Parfois, à une plaisanterie trop osée, elle se récriait, elle feignait de s'offenser, de réclamer le respect. Mais, un instant après, elle avait elle-même de ces mots significatifs, de ces attitudes libres, de ces frissons révélateurs qui, dans la mystérieuse corporation des amants, décèlent, sur-le-champ, aux experts, la femme à hommes, la complice, l'affiliée.
Cela lui rappelait alors le testament du mort, les clauses restrictives, l'interdiction du remariage,—tout ce qui devait jeter Mme Béatry journellement dans des aventures.
«Ha! ha! le testament!... Une fière idée qu'il a eue là, feu Béatry!...»
Et, tandis qu'elle parlait, il avait l'impression reposante qu'avec elle la lutte ne serait pas longue, précédée seulement de quelques simulacres de défense, d'une sorte de salut au mur avant l'assaut.
«C'est tout à fait mon affaire!» pensait-il, et il interrogea:
—Dites-moi, comment se fait-il que je ne vous rencontre plus jamais?... Voilà bien un an que je n'ai eu ce plaisir, n'est-ce pas?
Elle répondit:
—En effet ... nous avons déménagé ... Ma mère a loué un hôtel avenue du Bois ...
—Et serait-il indiscret de venir vous y voir?
Elle répliqua:
—Indiscret?... Non, pas précisément ... Mais défendu ... Ma mère m'interdit de recevoir des messieurs ...
—Dans ces conditions, déclara Mareuil d'un ton de blague ... dans ces conditions, pour vous revoir, je n'ai plus que deux ressources: ou bien de déménager, d'aller habiter dans votre quartier ... ou bien ...
—Ou bien?
—Ou bien de vous voir ailleurs ... ce qui me paraîtrait plus pratique, je ne vous le dissimule pas.
Elle s'écria en raillant:
—Serait-ce un rendez-vous que vous me demandez?
—Vous avez dit le mot! fit Mareuil.
Puis, baissant la voix et avec une volubilité, une autorité qui l'étonnaient lui-même, il reprit:
—Oui, je vous demande un rendez-vous ... Elle ne doit pas vous surprendre cette demande ... Cent fois vous l'avez lue dans mes yeux ... ou des demandes analogues!... Oh! je prévois vos objections ... Madame votre mère, n'est-ce pas?... Le monde!... Les empêchements matériels!... Voyons, nous ne sommes pas des enfants!... Toute la question se réduit à savoir si vous voulez, ou si vous ne voulez pas!... Entre gens comme nous le reste est superflu ... Convenez-en!...
Elle demeurait silencieuse, l'œil rêveur, comme domptée par cette rudesse qui la fouettait, ce ton d'expérience cynique.
—Eh bien? interrogea Mareuil.
Elle eut un petit rire factice, le vilain petit rire de la femme qui veut cacher qu'elle cède.
—Eh! bien, je pense que vous êtes un jeune homme pressé!...
Mareuil insista.
—On le serait à moins ... Le dîner va s'achever ... Après, je ne pourrai peut-être pas vous parler comme ici ... Et plus tard, qui sait si je vous reverrai!... Je vous en prie ...
Elle affecta encore de rire:
—Et qu'est-ce que nous y ferions, à ce rendez-vous?...
—Mais ce qu'on fait à tous les rendez-vous!... Je n'ai pas dressé de programme ... on verrait ... on causerait ...
Elle réfléchit un moment et reprit:
—Ecoutez ... Je ne suis sûre de rien. Cependant, demain, j'irai chez une couturière, rue de Miromesnil, dans le haut. J'en sortirai vers cinq heures et demie. Si vous allez vous promener dans ces régions-là, du côté du boulevard de Courcelles, vous avez des chances de me rencontrer. Je présume que ma mère étant souffrante, je serai seule ... et nous causerons, puisque vous désirez causer ...
Mareuil, dit, toujours à mi-voix, car Morenval les observait:
—Je vous remercie ... j'y serai.
On avait servi des bols pleins d'eau parfumée; et tous les convives gardaient les yeux tendus vers le buste de Mme Lepassereau, vers ce buste d'où partirait le mouvement de délivrance, le signal de clôture.
Mareuil murmura:
—Alors, cela tient?... Demain ... cinq heures et demie ... boulevard de Courcelles!...
Elle ne répondit pas; mais il sentit un petit pied se poser sur le sien, un petit pied souple et prenant comme une main qui, par un tope-là prestement et légèrement appliqué, confirmait, sous la table, le marché débattu.
Le buste de Mme Lepassereau se porta d'avant en arrière. Tout le monde se leva.
Mareuil resta peu de temps au fumoir parmi les hommes. Il comprenait qu'il s'était aliéné leurs sympathies par son ostensible succès auprès de Mme Béatry; et dans leurs allures, dans leurs regards, il déchiffrait des compliments obscènes, des interrogations libertines, la curiosité d'apprendre où en était l'intrigue, comment elle finirait et la jalousie aussi de n'y point participer. A son approche, on se taisait ou bien on avait une façon minutieuse de l'inspecter comme pour chercher ce que sa figure, sa personne possédaient de si particulièrement agréable; et sauf Gravières, que le goût de la fête laissait indifférent aux flirts d'autrui, il devinait chez ces messieurs un groupement hostile, une de ces coalitions instinctives et farouches que forme souvent l'envie entre les braves gens.
Il fuma brièvement une cigarette, en adressant quelques mots à Morenval vis-à-vis duquel il avait conscience d'être le plus en faute; puis il retourna au salon et s'assit à côté de Mme Lepassereau.
Debout près du piano, sous la lueur d'une haute lampe à trépied, Mme Béatry feuilletait avec Germaine des partitions. Elle avait déjà cet air de contentement retenu, cette physionomie furtivement gouailleuse, qu'adoptent les femmes, dans le monde, quand leur amant est présent; et vers Mareuil aboutissaient, à travers le salon, la fin de chacune de ses phrases, chacun de ses sourires.
Il les lui rendait avec gratitude.
«Oui, oui, très joli, ce petit modèle ... ce type de petit génie ... De la ligne ... De la perversité ... Nous nous entendrons très bien ... Il n'y a pas de doute!...»
Et sa bienveillance débordait, s'étendait même à Mlle Lepassereau, comme si un peu de l'éclat de Mme Béatry eût rehaussé sa terne gentillesse.
«Pas trop mouche non plus, la petite!... Un certain esprit ... Les traits sont bons ... Un peu de rouge aux lèvres, un peu de bleu sous les yeux, et on en ferait quelque chose!...»
Les fumeurs rentraient à la file. Mme Béatry s'installa au piano et Germaine commença à chanter la romance du Roi d'Ys.
Ensuite, sur la prière des invités, elle chanta encore d'autres mélodies. Elle avait une voix forte et basse, disant bien les cris de passion, de victoire ou de douleur;—et une poétique gravité ennoblissait progressivement les visages inattentifs des convives.
Mareuil, sans perdre de vue Mme Béatry, applaudissait tous les morceaux. Au gré de la musique qui semblait se couler en lui mollement, lui balancer le cœur d'ondes harmonieuses, il ressentait tour à tour des emportements triomphaux, d'exquis affaissements de tristesse où s'emmêlaient des souvenirs, des espoirs, Jack, Lucie, la jeune veuve en velours noir, dans une confusion de tendresse éparse, des regrets évocateurs. Et c'était au plus profond de lui-même une succession de scènes grandioses, tragiques, riantes, où il se voyait planant comme un empereur, souffrant comme un vaincu, chéri comme un héros,—tout le trouble absurde de l'amour naissant, de la sensibilité en éveil.
Le piano se tut. On entourait Mlle Lepassereau. On la complimentait:
—Quelle voix superbe!... Quelle diction!... Qui est votre professeur?... D'énormes progrès!... Et pas un talent d'amateur!...
Mareuil s'était approché de Mme Béatry:
—Vous accompagnez à merveille, avec une discrétion, un tact!...
Puis, s'inclinant en un salut correct:
—A demain!
—Chut! chut!... fit-elle en détournant la tête.
Il murmura d'un ton respectueux:
—Au revoir, Madame!
—Au revoir, Monsieur!
Un autre salut à Mme Lepassereau, à son mari, à sa fille, et il fut dans la rue.
Il marchait à grandes enjambées, frappant du fer de sa canne les pavés, d'où jaillissaient des étincelles, et il avait une allégresse enfantine, une fougue vaniteuse de malade subitement rétabli.
«Oui, aujourd'hui, je crois que ça y est!... Je crois que me revoici à flot!...»
Il y avait bien en lui quelqu'un de clairvoyant et de débineur qui se rebellait contre cet enthousiasme, s'efforçait de le contrarier, de le détruire; mais Mareuil, valeureusement, trouvait réponse à tout.
«Pardi, elle a un amant!... C'est plus que probable!... Eh bien! on le lui fera lâcher, tout bonnement!... Elle doit savoir, elle doit avoir l'habitude!...»
Et il l'excusait de s'être si vite rendue, des mots et du regard, d'avoir si vite accepté le rendez-vous—en un dîner, en une heure presque.
«Allons donc!... Pas du tout!... Voilà deux ans que je la manœuvrais, que je la manégeais, ce jeune frétillon!... Ce soir, je n'ai guère fait que toucher l'intérêt de mes œillades ... que détacher le coupon, pour ainsi dire!...»
Il se félicitait de cette comparaison, et comme l'idée lui venait qu'un autre, dans l'avenir, s'aviserait peut-être de tenter à son détriment des détachements semblables, il conclut avec humeur:
«Peuh!... Ce n'est pas si sûr!... Ce n'est pas démontré!... On s'arrangera pour la tenir en main!... Et puis l'essentiel est qu'elle me plaise ... Me plaît-elle, oui ou non?... Oui!... Alors??»
Il arrivait chez lui.
Il ne se déshabilla pas tout de suite. Il voulait savourer encore le plaisir de cette renaissance sentimentale, prolonger cette soirée heureuse.
Il alluma un cigare et se mit à se promener à travers l'atelier, en lançant de grosses bouffées.
Il ressentait cette douce mélancolie qui prend dans la solitude les amants, la délicieuse nostalgie de celle qu'on vient de quitter; et il y voyait l'indice de la guérison, un symptôme de convalescence.
Enfin donc, c'en serait fini de ces sales rendez-vous où il allait, à cause d'une sale nécessité qui l'y forçait—où il aimait comme on boit, comme on mange, parce que c'est la loi, parce qu'il le faut.
Enfin, il y aurait donc de nouveau, dans sa vie, un but supérieur à se nourrir, à dormir, à vivre—une personne presque royale, hors laquelle rien ne compterait, une vraie maîtresse avec qui les caresses ne seraient plus des gestes ridicules, ignobles, écœurants, mais la récompense suprême, la volupté incomparable, toujours neuve, toujours regrettée.
«Cela vaut un peu mieux que d'avoir revu Jack!... C'est un peu plus intéressant!...»
Et lorsqu'il s'apercevait dans la glace, une large glace Louis XV, pendue au mur, face à la porte, il se souriait favorablement, il songeait qu'avec ce monsieur, reflété là, en frac et cravate blanche, une certaine Mme Béatry pourrait bien passer, un jour, quelques fameux quarts d'heure!
X
Mareuil traça encore une teinte de pastel; puis, il rejeta la tête en arrière, clignant des yeux, pour apprécier son labeur de l'après-midi.
On frappait à la porte.
—Entrez!
Joseph parut:
—Monsieur, M. Gendrey est en bas ... Il demande si Monsieur peut le recevoir.
Mareuil s'écria rageusement en se levant:
—M. Gendrey!... Ah! je n'ai que ça à faire de le recevoir!... Non!... Dites-lui que je ne suis pas là, que je suis sorti ...
—Bien, Monsieur!
Derrière le domestique, la porte mal close s'était rouverte. Mareuil la repoussa d'un grand coup de talon qui écailla un peu le vernis du vantail, fit vibrer, sur la cheminée, les bobêches des candélabres.
—Fermez donc vos portes, nom d'un chien!
Il marchait en s'appliquant inconsciemment à poser les pieds sur les vastes fleurs du tapis—l'air hargneux, mécontent, le sourcil contracté, les pouces dans les entournures du gilet, et il se parlait à mi-voix:
—C'est égal!... Hier soir, on m'aurait dit que ça serait si vite fini, j'aurais haussé les épaules!... J'étais si bien parti!... C'est cette oreille, cette diable d'oreille!... Ou autre chose, je ne sais quoi?... Enfin, le fait est qu'elle ne me plaît plus ... non, plus du tout!
Il revoyait les épisodes de la journée depuis le réveil, toute cette journée de désenchantement, de défaite. Dès le matin, d'abord, l'impression d'un effondrement nouveau; puis des efforts, d'inutiles efforts pour réagir, pour tâcher de ressusciter, en imagination, cette Mme Béatry de la veille, la magique libératrice, celle qui devait lui rendre les beaux jours de passion, les émotions rêvées. Mais usée en une nuit, son ardeur, flambées en une soirée, ces dernières ressources de tendresse, ces petites économies d'amour qu'il avait retrouvées dans un coin de lui-même, comme le louis qu'un décavé découvre à l'improviste au fond de son gousset.
Alors, il avait cessé de lutter, et il ne lui restait plus maintenant que la fureur d'avoir été encore une fois déçu, la fureur que donnent aux malades les rechutes. Il consulta sa montre:
«Cinq heures ... Voyons!... Il faudrait pourtant prendre une détermination. Irai-je ou n'irai-je pas?»
Il hésitait, se débattait dans l'alternative, se représentant le rendez-vous raté—ce crapoussin de Mme Béatry débouchant de la rue de Miromesnil et pas le moindre Mareuil, ni à droite, ni à gauche, nulle part.
«Elle en ferait une tête!»
Mais, soudain, comme pour marquer matériellement sa résolution, il arracha son veston de travail, le lança d'un tour de bras à travers la pièce, contre le mur, où les boutons de bois claquèrent.
«Non!... Ce serait trop goujat!... J'irai!... je lui expliquerai que cela ne tient plus ... que je ne suis pas son homme!... C'est encore ce qu'il y a de plus propre!...»
Puis il sonna, pour son chapeau, son paletot, ses gants—et, sa toilette promptement achevée, il descendit.
Il faisait, dehors, un temps humide et gras, un de ces temps où la boue semble germer de la terre, des pavés, du bitume—où dégèlent des choses qu'on ne supposait pas gelées, la veille, dans leur sécheresse poussiéreuse et grise.
Mareuil s'arrêta près d'un banc afin de relever le bas de son pantalon, et, le corps plié, la nuque baissée, il préparait le discours de résiliation, ce qu'il objecterait à la jeune veuve, tout à l'heure.
«C'est que ça ne va pas être si commode que cela à lui présenter!... Je ne peux cependant pas lui dire qu'elle ne remplit pas les conditions de l'emploi ... que j'ai un idéal d'amour, un idéal de passion ... Elle n'y croirait pas! Elle n'y verrait qu'une chose: c'est que je la sème, que je ne veux plus rien savoir d'elle!...»
Il reprit son chemin en grommelant; et peu à peu, devant les difficultés de l'explication, il reculait, tenté subitement de laisser aller l'affaire, de profiter tout simplement de ce corps qui s'offrait et qu'il aurait sans peine.
«Quoi!... Une femme, c'est toujours une femme! Cela durera ce que cela durera!... Je n'en mourrais pas et j'éviterais de la blesser!... Ce ne serait déjà pas si bête!...»
Mais comme il parvenait rue Miromesnil, à l'angle désigné, il aperçut Mme Béatry sortant d'une maison voisine; et il eut instantanément la sensation qu'il ne saurait pas mentir, surmonter son dégoût.
Car ce n'était plus la jolie petite veuve, le petit génie, le jeune frétillon gracieux et désirable.
C'était une autre—une pauvre menue dame qui s'avançait lourdement sur le vernis brun et glissant du trottoir, gênée par ses talons trop hauts, sa traîne de drap trop pesante; une misérable petite femme, toute petite, plus petite encore quand elle passait près des grands réverbères, une minuscule créature empêtrée et maladroite, qu'il n'aimerait jamais, jamais—qu'il voyait clairement, s'abandonnant, puis au-delà, le lendemain presque, quittée, lâchée, ou bien encombrant de sa tendresse assidue et oiseuse l'entresol de la rue Fortuny.
Il fit pourtant quelques pas à sa rencontre; et elle s'approchait, sans soupçonner sa déchéance, le sourire aux lèvres, ce sourire malicieux et fier de la femme qui vous amène en secret sa personne, sa beauté.
—Bonjour!
Elle lui tendait la main. Il la serra et demanda:
—Où allons-nous?
—Si vous voulez, nous remonterons le boulevard de Courcelles jusqu'à l'Etoile? C'est un bon ruban de route et nous aurons du loisir pour causer ...
—Parfaitement ... parfaitement!
Ils tournèrent à gauche. Mareuil, à la dérobée, inspectait l'oreille de Mme Béatry, s'ingéniait à distinguer, sous la voilette, le pinçon, la cicatrice, l'endroit abîmé, et elle souriait du même sourire vaniteux, prenant ce regard pour un regard de convoitise et d'amour.
Enfin, il réussit à prononcer:
—Quel affreux temps!... J'avais peur que cela ne vous empêchât de venir ...
—Oui, un affreux temps, n'est-ce pas? On est tout mal disposé avec ce ciel jaune, ces rues sales ...
Et elle ajouta en riant:
—Chez les Lepassereau, c'était plus gai ... plus confortable!
—A qui le dites-vous! fit Mareuil.
Mais il s'impatientait, déjà, des arrêts de cette causerie; il avait envie de débiter brusquement, sans atténuation, ni transition, les mots de rupture, les mots insultants et brutaux qui briseraient tout: «A quoi bon finasser?... Le plus tôt sera le mieux! Allons-y donc!»
Ils avaient traversé le boulevard Malesherbes et longeaient la grille à pointes d'or du parc Monceau.
—D'ailleurs, dit Mme Béatry, ça ne m'a pas l'air de vous convenir beaucoup non plus, ce temps-là!... Vous avez une tête d'un sombre!
Mareuil se décida, et, d'une voix timide, mesurée:
—Vous trouvez?... C'est bien possible!... Je suis très préoccupé, je ne nie pas!
—Préoccupé?... Pourquoi cela?
—Oui, très préoccupé d'une chose très grave que j'ai à vous dire ...
—A moi, une chose très grave?
Il répéta:
—Très grave!... Vous m'écouterez jusqu'au bout?... Vous ne vous fâcherez pas?
Elle riposta:
—Dites toujours!... Et puis, il vous demeurera le pardon ... si je me fâche!
Elle regardait vers les arbres du parc, mais dans sa physionomie attentive, dans son profil aux aguets, tout semblait attendre la déclaration, la sommation polie d'avoir à livrer son corps.
Mareuil reprit:
—Eh bien!... Eh bien!... c'est extrêmement délicat, voyez-vous ... Eh bien! hier, vous vous rappelez?
—Qu'est-ce que je me rappelle?
—Vous vous rappelez, comment dirais-je?... vous vous rappelez notre conversation ... ce que je vous ai dit d'autrefois ... Vous vous rappelez combien je désirais ce rendez-vous ...
Elle répliqua durement, comme en méfiance:
—Oui, je me rappelle ... et alors?...
—Alors ..., alors ...
Il y eut une pause; puis, avec précipitation, Mareuil murmura:
—Alors, admettez que tout cela ne soit pas vrai, que tout cela ne soit plus vrai aujourd'hui ...
Elle dissimula son inquiétude, le pressentiment qu'elle avait de l'affront menaçant.
—J'admets! Et après?...
Mareuil, déconcerté, bégaya:
—Après?... Après, j'implorerais ce pardon, ce pardon que vous me promettiez presque ... et que vous ne me refuserez pas, j'espère ...
Elle s'écria d'un ton plus hautain encore:
—Mon pardon?... Mais pardon de quoi?... Véritablement, vous êtes un homme singulier!... Ainsi, vous vous figuriez qu'en venant à ce rendez-vous, j'avais une autre intention que de m'amuser ... que de plaisanter?... Vous vous figuriez que j'ai cru, une minute, à toutes vos histoires?... Ah! vous avez votre dose de fatuité!... Non, c'est trop drôle! c'est trop drôle!
Et elle ricanait, afin de bien montrer à quel point lui paraissait comique cette hypothèse si invraisemblable.
Mareuil répondit d'une voix calme:
—Non, ce n'est pas drôle ... c'est plutôt le contraire!... Je vous en prie, soyons francs. Ne nous jouons pas une vilaine comédie ... Laissez-moi m'expliquer, et vous verrez ...
Elle s'exclama:
—Mais je suis d'une franchise absolue!... Mais il n'y a pas de comédie!...
Mareuil poursuivit:
—Soit. Ne parlons pas de vous ... Ne parlons que de moi ... Eh! bien, savez-vous pourquoi j'ai insinué que cela ne continuerait pas entre nous, que c'était fini, rompu?... C'est parce que je ne suis pas assez sûr de vous aimer comme vous souhaitez sans doute d'être aimée, parce que je n'ai pas ce qu'il faut pour vous rendre heureuse, parce que je ne pourrais pas, entendez-vous?...
Il avait proféré ces paroles d'un ton si sincère, si ému; cela ressemblait tellement à un aveu d'impuissance physique, cet aveu d'impuissance de cœur, que Mme Béatry répliqua avec une commisération un peu grivoise:
—Vraiment?... Pauvre garçon!...
Mareuil reprit:
—Oui ... je suis peut-être singulier, extraordinaire ... Mais j'ai bien réfléchi depuis hier ... J'ai compris—ne vous froissez pas de ce que je vais vous dire—j'ai compris que je ne vous aimais pas ... que là-bas, à ce dîner, ç'avait été une erreur, un malentendu avec moi-même, avec mes sentiments ... Et je n'ai pas voulu vous tromper, vous duper, abuser de tout ce que m'avaient gagné de vous mes protestations, mes regards, mes prières ...
Elle interrogea plus doucement:
—Et vous êtes arrivé à ce résultat tout seul?... On ne vous a pas aidé, par hasard?... Il y a quelquefois des dames qu'on rencontre, et qui sont si obligeantes!...
Mareuil répondit:
—Non, ce n'est pas ce que vous imaginez!... Je vous ai raconté la vérité ... Un autre aurait eu moins d'égards, aurait craint le ridicule!... Moi, j'ai préféré courir ce risque!... Reconnaissez que c'est plus honnête ... plus loyal!...
Elle s'exclama d'un ton incrédule encore:
—Oui, oui!... C'est loyal!... C'est très loyal!
Pourtant, sur sa figure dépitée et pensive, Mareuil démêlait qu'à la rigueur elle se fût certainement accommodée d'un petit peu moins de loyauté. Et ils marchaient, en silence, tout embarrassés, n'ayant plus rien à se dire, puisque le principal intérêt de l'entrevue avait disparu, puisque l'affaire qui motivait leur rendez-vous se trouvait manquée,—puisqu'il était irrévocablement établi qu'ils ne se dévêtiraient jamais l'un devant l'autre et qu'ils redevenaient, du coup, les étrangers cérémonieux de la veille: un monsieur et une dame qui iraient séparément dans la vie, comme avant, sans intimité, sans tendresse communes, sans échanger davantage que des saluts mondains, des phrases de bienvenue convenables.
Ils atteignaient la place des Ternes, et tous deux, instinctivement, levèrent les yeux vers l'Arc de Triomphe, dont la noire masse éléphantine se dressait au haut de l'avenue, dans la nuit tombante—vers l'immense borne de pierre encerclée de lumières, où se terminerait enfin cette pénible promenade.
—Voici l'instant des adieux! fit Mme Béatry d'un ton narquois.
Mareuil corrigea:
—Dites des au-revoir!... Car vous ne me gardez pas rancune, n'est-ce pas?
Elle répliqua en s'efforçant de railler:
—Pas une miette!... Rassurez-vous! Et même, quand on me questionnera à votre sujet, je déclarerai que vous êtes un jeune homme très loyal, le plus loyal des jeunes gens que je connaisse!... Seulement, un peu infatué, par exemple, un peu pressé de se garer contre des faveurs insignifiantes, contre les sourires ou les poignées de main d'une personne qui n'aurait jamais donné plus ... soyez-en persuadé!...
Son visage s'était empreint d'une involontaire amertume. Mareuil eut pitié, accepta ces railleries, sans contredire:
—Oh! tout ce qui vous plaira ... toutes les méchancetés ... pourvu que vous me pardonniez!...
Elle retira sa main de son manchon. Gilbert la saisit, l'effleura vivement d'un baiser, et saluant:
—Au revoir, madame!... Pas de rancune, n'est-ce pas?
Elle inclina la tête amicalement et traversa la chaussée. Des voitures qui passaient la cachèrent. Mareuil revint sur ses pas.
Il reconstituait, en marchant, sa conversation avec Mme Béatry, comment s'était engagé le duel de ce dialogue, les chocs des répliques successives, tout ce combat, mené des deux parts, au gré des mots qui venaient, à l'aventure; et il s'approuvait de son énergie, de sa cruauté.
«Etait-elle vexée, la dame!... Doit-elle en penser des atrocités sur mon compte!... Bah! j'aurais traîné, équivoqué, que cela n'aurait rien changé ... Le tout était d'en finir, de ne pas recommencer avec une autre ces ignominies! Car c'eût été répugnant, cette fois, sans excuses! Bien assez d'une!... Bien assez de Lucie!...»
Une petite bonne, s'élançant d'une porte cochère, le heurta:
—Oh! pardon, monsieur!
Mareuil la suivait de l'œil, machinalement.
Elle allait vite, vite, avec un dandinement des jupes, la taille tranchée du cordon blanc de son tablier, les épaules enserrées d'un mince châle de tricot bleu-ciel.
Puis, tout à coup, elle se mit à courir, et, quelques mètres plus loin, elle stoppa net en face d'un fiacre qui stationnait contre le trottoir, sous un réverbère.
Le cocher avait bondi à bas de son siège. Il empoigna dans ses bras la petite bonne, et, par trois reprises, il l'embrassa sur la bouche de baisers qu'on augurait énormes, écrasants, sonores.
Mareuil eut, malgré lui, un mouvement de jalousie.
«En voilà qui sont contents, au moins!...»
Il hâtait l'allure, pris de curiosité—et, au passage, il examina les amants.
La fille avait les cheveux lissés en arrière du front, des petits yeux luisants de plaisir, une figure toute ronde, toute rougie de froid—l'homme, une brave tête violâtre et joufflue de cocher de fiacre, une tête paterne, endurcie, comme on en voit dans les encombrements des rues, quand les voitures s'immobilisent, enchevêtrées;—et ils s'admiraient d'un air de béatitude qui présageait de nouvelles, de puissantes étreintes.
«Ils pourraient bien me repasser un peu de leurs illusions, ceux-là!»
Et plusieurs fois il se retourna pour les regarder encore d'un regard d'envie—comme font les vieux messieurs devant les bancs des parcs surchargés d'amoureux, par les chaudes soirées de juillet.
XI
On ne se défend bien que contre les douleurs vivaces, les douleurs aiguës qui vous martèlent, vous poignardent, vous déchirent.
Les autres, les lents et sourds malaises des maladies chroniques—ceux de l'âme comme ceux du corps—on négocie d'abord avec eux, on essaie d'en avoir raison par des traitements, des régimes, toute la diplomatie des remèdes modérés; puis, s'ils persistent, s'ils résistent, ces malaises, on les laisse faire, on s'en désintéresse, on ne s'en occupe plus, sauf quand, par accident, leurs taquineries journalières vont trop loin, jusqu'à la souffrance réelle.
Quelques jours après sa dernière tentative avortée, Mareuil s'était trouvé justement dans cet état d'esprit où l'on renonce aux soins, à la guérison, où l'on se résigne à traîner en soi ce surcroît de mélancolie, d'incertitude, que la maladie vous inflige; et il n'aspirait plus maintenant au retour du passé, à la vie agitée de naguère, à cette existence de passion qui lui semblait, avant, la forme unique du bonheur.
Les échecs, même en l'instruisant, avaient restreint ses exigences. Mme Lozières, c'était, en somme, il s'en apercevait, la matérielle de l'amour largement assurée, une femme dévouée, ardente et raffinée,—toujours prête, toujours à la portée de ses désirs,—c'était la satisfaction facile et sûre, sans rien de ces démarches, de ces prières, de tous ces débours de temps, de tendresse et d'efforts que coûte l'installation d'une liaison nouvelle. Alors, avec une sagesse presque bourgeoise, une nonchalance prudente d'infirme, il avait fini par se convaincre qu'il y aurait folie à chercher mieux ailleurs; et cette sorte de raisonnement lui suffisait chaque fois pour calmer les révoltes sentimentales qui le gagnaient encore, à de rares occasions, quand il était sur le point d'aller rue Fortuny, quand il sortait, tout las, des bras de Mme Lozières, quand un air de musique, un parfum, une intonation lui rappelaient Mme Hardouin,—l'oubliée.
Chez les Brévannes, du reste on n'avait pas tardé à remarquer le changement qui s'était accompli en Mareuil.
Il s'accordait plus aisément avec les amis du journaliste, tolérait les plaisanteries sur l'amour, se tenait informé comme eux—comme tous les gens sans passion—des incidents de la vie parisienne, des choses de la politique, du théâtre, et souvent même il discutait, citait des preuves à l'appui de son opinion, et s'enflammait pour les affaires des autres.
Aussi, le Grand-Cob avait-il proclamé, dans un déjeuner rue Taitbout, que Mareuil avait l'air beaucoup moins abruti qu'autrefois, qu'il devenait fréquentable, un garçon comme tout le monde, quoi!—et la bande entière s'était ralliée à son avis.
Puis, bientôt, une communauté d'intérêts avait scellé cette bonne entente, lié Mareuil au groupe Brévannes par les solides liens de l'égoïsme.
En échange d'un portrait gratuit, Labernerie lui consacrait, au cours d'un compte rendu, vingt de ces lignes à effet qui troublent, pendant toute une journée, les cafés de Montmartre et les brasseries du centre. Moyennant un pareil service, le Grand-Cob s'astreignait ensuite à célébrer bruyamment partout, dans les bureaux de rédaction, dans les tripots, chez les demoiselles, le talent du petit Mareuil. Enfin, Charleval, impressionné par ces éloges constants, lui obtenait, peu après, la commande des costumes de Grenadinette, sa dernière œuvre, une espèce d'opéra-bouffe, à ballets, à mise en scène somptueuse.
La pièce, il est vrai, avait succombé sous les blâmes unanimes et méprisants de la critique—Labernerie lui-même, en son impartialité, se voyant forcé d'écrire que «M. Charleval avait souvent été mieux inspiré».
Mais le dessinateur s'était sauvé de cette catastrophe à son avantage, grâce à une amicale campagne conduite par Brévannes, dans les couloirs, et qui avait fourni aux critiques le prétexte d'ingénieuses digressions, toutes en l'honneur du jeune peintre, certains même disaient «du jeune maître».
Mareuil se laissait porter, se laissait pousser, charmé de ce tapage sympathique, de cette brise de succès soudaine; et, graduellement, il reprenait son rang dans le régiment de la société, marchant au pas de la foule, ayant l'équipement régulier, le fourniment d'usage: une jolie maîtresse indulgente, les petites ambitions qui distraient, la faveur du Boulevard qui soutient—et nul répit pour penser, souffrir du piètre train des choses.
Quelquefois pourtant, à une phrase du Grand-Cob, à une grossièreté de Labernerie, il se souvenait des soirées de jadis chez Brévannes, et il avait honte d'écouter froidement ces paroles qui alors l'eussent fait pâlir, frémir de dégoût,—honte de la vulgarité de ses plaisirs, de sa vie médiocre, de sa bonhomie sans idéal et complaisante.
Une ombre de tristesse passait sur son visage. Il se sentait le cœur vidé, vanné, fourbu, irrémédiablement.
Il fallait que le Grand-Cob le rappelât à la décence:
—Hé, Mareuil!... On broie donc encore du noir?... Déplorable pour la santé, n'est-ce pas, Angèle?
—Oui, mon gros, répondait invariablement Angèle.
L'interpellée n'était autre qu'Angèle de Cérans, la jeune brune, basse sur jambes, avec une tête de garçon, qu'un jour, à l'Hippique, Gendrey avait recommandée à l'admiration de Mareuil.
Depuis trois semaines environ, le Grand-Cob en avait acquis la propriété presque exclusive, selon des conventions tacites qui les unissaient ensemble jusqu'à l'automne. Un luxe qu'il s'était payé, cette gamine maussade, comme on se paie une voiture au mois, un tableau, un voyage—à la suite d'une veine fructueuse à Monte-Carlo, quarante mille francs raflés en deux soirs, puis vite rapportés à Paris. Et, dès ce moment, ç'avait été une série incessante de prodigalités habilement dispensées, un déménagement rue du Helder, dans un vaste appartement-atelier,—des dîners fins, aux cabarets en vogue, avec le ménage Brévannes,—des soupers, à la sortie des premières, où l'on conviait les hommes d'esprit attitrés,—une combinaison savante de divertissements inédits où s'affirmait devant Angèle, ravie, la supériorité des gens de presse sur les fades gens du monde délaissés.
Cependant le Grand-Cob voulait davantage, une manifestation solennelle dont tout Paris serait bouleversé, et qui mettrait définitivement Angèle au premier plan de la haute galanterie.
Un soir, enfin, au début de mai, il annonça chez Brévannes qu'il avait trouvé:
—Oui, j'ai trouvé!... Une idée à la Newton!... Je vous la donne en mille!
Personne ne répliquait.
—Eh bien! voici!... Je vais organiser rue du Helder un dîner de la Jeune Génération. Pas de femmes au-dessus de trente ans ... ce que nous avons de plus ingénu, de plus neuf!... C'est une idée, ça, hein?
La bande applaudissait sans réserves.
—Attendez!... Je n'ai pas tout dit ... Ce dîner aura lieu le 24, le jour de la Sainte-Angèle, de façon que la réclame serve un peu à la petite ... Voyons, Angelot, ça te va-t-il?
—Oh! oui, mon gros! fit tièdement Angèle.
—Vous en avez de la chance! déclara Henriette ... C'est pas à moi ...
Elle s'arrêta sur un regard sévère de Brévannes.
Le Grand-Cob développait ses vues, en détail. Mareuil serait chargé de dessiner l'invitation,—une farandole de nymphes parisiennes, contournant le texte de Gendrey.
—Mais du nu, du sein, de la jambe, de la jarretière!... Des poses soignées, des poses qui vous remuent le monde!... Et si vous avez peur de galvauder votre beau talent, vous ne signerez pas, c'est tout simple ... Est-ce promis?
—Promis! fit Mareuil en souriant.
Et, jusqu'à l'heure du départ, on s'entretint uniquement du dîner de la Jeune Génération et des perfectionnements qu'on pourrait ajouter à cette superbe fête.
En dépit d'une scandaleuse pression exercée sur lui, à l'aide de mines renfrognées, de phrases acrimonieuses et même de lettres d'injures non signées, Gendrey était demeuré fidèle à son programme, inflexible sur la limite d'âge.
L'atelier de la rue du Helder offrait donc un exquis spectacle quand, le jour du dîner, vers huit heures, Mareuil y pénétra.
Du haut en bas, les murs étaient tendus d'étoffes anglaises bleu-pâle—la couleur favorite d'Angèle—des longues bandes de légère soierie bleu-pâle qui se joignaient, s'ajustaient au plafond pour former un dôme mouvant et souple, au milieu duquel un lustre électrique se balançait, répandant sur le salon ses lueurs d'un jaune intense et doux.
Puis, tout autour de la pièce, des divans recouverts de la même soierie bleu-pâle, où les meilleures de la Jeune Génération, décolletées, gantées au delà du coude, les poignets serrés de bracelets scintillants, causaient avec des messieurs en frac,—privilégiés des clubs, de la littérature, du théâtre; et des massifs de fleurs, disposés çà et là, mêlaient, dans l'air, leurs parfums aux parfums personnels des dames.
Le Grand-Cob, très en beauté—gilet blanc, moustache retroussée au fer—s'élança à la rencontre de Mareuil:
—Mon petit, vous êtes fadé!... Place d'honneur, tout à fait!... A votre droite, Angèle; à votre gauche, Ninette Rabastens ... Une Lyonnaise premier choix. Tenez, celle qui s'adresse à Charleval!...
Il indiquait une grande fille en robe de satin mauve, une de ces belles personnes, à la taille roulante et ferme, au noble et sensuel profil de gallo-romaine, comme il en tourne, les soirs d'été, à Lyon, place Bellecour, sous les yeux aguichés des riches marchands de soie.
—Hein! Vous n'êtes pas à plaindre!
Et appelant Brévannes:
—Dites-moi, présentez donc Mareuil à Rabastens. Je n'ai pas le temps ... Vous serez bien aimable!...
Brévannes toucha familièrement l'épaule nue de Ninette:
—Permettez-moi ...
Elle eut comme un tressaillement en apercevant Gilbert.
—Permettez-moi de vous présenter mon ami Mareuil, votre voisin de table.
Elle le regarda, avec attention, et, d'une voix mouillée, d'une voix trémulente de petite fille, qui étonnait, sortant de ce corps majestueux, elle dit:
—C'est vous qui faites des choses dans les journaux?
—Oui, Mademoiselle, c'est moi!
—Ah!... C'est très chic, ce que vous faites!... Il faudra que je vous mendie un dessin!...
Mareuil repartit courtoisement:
—Et il faudra que je vous le donne ... Nous recauserons de cela tout à l'heure, si vous voulez ...
Un maître d'hôtel, sur le seuil de la salle à manger, clamait que Madame était servie. Angèle saisit le bras de Labernerie, et l'on se mit à table.
Le Grand-Cob, assis en face d'Angèle, entre Henriette Brévannes et Suzette de Luz, surveillait assidûment les convives, multipliait les signes aux domestiques, avait la sensation d'être plus jeune de dix ans à l'époque, où chez lui, chaque soir, c'étaient des fêtes semblables, des dîners aussi élégants, avec des candélabres, enguirlandés de fleurs à la base, des femmes décolletées, des messieurs aux plastrons d'émail blanc—tout l'appareil d'une véritable réunion mondaine. Et il se penchait vers Mareuil, pour lui demander, si, dans le monde, il avait déjà vu mieux, quand tout à coup, à travers le demi-calme du premier service, des mots virulents retentirent. On venait d'entendre quelque chose comme «traînée», à quoi une voix furieuse se hâtait de répondre par quelque chose comme «veau».
D'un coup d'œil, le Grand-Cob avait reconnu les coupables et, se levant, il les gourmanda rigoureusement:
—Voyons, Miss Hobson!... Voyons Kerjeu!... Qu'est-ce que ça signifie ces manières?
Mais les deux antagonistes continuaient à vider leur différend—une simple petite querelle de concurrentes—parmi le silence intéressé de l'auditoire;—et à présent, Lilly Hobson avait le dessus, invectivant Kerjeu, dite la Fée-Colère, en un anglais indigné:
—You brute! You devil beast! You nasty thing!...
Le Grand-Cob comprit que s'il se déclarait pour l'une des adversaires, il compromettait tout le succès de son dîner, et avec beaucoup de présence d'esprit, il prononça:
—Mes enfants, en voilà assez!... Nous ne sommes pas ici pour parler affaires! Que celles qui ont des comptes à régler, se le tiennent pour dit!... Ou bien qu'elles aient l'obligeance de passer sur le palier!...
L'énergique ultimatum de Gendrey fut accueilli par une flatteuse rumeur d'approbation; et le repas se poursuivit correctement, sans plus d'encombre.
Vers le dessert même, la conversation prit un tour général et littéraire,—au sujet de Grenadinette, qui, malgré les meurtriers verdicts de la presse, atteignait actuellement sa soixantième représentation,—des recettes quotidiennes de cinq et six mille francs.
Charleval en arguait pour nier l'influence de la critique, vanter la suprématie du public, seul juge, seul maître,—crier ouvertement ses ressentiments, ses griefs durant tant d'années amassés.
Labernerie disculpait les confrères, et tout le monde lançait son mot avec cette fougue qu'on a, dans certains milieux, dès qu'il s'agit des excitantes questions du théâtre.
—Dites donc, Mareuil, chuchota Angèle, à la faveur du vacarme. Dites donc! Pourquoi est-ce que vous ne dites rien à votre voisine?...
Mareuil répliqua:
—J'ai dit!... J'ai dit!... Mais cela ne rend pas!... Elle m'a carotté un dessin, au potage ... Et puis il n'y a plus eu moyen de lui tirer ça!...
—Tiens! Elle n'est pas stupide pourtant ... Elle a du débit, vous savez!...
Et s'inclinant un peu, en avant de Mareuil:
—Hé! Raba!
Rabastens avança sa belle tête grave, sa belle chevelure brune à reflets roux, ondulée et tordue à la grecque.
—Pardon, Monsieur ... Qu'est-ce qu'il y a, mon chat?
Angèle s'exclama:
—Qu'est-ce qu'il y a?... Il y a que tu fais la tête. Pourquoi?
Rabastens eut un sourire attristé, et de sa voix candide de petite fille:
—Moi?... Je ne fais pas de tête! J'écoute, voilà tout!
La discussion s'envenimait, en effet. Labernerie, dans le feu du débat, avait lâché quelques allusions aux précédents fours de Charleval, et le vaudevilliste s'exaspérait, s'apprêtait visiblement à attaquer le critique par ses côtés faibles,—du côté de l'érudition, voire des mœurs, de la vie privée.
Le Grand-Cob dut intervenir de nouveau et, le verre en main:
—Messieurs, il me semble qu'après cette brillante discussion, il ne nous reste plus qu'à boire à la centième de Grenadinette!
Cette proposition pleine de tact et d'à-propos réunit tous les suffrages.
Charleval riposta en buvant à la prospérité d'Angèle. Les toasts s'entrecroisaient: à la critique, aux Beaux-Arts, aux jolies femmes, aux clients sérieux. Gravières, le jeune substitut, porta, aussi, victorieusement un toast à la magistrature. Au bout de la table, la Fée-Colère et Lilly Hobson, réconciliées, s'embrassaient. On se leva alors, et l'on retourna, pour le café, dans l'atelier.
Une deuxième promotion d'invités arrivaient. De vieux viveurs, ayant gardé les favoris Second-Empire, ou l'impériale sous la moustache blanche frisée à la moderne; de plus jeunes à figures d'officiers, ou à larges barbes carrées, cachant les coins du col, la cravate raide; de plus jeunes encore, le fretin, les alevins de la noce, l'air de petits Chateaubriands d'écurie, avec leurs blêmes faces de lads, leurs épaisses tignasses de poètes romantiques. Puis, des journalistes, des peintres, des acteurs. Puis, en toilettes de bal, les générations ultérieures,—les demoiselles évincées du dîner, pour raisons d'âge, mais qui n'avaient pas osé rompre, rejeter l'invitation, s'insurger contre cette puissance qu'était le Grand-Cob. Et toutes, sans rancune, entouraient Gendrey, s'extasiaient aux tentures de l'atelier, félicitaient Angèle du succès de la fête.
Enfin, un pianiste fit résonner des accords et des danses s'organisèrent.
Dans l'intervalle, certaines de ces demoiselles chantaient des chansonnettes.
Les unes parodiaient les étoiles, s'en tenaient au genre modeste de l'imitation. D'autres plus ambitieuses visaient l'originalité, expérimentaient une façon à elles de détacher le couplet, et, tout le temps qu'elles chantaient, leurs regards se figeaient vers Labernerie, vers Brévannes, vers les journalistes présents, comme pour évaluer ce que serait la Presse, à leur égard, si elles réalisaient un jour leur rêve de s'exhiber publiquement, au café-concert, au théâtre.
Ensuite, les danses recommençaient: des valses où les valseurs tourniquaient les mains réciproquement posées aux épaules, comme dans les bals de barrière,—des quadrilles où les jupes se tendaient sur les croupes, tandis que les traînes, ramassées sous le bras, s'entr'ouvraient, laissant voir des floraisons touffues et molles de dentelles pâles.
—Allons! Chargez, chargez! commandait le Grand-Cob, la figure dilatée d'orgueil, et son regard allumé désignait mystérieusement, aux couples de flirteurs, les chambres proches, les chambres sombres, où il fallait que l'on achevât les charges ordonnées.
Dans la salle à manger, un bar anglais, un authentique bar anglais, à haut comptoir, à hauts tabourets, prodiguait aux invités les viandes froides, les sandwichs, les œufs au fromage, les cocktails et les alcools pimentés. Des domestiques circulaient à travers le salon avec des plateaux chargés de coupes de champagne, de boîtes de cigares variés et de cigarettes égyptiennes.
—Vraiment, déclara Brévannes, vautré à côté de Mareuil sur un divan ... Vraiment, ce Gendrey a le sens de la fête! Ça n'est pas bien drôle, tout ça ... Mais, c'est fastueux, c'est large!... C'est presque de l'art, tenez!
—Je ne dis pas! fit Mareuil en bâillant.
Et il parcourait encore d'un regard circulaire les demoiselles du bal, repris de sa manie de chercher si, parmi ces poitrines blanches, ces corps sveltes, ces visages avenants, mais taillés dans la même substance, sur le même et banal modèle, il ne découvrirait pas peut-être une personne différente, l'introuvable personne depuis un an perdue.
Une énorme clameur l'arracha à ses réflexions:
—Caleçon! caleçon! hurlait l'assistance.
Cette injonction violente s'adressait à Gravières qui, très ivre et suggestionné par les invités, s'était successivement débarrassé, pendant un quadrille, de tous ses vêtements, sauf de celui qu'on le priait d'ôter.
—Caleçon! Caleçon! répéta l'assistance.
On formait le cercle autour du danseur. Des dames se retenaient aux bras de leurs voisins, épuisées, à force de rire.
—Caleçon! Caleçon! répétaient de nouveaux arrivants.
Gravières, l'œil hagard, cédait, mettait la main sur le premier bouton, quand l'orchestre s'arrêtant, l'empêcha de commettre l'outrage à la pudeur requis.
Brévannes regardait, avec une moue gouailleuse, le jeune magistrat que deux messieurs serviables aidaient à se rhabiller, comme un client après le duel, et il murmura:
—Peuh! si ça les amuse!... Venez-vous au bar?... J'ai une faim d'ogre, moi!
—Oui, à l'instant! dit Mareuil ... Le temps de croquer ce pochard et je suis à vous!...
Il avait tiré une carte de visite et traçait dessus quelques brefs coups de crayon. Une grande forme mauve lui voila subitement Gravières. Il releva la tête et aperçut devant lui Rabastens, qui le contemplait d'un air timide de requête:
—Je vous dérange, monsieur Mareuil?
Il glissa la carte repliée dans son gousset:
—Du tout! du tout! J'avais fini!... En quoi puis-je vous être agréable?... Pas danser, n'est-ce pas?... Ce n'est pas mon blot!...
Elle répliqua:
—Oh! simplement savoir l'heure!...
—L'heure? Il est deux heures et demie ...
—Ah!... très bien!... Je vous remercie!... J'aurais encore une question ...
—Allez donc!...
—Dans quel quartier habitez-vous?...
—Avenue de Villiers ... dans le haut ...
Elle s'exclama joyeusement:
—Ah! c'est tout près de chez moi!... Dites-moi, est-ce que cela vous ennuierait de me reconduire, de me déposer sur la route, boulevard Malesherbes?... Je n'ai pas fait venir ma voiture ... Et j'ai peur, la nuit, dans ces fiacres qu'on ne connaît pas!... Oh! ne vous gênez pas! Répondez franchement!...
Mareuil la fixait, étonné de la demande, étonné du ton anxieux de Rabastens. Il lui prit les deux mains et l'attirant, debout, contre ses genoux, d'un mouvement paternel et camarade:
—Alors, vous avez si peur que cela dans les fiacres, mon enfant?...
Elle inclina sa fine tête de statue, en souriant d'un petit sourire timoré.
—Eh bien!... On vous déposera!... Quand désirez-vous partir?
Elle répondit avec vivacité:
—Oh! le plus tôt possible ... Je suis fatiguée!... J'en ai un peu assez ... depuis huit heures, vous comprenez!
—Tout de suite, hé? questionna Mareuil.
—Oui, cela m'irait!... Seulement, nous filerons chacun de notre côté, pour que ce tas d'imbéciles ne se mette pas à crier ...
Elle montrait du regard un groupe de jeunes gens, qui, postés à la sortie du salon, avaient imaginé de signaler par des grognements réprobateurs le départ des invités et, particulièrement, celui des couples.
—Parfait! dit Mareuil ... Rendez-vous aux paletots!...
Il songeait:
«Jolie fille!... Qu'est-ce qu'elle me veut?... Elle veut peut-être tout bonnement que je la raccompagne?...»
Et s'approchant du Grand-Cob qui, juché auprès de Brévannes, sirotait, sur le comptoir du bar, une boisson au champagne:
—Dites donc, Gendrey ... Qu'est-ce que c'est que cette Rabastens?... Avez-vous des notions?
—Ah! ah! fit le Grand-Cob triomphalement ... Ah! ah! ça brûle? Bravo! Enchanté!... Eh bien, au physique, vous avez dû vous rendre compte!... Au moral?... Voyons, il y a Gravières qui pourrait vous renseigner ... Ou bien ...
Il inspectait des yeux le bar, le salon:
—Non, ils sont tous partis ... Tant pis! En deux mots, c'est une femme à béguins, une femme à caprices, tout à fait! Elle a pour ami en chef un homme marié, un jeune industriel, pas vilain du tout ... Le nom m'échappe ... Enfin une femme charmante, dont je n'ai eu que des compliments ... Et, maintenant, mon petit, soyez heureux!
Gilbert protestait contre ce souhait. Gendrey riposta sceptiquement:
—Mon cher maître, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de ne pas faire attendre cette petite ... Elle va attraper froid sur le palier! Il souffle là un un de ces vents-coulis!
—Mais vous vous trompez!... Je vous ...
Gendrey lui coupa la parole:
—Oui, oui!... Dépêchez-vous! dépêchez-vous!
Mareuil serra les mains de Brévannes, du Grand-Cob, et rejoignit, au vestiaire, Ninette qui le guettait, toute prête, enveloppée d'un long manteau de peluche mauve.
Le fiacre—un maraudeur à ressorts criards et durs—allait lentement, les fers du cheval toquant la chaussée, et Gilbert, par paresse de causer autant que par crainte de sembler trop gauche ou trop dédaigneux, avait saisi la main de Rabastens, dont il embrassait les doigts minces, d'une lèvre distraite, tout au bout, sur les ongles frais et polis.
Elle se pencha à la portière en soupirant:
—Quelle belle nuit, n'est-ce pas?... Avez-vous déjà peint des nuits?
Mareuil réprima un sourire:
—Pas bien souvent!... Pourtant, c'est un beau sujet!...
Elle lui pressa la main presque tendrement; et il continuait de mordiller ses doigts aigus en silence.
Mais comme la voiture avait dépassé Saint-Augustin, Ninette s'écria:
—C'est curieux!... Je n'ai plus sommeil!... L'air m'a complètement réveillée! Et vous?...
—Moi?... Non, je n'ai pas extraordinairement sommeil ...
Elle ajouta d'un ton de prière:
—Eh bien! savez-vous, si vous étiez aimable, vous viendriez prendre une tasse de thé, avec moi, en ami?
—Chez vous?
—Oui, chez moi!... Une occasion de visiter ma petite maison!...
Mareuil répliqua, sans élan:
—Heu!... Il est bien tard!!!
Elle dit, d'une voix déçue:
—Vous ne voulez pas?
—Si! si! Nous prendrons le thé!
—Oh! merci!
Il tâta instinctivement sa poche, à droite, pour s'assurer que son portefeuille y était, qu'il aurait de quoi se conduire en galant homme, le cas échéant; puis, aussitôt, il ressentit une mortifiante confusion d'avoir, involontairement, eu ce geste d'amant payeur:
«Oui, voilà où j'en suis!... Il ne se passera rien, c'est plus que certain ... Et se passerait-il des choses, que probablement, ce ne serait pas une affaire d'argent!... Mais, tout de même, j'ai fait le geste!...»
Et il pensait à Jack, aux ricanements méchants, dont elle l'accablerait, si elle le voyait, lui, l'homme des grandes amours, dans ce fiacre, près de cette Rabastens, se préoccupant, comme un gigolo ou comme un vieillard, de la question des honoraires.
—Nous descendons? dit Ninette.
La voiture s'était arrêtée en face d'un de ces petits hôtels bas qui terminent le boulevard Malesherbes.
La jeune femme gravit, devant Mareuil, un étroit escalier tendu de tapis persans, et, tournant un bouton électrique, elle illumina sa chambre, où ils étaient entrés.
—Une seconde!... Je cours prévenir ma femme de chambre pour le thé.
Mareuil se promenait à travers la pièce, meublée, avec goût, de meubles Louis XVI, en étoffe rosâtre.
Il se devinait sous le coup d'un de ces accès de tristesse, de mauvaise humeur que lui causaient toujours le rappel des jours d'autrefois, le contraste avec le présent; et il aurait voulu s'en aller, sauter par la fenêtre, ne plus se souvenir surtout, retrouver le calme, l'apathie que, la veille encore, il avait.
Ninette revenait:
—Quel guignon! La femme de chambre est couchée ... Le valet de chambre aussi ... Je vais les faire lever, hein?
—Mais non! Mais pas du tout! dit Mareuil en reprenant son paletot ... Je vous le disais ... Ce n'est pas l'heure des orgies!...
Elle implora:
—Vous partez?... Oh! non!
Elle avait collé ses lèvres à l'oreille de Gilbert; elle lui chuchotait, d'un ton caressant, une offre équivalente au moins à la tasse de thé promise, et il fléchissait, pour la première fois, l'idée surgissant en lui de tenter de cela pour oublier—de s'étourdir par la fatigue, par la brutalité. Enfin, il dit en souriant:
—Une tasse de vous, alors?
Elle s'exclama, radieuse:
—Ah! vous restez!... Vous restez!... Ça, c'est bien!
Elle lui retirait son paletot, son chapeau, sa canne, comme on fait à un invité récalcitrant:
—Maintenant, je vous demande cinq minutes ... Vous avez là des cigarettes, du sherry, des biscuits ... tout ce qu'il faut pour patienter ... Je ne serai pas longue!
Elle lui envoya, des doigts, un baiser, et soulevant une portière, au fond de la chambre, elle disparut.
«Le Cob a raison, songeait Mareuil ... Une femme à béguins, tout à fait ... Elle a dû le préparer de loin son coup du thé!...»
Il s'était étendu, à moitié, sur un moelleux petit canapé, placé obliquement à la cheminée, et il défaisait, en chantonnant, les boutons de son gilet, les boutons de ses bottines. Il avait un certain contentement de ne pas finir la soirée seul en son spleen, une certaine vanité de cette aventure si vivement conclue et s'achevant dans l'élégance discrète de cette chambre rose odorante.
«Bah!... Ce n'est pas la trahison que je rêvais!... Cela n'a même aucun rapport avec une trahison!... Mais ça pourra être agréable, une heure ou deux ... J'aurais été bien bête de refuser!...»
Rabastens rentrait, les cheveux à-demi dénoués, vêtue d'une longue robe de nuit en surah blanc.
—Me voici!... Je n'ai pas flâné!...
Elle s'assit au près de Mareuil, et lui glissant la main autour de l'épaule, elle commença à l'embrasser, dans le cou, de baisers délicats, de baisers pressés et sans bruit.
Il la serra contre lui. Elle bégayait de sa voix de petite fille:
—Oh! Mon chéri! Mon chéri!
Puis, soudain, comme il allait se lever, elle le retint d'une pesée de bras, et elle éclata en sanglots.
—Oh! Mon chéri! Mon chéri! Mon chéri!
Elle l'embrassait plus fort, plus fiévreusement qu'avant sur la chair même que mouillaient ses larmes.
—Oh! Mon chéri! Mon chéri!
Il s'imagina d'abord qu'elle était grise, qu'elle pleurait pour avoir trop bu, et il se dégageait:
—Eh bien?... Eh bien?... On a du chagrin?... On a de la peine?...
Mais elle s'enlaçait davantage à lui, l'embrassait davantage, en sanglotant, sans rien dire.
—Voyons! fit Mareuil agacé ... Voyons, qu'est-ce que tu as?... Est-ce de ma faute?
—Oh! non, mon chéri! gémit Rabastens ... Non ce n'est pas ta faute à toi!... Pour sûr que ce n'est pas ta faute!...
—La faute de qui donc?
Ninette répliqua, en s'essuyant les yeux d'une main:
—Oh! si je te le dis, tu te ficheras de moi!...
—Pas du tout!
Elle secouait la tête:
—Non, non, tu te ficheras de moi! On se fiche toujours de moi quand je la raconte, mon histoire!
Mareuil, intrigué, déclara:
—Puisque je te jure!...
—Oui, oui, on dit ça ... Tu veux le savoir, ce que j'ai?... Eh bien! j'ai que tu ressembles à un homme que j'ai aimé, que j'ai aimé, aimé ... Oh! oh!...
Elle s'arrêta, étouffée de nouveau par les sanglots, et s'apaisant:
—Tu lui ressembles!... Tu lui ressembles, tiens, que quand tu es arrivé chez Gendrey, quand je t'ai vu, là, qui me saluais, j'ai pensé que je devenais folle, que c'était lui, lui-même qui me saluait, tu comprends?... Et que, ensuite, j'en ai été triste tout le dîner, toute la soirée, tant ça me rappelait de choses de te voir ...
Mareuil interrogea:
—Il y a longtemps que vous vous êtes séparés?
Rabastens réfléchit:
—Il y a ... il y a trois ans!
Puis avec colère:
—Séparés!... Séparés!... Dis qu'il m'a trompée, qu'il m'a fait toutes les infamies!... Il était maréchal des logis aux cuirassiers, à Lyon!... Il s'appelait de Bormes, Jean de Bormes, tu connais peut-être?
—Non, je ne connais pas!
—Oui, j'en ai supporté pendant un an!... J'en ai enduré!... Et, un beau jour, j'en ai eu trop ... Ça me tuait ... J'ai emballé pour Paris et je me suis jetée dans la fête ...
Elle avait pris, sur la cheminée, une petite boîte à poudre en argent, et se tamponnait légèrement le visage. Mareuil l'attira à lui, et d'un ton de sympathie:
—Ainsi, depuis ... depuis, tu n'as aimé personne?...
Elle répliqua d'un air farouche:
—Personne!... Ah! ce n'est pas manque d'avoir essayé ... J'en ai essayé de toutes les couleurs, des blonds, des bruns, des châtains ... Et j'espérais que ça recommencerait comme avec Jean ...
—Eh bien?
—Eh bien!... Ça durait deux jours, trois jours, et après, ils me dégoûtaient ... Non, cela ne reviendra pas, ce temps-là ... Je ne suis plus bonne qu'à faire la noce ... Ils me dégoûtent, tous, tous!...
Elle énumérait des faits, des mésaventures—des gens qu'elle avait cru aimer et qui, le lendemain, lui répugnaient, une multitude de déceptions, de désillusions décourageantes; et Mareuil l'écoutait avidement, avec cet intime acquiescement aux confidences, ce sentiment de secrète confraternité qu'ont entre eux les malades, quand ils causent de leur cas. Elle s'interrompait parfois pour l'embrasser ou bien pour s'excuser: