IV
MÊME DANS LE MERVEILLEUX LE TEMPS PASSE
Ils furent introduits près d'une dame qui ne ressemblait pas à l'autre, tout en ayant avec elle quelque air de famille. Et celle-ci était occupée à donner une leçon au même garçon en lequel ils avaient reconnu le fils de M. Périnelle. Tout en parlant aux paysans, elle se garda de s'interrompre; et le petit ânonnait sur les pages d'un grand livre.
—Vous ne saurez jamais rien, disait la dame. Je ne ferai pas de compliments de vous à monsieur votre père…
Elle reprit, se parlant à elle-même:
—Il n'y a rien de parfait. Rien ne marche ici-bas de manière à contenter un esprit clairvoyant… Et qu'est-ce que vous dites de ce temps, par exemple? Je vais être obligée, Dieu me pardonne! de faire allumer des chandelles en plein midi…
—Nous étions venus, madame… dit le bûcheron.
—Ah! vos petites? Je sais. Elles sont gentilles et elles apprendront peut-être convenablement; mais il faut de longs et patients efforts: ce n'est pas si facile!…
—Celle-ci parle avec beaucoup de bon sens, dit le bûcheron à sa femme.
—Je ne dis pas non, fit la mère, mais l'autre a plus de grâce.
Gilles éprouvait encore la hâte d'arriver à ses fins.
Il dit:
—Nous étions venus, madame, pour la question du prix des leçons.
La dame sourit tout de même que sa soeur; mais elle dit:
—Vous avez raison et vous êtes un honnête homme. Tout se paye, vous vous en doutez bien! Vos filles apprennent à lire et à écrire; c'est votre désir, n'est-il pas vrai? Eh bien! votre voeu étant accompli, le prix en sera seulement la conséquence naturelle. Rappelez-vous ces mots; c'est le seul acompte que je vous demande.
Le couple s'inclina avec déférence et confusion.
Comme ces bonnes gens se retiraient, en faisant attention à ne pas s'étaler sur le parquet, le père Gilles aperçut, parmi d'autres, un grand portrait qui le sidéra. Il dit à sa femme:
—Ça ne te rappelle rien, à toi, ça?
—Quoi?
—Ce portrait?
La mère Gilles pâlit, mais ne voulut absolument pas répondre.
Le bûcheron demeura troublé, même sous la pluie qui le trempa ainsi que sa femme jusqu'à l'os.
—Tu n'es donc pas content? lui demandait sa femme. «Il ne sera jamais question d'argent entre nous…» Comme elle a dit ça, madame Je-ne-sais-qui!
—Oui, mais: «Le prix en sera seulement la conséquence naturelle», a dit madame Ah!-qui-est-elle; que veut dire ceci: c'est peut-être une attrape?…
Puis il se reprit à songer au portrait qu'il avait vu.
Une demi-douzaine d'années après ces événements, il ne s'était pas produit grand changement dans le coin de la forêt, si ce n'est que les bûcherons étaient un peu moins ingambes et les bessonnes deux grandes filles fort avancées pour leur âge, de visage agréable, de taille bien prise et que l'on commençait partout à traiter de demoiselles.
Ainsi la vie s'écoulait dans le merveilleux, aussi tranquillement qu'elle l'eût pu faire au milieu des circonstances les plus ordinaires.
Rappelons-nous d'abord le petit excédent régulier de recettes, qui augmentait progressivement la fortune du bûcheron.
Ensuite les deux pavillons, qui étaient toujours là, faisant partie des images familières, non seulement des bûcherons mais de leurs amis, comme si ces bâtiments eussent existé du temps de leurs pères, aïeux et bisaïeux.
Enfin, les bessonnes, âgées d'une douzaine d'années, lisaient, cela va sans dire, et écrivaient comme des clercs; en outre, elles savaient jouer de divers instruments de musique et chantaient si agréablement qu'on les priait dans plusieurs maisons de la ville et notamment chez M. le conseiller Périnelle, le seul esprit libéral de l'endroit, qui faisait peu de distinction entre les classes et aimait que les savants vécussent autour de lui.
Quand Gillette et Gillonne avaient à se rendre à la ville, elles commençaient par aller aux pavillons, puis on n'entendait plus parler d'elles jusqu'à leur retour. Et lorsqu'elles revenaient de leurs matinées et soirées, c'était à l'heure dite, et sans trace de fatigue. Et personne ne s'étonnait qu'elles eussent fait vingt lieues comme autant de pas.
Leurs toilettes? mais elles leur tombaient du ciel. Qui de vous se demande s'il en pourrait être autrement? La maman Gilles n'eût pas toléré le cas contraire sans prendre tous les gens du bois à témoin que le gouvernement avait juré la perte d'une honnête famille.
Oh, oh! n'allez pas vous imaginer à présent que le père et la mère
Gilles fussent contents de leur sort!
Ils ne cessaient de récriminer. La maman prétendait qu'il était honteux de vivre dans un taudis quand on avait des filles si instruites et si richement habillées. Elle se plaignait d'être tenue de faire le long trajet de la ville à pied, alors qu'il existait d'autres moyens dont on ne lui parlait pas, mais dont elle soupçonnait l'existence. Enfin elle eût aimé que ses deux filles fussent pareilles en tous points, vêtues de même et éduquées d'une seule manière. Or Gillette recevait du ciel des robes couleur d'aurore et Gillonne couleur de crépuscule; Gillette blondissait dans la mesure où Gillonne devenait brune davantage; Gillette avait la voix aiguë et Gillonne fort grave; Gillette lisait des contes à dormir debout et Gillonne des histoires véridiques; Gillette trouvait que tout était beau, bon et bien fait dans la création, tandis que Gillonne possédait un sens critique souvent amer, mais aussi très amusant; elle disait à chacun son fait et ne s'en laissait imposer par qui ni par quoi que ce fût.
Le père Gilles trouvait que Gillonne était bien plus intelligente que sa soeur; la mère Gilles estimait Gillette plus que Gillonne.
—D'abord, elle sera plus heureuse, dit-elle, puisqu'elle juge tout beau et bien.
—Taratata, faisait le père, elle aura des déconvenues parce qu'elle ne sait pas voir le mal où il est, tandis que sa soeur s'entendra pour le dépister.
La discussion était sans fin…
Un beau dimanche, la troupe amicale des bûcherons et bûcheronnes arriva avec sa marmaille. Tous ces gens étaient blêmes, les jambes vacillantes, les yeux exorbités, beaucoup d'entre eux même ayant restitué leur déjeuner comme des personnes souffrant du mal de mer.
Ils eussent vu la moitié de la planète se détacher et tomber dans la nuit vide, qu'ils n'eussent point manifesté plus de terreur.
Qu'avaient-ils donc vu? Ils avaient vu, sur l'herbe, étendu, à la porte de l'un des pavillons, un lézard vert de la taille d'un cheval de trait.
Gilles se tenait les côtes.
—Il y en a deux, disait-il…
—Et vous dites cela, s'écrièrent les gens du bois, comme vous parleriez d'une portée de lapins!…
—Comment! disait Gilles, je vous ai menés un jour voir des pavillons poussés dans la nuit, comme des morilles après la pluie, et cependant plus anciens l'un et l'autre que votre arrière-grand-père: vous n'avez pas bronché; et vous voilà aujourd'hui les membres coupés et le ventre débordant comme un marais, parce que vous avez vu un lézard!…
—Quatre maisons comme la tienne tiendraient dans sa panse! murmurait un homme tremblant.
La mère Gilles opina:
—Je n'aime pas ces bêtes-là… non plus que tout ce qui arrive…
—Qu'est-ce qui arrive? lui demanda-t-on.
—Je m'entends… Je m'entends…
Ce qui arrivait pour le moment, en tout cas, c'est que les bessonnes n'étaient point de retour. Et leur retard même était grand et tout à fait inusité.
A part lui, le père Gilles pensait: «Elles ne sont point revenues de la messe, et le lézard se prélasse sur l'herbe… Qu'est ceci?…» Il se doutait que, dans les communs des pavillons, il y avait mieux encore que les lézards pour vous conduire à bonne distance.
Mais aussi, raison de plus pour vous ramener sans retard.
On épilogua sur l'absence de Gillette et de Gillonne.
Quelqu'un dit:
—Moi, je ne serais pas tranquille…
—Pourquoi? dit le père.
—A cause de ce lézard du diable.
—Moi, dit un autre, je ferai, ce soir, un détour de cinq lieues, plutôt que de repasser par l'endroit où je l'ai vu.
Les bessonnes n'arrivaient point. Les conversations n'étaient pas de nature à tranquilliser les parents.
—J'aime mieux vivre loin de toutes ces singularités-là, dit une femme: mes petits ne sauront ni lire ni écrire. On s'en est bien passé jusqu'ici.
—Toutes les fois qu'il se fait une chose de bien; dit un autre, on peut être sûr qu'elle a en mal son pendant exact. Vous en subirez la conséquence…
—La conséquence?… fit le père Gilles, tiré de sa songerie.
—La conséquence naturelle, oui, mon compère. Il n'y a pas à dire, dans ce bas monde, c'est comme au marché: rien pour rien. Tout se paye.
Ce fut au père Gilles de trembler, car il se souvenait des paroles prononcées dans un des pavillons par la maîtresse de Gillonne.
Il ne cessait d'aller de sa chaumière à l'endroit d'où l'on apercevait les pavillons, et il mettait la main en auvent sur son front, et il amenuisait ses yeux qui étaient bons et voyaient loin.
Les bessonnes ne paraissaient pas.
On s'attabla pour les rôties et le pain perdu, comme les dimanches ordinaires. Mais le coeur n'était pas à la collation. Et quand on attend quelqu'un, il est difficile de parler d'un sujet autre que celui de son absence.
—A supposer, hasardait quelqu'un, que mesdemoiselles vos filles soient reconduites et seulement jusqu'à la lisière de la forêt, par la voiture du duc, c'est-à-dire par ce qu'il peut se faire de mieux, il faut encore un bout de temps pour venir jusqu'ici, même sur des jambes de jeunesse. Pour ce qui est de faire pénétrer un carrosse sous bois, à d'autres!…
Gilles regardait avec dédain celui qui venait de parler.
—On peut bien aussi détacher un cheval et galoper à califourchon! dit une vieille.
—Comment donc, après tout, est-ce qu'elles s'y prennent, les autres dimanches?
—Les autres dimanches, dit la mère Gilles, elles sont à l'heure, voilà ce que je sais.
—Moi, dit une femme, je ne me suis jamais séparée de mes filles…
—Il faudra bien que tu le fasses, eh! la belle, le jour où elles auront chacune trouvé un galant!… Ah! Eh bien, alors, le diable m'emporte si elles viennent te raconter ce qui leur sera arrivé.
—Les enfants, c'est fait pour inquiéter les parents. Ils ne sont jamais pareils à nous. Ils ont leurs manières de voir. On ne les tient pas.
—Et qui veut les élever trop bien les élève mal…
—C'est comme s'il dépensait cher pour faire d'eux des étrangers…
Durant que Gilles était hors de la chaumière à explorer l'horizon, l'on se permettait ces aphorismes de la vieille sagesse des familles. Et sa femme, le nez dans la poêle à frire, entendait peu les propos des commères.
Tout à coup, elle poussa un cri. Sous sa cuiller et sous les jets en pétarade de la friture, elle venait de discerner un objet qui n'était ni oeuf, ni tartine, et qu'elle se hâta d'amener au jour. Avec une pince, on le retira. Cela avait la forme d'un billet, et le cachet y était, qui avait failli fondre.
—Il y a un farceur sur le toit… Peut-être bien aussi que les petites s'amusent là-haut à nous jouer un tour!…
On appela le père à demi mort d'inquiétude:
—Une lettre! compère Gilles: parions que tu as loué, vieil avare, ton premier étage à une sorcière!…
Une lettre? Ma foi, oui. Le cachet portait un écusson inconnu, soutenu par des chimères.
—Une lettre! dit le père Gilles. Ah! si elles étaient là!… Qui c'est-il, parmi nous, qui est seulement fichu de la lire?
En effet, personne n'en était capable. Il rompit le cachet avec rage et dit qu'il s'en allait aux pavillons.
—Le dernier des marmitons, grommelait-il, le singe tourne-broche, les perroquets, y sont plus savants que nous!…
On le trouva plein de courage; car aucun homme n'eût voulu se risquer du côté des pavillons. Cependant, en troupe, armés de fourches, de cognées, de manches à balai, de lardoires, ils le suivirent, les femmes en arrière, faisant force signes de croix et priant afin qu'il n'arrivât point malheur.
Aux pavillons, les grilles closes. On appelle; point de réponse. Pas le moindre signe de vie, ni dans une cour ni dans l'autre. Toutes les persiennes rabattues. Pas le relent d'un fumet aux issues des cuisines. Pas le plus frêle écho d'une voix de perroquet. On eût souhaité voir sous la porte des écuries onduler la queue d'un dragon. Rien. De Minou, nous ne parlons pas: c'était dimanche, jour de rôties; il était au logis familial.
Le pauvre Gilles tenait sa lettre à la main. Ce n'était pas un long écrit: trois lignes à peine. Mais ce papier, par miracle tombé de la cheminée, Gilles avait l'assurance qu'il lui apportait des nouvelles de ses filles, de qui nulle nouveauté ne l'étonnait. Il enrageait de ne pouvoir déchiffrer ces trois lignes. Aussi était-ce grande pitié pour tous de le voir pleurer comme un enfant.
—Et vous dites, s'écriait-il, qu'il ne faut pas apprendre à lire! Mais si je savais lire, j'aurais, à cette heure, des nouvelles de mes filles…
—Si tes filles n'avaient pas appris à lire, elles seraient près de toi!…
Il annonça qu'il allait aller à la ville se faire expliquer le contenu de la lettre. C'était insensé à cette heure: il passerait la nuit dans les chemins! Mais il ne voulut entendre aucun conseil, et il partit, tel qu'il était, sans vouloir se retourner.
A l'écart de la mère Gilles, qui versait des larmes, les femmes échangeaient leurs opinions. L'une était d'avis qu'à n'en pas douter, un sort avait été jeté aux malheureux bûcherons; une autre, que le père des bessonnes était un être avide, ayant fait le serment de s'élever au-dessus de sa condition, et qu'il était puni par où il avait péché; mais presque toutes pensaient que le lézard géant avait dévoré les fillettes et que c'était pendant sa digestion pénible qu'on avait vu, ce matin, le monstre affalé sur le tapis herbeux de la clairière…
—Il sera moins dangereux quand nous repasserons, dit un joyeux de la compagnie: ces bêtes-là ne font pas deux repas en un jour!
—Dis plutôt qu'elles dédaigneront ta vieille carne, après s'être régalées de fines cailles à leur déjeuner.
Ils n'en firent pas moins, tous et toutes, un grand détour, le soir, en regagnant leurs chaumières.
V
LE FRÈRE ILDEBERT
Pendant ce temps, le père Gilles, lui, parvenait à la ville, en pleine nuit, sans pouvoir seulement s'en faire ouvrir les portes. Il coucha à la belle étoile, proche du vieux pont-levis, en compagnie d'une racaille composée de malandrins ou de figures suspectes que le guet repoussait hors des murs à la tombée du jour.
Il avisa, parmi cette gent, un vieillard, qui paraissait plus pauvre que malhonnête. A vrai dire, ce bonhomme était contrefait et peu ragoûtant, mais il s'exprimait bien; mieux que cela, il agrémentait son langage aisé de mots et de proverbes latins. Nul doute qu'il fût d'église.
En effet, et avant de rien répondre aux questions du bûcheron, il raconta sa propre histoire. Il se nommait Frère Ildebert, ex-religieux prémontré. Il avait été mal vu au couvent, sous le prétexte qu'il s'adonnait aux sciences profanes et avait fait des découvertes propres, affirmait-il, à mettre l'univers sens dessus dessous. Il disait, sans se faire comprendre, bien entendu, de personne:
—Il y aura du nouveau, non dans le sens de l'esprit, lequel a atteint ses fins, mais dans celui de la matière qui corrompra l'esprit des hommes…
—Est-ce que vous pourriez lire ma lettre? lui demanda le bûcheron.
Mais l'ex-Frère Ildebert reprenait:
—On a bien fait de me chasser du couvent! Non que je croie fermement au diable, mais j'étais possédé de cet infernal génie qui, ayant une fois mis les molécules en mouvement, les dompte et les dirige, de façon à donner à la matière brute une sorte d'apparente dignité supérieure à l'âme, laquelle est seule digne aux yeux de Dieu…
—Je suis bien impatient, soupirait Gilles, d'avoir des nouvelles de mes filles…
—J'inventais, j'inventais, disait l'ancien moine. Ah! j'étais vraiment sur un beau chemin!…
—La nuit est-elle vraiment trop sombre, suppliait le malheureux Gilles, pour que vous ne puissiez me rendre le service de jeter les yeux sur ce billet?
Et il lui tendait le papier sous le nez.
Frère Ildebert dit:
—Le fait est que ce ne serait pas l'instant de chercher une puce entre deux draps, pour ceux du moins qui ont reçu du ciel la faveur de coucher dans un lit.
Ce disant, il se frotta par trois fois l'ongle du pouce contre le fond de sa culotte, et, l'approchant ensuite du papier, les caractères y furent visibles comme si on eût promené alentour trois vers luisants. Et, couramment, il lut:
«Cher papa et chère maman,
Soyez bien tranquilles à la maison. Nous partons pour un grand voyage.
Le moment en est venu, puisque nous savons lire et écrire.
GILLETTE ET GILLONNE.»
Le pauvre bûcheron était fort ému. Et le plaisir de recevoir un mot de ses filles l'aveugla un long moment sur la manière stupéfiante dont le moine avait eu raison des ténèbres.
Mais, comme celui-ci recommençait de parler, Gilles lui dit:
—Et c'est une de vos inventions de vous servir de l'ongle comme chandelle?
—Peuh! fit Ildebert avec dédain, ceci n'est rien… Si l'on m'avait laissé faire!…
—Vous seriez riche à l'heure qu'il est?
—Riche? Oh! ce n'est pas cela. D'autres que moi se seraient enrichis, oui. Mais c'était le plaisir!… Je vous dis qu'il a été inspiré du Très-Haut, le supérieur qui m'a brisé mes ustensiles et jeté à la porte du couvent.
—Cependant, voyez, vous venez de me rendre un fier service avec votre petite trouvaille!…
—Il n'est de service que d'apprendre à l'homme à se servir de sa pensée.
—S'il vous plaît?… dit Gilles.
Mais l'ancien moine était déjà repris par la démangeaison de parler, fût-ce solitairement, et il disait:
—Oui, monsieur, diriger sa pensée, et dans l'ordre spirituel! car pour ce qui est de l'autre partie de la création,—limon et fange,—ce n'est pas sa voie; la pensée y met le feu; elle en fait surgir des volcans et, ce qui est pis, elle s'y suicidera.
Le bûcheron, tranquillisé sur ses filles, commençait de somnoler, malgré l'incommodité du lieu.
—Il y aura du nouveau! poursuivait le moine, ah! fichtre, oui, il y en aura; mais du côté du limon et de la boue. Et savez-vous, monsieur, ce qu'il y aura de plus fort parmi les nouveautés? C'est que l'esprit, issu de Dieu, l'esprit complètement dévoyé, et à l'imitation des prodiges qu'il aura fait accomplir à la matière, voudra faire lui-même l'histrion, le pitre sur la place publique, prendra pour tours de force ce qui n'est que signes de son aberration; oui, monsieur, il singera la matière! Quel abaissement! Quel sacrilège! Comme elle, il voudra aller partout en même temps, et tandis qu'à notre époque, comme vous devez le savoir, monsieur Pascal s'effraie en sa chambre du vide des espaces infinis, lui, devenu ivre, prétendra, sans effroi aucun, pérégriner d'astre en astre, confondant la pensée, qui fut l'honneur de l'homme, avec la locomotion qui, je n'hésite pas à le prophétiser, marquera sa décrépitude. M'entendez-vous, monsieur?…
Le bûcheron ronflait à poings fermés; mais n'attribuant pas ce bruit à son interlocuteur, le moine allait pousser son raisonnement plus avant, lorsque quelque ruffian, que désobligeait une si abondante parole, s'approcha de l'orateur nocturne et lui administra un violent coup de poing en pleine mâchoire.
Rompu à la misère et aux inconvénients de la promiscuité, le défroqué se toucha seulement les articulations et, constatant que rien d'essentiel n'était brisé en son squelette, il alla un peu plus loin et baissa la voix, persuadé que le père des deux filles voyageuses le suivait.
—Si je croyais au diable, monsieur, dit-il, je serais porté à penser que Dieu, fatigué de gouverner le monde, a passé la main au Prince des ténèbres et que celui-ci m'a fait l'incertain honneur d'habiter dans ma cellule et sous le crâne que voici! La tentation subie par l'esprit ailé et lumineux, de s'appliquer à fabriquer mille jouets puérils au moyen de cette boue qui n'est que fumier, a quelque chose de comparable à l'attrait, que vous savez fort vif, et qui jette un sexe sur l'autre. Je pressens une frénésie, une véritable débauche aux noces de l'esprit et de la matière qui, comme tous les excès de ce genre, ne saurait aboutir qu'à un lendemain chargé d'opprobre…
Il parla jusqu'au petit jour et ne s'aperçut pas qu'il avait prêché dans le désert. L'aube lui montra ses compagnons d'infortune étendus à vingt pas de lui, sur la pente du fossé de ville garni de tessons, de légumes avariés et de détritus de toutes sortes. Il ne se plaignait que d'une chose en son abjection, c'était de ne trouver que trop rarement à qui parler. «Les hommes affectent tous, disait-il, de savoir d'avance les sujets que l'on s'apprête à traiter devant eux; ils n'admettent pas qu'on leur puisse apprendre quoi que ce soit hormis une nouvelle aussi vaine que celle-ci: «Un tel a été fait cocu», ou bien «Le Turc est entré en campagne». Et pendant que vous leur adressez la parole, ils ruminent ce qu'ils vont vous dire à leur tour, et qui pourra être de nature à vous asseoir sur votre séant.» Or le bûcheron avait manifesté une relative complaisance. Il le retrouva quand le jour fut venu.
Gilles, qui avait du savoir-vivre, invita le moine serviable à venir avec lui prendre un vin blanc à la ville. Et ils causèrent encore.
Pendant qu'ils étaient attablés, Gilles reconnut le jeune et charmant Loys, le fils du conseiller Périnelle, qui se rendait à un office matinal. Il courut à ce garçon savant, car il avait hâte d'avoir confirmation du sens prêté par le bavard défroqué à la lettre de ses filles. Loys lui lut, à la lumière du soleil, le texte même qu'avait lu le moine à la lueur magique de son ongle, et il ajouta avec intérêt:
—Ah! elles sont parties pour un grand voyage?…
—Avec les dames, répéta Gilles, qui avait vu jadis aux pavillons le fils du conseiller Périnelle prenant sa leçon de musique.
—Chut!… chut!… fit celui-ci, en portant l'index à la bouche. Vos filles sont gracieuses, maître Gilles, et elles sauront des choses que je ne sais point… Mon père me juge assez savant; il dit là-dessus que trop est trop. Bien le bonjour à mesdemoiselles vos filles, maître Gilles…. Ah! elles sont parties? Diable! elles en ont de la chance!…
Et il s'éloigna sur son beau cheval bai.
Quand Gilles fut de retour à l'auberge, Ildebert lui dit:
—Vous connaissez de beau monde! Ah! Voilà un jeune homme qui a été arrêté à temps: il était en bonne voie pour rater l'affaire de son salut!… Par qui, me direz-vous, fut-il éduqué, vu toutes les sciences qu'il a apprises? ne me le demandez pas. Ce serait à croire, monsieur, que malgré ma cervelle infernale, il y a quelqu'un de plus fort que moi, et que j'ai été devancé…
Il réfléchit en vidant son verre, et il frappa le genou de son compagnon:
—Le diable, monsieur, tout compte fait, je ne suis pas sûr de n'y pas croire… Et s'il existe, savez-vous où il est? Il est partout.
Ildebert accompagna Gilles, une demi-lieue sur le chemin de retour, en l'entretenant de sujets où l'homme simple n'entendait rien. Sur le point de le quitter, il lui dit:
—Savez-vous ce que je voudrais, à l'heure qu'il est?
—Être à cheval plutôt qu'à pied, dit le bûcheron.
—Dire ma messe en simplicité, comme tant de frères que j'ai connus. C'est un sort maudit que celui qui m'a fait plus intelligent que les autres… Ou bien, savez-vous, à défaut de dire ma messe, ce que je voudrais?
—Être attendu à déjeuner chez Madame la duchesse, je parie.
—Être un bûcheron comme vous, vivant dans la forêt, à côté de sa femme.
Pour le coup, le père Gilles éclata de rire. Ce souhait-là, par exemple, non, il n'était pas croyable.
—Parlons sérieusement, dit-il, en se rapprochant du moine; dans le nombre de vos petites inventions, dites-moi, vous n'auriez pas, par hasard, vous n'auriez pas?…
—Et quoi donc, dit le moine: le secret de la vie heureuse? Je vous l'ai donné: c'est la pure simplicité de l'âme ou le développement de l'esprit pour l'esprit…
—Non, dit le bûcheron; je voudrais trouver le moyen d'aller de chez moi à la ville sans débourser, ni user mes vieux membres, et aussi, mais vous allez hausser les épaules…
—Dites donc toujours; je ne peux rien.
—Vous n'auriez pas, par hasard, trouvé le moyen de transformer une cabane de bûcheron en un palais cossu, avec carrosses et domestiques?…
L'ancien moine s'en alla sans répondre, hochant la tête; et, en lui-même, il pensait:
«J'ai cru parler toute la nuit à un homme! Et celui-là, comme les autres, est bon pour le règne du démon qui distribuera des joujoux confectionnés avec le limon de la terre…»
VI
LA CORRESPONDANCE
Et Gilles s'en revenait tout ragaillardi, parce qu'il s'était donné beaucoup de mal, avait passé la nuit dehors, avait causé ou cru causer avec quelqu'un, ce qui revient exactement au même; et parce que, aussi, ayant grand besoin d'être consolé, il avait ajouté foi, volontiers, au témoignage de la lettre déchiffrée.
Mais sa femme ne s'en laissait point conter de la sorte et il eut beau affirmer que le Frère Ildebert s'était trouvé pleinement d'accord avec le fils du conseiller Périnelle sur le sens de la lettre, la mère Gilles lui jeta au nez qu'il n'était qu'un vieux sot, depuis longtemps crédule à toutes billevesées, et qui s'en allait à présent croire à un mot d'écrit trouvé dans la poêle à frire! Quant à elle, non: ses filles avaient été enlevées, bien enlevées, par deux vieilles sorcières qui ne lui avaient jamais rien dit de bon. La faute en était à l'insanité et à l'orgueil du père, infatué de toute nouveauté et n'ayant à coeur que de faire de filles de bûcherons des princesses!
La mère Gilles n'admettait aucune consolation; et elle ne croyait à nulle chose, hormis à celles que lui dictait son sens commun. Il pouvait tomber du papier dans la poêle ou dans la soupière, elle n'en estimerait pas moins ses filles plus sûrement inexistantes que si elles étaient mortes de maladie, car dans ce cas, au moins, elle les saurait au lieu où vont les chrétiens et les honnêtes gens, tandis que, nonobstant toutes les belles écritures, elle estimait ses filles perdues, quant à leurs âmes, par le fait du regrettable marché conclu dans les Pavillons de malheur.
Le bûcheron ayant subi cette algarade s'en fut à son travail, l'échine courbée, car il était à présent plus troublé par l'opinion de sa bourgeoise qu'il ne l'avait été par le langage abondant de Frère Ildebert.
Après qu'un assez long temps se fut écoulé, une lettre en tous points semblable à la première, du moins en apparence, se trouva, non dans la poêle, en vérité, ni dans aucun lieu propre à faire croire à un pouvoir magique, mais, là, tout simplement, sur la table, entre la miche de pain et le fromage.
La mère Gilles haussa les épaules et déclara qu'au jour d'aujourd'hui, ses deux filles entreraient par la porte, comme tout le monde, qu'elle ne croirait point les voir, et ne leur ferait nul bon accueil.
Elle en fut quitte pour son affirmation de principe, car son mari, lui, sans prendre la peine de l'entendre, courait à la ville afin d'avoir lecture de la nouvelle missive. Et sa femme lui criait:
—Tu vas arriver là-bas de nuit, vieux fou, comme l'autre fois, et tu coucheras encore dehors avec des porteurs de vermine!
Mais Gilles était déjà loin, et arriver de nuit ne l'effrayait pas, pourvu qu'il rencontrât encore Frère Ildebert.
Et, en effet, il arriva de nuit, passé le couvre-feu, et trouva portes closes. Mais parmi les sans-logis, coureurs de grands chemins et gibiers de potence qu'il côtoyait, il ne rencontra point son prémontré. Et, comme il s'informait de l'ancien religieux, on lui rit au nez: Ildebert était en prison.
La nouvelle n'était pas de celles qui confondent la raison. Mais, Gilles ayant demandé le motif qui avait valu au vieillard cette disgrâce, il lui fut répondu qu'il n'y avait pas à se mettre en peine de l'individu: il saurait bien se tirer d'affaire, étant homme à rompre les barreaux de sa geôle par un seul geste du petit doigt.
—Mais qu'a-t-il donc fait? demanda Gilles.
—Il est dangereux, dit un chemineau.
—Mais encore?
—Il se met à présent à guérir les convulsions et les rages de dents!…
—Je n'y vois point de mal, dit le bûcheron.
—Sans doute, si pour cela il employait les moyens ordinaires…
Alors Gilles se souvint que le moine avouait qu'il était atteint du mal d'invention.
—Il pratique les maléfices, lui fut-il dit.
Le père Gilles allait en oublier sa lettre. Il eût aussi bien fait, car s'il se trouvait là un quidam qui se déclarait capable de lire son Pater, du moins ne le pouvait-il faire à la nuit noire.
Et Gilles pesta jusqu'au petit jour, n'étant pas endormi cette fois par des propos diserts et philosophiques.
Mais, au matin, il ne se sentit aucune confiance en celui de ses compagnons qui prétendait savoir lire son Pater, et il entra dans la ville, afin de s'y informer, en premier lieu, du moine prisonnier. Ayant su que le savant homme était enfermé au Châtelet, il s'y rendit et il parvint à être admis dans une cour infecte sur laquelle donnait une étroite fenêtre grillée.
Gilles se mit en quête d'une grosse pierre, afin de se hisser jusqu'à la grille, de se faire reconnaître du prisonnier et, d'autre part, d'être bien sûr que c'était à lui et à nul autre qu'il avait affaire.
Ainsi juché, il cria:
—Ohé! est-ce bien vous, Frère Ildebert?
Et il vit en effet s'approcher des barreaux la bonne tête aux yeux vifs de Frère Ildebert. Alors, comme signe de reconnaissance, il lui tendit la lettre dont il désirait connaître le contenu, avant même de demander des nouvelles de l'infortuné. Mais celui-ci qui, de son côté, était plus pressé de parler de lui-même que de tout autre sujet, lui disait:
—Eh bien! oui, me voilà à couvert!… Ils ont bien fait, ajoutait-il, car j'étais repris par mon péché.
L'autre avait oublié le péché qui avait valu au religieux d'être expulsé de son couvent.
—Mon péché? Mais: mon goût immodéré pour la damnée chose matérielle. Ne me mettais-je pas tout de bon à faire des miracles!
—Notre-Seigneur en a fait!
—Lui, c'était pour donner éclat à sa toute-puissance. Tandis que moi, c'est par amour de l'art!… Je n'ai que ce que je mérite.
—Mais votre science ne peut-elle vous aider à sortir de ce trou?
—Le ciel m'en garde! dit l'ancien moine. Je suis trop heureux aussitôt libre et en présence des choses admirables de la nature dont j'ai envie de changer toutes les combinaisons. C'est dégoûtant d'être ainsi fait. La pénitence m'est nécessaire. Songez que même ici, où je ne vois que l'eau de ma cruche, je suis tenté d'utiliser ce liquide innocent que je me souviens d'avoir vu bouillir autrefois, oui, de l'utiliser à des choses… dont il vaut mieux ne pas parler. Ma cervelle, monsieur, est comme un moût qui fermente. Et au lieu de tourner à l'amélioration des hommes, ce satané génie ne cherche qu'à jouer de la matière…
—Pourriez-vous me lire cette lettre? demanda Gilles. C'est qu'il y en a long cette fois…
—Je crois bien, dit Frère Ildebert: ce sont deux lettres et non pas une. Elles ne sont pas de même écriture.
—Souvenez-vous que j'ai deux filles bessonnes et qui savent lire et écrire!
—Voilà, dit le moine prisonnier:
«Cher papa et chère maman,
Nous sommes arrivées dans un pays où la température est exquise et où tout ce qu'on voit est propre à nous ravir. Il y a un fleuve dont les eaux ne sont ni bleues ni vertes comme chez nous, mais plutôt de la couleur d'un beau soleil qui se couche. On voit chaque soir des feux d'artifice, choses plus belles que nature; figurez-vous que toute la forêt brûle, oui, mais pendant des semaines de suite. Nous venons d'assister à un splendide défilé de gens d'armes, à la tête desquels, dit-on, était le Roi. Ces grandes fêtes vont finir; c'est bien malheureux; mais certaines gens prétendent que l'on nous réserve des surprises et que l'on verra mieux encore. Je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai du goût pour le voyage; on ne peut rien imaginer de plus amusant… Ces dames sont excellentes; elles nous aiment, ma soeur et moi, comme elles s'aiment mutuellement.
Votre fille obéissante et dévouée.
GILLETTE.»
—Elles ne s'embêtent pas, vos filles, dit le moine. Mais où sont-elles?
—Oh! pour Gillette, elle est dans un beau pays où l'on voit de belles choses et le nom lui importe peu.
—Voyons l'autre, dit Frère Ildebert.
«Mes chers parents,
Tout d'abord, j'ai idée que vous ne devez pas être contents de nous, peut-être, car notre départ a été brusque et c'est une singulière manière d'agir, pour des filles, que de s'en aller ainsi en un si long voyage, sans avoir l'assentiment ni de son père ni de sa mère. Mais il paraît qu'il n'y avait pas à tergiverser, que, d'abord, quand on fait son éducation, il la faut faire complète, qu'une bonne éducation comporte de longs voyages, qu'enfin, pour ces voyages, le vent était tel qu'il fallait, et il ne l'aurait sans doute plus jamais été…
Si je m'expliquais plus clairement, je vous livrerais le secret de la manière dont nous voyageons, et ce n'est pas possible. Sachez seulement que si je vous ai parlé du vent, ce n'est pas à l'étourdie, et que nous voyageons sans toucher terre et cependant non par eau.
Oh! ça n'est pas sans inconvénients. Quelques-uns nous prennent pour des oiseaux et nous envient, mais quelques-uns aussi nous tirent dessus avec leurs mousquets et il faut recourir à des manoeuvres pour échapper au danger.
D'autres fois, la grande difficulté est de savoir où se poser. Car tous les endroits ne sont pas bons, et fort peu offrent la sécurité.
Il ne m'est pas permis de vous dire où nous sommes, car être ici paraîtrait chez vous invraisemblable, et nous risquerions de nous faire condamner au bûcher lorsque nous retournerions au pays.
La nation qui nous abrite est en guerre avec deux de ses voisines. Il y a eu d'horribles batailles; le sang coule à ce point que le fleuve qui roule des cadavres n'est composé lui-même à peu près que du liquide répandu par les blessures sans nombre. On tire ici à l'aide d'une artillerie bien plus perfectionnée que la nôtre et qui enflamme tout l'horizon.
On nous a menées, naturellement, dans le pays destiné à être victorieux, parce qu'on y court relativement moins de périls, et nous avons vu tantôt défiler les troupes du général vainqueur: elles étaient très abîmées; mais les hommes sont partout courageux; c'est même, je vous dirai, la seule chose louable que j'aie reconnue, car pour ce qui est du reste, mieux vaut demeurer au fond de notre forêt. Je me demande même pourquoi l'on cherche à voir ou à apprendre tant, alors que la plus grande partie de ce qu'on voit est à vous détourner d'en voir davantage.
Il y a toutefois une chose drôle, c'est d'entendre se disputer madame Je-ne-sais-qui et madame Ah!-qui-est-elle. Je n'ai jamais rien rencontré de plus comique, et cela console de beaucoup d'incommodités.
Elles ne sont jamais d'accord; elles se chamaillent comme deux poules; l'une appelle blanc ce qui est noir et l'autre noir ce qui est blanc. Madame Je-ne-sais-qui pousse l'aménité jusqu'à trouver parfaites les opinions de sa soeur, qui sont exactement contraires aux siennes, mais cela révolte l'aînée; celle-ci dit alors à sa cadette tant de mal de ses opinions et des gens défendus par elle, que l'autre, qui veut ces gens tous parfaits et leurs opinions toutes bonnes, finit par les défendre avec une impétuosité héroïque, ou bien se montre accablée par le chagrin, quand on lui démontre qu'il y a des créatures mauvaises. Et le rire nous en prend à toutes, même à l'accusatrice et même à Gillette qui, comme il convient, est toujours de l'avis de sa maîtresse. De sorte que c'est de nos propres maux que nous tirons et notre remède et notre principal agrément, et que, souvent, de nous rendre compte que nous sommes insupportables, nous amène à nous supporter.
Ma maîtresse m'a dit que, lorsqu'on sait beaucoup, le principal résultat est de se trouver d'un avis opposé à celui des autres et fréquemment au sien propre.
Elle dit que savoir engendre forcément discussion, doute et incrédulité.—«Alors, pourquoi apprenons-nous?» lui ai-je demandé. Elle m'a répondu: «Parce qu'il n'y a pas moyen de faire autrement.»
A l'heure où je vous écris, le peuple victorieux n'est pas content parce qu'il pense avec raison que le vaincu voudra être vainqueur demain. Alors il est question que les vainqueurs d'aujourd'hui se mangent les uns les autres, en attendant qu'ils soient vaincus.
Nos maîtresses ont décidé que nous avions vu ici assez de choses instructives. Pour une fois, elles sont tombées d'accord, et nous repartons vers un pays nouveau. C'est bien commode.
Voilà, mes chers parents. Je pourrais vous en dire beaucoup plus, mais je crains que vous n'ayez déjà de la peine à vous faire lire cela. De vos nouvelles qui nous manquent, mon Dieu! nous ne nous mettons point trop en peine, car nous savons que votre vie est régulière et monotone, ce qui s'appelle heureuse…
Je vous embrasse tendrement.
GILLONNE.»
L'ancien prémontré retenait les deux lettres dans sa main tremblante.
—Ça vous fatigue de lire? demanda Gilles.
—Ce n'est pas cela, dit le prisonnier, mais je vois par cette lettre qu'ils ont tout découvert…
—Quoi?
—Ils ont découvert ce que je cherchais!…
—Vous cherchiez à m'enlever mes filles?
—Non. Mais à voyager…
Et il répéta:
—Voyager!…
Son oeil de rêveur se fixa au loin, et il voyait sans doute de fantastiques moyens de transport et le globe entier roulant sous ses pieds comme une boule.
Aussitôt il fit son signe de croix et s'agenouilla dans le cachot.
Il demandait pardon à Dieu d'une concupiscence excessive et qu'il jugeait criminelle.
A peine réapparu à la fenêtre grillée, il dit à Gilles:
—Ce n'est pas tout ça, mon bonhomme: il faut que vous teniez ces lettres soigneusement secrètes…
—Je ne peux manquer de donner à ma femme des nouvelles de ses filles?… et comment tiendrais-je ma langue vis-à-vis des amis qui croient que mes deux petites ont mal tourné?…
—En ce cas, vous êtes perdu, dit Frère Ildebert.
—Comment cela?
—Votre fille prend la précaution de vous en avertir elle-même: je vous vois cuits et rôtis avant moi, vous et votre progéniture… Ignoriez-vous que toutes ces innovations diaboliques étaient, à bon droit, mal vues par les gens sages?… Voyons! de vous à moi, entre quelles mains sont-elles? Et par quels diables les avez-vous fait éduquer?
Il fallut que Gilles racontât tout ce qui était advenu depuis la rencontre de la fée Malice.
L'ancien religieux retomba encore une fois à genoux après force signes de croix. Puis il dit:
—Je ne doute plus de quel seigneur proviennent les imaginations dont je suis assailli. J'en avais le triste pressentiment. On a bien fait de me jeter à la porte du couvent, oui; mais je veux rentrer en grâce! Je me ferai exorciser… J'irai à Rome, à pied, s'il le faut…
—Parbleu! vous aimez le voyage, dit Gilles.
—Ah! vous avez raison, simple homme des bois! fit Ildebert. Et voyez! jusqu'en mes moments de contrition la plus vive, le Malin vient me tendre des pièges… C'est le voyage qui me plaisait! Et je gage que, pour aller à Rome, j'eusse construit quelque ustensile inouï…
—Moi, dit l'homme des bois, je crois tout bonnement que la prison vous est contraire; et, si je pouvais vous tirer de là…
—N'en faites rien, quand vous connaîtriez des puissants du monde! dit l'ancien moine, car je commettrais le mal encore plus sûrement au dehors qu'au dedans. Mais si la réclusion vous effraye, ne vous exposez pas vous-même à la subir. Vous avez dans votre poche de quoi vous faire monter sur le bûcher!…
—Adieu et merci, Frère Ildebert, portez-vous bien!
Gilles s'en alla à l'auberge où il avait tué le ver, lors de son dernier voyage à la ville, en compagnie du défroqué.
Il demeurait perplexe et ruminait plusieurs choses à la fois dans sa tête.
Il n'était pas assis là depuis un quart d'heure, sous le cep qui tord ses vieux câbles le long de la maison, qu'il vit arriver vers lui, toujours fidèle à l'heure de l'office matinal, le jeune Loys, le fils de M. le conseiller Périnelle.
A sa grande surprise, cette fois-ci, c'était le fils du conseiller Périnelle qui avait l'air de le chercher: Loys avait mis son beau cheval bai au pas, et il lorgnait attentivement les gens de l'auberge.
Il appela en effet Gilles par son nom et lui fit signe de s'approcher:
—Avez-vous des nouvelles? demanda Loys.
—Et de qui donc? fit Gilles stupéfait.
—Mais de vos charmantes filles, parbleu! dit le propre fils du conseiller au parlement. Vous savez que je raffole des voyages, quoique je ne sois allé nulle part, mais je n'aurais rien autant aimé que d'en faire un… surtout un tel que celui qu'elles font, j'imagine…
Et, ce disant, ses yeux quittèrent le monde visible et s'égarèrent un long moment dans l'azur matinal. Comme le religieux tourmenté du démon, ce jeune homme rêvait à des voyages… Puis il poussa un gros soupir et dit:
—Vous n'avez donc rien à me faire lire, ce matin?
Il n'eut point de peine, ayant été très bien instruit à la fois par les deux Dames, c'est-à-dire étant habile à interpréter les choses de la manière la plus favorable et aussi à les juger implacablement, il n'eut point de peine à démêler, dans l'attitude du père des bessonnes, un grand embarras.
—Quelqu'un vous a déjà rendu ce service, je parie? Vous connaissez des clercs, père Gilles?
—Des clercs?… Oui et non!… Si c'était un effet de votre bonté, j'irais vous expliquer cela un peu plus loin des yeux et des oreilles…
—Venez donc, dit Loys.
Gilles régla son écot et, enrichi de la considération de l'aubergiste et de ses clients, à cause des belles relations qu'il avait, il s'en alla, sous un orme, rejoindre le fils du conseiller au Parlement, lequel avait mis, s'il vous plaît, pied à terre.
Gilles lui demanda de jurer sur le Sacrement qu'il ne dévoilerait à qui que ce soit, même en confession, le secret qu'il allait lui confier; et, avant de lui donner à lire ses deux lettres, il lui narra toute l'histoire de l'infortuné Frère Ildebert.
Le bûcheron, qui était sans malignité, et qui croyait ne s'adresser qu'à un puissant personnage capable de faire élargir le prisonnier, ne se doutait pas que le fils du conseiller Périnelle, élève des deux Dames et versé en toute science dès son jeune âge, mais «retiré à temps», selon la parole même du prémontré, portait un intérêt particulier à toutes les choses qui troublaient la cervelle d'Ildebert. Loys promit d'aller lui-même visiter le prisonnier aussitôt après la messe, et, ou de le faire rentrer au couvent, dit-il, ou bien d'y perdre lui-même son latin.
L'aventure le toucha si fort qu'il en allait oublier les lettres. Il les lut vite, pendant que le premier coup de l'office tintait à l'église métropolitaine. Et il dit à Gilles:
—Mais comment avez-vous reçu cela?
Gilles mit un doigt sur sa bouche:
—Je vous le dirais bien; mais ça n'est pas croyable.
Le jeune homme incomplètement initié aux sciences professées dans les
Pavillons s'écria:
—Peste!
Ses joues s'empourprèrent. Il était avide de merveilles, et l'aventure des filles du bûcheron l'intéressait plus que tout au monde.
—Gardons le secret! toute parole, en effet, pourrait être fatale…
Et il remonta sur son beau cheval bai.
VII
LE SECRET
Gilles, de retour à sa cabane, n'eut point de cesse qu'il n'eût raconté à sa femme les moindres détails de son voyage à la ville et du contenu des deux lettres.
Il eut une double occasion de s'en repentir: d'abord la mère Gilles se refusa absolument à rien entendre, ensuite elle poursuivit son mari de quolibets dans la mesure même où il se montrait crédule; et il n'y avait de moment, que ce fût le jour ou bien la nuit, où elle ne trouvât le moyen de se gausser de la sottise du bonhomme.
Et, comme elle ne prenait rien au sérieux de tout ce qu'il avait dit, vous pensez si elle se priva, devant les amis du dimanche, de narrer les lubies de son époux et les prétendues rencontres singulières qu'il faisait à la ville, sinon avec le fils du conseiller Périnelle, car elle avait peur des personnages puissants, du moins avec le moine défroqué!
Les bûcherons et leur famille se trouvèrent divisés en deux clans. Dans le premier: ceux qui prenaient le parti de rire, lesquels laissèrent toutes ces affaires à l'état de plaisanteries. Dans le second: les quinteux, qui avaient pour la plupart une oreille plus basse que l'autre, lesquels commencèrent par ne dire mot, puis amenèrent, le dimanche suivant, certain parent à eux, qui était tonsuré, et à qui l'on fit lire les lettres fameuses arrivées d'un pays fabuleux, et tombées entre la miche de pain et le fromage.
Il n'en fallut pas plus pour que le pays fût en émoi. Les langues allèrent leur train par la forêt et les villages, et, en peu de jours, les faits tels que nous les avons rapportés, étaient devenus les suivants:
Gilles et sa femme avaient, primo, vendu leur âme au diable; secundo, livré leurs deux filles à une troupe de malandrins, faux monnayeurs, que le misérable allait retrouver à la nuit dans les fossés de la ville. Moyennant quoi, tout en simulant qu'ils habitaient un toit de chaume, les époux Gilles avaient fait élever deux pavillons opulents où se célébrait le Sabbat et où pullulaient des animaux féroces destinés à dévorer tous les petits enfants du pays.
—Enfin! lui jeta un jour quelqu'un, tu t'enrichis et nous ne le faisons pas: est-ce un fait, cela, oui ou non?
C'était un fait; et c'était même le motif de toute l'accusation.
Mais Gilles, descendant alors au fond de lui-même, se souvenait que, depuis de longues années, il y avait dans son coffre, à chaque fois qu'il y regardait, un petit excédent de recettes, et qu'il avait très vite tenu cet avantage pour légitime et dû à sa personne. Et il lui était arrivé, depuis lors, tant de choses merveilleuses, que celle-là lui avait paru la plus ordinaire. Était-elle le résultat d'un pacte? Ce pacte, est-ce qu'il l'aurait conclu en dormant? ou bien un jour qu'il était ivre?
De sorte qu'il était d'autant plus malheureux qu'il se demandait s'il n'était pas coupable.
Les amis du dimanche s'écartèrent de la hutte. Mais on voyait certains d'entre eux rôder dans le voisinage, l'oeil aux aguets, comme s'ils allaient découvrir quelque monstrueux prodige autour de la demeure du bûcheron, et, par exemple, l'entrée du diable, cornu et couleur de braise, se faufilant à leur place pour manger les rôties et le pain perdu.
Ce qu'ils virent arriver et pénétrer dans la hutte, un beau dimanche, à la place du diable, ce furent quatre membres du clergé séculier, suivis de jeunes clercs portant l'eau bénite et de plusieurs gens de robe et d'épée.
La cabane fut aspergée et les bûcherons interrogés; on visita coins et recoins; on fractura un coffre empli de pièces d'or; elles étaient pures, de poids juste et à l'effigie du Roi, mais d'une quantité propre à rendre, par elle seule, suspect un tâcheron à la journée; on trouva aussi les lettres que le père imprudent conservait sur son coeur; et lecture en fut donnée à haute voix. Par là se trouvèrent redressées certaines des calomnies répandues sur le compte de Gilles; mais quand il dit, naïvement, la manière dont ces lettres lui étaient parvenues, on l'appréhenda au col.
Et, ainsi maintenu par la poigne vigoureuse des hommes d'armes, Gilles fut sommé de conduire la compagnie aux trop fameux pavillons.
On en prit le chemin. Le père et la mère Gilles versaient des larmes en commun, mais s'accusaient mutuellement du malheur arrivé.
Ils marchèrent durant un temps qui leur parut long, sans rencontrer ni pavillons, ni grilles, ni même une pierre décelant qu'une construction se fût élevée là. Gilles dit:
—Je ne me trompe pas: voici le soleil; il est quatre heures de relevée; nous sommes bien dans la direction… à moins que j'aie la berlue.
—Tu ne te trompes pas, lui fut-il répondu, mais tu nous trompes; et il faut nous montrer ces pavillons…
—Voici la clairière, dit Gilles: celui de gauche est ici, celui de droite est là…
—Gauche ou droite, lui fut-il dit, le certain est qu'il n'y a rien.
Gilles, se croyant fou, demanda à retourner à la cabane et à revenir sur ses pas.
On consentit à le ramener, toujours maintenu, à la cabane; et il revint en comptant ses pas, les yeux bandés; il s'arrêta exactement au même endroit.
Alors on lui dit qu'il était un imposteur et qu'il se moquait des autorités ecclésiastiques, civiles et militaires. Il persista à soutenir que les pavillons s'élevaient là, encore, la veille au soir, même qu'il avait vu l'herbe envahir les cours, la mousse y couvrir les toitures, des arbustes pousser dans la muraille déchaussée, et qu'il avait dû abattre de la main les toiles d'araignée tissées entre les barreaux, où le chat lui-même ne passait plus.
Et, comme il persistait en son dire, bien qu'il fût patent aux yeux de tous, et même aux siens, que la clairière était nue, sans pierrailles, et même hérissée d'une jolie bruyère rose, Gilles reçut l'ordre, ainsi que sa femme, de suivre l'escorte jusqu'à la ville.
Au moment où l'on allait lui lier les mains, il demanda à ramasser, sur le sol herbeux, un objet brillant qu'il apercevait. C'était un médaillon de taille à être logé au creux de la main et reproduisant en miniature le grand portrait vu dans le salon de musique, le jour mémorable de la visite.
A peine le cortège s'était-il ébranlé, que les bûcherons voisins approchèrent de la hutte abandonnée; ils y firent main basse sur tous objets et notamment sur le trésor enfermé dans le coffre: et, le lieu étant vidé, l'un d'eux mit le feu à la toiture. Il croyait bien agir.
Et, s'étant éloignés, ils regardèrent flamber la cabane de Gilles le bûcheron.
Mais ils virent aussi surgir alors d'on ne sait quel lieu et l'on eût dit que c'était des cendres, le chat du logis, Minou, qui se mit à s'élancer dans les airs, le dos arqué, la queue ramassée sous le ventre, à retomber sur ses quatre pattes, à rebondir comme un ballon, à grimper aux troncs des arbres voisins en les écorchant de ses griffes, puis à se laisser choir par culbutes vertigineuses, son corps écartelé tout à coup et semblant fixé par quatre épingles comme une chauve-souris, puis, touchant le sol, pour se livrer, sur les débris calcinés de la demeure, à une danse sauvage et terrifiante, et qui n'avait d'égale en horreur que les haltes soudaines de l'animal au gros dos, aux prunelles jaunes, étincelant dans la nuit qui tombe.
Tous s'enfuirent, assurés que si l'on avait délivré la forêt d'un couple pernicieux, le diable, lui, du moins, demeurait sain et sauf.
VIII
LE CACHOT. LA FÉE. NOUVELLES DU PAYS DES MERVEILLES. MARCHE FUNÈBRE.
A l'aspect des couloirs qu'on lui fit parcourir, Gilles reconnut qu'on le dirigeait dans la partie du Châtelet où il avait été admis à visiter le Frère Ildebert; et en effet, c'était celle qui était affectée au Saint-Office, juridiction dont il relevait, lui ainsi que sa femme, du chef de l'accusation de sorcellerie.
On ne les sépara ni ne les fouilla, ni ne les mensura, bien entendu, car tous les progrès dont nous jouissons n'étaient pas accomplis, mais on les jeta dans un cachot obscur où il leur sembla dès l'abord que d'autres prisonniers comme eux se trouvaient.
Gilles alla aussitôt à la fenêtre qui était élevée et grillagée; il se hissa sur le ballot de hardes qu'il avait apporté avec lui et reconnut parfaitement la cour sordide où il avait tenu conversation, non pas longtemps auparavant, avec l'ancien moine. Il en conclut qu'Ildebert ne devait pas être logé loin d'ici.
—C'est bien l'endroit où séjourna Frère Ildebert, dit une femme qui gisait en un coin du réduit. Mais vous ne le verrez plus: il est retourné dans son couvent…
Gilles fut émerveillé que quelqu'un eût surpris ainsi sa pensée, car il n'avait point parlé de Frère Ildebert.
—Qui êtes-vous? demanda-t-il.
Et il discerna une femme excessivement vieille qui lui dit qu'elle était comme lui prisonnière, par la faute de posséder le don de seconde vue. Elle voyait, disait-elle, ce qui se passait au loin comme dans le voisinage, et était à même de prédire ce qui se passerait demain.
—En ce cas, dit Gilles, je ne suis pas fâché de vous rencontrer, car je voudrais savoir ce qu'il advient pour l'heure de mes deux filles bessonnes, et si je serai demain brûlé vif avec ma bourgeoise, malgré le fils de monsieur le conseiller Périnelle que j'ai l'honneur de connaître et qui doit avoir le bras long…
—Pour ce qui est du fils de monsieur le conseiller Périnelle, dit la vieille, il ne serait pas prudent de fonder sur lui grand espoir, car il a été incapable de faire élargir le Frère Ildebert, étant lui-même un peu suspect de s'adonner à la magie.
—Ah! dit Gilles, et comment le Frère Ildebert est-il sorti de prison?
—Grâce à l'idée qu'a eue son supérieur, de venir le réclamer.
—Mais comment son supérieur a-t-il pu concevoir une telle idée, le Frère ayant été chassé de son couvent pour s'être adonné à des commerces diaboliques?
—Oh! c'est bien simple, dit la vieille; une maladie s'était déclarée sur les vignes du couvent, les celliers étaient vides. Le supérieur s'est souvenu que le Frère Ildebert connaissait des secrets.
—Et alors?
—Frère Ildebert a remis les vignes en état de prospérité et il a rempli les celliers. On lui a permis de réendosser sa robe, de dire la messe, comme il en avait le désir, et, depuis lors, on ferme les yeux sur ses petites pratiques.
—C'est un homme qui eût inventé la poudre! dit Gilles.
—Il y a bien d'autres choses à inventer, dit la vieille.
A ce moment, Gilles, commençant de se faire à la pénombre, distingua les traits de la vieille. Ils ne lui étaient pas tout à fait inconnus.
—Où donc est-ce que je vous ai vue? lui demanda-t-il.
—Le monde est petit, se contenta-t-elle de répondre.
—Et mes filles? reprit Gilles.
—Ah! vos filles?… Eh bien! tenez, je les vois.
—Vous les voyez!
—Vous les voyez? dit la mère Gilles, incrédule, mais qui ne pouvait contenir son besoin de croire. Mais voilà qu'à présent elle avait peur de ce qu'elle pourrait entendre, et elle fit signe à la vieille de se taire.
Gilles s'assit tristement dans une encoignure du cachot et pensa à ses filles voyageuses; puis il tira de son gousset le médaillon qu'il avait ramassé à l'endroit même où s'était élevé un des pavillons. Et, profitant d'un restant de lumière, il dit à sa femme:
—Ça ne te rappelle rien, à toi?
Elle haussa les épaules, voulant signifier que tout le monde perdait la tête.
Gilles regardait néanmoins le médaillon et ne pouvait s'empêcher de penser qu'il était singulier que ce seul objet, reste des pavillons disparus, lui fût tombé entre les mains.
Il le regarda si attentivement que, la nuit suivante, il le revit en songe, mais déformé par l'imagination capricieuse du sommeil et agrandi, notamment, outre mesure.
La femme jeune et admirable qui y était représentée, non seulement avait atteint les proportions de l'objet que ce médaillon rappelait à Gilles,—et qui n'était autre que le portrait aperçu un jour dans la grande pièce des Pavillons,—mais adoptait, cette fois, toutes les apparences de la vie. C'était une femme chaude, animée, et belle, telle que le bûcheron n'en avait jamais vu—sauf une fois, le matin du baptême de ses filles, et pendant un temps beaucoup trop court;—elle était vêtue d'une tunique, non de drap d'or, mais de lin fort léger qui décelait les formes d'une déesse; ses cheveux étaient trop beaux pour être décrits; son visage eût été aimable s'il n'eût paru supérieur à celui de tous les mortels; et lorsqu'elle parlait, son sourire découvrait des dents bien rangées et éclatantes de pureté.
Cette femme merveilleuse parla, et elle dit à Gilles des choses qui lui parurent superbes, mais auxquelles il ne comprit absolument rien:
—Invisibles, parmi la foule des humains, dit-elle, il est des êtres que traverse la divine lumière et qui voltigent mieux que l'oiseau, le papillon ou la luciole des soirs d'été, sans être incommodés de ces deux pesants fardeaux que vous nommez l'espace et le temps.
Nous sommes les génies, ô bûcheron! Nous buvons la rosée du matin; nous nous baignons dans les sources de la forêt; nous nous plaisons au coeur des arbres que tu soignes ou que tu abats, car rien n'égale en volupté la senteur des bois et des feuillages; nous dansons la nuit sur les bruyères que la plante de nos pieds n'a même pas foulées le matin; et nous adorons la lune, notre soeur pâle, qui aime à se mirer dans l'eau immobile des étangs.
Les plus parfaites d'entre nous ignorent ce qui vous fait du bien, à vous, et ce qui vous fait du mal, car cela—si vous saviez!—a si peu d'importance! C'est pourquoi certaines d'entre nous vous maltraitent comme vous maltraitez vous-mêmes les insectes. Mais d'autres, qui ont gardé quelque attache à la terre, éprouvent le besoin de vous avertir que telle chose vous sera bonne et telle autre néfaste; elles pleurent encore de vos maux et se réjouissent de vos plaisirs. Cela nous semble, à nous, un peu risible, et nous fait songer à des scènes de la comédie, au temps où les hommes avaient l'esprit fin.
Il n'est qu'une seule chose dans le monde, ô bûcheron! c'est l'âme, dont nous ne savons seulement pas si elle a été créée par un dieu ou si elle est Dieu lui-même. Mais le certain, c'est qu'elle se meut comme une balle de sureau qu'un enfant lance avec sa sarbacane et qui semble s'élever à tout jamais dans l'azur profond… Le curieux est qu'elle revient!… Oui, ami, tu t'en moques, mais elle revient à son point de départ. Rien ne s'arrête; mais rien ne dépasse une altitude, entre nous, bien pauvre…
Les naïfs prennent ce mouvement pour un progrès dont ils tirent vanité; et les pires maux sont engendrés par les ingénus qui croient que demain sera meilleur que n'est aujourd'hui et que ne fut hier. Si vous ne vous faisiez pas cette illusion, d'ailleurs, à quoi vous occuperiez-vous, ô misérables? Les hommes ont en eux une frénésie d'air qu'ils ne savent comment employer, et, s'apercevant que tout se déplace, ils ont imaginé de s'enorgueillir de ce mouvement qu'ils rendent néfaste en se bousculant pour y prendre mieux part. Pour leur bonheur, ah! qu'ils feraient mieux de demeurer en repos! Et encore une fois, je te le dis: cela nous est tellement égal! Et tout, d'ailleurs, est indifférent, hormis l'existence du génie qui découvre et comprend…
Ceux qui jugent que tout est bien, ont encore raison sur ceux qui pèsent minutieusement le pour et le contre, puisqu'ils ne froncent jamais le sourcil, sourient sans cesse, et finalement atteignent le même but, que ce soit aujourd'hui, que ce soit demain.
Avec toi, mon bonhomme, je me suis divertie et j'ai joui de ton ambition saugrenue; mais j'en aurai bientôt assez. Tiens, bûcheron, je m'en retourne pour me dissoudre parmi les humidités de l'aurore. Si, par la chaleur de midi, tu me rencontres à l'ombre de tes bois, j'en serai la fraîcheur au goût âpre, le bruit de perles des fontaines, ou le rayon qui caresse les pointes fleuries des bruyères. Alors, ne me sache point gré, ni ne m'aie de rancune de quoi que ce soit, car je suis le Génie ou la Fée qui se moque de toi comme la Nature elle-même, et contre qui tu ne peux rien.»
Ayant tenu ce discours, l'être radieux, qui rappelait le portrait du médaillon, disparut. Et quoique cette figure de femme fût médiocrement bienveillante, le bûcheron, en son rêve, tendit les mains vers elle avec regret, parce qu'elle était belle. Et il eût souffert mille maux pour la revoir et lui entendre encore dire des paroles, fût-ce les plus amères et les plus détestables.
Lorsqu'il s'éveilla, le matin, il vit près de lui sa femme et, non loin, la centenaire ainsi que plusieurs gens de mauvaise mine.
Alors il fut pris d'une grande tristesse, car il pensait au songe de la nuit; et il se mit à contempler le médaillon qui était pareil, en petit, à ce qu'il avait eu le plaisir d'admirer.
Il y a dans le beau, comme dans le vrai et dans le bien, quelque principe subtil qui nous contraint à l'aimer alors même qu'il nous tue.