XI
Après une longue soirée d’insomnie et de fièvre, Adrien commençait à s’assoupir. Depuis déjà trots jours, un mal mystérieux ébranlait son cerveau, secouait ses nerfs, troublait son intelligence et le tenait alité. C’était une accablante lassitude répandue par tout son corps, pesant sur son âme, le résultat d’une défaite suprême, succédant à une longue résistance enfin vaincue.
Devant ses yeux, des visions maladives se détachaient sur le fond obscur de sa chambre. Elles lui montraient tantôt sa mère qu’il s’étonnait de n’avoir pas vue encore, bien qu’à deux reprises il l’eût appelée par des lettres suppliantes ; tantôt Jeanne Mauroy, à laquelle il songeait sans cesse depuis qu’il la savait libre et déliée de ses vœux. Dans ces hallucinations, sa mère tendait vers lui ses bras, chargés de lourdes chaînes. Elle l’enveloppait d’un regard navré, où éclatait la douleur enfantée par son impuissance à le secourir. Jeanne Mauroy lui souriait, resplendissante dans l’éclat de sa beauté souveraine. Sous ce sourire doux, empreint de raillerie, il croyait lire un reproche. Pourquoi, s’il l’aimait, n’allait-il pas à elle ? Pourquoi ne lui parlait-il pas de l’amour dont les ardeurs l’embrasaient ?
Alors, une prière montait à ses lèvres, s’en échappait en accents de délire, imprimant à tout son être un spasme douloureux. Il adjurait les deux femmes, en invoquant sa tendresse pour elles, l’une de lui venir en aide, l’autre de lui pardonner. Mais elles demeuraient sourdes à sa voix. Leur ombre tremblante s’évanouissait, ne rendant à son esprit quelque lucidité que pour lui montrer Laure et Roudier, installés dans sa maison, devenus, malgré lui, ses gardiens, et veillant autour de son lit, afin d’empêcher les bruits du dehors d’arriver jusque-là.
En dépit des témoignages de leur intérêt prodigué à toute heure, avec des formes obséquieuses, ces deux êtres, à qui, trop longtemps, il avait accordé sa confiance et livré sa vie, ne lui inspiraient plus que de l’horreur. Sous leurs airs tristes, il devinait leurs calculs odieux. Ses illusions dissipées lui laissaient voir toute l’infamie de la maîtresse vénale et de l’ami traître, dont il ne pouvait secouer le joug, ce joug détesté, imposé à sa faiblesse. Sous prétexte de le soigner, ils l’avaient séquestré ; il le savait, et néanmoins il était contraint de les subir et d’accepter leurs soins.
Ils essayaient encore de dissimuler leurs visées. Mais leur attitude les révélait. Il y avait déjà dans leur parole une menace, comme si, le voyant perdu, ils n’eussent plus eu que le souci de le rendre docile à leur volonté, en exploitant l’inquiétude et la peur qui s’emparent des mourants. Ils voulaient se faire attribuer, sinon la totalité, au moins la plus grande partie de sa fortune. C’est à exciter ses libéralités qu’avait travaillé Laure quand il était debout. Maintenant, elle s’appliquait à lui arracher un testament qui la ferait héritière. Elle s’y appliquait, en fille habile, soumise à Roudier dont la perversité avait touché son cœur, et aux mains de qui elle n’était plus qu’un instrument qu’il dirigeait à son gré.
Il n’avait pas eu de peine à lui démontrer la facilité de l’entreprise. Sans parents pour le protéger et défendre ses droits, séparé de sa mère, Adrien de Varimpré était une proie sur laquelle leur cupidité pouvait s’exercer sans effort. Le médecin l’avait presque condamné. Pour le sauver, il aurait fallu un dévouement maternel ou une sollicitude conjugale, une de ces volontés énergiques que seul l’amour peut inspirer. Dans leurs soins intéressés, les misérables n’apportaient rien de pareil. Laisser mourir Adrien, après avoir obtenu de lui le testament qui devait les enrichir, ils ne poursuivaient rien au delà. Sous une forme insaisissable, c’était déjà le crime. Et pâle, blême, anéanti sous les étreintes du mal, le malheureux s’en allait vers la mort, sans défense et sans secours.
Vers six heures, au moment où l’ombre agrandie montait le long des rideaux de son lit, il fut tiré tout à coup de son assoupissement. Roudier était devant lui, une méchante expression sur ses traits à peine éclairés par la blanche lumière de la lampe posée sur un guéridon. Dans la cheminée, des bûches se consumaient lentement sur les cendres embrasées. Par la porte ouverte à côté de cette cheminée, l’œil encore à demi clos d’Adrien embrassait le salon, et apercevait au milieu de cette pièce Laure assise dans un fauteuil, essuyant ses larmes.
— Je suis donc bien bas ? demanda-t-il à Roudier. Et comme Roudier se taisait, il ajouta : — Pourquoi m’as-tu éveillé ? Que ne me laisse-t-on en repos ?
— C’est que tu étais terriblement agité, mon camarade. Tu as eu le délire, un délire violent. Tu parlais de ta mère, et aussi d’une certaine Jeanne…
— J’ai prononcé son nom ? s’écria Adrien.
— Tu vois, puisque je le sais. Ce n’est pas très-gai pour Laure de découvrir qu’il y a dans ta vie une autre femme qu’elle.
— Qu’est-ce que cela peut lui faire, puisque je vais mourir ?
— Ce que cela peut lui faire ! Demande-le-lui.
— Non ; je ne veux à cette heure ni explication ni scène. Il respira bruyamment ; puis il continua : — As-tu envoyé à ma mère la lettre que j’ai écrite ce matin ?
— Je l’ai envoyée.
— On n’a pas répondu ?
— Le commissionnaire est revenu les mains vides, sans avoir pu arriver à la sœur Thérèse de Jésus. La tourière a pris la lettre, en promettant de la faire parvenir.
— C’est épouvantable ! gémit Adrien.
— Renonce à te tourmenter, mon pauvre ami ; ta mère ne viendra pas. Il est interdit aux Carmélites de franchir l’enceinte de leur cloître.
— Il faudra donc mourir sans la revoir !
— Que parles-tu de mourir ! s’écria Roudier. Tu es bien bas, sans doute ; et entre hommes, on se doit la vérité ; mais si je te la dis, c’est que je suis sûr que nous te sauverons. Oui, nous te sauverons, fit-il avec lenteur, pesant ses paroles toutes pleines d’insinuations et de réticences. Cependant, le médecin prétend le contraire ; il m’a dit ce matin que si tu as des dispositions à prendre… Oh ! tu sais, ce n’est pas difficile de faire un testament, et après tout, cela ne te rendra pas plus malade.
— Un testament ! Dans quel but ? Ma mère hérite de son fils…
— Oui, d’après la loi. Mais tu dois à Laure une preuve d’amour, une preuve bien méritée, car depuis deux jours, elle t’a soigné avec un dévouement dont je ne la croyais pas capable.
— Elle a déjà reçu de moi de quoi vivre.
— De quoi vivre ! objecta Roudier dédaigneusement. Trois mille francs de rente à peine.
— C’est plus que ne vaut le bonheur qu’elle m’a donné.
— Comme tu parles d’elle ! Tu la hais donc bien ?
— Oui, je la hais. Ame vulgaire, âme vénale ! Elle a flétri la mienne ! C’est elle qui me tue. — Roudier protestait du geste. Adrien continua avec amertume : — Ah ! fou que j’ai été de me laisser tromper par son visage menteur, et de me livrer à elle !
Roudier prit brusquement la main de son ami, et désignant Laure toujours assise dans le salon :
— Ne vois-tu donc pas qu’elle se désespère !
— Comédie !
— Persiste à le penser, puisque tel est ton caprice ; mais, crois-moi, ne le lui dis pas. Si tu dois mourir, n’ajoute pas à ses larmes la cruauté d’un mépris immérité, succédant à ton amour ; ce serait lâche, car, fût-elle coupable, ce que je nie, elle est maintenant digne de pardon. Si tu dois vivre, qu’elle ne puisse pas un jour supposer que la haine t’a rendu capable de l’oublier en ce moment, et de la mettre à la discrétion de ceux qui la détestent, parce qu’elle leur a pris ton cœur.
Les supplications de Roudier expirèrent dans un attendrissement joué avec un grand art. Il resta debout devant le lit, épiant, anxieux, sur la figure d’Adrien l’impression produite par sa parole. Mais tout à coup le malade se souleva et reprit avec violence :
— Pourquoi la défends-tu, si tu es mon ami ?
— Parce que mon devoir d’ami est de te mettre en garde contre l’injustice que tu vas commettre. Oui, une injustice, je l’affirme. Parlerais-tu de Laure comme tu le fais, si tu n’aimais une autre femme, cette Jeanne sans doute, dont j’ai entendu tout à l’heure le nom dans ta bouche pour la première fois ?
— C’est infâme de me tourmenter ainsi ! murmura Adrien, dont cet entretien achevait d’ébranler les forces et de paralyser la volonté.
Sa plainte laissa Roudier insensible. Il se pencha sur le lit, et toujours impitoyable, il dit :
— Allons, Adrien, reviens à toi et comprends que tu dois faire ce testament. Il le faut, je le veux…
Ses yeux sombres ne priaient plus ; ils ordonnaient, et maintenant Adrien le regardait avec une surprise mêlée de crainte.
— Tu le veux ? soupira-t-il.
— Je le veux, répéta Roudier, qui avait pris sur la table de nuit un buvard, une feuille de papier et une plume.
Un sourire éclaira les traits d’Adrien. Il se souleva avec lenteur. Assis sur le lit, le dos appuyé aux coussins relevés, il prit les objets que lui tendait Roudier, en murmurant.
— J’obéis… Si je n’obéissais pas, tu serais capable… Allons, dicte ; tu connais ma fortune mieux que moi.
Roudier dicta :
« Dans la crainte de la mort, malade de corps, mais sain d’esprit, j’écris de ma main l’expression de mes dernières volontés.
« Je désire qu’aussitôt après mon décès, l’inventaire de ma succession soit dressé sans aucun retard, et ma mère admise à reprendre, dans cette succession, une somme égale à la fortune personnelle qu’elle possédait au moment de son mariage, et dont elle m’a fait donation quand j’ai eu le bonheur de la retrouver. Sous cette unique réserve, j’institue mademoiselle Laure Malestra ma légataire universelle, afin qu’elle soit mise après ma mort en possession de tous mes biens meubles et immeubles, tels qu’ils existent et se comportent, et sans autre exception que celle que je viens d’indiquer. J’entends reconnaître ainsi le fidèle et affectueux dévouement que m’a prodigué mademoiselle Laure Malestra, depuis que je la connais jusqu’à ce jour.
« Les dispositions que je prends en ces termes ne dépouilleront pas ma mère, puisqu’elles visent seulement la fortune que je tiens de mon père, Frédéric de Varimpré. D’ailleurs, ma mère, enfermée pour sa vie dans un cloître, a fait vœu de pauvreté, et, considérât-elle que ses droits d’héritière légale sont lésés par le présent testament, elle m’a trop tendrement aimé pour s’opposer à l’exécution de ma volonté formelle, que je consigne solennellement dans ces lignes autographes. »
Adrien avait écrit silencieusement sous la dictée de Roudier ; il s’arrêta pour se reposer, en disant :
— Je ne te savais pas si habile ; tu as tout prévu.
— Continue, fit brutalement Roudier.
— Sera-ce long encore ?
— Plus rien qu’une phrase :
« Je désigne mon ami Jacques Roudier comme mon exécuteur testamentaire ; je le prie d’accepter, avec mes remercîments fraternels, un tableau à son choix parmi ceux qu’on trouvera chez moi. »
— Est-ce tout ? demanda de nouveau Adrien.
— Oui ; date et signe, lisiblement surtout. Le misérable s’inclina pour s’assurer que sa recommandation était exécutée. Puis il prit le testament, le plia en quatre sans le lire, le glissa sous une enveloppe qu’il cacheta et qu’il posa sur le buvard devant Adrien, en ajoutant : — Écris là : « Ceci est mon testament. »
Quand ce fut fini, il s’empara du pli. Une joie folle errait sur ses lèvres frémissantes, allumait un éclair dans ses yeux. Sans prononcer un mot de gratitude, il s’éloigna, tandis qu’Adrien, épuisé, laissait retomber sur l’oreiller sa tête pâlie.
De la place où elle se trouvait, Laure avait feint de se désintéresser de ce qui se décidait à quelques pas d’elle. Mais, à travers ses doigts ouverts sur son visage, elle suivait tous les mouvements de son complice. Au geste qu’il fit, elle devina le succès de sa tentative. Alors elle se leva, et toute dolente, vint s’agenouiller devant le lit, en touchant de sa bouche la main amaigrie, pendante sur les couvertures. Elle jouait son rôle jusqu’au bout, avec le désir de faire croire à sa reconnaissance. Mais Adrien retira son bras, sans essayer de dissimuler sa répulsion ; puis il demeura immobile, anéanti par l’effort auquel il venait d’être condamné. Cet accablement effraya Laure. Elle quitta la place et se rapprocha vivement de Roudier.
— Est-il mort ? lui demanda-t-elle à voix basse.
— Non, mais il ne vaut guère mieux que s’il était mort, répondit Roudier sur le même ton. Ah ! il était temps d’en finir. Encore quelques heures, et l’héritage nous échappait. Te voilà riche, grâce à mon énergie…
Ils revenaient à petits pas dans le salon, ne s’arrêtant que pour jeter un coup d’œil derrière eux, sur cette couche privée de secours et de soins, où Adrien demeurait étendu, sans mouvement, comme un cadavre. Pour causer sans contrainte, ils fermèrent la porte. Le malheureux, maintenant, pouvait mourir en paix. Personne ne troublerait plus son repos, personne. Une fois seuls, ils se regardèrent en riant.
— La fortune, enfin ! s’écria Roudier en brandissant le pli.
Sa voix résonna dans le salon silencieux, à peine éclairé par deux bougies qui se consumaient sur la cheminée.
— Doucement, donc ! murmura Laure. S’il allait entendre !…
— Lui, il ne peut plus entendre, ni voir ni entendre. Il mourra cette nuit.
Laure frissonna ; puis elle se pressa contre son complice, et touchant du doigt le testament :
— Alors, mon nom est écrit là dedans ! fit-elle.
— Veux-tu le voir… attends… Il tendit le pli vers la bougie, en présentant à la flamme le cachet. La cire lentement se liquéfia. Il ouvrit l’enveloppe avec dextérité, sans la déchirer. Il en retira le papier et le passa à Laure : — Lis. Elle y jeta les yeux, la figure empourprée, toute tremblante de l’émotion subite qui s’emparait d’elle. — La joie te rend belle, lui glissa Roudier à l’oreille. Mais, au lieu de répondre au compliment, elle restait bouche béante, stupéfaite, hébétée. — Qu’est-ce qui te prend ? demanda-t-il.
— Nous sommes joués !
Il lui arracha le testament d’un geste de fureur, tandis qu’elle bégayait le nom de Jeanne Mauroy, écrit à la place du sien sur l’acte testamentaire, par lequel elle s’était crue enrichie.
— Le diable l’emporte ! s’écria Roudier. Il s’est moqué de moi.
— Jeanne Mauroy ! répéta Laure. Connais-tu, toi ?…
— C’est ta rivale, ma fille ; car tu as une rivale. Il te trompait.
— Alors tout est perdu ?
Roudier garda le silence. Il examinait attentivement les caractères tracés par Adrien ; il pressait entre le pouce et l’index la feuille couverte d’écriture pour en calculer l’épaisseur ; il en étudiait le grain et la transparence. Peu à peu, il se rassurait.
— Il n’est pas impossible d’effacer ce nom et d’y substituer le tien, dit-il enfin.
— Un faux ! jamais… je ne veux pas aller en prison.
— Laisse donc ; on n’est pas chimiste pour rien.
— Alors tu crois.
— Je réponds de tout. Cette nuit, je travaillerai, et tu hériteras, continua-t-il, en laissant tomber le testament sur le marbre de la cheminée, pour se rapprocher de Laure ; oui, tu hériteras, ma petite ; c’est-à-dire, nous hériterons, car c’est part à deux, n’est-ce pas, madame Roudier ?
— Tu es bête, fit-elle, en se dérobant aux lèvres avides qui cherchaient les siennes.
Mais Roudier la retenait par la taille ; un soudain et brutal désir le secouait. Il voulait, à cette heure décisive, sceller d’une caresse les projets anciens, formés lorsque encore il n’en croyait pas la réalisation si prochaine.
— J’ai peur, soupira-t-elle, en essayant de lui résister.
— Qu’avons-nous à craindre ?
Il n’eut pas le temps d’achever. Laure, poussant un grand cri, s’arrachait à ses bras, se réfugiait à l’autre extrémité du salon, effarée et tremblante, les yeux fixés sur la porte de la chambre, avec une persistance qui obligea Roudier à regarder du même côté. Sur le seuil de cette porte qui s’était ouverte sans bruit, se tenait Adrien cramponné à la boiserie, un manteau sur les épaules, offrant aux complices épouvantés le spectacle de sa face livide, rendue plus sinistre par le désordre de ses cheveux. En une minute, il eut tout vu et tout deviné.
— Misérables ! murmura-t-il.
— Deviens-tu fou ? demanda violemment Roudier, en s’élançant vers lui.
— Ne me touche pas, scélérat, continua Adrien.
Roudier insista pour le ramener vers son lit ; il y eut un commencement de lutte. Adrien s’était adossé à la porte ; il se débattait, poussait des gémissements, faits de plaintes et de reproches, tandis que Laure, perdant la tête, n’écoutant que sa terreur, se précipitait au dehors, en appelant la femme de service, à qui depuis la veille l’entrée de la chambre du malade restait interdite.
Cette femme accourut. Elle rencontra dans l’antichambre Laure, chancelante sous le coup de son effroi brusquement déchaîné.
— Pourquoi tout ce bruit, madame ? demanda-t-elle, soupçonneuse.
— Venez vite, répondit Laure. Adrien a quitté son lit, en proie à un accès de fureur. Il menace…
Un violent coup de sonnette l’interrompit ; sa phrase resta inachevée. La servante, qui se trouvait devant la porte d’entrée, n’eut qu’à se retourner pour ouvrir, et dut se jeter de côté pour n’être pas renversée par une inconnue, une petite vieille, vêtue de noir, qui se précipita dans l’appartement en appelant Adrien. A l’air de cette étrangère, à ses accents, à son inquiétude, Laure comprit et murmura :
— Sa mère ! Sa mère ici ! Allons, il n’y a plus d’espoir.
Et saisie de peur, prenant à peine le temps de décrocher son chapeau et son manteau suspendus à une patère, elle descendit l’escalier, affolée, laissant Roudier se tirer d’affaire comme il pourrait.
Déjà Nicolette en savait long. Un entretien de quelques minutes avec le portier lui avait révélé le danger que courait son fils ; son instinct maternel complétait cette révélation, lui faisait pressentir le rôle odieux de l’ami et de la maîtresse, installés au chevet du malade.
— Me voilà, mon enfant, me voilà, cria-t-elle en se précipitant dans la chambre.
— Ma mère ! ma mère ! gémit Adrien, qui roulait sur son lit, vers lequel Roudier l’avait brutalement ramené, venez me défendre ; chassez cet homme, chassez sa complice.
— Oui, je te défendrai, et je ne te quitterai plus, reprit Nicolette avec une vigueur que décuplait le sentiment du péril. Elle prit Roudier par le bras, et le repoussa en se jetant devant son fils renversé. Une sainte colère animait son regard. Avant que Roudier fût revenu de sa surprise, elle se dressait terrible, en lui montrant la porte. — Sortez, monsieur, dit-elle.
— Mais, madame, qui donc êtes-vous, et de quel droit…?
— Éloignez-vous, ou j’appelle. Je suis la baronne de Varimpré.
Roudier hésita un moment. La tête basse, il promenait autour de lui ses yeux où grondait la haine. Puis, tout à coup, il releva le front, cherchant à couvrir sa retraite.
— Oui, je sors, fit-il, mais c’est pour revenir. Vous entendrez parler de moi, madame.
Nicolette dédaigna de lui répondre. Au moment où, furieux et déçu, il quittait pour toujours cette maison, Roudier put voir la mère courbée avec sollicitude sur son fils que cette scène violente, qui devait le tuer, venait de sauver, en provoquant dans son pauvre corps brisé une réaction salutaire.
Lorsque le même soir, après une longue conférence avec le médecin, mandé par ses soins, elle se trouva seule au chevet de son cher malade, elle remercia Dieu qui lui avait inspiré la volonté de quitter le cloître pour venir à ce chevet où l’appelait un devoir sacré, et qui permettait qu’elle y arrivât assez tôt pour en éloigner la mort.