle mademoiselle Malestra lui accordait un rendez-vous. Mais loin de le choquer, cette facilité lui semblait un témoignage de confiance. Il nageait dans le bleu, brusquement saisi par la séduction de cette étrange fille. Pour la première fois, il subissait l’entraînante émotion d’un désir. Un voluptueux frisson se répandait par tous ses sens. C’était une révélation soudaine de la femme, l’attente fiévreuse des joies qu’elle donne, l’irritant plaisir qui naît de l’incertitude d’être aimé, un espoir confus, comprimé par un doute. De loin, il la regardait avec ivresse ; il cherchait à rencontrer ses yeux ; il tressaillait lorsque, provoqué par son attention persistante, un sourire s’arrêtait sur lui, pénétrant sa chair, fouillant son cœur, où s’allumait l’amour.

Que ne pouvait-il être initié aux calculs que dissimulait ce sourire ! Que ne pouvait-il surprendre les visées de cette âme à laquelle le vice avait imprimé sa flétrissure indélébile ! Il aurait compris qu’il allait être dupe de sa naïveté. Il tombait dans la vie de Laure Malestra, en une de ces heures de découragement et d’immense lassitude qui désarment les vertus fragiles. Accablée par son malheur et révoltée contre le sort, prête à tout pour sortir de sa détresse et secouer sa misère, Laure saluait en lui le libérateur. Elle se savait belle, et de sa beauté voulait faire l’instrument de sa délivrance. Elle n’en était plus à chercher un mari ; sa première chute l’avait déclassée, elle ne l’ignorait pas. Mais elle souhaitait un amant qui la déchargerait de ce lourd fardeau de privations matérielles qu’elle traînait après soi. Jeune ou vieux, aimé ou non, qu’importait, pourvu qu’il fût riche ?

Sous les candides accents d’Adrien de Varimpré, elle avait cru comprendre qu’il possédait la fortune. C’était une proie qui s’offrait à elle et qu’il ne fallait pas laisser échapper. Désireuse d’être renseignée, elle fit trêve à la froideur qu’elle apportait dans les salons où l’appelait son humble emploi. Elle devint prévenante pour se rendre aimable et provoquer la sympathie. Elle manifesta de l’entrain, de la bonne volonté, obligea les danseurs à se rapprocher d’elle pour la remercier. Vaguement, à demi-mot, avec beaucoup d’habileté, elle interrogea les uns et les autres. A la fin de la soirée, elle connaissait l’histoire d’Adrien et se confirmait dans la résolution, puisqu’il s’offrait à elle, de le prendre.

Pendant qu’elle se livrait à ces calculs d’où naissaient des espérances par lesquelles était embellie et parée sa beauté, Adrien buvait le charme qui se dégageait d’elle. L’or jaune de sa chevelure, l’intelligence rayonnant au front, le dessin des traits, la finesse du profil, la blancheur de la peau, les pures lignes du corsage, le modelé des bras, deviné sous les plis disgracieux de la pauvre robe, entraient dans ses yeux. Il en restait ébloui. L’espoir de s’approprier ces trésors troublait sa raison.

Quand, vers une heure de la nuit, la fête commença à prendre fin, il fit un signe à mademoiselle Malestra pour lui rappeler ce qui était convenu entre eux, et s’esquiva sans bruit. En bas, dans la rue Taitbout, il arrêta une voiture, la fit ranger au ras du trottoir, puis se promena devant la porte, regardant sortir les invités. Son attente dura peu. Au bout de vingt minutes, sous la voûte illuminée, il vit apparaître mademoiselle Malestra, la tête encapuchonnée, un châle noir sur les épaules. Il se montra, en désignant la voiture. — Elle y monta précipitamment. Il s’assit à côté d’elle, en lui demandant où il fallait la conduire. Elle désigna la rue des Saints-Pères.

— Cela se trouve bien, dit-il ; c’est sur mon chemin.

La voiture se mit en route. Laure restait silencieuse, et lui, tout saisi, cherchait en vain des mots qui ne venaient pas. Laure parla la première.

— Je crains d’avoir été imprudente en vous engageant à me ramener, dit-elle. Cela va vous donner une mauvaise opinion de moi.

— Une mauvaise opinion de vous, quand je suis si heureux ! s’écria-t-il.

— Heureux ! Est-ce donc un si grand bonheur de ramener au milieu de la nuit une pauvre fille ?

— Oui, c’est un grand bonheur, quand on espère provoquer chez cette pauvre fille, comme vous dites, la réciprocité des sentiments qu’elle a inspirés à première vue.

— La première vue peut tromper.

— Je ne me trompe pas. Je vous sens bonne autant que vous êtes belle, et tout mon être s’est jeté vers vous avec trop d’emportement pour que j’aie à redouter de m’être trompé.

— Mais c’est une déclaration, cela, monsieur.

— Interprétez mes paroles comme vous voudrez. Ma bouche ne répète que ce que dit mon cœur. Que n’y pouvez-vous lire, dans ce cœur où vous venez d’entrer tout à coup ! Vous y saisiriez la preuve de la plus ardente amitié.

— Voilà un bien gros mot pour des gens qui se connaissent à peine.

— Il me semble que je vous ai toujours connue, Est-ce votre beauté qui m’attire ? Est-ce la compassion qu’a éveillée en moi le récit de vos malheurs ? Je ne sais… Ce que je sais, c’est que, maintenant et toujours, je voudrais vivre près de vous.

Elle garda le silence ; il osa lui prendre la main ; cette main ne se déroba pas à son étreinte et resta dans la sienne, moite et brûlante, comme si l’émotion provoquée par sa parole fût venue se concentrer là pour se communiquer à lui. Il continua :

— J’ai vingt-quatre ans bientôt, et je n’ai jamais aimé.

— Comment alors pouvez-vous savoir si ce que vous ressentez n’est pas seulement un désir qui se sera vite évanoui ?

— Il ne tient qu’à vous de me mettre à l’épreuve.

— Encore faudrait-il que j’y fusse poussée par un sentiment égal au vôtre.

— Oh ! laissez-moi espérer que vous m’aimerez ! soupira-t-il.

— Je ne peux vous défendre d’espérer. Mais, croyez-moi, monsieur, avant d’aller plus loin, connaissez-moi mieux. Peut-être ne suis-je pas ce que vous supposez. Et puis une cruelle déception m’a aigrie et rendue défiante. J’ai cru à des protestations aussi éloquentes que les vôtres. Elles m’ont emportée dans le plus beau des rêves. Affreux a été le réveil. A quoi bon vous dissimuler mon passé, puisqu’on vous l’a dévoilé ? Ce passé me défend de m’indigner de votre langage et de m’étonner que vous me teniez des propos que vous n’oseriez tenir à une honnête femme. Je ne peux même prétendre que je ne répondrai pas à votre sympathie. Hélas ! je suis si seule, j’ai tant souffert, j’ai tant besoin d’un ami ! Mais permettez qu’avant de vous laisser exercer les droits d’un ami, je m’assure de votre sincérité.

— Je ne vais m’appliquer qu’à vous en convaincre ! s’écria Adrien avec feu.

Quelques instants après, la voiture s’arrêtait à l’extrémité de la rue des Saints-Pères.

— A bientôt, monsieur, dit mademoiselle Malestra à son compagnon en lui tendant la main.

— Me permettez-vous de venir vous voir ? demanda-t-il.

— Pas chez moi, fit-elle ; et plus bas, elle ajouta en soupirant : C’est si misérable là-haut !

— J’hésite à vous prier de venir dans ma maison.

— Pas cela, non plus.

— Où alors ?

— Paris est grand, et dans cette saison, la nuit vient vite. Rien ne nous empêche de nous promener. Demain, vers six heures, je vous attendrai dans l’église de la Madeleine.

Il promit de s’y trouver, et ils se séparèrent. Adrien dormit mal. Mais les plus douces pensées bercèrent son insomnie. Jusqu’au soir, il ne cessa pas de penser à Laure Malestra. Son désir surexcité lui donnait toutes les illusions de l’amour, charmait son attente, et le jetait dans les anxiétés délicieuses qui précèdent un bonheur qu’on croit assuré. Roudier vint le voir, devina à son air qu’un événement grave se préparait, mais ne put deviner son secret, et se retira sans l’avoir pressenti.

A six heures, à la Madeleine, dans une chapelle, Adrien aperçut, assise, les mains croisées sur les genoux, mademoiselle Malestra. Elle se leva, et vint à lui. Ils sortirent ensemble ; elle prit son bras ; ils s’engagèrent dans la rue Royale. Arrivés aux Champs-Élysées, ils montèrent vers l’Arc de triomphe, marchant à grands pas, car la nuit était froide et se prêtait peu aux promenades lentes et sans but. L’entretien recommençait au point où ils l’avaient laissé la veille. Adrien parlait de son amour avec la même fougue ; Laure l’écoutait avec le même sang-froid. Puis elle revint sur son passé, traça à grands traits le tableau de son enfance heureuse, de la ruine et de la mort de son père, de son isolement, de sa détresse. Elle parla de la séduction dont elle avait été victime, voulant, disait-elle, qu’avant de s’abandonner au penchant qui le poussait vers elle, Adrien connût toute la vérité.

En marchant, suspendue à son bras, elle se pressait contre lui. Il pouvait croire que déjà elle était sienne. Tout ce qu’elle disait n’était-il pas comme une préparation à la liaison qu’il rêvait ? Dans l’air glacé du soir, il sentait tout son être embrasé par le flot de ses jeunes désirs déchaînés avec violence dans son corps vierge. L’amour l’enveloppait, et l’espoir du bonheur mouillait ses yeux de pleurs brûlants.

Sans s’en apercevoir, ils étaient arrivés à la grille du bois. Ils rebroussèrent chemin. Tout à coup, Adrien s’arrêta devant les fenêtres éclairées d’un restaurant.

— Voulez-vous me causer un grand plaisir ? demanda-t-il.

— Si cela est en mon pouvoir, j’y consens.

— Dînons ensemble.

— Oui, comme deux amis ?

Ils entrèrent, et bientôt, attablés dans un cabinet, ils continuaient la conversation de tout à l’heure. Seulement, maintenant, ils pouvaient se voir. Dans l’intimité de ce tête-à-tête, pimenté par la chaleur, par l’éclat des lumières, par l’odeur des mets et des vins, les mots prenaient une signification particulière. Les regards se croisaient, les mains s’étreignaient. La beauté de Laure, la veille voilée de tristesse, s’avivait dans la certitude d’un triomphe qui transformait sa vie, dissipait l’inquiétude des lendemains incertains, éveillait toutes ses cupidités de fille vénale à qui jusqu’à ce jour avait manqué l’occasion de donner carrière aux instincts pervers qu’elle dissimulait. Adrien la dévorait des yeux. Par la pensée, il dépouillait des vêtements ce corps jeune et frais, offert à ses caresses craintives, et dont la contemplation passionnément souhaitée devait lui révéler la séduction puissante de la femme, en l’initiant aux mystérieuses voluptés de l’amour.

La fin du repas les trouva dans les bras l’un de l’autre. Mais ce ne fut qu’une étreinte d’une minute. Comme honteuse de sa faiblesse, Laure se leva brusquement et voulut partir. Adrien obéit à regret, chancelant, les narines pleines du parfum des cheveux dans lesquels il avait noyé son visage. Il allait demander une voiture. Laure préféra rentrer à pied. En moins d’une heure, ils eurent regagné le quartier qu’ils habitaient.

Alors, au moment de voir son rêve interrompu, Adrien fit entendre une prière. Pourquoi se séparer quand une passion plus forte qu’eux les rivait l’un à l’autre ? A quoi bon une attente qui désormais serait une torture ? N’était-elle pas convaincue de son amour ? La suprême faveur qu’il sollicitait ne ferait-elle pas de lui l’amant le plus docile et le plus dévoué ?

— Ne vous refusez pas, suppliait-il. Révélez-moi le bonheur que je brûle de connaître. C’est le vôtre que vous assurez en faisant le mien, un droit que vous m’accordez de me charger de votre avenir.

Tout en priant, il entraînait Laure Malestra non chez elle, mais chez lui. La rusée créature se laissait conduire, résistait faiblement, et ne semblait se refuser que pour exciter davantage la passion qu’elle avait allumée.

— Peut-être serez-vous comme les autres, dit-elle enfin, toute tremblante, comme écrasée par les accents qu’elle entendait, et après avoir juré que vous m’aimez, me ferez-vous repentir de ma faiblesse.

— Jamais ! s’écria-t-il transporté.

— Si vous mentez aujourd’hui, si vous oubliez vos promesses, que votre conscience vous le reproche éternellement. Pour moi, je suis vaincue. Votre ardeur m’a touchée, murmura-t-elle en soupirant ; faites de moi ce que vous voudrez ; je vous donne ma vie.