Gilles en oubliait tout: et de s'informer s'il y avait chance qu'il sortît de prison, et de demander à la vieille à double vue de lui parler des bessonnes.
Ce fut la mère qui, n'y tenant plus, interrogea la première.
—Votre blondine, dit la vieille, est dans une belle salle de palais, car vos filles habitent chez un prince, et un jeune homme est à ses pieds…
—Un jeune homme! s'écria Gilles, mais je n'aime pas tant cela! Ma fille n'est pas née pour épouser un freluquet. Et que fait donc sa gouvernante?
—Sa gouvernante a dit que c'était parfait, que le jeune homme était excessivement bien élevé, et elle a été prendre l'air sous prétexte que la température est exquise…
—Je lui tirerai les oreilles et je donnerai sa perruque jaune à manger aux lapins.
La vieille continuait:
—Les instruments de musique font entendre des mélodies troublantes; des jeunes filles dansent harmonieusement; on sert dans des plateaux d'or les fruits du pays, et des liqueurs vermeilles dans des aiguières… Je vois des colonnes de porphyre, des esclaves sans nombre, des brûle-parfums, des corps frottés d'huile, des vêtements splendides, des têtes couronnées et des scènes d'amour…
—Mes filles sont perdues… dirent le bûcheron et sa femme.
—On court toujours quelque risque, du moment que l'on sort de chez soi.
La mère Gilles lança un coup d'oeil du côté de son mari.
Cet entretien fut interrompu par l'entrée de certains juges dans la prison. Ils venaient procéder à l'interrogatoire des époux.
Nous n'insisterons pas sur cette triste affaire. Elle était en fort mauvaise voie.
Les accusés écoutèrent bouche bée, comprirent peu de chose et tinrent leur supplice pour assuré avant même que ne pussent revenir les bessonnes dont le sort les tenait haletants.
Depuis qu'elle considérait son sort comme désespéré, la mère Gilles, qui avait quasi renoncé à ses filles, ne pensait plus qu'à sa maison; et, bien qu'elle eût grand mépris pour la centenaire à double vue ou soi-disant telle, elle lui demanda si Minou, au moins, se nourrissait convenablement et rentrait de nuit par la chatière.
La vieille ricana:
—Votre maison, ma pauvre femme, elle est dispersée au vent comme la graine de pissenlit sur laquelle s'amuse à souffler une petite fille!…
Alors la mère Gilles, qui pourtant ne voulait point croire cette bohémienne, ne s'intéressa plus à rien.
Lorsque le fils du conseiller Périnelle vint la voir dans sa prison et lui dit, ainsi qu'à son conjoint, qu'il ne pouvait point détacher sa pensée de ses gracieuses filles, qu'il les suivait en leur voyage extraordinaire, et qu'il était résolu à ne prendre aucune femme sinon l'une d'elles, elle fut à cela aussi insensible que si on lui eût dit qu'il tomberait, sur les quatre heures, une petite pluie.
Gilles, lui, à cette proposition plus extraordinaire que tout ce qui lui était arrivé, se montrait très embarrassé et il disait seulement:
—Pourvu qu'elles reviennent!
—Elles reviendront, dit la vieille.
—Mais quand cela? demandait Gilles.
—Quand la plante des pieds nous cuira…
—Que signifient ces paroles, Seigneur Dieu?
La mère Gilles, dans son coin:
—Madame t'annonce que nous allons monter sur le bûcher, et cela au moins est chose vraisemblable.
Le fils du conseiller Périnelle dit qu'il irait plutôt trouver le Roi, la Reine ou Monseigneur le Dauphin qui était né le même jour que lui.
—Oui, fit malignement la mère Gilles, mais il n'a pas été instruit à la même école!…
Et, en effet, à ces mots, le beau Loys rougit. Il avait rencontré le père et la mère Gilles dans les fameux Pavillons. Et, sans cette circonstance, il eût eu de l'ascendant aujourd'hui et eût tiré les malheureux de prison.
Élevé, lui, à la fois par les deux «Dames», il trouvait tout bel et bon comme la première, et ne se tourmentait de rien; et à l'exemple de la seconde, il jugeait néanmoins gens et choses impitoyablement, ce qui le rendait perplexe et inhabile à la décision.
—On vous en a trop appris, mon beau jeune homme, disait la mère Gilles, et vous seriez plus à l'aise et plus avancé, n'ayant jamais mis les pieds à l'école.
—Tais-toi! s'écriait le père Gilles; il faut apprendre à ses risques et périls! Et tu le prouves toi-même, car c'est honteux de n'être qu'une bête.
Ils se seraient disputés plus longtemps et plus aigrement encore si des gens à mine chafouine n'étaient entrés pour conduire nos pauvres détenus devant le tribunal. Nous ne les suivrons point là, n'y ayant rien au monde qui m'éloigne autant que l'appareil de la justice des hommes.
Sachez que lorsque les époux Gilles revinrent, ils étaient reconnus coupables et condamnés à être brûlés vifs. La centenaire avait été happée avec eux, car son destin légal était le même, paraît-il.
Ils étaient remplis de stupeur, mais non pas plus malheureux qu'auparavant, car l'assurance du suprême malheur vous tue un peu par avance. Il n'y avait que le jeune et beau Loys, le fils du conseiller Périnelle, qui pleurât. Ce doux et docte garçon ne savait où donner de la tête; il s'en allait partout criant qu'il épouserait à la fois les deux filles du condamné; il faisait harnacher son cheval bai et se mettait en route pour aller implorer grâce auprès du Roi, de la Reine et de Monseigneur le Dauphin; mais avant l'heure du couvre-feu, il était de retour et dans son lit, à cause de ses idées contradictoires.
Cependant Gilles, dont les dernières pensées allaient à ses filles et à l'espoir invétéré d'une brillante situation pour elles, consultait la vieille:
—Et à présent, disait-il, que deviennent-elles?
—Je vois un grand voyage qu'elles ont rapidement accompli. Votre Gillette aime les déplacements et y trouve tout agréable. Gillonne fait volontiers la grimace et est sans cesse préoccupée de ses bagages et de la peur de tomber…
—De tomber?…
—Oui, de tomber, et même de haut!… Mais ce n'est pas tout ça: je les vois qui se prélassent aujourd'hui dans des demeures couleur de faïence… Il y a à leur disposition des jardins majestueux et frais, des allées de cyprès, des bois de cèdres, des bancs de marbre et des vasques luisantes qui invitent au bain. On entend une musique cachée… Attention! voici trois plongeons dans la mer voisine: ce sont trois créatures enfermées dans un sac de toile et que les bourreaux jettent à l'eau… Mais le concert continue… Gillette ôte ses vêtements, car sa gouvernante lui a dit que la température était exquise, et votre fille pose les pieds dans un bassin luisant…
—Et Gillonne?
—Gillonne se méfie. Sa gouvernante lui a fait remarquer qu'après tout, ce pays était mal connu et qu'il convenait peut-être de demeurer seule en sa chambre… Dans un jardin voisin, ah! tenez, je vois un homme enrubanné qui tranche le cou de quelqu'un avec un grand couteau recourbé…
—Mais, on tue donc partout? s'écria Gilles épouvanté.
—Oh! ce n'est rien. Le sang a giclé au loin, mais des gens étaient là qui ont tout lessivé en un instant, et déjà, tenez… je vois que l'on danse au même lieu… Eh! mais, mon bonhomme, voici une lettre qu'on a passée sous la porte: est-ce pour vous? est-ce pour moi? J'ai de mauvais yeux.
—Je ne sais pas lire, dit Gilles tout penaud.
—Dans ce cas, il faudra attendre que nous trouvions quelque clerc… On nous enverra peut-être un confesseur avant que d'aller au bûcher…
Le pauvre Gilles prit la lettre; mais il tremblait de tous ses membres:
—Tu vois ce que c'est que de ne point être capable de lire, dit-il à sa femme.
Celle-ci se contenta de hausser les épaules.
Par bonheur, dans l'après-midi, le jeune et beau Loys se présenta, et l'on était si pressé de connaître le contenu de la lettre, que l'on ne pensa seulement pas à lui demander s'il avait vu le Roi, la Reine ou le Dauphin. Il fut enchanté de n'avoir point de comptes à rendre, et il lut avec complaisance. La lettre était bien à l'adresse du bûcheron, et elle émanait des bessonnes:
«Mon cher papa et ma chère maman,
Je vous dirai que j'ai épousé hier un jeune prince plus beau que le jour et qui ne m'avait pas plutôt vue qu'il demandait ma main. J'étais bien loin de vous pour solliciter votre consentement, mais sachez que ce prince qui m'adore, m'a déjà couverte de perles et de diamants et qu'il me permet de puiser dans ses coffres. Tout va donc pour le mieux et je suis enchantée du voyage… etc.»
Le fils du conseiller Périnelle chercha un siège, car il avait besoin de s'asseoir, tant il était ému; mais il ne se trouvait pas là le moindre escabeau, et Loys se laissa choir à terre, comme tout le monde.
—Allons! lui dit la vieille, remettez-vous, beau garçon: on ne saurait avoir deux femmes; et voilà qui va vous ôter l'embarras du choix.
—Passons à l'autre lettre, dit Gilles.
Et le beau Loys, contenant son coeur, lut la lettre de Gillonne.
«Mes chers parents,
Voici bien longtemps que je ne vous ai donné de nos nouvelles; mais il nous arrive trop de choses et je ne saurais vous les raconter.
Nous avons fait d'abord de longs voyages où dix fois nous avons cru périr. Quand je dis «nous», il s'agit de ma gouvernante et de moi, car pour ce qui est de ma soeur et de son singulier mentor, elles ne voient de dangers nulle part. Enfin nous avons parcouru les mers pendant des jours et des nuits; nous avons été prises par des orages, des tempêtes, jetées dans des îles perdues où des peuplades sauvages n'ont pas dévoré nos «Dames» parce qu'elles les trouvaient trop coriaces, mais où elles ont découpé des filets dans le dos de ma soeur et dans le mien, avec des lames de couteaux bien aiguisés. Nous avons vu ces misérables faire cuire ces belles tranches et s'en régaler pendant que nous nous tordions de douleur et mourions de faim. Heureusement ces «Dames» ont des baumes efficaces qui nous ont guéries rapidement et, une fois réparée, Gillette a déclaré qu'elle n'avait rien connu encore d'aussi curieux. Enfin nous sommes reparties et, depuis lors, je ne suis jamais rassurée. Pour le moment, le pays où nous sommes est beau, et nous sommes bien satisfaites d'y être descendues, car il appartient à un groupe de royaumes où l'on est meilleur, dit-on, et beaucoup plus intelligent que partout ailleurs; c'est le pays le plus avancé du monde; et, par exemple, on y a décidé de supprimer la guerre, usage dont nous avons reconnu partout la grande faveur et le désagrément.
On est ici très hospitalier aux étrangers. On l'est même trop, car nous sommes en butte à des propositions d'une galanterie qu'il est bien difficile d'éluder. Sachez qu'on vous épouse ici, comme on vous baise la main. Ma soeur qui juge cela très honnête, est déjà mariée avec un garçon qu'elle croit prince parce qu'il le dit. Moi je refuse toute alliance sous prétexte que notre religion nous interdit de nous unir hors de notre pays, et je tremble qu'on n'en tire vengeance…
Ce pays est celui où l'industrie humaine a été jusqu'ici le plus loin. Aussi présente-t-il le spectacle d'une magnifique activité. On n'y voit presque personne conduire la charrue, dans les champs, et les jolies campagnes sont désertes. Mais les villes regorgent d'habitants et l'on y voit plus clair la nuit que le jour. Les voitures vont toutes seules; impossible de traverser une rue sans être écrasé ou sans manquer de l'être plusieurs fois; de voiture à voiture, on se culbute fréquemment, ce qui donne lieu à des accidents «sensationnels», disent-ils avec une certaine satisfaction, et qui sont aussitôt reproduits et colportés par l'image. On voyage aussi dans l'air; on voyage sous terre; et l'on voyage sous les eaux; de sorte qu'il semble que personne ne fasse que de voyager. Toi qui as tant voulu nous enseigner à lire et à écrire, cher papa, si tu voyais ce pays vraiment savant, tu comprendrais combien c'était peine perdue: les gens d'ici ne lisent ni n'écrivent plus: ils ont des mécaniques qui exécutent tous les signaux nécessaires à se faire entendre de loin comme de près, et ils se contentent, comme les enfants de chez nous, de regarder des images. Madame Je-ne-sais-qui dit que c'est beaucoup mieux; madame Ah!-qui-est-elle affirme que c'est retourner à la stupidité première. Nous sommes ahuries par le bruit de toutes ces machineries. Nulle causerie possible avec qui que ce soit, car tous ne font que se mouvoir d'un point à un autre ou que sauter sur place, et j'ai peine à concevoir que cela soit supérieur à l'état que nous avons connu dans notre enfance: nous avons appris tant de jolies choses dans les Pavillons de la clairière, dans les livres que nous ouvrions le soir à la chandelle ou sous cette sainte bénédiction qui tombe des arbres de la forêt…
Mes chers parents, on m'annonce à l'instant que nous n'allons pas pouvoir rester ici parce que la guerre est déclarée entre tous ces royaumes d'extrême civilisation… Nous n'attendons pour partir que les couches de Gillette…»
La lettre non achevée restait suspendue à ces mots alarmants.
Loys, ayant réfléchi, déclara solennellement aux parents Gilles que l'une de leurs filles étant mariée, il avait pris une décision, et qu'il épouserait Gillonne.
Ils en étaient aux effusions, car c'était un parti magnifique, quand une procession d'hommes, les uns noirs et les autres rouges, pénétra dans la cellule comme une longue chenille. Tous comprirent le sens de cette visite, et Gilles demanda s'il aurait au moins le droit de choisir son confesseur, car le bonhomme conservait son idée de derrière la tête. On lui répondit affirmativement, car les hommes ont une certaine condescendance respectueuse pour ceux qu'ils ont condamnés à mort. Alors Gilles déclara qu'il entendait confesser ses péchés au Frère Ildebert, de l'ordre des Prémontrés.
La demande eut du moins l'effet d'apporter quelque retard à l'exécution, car il s'agissait de dépêcher quelqu'un au couvent. Hélas! la réponse fut prompte: il n'avait pas fallu aller loin pour apprendre que Frère Ildebert n'était pas présentement au couvent, mais bien dans une des nombreuses maisons succursales. Depuis sa rentrée en grâce, l'ingénieux prémontré avait découvert le moyen de distiller l'alcool tiré des vins qu'il produisait en abondance, et de l'améliorer et parfaire en le mélangeant à des herbes connues de lui seul, de manière à en composer un nectar propre à saouler de plaisir les dieux de l'Olympe. La liqueur se vendait et se répandait par le monde; le couvent s'enrichissait; et le Frère Ildebert y était mieux vu que quiconque. Mais où ce garnement de Frère Ildebert pratiquait-il aujourd'hui son industrie? Gilles décida que faute des secours spirituels d'Ildebert, il préférait mourir sans sacrements. Cela jeta le trouble parmi ceux qui étaient chargés de le mener à sa fin, et les discussions se prolongèrent à propos de l'incident, jusque passé l'heure de midi.
La mère Gilles était déjà plus morte que vive. La centenaire ne se tourmentait pas plus que s'il se fût agi d'aller tirer l'horoscope d'un nouveau-né.
Cependant l'ordre vint de haut de ne point laisser perdre les préparatifs faits sur la place publique. Et tous ces gens tremblaient à l'idée de l'entêté bûcheron qui allait mourir sans confession.
Ce n'était pas tant cette idée qui lui nuisait, quant à lui, mais bien la pensée de ses filles qui non seulement arriveraient après qu'il aurait été réduit à une pincée de cendres, mais qui, malgré tout leur savoir et leurs voyages, ne lui semblaient point avoir atteint une situation satisfaisante.
—J'épouserai Gillonne, disait Loys qui marchait à côté du condamné.
—C'est très bien, disait le malheureux père, mais il y a l'autre qui a commis la sottise de se marier avec un homme étranger…
Et il était enfoncé en de sombres méditations, pensant à ses bessonnes et tenant à la main le petit médaillon qu'on ne lui avait point enlevé.
Or, ses pensées étaient si obscures que probablement il s'imagina qu'il faisait nuit, et il rêva tout en marchant au supplice.
Et le médaillon se transforma, comme l'autre nuit, en une femme belle et vêtue d'un lin fort léger, qui allait du même pas que lui, quoique ses pieds touchassent à peine la terre, et qui lui disait:
—Écoute, bûcheron, tu t'en vas mourir! Et tu n'as souci que de tes enfants. Voilà qui me confond et m'arrache à ma sérénité de déesse. Aussi je veux, pour une fois, vous aimer, pauvres hommes! comme j'ai aimé les nuages, la fantaisie, ou l'ombre de tes bois. Ton honnêteté est grande, ami, et tu aurais pu mener jusqu'au bout une destinée heureuse, si tu n'avais cru, par suite d'un amour déréglé, qu'il fallait que tes filles s'élevassent indéfiniment. Pourtant, Gilles, on te l'a dit: il n'y a qu'un bien pour qui n'est pas doué de génie, c'est la simplicité du coeur. Et le génie n'a rien de commun avec le bonheur, il s'en faut. Dis-moi; maintenant que tu perds tes filles en même temps que ta femme et ta vie, pour avoir trop désiré, je veux cependant combler ton dernier voeu: que désires-tu pour le fils de ta fille?
—Le génie! répondit le condamné à mort.
A ce moment le cortège s'arrêta parce qu'il était arrivé sur la place publique, et Gilles, voyant clair, s'aperçut qu'il était entouré d'hommes sinistres chantant sur le mode mineur et portant des cires allumées. Les cloches sonnaient le glas à l'église métropolitaine, et l'on avait construit une éminence composée de fagots et de bûches, sur quoi les misérables étaient invités à monter après s'être défaits de leurs chaussures.
Soudain, des récriminations et un grand désordre: on vient de s'apercevoir que la centenaire a disparu, évasion due au maléfice, car on ne se faufile pas parmi la foule, comme une belette, à pareil âge.
Néanmoins, la cérémonie ne subit point de retard à cause de ce détail, et Gilles et sa femme surent que le rite à accomplir était de monter les degrés d'une échelle appuyée contre la pyramide de fagots. Ils montèrent, sa femme et lui; et quelqu'un, faisant jaillir une étincelle par le frottement de deux silex, mit le feu à l'épaisse masse de bois. Une fumée s'éleva aussitôt, qui fit reculer les curieux en leur piquant le bord des paupières, et la flamme, vilaine en plein jour, et qui s'élève avec une impétuosité d'animal vorace, pénétra bûches et fagots et atteignit bientôt les pieds nus du couple infortuné.
A ce moment précis, la foule dut s'écarter pour livrer passage à un chariot empli de cruchons de grès, de bouteilles pansues contenant une liqueur d'or, et que menaient plusieurs frères lais et un moine gras à la trogne rubiconde.
Le patient dont la plante des pieds s'échauffait, mais qui n'avait nullement perdu l'usage de ses sens, n'eut pas de peine, malgré l'embonpoint du moine, à reconnaître en lui le Frère Ildebert; et, comme il y allait, non seulement de son salut éternel, mais peut-être bien d'un dernier avantage ici-bas, il l'appela par son nom à travers la fumée âcre et tourbillonnante.
Frère Ildebert fit arrêter les chevaux, et, à la faveur d'un coup de vent qui écartait le nuage asphyxiant, il eut tôt fait de remettre le brave bûcheron qui l'avait écouté complaisamment et dont les filles étaient livrées au démon des inventions scientifiques.
Il accourut en criant:
—Cet homme est innocent et sa femme est la plus vertueuse des créatures! Bref, ils sont mes amis…
Aussitôt le bourreau s'empressa de délier les malheureux qui ne se firent pas prier pour descendre, quoique leurs pieds commençassent à se clouter de cloques douloureuses.
Gilles, en présence du Frère Ildebert, croyait encore qu'il ne s'agissait que de se confesser.
—Taisez-vous donc! dit le Frère: de nous deux, le pécheur c'est moi, qui viens d'inventer un poison dont les hommes s'enivreront et s'abrutiront à l'avenir… Mais c'est grâce aux cruchons qui emplissent ma voiture, que vous voyez tous ces gens dociles à ma voix.
Ce disant, il tirait de son froc un onguent à lui, dont il frotta les pieds du bûcheron et de son épouse, lesquels devinrent nets et sains aussitôt.
—Mais je croyais, observa Gilles, que l'on vous avait mis sous les verrous pour avoir exercé vos dons de guérisseur?…
—C'est que je guérissais au dehors! J'opère à présent sur mes frères et en dedans des murs de clôture; et vous m'en voyez récompensé.
Se tournant vers la foule, vers les gens d'armes et les clercs, il ajouta:
—Qu'on distribue tout ce bois aux pauvres et qu'on laisse en paix ces braves gens!… Avez-vous, dit-il à l'oreille de Gilles, des nouvelles de vos filles?
—Hélas!
—Quoi? ne voyagent-elles plus et par des moyens qui semblent extraordinaires aux ignorants?
—Elles voyagent, soupira Gilles; elles voyagent, mais l'une va me revenir avec un enfant…
Pendant qu'ils s'entretenaient, ayant déjà quitté la place, une sorte d'oiseau d'immense envergure apparut, planant au-dessus de leurs têtes, mais à une merveilleuse altitude. Ce fut Loys qui le fit remarquer à plusieurs jeunes gens, lesquels coururent chercher, qui son arc, qui son mousqueton. Et tous les gens de qualité du lieu, de tirer à qui mieux mieux sur un si bel oiseau.
On crut que celui-ci était touché et perdait une patte ou bien deux car la chute d'un objet fut constatée. Mais l'oiseau, qui traçait de grands cercles dans l'espace, s'éloigna, et on le perdit de vue.
Le Frère Ildebert fit observer:
—La jeunesse tire sur tout ce qu'elle voit. C'est ainsi que bien des objets du monde demeurent à la merci de l'ignorance et peuvent être anéantis par elle. Pourquoi, ajouta-t-il en laissant virer tout à coup ses idées, suis-je arrivé sur la place au moment où vous alliez, monsieur, madame, griller comme deux côtelettes?
—Je n'en sais fichtre rien, dit Gilles, mais ceci, par exemple, est une chose bien faite!
—Qu'est-ce qui est bien? Qu'est-ce qui est mal?… demanda le jeune
Loys troublé par sa double éducation.
—Taisez-vous donc, mon garçon! dit la mère Gilles: on sait cela les yeux fermés.
—Moi, je sais pertinemment que je fais le mal, dit Ildebert; et aux yeux de tous je passe pour un saint homme, précisément depuis que je le fais…
Il regarda en arrière, du côté de ses cruchons d'élixir, qui le suivaient, menés par des moinillons. Puis il confia à Gilles:
—Je viens de trouver la formule d'une petite poudre qui produirait sur la terre autant de dégât que le déluge…
—Vous ne l'avez pas dit à votre couvent, j'espère!
—Si fait! et le couvent s'en réjouit, car à cause de cela il est respecté à cent lieues à la ronde.
On arriva ainsi au bel hôtel habité par le jeune Loys qui voulait offrir réconfort et asile aux bûcherons. Frère Ildebert vendait couramment son élixir à tous les membres du Parlement.
IX
LE DÉJEUNER CHEZ LE CONSEILLER PÉRINELLE
On fit entrer la charrette, les cruchons et les moinillons dans la cour pavée précédée de deux beaux pignons sur rue; et M. le conseiller Périnelle lui-même, étant averti, vint au-devant du couple échappé, on peut le dire, des bras de la mort, et il serra la main du Frère Ildebert qu'il estimait de longtemps. Il leur dit à tous que madame la conseillère les voulait recevoir à sa table.
C'était un homme un peu regardé de biais à cause de la hardiesse de ses idées, mais dont la situation était grande et la sagesse non moindre.
Frère Ildebert aurait bien voulu savoir de lui par quel moyen il envoyait jadis et si rapidement son fils aux Pavillons de la forêt, et à cause de cela, il regardait, en souriant, le conseiller et, à la fois, la charrette contenant les beaux cruchons; mais le conseiller était la prudence incarnée et il préférait payer de bonne monnaie les bouteilles qui pourraient être objets de son désir, et conserver par devers lui son secret.
On était encore dans la cour, au bas du perron, à se féliciter de l'heureuse issue des événements de la matinée, lorsqu'un murmure se produisit au dehors, et la porte cochère se trouva ouverte, et l'on vit entrer, au milieu d'une foule émue, deux femmes, l'une d'âge incertain et l'autre jeune et fort avenante, mais toutes les deux en proie à une émotion indicible.
Le père Gilles et sa femme s'écrièrent en même temps:
—Gillonne!
Cependant la mère avait dit que, quand elle verrait entrer là ses filles vivantes et palpables, elle n'y croirait point.
—Et Gillette? dirent le père et la mère.
Gillonne et la femme qui l'accompagnait, et qui n'était autre que sa gouvernante, firent un signe désespéré. Et aussitôt l'une et l'autre pâlirent, chancelèrent, et elles se seraient évanouies sans les soins du prémontré.
Pendant qu'il débouchait un de ses flacons d'élixir, puis humectait les lèvres des malades d'une admirable liqueur couleur de rubis, on s'aperçut qu'un singe était déjà grimpé sur la voiture, faisant le simulacre, lui aussi, de décacheter le goulot des bonbonnes, et que deux perroquets voltigeant et se perchant au doigt du premier venu, disaient, l'un: «Ce jeune homme est charmant… La température est exquise…» et l'autre: «Est-ce bien la peine de bouger?… quel cochon de pays!…»
De sorte que cela amenait la bonne humeur sur certains visages, tandis que d'autres étaient absorbés par l'état alarmant des deux femmes.
Il fallut un long temps pour qu'on réussît à tirer d'elles quelques paroles. Cependant la foule répétait qu'on les avait trouvées l'une et l'autre assises et hébétées à la porte de ville, pendant qu'un oiseau fabuleux fuyait à tire-d'aile dans les profondeurs célestes.
—Et Gillette?… leur demandait-on.
Hélas! il fallut discerner, parmi leurs hoquets, qu'elles avaient voyagé ce matin jusqu'à la forêt, mais qu'à la forêt il n'y avait plus ni Pavillons, ni cabane; qu'alors donc on était revenu vers la ville,—fatal retour!—que Gillette, allaitant son petit, avait aperçu une haute fumée inexplicable et avait été prise du désir de voir encore une fois quelque chose d'extraordinaire…
—Et alors?… et alors?… demandait tout le monde à la fois.
Alors Gillette, s'étant penchée, avait reçu un choc, avait porté la main à sa poitrine, s'était penchée davantage, enfin avait fait une chute!…
—A quoi s'occupait donc sa gouvernante? demanda M. le conseiller
Périnelle.
La gouvernante, interprétant toujours les choses dans un sens favorable, avait dit: «Oh! ce n'est rien! ce n'est rien! l'air est doux, la température est exquise… qu'avons-nous besoin de ce support?… une petite promenade dans l'azur…»
—Et?…
Et la gouvernante s'était jetée elle aussi dans le vide… On avait bien retrouvé le pauvre corps de Gillette,—il était proche du gros tilleul, au carrefour des Quatre-Chemins,—mais non pas celui de sa gouvernante…
—La gouvernante, je m'en moque! dit Gilles, mais l'enfant?… le fils de ma fille?
Il avait disparu. Entraîné par la gouvernante, on l'avait vu, ainsi qu'elle, se dissiper comme une buée matinale…
—Nous autres, dit la gouvernante de Gillonne, nous n'avons pas perdu la tête, et nous sommes arrivées saines et sauves à la porte de ville…
A ce moment, la plupart des personnes présentes, et même madame la conseillère, qui avait entendu le sinistre récit, commencèrent de regarder d'un mauvais oeil celle des deux gouvernantes qui restait, non qu'on eût positivement à lui reprocher quelque chose, mais parce que, en définitive, elle était soeur de l'autre, et que, toutes ces aventures inouïes dues à leur étrange savoir et qui venaient de si mal finir, on en avait assez.
Alors, et comme on lui eût pu faire un mauvais parti, on vit se dissiper, elle aussi, à son tour, la gouvernante de Gillonne, exactement comme la vapeur qui monte du potage vers le plafond.
Il ne resta de tout ce merveilleux, que les deux perroquets et le singe qu'on enferma dans une cage à poules.
Gillonne, qui avait grandi en raison comme en beauté, dit:
—Je regretterai beaucoup ces deux Dames. Elles étaient d'excellentes personnes et nous ont appris à voir, l'une le monde tel qu'il est, l'autre tel qu'il devrait être.
—Mais, Gillette?
—Oh! Gillette était la meilleure de nous; elle a toujours cru que les gens et les choses avaient d'aussi bonnes intentions qu'elle-même.
Gilles pleurait. Il disait:
—Et l'enfant?… l'enfant?… le fils de ma fille?
Une voix qui venait on ne sait d'où prononça: «Insensé! ne l'as-tu pas voué toi-même au génie?… Il n'avait que faire de demeurer parmi vous…»
Et, dans le même instant, le petit médaillon que Gilles avait toujours conservé à la main, se brisa en mille morceaux, de façon qu'il n'en demeura que poussière.
Alors on pensa qu'il était temps de mettre à la porte les manants et de passer à l'intérieur se restaurer les uns et les autres, à la suite de si fortes secousses.
Malgré le deuil qui troublait singulièrement ce qui eût été une réunion joyeuse, M. le conseiller Périnelle, accoutumé à traverser d'un front serein les scènes pathétiques, maintint la conversation sur un ton de décence modérée. Le voyage extraordinaire accompli par la jeune fille présente ne pouvait manquer de fournir la matière convenable; et d'ailleurs, le conseiller, ouvert, comme il a été dit, à toutes les innovations, était piqué au vif par l'exemple de cette fille de bûcheron qui avait vu ce que, par prudence, il avait interdit à son fils de connaître.
Il loua d'abord les parents Gilles de leur initiative courageuse. Quelque prix que doivent être payées de telles entreprises, il trouvait beau et bien que des familles se dévouassent à faire sortir l'humanité de l'ornière où, à la fin, elle s'embourbe.
Le père Gilles sentait l'orgueil lui gonfler le col et il se rengorgeait en regardant son honnête épouse qui branlait le chef, insensible aux belles paroles, et tout entière absorbée par son intime chagrin.
—Il faut de l'initiative, répéta le conseiller. Mais cependant il conviendrait de l'arrêter à un juste point.
—Mais, papa, lui dit Loys, quand il s'agit de l'instruction comme du voyage, on commence, on part, et il ne dépend plus de soi de faire halte.
—Lire, écrire, cultiver les arts d'agrément, dit le conseiller, et étudier soigneusement les bons auteurs est une besogne digne d'un homme, et suffisante.
—Mais, les «bons auteurs» qui nous renseignent et sur ce qu'ils ont vu sur place et sur ce qu'ils ont vu au loin, il faut bien qu'en toutes matières ils aient été jusqu'au bout?…
—Passe pour ceux-ci, dit le conseiller; ils ne seront jamais très nombreux et leur déplacement en profondeur ou en étendue ne sera jamais une cause de trouble sérieux pour l'État…
—Pardon! interrompit Gillonne, c'est ce qui vous trompe, monsieur; moi je reviens de certains pays où ce que vous nommez les bons auteurs, ayant été une fois attrayants pour le public, une foule de grimauds ou d'entrepreneurs de bas étage ont fait la gageure de les imiter, ont simulé qu'ils étudiaient l'esprit humain en des régions les plus obscures et l'univers en ses déserts inexplorés; ils voyaient en réalité peu de chose ou le voyaient tout de travers, faute d'une bonne méthode, et de dispositions naturelles; ils n'en ont crié que plus fort le résultat de leurs prétendues découvertes, et le public, en général, les a confondus avec les «bons auteurs…» Il s'est précipité à leur suite…
—Ah! vraiment? dit le conseiller,
—Oui, monsieur, et cela n'a produit qu'un grand trouble comparable à celui d'une fourmilière dérangée, avec cette différence que la fourmilière s'agite pour se ranger de nouveau, tandis qu'en ces pays, chacun, désorienté, tire à soi, prétendant avoir aperçu un ordre nouveau.
—L'exemple que vous me citez est affligeant, dit le conseiller, mais peut-être n'est-il que particulier?
—Nous n'avons pas, en effet, rencontré beaucoup de pays ayant dépassé notre degré de connaissance, dit Gillonne, et nous en avons même vu de sauvages. Mais ceux que l'on nous a invitées à considérer de plus près formaient un groupe de royaumes que l'on ne semblait point pouvoir dépasser par la science. Ils avaient même supprimé la guerre…
—Oh! fit le conseiller, stupéfait. Et comment procèdent-ils pour en arriver là?
—Ils prennent pour base l'égalité absolue, ils ont nettement comme fin dernière le bonheur de l'homme… C'est là que nous avons trente-cinq fois failli être écrasées par une circulation si active que les personnes qui vont à pied sont considérées comme grains de sable ou vers de terre par ceux qui roulent en chars perfectionnés. Les riches y sont beaucoup plus hautains pour les déshérités que les seigneurs, chez nous, pour les vilains…
—Mais vous me dites que la société là-bas est fondée sur l'égalité? dit le conseiller.
—C'est ainsi.
—Mais, le bonheur?
—C'est à cause de lui que nous avons failli nous fixer dans ces pays et que ma pauvre soeur Gillette y a contracté alliance. Mais la guerre nous en a chassées…
—Quoi! mais vous nous disiez qu'ils avaient supprimé ce fléau?
—En effet. Mais celle qui a éclaté était si perfectionnée que, nous qui avions regardé toutes les autres, nous n'avons pas pu demeurer. Le mari de Gillette a été tué tout d'abord.
—Enfin, le bonheur, dit le conseiller, dans toutes vos pérégrinations, l'avez-vous rencontré?
—Je le crois, dit Gillonne.
—Où ça donc?
—Nous avons bien cru l'apercevoir, monsieur, mais dans un endroit où nous étions les unes et les autres si peu disposées à le rencontrer que nous l'avons à peine reconnu… C'est peu satisfaisant, c'est déconcertant pour l'esprit, c'est peu croyable, mais c'est vrai: nous l'avons vu en un pays vieux comme le monde, où toutes choses ne se passaient peut-être pas de la manière la plus louable, mais où personne n'était seulement assez avisé pour les concevoir meilleures… Nous l'avons vu en un pays où rien ne se faisait autrement que cela ne s'était fait plus de mille ans auparavant, où la foule vivait dans la terreur sacrée d'un prophète inconnu de chacun et qu'à cause de cela elle admirait et vénérait davantage. Ces bonnes gens n'imaginaient rien de mieux que de s'approcher du saint tombeau et d'y jeter un caillou. Ils se rendaient à ce lieu de prière avec des mines contrites, mais ils eussent préféré, jeunes ou vieux, se faire hacher menu comme chair à pâté, plutôt que de ne pas s'y rendre. Ils se mariaient, ils faisaient élever leurs enfants et les mariaient, comme eux-mêmes, selon des rites auxquels personne n'entendait goutte, mais sans qu'il vînt à personne l'idée de se demander le pourquoi de ces traditions saugrenues. Ils égorgeaient des volailles en l'honneur du Prophète, et en regardaient couler le sang dans des rigoles avec satisfaction, tandis qu'en cent autres ruisselets gazouillants, une eau cristalline s'épandait, arrosait les parterres fleuris, emplissait les vasques ou s'élevait en jets d'eau prodigieux de la taille des cèdres antiques. Enfin, ils semblaient endormis tous, allaient, venaient, agissaient comme en un rêve. C'est là qu'à la réflexion, il nous a paru que nous avions vu le bonheur.
M. le conseiller Périnelle s'attristait à ce récit plus que s'il eût perdu son propre fils:
—Comment! s'écriait-il, comment! il n'y aurait pas mieux à faire que de laisser s'endormir sa pensée et de répéter éternellement les mêmes gestes!…
Le Frère Ildebert qui venait, tout en mangeant, de trouver une manière ingénieuse de tirer le bouchon du goulot d'une bouteille, déclara:
—Cette demoiselle a vu de ses yeux: il n'y a pas mieux, monsieur le conseiller.
—Et c'est pourquoi, dit Gillonne, ma gouvernante disait qu'elle avait adopté, elle et sa soeur, comme emblèmes vivants, le perroquet et le singe, qui, sans rien innover, imitent, avec entrain, tout ce qui s'est dit ou fait avant eux…
—C'est tout de même une belle chose que le voyage!… soupira Loys. Car, si entendre parler mademoiselle est instructif et agréable, que serait-ce, à son côté, de se rendre compte des choses de visu!
—Surtout, dit Frère Ildebert, si l'on a trouvé l'instrument propre à vous permettre de déguerpir lorsque la situation devient périlleuse…
—On ne peut se déclarer grand clerc, dit Loys, que lorsqu'on a parcouru les diverses parties du monde.
—Oui, dit Gillonne, tant que celles-ci restent différentes de la vôtre. Mais dans l'important groupe de royaumes dont je vous ai parlé, et qui tient la tête des nations par les progrès de toutes sortes, notamment par celui de la locomotion, qui est prodigieuse, chacun passe sa vie à se déplacer d'une capitale à une autre, et dans chacune de ces capitales, on ne trouve rien qui ne ressemble exactement à ce qu'on connaît dans la ville qu'on vient de quitter. C'est logique, puisque chaque citoyen étant, pour ainsi dire, dans chacun des royaumes à la fois, y apporte ses goûts, son langage, sa religion et son habit; tout se ressemble.
—Alors, dit le conseiller, en somme, ce grand effort et ce perfectionnement admirables qui aboutissent, je le vois, à s'enrichir, et à s'enrichir pour se pouvoir transporter, a pour dernière fin de se transporter dans des lieux qui sont les mêmes que ceux que vous venez de quitter?
—Ils sont les mêmes, et ils le sont bien plus encore aujourd'hui, dit Gillonne, car, ayant pu parcourir d'un peu haut tous ces royaumes, après trois semaines de carnage savant, nous avons remarqué que dans les uns comme dans les autres il ne restait plus rien.
—Comment! plus rien?
—Rien, ce qui s'appelle rien; plus rien que la terre rase et d'ailleurs bouleversée.
X
NONOBSTANT PAROLES ET EXEMPLES
A la suite de cet entretien, il fut naturellement beaucoup question des douceurs de la vie de famille, dans un pays ayant gardé ses coutumes anciennes, ses clochers et ses bois. On en parla d'autant plus que Loys était follement épris de Gillonne et que le mariage des deux jeunes gens avait été décidé d'un commun accord entre les familles.
M. le conseiller Périnelle offrit aux époux Gilles de demeurer sous son toit, attendu qu'ils n'avaient plus de cabane. Mais les bûcherons choisirent de mourir comme ils étaient nés et de faire reconstruire leur cabane.
Il y eut un beau mariage, en effet, à l'église métropolitaine, et célébré par le Frère Ildebert qui leur fit un maître-sermon où il maudissait le règne de la matière et l'esprit de nouveauté. Après quoi et comme les voyages de noces n'étaient pas encore inventés, les jeunes époux embrassèrent leur famille pour se retirer dans une honnête maison d'été qu'on leur avait fait construire à la campagne.
Mais au milieu des embrassades—comme l'un et l'autre ne manquaient pas de loyauté—ils ne purent se retenir de confesser qu'ils partaient, non pour la maison de campagne, mais pour un voyage…
—Pas pour un long voyage, j'espère? s'écria chaque membre de la famille.
—Nous ne savons pas, dirent-ils, déjà loin, nous partons pour un voyage autour de la planète!…
On les accompagna, pleurant, jusqu'à la porte de la ville, non loin du tilleul, au carrefour des Quatre-Chemins, où reposait Gillette, la pauvre victime de la locomotion outrancière; et, à la grande stupéfaction de tous, on les vit monter, mais aussi tranquillement que dans une bonne calèche de grands-pères, on les vit monter dans le fameux carrosse vert attelé des deux lézards géants.
Cet extravagant véhicule était conduit par le cocher rougeaud, à côté de qui se tenait le valet de pied, tous deux fort incommodés par les énormes queues dont les extrémités brimballaient jusqu'à leur nez incliné du côté opposé.
De l'ahurissement qu'un tel spectacle provoquait, une chose sauva les esprits; ce fut un bruit étrange, comparable à celui du vent de l'ouragan et de la meule transportée par la trombe meurtrière, et qui faisait relever les têtes, ici comme là-bas, dans les profondeurs de la foule: c'était la cage contenant le singe et les deux perroquets!
Cette cage volait, sans ailes ni secours d'aucune sorte, au-dessus du peuple pressé. Elle volait à la vitesse d'un gerfaut lancé contre sa proie, et elle produisait, dans l'air transpercé, une sorte de sifflement de sirène. Les trois animaux y furent toutefois parfaitement identifiés, à la grande joie des enfants.
Et cette cage, avec son contenu, vint d'elle-même s'asseoir sur le toit du carrosse vert, où le valet de pied, adroitement, l'assujettit avec des liens.
Et la voiture repartit à l'allure ordinaire de ses fantastiques coursiers.
Frère Ildebert, venu jusque-là, s'écria:
—Dieu les bénisse!… Ils ont le diable au corps.