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La Carmélite

Chapter 7: V
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About This Book

Le récit suit Nicolette, une jeune orpheline qui fréquente un couvent carmélite installé sur un rocher au bord du Rhône alors qu’elle cherche à discerner sa vocation religieuse. L’ouvrage décrit avec soin l’architecture et les paysages environnants, et rapporte ses entretiens avec la prieure et son directeur spirituel, qui mettent au jour ses hésitations entre la vie cloîtrée et un engagement auprès des malades et des pauvres. La progression narrative examine ses conflits intérieurs, ses liens familiaux qui la rendent libre de choisir, et la décision mûrie, lente et empreinte de prière, d’entrer au Carmel.

V

Le lieutenant Frédéric de Varimpré appartenait à une ancienne famille dont plusieurs membres avaient porté les armes avec honneur. Son père, général en retraite, vivait aux environs de Sancerre dans une terre de laquelle il tenait son nom ; sa mère était elle-même fille de soldat. Ils n’avaient que cet enfant. Il devait recevoir d’eux pour héritage le prestige d’une vie sans tache et une honnête aisance. Dans la carrière où il était entré, l’éclat de ses mérites ne le protégeait pas moins que le souvenir de la gloire paternelle. Ses camarades l’aimaient ; ses chefs l’estimaient ; ils lui prédisaient un brillant avenir. Le parti était avantageux pour Nicolette, que son éducation, sa dot, sa famille rendaient digne aussi de ceux à qui elle allait s’allier. La dramatique aventure qui subitement avait troublé son repos semblait donc n’être arrivée que pour un bien.

Quand elle connut les renseignements recueillis par Malivert sur le fiancé que lui donnait le hasard, elle se rassura. Si ces renseignements exprimaient la vérité, elle pouvait espérer non le bonheur, — elle ne croyait plus au bonheur, — mais une existence honorée, paisible, dont elle consacrerait à Dieu une bonne part. Cette espérance fut son unique consolation durant les jours qui préparèrent la première visite que lui fit Frédéric avec l’agrément de Jacques Malivert.

Cette visite avait été précédée de longs pourparlers entre les deux hommes et d’une démarche officielle du général de Varimpré et de sa femme, venus à Beaucaire tout exprès pour demander la main de Nicolette. Lorsque l’officier entra un soir dans le salon où se trouvait la jeune fille avec sa sœur et son beau-frère, elle ne put se défendre d’une émotion douloureuse. Elle parvint cependant à la surmonter. Son sacrifice étant résolu, elle entendait l’accomplir jusqu’au bout avec autant de bonne grâce que de dévouement. En outre, pour prolonger l’erreur de Malivert et protéger Irène contre les soupçons de son mari, elle était tenue de traiter Frédéric comme un ancien ami, de feindre, en le revoyant, une joie égale à la sienne. Il fallait continuer, sous cette forme, son généreux mensonge.

Elle trouva dans le lieutenant un complice habile et aimable. Pendant cette soirée, les dernières défiances de Malivert furent dissipées. Quant à Irène, quelque pénibles que fussent les sentiments qui obsédaient son cœur, elle demeura froide, simple, impénétrable. Personne ne put deviner le terrible secret qui existait entre elle, sa sœur et Frédéric. Nicolette elle-même fut convaincue de son repentir. Toute son attitude disait que l’amour brisé était mort et ne ressusciterait pas.

Le général et madame de Varimpré témoignèrent à leur future bru une paternelle bonté. Ils lui firent l’éloge de Frédéric ; avec un mari tel que lui, elle ne pouvait manquer d’être heureuse. Elle répondait de son mieux à ces marques d’affectueuse sympathie, et quand un amical débat s’engagea pour la fixation de l’époque du mariage, elle approuva tout ce qu’on voulut décider, ne montrant pas plus de répugnance que d’impatience devant le courtois empressement du lieutenant.

Il est certain que toute femme à sa place en eût été flattée. Son fiancé avait vingt-huit ans. Le brillant uniforme des hussards seyait à sa taille élégante et robuste. Sous ses cheveux bruns, coupés en brosse, le front bronzé se dessinait pur et intelligent. Une moustache épaisse accentuait sa physionomie énergique ; mais la douceur caressante des yeux tempérait la dureté des traits. La voix, grave, vibrait harmonieusement, trahissait une âme ardente et tendre. En entrant, Frédéric s’était avancé vers Nicolette pour la saluer, et lui avait tendu la main, en lui offrant un énorme bouquet de roses. Durant toute la soirée, elle garda ce bouquet dans les mains. Lorsque quelque parole prononcée de trop près faisait monter le sang à ses joues, feignant de vouloir respirer le parfum des fleurs, elle y plongeait son visage pour en dissimuler la rougeur.

Tout contribuait ce soir-là à la rendre sensible. Pour la première fois, elle venait de rompre avec les sévérités de sa vie passée. Elle avait quitté ses vêtements noirs, remplacés maintenant par une robe en soie de couleur claire, entr’ouverte sur sa poitrine et dont les manches courtes et larges laissaient voir, sous un flot de dentelles, la blancheur de ses bras. Ses cheveux, qu’elle arrangeait ordinairement sans coquetterie, étaient coiffés avec art. Irène, empressée à la faire belle, avait voulu piquer dans leur masse épaisse et lourde, sur le derrière de la tête, une touffe de grenadier, qui avivait de son chaud incarnat le teint doré de la nuque. L’émotion que ressentait Nicolette allumait dans ses yeux une flamme dont l’ardeur se répandait sur son visage. Elle se sentait belle ; et tout embarrassée du rôle qu’elle était condamnée à jouer, mal à l’aise sous ses parures, presque honteuse de l’étonnement provoqué chez ceux qui avaient coutume de la voir, par sa grâce subitement révélée, elle laissait se dégager d’elle, à son insu, sans effort de sa volonté, le charme infini d’une beauté qui s’épanouit et d’une pudeur qui s’alarme.

Au bout de quelques instants, on s’éloigna d’eux pour les laisser se parler librement. Alors, Frédéric, qui s’était assis auprès d’elle, se leva et lui dit :

— Mademoiselle, puisqu’on nous permet de rester en tête-à-tête, voulez-vous me suivre dans le jardin ? Nous y serons mieux qu’ici pour échanger quelques paroles indispensables.

— Oui, bien indispensables, murmura Nicolette, en appuyant sa main tremblante sur le bras de Frédéric.

Ils traversèrent lentement le salon pour gagner la large porte vitrée qui s’ouvrait sur le perron dont ils descendirent les marches. Impassible, sous un sourire, Irène, qui s’entretenait avec la générale, les accompagna d’un long regard.

Toujours silencieux, ils firent le tour de la pelouse qui déroulait sous un rayon de lune son tapis jauni par le soleil d’été. Au delà de la pelouse, une allée de pins s’enfonçait dans l’ombre. Ils la suivirent, le lieutenant tortillant sa moustache, un peu embarrassé pour commencer l’entretien, Nicolette toute frémissante au seuil de sa vie nouvelle, qui semblait à sa sainte ignorance des choses de l’amour, plus obscure que l’allée sous laquelle ils venaient de pénétrer.

— Il est de toute nécessité que je me fasse connaître à vous, mademoiselle, dit enfin Frédéric résolûment. Si vous m’avez jugé sur les apparences, au point de vue de vos principes religieux, vous avez dû me considérer comme un homme sans honneur et sans loyauté. Il m’est cruel de le penser au moment où vous allez me confier votre destinée ; je voudrais plaider ma cause…

— C’est inutile, monsieur, répondit Nicolette. Quelle que soit ma tendresse pour ma sœur, je ne serais pas ici, nous ne serions pas à la veille du jour qui va confondre votre existence et la mienne en une seule, si je vous avais jugé ainsi que vous le dites. J’ai plaint votre égarement, et j’ai prié pour vous. Je n’ai suspecté ni votre honneur ni votre loyauté.

— Votre sœur ne m’avait donc pas trompé en me disant que vous étiez une âme généreuse, reprit Frédéric. Merci, mademoiselle. Croyez que la mienne est pénétrée de reconnaissance. Ainsi, c’est bien de votre plein gré que vous m’épousez ?

— Pourquoi cette question, monsieur ?

— Pourquoi ? Les circonstances qui nous ont poussés l’un vers l’autre sont si extraordinaires ! Elles m’imposaient le devoir de vous fuir, si un devoir plus impérieux encore ne m’avait ordonné de m’associer à votre dévouement pour assurer le repos de celle que j’avais compromise et que vous avez sauvée. Elles me commandent aujourd’hui, avant que vous vous engagiez pour toujours, de vous interroger, et de vous dire que si vous regrettez votre héroïque décision…

— Que deviendriez-vous si je vous prenais au mot ? s’écria Nicolette. Que deviendrait ma sœur ? N’avez-vous pas compris que si j’ai fait ce que j’ai fait, c’est que le péril qui menaçait Irène était redoutable et pressant.

— C’est vrai, mais peut-être est-il conjuré.

— Il renaîtrait encore aussi pressant, aussi redoutable, si je vous éloignais de moi. Non, certes, ce n’est pas de mon plein gré que j’ai renoncé à la vocation qui m’entraînait loin du monde. Mais aujourd’hui, je ne regrette rien.

Elle prononça ces mots d’une voix ferme qui révélait l’énergie de sa volonté. Frédéric pressa la main qui s’appuyait sur son bras, en disant :

— Jusqu’à la mort, je me souviendrai de cette parole.

— Non, je ne regrette rien, continua Nicolette, et j’espère que la vie qui s’ouvre devant nous ne changera pas ces dispositions de mon cœur. Le repos de l’avenir dépend de vous seul. Si vous estimez que mon sacrifice est grand, vous vous efforcerez de m’en dédommager.

— Si c’est par le respect, par l’estime, par une tendresse profonde, l’effort sera facile.

— Cette tendresse, monsieur, vous n’attendrez pas de moi que j’y réponde. Je suis malhabile aux choses de l’amour, et le passé nous défend les emportements de ce que vous autres vous appelez la passion. Il y a quinze jours encore, j’étais au moment d’entrer chez les Carmélites ; vous-même vous ne me connaissiez pas. Je ne saurais donc être pour vous autre chose qu’une compagne dévouée, une sœur plus encore qu’une femme.

— Me sera-t-il interdit de vous aimer ou d’essayer de me faire aimer ?

— Cela, je ne saurais vous le défendre ; mais nous en sommes encore bien loin. Il y eut un silence qui se prolongea, tandis qu’ils continuaient leur promenade. Puis Nicolette ajouta avec moins d’assurance : — Il est même une condition de vie commune que je dois loyalement poser dès aujourd’hui.

— Laquelle ? D’avance je l’accepte.

— Avant de vous connaître, monsieur, j’avais fait vœu de chasteté perpétuelle ; je m’étais donnée à Dieu. Ce n’est pas une femme que vous allez épouser, fit-elle en souriant tristement, c’est une religieuse. Je vous demande l’engagement de respecter ce vœu jusqu’au jour où l’Église m’aura déliée.

— Je ne veux vous tenir que de vous-même, répondit simplement Frédéric.

— Vous me permettrez aussi de pratiquer librement, dans toute leur rigueur, mes devoirs de chrétienne ?

— Vous serez souveraine maîtresse dans notre maison.

— Enfin, vous consentirez vous-même à remplir les vôtres ?

— Vous voulez me convertir, dit Frédéric avec enjouement. Hélas ! je dois vous avouer que vous aurez un long chemin à me faire parcourir pour me rendre digne de vous qui êtes une sainte. Au régiment, il est malheureusement aisé d’oublier le catéchisme ; mais vous pouvez être assurée de ma docilité, si elle a pour effet de me donner un jour votre cœur. Et se penchant vers Nicolette, il ajouta : — Je consentirai volontiers à me laisser conduire au ciel, si les portes doivent m’en être ouvertes par un sourire des beaux yeux que voilà.

— Oh ! monsieur ! murmura Nicolette effarouchée et rougissante.

La moustache du lieutenant venait d’effleurer sa joue, et le regard fixé sur elle, de faire passer dans son corps de vierge un frisson inconnu.

— Vous ai-je offensé ? demanda-t-il suppliant.

Elle secoua la tête.

— Non, mais vous m’offenseriez si vous parliez légèrement des choses religieuses. Ce n’est pas pour l’amour de moi que vous devez revenir à vos devoirs oubliés, c’est pour l’amour de Dieu, et pour faire votre salut.

Frédéric inclina le front et resta silencieux. Nicolette crut que la leçon qu’elle venait de lui infliger portait déjà ses fruits, bien loin de se douter que son langage irritait la curiosité de son fiancé, aiguillonnait son désir naissant, et qu’en croyant se dépouiller à ses yeux par la sévérité de ses paroles, de tout attrait et de tout charme, elle s’offrait au contraire comme un fruit savoureux et tentateur. C’était une chose si nouvelle pour Frédéric que cette jeune fille craintive, frêle, timide, qui lui parlait avec des accents d’apôtre et qui, au moment de l’accepter pour maître, lui donnait Dieu pour rival ! Il rêvait déjà de se faire aimer. Il caressait par la pensée toutes les joies que lui réservait l’entreprise. Détourner à son profit les ardeurs passionnées qu’il devinait, entrer en conquérant dans ce jeune cœur, lui inspirer l’amour, n’était-ce pas suave et doux ? Un mot qu’elle prononça le ramena à des préoccupations moins souriantes.

— Je ne vous ai pas parlé de ma sœur, monsieur, dit-elle ; j’estime qu’il est inutile que je vous en parle. Les préoccupations que le passé a pu me faire concevoir ne sont pas encore dissipées ; mais elles me laissent sans crainte pour l’avenir.

— Devrons-nous ne plus voir madame Malivert ? demanda-t-il comme un homme dont la résolution est prise.

— Ce serait éveiller les soupçons de son mari et me priver moi-même d’une grande joie. Non, nous la verrons, et nous entretiendrons avec elle des relations fraternelles. Vous voudrez bien vous souvenir cependant de ce que j’ai le droit d’attendre de vous.

— Mademoiselle, je suis un honnête homme répondit gravement Frédéric.

Il n’y eut pas d’autre allusion au passé. Ils ne voulaient ni l’un ni l’autre en parler longtemps. L’entretien ne roula plus que sur les projets d’avenir. Le mariage était fixé au mois suivant. Après la cérémonie, les nouveaux époux devaient partir pour le Berry, passer leur lune de miel au château de Varimpré, et au retour, s’établir à Tarascon, où un appartement serait préparé pour eux, en leur absence, par les soins de Jacques Malivert.

Quand ils eurent épuisé les confidences qu’ils avaient à se faire, ils revinrent au salon sans s’être dit un de ces mots qui créent entre des fiancés un commencement d’intimité. Frédéric, impressionné par ce qu’il venait d’entendre, convaincu qu’il lui faudrait beaucoup de prudente habileté pour pénétrer dans ce cœur où Dieu régnait seul, dominé peut-être aussi par le souvenir d’Irène, se tenait sur la réserve, n’osait s’abandonner à l’entraînement de sa jeunesse surexcitée par l’étrangeté de la situation. Quant à Nicolette, elle avait senti sur son front un souffle de passion. C’en était assez pour la rendre méfiante et craintive. Elle redoutait, en se livrant trop vite, en montrant trop de confiance, d’encourager des sentiments dont elle était résolu à repousser les témoignages. Elle fuyait l’amour ; elle en avait peur ; elle se roidissait dans un suprême effort de volonté pour demeurer froide et ne donner prise, par aucun côté, à l’attaque qu’elle pressentait.

En les voyant rentrer, Irène se leva souriante, s’avança au-devant de sa sœur qui venait d’abandonner le bras de Frédéric et dit à demi-voix, de manière à être entendue :

— Êtes-vous d’accord, ma chérie ?

— D’accord sur tous les points.

— Il ne pouvait en être autrement, ajouta Frédéric, puisque j’étais résolu d’avance à regarder comme des ordres les désirs de mademoiselle.

— Alors, tout est dit, reprit Irène.

— Tout est dit ; nous nous marions dans un mois.

Une légère pâleur se répandit sur les traits de la jeune femme ; elle sentit monter à ses yeux les larmes qui depuis le commencement de cette soirée gonflaient sa gorge. Mais il fallait dissimuler. Elle fut assez maîtresse d’elle pour y parvenir. Sa sœur se rapprochait de madame de Varimpré. Frédéric seul devina, et feignant de plaisanter avec Irène qui cachait son visage sous son éventail, il murmura à son oreille :

— Ce mariage est votre œuvre. Je n’y consens que parce que vous l’avez ordonné. Mais ma vie est toujours à vous. Dites un mot, et cette nuit, nous partons ensemble…

Il s’était cru obligé de laisser tomber comme une aumône cette dernière preuve d’amour, aux pieds de la pauvre abandonnée. Mais sa déception eût été grande si elle avait prêté l’oreille à ce cri qui cachait un suprême adieu sous une forme passionnée. Soit qu’elle ne s’y fût pas trompée, soit que son repentir fût sincère, elle ne se laissa pas prendre et répondit :

— Nous serions des misérables. Je ne peux plus être pour vous qu’une sœur, Frédéric. Si vous rendez Nicolette heureuse, vous m’aurez donné la seule preuve de tendresse que je veuille désormais accepter de vous.

Elle s’éloigna avant que ce rapide colloque eût attiré l’attention de son mari, et Frédéric se considéra comme délivré. Il voulait de bonne foi se consacrer à ses nouveaux devoirs, oublier Irène et se faire aimer de Nicolette. L’œuvre était difficile ; mais il ne désespérait pas d’y réussir. Il avait les illusions de sa jeunesse ; il se flattait de l’espoir d’avoir su plaire dès cette première entrevue et d’obtenir, à force d’attentions et de soins, tout ce qu’on semblait si peu disposé à lui accorder. Cet espoir, et sa confiance en lui-même, le rendirent séduisant durant les visites qui suivirent. Il venait tous les soirs faire sa cour à Nicolette. A l’accueil qu’il rencontrait, il croyait comprendre que, quoique fermé à l’amour, ce cœur fier et dédaigneux n’était pas invincible.

Il ne se doutait pas qu’après son départ, Nicolette, agenouillée dans sa chambre jusqu’à une heure avancée de la nuit, procédait à un scrupuleux examen de conscience, se reprochait comme une faute la complaisance qu’elle avait mise à écouter les galants propos de son fiancé, à subir le charme de son esprit, à admirer sa mâle beauté ; que dans le silence de ses veilles, elle s’accusait comme d’un crime de sa faiblesse, de la facilité avec laquelle, en présence de Frédéric, elle se consolait de la perte de son divin amant. C’était comme un effort désespéré pour retenir les regrets qui se dissipaient, pour les retenir par la prière, par la méditation, par les pénitences qu’elle s’imposait, pour ramener sous le frein de la discipline son cœur rebelle et transformé jusqu’à prendre plaisir à ce nouvel état, qui d’abord ne lui avait inspiré que de l’horreur.

Pendant la semaine qui précéda la célébration de son mariage, elle disparut, après avoir averti Frédéric, et passa trois jours en retraite au couvent des Carmélites. Au moment de mettre entre elle et le cloître un infranchissable obstacle, elle avait voulu s’imprégner, en une fois, de toutes les joies auxquelles elle allait renoncer. Pendant ces trois jours, elle vécut de la vie des religieuses. Quoique séparée d’elles par l’inflexibilité de la règle, elle assista à leurs offices, se conforma à leurs rigoureux devoirs, s’imposa leurs veilles et leurs privations. Elle demeura prosternée durant toute une nuit devant le Saint Sacrement offert à l’adoration des Carmélites. Elle répandit des larmes aux pieds de son Sauveur, lui promit de n’oublier jamais qu’elle avait été sur le point d’embrasser son service, et condamnée à rester dans le monde, d’en repousser les séductions afin de se rapprocher autant qu’elle le pourrait, et malgré les périls qu’elle y rencontrerait, de la perfection des saintes créatures dont elle enviait le sort sans pouvoir les imiter. Elle voulait au moins être un exemple, et en travaillant à son propre salut, contribuer à celui des autres.

Le matin du jour où elle devait quitter le couvent, elle descendit à la chapelle, en même temps que les religieuses. Elle entendit la messe et communia, l’âme exaltée, le corps exténué par le jeûne auquel elle s’était astreinte. Sa prière sortait de ses lèvres tremblantes au milieu des larmes que le regret lui arrachait. Enfin, dans un mouvement de sainte folie et de sacrifice, elle offrit à Dieu sa douleur, acceptant comme un châtiment la volonté qui la chassait de ces lieux si tendrement aimés. Ce fut son dernier adieu au Carmel. Il ne précédait son mariage que de quelques jours.

Les cloches de la grande église de Beaucaire sonnent à toute volée ; sur les degrés du temple, la foule se presse bruyante, pour voir arriver la noce. Il est dix heures ; le ciel est pur, le soleil radieux. Par les portes ouvertes, on aperçoit au fond du chœur, parmi les fleurs répandues à profusion, l’autel illuminé, un tapis jeté sur les marches, deux prie-Dieu recouverts de velours rouge. La blancheur luisante des marbres, les ors des décorations, les découpures des dentelles, la variété des couleurs confondues, resplendissent dans la lumière.

Du chœur jusqu’à la porte, les invités déjà placés laissent entre eux un large passage pour le cortége ; dans ce passage, se promène, important et fier, le suisse, hallebarde au poing, épée au côté, plumet au chapeau. Parmi les invités, les officiers du 25e hussards, venus de Tarascon, le colonel à leur tête, pour faire honneur à leur camarade ; dans une des nefs latérales, la fanfare du régiment. A travers la rumeur confuse qui monte jusqu’aux voûtes, on entend des éclats d’instruments, des notes résonnantes arrachées aux cuivres par les musiciens qui préludent au morceau qu’ils vont jouer tout à l’heure.

Tout à coup, le bruit du dehors s’élève, grossit, devient tumultueux, couvre celui du dedans. La noce arrive ; la foule groupée aux portes l’acclame. L’une après l’autre, les voitures viennent se ranger devant le perron. Sur le seuil, sous l’arcature de la porte encadrant un large morceau de ciel bleu, les invités voient se dresser la fine silhouette de mademoiselle Nicolette Suarez. Elle s’appuie au bras de son beau-frère, Jacques Malivert. La fanfare entonne une marche triomphale ; le cri strident des trompettes imprime aux vieilles murailles une longue vibration, électrise les assistants, donne aux physionomies des airs belliqueux et plisse les lèvres dans un sourire de chauvinisme attendri.

Traînant derrière soi un flot de satin, le front penché sous les regards qui la dévisagent, Nicolette s’avance, tremblante, plus blanche en sa pâleur que sa couronne de fleurs d’oranger. Écrasée par l’émotion, elle s’agenouille devant l’autel et s’abîme dans une prière ardente. Quand elle relève la tête, l’abbé Cardenne est debout devant elle. Il commence une allocution simple, d’une éloquence touchante, que Nicolette écoute toute bouleversée, en se souvenant que la bouche qui lui retrace aujourd’hui les devoirs du mariage et lui prêche la soumission, la fidélité à son mari, lui retraçait naguère les devoirs de la vie religieuse, lui vantait le bonheur des vierges qui s’immolent à l’amour divin.

Quand l’allocution est terminée, l’officiant descend les degrés de l’autel, s’avance vers les époux. Il s’adresse d’abord à Frédéric, qu’il interroge et qui lui répond. Puis il s’adresse à Nicolette. Elle sent son cœur défaillir quand elle l’entend lui dire :

— Acceptez-vous pour légitime époux M. Frédéric de Varimpré ici présent ?

— Oui, répond-elle, d’une voix expirante.

Elle s’agenouille en laissant tomber sa main glacée dans la main de Frédéric. La bénédiction nuptiale descend sur leurs fronts courbés. A quelques pas d’eux, Irène debout, fière et belle, toute resplendissante dans la toilette rose qui avive l’éclat de son teint et l’or de ses cheveux, écoute, et regarde, en apparence impassible, dissimulant sous un sourire le frémissement de ses lèvres, seule manifestation extérieure de la torture que subit son cœur.