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La Carmélite

Chapter 9: VII
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About This Book

Le récit suit Nicolette, une jeune orpheline qui fréquente un couvent carmélite installé sur un rocher au bord du Rhône alors qu’elle cherche à discerner sa vocation religieuse. L’ouvrage décrit avec soin l’architecture et les paysages environnants, et rapporte ses entretiens avec la prieure et son directeur spirituel, qui mettent au jour ses hésitations entre la vie cloîtrée et un engagement auprès des malades et des pauvres. La progression narrative examine ses conflits intérieurs, ses liens familiaux qui la rendent libre de choisir, et la décision mûrie, lente et empreinte de prière, d’entrer au Carmel.

VII

Vers onze heures, la voiture s’arrêta au milieu d’un parc, devant un étroit perron accédant à un vestibule voûté. Dans l’obscurité, Nicolette ne vit rien que des arbres, une pelouse, une masse confuse de constructions. Sous le vestibule, deux vieux domestiques, un homme et une femme, lui souhaitèrent la bienvenue. Frédéric les embrassa. Puis, sans s’arrêter au rez-de-chaussée, il fit monter Nicolette au premier étage, par un escalier pratiqué dans une tour. A l’extrémité d’un couloir, une porte était ouverte. Nicolette entra la première et se trouva dans une vaste chambre, tendue de vieilles tapisseries à personnages, meublée avec un luxe de bon goût, où se devinait la main d’un habile ouvrier. Au milieu de la chambre, un lit large et bas, entre des rideaux de couleur claire ; suspendue au plafond, une veilleuse ; dans la cheminée, un feu clair, jetant sur les murailles sa lumière joyeuse ; un nid adorable pour l’amour.

— C’est notre appartement, dit Frédéric.

— Vous avez fait des folies pour moi, répondit Nicolette tremblante, regardant autour d’elle, les joues brûlées par le sang qui brusquement venait d’y monter.

Frédéric sourit et reprit :

— Fallait-il mettre ma chère femme dans une cellule de carmélite ? Elle garda le silence, se demandant s’il allait vouloir rester là, exercer déjà ses droits de mari, au mépris de ses promesses. Comme s’il eût compris sa pensée, il ajouta : — Vous êtes ici chez vous. Voici votre cabinet de toilette, et ici la porte de ma chambre. Il l’ouvrait tout en parlant. Nicolette aperçut une étroite pièce, avec un petit lit de fer. — C’est ici que je couchais quand j’étais enfant, reprit-il, ici que je coucherai, tant que ma femme exigera que je reste loin d’elle.

Nicolette fut vaincue par ce trait, où de nouveau apparaissait cette délicatesse que depuis la veille elle mettait à l’épreuve.

— Vous êtes bon, murmura-t-elle, merci.

— Je subirai sans me plaindre, et toujours si vous l’exigez, le martyre que vous m’imposez, Nicolette, répondit Frédéric. Mais vous ne pouvez me défendre d’espérer, vous ne pouvez me défendre de croire que votre rigueur ne sera pas éternelle. Cela, vous ne pouvez pas plus me le défendre que vous ne pourriez, sans méconnaître vos devoirs d’épouse, exagérer longtemps vos devoirs de chrétienne. J’espère donc et j’attends le bonheur de votre bonté et de mes efforts pour vous plaire. Comme elle ne répondait pas, il la prit par la main, et la ramenant dans le cabinet de toilette qui séparait les deux chambres, il lui montra à la porte de ce cabinet un verrou. — Ce verrou n’était pas nécessaire pour vous protéger contre l’ardeur de mon amour, continua-t-il ; votre volonté aurait suffi. Mais il nous épargnera à moi des supplications qui pourraient vous déplaire, à vous une résistance pénible. Chaque nuit, comme un amoureux jamais découragé, je pousserai cette porte… et si elle résiste, je m’éloignerai. Je vous ai dit que je ne veux vous tenir que de vous.

— Pardonnez-moi, si vous souffrez à cause de moi, soupira-t-elle ; mais rappelez-vous…

— Plus un mot, s’écria-t-il ; je n’oublie pas… Allons souper.

Ils descendirent au rez-de-chaussée, où le repas était servi au coin du feu dans la salle à manger de famille. Délivrée de toute crainte, confiante dans l’avenir, déjà faite à son nouvel état, Nicolette s’abandonna librement au bien-être de cette intimité charmante, à la joie de se sentir aimée, sans qu’il en coûtât rien à sa conscience. Pour la première fois, depuis qu’il la connaissait, Frédéric vit sur les lèvres de sa femme un sourire sans contrainte. Il ne s’y laissa pas prendre cependant ; il se défiait encore, il craignait d’effaroucher la chère sensitive. Il était moins pressé de mordre au bonheur que désireux de le goûter sans faire couler des larmes.

Le souper fini, il ramena Nicolette dans son appartement ; et comme elle restait debout devant lui, embarrassée et craintive, il l’embrassa en murmurant :

— Bonne nuit, ma chère femme ; à demain. Et surtout, ajouta-t-il en montrant la porte, n’oubliez pas.

Il sortit sans manifester aucun regret. Vivement, Nicolette poussa le verrou et rentra dans sa chambre, secouant la tentation dont elle venait de sentir le premier trait, à la minute même où son mari s’était séparé d’elle. Une fois seule, elle fit rapidement sa toilette pour la nuit ; puis elle s’agenouilla, pria longtemps sans ferveur, un peu lasse, l’esprit troublé par des pensées confuses, à travers lesquelles revenaient les souvenirs du voyage dont les paisibles incidents lui avaient appris à connaître son mari. Enfin, elle se coucha, avec l’espoir qu’elle allait trouver le sommeil. Mais trop de sensations nouvelles l’agitaient.

Pouvait-elle dormir, alors qu’à quelques pas d’elle, de l’autre côté de cette porte close, grondait la passion qui tour à tour l’avait attirée et épouvantée ? Après tout, il lui appartenait, ce mari jeune et beau ; c’était son bien à elle, comme elle était son bien à lui ; elle avait juré de lui obéir. Attendrait-elle qu’il ordonnât ? Et si, rebuté par sa rigueur, il n’ordonnait jamais ! s’il retournait à Irène, si quelque catastrophe éclatait, sur qui retomberait la responsabilité de l’événement, sur qui, sinon sur la femme dont la résistance l’aurait provoqué ? L’époux et l’épouse doivent être une seule et même chair ; c’est la loi du mariage. Cette loi, quelles promesses, quels vœux étaient assez forts pour lui permettre de s’y dérober ?

Et tandis que ces questions se formulaient dans son esprit, sous l’influence de l’amour qui se dégagerait de ses souvenirs, un brûlant désir sourdement s’allumait dans son corps de vierge. Son âme, accoutumée à pousser vers Jésus le bien-aimé des prières ardentes et de fiévreux soupirs, exhalait vers l’amant désiré et redouté les mêmes soupirs et les mêmes prières, confondus dans un cri, dans un appel désespéré. L’appel, c’est la détresse de la femme déjà vaincue, qui le proférait, se raccrochant encore aux engagements du passé, suppliant le protecteur des faibles de ne pas l’abandonner ; le cri, c’est l’épouse qui le poussait, avide de sentir sur ses lèvres le miel du baiser, ciment des chaînes amoureuses dont elle voulait maintenant sentir à travers ses sens embrasés les douces meurtrissures.

Ainsi s’évanouissaient les résolutions énergiques de Nicolette. La tentation montait autour d’elle, mettait devant ses yeux l’image de son mari, désormais plus éloquente que l’image du Sauveur. Elle se voyait dans ses bras, se sentait emportée dans sa tendresse ; il lui semblait que sa tête allait se presser contre cette poitrine robuste pour deviner à travers les battements d’un cœur d’homme la science de l’amour. Ce violent désir revêtait, en s’accentuant, la physionomie des choses illicites. Il exerçait sur l’âme de Nicolette le même attrait que le péché ; il lui causait les mêmes terreurs ; il ouvrait à son imagination le ciel et l’enfer à la fois. Elle redoutait en même temps d’offenser Dieu en aimant son mari, et de perdre son mari en lui préférant Dieu, et dévoyée, ballottée, secouée par tant d’entraînements contraires, elle épuisait dans cette lutte l’énergie de la résistance.

Tout à coup, elle crut entendre à la porte de sa chambre, du côté de celle de Frédéric, un bruit de pas, une pression contre la boiserie. Elle prêta l’oreille. Dans une vision rapide, elle embrassa d’un seul coup la déception de son mari, sa colère, les suites de son ressentiment ; une angoisse cruelle lui fit au cœur une morsure ; elle eut peur, peur de détruire en un instant le bonheur de l’avenir, peur de ne connaître jamais l’amour, peur surtout de perdre l’amant. En une minute, Dieu fut vaincu, oublié… Dans le silence lourd qui pesait sur la maison, s’éleva de la bouche de Nicolette un gémissement, suprême manifestation de ses craintes désormais dissipées ; elle se jeta hors de son lit ; sous la lueur pâle de la veilleuse, elle traversa, affolée, courant les pieds nus, la chambre et le cabinet de toilette, tira le verrou bruyamment, et revint se coucher, des désirs pleins les sens, de la passion plein le cœur, anxieuse, frissonnante, craintive comme si elle avait commis un crime.

Ce fut pendant quelques semaines une frénésie de bonheur. Nicolette s’était donnée, dans l’entraînement de son cœur et de ses sens, emportée par sa jeunesse, par la curiosité de la femme. Elle s’abandonnait à son ivresse, vaincue par la passion de son mari. Après l’avoir jetée dans un tourbillon de désirs ardents et surexcités, cette passion l’enveloppait, ne lui laissait ni repos ni répit, la ramenait toujours aux bras de l’homme à qui elle devait de connaître la douceur d’aimer.

La fougue de son âme exaltée l’avait poussée jadis toute jeune au pied du crucifix ; elle se manifestait maintenant sous une forme nouvelle. C’était une autre nature se révélant dans sa personne, substituant à la vierge craintive, vouée au ciel, la femme possédée d’amour, heureuse de se donner. Elle ne se souvenait plus des circonstances qui l’avaient contrainte à épouser Frédéric. Ses défiances s’étaient évanouies sous les protestations ardentes qui la laissaient extasiée. Le premier baiser l’avait désarmée, en lui montrant au delà des rigueurs du cloître l’horizon sans fin d’une tendresse partagée. Elle voulait être heureuse, heureuse par ce mari qu’elle devinait sincère et qui lui répétait à satiété qu’il ne cesserait jamais de la chérir.

Ces heures furent délicieuses. Chaque matin les ramenait plus sereines, plus fécondes en espérances ; chaque soir des ramenait plus brûlantes, et la félicité des époux revêtait le caractère de celle des amants. C’étaient tous les jours de longues promenades dans les champs, pleines de charme, les mille détails de la vie du foyer, embellis par la confiance mutuelle, l’étreinte de tous les instants, rendue plus étroite par le désir sans cesse ravivé ; puis, le soir venu, le lent attendrissement qui précède le repos des êtres et des choses, se communiquant aux cœurs, les préparant aux nuits amoureuses. Quand Frédéric et Nicolette, après ces journées trop courtes, se retrouvaient seuls dans leur chambre, leurs lèvres altérées se rapprochaient ; et l’amour recommençait, comme s’ils eussent repris au point où ils l’avaient laissé la veille, la lecture du livre éternel qu’ils épelaient ensemble.

C’est à ce moment que parfois un vague remords s’élevait dans l’âme de Nicolette, sans qu’elle parvînt à s’en défendre.

— Est-ce bien moi qui suis ici ? se demandait-elle, entre les bras qui la pressaient, éperdue et subjuguée.

Sa conscience parlait ; lui rappelait les vœux oubliés, lui demandait si le mariage l’avait à jamais dégagée, si quelque jour elle n’aurait pas à rendre compte de cet oubli. Elle se roidissait contre ce reproche ; elle se jetait plus profondément dans l’amour pour étouffer ses remords. Vis-à-vis d’elle-même, elle plaidait la légitimité de son bonheur. Mais, quoi qu’elle fît, elle ne pouvait empêcher que le reproche un moment apaisé ne ressuscitât, ne la poursuivît jusque dans son rêve, auquel il donnait le caractère d’une faute dont, tôt ou tard, il faudrait se repentir et entreprendre l’expiation. Alors elle détournait ses yeux, fermait ses oreilles ; elle ne voulait pas voir ; elle refusait d’entendre ; toute sa vie était dans l’amour ; le sourire de son mari avait pour elle plus de prix que ne pouvait avoir d’efficacité la revendication du passé.

Dans cette lutte, sa pieuse ferveur tombait, sa dévotion s’attiédissait ; elle négligeait ses devoirs religieux, n’en pratiquait plus que l’indispensable ; les prières que proféraient ses lèvres distraites ne possédaient plus le pouvoir de faire de son salut éternel le but principal de sa vie.

Un événement douloureux troubla tout à coup ce bonheur suave, en abrégeant la durée du séjour que Frédéric et Nicolette comptaient faire à Varimpré. Ils étaient mariés depuis deux mois, lorsqu’un matin, une dépêche d’Irène leur apporta la nouvelle de la mort de Jacques Malivert. En parcourant, ainsi qu’il le faisait tous les jours, une des carrières qu’il exploitait aux portes de Beaucaire, un faux pas l’avait précipité tête en avant sur un rocher. Il s’était tué sur le coup. Irène suppliait sa sœur de hâter son retour. Il fallut partir.

Ce fut avec un cruel serrement de cœur qu’elle abandonna Varimpré. Dans la solitude, elle venait de goûter tant d’innombrables joies ! Les retrouverait-elle ailleurs ? La vie, en la reprenant, n’allait-elle pas la livrer à des perplexités, à des angoisses, et troubler sa quiétude ? Et puis, une crainte s’éveillait dans son esprit. Elle ne doutait pas, elle ne voulait pas douter de son mari ! Mais si de nouveau il allait aimer Irène ; concevoir, en la retrouvant libre, le regret d’avoir enchaîné si vite sa propre liberté ! Si ce regret, Irène allait le partager ! Elle repoussait avec horreur ces terribles questions. Elle refusait de croire à des catastrophes nouvelles. Elle se rattachait avec énergie à l’espoir d’un bonheur sans fin. Mais la jalousie lentement se glissait dans son cœur, alarmait sa tendresse, troublait sa confiance inébranlable jusque-là.

C’est torturée par ces doutes qu’elle arriva à Beaucaire. Sa première entrevue avec Irène fut dominée par la tristesse de celle-ci. Mais il était aisé de comprendre que la mort de Malivert n’atteignait pas la jeune veuve jusqu’aux sources d’où jaillit la douleur qui dure, et qu’elle se consolerait bientôt. Cette conviction, acquise en peu de jours, accrut le trouble de Nicolette. Elle redoubla de soins affectueux pour Frédéric, tout en se faisant violence pour demeurer auprès d’Irène. Elle n’eut de repos que lorsque, après s’être consacrée à elle pendant quelques jours, habitant sous son toit, ne la quittant jamais, vivant de sa vie, il lui fut permis de s’installer à Tarascon dans la maison louée par son mari.

Séparée de sa sœur, allant la voir seule, l’attirant peu, la mettant rarement en présence de Frédéric, elle crut avoir écarté tout péril. Frédéric avait repris ses occupations de soldat. Il était studieux, s’appliquait aux choses de son état, à d’autres encore ; ses loisirs étaient remplis ; il ne faisait trêve à ses travaux que pour prodiguer à sa femme les témoignages de son amour. Il fuyait loyalement les occasions de se rapprocher d’Irène. Il entendait demeurer fidèle à celle dont la tendresse, répondant à la sienne, l’avait captivé ; il voulait même éviter de troubler sa sérénité.

Mais le soin qu’il y mettait démontrait qu’il n’était pas guéri, que le danger qui lui faisait peur restait encore redoutable. Avec plus d’expérience, Nicolette l’eût deviné. Malheureusement, elle ignorait les surprises de la passion. Elle ne comprit pas ; elle ne vit rien au delà du présent, et se crut à l’abri du malheur.