IX
Quelques semaines après son arrivée à Paris, Jeanne Mauroy, enfermée dans son cloître, se débattait contre le découragement et le doute. Tous ceux que la vie religieuse a tentés connaissent les amertumes de ces crises de conscience, soit que, les surmontant, ils aient persévéré dans leurs desseins, soit au contraire qu’éclairés par les épreuves du noviciat, ils aient renoncé à ce qui d’abord les avait séduits.
Jeanne était entrée au Carmel, convaincue que Dieu l’appelait. Les conseils affectueux de la prieure, la bienveillance des sœurs pendant la durée de son postulat, la paix infinie que l’on goûte dans une existence détachée du monde, avaient accru ses illusions. C’est de son plein gré qu’elle avait pris l’habit. Si quelqu’un lui eût dit à l’issue de la cérémonie que le noviciat n’aurait d’autre effet que de la ramener dans ce monde qu’elle venait d’abandonner, elle se serait révoltée. Elle voulait alors être à Dieu et n’être qu’à lui.
Tant qu’elle resta à Beaucaire, sa vocation ne fut pas ébranlée. Là, sous le ciel de son pays, dans le voisinage de sa famille, elle ne sentait pas encore le déchirement des séparations éternelles. L’autorité de la mère Thérèse de Jésus lui était douce. Le petit nombre des novices permettait des égards quasi maternels envers chacune d’elles. On mesurait à leur vigueur, à leur sensibilité, les austérités de la règle. On ne les initiait que lentement à la joie souvent mortelle de souffrir pour Jésus. Puis, dans ce couvent, Jeanne connaissait toutes les sœurs ; elle était pour elles comme une enfant gâtée, à qui l’on veut rendre facile l’apprentissage des dures privations.
Mais à Paris, ses illusions s’évanouirent en peu de temps. Entourée de visages étrangers, placée sous une autorité nouvelle, elle se trouva aux prises avec toutes les rigueurs de la vie monastique. Ces rigueurs, elle les croyait légères, quand elle les jugeait par ce qu’on lui en disait ; maintenant qu’elle les subissait, elle en était comme accablée. Tout ce qu’elle avait cru pouvoir supporter aisément choquait ses délicatesses, tout, depuis la chaussure qui déchirait ses pieds jusqu’au voile noir jeté sur son front, depuis le jeûne quotidien rigoureusement observé jusqu’à la couchette dont la paille durcie meurtrissait ses reins. Puis, c’était la serge grossière collée au corps et rarement changée, la discipline dont chaque religieuse se frappait, le vendredi, pour mortifier sa chair, en ce jour anniversaire de la Passion du Sauveur, la coulpe où chacune venait confesser à haute voix devant la communauté réunie les fautes commises contre la règle, les pénitences infligées par la prieure, les dénonciations des zélatrices, chargées de veiller sur les sœurs et de dévoiler leurs imperfections, les mortifications volontaires par où éclatait une mystique ardeur, brûlante et exaspérée.
Ces degrés qui conduisent l’âme à la perfection, elle désespérait de les gravir. Elle ne pouvait se résigner aux immolations perpétuelles qu’exige la règle. Elle aurait bien voulu être à Dieu, se consacrer à son service, mais sous des formes moins âpres et plus humaines. Le regret de ce qu’elle laissait au dehors éveillait en son cœur de fréquents et subits attendrissements que ni les avis de son confesseur ni les exhortations de la mère des novices ne pouvaient dissiper. Quand, dans le jardin du couvent, aux heures de récréation, ou dans le réfectoire, elle voyait quelques-unes des sœurs s’infliger une torture, demeurer à genoux, les bras tendus vers le ciel, s’humilier devant ses compagnes, leur baiser les pieds, refuser de partager leur repas et solliciter d’elles l’aumône d’un morceau de pain, Jeanne se demandait anxieusement si jamais elle saurait s’assujettir à ces pratiques d’une dévotion exaltée. La pensée qu’elle ne sortirait plus du couvent, qu’elle ne verrait plus ceux qu’elle aimait, ajoutait à son inquiétude. Elle interrogeait sa conscience. Dans le silence de ses nuits sans sommeil, elle lui disait :
— Suis-je faite pour ces mœurs d’ascète ?
Sa conscience ne répondait pas, et son imagination, brusquement allumée, enfantait des rêves dans lesquels elle voyait ce que serait sa vie, si elle persistait à rester dans le cloître. Cet avenir tout à coup évoqué la terrifiait, tandis que des visions fiévreuses ouvraient à ses yeux le monde abandonné par elle, lui en montraient le charme et les séductions. Sa jeunesse lui disait que prier n’est pas l’unique destinée de la femme, que le mariage est également une fin ordonnée par le Maître des choses, que la chasteté n’est pas le seul moyen de sanctifier l’âme, que la maternité est aussi un devoir. Des tentations étranges, inexpliquées, troublaient son chaste esprit, répandaient dans son corps un frisson. L’image d’un mari montait devant ses yeux. Ce mari avait la physionomie et les traits d’Adrien de Varimpré, le seul homme qu’elle eût rencontré depuis qu’elle était au couvent.
Chaque matin la trouvait plus découragée, plus anxieuse. D’où naissaient les troubles de son esprit ? Était-ce le démon qui les déchaînait ? Était-ce sa jeunesse qui se révoltait et revendiquait sa liberté ? Elle ne savait. A la chapelle, durant les longues oraisons ; dans sa cellule, aux heures des méditations pieuses, les tentations la poursuivaient, lui rendaient plus intolérable la réalité. La sévérité dont elle était l’objet, et qui ne se lassait jamais, devenait un supplice. Elle la trouvait partout, toujours debout, toujours exigeante, acharnée à humilier l’orgueil, à mater la chair, à paralyser la volonté, à châtier jusqu’aux goûts les plus innocents.
Il suffisait, par exemple, qu’elle manifestât de l’attachement aux personnes et aux choses, pour s’en voir aussitôt séparée et privée. Un jour, peu après son arrivée à Paris, elle avait parlé avec chaleur de sa filiale tendresse pour la mère Thérèse de Jésus. Dès le lendemain, celle-ci, docile à des ordres supérieurs, affectait de la fuir. Une autre fois, elle avait commis l’imprudence de dire tout haut, avec satisfaction, que sa cellule ouverte sur le jardin recevait, dès l’aube, les premiers rayons du soleil, et le soir, elle apprenait brusquement que désormais elle en habiterait une autre où le soleil n’entrait jamais.
Ces privations n’étaient pas nouvelles dans l’Ordre ; on ne les inventait pas pour la novice. C’est la loi commune ; mais elle ne pouvait s’y résigner. Une sourde rébellion grondait dans son cerveau, éteignait sa ferveur, la disposait à railler les traits par où se trahissait l’exaltation de ses compagnes. Vainement, elle voulait se repentir de ces manquements au devoir ; vainement, elle s’en accusait. Sa raison lui répétait qu’elle n’était pas coupable.
Dès ce moment, il lui semblait que l’épreuve était complète et décisive, qu’il serait inutile de la prolonger, qu’il ne lui restait qu’à reconnaître son erreur, qu’à quitter cette maison où elle ne pouvait trouver le bonheur. Mais une fausse honte, la peur de rentrer dans le monde, d’y devenir l’objet des railleries de ceux qui la connaissaient, la retenait, bien qu’elle eût compris déjà qu’elle ne pouvait rester.
Des craintes analogues l’empêchaient de confier à la prieure ou à la mère des novices l’état de son âme. Dans ses angoisses devinées ou surprises, celles-ci ne voyaient rien qui différât de ce qu’elles étaient accoutumées à voir dans les jeunes filles confiées à leur vigilance. Chez toute novice, il y a les mêmes doutes et les mêmes anxiétés. Presque toujours, les vœux seuls y mettent fin. Les supérieures de sœur Nicette de la Croix pensaient qu’il en serait d’elle comme des autres, que ses inquiétudes s’apaiseraient à l’heure où un engagement définitif se substituerait à l’engagement provisoire. Elles se trompaient.
Leur erreur venait du silence gardé envers elles. Si Jeanne eût parlé, elles auraient compris et renvoyé au monde cette enfant victime d’une ferveur passagère. La règle des ordres religieux à cet égard est absolue. Elle ordonne non de séduire les novices pour les retenir, en atténuant à leurs yeux l’étendue du sacrifice qu’on leur demande, mais de leur montrer, au risque même de les décourager, la vie monastique dans toute son austère réalité. Elle ordonne aussi de n’accepter leurs vœux que lorsqu’il ne peut plus exister de doute sur la sincérité de leur vocation. Aucun symptôme apparent n’indiquait que cette sincérité fît défaut à la vocation de Jeanne. Du côté de ses supérieures, elle ne trouvait donc ni secours ni lumière.
Il n’était qu’une femme à qui elle aurait osé tout dire : la mère Thérèse de Jésus. Celle-là, c’était l’amie, la confidente des premiers jours. Elle avait encouragé les aspirations naissantes, conseillé, soutenu, éclairé cette âme virginale qui cherchait sa voie. Elle en connaissait la pureté, la docilité, le charme. Elle l’avait toujours aimée, autant aimée que le lui permettait la règle inexorable qui défend aux Carmélites de donner à leurs compagnes une trop grande part de leur cœur, où Dieu seul doit régner. Elle l’aimait plus encore depuis que les aveux de son fils lui avaient révélé l’inoubliable impression produite sur lui par l’angélique visage de la novice. Il lui était doux de se dire que cette enfant de laquelle la loi monastique l’obligeait à détourner sa maternelle tendresse ne resterait pas dans le cloître. Elle priait pour que Dieu la rendît au monde et fît d’elle la femme d’Adrien. Elle aurait pu lui tendre la main, la tirer de la tourmente, lui montrer la route droite. Mais loin d’encourager ses confidences, elle était tenue de s’y dérober, la mère des novices ayant blâmé l’attachement passionné de sœur Nicette de la Croix pour son ancienne prieure.
Il restait, il est vrai, à la jeune religieuse son confesseur. Un saint, ce vieux prêtre ; mais un humble, un timide, qui reculait devant la nécessité de conseiller un parti décisif, et peu habile à discerner la réalité des scrupules dont il recevait la confession. Il prêchait la résignation, la patience. Il voulait que sœur Nicette de la Croix poursuivît l’épreuve commencée, au moins jusqu’à la fin de son noviciat.
Elle ne résistait pas, se montrait docile à ces ordres qu’on lui représentait comme les ordres de Dieu. Elle persévérait dans la dure tâche, imprudemment assumée ; mais elle n’y persévérait qu’au prix d’un violent effort, véritable martyre qui altérait sa santé, effaçait les roses couleurs de son teint, flétrissait sa jeunesse et torturait son âme.
Un matin, elle descendit au jardin, comme de coutume, à l’heure de la récréation, si pâle et si triste que la mère Thérèse de Jésus, qui depuis longtemps soupçonnait sa détresse, n’en douta plus. Ce que Jeanne n’osait s’avouer à elle-même, Nicolette le comprit clairement en observant la physionomie désolée, les traits amaigris de cette enfant candide et pure. Elle alla vers elle, avec la sollicitude empressée d’une mère, au mépris des avertissements qu’elle avait reçus.
— Marchez avec moi, mon enfant, lui dit-elle. Je vous sens malheureuse. Pourquoi l’êtes-vous ? N’hésitez pas à m’ouvrir votre cœur.
— Dieu m’éprouve, ma mère, répondit Jeanne, en réglant son pas sur celui de Nicolette. Voilà longtemps que je voulais vous en avertir, vous demander conseil. Mais vous restiez éloignée de moi, et j’ai dû me taire. Votre indifférence a aggravé mon mal.
— Cette indifférence n’est qu’apparente. On me l’a ordonnée ; j’ai dû obéir.
— Étais-je donc coupable, ma mère, en manifestant mon aveugle confiance en vous ?
— Dieu exige qu’on n’ait une telle confiance qu’en lui.
— Alors, pourquoi la trompe-t-il ?
— Oh ! ma sœur, ne jugez pas ses desseins. Soumettez-vous à ce qu’il exige.
— Ce qu’il exige ! Mais qu’il me le révèle alors ! S’il entend que je reste à son service, pourquoi me refuse-t-il l’énergie dont j’aurais besoin pour surmonter les tentations qui m’assaillent ? S’il veut au contraire que je quitte cette sainte maison, que ne manifeste-t-il sa volonté ? Je suis toute prête à lui obéir. Mais encore dois-je savoir ce qu’il veut de moi. Je le lui demande, avec ferveur, avec des larmes, dans l’effusion d’une âme qui le cherche, et plus je le sollicite, plus il semble se dérober. Vous, ma mère, allez-vous me répondre ?
Bouleversée par ces accents, Nicolette se taisait. Elle le connaissait pourtant, le mal dont souffrait Jeanne Mauroy : c’était la cruelle incertitude des vocations fragiles, compagne inévitable du noviciat, qui exerce son empire sur ces pauvres cœurs troublés par l’excès même de leur dévotion et les oblige à se demander s’ils ne se sont pas trompés en choisissant la vie religieuse. Peut-être aurait-il suffi qu’elle parlât pour verser dans l’âme de Jeanne l’apaisement, pour lui montrer dans le supplice qu’elle subissait le chemin du ciel et pour l’attacher à jamais à Dieu, en lui décrivant les douceurs du cloître. Mais le langage qu’il eût fallu tenir, elle ne le tenait pas. Elle bénissait les larmes qu’elle voyait couler ; elle songeait à son fils, et c’est pour lui qu’elle voulait délivrer Jeanne de ses chaînes.
— Qu’éprouvez-vous donc ? demanda-t-elle tout à coup. Je dois le savoir, si vous voulez que je vous éclaire.
Alors Jeanne raconta ses souffrances, ses craintes, ses tentations, tout ce qui choquait ses instincts et blessait sa raison. Elle ne dissimula pas ses répugnances pour les austérités de la règle. Trop lourd à ses épaules cet habit de serge, trop acérées les lanières de cuir qui sillonnent de rougeurs la peau délicate, trop grossière la nourriture quotidienne, révoltantes enfin ces mortifications volontaires et ces pénitences imposées, dont elle était témoin chaque jour. La mère Thérèse de Jésus l’écoutait en silence, heureuse de ce qu’elle entendait et qui de toute autre l’eût affligée ; puis brusquement, elle dit :
— Nous nous sommes trompés ; vous n’avez pas la vocation, mon enfant ; tout le démontre, il faut sortir d’ici. Retournez au monde. Vous y ferez votre salut, si vous voulez vous souvenir de ce que vous avez vu et entendu au Carmel.
— Est-ce vous, ma mère, qui me conseillez d’en sortir ? demanda Jeanne, toute troublée à la pensée de changer d’existence.
— C’est moi qui vous le conseille, et c’est le chapitre qui vous l’ordonnera, quand j’aurai répété à nos sœurs ce que je viens d’entendre. Vous n’êtes pas faite pour nous, ma chère fille.
— Mais si je sors, comment me recevra le monde ?
— Avec bienveillance. Un acte sincère et désintéressé est toujours respectable.
— Que ferai-je une fois hors du Carmel ?
— Vous vous marierez !
— Oh ! pour cela, non ; jamais.
— Gardez-vous de le dire. Savez-vous si vous n’êtes pas destinée à servir d’exemple à ceux qui contractent mariage ? Du reste, quand vous aurez reconquis votre liberté, rien ne vous pressera de prendre un grand parti ; vous observerez jusqu’à ce que Dieu vous ait montré le chemin où il veut que vous vous engagiez. Écrivez à votre tuteur. Demandez-lui de venir vous chercher. Puis, apprêtez-vous à abandonner cette maison. Quittez-la résolument, le front haut, sans crainte. Vous vous étiez trompée en y entrant ; vous réparez votre erreur ; rien de plus honorable ni de plus légitime.
Jeanne écoutait silencieuse et les yeux baissés. Soudain, elle releva la tête en murmurant :
— Je suivrai vos avis, ma mère, et je partirai convaincue qu’en agissant ainsi, je ne fais rien que puisse blâmer ma conscience. Hélas ! pouvais-je prévoir que je prendrais un jour ce parti si peu conforme à ce que j’avais espéré ?
— Vous n’en pouvez prendre d’autre, insista Nicolette.
Son regard trahissait la joie que lui causait la résolution de Jeanne. Elle songeait déjà aux moyens de la rapprocher de son fils et de la retenir assez longtemps à Paris pour qu’Adrien eût le loisir d’apprendre ce qu’était et ce que valait cette jeune fille.
— Je partirais sans regrets, ma mère, ajouta Jeanne Mauroy, oui, sans regrets, si je ne vous laissais derrière moi. Oh ! plus d’une fois, en pensant à ma mère spirituelle, je verserai des larmes.
— Peut-être vous trompez-vous, mon enfant. Peut-être aussi est-ce à l’heure où vous gémissez sur notre séparation qu’à votre insu, Dieu prépare des événements qui créeront entre vous et moi un lien durable et fort.
Jeanne regarda la mère Thérèse de Jésus en l’interrogeant des yeux, car elle ne comprenait pas ces énigmatiques paroles. La mère n’en dit pas plus long et demeura impénétrable. Mais dans le fond de l’âme, elle se réjouissait. Il lui semblait qu’en enlevant cette âme au Carmel, elle venait de jeter les fondements du bonheur de son fils.
Elle n’en aurait pas douté si elle avait connu les causes et l’étendue du mal dont souffrait Adrien. C’était un supplice intolérable que chaque jour rendait plus aigu, car de plus en plus l’influence de Laure Malestra pesait sur ce cœur malade, qui n’osait s’y soustraire, bien qu’il eût cessé d’aimer. Sa loyauté habilement exploitée par Laure le fixait à sa chaîne, en lui rappelant les engagements pris par lui, lorsque, dans une heure de faiblesse et d’erreur, il avait associé cette femme à sa vie.
La misérable créature comprenait bien que les témoignages de sa tendresse feinte devenaient odieux à son amant. Mais plus elle en recueillait de preuves, et plus elle s’attachait à sa victime, poussée non par l’amour, mais par les féroces et vils calculs dont Jacques Roudier s’était fait l’inspirateur et le complice. Elle exerçait tous les droits d’une maîtresse impérieuse et jalouse, et ne les exerçait que pour être payée d’un plus haut prix, le jour où elle y renoncerait.
Ce fut pour Adrien une suite de jours remplis d’amertume, durant lesquels il connut les orages des passions malsaines, scènes de violence où se révélait dans les reproches mutuels l’impossibilité de vivre en commun, et que dénouaient des réconciliations dépourvues de sincérité, auxquelles les sens seuls avaient part, et qui laissaient les cœurs excités l’un contre l’autre. Il sortait de ces querelles honteux, brisé, avec le sentiment de sa dégradation. Il voulait rompre, et demeurait, n’ayant même plus l’énergie de l’effort qu’il eût fallu faire pour se délivrer. Ah ! Laure le connaissait bien. A tout instant, elle lui rappelait qu’il était allé à elle le premier, et que si elle avait succombé, c’est qu’il parlait d’amour éternel. Elle lui reprochait ses visites à sa mère, elle l’accusait de puiser là le dégoût de l’amour.
— Tu as cessé de m’aimer le jour où ta mère est arrivée, disait-elle ; c’est ta mère qui t’entraîne loin de moi.
— Elle ne te connaît pas, répondait-il pour sa défense.
— Tu l’affirmes ; mais est-ce vrai ? J’ai mesuré l’étendue de ta faiblesse, et peut-être me caches-tu que tu lui as tout avoué et qu’elle veut me disputer ton cœur.
Il protestait ; mais Laure se retranchait dans son argumentation ; elle affectait de ne tolérer qu’avec impatience les relations de la mère et du fils ; elle attribuait à ces relations les troubles quotidiens dont il était seul à souffrir, puisque c’est elle qui les provoquait pour amener son amant à la rupture qu’elle souhaitait, sans vouloir en prendre l’initiative. Ces luttes sourdes incessamment recommençaient. Que n’eût-elle pas dit, si elle avait su qu’en même temps qu’il cessait de l’aimer, son amant commençait à aimer la novice ! Mais cette affection naissante était le secret d’Adrien, son unique consolation, la meilleure part de sa vie. Il s’enfermait dans son espérance ; il y puisait la force de supporter les épreuves dont il appelait la fin. Au parloir des Carmélites seulement, il trouvait la paix intérieure qui partout ailleurs lui faisait défaut. S’il la trouvait dans cet asile, où chaque matin le ramenait l’habitude, c’est que là tout lui parlait de Jeanne Mauroy, c’est qu’il s’y sentait rapproché d’elle, encore qu’il ne pût la voir et n’osât prononcer son nom.
Cependant, la santé d’Adrien s’altérait. Nicolette le constatait avec inquiétude. Elle s’apercevait du dépérissement de son fils sans en connaître les causes, et ne songeait qu’au moyen d’en arrêter les progrès. Ce moyen consistait à son avis dans un amour partagé. Cette conviction l’avait déterminée à entreprendre de décider Jeanne à abandonner la vie religieuse, et son entreprise menée à bonne fin, elle commençait à croire que son fils allait être heureux.
Le soir de ce jour, après avoir averti la prieure des résolutions de Jeanne Mauroy, elle les fit connaître à la communauté réunie pour la coulpe, quand les novices et les converses se furent retirées, et que les professes se trouvèrent seules. Elle déclara qu’en sa qualité d’ancienne prieure du Carmel de Beaucaire et de première confidente de sœur Nicette de la Croix, elle avait considéré comme un devoir de provoquer ces résolutions. Autorisée à la conduire à Paris, quand elle-même avait obtenu la faveur de s’y fixer, elle connaissait mieux que personne l’âme de cette jeune fille ; elle en restait responsable devant Dieu.
Si grandes étaient dans l’Ordre la réputation de prudence et l’autorité de la mère Thérèse de Jésus qu’aucune de ses sœurs ne songea à blâmer sa conduite. Dès ce moment, Jeanne Mauroy devenait libre. Après s’être dépouillée de l’habit de l’Ordre, elle ne devait rester dans la communauté qu’à titre provisoire, comme pensionnaire, parmi les postulantes, en attendant que sa famille vînt la chercher.