—Je t'ennuie, mon chéri?... C'est idiot, ces histoires, hein?...
—Du tout! Du tout! disait Mareuil ... Très intéressant, au contraire!...
Il lui semblait que c'était sa maladie, sa douleur, sa tristesse qui se lamentaient par la bouche de Rabastens, cette jolie bouche en arc, au relevis un peu amer, un peu sensuel, et il questionna:
—Cependant, moi?... moi?...
Elle s'écria:
—Oh! toi ... toi! c'est différent ... c'est presque lui ... Et puis, est-ce qu'on peut dire? Peut-être qu'il me dégoûterait aussi, lui!... Tiens, ne parlons plus de cela ... Je sens que je me remettrais à pleurer ...
Elle s'était levée et, tirant Mareuil par la main, elle avait, de la tête, un gracieux mouvement d'invite. Mais il demeurait assis, il examinait d'un œil curieux de praticien cette belle fille naïve dont il savait si bien le mal, cette belle fille condamnée—comme lui, comme tant d'autres—à ne plus aimer, à user toujours de son corps sans plaisir d'âme, sans transport.
—Pourquoi est-ce que tu me regardes, mon chéri? s'écria-t-elle.
Alors, il se leva à son tour, et, l'étreignant dans ses bras, il lui donna un long baiser attendri, un long baiser de pitié sincère.
—Tu es gentil!... Tu es gentil! murmurait Ninette, vaguement surprise.
Et il répondait en l'embrassant encore, doucement, comme un enfant que l'on console:
—Pauvre petite!... Pauvre petite Rabastens!
Dans les arbres du boulevard, les moineaux piaillaient gaiement à la venue du jour, quand Ninette s'endormit, la tête appuyée sur l'épaule de Mareuil.
Par instants, elle avait des soupirs plaintifs, elle bégayait:
—Jean!... Mon Jeannot!...
Gilbert ne la détrompait pas. Il répliquait à mi-voix, avec un sourire:
—Oui, oui, dors!... Je suis là! Je suis là!
Puis, il restait immobile, longtemps dans la même position, pour ne pas troubler Ninette, pour la laisser au bonheur de ses songes; et cela l'amusait, lui, la victime de Jack, de jouer ce rôle généreux, de veiller ainsi, après les caresses, la victime de Jean de Bormes, sans amour, par charité pure.
XII
Mme Honoré, la concierge de la rue Fortuny, une petite vieille active, quoique un peu romanesque, était armée des instructions les plus sévères; et chaque fois que Mareuil se montrait dans la loge, elle les lui récitait en témoignage de zèle:
—Quand la dame blonde est en haut, je ne laisse pas monter la dame brune!... Quand la dame brune est en haut, je ne laisse pas monter la dame blonde!... Oh! Monsieur peut être tranquille!
Mareuil, en effet, avait dû consentir à recevoir chez lui Rabastens, pour éviter, avec l'ami en chef, des conflits d'attributions, toujours imminents, au petit hôtel du boulevard Malesherbes.
C'était à la suite d'une survenue tout imprévue de ce monsieur, que les rendez-vous dans l'entresol avaient été inaugurés.
Mareuil, ce jour-là, voulait rompre, dire ses adieux à Ninette. Mais elle avait tant pleuré, tant supplié qu'il s'était décidé à lui accorder ses entrées rue Fortuny, à la faire alterner avec Mme Lozières. Et cette combinaison qui, jadis, lui eût paru un odieux compromis, un vrai crime de lèse-liaison, lui paraissait, au contraire, à présent la moins cruelle, la plus charitable. D'ailleurs, il ne s'était pas donné, pour l'adopter, la peine de beaucoup réfléchir. Il y était venu spontanément, comme au meilleur moyen de ne pas affliger deux personnes envers qui il avait de la gratitude, des sentiments d'affection presque égaux sinon pareils; et le fait de les trahir l'une et l'autre, de les accueillir, l'une après l'autre, dans le même lit, ne le choquait pas, ne lui suggérait aucun scrupule, puisque, à son avis, ces rendez-vous se réduisaient à des actes vulgaires et sans importance, en dehors de la passion, en dehors de l'amour.
Il n'avait pas, au surplus, modifié son existence de labeur, diminué le temps réservé à son travail.
Il consacrait à ses visites, rue Fortuny, trois après-midi par semaine, quatre au maximum, et il s'arrangeait, en conscience, de manière à les répartir équitablement.
Cependant, il avait quelque préférence pour Rabastens, qui, sachant sa liaison, et se résignant au partage, le dispensait de s'ingénier, de mentir. Et puis il la préférait d'une façon particulière, avec une sorte d'apitoiement, à cause de ce qu'elle avait souffert. Elle était comme sa malade, celle qu'un rien blesse, celle qu'il faut distraire et ménager. Tout ce qu'elle demandait, il y accédait, sauf lorsqu'il craignait que cela pût produire du scandale, revenir aux oreilles de Mme Lozières.
Ainsi, il avait, à plusieurs reprises, accepté de dîner en compagnie de Ninette, chez Brévannes, chez Gendrey. C'étaient des dîners clandestins, sans nul invité que Charleval: et ensuite, on ne sortait pas, on restait au salon à fumer, tandis que les femmes bavardaient, réunies ensemble ou bien assises sur les genoux de leurs maîtres respectifs. Le Grand-Cob, de loin, apostrophait Mareuil, que Rabastens embrassait.
—Allons, là-bas, le petit couple, un peu de patience!... On va rentrer ... Vous avez toute la nuit!... Vous avez demain!
Et d'autres fois, il se postait devant eux, le regard bénisseur, encourageant:
—Hé Mareuil!... Qu'est-ce qui vous a donné ça?... A qui devez-vous ça?... Dites, à qui le devez-vous?
Gilbert grommelait, en souriant, quelques paroles de reconnaissance; et au fond, il se sentait assez satisfait de l'organisation nouvelle de sa vie, de la variété apportée dans ses plaisirs par la rencontre de Rabastens.
Les rendez-vous même avec Mme Lozières lui devenaient moins pénibles. Depuis qu'il n'était plus à la recherche de la passion supérieure, depuis qu'il s'accommodait de cette médiocrité d'amours qui suffit à presque tous, il en voulait moins à la jeune femme, il en attendait moins, il trouvait qu'elle remplissait parfaitement son petit rôle d'être prévenante, affectueuse et jolie. Il lui épargnait donc les brusqueries d'autrefois, ces dures répliques que soufflent le mécontentement, la déception; et, n'étant plus rebutée, elle s'attachait davantage, elle oubliait certains jours sombres où elle avait eu des doutes, l'angoissante impression qu'elle le lassait à la longue.
Quant à Rabastens, excepté dans les instants de crise sentimentale, elle avait du débit, selon les termes d'Angèle,—une permanente bonne humeur d'enfant gai, un gazouillis d'oiseau heureux, une grande grâce à dire des choses futiles ou romanesques, au courant de la pensée. Mareuil n'était pas bien convaincu qu'elle l'aimât véritablement, pas bien certain de remplacer tout à fait en son cœur l'enivrant Jean de Bormes. Mais elle se donnait libéralement, fougueusement, n'ayant ni les réticences, ni les maussaderies des filles qui connaissent le prix de leur corps et semblent toujours regretter le cadeau qu'elles vous font d'elles-mêmes. Elle manifestait à l'égard de Mme Lozières une jalousie modeste, juste un peu au-dessus de l'indifférence impolie. Elle était aussi d'une admirable plastique—naturellement harmonieuse dans tous ses gestes, toutes ses attitudes. Et il se contentait de ces qualités physiques, de ces apparences de tendresse, en bloc, sans approfondir.
Au commencement de juillet, le tour de Ninette revint plus souvent. Elle bénéficiait des deux jours par semaine que lui laissait, à son insu, Mme Lozières, réinstallée tout récemment à Saint-Germain.
Elle en profitait pour causer avec Mareuil de la villégiature qu'ils projetaient d'accomplir bientôt à Blois, chez Charleval, durant une saison qui occuperait, à Vichy, l'ami en chef, atteint de diabète.
Le chanceux vaudevilliste avait employé une partie des droits de sa pièce à louer au bord de la Loire, à l'extrémité d'un faubourg déjà campagnard, une espèce de grande maison à jardin, intitulée par lui la Grenadinette—et où il hébergeait les Gendrey, les Brévannes, Labernerie—la bande au complet, sauf le ménage Mareuil, qui promettait son arrivée pour les premiers jours d'août.
Chaque matin, Rabastens recevait d'Angèle ou d'Henriette des lettres détaillées, d'alliciantes descriptions de paysages, des conseils sur les robes à emporter; et elle lisait à Mareuil toute cette correspondance enthousiaste.
—Ce qu'on s'amusera, mon chéri!... On canotera!... On visitera les châteaux!... On se balladera en forêt!
Puis elle dansait debout, au milieu du lit, des danses victorieuses, ou bien elle saisissait, des deux mains, la tête de Gilbert et la frottait de baisers fous.
Finalement, le jour du départ fut fixé au 3 août,—et, lors du rendez-vous suivant, Mareuil annonça à Mme Lozières son intention de s'absenter de Paris pendant une quinzaine.
Elle questionna d'un ton soucieux:
—Le 3?... C'est mercredi?... Vous ne pourriez pas remettre cela au 6 ou au 7, par exemple?...
Mareuil répondit:
—Je pourrais?... Je pourrais?... Evidemment que je pourrais! Seulement, on compte sur moi!... J'ai écrit ... Pourquoi remettre?... Plus tôt je partirai, plus tôt je serai de retour ... Et après, je rentre à Paris, je ne bouge plus! Voyons, ma petite amie, quinze jours, ce n'est pas très long!...
Mme Lozières répliqua:
—Bien! bien!... Comme vous voudrez. Mais si vous aviez pu, cela me permettait de vous revoir avant votre départ ... Tandis qu'autrement, nous sommes aujourd'hui ... le 28, n'est-ce pas?
—Le 28!...
—Autrement, il y a peu de probabilités pour que j'aie l'occasion de revenir ici, à un si petit intervalle ... Comprenez-vous?
—Oui, je comprends! fit Mareuil en affectant une mine contrariée. Je comprends que c'est très ennuyeux!...
Mme Lozières, l'air rêveur, rajustait sa voilette, et tout à coup elle s'écria:
—Oh! j'ai une idée!... Une merveilleuse idée!
—Quoi donc? dit Mareuil, qui dissimulait son anxiété, car il avait rendez-vous le samedi avec Rabastens.
—Tenez, ma tante Brégy doit venir une huitaine chez nous, à Saint-Germain, avant d'aller à Aix soigner ses rhumatismes ... Elle débarque à Paris lundi, dans l'après-midi ... Eh bien! je raconterai que je vais la prendre à la gare ... que je vais au-devant d'elle ... Cela vous convient-il, dites? Lundi deux heures? Peut-être même que je déjeunerai ... Je vous télégraphierai ça le matin!
—Parfaitement! fit Mareuil rassuré. Très bonne idée!...
Il l'embrassait par dessus la voilette:
—A lundi!... A lundi les adieux de Blois!
Elle souriait, toute ragaillardie par son invention, et sur le carré elle chuchota:
—Au revoir! Lundi, à onze heures, vous aurez un télégramme!
Le surlendemain, vers deux heures moins le quart, Mareuil montait, sans hâte, l'escalier de la rue Fortuny.
Comme il arrivait devant sa porte, il lui sembla entendre un bruit de pas, à l'intérieur.
«Tiens, songeait-il, Ninette est en avance!... Oui, oui, temps d'orage, je connais ça!...»
Il glissa la clef dans la serrure, et eut un sursaut de stupeur en apercevant, par la porte entr'ouverte du cabinet de toilette, Mme Lozières, debout, le front contre la fenêtre.
Elle avait fait volte-face et l'embrassait:
—Vous voilà!... Vous avez vu la mère Honoré?
Mareuil, au hasard, choisit la franchise:
—Non! non! Je ne l'ai pas vue!...
Elle insista:
—Mais, vous l'avez rencontrée, en route?...
—Non, je ne l'ai pas rencontrée ...
Elle interrogea en riant:
—Et cela ne vous étonne pas plus que ça, de me trouver ici?
Mareuil répondit, le cœur serré d'inquiétude:
—Si!... Si! Cela m'étonne! J'étais venu ... J'étais venu pour un portefeuille que j'ai oublié l'autre fois ... jeudi ...
Elle déclara:
—Eh bien! moi, voici! Ma tante ne vient plus ... Ou, plutôt, elle ne vient que dans dix jours ... Elle m'a télégraphié cette vilaine nouvelle ce matin ...
—Ah! ah!... très bien!
—Attendez! Le rendez-vous de lundi tombait donc dans l'eau ... et il s'agissait de découvrir un autre truc ... Alors, j'ai affirmé que j'étais forcée d'aller à Paris, aujourd'hui, pour des fruits, des commandes, à propos d'un dîner,—des gens que nous avons à dîner demain, dimanche ... J'ai sauté dans le train d'une heure ... Je me suis fait conduire ici en voiture, et j'ai renvoyé la mère Honoré dans la même voiture, chez vous, avenue de Villiers, avec ordre de vous prévenir ... Je pensais que, par cette chaleur et de si bonne heure, vous ne seriez pas sorti ... Avouez que ce n'est pas trop nigaud?
Mareuil répliqua:
—C'est loin d'être nigaud!... Pourtant, sans cet accident, sans l'accident de cet oubli, vous risquiez de me rater ... Enfin, il n'y a pas de mal!...
Et il songeait avec effroi:
«Il va se passer tout à l'heure une petite scène!...»
Mme Lozières ajouta en ôtant son chapeau:
—Vous n'avez pas à travailler, je suppose?... Et puis, auriez-vous à travailler, que ce soit aujourd'hui ou lundi, cela revient au même, n'est-ce pas?
—Absolument au même! fit Mareuil.
Une voiture roulant, à grand fracas, dans le silence d'été de la rue solitaire, stoppa, raide, devant la porte.
—Regardez donc! dit Mme Lozières qui piquait sur son chapeau sa voilette ... Regardez donc ... C'est sans doute la mère Honoré!
Mareuil souleva un peu le rideau et reconnut Rabastens, en robe de batiste blanche à ceinture noire, le bras haussé vers le cocher qu'elle payait.
Il murmura, la voix molle:
—Non, non, ce n'est pas elle ... C'est une dame ... Ce n'est pas elle!...
Puis, attirant Lucie sur le divan où il s'était assis, il lui prit les mains, dans un mouvement inconscient de sauvegarde, de prudence aux abois.
—Vous me restez jusqu'à quelle heure? demandait Mareuil câlinement.
Il y eut dans l'air cet imperceptible bruissement qui précède la sonnerie des sonnettes, et aussitôt le timbre électrique de l'entrée éclata, fit explosion.
Lucie s'écria:
—C'est la mère Honoré!... Je l'aurais parié!...
—Oui, oui, dit Mareuil ... J'ai mal vu, ou elle s'en sera retournée à pied ...
—Allez lui ouvrir, mon ami!
Il protesta:
—Oh! non! C'est inutile!... Elle s'en ira bien toute seule.
Un second coup de sonnette retentit, plus impatient, plus prolongé.
—Elle nous embête, cette mère Honoré! prononça Mareuil.
Lucie défendait la concierge:
—Mais la pauvre femme ne sait pas ... Elle vient me rendre la réponse!...
—Eh bien! répliquait Mareuil sans lui lâcher les mains, vous l'avez, la réponse!... Non, j'ai horreur de ces manières!... Quand on ne vous ouvre pas, on s'en va, c'est indiqué!
La sonnette s'était interrompue, ne resonnait pas.
—Là! Vous voyez! fit Mareuil avec un soupir de soulagement. Vous voyez ce que je vous disais!... Il ne faut pas habituer les gens à carillonner, à s'introduire chez vous pour un oui, pour un non!... C'est insupportable!...
Il déboutonnait un à un les boutons des gants de Lucie, lui posait sur les poignets des petits baisers conciliants, s'imaginant Rabastens partie, dans la rue, au bout de la rue, peut-être.
Mais soudain, la sonnerie recommença, impérative, cette fois, désordonnée, en à-coups exaspérés, qu'on devinait poussés par une main énervée, implacable, par une personne à figure furieuse et provocatrice, une personne sûre de son droit.
Lucie s'exclama:
—Le fait est que cela ...
Puis, comme traversée par une révélation, elle se dégagea brutalement de l'étreinte, se leva, le sourcil froncé, le visage convulsé de colère.
Mareuil put la rattraper.
—Où allez-vous?...
Elle riposta, avec un calme factice:
—Je vais ouvrir ... puisque vous, vous ne voulez pas!
Il éprouvait comme un vide dans la tête, une invincible faiblesse:
—Je ne veux pas?... Je ne veux pas?...
Lucie marchait vers l'antichambre. Il la précéda d'un élan, et lui barrant la porte contre laquelle il s'adossait:
—Je vous en prie ... N'y allez pas ...
Elle proféra, se contenant à peine:
—Si! Je veux y aller, je le veux!...
Elle essayait de tourner le bouton de la porte. Il la relança vivement en arrière, pendant que la sonnette sonnait toujours.
—Je vous dis que vous n'irez pas!...
Mme Lozières bégaya, affolée, les yeux distendus d'angoisse:
—C'est donc ... c'est donc?...
Mareuil acheva simplement:
—Eh bien! oui, c'est une femme!...
—Oh! oh!... Vous me trompiez?
Elle s'était jetée sur le divan, à demi-étendue, la tête cachée au creux du bras et sanglotait:
—Vous me trompiez!... Vous me trompiez!
Mareuil s'approcha d'elle, tenta de la relever avec des gestes délicats et légers, comme on a pour relever une blessée. Lucie le repoussa d'un ton méprisant:
—Laissez-moi!... Oh! laissez-moi!...
Et la sonnerie continuait de vibrer, assourdissante, scandant de ses fusées injurieuses les sanglots de Mme Lozières qui baissaient à mesure, se faisaient plus lents, plus étouffés.
«Elle est enragée, cette Rabastens! songeait Mareuil. On n'a pas idée de sonner aussi fort!»
C'était vers cette sonnerie que se tendaient toutes les forces de sa pensée, vers cette sonnerie fascinante et diabolique qui tintait à ses oreilles comme un aigre tocsin; et il pressentait que tant qu'elle s'obstinerait, tant qu'elle frémirait, le choc éludé serait à redouter, réalisable encore.
Enfin elle cessa. Une minute, deux minutes, trois minutes s'écoulèrent. Rabastens, vraisemblablement, renonçait, quittait la place.
Mme Lozières s'était redressée, et en s'essuyant les yeux, de son mouchoir tassé en tampon, elle parlait d'une voix sourde, d'une voix qui ne s'adressait pas à Mareuil:
—Vous me trompiez, vous!... Vous!... C'est incroyable! Oui, je me doutais, je vous soupçonnais quelquefois ... Je n'étais pas tranquille!... Cependant je n'aurais jamais cru!... Et ici, dans cet appartement, dans cette chambre, dans ce lit!... C'est trop affreux!
Elle avait des mouvements de mains désespérés, des revers de mains comme pour effacer ce qu'elle venait d'apprendre, ce qui était l'acte ineffaçable désormais.
Elle poursuivit de la même voix meurtrie:
—Encore, m'avoir trompée avec cette femme ce serait peu!... Mais vous m'avez doublement trompée! Vous m'avez trompée sur vous-même, sur vos sentiments, sur votre caractère!... C'est cela qui est indigne! C'est cela qui est impardonnable!
Mareuil se promenait, en silence, à travers le cabinet de toilette.
«Très bien, tout ce qu'elle me dit là!... Voilà ce que j'aurais dû dire à Jack.»
Et il se reportait à plusieurs mois auparavant, à ce jour d'avril où, dans cette pièce, s'était déroulé le drame inverse, avec l'autre, avec Mme Hardouin.
Mme Lozières reprit d'un ton plus direct, à courtes phrases, hachées et suppliantes:
—Ecoutez ... Pourquoi avez-vous joué ainsi à la passion, à l'amour?... Pourquoi m'avez-vous menti depuis le premier jour?... Vous pensez bien que tout est fini entre nous ... que je ne serai plus à vous jamais ... que je n'implore pas un raccommodement!... Pourtant, je tiens à savoir pourquoi vous avez menti?... Non, je ne peux pas croire que vous l'ayez fait exprès!... On n'est pas comédien à ce point!... Il y a autre chose!... Je ne sais pas quoi!... Mais il y a autre chose.
Mareuil se taisait, ahuri, hésitant à se démasquer, à confesser la réalité.
—Voyons, parlez! Répondez donc! s'écria Mme Lozières.
Elle fondait de nouveau en sanglots. Il s'agenouilla devant elle, et lui serrant la main:
—Ne pleurez pas, ma petite amie!... Ne pleurez pas, je vous expliquerai!...
Il lui tapotait la main tendrement, sans rien ajouter, tout saisi de pitié.
«Non, pas moyen de lui expliquer!... Cela l'humilierait trop!... Il faut lui laisser l'illusion, m'en tirer avec des mots vagues!...»
Et, tout haut, d'un air affable et consolateur:
—Allons, calmez-vous!... Calmez-vous!... Cela n'est pas si terrible ... Ç'a été une bêtise, un entraînement ... Elle m'est bien égale cette personne, je vous assure!...
Lucie murmura:
—Je vous en conjure ... Dites-moi la vérité!... Dites-la-moi une fois au moins, puisque c'est fini ... puisque je ne reviendrai plus!...
Il eut la tentation de tout avouer: comment d'abord il espérait de bonne foi l'aimer, puis sa faillite sentimentale, et ces poignants épisodes qui avaient progressivement marqué la ruine de son cœur brûlé, gaspillé en deux ans. Mais par un suprême effort de compassion, il résista et, d'une voix presque sincère, il réitéra:
—Non, je ne mens pas ... C'est une simple sottise, je vous le répète, un caprice stupide. Je ne vous ai menti ni autrefois, ni aujourd'hui ...
Il se rapprochait pour l'embrasser. Elle l'écarta doucement et, se levant:
—Soit!... Je n'insiste pas ... Je vois que je n'obtiendrai rien de vous!... Ayez donc la bonté de me passer mon chapeau ...
—Alors, vous partez?
Mme Lozières riposta avec fermeté:
—Oui, je pars!...
Et devant la glace qui surmontait la toilette, elle se mit à refaire avec un lissoir ses ondulations, à recoiffer sa blonde chevelure de petit fifre dédaigné, honteusement trahi. Mareuil, derrière elle, le visage humble, confus, guettait ses ordres, n'osant pas un geste, pas une remarque, cherchant dans la glace son regard qui se dérobait.
Elle détourna un peu la tête de son côté:
—Donnez!
Il lui tendit docilement le frêle chapeau qu'elle réclamait, et interrogea:
—Vous partez? Vous partez pour de bon? Est-ce vrai, ce que vous m'avez dit, que vous ne reviendriez plus?
Elle répliqua d'un ton résolu:
—Oui, c'est vrai!... En admettant même que je vous croie, la vie serait intolérable entre nous ... Il y a quelque chose de cassé ... Non, je ne vous croirais plus ... Dites-moi adieu, mon ami, c'est plus sage!
Il l'enlaçait, la pressait, lui couvrant de baisers les yeux, la bouche, et de son mieux il murmurait:
—Vous reviendrez, ma petite amie. Il est impossible que vous ne reveniez pas!
Elle s'entêtait:
—Non, non! C'est fini!
Et avec un sourire navré:
—Hein! Nous ne songions pas qu'ils seraient si tristes, les adieux de Blois!
—Mais ce ne sont pas des adieux! Je vous garantis que vous reviendrez!
Mme Lozières s'était assise sur une chaise près de la porte, et, d'une main un peu tremblante, elle étanchait les larmes qui débordaient de ses paupières. Puis, soudain, comme terrifiée, à la vision lucide de l'avenir, elle s'exclama:
—Qu'est-ce que je vais faire, maintenant?... Qu'est-ce que je vais devenir, maintenant que j'ai pris l'habitude d'aimer?... Qu'est-ce que je vais devenir sans vous?...
Mareuil demeurait silencieux, paralysé, incapable de se justifier, de s'innocenter, à moins de livrer son secret insultant, de proclamer son épuisement, à moins de dévoiler à Lucie qu'elle n'avait pas eu de lui une journée, une minute de réel amour.
Enfin, pour dévier, il proposa:
—Si vous le désirez ... je vous écrirai ... je vous écrirai chaque semaine ... plusieurs fois par semaine ... Voulez-vous?
Elle se releva:
—Non, je vous remercie ... Pas en ce moment!... Plus tard!... Je vous écrirai, moi ... Et vous me répondrez, n'est-ce pas?
—Certainement ... Tout ce que vous voudrez!
Il l'étreignait en balbutiant, malgré lui et d'un ton ému, des paroles de congé, des paroles d'expulsion douce—comme par crainte que Lucie ne cédât à ses instances, qu'elle ne remît en question cette rupture inéluctable, cette rupture en retard d'un an.
—Adieu, ma petite amie,—puisque vous l'exigez!... Je vous regretterai bien ... Mais peut-être que vous avez raison!... Peut-être que je n'étais pas digne de vous!...
Sur le palier, Mme Lozières se retourna encore, puis d'une voix un peu rauque:
—Adieu!... Adieu!...
Il courut à elle, lui donna un dernier baiser; et comme il rentrait, il la vit, par l'entrebâillement de la porte, qui s'arrêtait au milieu de l'étage, la main cramponnée à la rampe, le mouchoir collé aux yeux, la tête renversée pour pleurer.
Lorsqu'il descendit et qu'il parut sur le seuil de la loge, Mme Honoré s'élança vers lui, en dressant des bras effarés:
—Quelle histoire, Monsieur, quelle histoire! Monsieur m'excuse! Je n'ai pas pu m'opposer ... C'est arrivé tandis que j'étais chez Monsieur, avenue de Villiers!
Mareuil repartit froidement:
—Cette dame, l'autre dame ne vous a rien dit pour moi?
Mme Honoré s'exclama:
—Rien dit?... Non, Monsieur ... Une dame bien élevée, ça se voit!... Seulement, elle avait l'air colère, colère!... J'ai eu tout le mal du monde à l'empêcher de remonter!... Elle voulait remonter, sonner, sonner, sonner, pendant une heure! Et moi qui jurais que Monsieur n'était pas là!... Quelle histoire!
Mareuil dissimula un sourire, et toujours froidement:
—Ainsi, elle n'a rien dit de particulier, elle ne vous a chargée d'aucune commission?
—Mais si, Monsieur! A la fin, elle m'a demandé de quoi écrire, un crayon, et elle a écrit une lettre à Monsieur, ici, dans la loge ...
Mme Honoré fouilla au fond d'un tiroir et en retira, de dessous une pile de mouchoirs, la lettre cachottièrement enfouie:
—Tenez, monsieur, la voici!
Mareuil prit le papier:
—Merci!... Je vais probablement aller à la campagne durant une ou deux semaines ... Vous aurez soin de tout, n'est-ce pas?...
Il franchit la porte cochère, et, sitôt dehors, il ouvrit l'enveloppe. Rabastens écrivait:
«Mon chéri,
C'est craqué et rompu. Quand c'est mon jour, je n'aime pas qu'on en reçoive d'autres. Je t'ai entendu te disputer avec ta bonne amie. Pardonne-moi d'avoir tant sonné. Mais c'était mon jour! Je télégraphie à la Grenadinette pour dire que mon patron m'emmène avec lui à Vichy. Tu diras la même chose, si tu veux. Au revoir, mon petit Gillot. Après tout, tu n'as pas à te chagriner, pas plus que moi je ne me chagrine. Je peux te le confier aujourd'hui. Voilà bien quinze jours que ça ne me faisait plus rien au cœur de venir,—que je ne venais plus que pour la régalade du corps. Au revoir, mon chéri, et on se saluera gentiment quand on se reverra!!!
Tout mon restant de baisers.
Ninette.»
Mareuil déchira le billet en haussant les épaules; puis, d'un pas pesant, il s'achemina vers l'avenue de Villiers.
Il ressentait une grande fatigue, un accablement physique et moral, l'esprit brouillé, exténué par les cahots de cette surprise, de ces adieux,—cette accumulation d'événements dramatiques qui l'avaient, d'un coup, ramené au temps de Jack, aux plus cruelles émotions de son existence; et pardessus le souci de se savoir seul, sans maîtresse, obligé à des essais nouveaux, traînait en lui comme l'ombre d'un remords—le souvenir de Lucie pleurant entre ses bras, l'image de Mme Lozières, sur l'escalier, appuyée à la rampe, dans sa pose douloureuse de femme abandonnée.
XIII
Depuis une semaine, chaque jour, Mareuil retardait son départ pour la Grenadinette.
Un semblant d'espoir le retenait à Paris—l'espoir que Mme Lozières regretterait la rupture, lui écrirait, lui fournirait le prétexte de renouer.
Car, dès le lendemain de la scène d'adieux, il avait compris tout ce qu'il perdait en perdant Lucie. Il se trouvait présentement devant un problème autrement plus grave que de recouvrer ses forces sentimentales, que de rencontrer la femme qui referait de lui l'amant ardent et bien doué qu'il se souvenait d'avoir été. C'était le nécessaire même qui lui manquait, l'indispensable; et quand il pensait que, pour regagner cela, il lui faudrait payer des demoiselles qui l'accueilleraient, sans égards, comme le premier client venu,—ou, ce qui l'effrayait davantage, renouveler auprès d'une Mme Lozières, d'une Mme Béatry, d'une Rabastens, les escarmouches d'approche, la petite guerre avilissante des supplications, des flatteries, des rendez-vous,—quand il entrevoyait tous les déboires à subir, tout le travail à parfaire pour atteindre ce but misérable, il éprouvait une sensation d'écœurement, un peu du lourd découragement qui fait se coucher les bêtes au bas d'une côte trop rude.
Il s'avouait qu'il avait eu tort de laisser, par délicatesse, s'en aller Mme Lozières, qu'il aurait dû garder cet en-cas de désirs, si péniblement conquis, le conserver à tout prix, voire par un supplément de protestations, de mensonges, par une reprise de manœuvres moins difficiles, au demeurant, sur ce terrain connu, avec cette personne subjuguée déjà et qui l'aimait.
Parfois aussi, il commençait une lettre repentante, où il implorait son pardon, alléguait le passé, l'indulgence réservée toujours à une première faute. Mais, aux premières lignes, des scrupules l'arrêtaient.
«Non ... C'est impossible!... Ce serait trop canaille!...»—et il déchirait le billet.
Alors, par un irrésistible et récent entraînement, il se mettait à songer à sa maladie, à en reviser les progrès, les périodes, jusqu'aux symptômes les plus lointains.
«Cela m'a pris, voyons ... après Ville-d'Avray?... Non! cela m'a pris pendant ce flirt qui n'en finissait plus ... Non, avant!...»
De recul en recul, il remontait au jour où il avait poursuivi Mme Hardouin, l'imaginaire Mme Hardouin, dans le fiacre jaune, à travers les rues, comme une voleuse. Ensuite, était venue la visite à Brévannes, cette étrange défaillance de révéler le nom de Jack, de donner pleine liberté pour la confondre. Oui, de là datait son mal. Ce jour-là ç'avait été, en cette course essoufflée et folle, son dernier effort d'amour. Depuis lors, aussitôt, l'infirmité, l'impuissance s'accusant graduellement,—chacune de ses paroles, de ses démarches, ajoutant aux preuves précédentes des preuves plus significatives de sa déchéance. Et maintenant, dans le calme de la solitude, il arrivait au sentiment très net que c'était vraiment une sorte de voleuse, cette Mme Hardouin qu'il pourchassait jadis à travers les rues—une sorte de voleuse spéciale qui, en deux ans, l'avait tari, vidé, ruiné de cœur, comme d'autres femmes, en deux ans, vous ruinent d'argent et d'or, sans pitié.
Il aurait souhaité pouvoir le lui dire, lui crier son fait, lui reprocher ces abus de tendresse, bien pires que la trahison même. Il combinait à cette intention, pour l'hiver suivant, des rencontres dans le monde ou ailleurs, des colloques laconiques et cinglants, quelques mots de condamnation brefs, irréfutables. Puis, au bout d'un instant, la puérilité de la revanche lui apparaissait.
«A quoi cela me servirait-il?... Laissons-la donc dans sa boue!...»
Et il repensait à Mme Lozières, aux moyens de la revoir, à cette lettre qu'elle n'envoyait pas.
Un matin, vers onze heures et demie, tandis qu'il dessinait, dans son atelier, Joseph lui annonça Labernerie.
Le critique entra en s'épongeant le front.
—Quelle chaleur! Quelle chaleur?... On cuisait dans le wagon!... Comment vous abrutissez-vous à rôtir dans Paris par cette température?
Mareuil répondit:
—Mais j'allais partir d'un jour à l'autre, vous savez bien ...
—A l'autre! A l'autre! fit Labernerie ... Je connais ça!... Enfin, heureusement que je viens vous chercher ... Nous repartons ensemble, ce soir, à neuf heures, gare d'Orléans ... Oui, oui, ce soir! J'ai des ordres ... Je dois vous rapporter?
—Depuis quand êtes-vous donc ici?
—Depuis une demi-heure!... Vous vous doutez pourquoi je viens ... A Blois, pas de dames!... Et ils sont à se becquoter, du matin à la nuit, devant moi ... Alors, je m'offre, toutes les semaines, une après-midi dans vos murs ... C'est la santé!
Mareuil interrogea:
—Vous ne plaisantez pas?... Vous venez réellement me chercher?
—Puisque je vous le dis!...
—Eh bien!...
Il calculait, se demandait s'il ne serait pas plus habile d'attendre, d'attendre encore un jour ou deux, d'accorder encore un délai à Mme Lozières.
«Non!... Cela devient ridicule!... Elle ne m'écrira plus!... Elle m'aurait déjà écrit!...»—et à haute voix:
—Eh bien! entendu! Nous partons ce soir ... Vous déjeunez, hein?... Ma mère est à Monneville ... Nous serons seuls ...
Labernerie répliqua:
—Non, non, je vous invite!... J'ai quelques courses pressées à faire auparavant ... Si ça vous va, aux Ambassadeurs, entre midi et demi et une heure moins le quart!...
—Bon! Ça me va!... Dans une heure je serai là-bas!
—Ouf! Je m'en vais! fit Labernerie en se levant lourdement. Surtout, pas de flanchage, ce soir ... Emballez! Emballez ferme!
Sitôt seul, Mareuil sonna Joseph, lui indiqua les effets à empaqueter, et, vers midi un quart, il se mit en route du côté des Champs-Elysées.
Dehors, c'était le Paris d'août, muet et morne, volets clos, portes closes, ville désertée—une chaleur amollissante s'exhalant d'un ciel tout gris, d'un ciel d'hiver où, à travers les nuées entassées, un soleil sournois et féroce traçait une petite tache d'argent blanchâtre.
Mareuil marchait lentement, le chapeau de paille légèrement sur la nuque, avec cette allure douillette et un peu débraillée qu'on se permet, en été, dans les rues vides. Mais comme il débouchait du parc Monceau, à l'issue de l'avenue de Messine, il eut au cœur une commotion étouffante, un heurt de coup de poignard. Il venait d'apercevoir une jeune femme en très simple costume du matin, blouse de foulard brun, jupe de laine bleue,—une jeune femme qui montait l'avenue, les yeux fixés vers des feuilles mortes qu'elle chassait rêveusement du bout de son ombrelle—Mme Hardouin.
Elle s'approchait, s'approchait, les yeux attachés vers les feuilles, vers le bitume, flairant, de temps en temps, une petite touffe de grosses roses jaunes qu'elle tenait dans sa main gantée de blanc, et lui, restait figé par l'émoi, l'indécision, les lèvres serrées d'un sourire nerveux, ne sachant plus s'il fallait prendre à droite, à gauche, ou traverser, ou s'enfuir, ou simplement courir à elle.
Puis une de ces vagues impulsions qui remplacent la pensée aux instants d'affolement et se règlent toujours sur nos arrière-désirs, une machinale et vague résolution le poussa de nouveau, le dirigea droit dans la direction de Mme Hardouin.
Il s'avançait, sans qu'elle le vît, et quand il fut tout près, il murmura d'une voix qu'il essayait de rendre railleuse:
—Vous allez bien?
Elle tressaillit, pâlit visiblement en le reconnaissant:
—Tiens, c'est vous?... Oui, je vous remercie, très bien ... Et vous?
—Pas mal! Pas mal!
Il y eut un silence. Ils s'examinaient tous deux, comme pour reprendre l'habitude de leurs visages, y retrouver ce par quoi ils s'étaient plu naguère, durant leur liaison.
—Vous n'avez pas changé! dit à la fin Mme Hardouin.
Mareuil, qui ressaisissait peu à peu son sang-froid, répliqua:
—Vous croyez?... Vous non plus, vous n'avez pas changé ... Vous n'avez pas cessé d'être extrêmement jolie!... Mais par quel hasard est-ce que je vous rencontre à Paris, aujourd'hui, au mois d'août, dans cette chaleur?
Mme Hardouin déclara:
—Oh! je ne suis ici que de passage!... Je suis revenue depuis deux jours de Gizé ...
—Ah! ah! fit Mareuil avec un sourire de moquerie.
—Oui, je reviens de Gizé ... Et dans trois jours, je repars pour la Bretagne, pour Dinard où nous avons loué ...
—Tout s'explique!... Tout s'explique!...
Elle se taisait; et Mareuil avait l'impression que la conversation était terminée, qu'il ne leur restait plus qu'à se serrer la main, à se dire adieu correctement, à moins de verser dans des discussions inutiles, des récriminations sans portée et hors de propos, dans cette avenue, cet endroit public. Pourtant, il questionna:
—Puis-je vous demander de quel côté vous alliez?...
Elle répondit, évidemment gênée:
—Oui ... Pourquoi cela?
—Parce que ... Parce que, si vous alliez du même côté que moi, je vous aurais accompagnée, avec votre autorisation ...
Mme Hardouin répondit d'un ton plus brave:
—Oh! je ne pense pas que nous allions du même côté ... Vous redescendez, n'est-ce pas?... Eh bien! moi, je remonte!... Je vais déjeuner rue de Prony, chez ma cousine, Mme Renaudet ...
Mareuil riposta froidement:
—Quelle blague!
—Comment, quelle blague?... répéta Mme Hardouin d'un air de dignité froissée.
—Je vous dis quelle blague, fit Mareuil ... Je vous dis quelle blague parce qu'elle n'est pas à Paris, votre cousine ... Elle est à Trouville ... Je le sais ... Et puis, ne le saurais-je pas, que les journaux me l'auraient appris ... Tenez!... C'est là, imprimé ... Parmi les très remarquées, Mme Renaudet ... la charmante Mme Renaudet ...
Il tapait sur un numéro de la Pure Vérité, qui dépassait la poche de son veston; et du même ton de flegme impertinent:
—Non, vous n'allez pas déjeuner chez votre charmante cousine ... Vous allez déjeuner chez votre amant ... chez votre petit ami, si vous préférez ...
Mme Hardouin eut un geste d'agacement:
—C'est un peu fort!...
—Oui, oui, c'est un peu fort ... j'en conviens, fit Mareuil ... Ou plutôt, cela vous semblerait un peu fort d'un autre ... Mais de moi, d'un vieil ami, cela n'a aucune gravité ... Et je déplore que vous vous fâchiez ... Vous supposez bien, cependant, que je ne vous parle pas d'amant en mauvaise part, dans la mauvaise acception du mot!... Ça n'est pas mon genre!
Mme Hardouin l'interrompit:
—Je vous jure ...
—Oh! ne jurez pas!... Vous y allez, c'est certain. Seulement, voulez-vous que je vous dise ce qui serait très drôle? Ce serait de ne pas y aller, ce serait de venir déjeuner chez moi!
—Chez vous?
Il réitéra:
—Oui, chez moi!... Entre nous, ce serait bien mon tour ... mon tour de tromper les autres!...
Elle souriait, considérant la pointe de son soulier verni qui s'agitait sous la pression des doigts au large—toute sa perversité remuée, alléchée par cette offre inopinée, cette occasion d'une trahison facile et originale avec un amant déjà trahi.
—Sans compter, ajouta Mareuil, que j'ai complètement changé ... Je vous ai laissé dire ... Car, à l'extérieur, vous avez peut-être raison ... L'œil, la moustache, la figure n'ont peut-être pas bougé. Mais l'intérieur!... Ah! si vous pouviez voir au dedans de moi!... Je vous ressemble maintenant comme un frère! Plus de jalousie, plus de méfiance, plus de soupçons! Je vous assure, j'ai beaucoup gagné, je suis devenu un amant très agréable!... Vous ne répondez pas?... Je ne vous séduis pas plus que cela?...
Et comme elle ouvrait la bouche pour se défendre, il héla un fiacre.
—Baissez la capote!
Puis, s'adressant à Jacqueline, d'un ton d'autorité:
—Voyons!... Ayez l'amabilité de monter ... Nous irons au télégraphe, près de Shakespeare,—et vous le préviendrez, vous la préviendrez, votre cousine!...
Elle souriait encore, avec des mines de remords, de sacrifice:
—Faut-il?...
Il la tira doucement par le coude, le pied sur le marchepied du fiacre:
—Certainement qu'il faut!... Montez donc!... Il est midi et demi ... C'est l'heure où les honnêtes gens ont faim!
Elle obéit. Il s'assit auprès d'elle; et en un moment, la voiture dévala le long de l'avenue, stoppa devant le bureau télégraphique du boulevard Haussmann.
—N'oubliez pas que nous avons notre marché à faire! recommanda Mareuil ... Ne traînez pas, hé!
Elle acquiesça d'un signe de tête, et disparut derrière la porte à vitres grises du télégraphe.
—Monsieur en a pour longtemps? grogna le cocher.
—Non, non, un quart d'heure à peine ... Mais lorsque je vous aurai payé, vous trotterez jusqu'aux Ambassadeurs, au restaurant, et vous demanderez M. Labernerie ... vous entendez: M. Labernerie, un gros monsieur avec une barbe noire et un pince-nez ...
—Bien, Monsieur.
—Vous lui direz que le monsieur qui lui avait promis de venir ne peut pas ... qu'il le rejoindra ce soir à la gare ... N'en dites pas plus ... Cela suffira!
—Bien, Monsieur.
Mme Hardouin ne reparaissait pas, s'attardait dans le bureau...
Mareuil s'impatienta:
«Ce qu'elle lui en fourre des mensonges!... Ce qu'elle lui en débite des «mon mari», des «on m'appelle», des «tristes baisers!...» Peuh! Ça ne me regarde pas!... Est-ce que je le connais, moi, cet individu?...»
Et il s'efforçait de se rendre compte comment il était là, dans cette voiture à attendre Mme Hardouin pour déjeuner avec elle, au lieu de l'avoir fouaillée des paroles vengeresses savamment apprêtées, au lieu même d'avoir pris congé d'elle d'une façon banale, par un au-revoir dédaigneux et galant. Cela le surprenait d'autant plus que, sauf la première émotion, il n'avait ressenti devant Jack aucun trouble, ni de sens, ni d'esprit,—il n'avait rien eu de ces bouleversements qui autrefois le faisaient rougir comme un gamin, bégayer d'une voix tremblante des phrases maladroites et sans lien, quand il la rencontrait dans la rue. Au contraire, il s'était exprimé librement, malicieusement, comme en présence d'une jolie femme quelconque, que le hasard eût jetée à sa disposition et que, de réplique en réplique, selon l'enchaînement naturel de la causerie, il avait invitée, convaincue de le suivre.
«Oui, c'est bien ça!... C'est le comique de la situation qui m'a inspiré, le plaisir de la pincer en flagrant délit ... Et après, j'ai profité du constat ... J'ai exigé des gages!...»
Elle passait sa tête sous la capote toute sombre:
—Voilà!... Où allons-nous?
Mareuil donna l'adresse d'un marchand de comestibles. Le fiacre repartit, les mena ensuite chez un épicier, chez un fruitier, chez un pâtissier. Les victuailles, les bouteilles s'amassaient, ballottaient entre Mareuil et Mme Hardouin, sur les coussins de la voiture. Lorsque, dans un choc, leurs mains se joignaient, elle souriait. Mareuil lui pinçait un peu les doigts; et, en inspectant cette bouche au sourire impudique et spécial, ces clairs yeux gris-bleu, ce front pâle et pur surmonté de l'éventail des cheveux bouffants, cette figure tellement aimée pour laquelle il avait dépensé, prodigué tout ce qu'il possédait d'amour, tout ce qu'il possédait de tendresse,—il se disait que ce serait assez amusant, assez bizarre si, par extraordinaire, par miracle, il se remettait à l'aimer, tout à l'heure, au milieu des baisers.
Enfin, ils atteignirent la maison de la rue Fortuny.
Mme Honoré, sur une chaise de paille, près de la porte, cousait paisiblement à l'ombre. Elle proféra un cri d'étonnement, en apercevant Mme Hardouin:
—Tiens! Madame qui revient!...
Mareuil coupa court aux commentaires:
—Il va falloir nous préparer à déjeuner, Mme Honoré!
Mais pendant qu'ils gravissaient tous trois l'escalier, il réfléchissait que la concierge avait bien dit, que c'était bien «Madame» qui revenait, la seule, l'unique «Madame» qu'eût abritée jamais le petit appartement solitaire.
Mme Honoré avait rapidement dressé le couvert dans le cabinet de toilette, et s'était esquivée d'un pas mystérieux.
—C'est toujours gentil ici! prononça Mme Hardouin qui, assise en face de Mareuil, s'occupait à remplir son verre de champagne ... Pourtant, ce vide-poche en étoffe, là, au mur, ça n'est pas beaucoup de mon goût!... Un cadeau, sans doute?
Gilbert riposta en blaguant:
—Ah! vous aussi, vous manquez aux conventions! C'est honteux!
Jacqueline affecta une voix pleurarde, une voix de regret puéril:
—Oui, c'est honteux!... Je ne le ferai plus!
Ils avaient adopté ce pacte au second plat, de ne parler ni du passé, ni du présent, d'exclure de la conversation toute allusion à leur liaison ancienne ou à leurs attachements actuels, et, plusieurs fois, Mareuil avait dû se taire, s'arrêter tout à coup, embarrassé par ce règlement contre nature, ce traité surhumain qui, à chaque instant, entravait ses paroles, créait des silences plus précis, plus transparents que les questions les moins discrètes.
—Dites-moi, proposa-t-il, si on les lâchait, les conventions?...
Mme Hardouin se récria:
—Oui, n'est-ce pas? pour que vous recommenciez à me fouiller, à me vriller, à essayer de connaître ma vie, mes secrets, le fin fond de mes idées?... Non, non, c'est très bien comme cela!... Ah! décidément vous n'avez pas changé!... J'en étais persuadée! Voyez, moi!... Je ne réclame pas de détails, sur votre existence, sur vos distractions!... Je suis chez vous, près de vous, très contente d'être venue? Que désirez-vous de plus?... Pourquoi cette manie d'interroger, de mettre les points sur les I?...
Elle continuait ses avis, les coudes appuyées à la table; elle étalait ses doctrines, déployait ses théories, ingénûment, abondamment, d'un ton protecteur, presque pédant, comme au temps où Mareuil l'écoutait, soumis, dompté, n'osant répondre; et il pensait, s'assombrissant à mesure: «Elle me rase!... Elle me rase!... Est-ce qu'elle s'imagine que je suis encore un homme à qui on pose des sermons? Ah! mais non!...»
—Je vous assomme, hein? demanda Mme Hardouin, que ce mutisme obstiné alarmait.
Mareuil répliqua, en se contraignant:
—Non, vous ne m'ennuyez pas!... Seulement je trouve que nous pourrions causer d'autre chose ... Les leçons, vous savez, ce n'est plus guère de mon âge!...
Puis, pour atténuer la dureté de la réponse, il souleva sa chaise, la plaça contre la chaise de Mme Hardouin et vint s'asseoir à côté d'elle. Elle le regardait faire, soudain interloquée par son air d'indépendance, de révolte aisée et sincère, devinant qu'elle ne le tenait plus dans l'asservissement de jadis, qu'il était de sa force à peu près aujourd'hui; puis, comme il se penchait pour l'embrasser, elle ne résista pas, elle tendit son cou, sa nuque, avec complaisance, avec plaisir.
—Oh!... Attention!... Attention!... Tu vas te piquer! s'écria-t-elle, retombant instinctivement au tutoiement d'amour ... Attends!...
Elle ôtait sa broche, une petite tête de hibou en or, dégrafait vivement le haut de son corsage; et Mareuil eut un mouvement d'émotion profonde en voyant, en aspirant cette peau blanche, unie et douce, fleurant toujours un parfum de violette particulière et mièvre, cette peau blanche toujours pareille et oublieuse, où tant de baisers affamés, tant de baisers mordeurs avaient glissé, comme des souffles, sans marquer, sans laisser de traces.
Il s'était remis à l'embrasser, songeant aux autres, aux autres lèvres à moustaches qui avaient frôlé, humecté cette poitrine: «Oui, c'est là, là, où je l'embrasse en ce moment!»
Elle se reculait, soupirait d'une voix faible:
—Non, non, je t'en prie ... Je t'en prie!...
Alors, il se leva et murmura:
—Il me semble que nous serions mieux par ici!
Il désignait de l'œil la pièce voisine. Mme Hardouin se leva aussi, en silence.
Mareuil lui offrit le bras, par plaisanterie; et, bien qu'un peu gris, en entrant dans la chambre à coucher, où les doubles stores formaient une demi-nuit jaunâtre, il avait conscience que c'était une expérience solennelle qu'il allait tenter, une expérience suprême, définitive—et que s'il échouait, si, après, il demeurait avec son indifférence, son dégoût, c'en serait fini à jamais des joies de passion qu'il cherchait vainement depuis un an—à jamais fini de l'espoir d'aimer encore.
Engourdis par la chaleur, la fatigue, la boisson, ils s'étaient endormis d'une somnolence d'après-midi, d'une somnolence involontaire et fiévreuse.
Mme Hardouin se réveilla la première et bégaya, dans un baiser:
—Quelle heure est-il?... Il doit être horriblement tard!...
Elle consultait la pendule:
—Oh non! quatre heures ... Nous avons une bonne heure!... Je désirerais bien fumer, moi!...
—Parfaitement! fit Mareuil.
Il sauta à bas du lit, passa un vêtement, et rapportant à Jacqueline un porte-cigarettes en cristal:
—Tiens!... Veux-tu que je te l'allume?
Elle répondit en s'étirant:
—C'est ça ... Et pendant que tu y es, relève un peu les stores ... C'est d'un noir, ici!...
Il exécuta les ordres et s'assit en face du lit, sur un petit fauteuil bas.
—Je prends un peu le frais, hein?... Le temps de la cigarette!...
—Tant que tu voudras!... fit gracieusement Mme Hardouin.
Elle fumait, étendue sur le dos, les jambes croisées en montagne, sous les plis du drap blanc, les bras arrondis en oreiller sous la tête, la cigarette pendant au coin des lèvres qui avaient un rictus crapuleux, à chaque bouffée; et Mareuil la considérait, bien résolu à ne pas retourner dans ce lit, auprès d'elle, à ne plus revivre ces secondes de détresse où, jusque dans la volupté, il avait senti qu'il n'aimerait plus Jack—qu'elle était devenue, pour lui, une femme comme les autres, une simple jolie femme, sans charme supérieur, l'égale de toutes les autres femmes jolies.
—A quoi penses-tu, mon Gil? s'écria Mme Hardouin.
—A rien, à rien! fit Mareuil d'un ton distrait.
Pourtant, c'était en lui un mélange d'exaspération croissante et de regrets déchirants—la certitude que Jack restait la même, absolument la même qu'autrefois, qu'elle gardait les mêmes yeux clairs, la même bouche sinueuse, le même corps solide et souple,—la conviction qu'elle lui eût paru la même encore, si elle ne l'avait pas, avant, épuisé de cœur, épuisé d'illusions; et il la fixait de regards tour à tour rancuniers et haineux, puis subitement attendris.
Elle reprit:
—Eh bien, moi!... Sais-tu à quoi je pense?...
Il répliqua:
—Non, non, pas le moins du monde!
Il y eut une pause. Des envies brutales le saisissaient de se ruer sur elle, de la battre ou bien, au contraire, de se jeter à genoux devant le lit, et de la supplier, en pleurant, de n'avoir pas fait ce qu'elle avait fait.
Elle répéta:
—Sais-tu à quoi je pense?... Je pense que si tu comprenais mon caractère, si tu l'avais compris, nous pourrions être heureux, très heureux ensemble!
Mareuil repartit d'un air narquois:
—Heureux!... Qu'appelles-tu heureux?...
—C'est-à-dire—oh! tu vas me juger sévèrement!—c'est-à-dire que je pourrais revenir, que nous pourrions nous revoir assez souvent ... et que cela ne me serait pas désagréable, pas du tout ... Mais voilà!... Tu ne comprendras jamais l'inconstance!...
Mareuil s'exclama:
—L'inconstance!... L'inconstance!... Distinguons! Me tromper trois ou quatre fois la semaine, comme dans le temps, ce n'est pas de l'inconstance! Ça vous a un autre nom!...
Elle implora affectueusement:
—Ne le prononce pas, mon Gil!... Oh! pas de méchancetés!... Tu te doutes bien que tu exagères ... Il ne s'en rencontre pas tant que cela d'hommes qui ...
Mareuil l'interrompit sèchement:
—Enfin, comment me trompais-tu?... Pourquoi me trompais-tu?... Dans quel intérêt?
Elle fronça le front, se recueillant, ralliant là-dessous ses raisons, ses motifs, et le regard mélancolique:
—Peuh!... C'est dans ma nature, peut-être?... Je présume que si j'étais homme ce serait identique, que je voudrais connaître beaucoup de femmes, avoir toujours de nouvelles aventures ... Oui, j'ai une triste nature!... Je n'y peux rien ... Je me raisonne ... Je me jure de ne plus céder ... Et je trépigne ensuite mes serments, malgré moi, par bêtise, par instinct!
Elle souriait, et Mareuil l'encourageait de sourires amicaux, feignant l'assentiment, la sympathie, le calme.
—Et puis, je ne sais pas, poursuivit-elle avec une nuance de vanité, je ne sais pas ce qu'ils ont tous après moi, dès qu'ils m'approchent ... Ils sont là à me palper des yeux, à me respirer ... C'en est répugnant, quelquefois!...
Elle semblait mue par un besoin d'épanchement, un besoin fanfaron de se décrire; et, tandis qu'elle parlait, les deux ans de leur liaison se déroulaient peu à peu dans l'imagination de Mareuil, comme un vaste espace inconnu et brumeux, une plaine immense soudain découverte où, en divers endroits, avec divers hommes, Jack avait accompli des choses ignobles. Elle évoquait le passé, confusément, sans ordre, sans nommer personne, le passé presque tout entier: des flirts douteux, l'amenant à des visites, à des baisers, des caresses, et qui n'aboutissaient pas,—des toquades qui l'enflammaient trois jours, quatre jours et s'éteignaient brusquement—des caprices qui duraient davantage et sur lesquels elle disait moins—une longue série d'abandons d'elle-même, que l'incohérence du récit grossissait, multipliait démesurément.
Gilbert approuvait par instants:
—C'est très curieux, c'est très curieux!
Mais il se rappelait avec pitié un autre Mareuil défaillant de douleur, un autre malheureux Mareuil qui n'était plus lui, qui était comme son cadet, son protégé, un petit ami, un jeune frère qu'on eût fait souffrir, sous ses yeux, lâchement; et il questionna:
—Pourtant, ces gens-là, est-ce que tu les aimes, est-ce que tu les aimais?...
Mme Hardouin riposta:
—Naturellement que je les aime!... Ne pas les aimer!... Il ne manquerait plus que cela!... Pour qui me prends-tu donc?
Mareuil affecta de railler:
—Et combien de temps les aimes-tu, en moyenne?
Elle ricanait, égayée par la question:
—En moyenne?... En moyenne?... Je n'en ai pas de moyenne!... Cela dépend ... tantôt plus ... tantôt moins!...
Mareuil ralluma une cigarette et, la bouche obstruée de fumée, il demanda négligemment:
—Moi?... Voyons, moi?... Combien de temps m'as-tu aimé?...
Elle répliqua, l'air pensif:
—Toi?... Combien de temps je t'ai aimé ... vraiment aimé?... Nous sommes à la franchise, n'est-ce pas?
—Tout à fait!
Il se promenait dans la chambre, épiant la réponse, le nombre décisif, en train de se formuler. Mme Hardouin déclara:
—Toi?... Je t'ai bien aimé pendant ... pendant six semaines ... Oh! oui!... six semaines, deux mois!
Il grimaça un sourire:
—Ah! Six semaines!... Ça n'est pas énorme!...
Il se redisait, en marchant: «Six semaines, deux mois! Six semaines, deux mois!...»—et des aveux de Mme Hardouin, de ce qu'elle lui avait naïvement confié sur sa corruption intime, de son plaidoyer vicieux et ingénu, il ne subsistait plus que ces quatre mots: «Six semaines, deux mois!» Ainsi c'était contre cela qu'il avait livré tout son amour, à cause de cela qu'il avait enduré un interminable martyre, offensé grossièrement la pauvre petite Mme Béatry, désolé la douce Mme Lozières. Il revoyait la suite de toutes ces vilenies commises, depuis un an, par impuissance; il entendait les gémissements de Lucie, là, à côté,—ses sanglots hoquetants de mourante. «Six semaines, deux mois!...» Non, l'escroquerie était trop révoltante! Une fureur l'envahissait, une fureur sauvage de dupe qui apprend, qui se savait volée, mais pas tellement, pas si outrageusement; et il bougonnait entre ses dents:
—Six semaines!... Six semaines! Ça n'est pas beaucoup!...
Puis le vertige de l'indignation l'emporta, et, arrachant le drap qui enserrait Mme Hardouin, il s'écria, d'une voix forcenée, d'une voix terrible:
—Ah! tu m'as aimé six semaines!... Eh bien, tu vas t'en aller!... Tu vas t'en aller ... et immédiatement!...
Elle crut à un regain subit de passion, de jalousie, et elle s'exclama joyeusement:
—Oh! mon Gil, tu m'aimes!... Tu m'aimes encore!... J'en étais sûre!...
Il réitéra d'un ton glacial:
—Je te dis de t'en aller!... Allons, pas d'histoires! Va-t-en ... Décampe!...
Elle s'était redressée, assise, au milieu du lit.
—Alors, c'est sérieux?
Il ne répondit pas. Elle balbutia, suffoquée de stupéfaction, de rage, ne trouvant plus ses mots, ses arguments:
—Ah! bien!... Ah! bien!... C'est un peu violent!... Comment! Vous m'invitez! Vous m'invitez!... Et ensuite, vous ... vous me dites ... Vous êtes fou!... Vous êtes fou!
Mareuil riposta, tout blême, les lèvres frémissantes:
—Je suis fou?... Ah! je suis fou?... Tiens! Voilà, puisque je suis fou!
Il avait happé la robe, le corsage, les jupons de Mme Hardouin, et, d'un geste acharné, il lançait tout cela, pêle-mêle, par terre, à travers la chambre.
Elle se précipita hors du lit, et lui empoignant le bras:
—Mais tu es un bandit ... un vrai bandit!
Il bégaya, en se dégageant:
—Et toi, qu'est-ce que tu es?... Six semaines!... Ha! ha! Non, dis-moi donc ce que tu es!...
Elle riposta, déroutée: