LA CARMÉLITE
LIVRE PREMIER
I
Le couvent des Carmélites est construit aux portes de Beaucaire, sur un rocher qui baigne dans le Rhône. C’était autrefois une commanderie de Templiers. Son ancienneté se devine à la physionomie architecturale des bâtiments restaurés, flanqués de deux tours massives, à l’épaisseur des murailles, à la hauteur des voûtes, à la coupe ogivale des fenêtres.
Le parloir dans lequel la sœur tourière venait de faire entrer Nicolette, était une vaste pièce éclairée par deux croisées s’ouvrant sur le fleuve, et divisée dans sa largeur par une haute grille en fer, revêtue, sur toute sa surface, de pointes menaçantes. De l’autre côté de cette grille, un long voile noir tendu dérobait les religieuses à la curiosité des visiteurs. Les murs blanchis à la chaux n’avaient d’autre ornement qu’un crucifix, une statuette de saint Joseph en bois peint, et imprimées en grosses lettres noires sur des tableaux en carton, des maximes empruntées à sainte Thérèse : « Tout passe. — Qui possède Dieu ne manque de rien. — Que rien ne te trouble. — Dieu est toujours le même. — Dieu seul suffit. » Le mobilier se composait de douze chaises et d’une table en sapin. Sur la table, un tapis brun ; devant chaque chaise, une étroite natte de paille jetée sur la nudité des larges dalles.
Depuis trois années que Nicolette habitait Beaucaire, il ne se passait guère de jour qu’elle ne visitât le couvent du Carmel, tantôt pour prier dans la chapelle, tantôt pour s’entretenir avec la prieure, dont les conseils éclairaient et fortifiaient son âme indécise, en proie aux luttes qui, dans toute conscience chrétienne, précèdent l’épanouissement d’une vocation religieuse. On la connaissait dans la maison ; elle y était traitée en amie qu’on veut attirer, qu’on savait devoir s’y fixer, tôt ou tard, et ce fut avec un empressement familier que la tourière revint au bout de quelques instants lui annoncer que la Mère supérieure allait se rendre à son appel.
Restée seule dans le parloir, Nicolette s’approcha d’une fenêtre, appuya son front contre la vitre tiède encore de la chaleur du jour, et se tint là, toute rêveuse, le regard captivé par l’immensité du paysage qui se déroulait sous ses yeux.
Aux pieds du roc taillé à pic, verdâtre à sa base, et à sa cime doré par le soleil couchant, coulait le Rhône avec ses vagues tumultueuses, ses tourbillons redoutables, son écume blanchâtre, et les reflets dont la lumière méridionale, ardente et crue, rayait ses eaux rapides, entraînées ainsi qu’un torrent débordé. Sur la largeur de son lit, parallèlement au viaduc du chemin de fer, dont les arches brunies encadraient des coins d’horizon tremblant, où se confondaient dans une brume argentée le bleu du ciel et le vert du flot, un pont suspendu se balançait à l’extrémité de câbles en fer, fixés aux piles massives, plantées en plein courant. De l’autre côté du fleuve, le château de Tarascon dressait ses vieilles murailles et ses créneaux, qui allongeaient leur ombre sur le quai descendant vers la grande place de la ville. Le long des rives aux berges escarpées, se déroulait un double rideau de cyprès et de saules, au delà duquel les toitures rouges, les façades grises, les volets verts parsemaient de taches toutes vibrantes sous le soleil, les verdures roussies et poussiéreuses. Sur la droite, à l’entrée de la plaine de Beaucaire, le canal du Midi traçait un sillon lumineux, droit et régulier, qui allait se perdre au loin entre des champs couverts d’oliviers rabougris et difformes, étalant leur feuillage sombre sur le sol desséché. Puis, à travers les vastes étendues bornées au loin par la chaîne des Alpilles, c’étaient des routes toutes blanches, se croisant et s’enchevêtrant, fuyant entre les blés jaunis et les vignes aux longs rameaux rampants. Le jour éclatant s’apaisait, remontait le long des collines aux flancs roses, au sommet desquelles commençait à se lever une brise fraîche dans l’ombre dont les enveloppait peu à peu le soleil déclinant.
— Qu’il serait doux de vivre ici, toujours, en présence de Dieu et de son œuvre ! soupira Nicolette. Je l’aimerai avec plus de passion, je le prierai avec plus de ferveur s’il daigne m’ouvrir cette sainte maison.
Comme si ce cri de son âme eût été écouté, un bruit se fit de l’autre côté de la grille, et une voix de femme dit avec douceur :
— Loué soit Notre-Seigneur Jésus-Christ.
— A jamais, se hâta de répondre Nicolette en venant s’asseoir contre la grille, afin de se rapprocher de la prieure qu’elle entendait, mais ne pouvait voir, la règle des Carmélites leur interdisant de se montrer à des étrangers, autrement que voilées.
— Est-ce vous, mademoiselle Suarez ? reprit la voix.
— Je vous attendais, ma mère !
— Vous désirez me parler, ma chère fille ?
— Toujours au sujet des résolutions que je dois prendre, oui, ma mère.
— Je vous écoute.
— Vous savez, ma mère, reprit Nicolette, que depuis trois ans, je suis décidée à embrasser la vie religieuse ; que ce désir, longtemps combattu par ma famille, est devenu plus puissant et plus irrésistible après la mort de mon père. J’avais perdu ma mère étant encore au berceau. Le nouveau malheur qui m’a frappée m’a faite orpheline. Je n’ai plus d’autre parent que ma sœur ; elle est mariée et heureuse. Je ne manquerai donc à personne en me donnant à Dieu, et je suis libre, alors qu’il m’appelle, d’aller à lui. Vous avez reçu sur ce point mes confidences.
— Et j’en ai gardé le souvenir, car elles m’ont vivement impressionnée. J’ai cru y voir un symptôme de votre vocation, surtout quand vous m’avez révélé qu’à l’âge de seize ans, vous aviez spontanément fait vœu de chasteté perpétuelle, et que ce vœu, vous ne l’avez jamais regretté.
— Jamais, ma mère, pas plus que je n’ai douté de ma vocation. Le doute qui s’était élevé dans mon âme tenait, vous ne l’ignorez pas, à une autre cause. Le divin Sauveur me voulait, j’en étais sûre, sa volonté s’étant manifestée à moi par des signes certains. Mais sous quelle forme désirait-il que j’entrasse à son service ? Devais-je me consacrer aux malades et aux pauvres ? Devais-je frapper à la porte d’un cloître tel que celui-ci ? J’ai longtemps hésité, suppliant le ciel de me désigner clairement l’ordre que je devais choisir. Enfin, sur le conseil de mon directeur, l’abbé Cardenne, j’ai fait une retraite, au terme de laquelle une confession générale lui a permis de discerner dans mon âme le témoignage décisif de la volonté du Seigneur. Je viens donc vous annoncer que cette volonté s’est trouvée d’accord avec mon secret désir.
— Votre choix est fait ? s’écria vivement la prieure.
— Oui, ma mère, et dans quelques semaines, je vous prierai de m’ouvrir les portes du Carmel. J’aurai alors atteint l’âge de ma majorité ; le consentement de mon tuteur ne me sera plus nécessaire ; je serai libre.
— Les portes du Carmel s’ouvriront devant vous, ma chère fille, si vous persistez dans votre dessein. Jusque-là, continuez à prier, afin que le Seigneur vous éclaire !
— Oh ! ma mère, répondit Nicolette, depuis le jour de ma première communion, j’ai souhaité, passionnément souhaité de le servir, d’être à lui, de n’être qu’à lui, de lui offrir toute ma vie.
— Ce souhait pieux n’implique pas forcément une vocation religieuse. Vous pouvez servir Jésus en restant dans le monde ; là, aussi, il faut des exemples.
— Que d’autres les donnent ! A chacun sa tâche ! Moi, je sens bien que je ne saurais être heureuse que dans la paix du cloître !
— Notre règle est sévère, mon enfant, insista la prieure.
— Serait-elle plus sévère encore, je la trouverais douce ! Prier au pied de la croix, continua Nicolette d’un accent où se révélaient l’enthousiasme de son âme surnaturalisée et l’ardeur de sa foi, contempler Dieu, l’implorer pour ceux qui l’oublient, expier les péchés de ceux qui l’offensent, se mortifier, jeûner, se vêtir de bure, porter un cilice, cela n’est que volupté, ma mère, vous le savez bien. Est-il au monde une joie qui vaille la joie de s’immoler à Jésus-Christ ?
Et ses beaux yeux rayonnant d’une flamme étrange, Nicolette redressait sa fine tête brune, regardant, transfigurée, la voûte du parloir, comme si par delà cette voûte elle eût aperçu le Crucifié dans sa gloire, l’amant divin qui nous ravit nos filles, embrase d’amour leur cœur extasié, leur inspire les sacrifices héroïques et les pousse au martyre.
— Qu’il soit donc fait comme vous le voulez, mon enfant, reprit la supérieure, remuée jusqu’aux entrailles par le cri qu’elle venait d’entendre. Aussitôt que vous m’aurez fait savoir que vous êtes prête, je soumettrai votre demande à nos mères professes. Elles vous accueilleront avec bonheur, je le sais, et pendant la durée de votre noviciat, nous aurons le loisir de rechercher si véritablement notre Sauveur vous veut.
Le visage de Nicolette s’épanouit dans un sourire de contentement. Toute radieuse, elle se leva.
— Adieu donc, ma mère ! s’écria-t-elle ; à bientôt.
Elle sortit du parloir, traversa une petite cour, entra dans la chapelle, et s’agenouilla. Comme elle était heureuse ! Elle touchait enfin au but si longtemps poursuivi. Quelques jours encore, et, parée comme une fiancée, elle viendrait se prosterner sur les marches de l’autel, célébrer ses noces avec l’Époux qu’elle se donnait librement. Puis elle franchirait la grille mystérieuse qui s’étendait à gauche de cet autel ; elle prendrait place dans le chœur des religieuses ; elle aurait sa part de leurs prières et de leurs travaux ; elle se préparerait à prononcer les vœux éternels dont elle savait par cœur la formule, tant elle s’était accoutumée à la répéter, dans le silence de ses veilles consacrées à des méditations, véritable apprentissage de la vie monastique, dont son pieux enthousiasme ne lui laissait voir que les roses. Et dans un élan d’ardeur confiante et jeune, elle évoquait le tableau de son existence future, elle remerciait Dieu qui lui préparait tant de douces heures que ne connaîtront jamais ceux qui n’ont pas subi l’indescriptible folie de la croix. Toute brûlante était la prière qui montait de ses lèvres vers son divin Maître et vers l’immortelle et sainte Thérèse, la grande réformatrice du Carmel, brûlée aussi de toutes les flammes du céleste amour, et dont elle voulait imiter les exemples et pratiquer les vertus.
Tout à coup, de l’autre côté de la grille claustrale qui séparait le chœur des religieuses de la partie de la nef réservée aux fidèles, elle entendit un bruit de pas. La Communauté se réunissait pour l’office du soir. Bientôt une psalmodie lente et monotone s’éleva dans le silence de la chapelle assombrie par la chute du jour. Il semble que ces accents uniformes ne pouvaient émouvoir l’âme de Nicolette accoutumée à les écouter. Mais dans l’état d’esprit où elle se trouvait, il lui parut qu’ils arrivaient à ses oreilles pour la première fois. Toutes les joies du cloître, ces joies qu’elle brûlait de connaître, lui apparaissaient dans ce cantique triste et doux, chanté sur un ton de mélopée, sans harmonie et sans couleur.
Elle fut bouleversée. Des larmes roulèrent de ses yeux sur ses mains croisées, fiévreuses et tremblantes, tandis que son âme se répandait aux pieds de Dieu, en supplications passionnées. Elle resta ainsi, abîmée dans sa prière, et ne songea à partir que lorsque l’office eut pris fin.
Taillé à pic du côté du Rhône, comme un mur de forteresse, le rocher à la cime duquel s’élevait le couvent, s’abaisse par une pente douce du côté de la plaine. Le chemin circule à travers les garigues, en coupant un bois de chênes verts, bas et clair-semé, venu parmi les blocs calcaires. Le feuillage de quelques figuiers égaye seul cette végétation desséchée sur laquelle le mistral impétueux pousse d’en bas des flots de poussière. C’est ce chemin que prit Nicolette en sortant de la chapelle. Toute agitée encore par l’émotion qu’elle venait de ressentir, elle emportait avec soi l’ineffaçable impression de ces moments qui lui avaient montré son bonheur prochain.
Maintenant, la brusque fraîcheur de l’air annonçait la nuit. Le ciel se violaçait. Au bord des vapeurs pâlies, entraînées dans l’espace, s’éteignaient lentement l’or et la pourpre des derniers rayons du jour. Les astres, l’un après l’autre, perçaient l’azur blanchissant. Le Rhône devenait noir, sa rumeur plus plaintive et plus grave. Dans les rues de Beaucaire, des lampes s’allumaient aux fenêtres béantes des maisons assombries ; les réverbères, peu à peu, étoilaient l’ombre.