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La Carmélite

Chapter 23: X
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About This Book

Le récit suit Nicolette, une jeune orpheline qui fréquente un couvent carmélite installé sur un rocher au bord du Rhône alors qu’elle cherche à discerner sa vocation religieuse. L’ouvrage décrit avec soin l’architecture et les paysages environnants, et rapporte ses entretiens avec la prieure et son directeur spirituel, qui mettent au jour ses hésitations entre la vie cloîtrée et un engagement auprès des malades et des pauvres. La progression narrative examine ses conflits intérieurs, ses liens familiaux qui la rendent libre de choisir, et la décision mûrie, lente et empreinte de prière, d’entrer au Carmel.

X

Jamais les heures n’avaient paru plus longues à la mère Thérèse de Jésus. C’est en vain qu’à tout instant, elle s’attendait à être appelée au parloir. Le temps passait, et pour la première fois, la matinée allait s’achever sans qu’elle eût vu son fils.

La veille, elle lui avait annoncé les résolutions de Jeanne Mauroy, elle lui avait promis de disposer la jeune fille à l’accueillir et à l’écouter, dès que son tuteur serait arrivé. Adrien s’était retiré en manifestant à sa mère le bonheur que lui causait cette nouvelle, et en annonçant pour le lendemain sa visite accoutumée. Et voilà que malgré sa promesse, il ne venait pas. Nicolette ne savait que penser de ce manquement à une douce habitude ; elle en était bouleversée. Le cœur des mères est prompt à s’alarmer. Une sensibilité maladive remplissait le sien, la disposait à trembler sans cesse sur son bonheur qu’elle ne semblait avoir ressaisi que pour souffrir de ne pas le goûter pleinement, obligée qu’elle était de le sacrifier sans cesse aux devoirs de son état. Elle voyait déjà son fils malade ou victime d’un accident, mort peut-être. Une sueur glacée baignait son front, et l’angoisse étreignait son cœur.

A midi, la cloche appela les religieuses au réfectoire. La mère Thérèse de Jésus se rendit à cet appel. Mais l’inquiétude lui ôtait l’appétit. Avec l’autorisation de la prieure, elle alla s’agenouiller au milieu de la salle, demandant humblement à ses sœurs de prier Dieu pour une âme en proie à une grande affliction. Cette âme, c’était la sienne, malade et toute meurtrie par l’absence d’Adrien.

Ah ! comme en ce moment la règle lui paraissait cruelle ! Quoi ! peut-être son fils sollicitait son secours, avait besoin de sa tendresse, et elle était retenue loin de lui ? Une mère emprisonnée ainsi, quand ce qu’elle aime souffre et l’appelle ! Et s’il allait mourir, serait-elle condamnée à le laisser expirer sans le revoir ? C’était un commencement de révolte que ces questions se succédant dans sa tête en feu. Malgré tout, elle se sentait mère. Longtemps annihilée dans la collectivité de l’Ordre, sa personnalité se dégageait et s’affirmait sous l’empire de ses anxiétés. Sa volonté renaissait après une longue abdication. Elle se demandait ce qu’elle ferait si tout à coup on venait lui apprendre que son fils avait besoin d’elle. Elle n’hésitait pas, elle était prête à sortir ; mentalement, elle désobéissait à la règle pour obéir au cri de son âme. Avant d’être la sœur Thérèse de Jésus, elle était Nicolette de Varimpré. C’est de cela surtout qu’elle se souvenait, et elle énumérait dans sa pensée les devoirs qui s’imposaient à elle à ce titre.

Cependant, cette rébellion involontaire brusquement lui fit peur. Pour une religieuse accoutumée à scruter sa conscience vingt fois par jour, à considérer comme un péché la plus légère infraction à la règle et à s’en accuser publiquement, c’était une faute grave que ce désir soudainement conçu de franchir le seuil du couvent et de savoir ce qui se passait au dehors. Effrayée de son audace, elle se prosterna, les yeux remplis de larmes, et demeura ainsi dans une attitude de pénitence expiatoire. Mais presque aussitôt le souvenir de son fils lui revint, lui fit comprendre la légitimité de sa fiévreuse impatience, et lui rendit quelque énergie.

Jeanne Mauroy, de la place où elle prenait son repas parmi les postulantes, voyait son ancienne prieure s’humilier et pleurer. Attristée déjà en pensant qu’elle allait pour toujours se séparer d’elle, Jeanne s’affligeait encore d’une douleur dont elle devinait la violence, sans en connaître les motifs. En quittant l’habit des Carmélites, elle avait reconquis la liberté de céder aux entraînements de son cœur. Lorsque les religieuses sortirent de table pour se rendre au jardin, elle se rapprocha de la mère Thérèse de Jésus, et lui dit craintive :

— Je souffre de vous savoir malheureuse, ma mère ; ne puis-je rien pour soulager votre peine ?

— Non, ma pauvre enfant, non, vous ne pouvez rien ; je suis dans l’angoisse parce que je n’ai pas vu mon fils ce matin, bien qu’il ait coutume de venir tous les jours et qu’il m’ait promis hier de venir aujourd’hui.

— Mais il peut venir encore, ma mère.

— Je pressens une catastrophe.

Comme elle prononçait ces mots, la sœur tourière entrait dans le jardin, une lettre à la main. Elle s’avança vers la prieure, s’agenouilla et lui remit la lettre. La prieure la lui rendit aussitôt sans l’ouvrir, après avoir jeté les yeux sur l’adresse et en lui désignant la mère Thérèse de Jésus.

— C’est pour moi ! s’écria celle-ci.

Elle se précipita au-devant de la tourière ; d’un geste rapide, elle lui enleva le pli dont elle déchira vivement l’enveloppe. Elle dévora d’un regard les quelques lignes tracées sur la page blanche. Son fils lui écrivait pour expliquer son absence. Une légère indisposition le retenait chez lui et l’empêchait de venir voir sa mère. Mais il s’annonçait pour le lendemain, convaincu, disait-il, que cette indisposition ne durerait pas.

Nicolette soupira longuement. Un doux et triste sourire éclaira son regard.

— Avez-vous lieu d’être rassurée, ma mère ? demanda Jeanne timidement.

— Rassurée ! s’écria Nicolette ; je ne saurais l’être avant d’avoir vu mon fils. Il est souffrant, il me l’écrit, sa lettre ne manifeste aucune inquiétude ; mais qui sait s’il ne me cache pas la vérité ? Ah ! mon enfant, soupira-t-elle, combien je vous envie votre liberté…

Elle allait continuer, quand, se détachant d’un groupe de religieuses parmi lesquelles elle causait en riant, la prieure se dirigea de son côté. Discrètement, Jeanne s’éloigna. Les deux mères restèrent en présence.

— Vous venez de manifester une impatience qui n’est d’un bon exemple pour personne, ma sœur, dit la prieure d’un accent sous lequel se dissimulait mal un reproche.

Nicolette était tombée à genoux. Un geste de la prieure la releva. Debout, les bras croisés sous son scapulaire, les yeux baissés, elle répondit :

— C’est vrai, ma mère ; mais peut-être ai-je une excuse. Depuis hier, j’étais sans nouvelles de mon fils.

— Il est fâcheux que vos préoccupations maternelles troublent à ce point votre vie. A diverses reprises déjà, je me suis aperçue des distractions et des vivacités qu’elles vous causent.

La mère Thérèse de Jésus ne put contenir un mouvement de surprise et d’impatience. Mais il fut aussitôt réprimé. Elle baissa la tête, en murmurant, résignée :

— Si j’ai péché, ma mère, punissez-moi.

— Rentrez dans votre cellule, continua la prieure, et priez pour que Dieu vous rende docile à sa sainte volonté.

La religieuse admonestée s’inclina, et, traversant le jardin où ses sœurs marchaient pour réchauffer leurs membres engourdis par le froid, elle disparut, sans qu’aucune d’elles se permît une réflexion sur l’incident. Jeanne l’accompagna des yeux, impressionnée par ce qu’elle venait de voir et d’entendre.

En arrivant dans sa cellule sans feu, toute glacée des rigueurs de l’hiver, Nicolette s’agenouilla pour prier, conformément à l’ordre qu’elle venait de recevoir. Mais, hélas ! ce n’étaient pas des prières qui de son cœur troublé montaient à ses lèvres blêmies. En dépit de ses efforts, sa pensée l’entraînait loin du calme asile où elle avait juré de vivre toujours.

Le supplice dont elle souffrait, jamais, avant elle, aucune Carmélite ne l’avait enduré. Nulle ne s’était trouvée dans cette extrême détresse, placée entre un devoir rigoureux et les angoisses légitimes de l’amour maternel. Quelque sincère qu’eût été la vocation qui l’avait conduite au couvent, elle regrettait à cette heure d’avoir cédé aux entraînements de sa ferveur. Hélas ! quand, obéissant à la voix impérieuse qui lui parlait, elle s’était consacrée à Dieu, pouvait-elle prévoir qu’un jour son fils lui serait rendu et aurait besoin de sa sollicitude ? Elle avait alors tout prévu, sauf ce qui arrivait. Elle se trouvait maintenant en présence de devoirs nouveaux. Que devait-elle faire ?

La règle des Carmélites est rigoureuse. Elle ne permet pas les sorties accidentelles. Sous aucun prétexte, quelque sacré qu’il puisse être, les religieuses ne peuvent être autorisées à s’éloigner de leur cloître. Elles y sont comme dans une prison, enchaînées par les vœux prononcés. S’il arrive que quelque circonstance grave les appelle dans leur famille, elles n’ont d’autre ressource que de solliciter de l’autorité ecclésiastique, souverainement juge de l’opportunité de leur demande, la faveur d’être relevées de ces vœux solennels. On a vu quelquefois des religieuses cloîtrées abandonner, à la suite d’événements inattendus, le couvent pour n’y plus rentrer. On n’en a jamais vu s’en éloigner pour y revenir. Si donc elle voulait aller au secours de son fils, elle devait changer de vie, retourner au monde, après avoir obtenu l’agrément de ses supérieurs spirituels. Et encore, pour en arriver là, fallait-il du temps, des démarches, une enquête, des formalités minutieuses, trop longues au gré de son impatience.

La gravité des résolutions à prendre l’épouvantait. Depuis qu’elle avait retrouvé son fils, elle souffrait de ne pouvoir vivre à ses côtés, d’être retenue loin de lui. Mais elle s’était résignée, convaincue que le bonheur de le voir tous les jours lui donnerait le courage. Malheureusement, il suffisait qu’il eût manqué une fois à leur rendez-vous quotidien pour lui enlever l’énergie. Elle relisait sa lettre ; elle en interrogeait chaque ligne, et telle était l’exaltation de son esprit qu’elle se figurait que la mort s’installait au chevet d’Adrien.

Hors d’état de prendre un parti, elle resta jusqu’au soir accablée par la peur. Elle traîna derrière soi ses préoccupations, à la coulpe, dans la salle capitulaire, à la chapelle, sans pouvoir recouvrer la sérénité d’âme indispensable à la méditation et à la prière. Et cependant, elle voulait prier, et lorsque son pauvre corps las et meurtri fléchissait sous le poids de sa fatigue, elle se suspendait aux grilles du chœur pour se tenir éveillée. Enfin, quand elle étendit sur son dur matelas de paille ses membres exténués, elle ne parvint pas à trouver le sommeil, poursuivie toujours par une mortelle inquiétude et tiraillée entre les partis contraires que lui suggérait son imagination affolée.

Vers le matin, cependant, sa fièvre s’apaisa. La nuit écoulée la rapprochait du moment où elle espérait voir son fils. Elle assista aux offices, distraite, impatiente. Après la messe, elle attendit anxieuse. Mais, comme la veille, le temps passa sans qu’elle fût appelée au parloir. Elle espérait au moins une lettre. Elle ne la reçut pas. Alors ses craintes s’aggravèrent. Le silence d’Adrien rendait plus pénible son absence. Elle le devinait couché, pâle et malade, livré à des soins mercenaires, appelant sa mère, et peut-être expirant sans l’avoir revue. C’en était trop pour ses forces épuisées par l’insomnie. Elle alla trouver la prieure, lui fit part de son malheur, et tout en larmes, lui demanda conseil. Pour la rassurer, la prieure promit de faire prendre des nouvelles d’Adrien. Une postulante converse reçut l’ordre de se transporter chez lui et de s’enquérir de la vérité. En attendant son retour, Nicolette resta dans la chapelle, le front sur les dalles froides, suppliant Dieu de lui rendre son fils. C’est là que la tourière lui rapporta la réponse. Depuis deux jours, Adrien était alité, en proie à la fièvre, sans que le médecin qui lui donnait des soins eût pu préciser la nature du mal. La tourière tenait ces détails d’un ami du malade, installé chez lui, et qui n’avait pas voulu permettre qu’elle lui parlât.

Ces renseignements, loin de calmer les angoisses de Nicolette, achevèrent de la troubler. Sûrement, on lui cachait la vérité. Son enfant était plus mal qu’on ne le lui disait. Son visage exprimait une douleur si violente, que la prieure, prise de compassion, lui prodigua les plus vifs témoignages de la fraternelle affection qui unit les religieuses entre elles. Elle essaya de la consoler. Mais la mère ne voulait rien entendre. Son regard fixé devant elle semblait percer les murailles, et franchir la distance qui la séparait de son fils. Il s’agissait bien vraiment, comme on le lui conseillait, d’offrir cette torture au Sauveur, en expiation des péchés de l’humanité ! La foi de la Carmélite n’était plus assez ardente pour que ce langage pût l’apaiser. Elle écoutait, et n’entendait rien, en proie à la préoccupation qui de plus en plus l’étreignait. Pour dérober le spectacle de ses larmes à la communauté, la prieure l’engagea à rentrer dans sa cellule.

— Est-ce un ordre, ma mère, ou un conseil ? demanda-t-elle, la fièvre aux yeux et dans la voix.

— Un ordre, répliqua sévèrement la prieure, choquée par le ton de cette question.

— J’obéis, alors, oui, j’obéis… Et plus bas elle ajouta : — Pour la dernière fois.

Elle s’éloignait, cédant à des résolutions spontanées, la tête haute et d’un pas pressé. Son absence dura peu. Quelques instants après, au moment où la lumière du jour déclinait, elle reparaissait devant la prieure, mais transformée. Elle ne portait plus l’habit du Carmel. Elle l’avait quitté pour se vêtir de la pauvre robe noire et du manteau sous lesquels, quelques semaines avant, elle avait fait le voyage de Beaucaire à Paris.

— Que signifie ce costume ? demanda la prieure stupéfaite.

— Il signifie, ma mère, que mon fils m’appelle et que je vais à lui.

— Vous voulez sortir du cloître !

— J’en veux sortir.

— Vous savez qu’une fois hors de la maison, vous n’y pourrez plus rentrer.

— Je n’y rentrerai pas.

— Si c’est votre liberté que vous voulez reprendre, vous ne le pouvez faire qu’avec l’autorisation de vos supérieurs ecclésiastiques. Seuls, ils peuvent vous relever de vos vœux.

— Ils m’en relèveront.

— Sans doute ; mais vous devez attendre ici leur décision.

— Attendre ! quand mon fils, peut-être, meurt faute de mes soins.

La prieure n’en revenait pas. Quoi, révoltée, cette sœur Thérèse de Jésus, une des lumières de l’Ordre, cette religieuse modèle dont on rappelait sans cesse aux novices le nom et les vertus ! C’était à n’y pas croire. Il fallait que l’esprit de Dieu se fût retiré d’elle et l’eût abandonnée au démon.

— Ma sœur, supplia la prieure, revenez à vous. Songez aux suites du scandale que causera votre départ ; songez surtout à la responsabilité qui va peser sur votre âme, si vous abandonnez cette maison malgré moi. Vous aurez à rendre compte, un jour, de votre désobéissance, et ce sera terrible.

— Je suis mère, et Dieu me comprendra, objecta froidement Nicolette.

— Vous avez fait le serment de demeurer à son service.

— Je ne savais pas alors qu’il me rendrait mon fils. Pourquoi me l’a-t-il rendu, si ce n’était pour me rappeler que la maternité crée aussi des devoirs sacrés ? Il est clément, il est miséricordieux, et sa bonté ne me fera pas défaut.

— Sœur Thérèse de Jésus, insista la prieure, je vous ordonne de rentrer dans votre cellule, de reprendre l’habit que vous n’aviez pas le droit de quitter, et d’attendre parmi nous les décisions que je vais provoquer. Je vous l’ordonne, et vous adjure de ne pas enfreindre mes ordres.

— Ce que vous me demandez, ma mère, est impossible. Ah ! si vous aviez un fils, vous ne me parleriez pas ainsi que vous le faites. Mais, hélas ! vous ne pouvez me comprendre ; votre cœur n’a jamais éprouvé ce qu’éprouve le mien en ce moment. Aucune volonté, entendez-le, aucune n’est assez puissante pour me retenir ici malgré moi.

— Aucune volonté, dites-vous ! Mais le souci de votre salut !

— Il est moins exigeant que le souci du salut ce mon fils !

— Encore une fois, je vous supplie, obéissez à votre prieure, sœur Thérèse de Jésus.

— Je ne peux obéir, ma mère.

— Mais l’enfer, malheureuse, l’enfer !

— Il ne me fait pas peur. Non ! Je ne crains pas d’être châtiée pour avoir refusé de fermer l’oreille aux appels de mon enfant. Si je me trompe, j’aime mieux encore être damnée pour toute l’éternité que d’abandonner le cher être qui me tend les bras. La prieure, à ces mots, baissa la tête, et toute gémissante, fit le signe de la croix. En les entendant, elle venait de comprendre qu’elle ne parviendrait pas à briser la rébellion de la mère Thérèse de Jésus. Il n’y avait qu’à se résigner et à prier Dieu de pardonner l’offense commise contre son nom. La révoltée ajouta : — Ce soir, je cours où le devoir m’appelle ; demain, j’écrirai à mes supérieurs pour expliquer ma conduite, prête à me soumettre à ce qu’ils décideront, soit qu’ils exigent que le Carmel me reste à jamais fermé, soit qu’ils me permettent d’y rentrer, quand mon fils n’aura plus besoin de mon amour et de mon dévouement. Adieu, ma mère !

La nuit était venue. Après s’être inclinée devant la prieure pétrifiée, Nicolette s’éloignait par les corridors, où des quinquets répandaient une lueur tremblante et pâle. Sur son passage, des ombres silencieuses se rangeaient en allongeant sur les murs blancs leur silhouette noire, et se garaient de la fugitive comme d’une pestiférée. Quand elle arriva au bas de l’escalier, elle se trouva seule sur le seuil de la chapelle entr’ouverte. A la vue du chœur silencieux, sombre et froid, elle s’arrêta haletante, comme si les souvenirs qu’elle retrouvait à cette place fussent redevenus tout à coup assez puissants pour la retenir. Les battements de son cœur se précipitèrent. Dans le silence, elle entendit alors, venant du premier étage, la rumeur confuse et faible des gémissements provoqués par sa révolte. Le froid de la mort glaça son cœur. Elle chancela défaillante. Encore une minute, et c’en était fait de son énergie. Le passé allait la reprendre, l’envelopper de nouveau dans les exigences de la règle, et son fils l’appellerait en vain. La peur de ne pas le revoir si elle n’allait à lui la redressa. Elle se remit en marche. Comme elle arrivait à la grille de clôture, une voix faible l’appela. Elle se retourna. La voix reprit, légère comme un souffle :

— Puisque vous partez, ma mère, emmenez-moi.

— Ah ! chère enfant ! soupira-t-elle en pressant Jeanne sur son cœur, vous emmener ! Je le voudrais. Mais votre famille compte vous retrouver ici ; elle me blâmerait peut-être de vous avoir associée au scandale que va causer mon départ ; je ne peux pas, je ne dois pas vous emmener. Mais lorsque vous serez hors de cette maison, rien ne s’opposera à ce que vous veniez me voir.

— Où serez-vous, ma mère ?

— Chez mon fils, si, comme j’en ai le ferme espoir, le Seigneur me l’a conservé.

— Alors, à bientôt, ma mère.

— A bientôt, ma fille !

Ce fut tout. Nicolette hâta le pas, et, ayant passé devant la loge d’où la tourière effarée la regardait fuir, elle s’élança au dehors, consommant ainsi sa rupture avec ce Carmel bien-aimé où jadis elle n’était entrée que pour y mourir, et d’où elle s’échappait maintenant parce qu’elle voulait vivre, vivre pour son fils.