VII
C’était au sortir de table, après le maigre repas que les Carmélites prennent à midi. Elles se répandaient dans le jardin pour s’y livrer à la récréation prescrite par la règle. Vif était le froid de cette journée de décembre, glacé le vent qui montait du Rhône. Mais, dans le ciel bleu, flambait un tiède soleil dont les rayons égayaient les champs dépouillés, vus du haut du rocher, immensité lumineuse, sans verdure et sans fleurs, bornée par la cime neigeuse des Alpes qui tremblait sur l’horizon, ainsi qu’un nuage vaporeux et lointain.
Habituellement, sous cette lumière joyeuse et réconfortante, les religieuses se divertissaient comme des enfants. Les unes couraient par les allées pour réchauffer leurs membres. D’autres battaient du pied, en marchant en mesure, la terre durcie. Les plus âgées se promenaient en devisant des bontés de Dieu, de la beauté du jour, de l’infortune des pauvres, des fleurs flétries, des oiseaux morts de froid, des petits événements d’une vie uniforme et retirée, dégagée des préoccupations extérieures ; exercices et entretiens innocents qui délassaient l’esprit et le corps, tendus par l’austère contemplation des choses éternelles.
Mais ce jour-là les promenades manquaient de gaieté, les conversations d’entrain. Sur les visages émaciés, fouettés par l’air, et dont le sang attiré à la peau colorait la pâleur maladive, se devinait une grande tristesse. C’est que depuis le matin, la communauté était avertie du départ définitif de la mère Thérèse de Jésus. La prieure devait quitter Beaucaire dans la soirée, après avoir transmis ses pouvoirs à la religieuse élue pour lui succéder. Elle était descendue dans le jardin, à cette heure de récréation, pour faire ses adieux à ses sœurs. Elle se trouvait au milieu d’elles et recevait leurs embrassements. Dans tous les yeux montaient des larmes.
Après avoir longtemps vécu sous sa direction spirituelle, les saintes filles qu’elle abandonnait se souvenaient, non de ses rigueurs, justifiées par celles de la règle, mais de ses vertus et de ses exemples. Leurs regrets naissaient de ces souvenirs. Ils se manifestaient avec tant de fraternelle effusion, que la mère Thérèse de Jésus, quoiqu’elle eût provoqué cette séparation afin de se rapprocher de son fils, ne pouvait se défendre d’un douloureux émoi. C’était une famille aussi, et une famille bien-aimée, que cette communauté religieuse de qui elle avait reçu maintes joies et des consolations ineffables. Elle ne pouvait la quitter sans déchirement. Ni ses sœurs ni elle-même n’ignoraient qu’elles ne se reverraient plus sur la terre. Les unes finiraient leurs jours dans ce couvent où s’était écoulée leur vie ; les autres iraient remplir les vides survenus dans d’autres maisons de l’Ordre. Il n’y avait pas lieu de croire qu’elles se retrouveraient un jour. Au ciel seulement, il leur serait permis de se revoir, et c’est au ciel qu’au moment de se séparer, elles se donnaient un suprême rendez-vous. L’espoir de s’y rencontrer tempérait la tristesse des adieux. La mère Thérèse de Jésus essayait de sourire ; chacune tachait de l’imiter, en échangeant avec elle une dernière étreinte et un dernier baiser.
— Dieu nous réunira, murmurait-elle en refoulant ses pleurs, toute bouleversée par ces témoignages d’affection, qui saluaient mélancoliquement son départ.
Entre les religieuses que ce moment solennel réunissait autour d’elle, se trouvait Jeanne Mauroy, en religion sœur Nicette de la Croix. La novice cherchait avec persistance le regard de la mère, la suivait d’un œil anxieux et interrogateur, comme si elle eût attendu une réponse dans un signe. Elle marchait dans son ombre, lui parlait à tout instant, témoignait de ses regrets par des soupirs, et, volontairement, s’imposait à son attention.
— Vous viendrez me rejoindre tout à l’heure, dans la salle capitulaire, dit tout à coup la mère Thérèse de Jésus. J’ai besoin de m’entretenir avec vous.
Sœur Nicette tressaillit ; elle devint très-pâle. L’angoisse révélée par son visage parut se faire plus poignante ; mais, à partir de ce moment, ses yeux éteints sous ses paupières abaissées n’interrogèrent plus. Elle demeura à l’écart des religieuses groupées autour de la prieure. Pourquoi l’importuner des manifestations de sa douleur, puisque tout à l’heure elle allait la voir seule ?
Trop émue pour prolonger cette scène, la mère Thérèse de Jésus peu à peu se dérobait aux embrassements des sœurs. Maintenant elle avait hâte d’en finir. Pendant quelques instants encore, on échangea des souhaits d’avenir, des paroles de paix.
— Ne nous oubliez pas, ma mère !
— Au revoir, ici-bas ou là-haut, mes chères filles.
— Priez pour nous.
Puis, la prieure, exerçant ses pouvoirs pour la dernière fois, fit un geste qui contenait une supplication et un ordre. Les sœurs s’inclinèrent tandis qu’elle quittait le jardin, au moment où la cloche annonçait la fin de la récréation.
Elle s’était rendue dans la salle capitulaire, vide à cette heure du jour. Elle y marchait de long en large, en attendant sœur Nicette. La novice ne tarda pas à venir. Elle avait toujours sur ses traits ce même air de doute anxieux, qui depuis quelques jours y semblait gravé. En la voyant entrer, la prieure interrompit sa promenade. La jeune fille s’approcha et tomba à genoux :
— Relevez-vous, mon enfant, dit la mère avec bonté ; je ne suis plus votre supérieure.
— Vous serez toujours ma mère spirituelle, répondit sœur Nicette en obéissant. C’est vous qui m’avez ouvert le Carmel, ma mère, en me parlant des joies qu’on y trouve. Cela, je ne l’oublierai jamais, alors même qu’on me séparerait de vous.
La fin de la phrase fut couverte par les larmes, larmes émouvantes. Elles trahissaient la détresse de cette âme candide qui dans le cloître avait cherché et trouvé une affection qu’elle était maintenant menacée de perdre. La mère Thérèse de Jésus ne se laissa pas attendrir. D’une voix sévère et froide, elle reprit :
— Dieu nous défend ces violents attachements pour ses créatures. Toutes les religieuses qui vivent ici sont au même degré que moi vos mères et vos sœurs en Jésus-Christ. Vous devez les aimer également. La préférence que vous me témoignez est une offense pour lui. Il nous défend aussi l’esprit de révolte. Or, c’est l’esprit de révolte qui a mis sur vos lèvres les mots que vous venez de prononcer.
Sœur Nicette baissa les yeux.
— Dieu ne nous défend pas l’amitié ! objecta-t-elle doucement.
— Sans doute ; mais il veut que nous soyons toujours prêtes à la lui sacrifier. Depuis douze ans que je vis dans ce monastère, j’ai perdu des compagnes que j’aimais tendrement. Les unes ont été appelées à embellir de leurs vertus des maisons de notre Ordre ; d’autres sont allées en recevoir la récompense dans l’éternité ; je me suis résignée.
La novice éleva sur la mère ses yeux navrés.
— On nous sépare donc ? murmura-t-elle. S’il en est ainsi, je ne prononcerai pas mes vœux. Je quitterai le Carmel plutôt que de me résigner à y vivre sans vous.
Ce langage exprimait une peine vive et sincère. La mère Thérèse de Jésus en fut touchée. Elle réprima l’avertissement qui montait à sa bouche, provoqué par cette menace si peu conforme à l’esprit de la règle.
— Vous avez bien à faire pour vous rendre digne de prononcer les vœux, sœur Nicette, dit-elle avec compassion. Si vous m’aviez laissée parler, vous sauriez déjà que le désir que vous avez manifesté est exaucé. On a eu égard à votre jeunesse, à vos incertitudes ; on a trouvé bon que je demeurasse chargée de veiller sur vous, d’éclairer votre route, de rechercher si vous avez la vocation. Ce qu’on n’eût point accordé à une professe, on l’a accordé à une novice, sur vos pressantes sollicitations.
— Alors je suis autorisée à vous suivre, ma mère ! s’écria joyeusement sœur Nicette de la Croix, déjà consolée.
— J’espère que la décision dont vous êtes l’objet disposera votre âme à recevoir avec docilité les conseils qui vous seront donnés. Vous partez ce soir avec moi. Vous prendrez pour la durée du voyage vos vêtements séculiers. Allez, mon enfant.
Cédant à l’habitude, la novice se prosterna, baisa la terre ; puis s’élançant au dehors, légère comme un oiseau, elle disparut, un sourire sur les lèvres, transfigurée par le bonheur.
— Pauvre enfant ! murmura la mère, je crains bien qu’elle ne soit perdue pour le Carmel. Trop sévère est la règle pour cette âme tendre. Pourra-t-elle en supporter les rigueurs ? Éclairez-la, mon Dieu, et que votre volonté s’accomplisse.
Dans la soirée de ce jour, vers onze heures, un modeste cabriolet conduisait la mère Thérèse de Jésus et la sœur Nicette de la Croix à la gare de Tarascon, où elles devaient prendre le train de Paris. Elles avaient quitté leurs habits de religion. C’est la coutume des Carmélites quand elles voyagent, coutume justifiée par la nécessité d’échapper à la curiosité qu’exciterait sur leur passage l’austère costume de l’Ordre. Elles étaient vêtues de noir, comme des femmes en deuil, coiffées d’un chapeau qui cachait entièrement la tête, de manière à dissimuler les cheveux coupés ras. Elles pouvaient ainsi passer inaperçues. Quand le train arriva en gare, elles montèrent dans le wagon des secondes réservé aux dames seules, et quelques minutes après, elles étaient emportées vers Paris.
Quoique sœur Nicette se fût promis de veiller en priant, sa jeunesse fut plus forte que ses résolutions. Après avoir échangé quelques mots avec la mère, elle s’endormit, enveloppée dans son manteau, le rosaire aux doigts, en récitant des prières. Sous la clarté tremblante et pâle de la lanterne, son fin profil se dessinait, noyé dans la voilette noire attachée au chapeau et descendant jusqu’au menton. Son corps, secoué par la marche saccadée du train, se balançait sans que son robuste sommeil fût interrompu. Les mains, enlacées par le long chapelet de bois, étaient croisées sur les genoux. La mère Thérèse de Jésus la regardait avec sollicitude, se demandait de nouveau si cette enfant qui cédait à la première fatigue, ne serait pas vaincue par les austérités du cloître, et loin que son propre souvenir la rassurât, elle s’alarmait comme si la frêle créature endormie là, sous ses yeux, eût été sa fille.
Elle l’aimait d’une maternelle affection. La persistance et l’ardeur avec lesquelles sœur Nicette allait à elle, cette admiration confiante dont à toute heure elle recueillait les témoignages, avaient fini par la toucher. Après le bonheur de son fils, elle ne souhaitait rien plus passionnément que le bonheur de la jeune novice. C’est parce qu’elle doutait que la vie religieuse pût réaliser ce bonheur qu’elle avait voulu continuer à veiller sur cette âme et obtenir de ne pas la quitter. Elle se promettait de l’observer quelques temps encore, puis, si ses craintes se confirmaient, de la détourner de cette vie, faite de privations et de souffrances. Les chrétiens peuvent assurer leur salut ailleurs que dans le cloître. Ils peuvent l’assurer aussi dans le monde, et y donner des exemples édifiants. Si Jeanne Mauroy renonçait à se faire Carmélite, elle serait une épouse chaste, une mère dévouée ; elle élèverait ses enfants dans l’amour de Dieu.
Nicolette se répétait ces choses, et brusquement, dans sa pensée en travail, naissait l’idée qu’il faudrait à son fils une femme telle que Jeanne. Sous l’empire de ses préoccupations, elle arrivait à désirer, sans oser se l’avouer, que la novice renonçât à prononcer les vœux éternels et quittât le couvent. Ce désir soudain, allumé dans une vision rapide de l’avenir, fut comme une poussée de son cœur vers Jeanne Mauroy. Elle aurait voulu l’embrasser. Elle se contint ; mais sa sollicitude maintenant devenait plus profonde. Elle veillait anxieusement sur le sommeil de la jeune fille. Craignant qu’elle eût froid, elle jeta un châle sur ses genoux. Cette précaution prise, elle croisa les bras et resta immobile, laissant son imagination la devancer au terme de cette route où elle allait retrouver son fils, à peine entrevu pendant son court séjour à Beaucaire et qu’elle brûlait de mieux connaître. Depuis quelques jours, les lettres d’Adrien étaient moins fréquentes, plus brèves. On y devinait une lassitude, un souffle de mélancolie. Que faisait-il ? Comment vivait-il ? Elle avait hâte de le savoir, hâte surtout d’entrer dans sa vie et de préparer l’avenir.
Elle se rappelait aussi que la route qu’elle faisait en ce moment, elle l’avait faite vingt-quatre ans avant, le soir de son mariage, en compagnie de Frédéric, quand il la conduisait au château de Varimpré. Il lui semblait qu’elle reconnaissait le paysage ; elle croyait voir les arbres s’incliner sur son passage, entendre une voix mystérieuse lui dire :
— Est-ce toi ? Nicolette, est-ce bien toi ? Que d’événements et que de malheurs causés par ta faute, depuis ces jours lointains où l’avenir te souriait !
Au souvenir de ce passé, le remords grondait dans sa conscience. Il lui répétait qu’après s’être refusée à son mari, elle se devait à son fils ! Mais, hélas ! que pouvait-elle, liée par des vœux éternels qui la retenaient dans un cloître comme dans une prison ? Elle n’avait pas le droit de secouer ses chaînes. Elle ne se trouvait pas dans un de ces rares cas prévus par l’Église, où le père ou la mère d’une religieuse étant tombés dans le besoin, et le travail de celle-ci leur étant nécessaire, elle peut quitter le couvent et reprendre la vie séculière. Libre, elle eût été utile à son fils ; mais elle ne lui était pas indispensable. Elle ne pouvait que le voir souvent, séparée de lui par la grille claustrale, l’assister de ses conseils, l’exhorter au bien et prier le ciel de le rendre heureux. C’était beaucoup, mais pas assez pour satisfaire aux ardents désirs de son amour.
Elle demeura ainsi jusqu’au matin, en face de sœur Nicette endormie. A Lyon, la novice se réveilla. Confuse de son long sommeil, elle allait s’excuser. La mère Thérèse de Jésus l’arrêta avec bonté. Puis elle voulut la conduire au buffet, et l’obligea à y déjeuner, tandis qu’elle-même observait le jeûne, bien que pendant la durée du voyage, elle en fût dispensée. Après un court arrêt à Lyon, le train se remit en route.
Alors, les deux religieuses seules dans leur wagon firent en commun leurs prières, et récitèrent de même l’office qui se psalmodiait à la même heure dans toutes les maisons de l’Ordre. Au delà des monts de l’Ardèche, le soleil se levait, dorait les sommets, descendait au long des pentes, et traversant le Rhône dont il empourprait les tourbillons écumeux, buvait la buée aux vitres de la voiture. Leur méditation finie, elles admirèrent ce spectacle. Sœur Nicette, transportée par la joie de voyager avec la mère et la certitude de ne la plus quitter, ne cherchait pas à taire son contentement. Elle l’exprimait tout haut dans ses paroles, dans son rire, jusque dans ses gestes. La règle des Carmélites prescrit une honnête gaieté. Elle laissait la sienne librement se répandre. Elle n’y fit trêve que lorsqu’un incident du voyage entraîna Nicolette à parler de son fils. La novice alors devint attentive. Elle ne savait presque rien de l’histoire de ce jeune homme rendu à sa mère quand déjà elle ne l’attendait plus. Elle en écouta ce que la prieure voulut lui en raconter.
Celle-ci vantait les qualités de son Adrien, révélées par ses lettres, parlait de tout ce qu’il avait souffert, de l’avenir, et devant Jeanne émue et surprise, se révélait sous un jour inconnu. Jusque dans les remercîments qu’elle adressait au ciel à travers son récit, la mère perçait sous la Carmélite. La nature longtemps opprimée prenait sa revanche, l’amour maternel revendiquait ses droits. Jeanne se demandait si c’était la même femme qui, la veille encore, sous l’habit monastique, semblait morte au monde et n’avoir plus qu’un cœur glacé, à jamais fermé aux sentiments humains.
Jusque vers le milieu du jour, le voyage n’offrit pas d’autre incident. Mais à Sens, une violente émotion attendait Nicolette. Comme le train ralenti entrait en gare, elle aperçut son fils debout sur le trottoir. Il essayait de voir dans les wagons.
— Adrien ! s’écria-t-elle.
Et penchée, tout émue, à la portière, elle lui souriait, l’appelait du geste. Il ouvrit, se jeta dans ses bras, en disant :
— J’avais hâte de vous voir, chère mère. Quand j’ai su que vous arriviez, je me suis mis en route de mon côté pour venir à votre rencontre. Nous allons pouvoir passer quelques heures ensemble.
— C’est que ce wagon est réservé aux femmes seules, objecta-t-elle.
Adrien sourit, fit un signe au conducteur du train qui s’approcha, et à sa demande, enleva la plaque indicatrice pour la placer sur un compartiment voisin. Il put donc monter auprès de sa mère. Elle murmurait, en l’embrassant :
— Je suis heureuse de te revoir, cher enfant. C’est bien à toi de m’avoir fait cette joie.
Dans l’emportement de leur bonheur, ils avaient oublié sœur Nicette. Timide et discrète, la novice les regardait, un peu troublée par la présence de ce jeune homme qui allait voyager avec elle jusqu’à Paris.
— C’est mon fils, lui dit tout à coup la mère Thérèse de Jésus.
Adrien contenait mal sa surprise. Il ignorait que les Carmélites ne voyagent pas vêtues de l’habit de l’Ordre. Il s’était attendu à voir sa mère en religieuse. Il lui semblait qu’en la trouvant vêtue comme toutes les femmes, il était plus libre de l’aimer. Il s’inclina respectueusement devant la novice, stupéfait en reconnaissant sous la voilette ce visage suave, entrevu, comme dans un rêve, lors de sa première visite au Carmel de Beaucaire. Il l’avait presque oubliée depuis. Maintenant, les traits de l’adorable enfant remplissaient son regard, entraient dans sa mémoire, ravivaient l’ancien souvenir effacé. C’était comme un ami qu’on retrouve et que désormais on n’oubliera plus. Il s’assit à côté de sa mère, tandis que Jeanne Mauroy, pour les laisser causer librement, regardait le paysage, le front appuyé contre la vitre froide. Le train se remettait en marche.
Maintenant, penchée sur son fils, Nicolette lui exposait les causes du retard apporté à son voyage. Par ordre de l’autorité ecclésiastique, elle avait dû attendre l’expiration de ses pouvoirs de prieure. Ces pouvoirs expirés, elle allait rentrer dans le rang des simples religieuses. Mais ce changement dans son état, prévu depuis longtemps, ne l’empêcherait pas de voir son fils toutes les fois qu’il se présenterait au couvent. Elle exigeait qu’il y vînt tous les jours. Les Carmélites possèdent à Paris plusieurs maisons. C’est dans celle de la rue d’Enfer qu’elle allait vivre désormais, non loin du quartier qu’habitait Adrien. Après lui avoir donné ces détails, elle l’interrogea. Était-il tranquille, heureux, en paix avec lui-même ? En lui posant ces questions, elle l’enveloppait de ses yeux pénétrants ; elle fouillait sa conscience. Tout à coup, elle s’écria :
— Comme tu es pâle et triste, mon pauvre chéri ! Es-tu malheureux ? As-tu souffert depuis que tu m’as quittée ?
Il protesta, dissimulant son mensonge sous un sourire. Il aurait consenti plutôt à mourir qu’à faire à sa mère l’aveu de la vérité. La faute qu’il avait commise en se livrant à une femme sans cœur, les orages de cette liaison, les querelles incessantes, ses désillusions successives, la destruction de ses espérances, les meurtrissures de son âme, la honte de s’être si grossièrement trompé, voilà le mal dont il souffrait, le mal qu’il refusait d’avouer. Non, il ne voulait pas dire combien lui pesait cette chaîne ; il ne voulait pas raconter que la veille de ce jour, à la suite d’un violent débat, où s’était révélée toute l’infamie de sa maîtresse, il l’avait quittée avec le dessein de la fuir pour toujours. Ces turpitudes ne sont pas faites pour être confiées aux saintes. Il voulait bien en souffrir, mais non les avouer. L’excès de son désespoir l’avait jeté à la rencontre de sa mère. Il ne demandait qu’à se reposer dans la paix de l’amour filial, sans être contraint d’altérer la sérénité de ces douces heures par une confession inutile.
Ses dénégations ne parvinrent pas à convaincre Nicolette. Accoutumée à étudier les âmes, elle devinait que celle de son fils traînait après soi une âpre douleur, quoiqu’il refusât de s’en laisser arracher le secret. Ce secret, elle renonçait à le surprendre ; elle espérait que le temps, en des circonstances plus favorables, le lui livrerait. Mais une fois de plus s’élevait en elle, quoi qu’elle fît pour l’étouffer, le regret de sa liberté perdue, ravivé par la vue de son enfant, par le mystère qu’elle pressentait, impuissante à le déchirer.
Cet entretien confidentiel dura jusqu’à Paris, sans que sœur Nicette quittât sa place, prononçât une parole et tournât la tête du côté d’Adrien. Mais lui, tout en écoutant sa mère, tout en lui répondant, regardait la jeune fille. Il admirait cette physionomie douce, voilée de mélancolie, ce pur regard où se trahissait la candeur de l’âme. Sous les vêtements noirs, il devinait la jeunesse et la beauté, volontairement ensevelies. Il se disait que c’était une âme telle que cette vierge maintenant vouée à Dieu, qu’il aurait voulu associer à sa destinée. Pourquoi ne l’avait-il pas connue plus tôt ? Il l’eût aimée et n’aurait pas rencontré l’odieuse femme qui ne lui avait révélé l’amour que pour lui infliger mille humiliations et mille tortures. Et peu à peu, la vision délicieuse se gravait dans son cœur, où une première fois elle n’avait laissé qu’une trace légère.
— Qui est cette jeune fille ? demanda-t-il tout à coup à sa mère, de façon à n’être entendu que d’elle.
— Mademoiselle Jeanne Mauroy, en religion sœur Nicette de la Croix. Elle appartient à une honorable famille du Midi, et a voulu entrer aux Carmélites ; elle y fait son noviciat. C’est une fille accomplie.
— Elle n’est donc pas irrévocablement engagée ?
— Non, et je doute qu’elle prononce ses vœux. Je ne la sens pas faite pour le cloître. Si elle rentre dans le monde, elle y brillera de l’éclat des plus belles vertus.
Nicolette n’ajouta rien, et Adrien n’osa pousser plus loin ses questions. Mais sans qu’il pût encore expliquer pourquoi, il était satisfait d’apprendre que mademoiselle Mauroy n’était pas à jamais enchaînée à Dieu.
Quand on arriva à Paris, la nuit se faisait obscure, et les réverbères s’allumaient. Adrien se chargea du petit sac qui contenait les pauvres hardes des deux sœurs, et les conduisit vers une voiture commandée le matin. Il y monta avec elles et jeta au cocher l’adresse des Carmélites de la rue d’Enfer.
— Il m’est interdit d’entrer dans ton appartement, lui dit sa mère avec tristesse. Tout à l’heure, les portes du couvent se fermeront sur moi ; elles ne se rouvriront plus ; il me sera interdit de sortir. C’est la règle. Je voudrais au moins passer sous tes croisées, voir la maison que tu habites.
— Elle est sur notre chemin, répondit Adrien. Quelques instants après, il désignait à sa mère des fenêtres au second étage. — C’est là.
Elle se pencha, et tant qu’elle le put, elle resta ainsi, les yeux fixés sur la maison, pénétrant par la pensée derrière les murailles, toute navrée de l’empêchement qui paralysait sa curiosité.
Dans la rue d’Enfer, devant une haute porte cochère, accédant à un bâtiment peu élevé que prolongeait le mur d’un jardin, la voiture s’arrêta. La porte franchie, Nicolette et Jeanne, toujours suivies d’Adrien, traversèrent une cour, faiblement éclairée par une lanterne. Au fond de cette cour s’étendait la façade du couvent, au sommet duquel se dressait dans une niche la statue de la Vierge.
Puis venait un porche. A droite, au pied d’un étroit escalier, on apercevait la chapelle ; à gauche, la loge de la tourière ; au milieu, la porte de clôture, qui ne s’ouvre qu’aux jours de prise d’habit, pour laisser entrer les postulantes, reçues sur le seuil par la communauté. Avant cette porte, derrière une grille, un petit oratoire se creusait dans l’épaisseur du mur, au fond duquel, sur un autel, entre des cierges toujours allumés, un reliquaire restait exposé à la vénération des fidèles. Sur la blancheur de la chaux, à hauteur d’homme, on lisait deux inscriptions en lettres noires : « Les renards ont leur tanière, et le Fils de l’homme n’a pas une pierre pour reposer sa tête. » — « Le Fils de l’homme viendra au moment où vous ne l’attendrez pas. »
Un grand silence régnait dans le couvent. Du côté de la chapelle, venant du chœur des religieuses, on entendait leurs voix grêles, psalmodiant l’office. Adrien jeta les yeux de ce côté et aperçut comme à travers un nuage d’or l’intérieur de la nef solitaire, le Saint Sacrement exposé au-dessus du tabernacle, des lampes allumées se balançant à l’extrémité des chaînes accrochées à la voûte, et des guirlandes de fleurs grimpant au long des murs, derrière l’autel que surmontait un grand tableau représentant sainte Thérèse, fondatrice et patronne du Carmel. La mère Thérèse de Jésus et la sœur Nicette de la Croix s’étaient agenouillées dans l’oratoire. Adrien se tenait derrière elles, son chapeau à la main, impressionné, recueilli, attendant qu’elles eussent fini leurs prières. Debout devant sa loge, la tourière regardait les nouveaux venus, un peu intriguée par la présence de ce jeune homme, qui, debout devant l’autel, ne priait pas. Quelques minutes s’écoulèrent ainsi. Puis, la mère se releva, et la novice fit comme elle. L’heure de la séparation avait sonné.
— A demain et à toujours, mon fils, dit Nicolette suspendue au cou d’Adrien. Aime-moi comme je t’aime. Songe à moi, prends l’engagement d’être docile à mes conseils. Bientôt, je t’entretiendrai de ton âme ; c’est mon devoir. Je veux te mettre en état de résister à l’esprit du siècle ; — esprit pervers, — te soumettre à la douce loi de Jésus. Crains Dieu, prie-le souvent, et n’oublie pas qu’il se venge des offenses commises contre lui.
Adrien écoutait ces avertissements, répondait aux tendresses maternelles. Mais il regardait aussi Jeanne, immobile et les yeux baissés, et demandait à cette vision suprême l’éternité du souvenir. Quand il dut se retirer, il s’inclina devant la jeune fille ; il la quitta sans avoir entendu le son de sa voix.