XII
Assise auprès de son fils endormi, toute frissonnante dans la nuit silencieuse, Nicolette fut longtemps avant de pouvoir se recueillir. Si troublants étaient les incidents de cette journée dans leur succession inattendue ! Ses angoisses, ses larmes, sa révolte contre la prieure, sa fuite du couvent, son arrivée dans la maison d’Adrien…
Et si nouvelle aussi sa situation !
Depuis douze années qu’elle portait l’habit de la religion, elle se trouvait pour la première fois hors de sa cellule, embarrassée de sa liberté, gauche aux exigences de la vie sociale longtemps abandonnée et oubliée. Pour la première fois, elle allait passer la nuit loin du cloître où elle avait juré de vivre et de mourir, et où peut-être elle ne rentrerait jamais !
Quand tout à l’heure, n’obéissant qu’à ses alarmes maternelles, elle violait ses vœux et brisait les barrières pour accourir auprès de son enfant, son âme était sans remords. Elle avait agi dans la plénitude de sa volonté, sûre de ses droits, oublieuse du ciel pour ne songer qu’à la terre. Maintenant, au fur et à mesure qu’elle se rassurait, elle s’effrayait de sa témérité, de ses résolutions exécutées aussitôt que conçues, et de leurs conséquences.
Elle connaissait trop la rigueur des règles du Carmel pour se faire illusion sur la gravité de l’acte qu’elle venait d’accomplir. Toujours miséricordieuse, l’Église lui pardonnerait sa rébellion, légitimée par les saintes obligations de la maternité ; elle restait sans inquiétude à cet égard. Mais le cloître se rouvrirait-il pour elle ? Et s’il était à jamais fermé, quel serait son destin ? Se verrait-elle condamnée à vivre dans le monde, à reprendre sa place dans une société dont elle méprisait les préjugés et les lois, et où elle n’espérait pas retrouver la paix perdue ? Ce fut sa plus cruelle préoccupation durant cette nuit où la certitude de sauver son fils fut assez puissante pour lui permettre d’interroger son âme, de sonder l’avenir et de regretter le passé.
Il remplissait sa mémoire, ce passé sans ombre. Elle le revivait dans ses détails les plus minutieux : son entrée comme postulante au couvent de Beaucaire, les premières épreuves, les longues veilles devant l’autel, les mortifications incessamment renouvelées, les dures pénitences, les douces extases dans la contemplation du ciel ; puis l’émouvante cérémonie de la vêture, les étapes du noviciat, embellies par la joie de souffrir, la profession, les vœux solennels, et enfin la prise de voile, couronnant d’un bonheur inénarrable son union mystique avec Jésus.
Elle pleura, en se rappelant cette matinée radieuse où le voile noir des Carmélites était tombé sur son front, l’infinie volupté de cette suprême immolation, tandis que le prêtre disait : « Recevez le voile sacré, qui est le signe de la pudeur et de la modestie : portez-le au tribunal de Jésus-Christ, pour avoir la bienheureuse immortalité », paroles divines auxquelles elle répondait : « Il a mis un signe sur mon visage pour bannir de mon cœur tout autre amour que le sien. » Elle se souvint comme d’une félicité qu’on ne goûtera plus, de l’heure solennelle où dans le chœur des religieuses, derrière la grille hérissée de pointes acérées, au chant du Te Deum, elle s’était prosternée, les bras en croix, sur la serge grossière, dans l’immobilité de la mort, un drap noir jeté sur elle, demeurant ainsi jusqu’au moment où la prieure l’ayant aspergée d’eau bénite, ainsi qu’on fait sur les cercueils, l’avait relevée. C’était longtemps après la fuite de son mari et la perte de son fils, et ce jour-là, seulement, son cœur avait commencé à s’apaiser.
Et depuis, en dépit des remords et des tristesses, que de consolations suaves ! que de voluptés exquises, longuement savourées ! Les recouvrerait-elle, ces biens sans prix ? Rentrerait-elle dans la cellule froide et sombre comme un tombeau et joyeuse comme un paradis ? Étendrait-elle encore sur la dure couchette ses membres meurtris, déchirés par le cilice ? Goûterait-elle enfin la douceur de vivre dans la compagnie des sœurs, en expiant par la prière et les mortifications les péchés du monde ? Questions brûlantes, qui s’imposaient à son âme toute pénétrée de ces souvenirs sacrés dont elle ne voulait pas croire que la chaîne fût à jamais brisée.
Vers le matin, ses regrets se dissipèrent. Adrien s’était éveillé après un long et tranquille sommeil. Il la regardait, en lui tenant la main, heureux de se sentir près d’elle, délivré de la présence des misérables qui souhaitaient sa mort. Il lui souriait doucement et murmurait :
— Ma mère, je savais bien que vous ne m’abandonneriez pas.
Ces accents la jetaient dans le ravissement, l’attachaient à sa vie nouvelle ; ses craintes s’évanouissaient. Elle répondait :
— Rien ne nous séparera plus, mon enfant chéri.
Et elle ne songeait même pas à se demander comment elle parviendrait à tenir cet engagement.
Durant les jours qui suivirent, le mal qui s’était brutalement abattu sur Adrien, céda aux soins maternels ; la guérison fit des progrès rapides ; la convalescence vint. Nicolette eut enfin le bonheur de voir son fils se lever et marcher dans l’appartement, appuyé à son bras. Elle en goûta un autre encore qui ne ne fut ni moins doux ni moins réparateur, celui d’amener un sourire aux lèvres du convalescent, en prononçant devant lui le nom de Jeanne Mauroy.
Il n’avait guère cessé de penser à cette adorable fille, depuis le trop court voyage qui ne les avait rapprochés que pour provoquer dans son cœur l’épanouissement de l’amour. Son souvenir l’avait poursuivi jusque dans sa maladie. Maintenant qu’il était guéri, il se rappelait que Jeanne sortie du cloître avait recouvré sa liberté. Il se flattait de l’espoir d’être heureux par elle et avec elle. Mais de cet espoir il ne parlait pas. Ce fut sa mère qui en obtint l’aveu, en lui racontant qu’à diverses reprises mademoiselle Mauroy était venue avec son tuteur prendre des nouvelles, et qu’elle n’avait pas encore quitté Paris.
— Je voudrais la revoir, dit Adrien doucement.
Il la revit. Elle vint un soir dans sa maison, accompagnée du parent qui lui tenait lieu de père et qui était accouru pour la faire sortir du couvent. Pour la première fois, il leur fut permis de s’entretenir librement. Cette entrevue décida de leur destinée. L’amour est contagieux, il appelle l’amour ; celui d’Adrien ne tarda pas à être partagé. Le souvenir de Laure Malestra était déjà loin, aussi loin que cette passionnante personne, conquête glorieuse de Jacques Roudier, tombée en son pouvoir et disparue avec lui dans ce tourbillon parisien qui ne rend guère ses victimes. Adrien, délivré, pouvait donc s’abandonner sans contrainte à la chaste tendresse éclose dans son cœur, et dont la floraison radieuse en cicatrisait les blessures. Il s’y livra avec enthousiasme. Il avait la certitude de ne pas se tromper. Jeanne était bien la compagne rêvée, l’épouse aimante et fidèle qui partage toutes les peines comme toutes les joies. Elle ne trahirait pas ses espérances ; chaque jour, il découvrirait en elle de nouveaux trésors ; elle ferait sa vie douce et fortunée.
Le mariage eut lieu. Le même jour, ils partaient afin d’aller cacher dans une retraite lointaine le printemps de leur bonheur réalisé. Nicolette avait promis d’attendre leur retour avant de retourner au Carmel. Car maintenant, sa tâche accomplie et l’avenir de son fils assuré, elle espérait fermement d’y pouvoir rentrer. C’était son plus ardent désir.
Il ne lui suffisait pas que ses supérieurs ecclésiastiques, prenant en considération les angoisses maternelles qui l’avaient affolée, quand lui était parvenue la nouvelle des dangers que courait la vie de son fils, eussent excusé sa fuite et se montrassent disposés à la relever de ses vœux ; elle voulait porter encore la chaîne des engagements contractés devant Dieu, dût-elle recommencer les épreuves du noviciat et repasser par toutes les étapes depuis longtemps franchies.
Ce n’est pas qu’elle fût entraînée par la nostalgie du cloître. Hélas ! à présent qu’elle avait vécu de la vie de son enfant, elle trouvait au monde un charme inattendu, et regardait à l’égal d’un bien sans prix la douceur d’y vivre dans l’ombre de ce jeune foyer édifié de ses mains. Mais quoi que pût alléguer l’Église pour lui rendre le repos, Nicolette ne croyait pas qu’elle eût le droit d’être heureuse ailleurs que sous la règle des Carmélites ; elle entendait épuiser les demandes et les démarches avant de renoncer à en sentir de nouveau le joug. Il lui semblait qu’elle devait cela à Dieu, à titre de réparation, pour lui avoir un jour préféré l’enfant né de ses entrailles ; qu’elle se le devait à elle-même, par respect pour la vocation sacrée à laquelle, en d’autres temps, elle avait obéi.
Elle demeura dans ces alternatives tant que dura l’absence de son fils, ne goûtant d’autres joies que celles qu’elle puisait dans les lettres qu’elle recevait de lui, et s’efforçant de conformer sa conduite aux lois du Carmel.
Chaque matin, au petit jour, elle entrait dans la chapelle de son couvent ; elle y entendait la messe, y communiait, et demeurait là, durant de longues heures, anéantie devant Dieu, priant pour le bonheur de ses enfants, pour leur salut et pour le sien. Elle écoutait les religieuses psalmodiant l’office derrière la grille voilée ; elle s’associait à elles, et sa pensée perçant le voile noir, passant à travers les barreaux, la transportait dans le chœur où si longtemps elle avait connu les extases de ces saintes créatures. Elle se revoyait au milieu d’elles, dans sa stalle, récitant les oraisons et prenant sa part des exercices prescrits par la règle. Alors, le besoin de recommencer cette vie inoubliable la ressaisissait. Elle se levait, courait au parloir, interrogeait anxieusement la prieure, afin de savoir si les démarches qu’on faisait pour lui rouvrir le cloître étaient au moment d’aboutir. Puis, tout à coup, lorsque dans les réponses provoquées par ses questions, elle rencontrait la preuve que son espérance ardemment exprimée se réaliserait, un frémissement douloureux s’emparait d’elle ; la crainte d’être de nouveau séparée de ceux qu’elle chérissait la livrait aux angoisses, et elle revenait dans sa maison, inquiète, en proie à mille tourments, tenaillée par le remords, pleurant sa ferveur, gémissant sur l’attiédissement de son zèle pour Dieu, mais, par-dessus tout, épouvantée par l’appréhension de perdre encore son fils.
L’absence d’Adrien et de Jeanne se prolongea trois mois, durant lesquels Nicolette persécutée par son incertitude ne put recouvrer le repos. Elle attendait le bonheur de les revoir avec une impatience maladive, accrue chaque jour davantage. Enfin, leur retour ramena dans son cœur la sérénité. L’été venait. Ils allèrent s’installer ensemble dans une villa située aux environs de Paris et louée pour la saison. Là, entre son fils et sa belle-fille, Nicolette commença à savourer la douceur des affections humaines, et à comprendre qu’à côté de la joie de s’immoler pour Dieu, il est d’autres joies qu’il ne défend pas à ses créatures. Loin du Carmel, son exaltation privée d’aliments tombait peu à peu ; dans son esprit, s’élevait le désir de voir le cloître qu’elle avait quitté volontairement, et où ses scrupules seuls la poussaient à rentrer, rester à jamais fermé pour elle. Mais ce désir demeurait timide encore ; elle se demandait même s’il n’était pas criminel.
Ce qui faisait l’objet de ses préoccupations ne s’agitait jamais entre elle et son fils. Il aurait voulu connaître les projets que formait sa mère en vue de l’avenir ; il n’osait l’interroger. Parfois, en la voyant près de lui, toujours souriante, prodiguant sa tendresse à Jeanne, environnant de sollicitude cette jeune femme, jadis sa fille spirituelle, à laquelle l’unissaient depuis longtemps des liens mystérieux, formés dans les pratiques de la religion, Adrien se plaisait à croire qu’elle était heureuse et avait renoncé à retourner chez les Carmélites. Parfois aussi, cet espoir se transformait en doute, quand il la trouvait agenouillée dans sa chambre, ou lorsque, le matin, il surprenait sur son visage les traces des larmes versées pendant les nuits sans sommeil, passées à délibérer avec elle-même sur ce qu’il convenait de faire pour ne pas offenser Dieu. S’il avait pu lire au fond de ce cœur troublé, il aurait eu pitié de l’angoisse qui le torturait, engendrée par la crainte d’être rappelée au couvent. Mais Nicolette dérobait ses larmes à son fils, ne faisait pas plus d’allusions à l’avenir qu’au passé, et évitait de lui parler de ce qui les inquiétait également tous deux.
Un matin, elle entra à l’improviste dans le cabinet d’Adrien. Elle était pâle, des pleurs avivaient l’éclat de ses yeux. Sans lui dire un mot ni lui laisser le temps de s’informer des causes de sa tristesse, elle lui tendit une lettre qu’elle venait de recevoir. Il la lut d’un trait. Cette lettre, écrite par l’aumônier du couvent, exposait à Nicolette l’état des démarches entreprises pour régulariser sa situation. Ces démarches multipliées n’avaient eu encore d’autre résultat que de réconcilier avec l’Église et avec l’Ordre la mère Thérèse de Jésus. La question de savoir si elle pouvait rentrer au Carmel n’était pas résolue et ne semblait pouvoir l’être que si la Carmélite portait elle-même à Rome ses regrets et ses vœux. L’aumônier engageait donc Nicolette à partir, convaincu qu’elle était résolue à épuiser les juridictions ecclésiastiques avant de renoncer à reprendre l’habit religieux.
— Qu’allez-vous faire, ma mère ? demanda Adrien.
— Je dois me conformer à ce qu’on attend de moi, répondit-elle.
— Ainsi, vous voulez nous quitter ?
— Le devoir l’ordonne.
— En êtes-vous sûre, ma mère ? Ne vous ordonne-t-il pas aussi, et avec plus de force encore, de vous consacrer à votre fils ? Vous lui avez manqué longtemps, trop longtemps. Allez-vous lui manquer de nouveau ?
— J’ai assuré ton bonheur, mon enfant, fit Nicolette ébranlée par cette prière. Je t’ai donné un ange gardien. Ma présence près de toi n’est plus nécessaire.
Il s’avança vers elle, la prit par la taille, et, l’attirant à lui, l’embrassa sur le front, en disant :
— Comptez-vous donc pour rien la douleur de vous perdre encore ? Et vous-même, êtes-vous certaine qu’après avoir connu la douceur des caresses de vos enfants, vous pourrez être heureuse loin d’eux, privée de les voir et de les embrasser ?
— J’offrirai ma souffrance à Dieu.
— En les condamnant eux-mêmes à souffrir ! s’écria Adrien. Ah ! ma mère, Dieu n’exige pas de si cruels sacrifices ! Et s’il lui plaît de m’éprouver une fois de plus, — cela peut arriver, le bonheur n’est pas éternel, — si quelque jour je dois encore connaître l’adversité, pourrez-vous vivre paisiblement dans votre cloître, et allez-vous, sans nécessité, vous exposer à en sortir de nouveau pour m’apporter l’appui de votre amour ? Croyez-moi, puisque vous êtes près de nous, restez-y.
— Tais-toi ! tais-toi ! fit Nicolette en étendant les mains pour fermer la bouche de son fils.
Mais il ne l’écoutait pas ; il s’éloignait d’elle, et courant à la porte de la chambre de Jeanne, il appelait sa femme. Elle apparut sur le seuil, surprise, inquiète de cet entretien qu’elle n’avait osé interrompre, et toute tremblante. Adrien la prit par le bras, et l’entraînant vers Nicolette :
— Tiens, fit-il, dis-lui que maintenant elle ne peut plus partir, ni se dérober à la joie d’être grand’mère.
— Ne nous quittez pas, supplia Jeanne, pressée tendrement contre Nicolette. Restez au moins jusqu’à la naissance de notre enfant.
— C’est donc vrai ! soupira la mère transfigurée et chancelante.
L’énergie de ses résolutions se dissipait. Un voile se déchirait. La vie lui apparaissait sous un jour nouveau, avec d’autres joies et d’autres devoirs. Sa conscience tout à l’heure impérieuse à lui montrer le cloître, les mortifications, la prière, comme le but suprême de sa vie, s’humanisait, changeait de langage, lui rappelait qu’elle était libre. Puis, devant son regard attendri, défilaient les douceurs de la maternité soudain révélées : le sourire d’un enfant, ses vagissements, ses bras roses, les soins qu’elle lui prodiguerait, les premières manifestations de l’intelligence qui s’éveille, les premiers mots errant sur les lèvres innocentes, l’éducation à faire. Ces douceurs, elle les avait si peu goûtées jusque-là ! Ce serait une fête de les savourer à longs traits. Non, Dieu ne pouvait vouloir qu’elle y renonçât, qu’elle brisât de ses mains une félicité si grande.
— Mes chéris, j’attendrai ! soupira-t-elle, défaillante.
Quelques mois plus tard, Jeanne mettait au monde un fils. Nicolette le reçut dans ses bras. Elle le tint un moment serré contre sa poitrine, interrogeant le regard innocent qui fuyait encore la lumière, comme si elle avait espéré y surprendre la volonté du Dieu à qui jusqu’à ce jour elle était accoutumée à s’immoler.
— Ceci est pour moi, dit-elle tout à coup ; puis levant sur ses enfants son front éclairé par le bonheur, elle ajouta : — Que Dieu me pardonne si je l’offense, mais je ne crois pas l’offenser. Je reste, ma place est ici et non ailleurs. Je vous resterai toujours.
Elle ne les a plus quittés.
PARIS. — TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.