—Non, non, dit Mareuil ... je repasserai demain ... demain ou après-demain.
—Comme Monsieur voudra! repartit le concierge en se rasseyant.
Mareuil sortit de la loge, franchit la porte cochère et demeura quelques instants immobile, les yeux vers le pavé, vers ce morceau de trottoir, vers cet endroit gris, où le lendemain, avec huit jours d'avance, s'arrêterait la voiture de Jack.
Que faire? Où aller?
Il songea soudainement adouci:
«Je vais prévenir Brévannes ... Il est sans doute au journal ou au cercle ... Dépêchons-nous ...»
Mais en route, un suprême accès de vanité le retint: «Suis-je bête!... Il sera toujours temps demain, si elle ne m'a pas écrit ...»—et il rentra chez lui.
Le jour suivant, Mareuil ne quitta pas son atelier, espérant un mot de Jack. Rien n'arriva. Le mercredi, vers le soir, il essaya de se promener, mais l'inquiétude, un restant d'espoir, le ramenèrent, au bout d'une heure, avenue de Villiers. Aucune lettre n'était arrivée. Le jeudi, le vendredi, le samedi furent pareils. Parfois, des affaissements l'abattaient, des vapeurs de tristesse l'étouffaient, et il lui semblait qu'il faisait tout sombre, au dedans de lui-même—une obscurité noire à en pleurer. Mais il se ressaisissait, soulevé par une sournoise gaieté, une gaieté de souffre-douleur chétif qui prépare un tour de vengeance contre l'oppresseur, et qui a du plaisir à subir les derniers outrages que lui infligera son bourreau—trouvant que cela devenait très comique, très curieux, que cela marchait, et que, dans deux ou trois jours, on rirait, ha! ha! on rirait bien plus encore. A table, même, souvent, il avait des éclats d'hilarité, des ricanements nerveux et brefs, qui alarmaient Mme Mareuil.
Enfin le mardi, comme il remontait dans son atelier, après déjeuner, il entendit qu'on grimpait derrière, et Joseph le rattrapant:
—Monsieur, monsieur, une dépêche!...
C'était d'elle.
Une dépêche où l'on ne discernait plus le bleu, une dépêche toute violette de lignes minces, tracées en long, en large, en diagonale, de travers, de côté. Mais le quadrillage de l'écriture n'était rien auprès du quadrillage de la pensée; et il fallut à Mareuil toute son expérience de ces grimoires fallacieux pour reconnaître instantanément ce qu'annonçait cet amas de mots indéchiffrables et menteurs.
Il en résultait que Mme Hardouin ne pouvait venir et le suppliait de s'interdire provisoirement toute visite chez elle.
«Arrivée le matin même», la pauvre enfant «se volait quelques minutes», assurait-elle, pour annoncer «son retour à son Gil». Quant à la voir, «il n'y avait pas à y songer», et le billet ajoutait avec charité: «du moins pour le moment». L'empêchement? Il était bien simple: il existait depuis la veille «de la froideur» entre elle et son mari. Quelle sorte de froideur, elle négligeait de l'expliquer, affirmant pourtant que, lorsque M. Hardouin la regardait, «ses jambes tremblaient, elle s'apercevait blême dans les glaces». D'aussi sommaires indications, elle concluait que son mari était en furie, sous l'influence de lettres anonymes.
«On ne dit rien, écrivait-elle dans sa perspicacité; mais ça n'en est que plus grave. C'est peut-être un nouveau jeu ...»—l'ancien jeu consistant à jurer que M. Hardouin avait reçu, devant elle, d'infâmes dénonciations et qu'un renoncement complet aux rendez-vous s'imposait, par prudence, pendant plusieurs jours. Elle terminait la dépêche d'une façon navrée quoique philosophique: «Ne te désespère pas, mon chéri ... Si tu souffres, je souffre autant que toi!... Hélas! on ne refait pas sa vie!!!»
—On ne me refait pas non plus! murmura joyeusement Mareuil, et il descendit, en sautant les marches par deux, par trois.
Dehors, il appela un fiacre:
—Rue Taitbout, 18 ... Marchez bien!
Il pénétra chez Brévannes, en criant:
—Ça y est!
Brévannes le félicita chaudement. Mareuil se défendit de ces congratulations; car tout n'était pas fini. Il voulait la faire venir, lui clamer, lui jeter au visage qu'il savait quelle femme elle avait été—voir son effondrement, son émoi—être une fois enfin auprès d'elle, autrement qu'en suppliant et en vaincu.
Brévannes lui recommanda la modération. L'acharnement exalté de son jeune ami le surprenait,—l'important, selon lui, en ces sortes d'accidents, étant de les connaître, le reste sans intérêt ultérieur. Il se souvenait d'avoir appris, un jour, que sa maîtresse du moment, une pensionnaire des Bouffes, le trompait avec quelqu'un de l'Opéra-Comique. Il s'était borné à lui adresser un mot de congé très sec, impertinent, et, ensuite, ne l'avait pas revue. Il cita franchement cet exemple personnel. Mareuil l'écoutait avec une mine dépitée.
—Ainsi, exposait Brévannes, vous lui direz qu'elle vous a trompé ... Bon!... Mais après?... Qu'est-ce que vous lui direz, après?... Vous n'allez point l'injurier, n'est-ce pas?... Alors, déranger une femme pour lui dire une chose qu'elle sait mieux que vous, lui donner encore le plaisir de vous regarder souffrir, vraiment ...
Mareuil exaspéré, déclara:
—Laissez-moi ... C'est mon idée ... Et je vous garantis qu'elle viendra!
Sitôt rentré, il rédigea une lettre où la tristesse stoïque le disputait à la hauteur de l'abnégation. Il aurait le courage d'attendre, oui, d'attendre autant qu'il serait nécessaire, préférant toutes les douleurs au remords d'avoir été pour elle l'occasion d'un ennui. Il la plaignait infiniment de subir un si cruel martyre, une tyrannie si odieuse, et il la remerciait «la vaillante créature», d'avoir, malgré ses tourments, dès son retour pensé à lui, en premier.
Il plia la lettre en souriant: «Et maintenant, nous verrons ce qu'elle répondra, la vaillante créature!»
Mme Hardouin répliqua, dans la soirée, sur le même ton affectueux et mélancolique.
Cependant, une semaine de ces bons procédés quotidiens et de cette hypocrisie réciproque n'ayant pas suffi à amener Jack dans l'entresol de la rue Fortuny, Mareuil eut des doutes sur la tactique suivie.
N'avait-il pas, jusqu'ici, mal manœuvré? Contre cet attrait de chair irrésistible qui retenait, assurément, Mme Hardouin, contre ces forces d'instinct irraisonnées et toutes puissantes, ne fallait-il pas autre chose que les lettres du vieux modèle, que ces bénignes mixtures d'arguments et de supplications, que ces projectiles savants qui n'atteignaient jamais la jeune femme, tombaient comme des balles mortes le long de ses désirs?
«Evidemment, je ne m'y suis pas bien pris, pensait-il ... La charge est trop faible ... Il n'y a qu'à la corser ...»
Et, à travers la lettre qu'il écrivit ce jour-là, il sema quelques vagues phrases comminatoires, où il manifestait l'espoir de voir Jacqueline, sous peu, au plus vite, l'adjurant d'accourir, dans son intérêt, pour son salut.
A des demandes d'explications de Mme Hardouin qui commençait à s'alarmer, il ne répondit pas, mais il compliqua ses billets de comparaisons empruntées au glossaire de la machinerie; et en conclusion de chaque lettre, désormais, il parla mystérieusement d'une certaine machine qui s'élançait à grand fracas, broyant tout sur son chemin, et que peut-être, si Jack retardait encore sa venue, il serait incapable d'arrêter—une sorte de grosse locomotive emballée et féroce, symbole de catastrophe en route et de malheur proche.
Il oubliait ses souffrances coutumières dans cette correspondance d'attaque, comme un soldat ses blessures au fort du combat, ne songeant qu'à la réponse qu'il allait recevoir, à la répartie qu'il y ferait, toujours en garde, en posture d'assiégeant, et s'amusant beaucoup.
Enfin, après douze jours de résistance, Mme Hardouin capitula, s'engagea en quelques mots de reddition à venir rue Fortuny le lendemain, un lundi, vers deux heures.
Elle arriva très exactement, et dès le seuil, Gilbert remarqua la pâleur de sa figure, le glacis de rage qui fonçait ses clairs yeux bleus, en dépit de ses visibles efforts pour les faire rieurs et assurés.
Elle s'assit sur un divan qui s'étendait au mur du vaste cabinet de toilette, et d'une voix de reproche amical:
—Eh bien! Qu'est-ce que tout cela signifie?... Cette machine?... Ce danger?... Toutes ces histoires?... J'en suis malade!...
Mareuil s'était placé à côté d'elle et se justifiait avec une incohérence perfide, une prolixité volontairement désordonnée.
—Je te le jure, ma petite Jack ... Je ne suis pas fautif ... je t'expliquerai ... j'étais fou ... je ne savais plus ce que j'écrivais ...
—Mais, c'est abominable!
—Oh! pardonne-moi ... Oui, c'est vrai, je n'aurais pas dû ... Mais réfléchis donc ... Un mois sans te voir!... Moi qui t'aime tant!...
Il avait défait son veston de loutre, et il l'embrassait lentement, murmurant, pour esquiver ses questions, des paroles de tendresse ardente. Elle exhalait bon, une odeur de violette spéciale, mièvre et perverse; et il respirait ce parfum avec agrément, quoique sans nul désir.
Puis, il l'interrogea sur sa villégiature à Gizé. Dans tous les détails, il voulait connaître l'emploi de son temps.
—Tu es drôle, mon Gil! fit-elle en souriant, en souriant mal d'un sourire manqué.
Et elle obéit, rendit compte de son séjour.
La première semaine, il avait beaucoup plu et on était, presque toute la journée, resté au château. Des visites, des lectures, de la musique. Assommante, cette première semaine! La seconde, voyons? La seconde?
La seconde?
Elle paraissait hésiter; et Mareuil eut ici l'impression que toutes ses forces se mettaient comme au guet, à l'affût des mensonges qui, sans doute, allaient passer.
La seconde semaine? Ah! un peu moins ennuyeuse. La pluie s'était calmée. On avait fait des excursions. On avait été déjeuner aux environs, se promener en break; et deux ou trois fois même, des petites sauteries s'étaient organisées le soir. On avait dansé, au piano, avec des châtelains du voisinage ... Voilà, autant qu'elle s'en souvenait, la seconde semaine—cette seconde semaine écoulée tout entière à Paris, et probablement dans les bras d'un monsieur qui n'était pas du tout son Gil!
A partir du moment où elle avait entrepris ce récit imaginaire des derniers jours, Mareuil avait éprouvé un triomphal sentiment de délivrance, car sa grande crainte c'était qu'elle ne dît la vérité, qu'elle ne s'en excusât par des prétextes invérifiables—et tout, alors, à recommencer, toute la bataille perdue, tous ces travaux de siège à refaire, à rétablir!
Mais non, elle avait menti, bien menti, et elle ne cessait pas de mentir. Il l'écoutait avec volupté, avec la sensation que c'était en mensonge ce qu'elle lui chantait là, comme certaines mélodies sont en clef de sol ou en do dièze d'un bout à l'autre; que c'était du mensonge tout cela, du vrai, de l'authentique—une molécule, une parcelle de cet immense mensonge qu'elle lui débitait depuis un an; et il aurait désiré qu'elle continuât longtemps, longtemps,—encore, encore un peu de mensonge ...
Pourtant, elle s'arrêta:
—Voilà!... Es-tu content?... Tu permets?... Je meurs de soif ... Toujours de notre Porto?
Elle s'était approchée d'un guéridon et se versait un petit verre du vin jaune, se montrant de dos à Mareuil, qui l'examinait d'un air de curiosité nouvelle, comme une personne bizarre et inconnue, inspectant son chapeau à ailes noires, l'ondulation des cheveux de sa nuque, sa taille souple et gracieuse sous la longue jaquette de loutre, sa jupe traînante en laine beige, toutes les parties composant cet être si charmant, qui avait menti, qui venait, à l'instant, de mentir plus vilement que jamais.
Elle se retourna avec prestesse, comme si elle avait senti ce regard près de la poignarder, et ses yeux fouillèrent dans ceux de Mareuil, ses yeux sur la défensive et sévères qui semblaient demander:
—Qu'est-ce que tu as à me regarder ainsi?
Mais Mareuil promptement avait changé son regard et, d'un ton admiratif, il la cajolait:
—Comme tu es jolie, ma petite Jack!... Comme tu es jolie, aujourd'hui!
Elle revint s'asseoir sur le divan, le verre à la main, la voilette relevée, afin de boire plus commodément, tandis qu'il l'embrassait, offrant parfois la joue pour recueillir un baiser léger et distrait.
—Mon Gil, enlève-moi ça, veux-tu? fit-elle en lui remettant son verre vide ... Et maintenant, soyons sérieux!... Explique-moi l'histoire de la machine ... J'y tiens absolument ... tu as promis, tu ne peux pas me refuser ...
Mareuil quitta le divan et arpentant la chambre:
—Eh bien!... Je vais te le dire!...
Le moment était venu. Il n'y avait pas à reculer. Il fallait parler—n'importe comment, mais parler, parler vite. Il le fallait!
—Je vais te dire ...
—Voyons! Ne marche donc pas comme ça! grogna-t-elle. C'est agaçant! Assieds-toi!
Il s'adossa à la cheminée et, au hasard, d'une voix de révolte quoiqu'un peu tremblante, son élan pris, il répliqua:
—Je marcherai si cela me plaît!... si cela me plaît, tu entends?
Elle bredouilla: «C'est bien!... C'est bien!... Ne t'assieds pas!»—les traits figés de stupeur et d'effroi, tout interloquée par cette rébellion subite.
Certes, en venant au rendez-vous, elle s'attendait à une dispute insolite, elle pressentait des risques obscurs et indéfinis. Mais qu'au milieu de ces caresses, de ces paroles d'amour, elle fût arrivée si droit sur elle «la machine», si brutalement, si farouchement, elle en restait abasourdie, l'audacieuse Jack, consternée, n'osant plus un mot, un geste, comme auprès d'un engin qui eût éclaté et qui n'avait pas fini peut-être, qui peut-être allait recommencer.
Mareuil poursuivait à petites phrases rancunières et timides encore dans leur dureté:
—Je n'ai pas besoin de ton autorisation. Je m'assiérai si je veux ... Oh! tu me croyais bien nigaud, n'est-ce pas ... bien imbécile?... Tu croyais que cela durerait toujours ... et tu comptais sur mon amour aveugle, sur mon amour idiot ... Ah! bien oui!... Je ne t'aime plus ... Je sais que tu me trompes ...
—Je me trompe, moi?
Il riposta avec une rudesse écrasante:
—Oui, tu me trompes ... Ne nie pas ... Je te déclare que je le sais ...
—Mais avec qui?
—Avec qui? Avec qui?
Mareuil vit passer, comme sous ses yeux, ces messieurs, les quatre messieurs anonymes, indistincts. Puis hardiment, d'un ton ironique et mystificateur:
—Avec qui? Ha! Ha! Tu voudrais bien que je te le dise avec qui? Voilà! C'est que je ne sais pas! Non, pas du tout ... Je le sais si peu, tiens, que si demain je voulais rendre visite à cet individu, ou bien me poster devant chez lui, jusqu'à ce qu'il sorte ...
Mme Hardouin eut, malgré elle, un geste implorant qui encouragea Mareuil:
—Mais ne t'effraie donc pas!... Puisque je te dis que je ne le connais pas ... Je ne me doute de rien ... Je ne sais rien ... Et quand il y a quinze jours tu es revenue à Paris, figure-toi que je te croyais encore à Gizé, moi, à organiser des petites sauteries, tu te rappelles ... les petites sauteries au piano!... Hein! suis-je bête!... Non, vois-tu, je ne sais rien, rien du tout ... Et quand je te dis que tu me trompes, eh bien, je te le dis comme cela, au jugé, sans savoir!!!
Jacqueline ne protesta plus, battue par ces gouailleries, en déroute, trop lasse pour tenter la chance d'un mensonge suprême.
Elle marchait à travers la pièce, de son pas onduleux et glissant, pareille à une jeune chatte attristée et captive, se croisant dans sa promenade avec Mareuil, fuyant son regard lorsqu'il approchait, s'asseyant, se relevant, s'appuyant, au passage, sur les chaises, les meubles—sa longue traîne d'étoffe claire traînant derrière elle.
Des images pénibles et des idées contraires s'entre-heurtaient confusément dans sa petite âme futile et apeurée. Le pauvre garçon! Quel ennui, pourtant, qu'il eût appris! Mais qui lui avait révélé l'histoire? D'ailleurs, c'était fatal ... Et puis, juste aujourd'hui qu'elle avait rendez-vous à trois heures avec sa couturière! Qu'allait-il faire? Ne valait-il pas mieux en terminer, se soustraire une bonne fois à ses rages, à ses grossièretés?...
Et elle déplorait que cela s'arrangeât si mal, que cela tombât un si mauvais jour, contemplant à la dérobée Mareuil, qui répétait à mi-voix: «Non, je ne sais rien ... absolument rien!...»—Mareuil, très contrarié d'avoir livré trop vite son mince secret, sa seule arme, cherchant à ajouter quelque chose qui ne fût pas des injures, des plaintes vaines, et tout étonné de se trouver tellement mou, à court d'éloquence, dans cette circonstance extraordinaire.
«Si Brévannes m'entendait!» songea-t-il; et réprimant un sourire, il reprit gravement:
—Ecoute!... Ecoute, il me serait facile de te dire des paroles désagréables, n'est-ce pas?... de te dire ton fait, de te dire mon dégoût ... Mais à quoi bon? Tu devines ce que je peux penser de toi ... Cela suffit ... Disons-nous adieu!
Mme Hardouin, par courtoisie, et un peu émue aussi, questionna:
—Pour toujours?
—Pour toujours?
Elle se jeta à son cou, se colla contre lui, vraiment saisie par le repentir, et à ce moment, elle eût volontiers accompli des actions héroïques ou folles, pour réparer l'offense, apaiser son chagrin, le rendre heureux enfin.
Elle l'embrassait, avec tout l'art de tendresse qu'elle avait quand elle aimait, de baisers longuement et finement donnés, où il semblait qu'elle laissât un peu de ses lèvres et d'elle-même.
Elle ne jugeait pas que ce fût assez, et très bas encore:
—Mon Gil ... Pardon!... Pardon!... Je t'assure, si tu veux, quand tu voudras, je reviendrai sans déplaisir ...
Il répliqua d'une voix étranglée:
—Non, non, je te remercie ... Ce serait inutile, ce serait sans intérêt, maintenant ... Adieu!
Ils se serrèrent les mains. Elle sortit. Il regardait la porte, ce morceau de bois, cette épaisseur qui, soudain, s'était mise entre elle et lui. Le battant se rouvrit. Elle revenait:
—Je ne peux pas partir ainsi!
Elle l'étreignait de nouveau, et il perdait dans ces baisers son énergie de résistance, bégayant:
—C'est mal, ce que tu as fait ... C'est mal, ma petite Jack!
Mme Hardouin s'était agenouillée près du divan et séchait les yeux de Mareuil avec son diaphane petit mouchoir de batiste, tentait même d'atténuer ses regrets, retrouvant, tout à coup, ce génie de pitié, ce besoin féminin de consoler que les plus mauvaises portent en elles.
—Ne pleure pas, mon Gil!... Je ne le mérite pas ... Aucune femme ne le mérite ... Elles sont toutes comme ça ...
—Je t'en prie, disait Mareuil ... Va-t'en!... Il faut que tu t'en ailles!
Trois heures sonnaient à une étroite pendule d'or placée sur la cheminée. Mme Hardouin dressa la tête de ce côté. Mareuil réitérait sa prière. Elle se releva:
—Adieu, mon chéri ... Et à toi, si tu veux, quand tu voudras!... Adieu!
La porte claqua au loin. C'était fini.
Mareuil alluma une cigarette et descendit sans se presser. Il se sentait un peu ahuri et tamponnait machinalement ses paupières brûlantes.
Sous la voûte, Mme Honoré la concierge courut après lui:
—Est-ce que Monsieur vient demain? Dois-je préparer du feu?
Il n'eut pas l'humilité de dire non, et d'un ton sec il répondit:
—Je ne sais pas, préparez toujours!
Puis il s'en alla rapidement, car Mme Honoré fixait, avec une persistance curieuse, ses yeux gonflés d'avoir pleuré.
IV
Le soir même, chez les Brévannes, il y avait dîner intime, toute la bande conviée.
Dès son arrivée, Mareuil prit Brévannes à part et lui conta l'entrevue de l'après-midi.
Le journaliste souriait, approuvait par instants:
—Bravo! Très bien!
Il conclut:
—Eh bien, tout cela me semble parfait ... Je suppose que maintenant vous allez vous tenir tranquille ...
Henriette, que ce colloque intriguait et qui avait entendu les derniers mots, jugea bon d'intervenir:
—Quoi donc?... Qu'est-ce qui est parfait?
Et s'adressant à Mareuil, avec un air de compassion:
—Encore des ennuis, mon pauvre Soif-d'Amour?
Elle se tut, ayant remarqué que Brévannes la guettait d'un œil courroucé.
—Ma jeune enfant, lui dit-il, je vous dispense, à l'avenir, d'appeler Mareuil de ce nom ridicule ... Un jour il se fâchera, et je vous jure bien que ce n'est pas moi qui lui donnerai tort!...
Henriette, interdite par cette réprimande, si contraire aux usages constants de la maison, essaya, par contenance, de la puérilité:
—Est-ce qu'on m'avait dit, à moi?... Faut pas me gronder, moi!
La tentative échoua misérablement.
—Voyons, tu sais bien que j'ai horreur de ces manières-là, bougonna Brévannes ... Occupe-toi donc plutôt du dîner!...
Les autres s'étaient à peine dérangés durant cette courte altercation. Labernerie, qui avait hargneusement levé la tête de dessus son journal, reprit sa lecture. Le Grand-Cob referma l'œil qu'il s'était efforcé d'entr'ouvrir, malgré la somnolence qui lui restait d'une nuit passée, la veille, dans les cabarets des Halles. Charleval paraissait emporté dans des conceptions ... Ce Mareuil, encore! Ses affaires de cœur! Sa dame du monde! Et ils songeaient qu'il était bien gentil, Mareuil, mais tout de même un peu raseur, quelquefois, avec ses histoires de femmes!
Le lendemain matin, Gilbert, qui, sur les exhortations de Brévannes, s'était docilement grisé au dîner, se réveilla presque à l'aube, après un sommeil lourd et sans rêves.
Il glissa à bas de son lit et s'approcha de la fenêtre. L'avenue de Villiers était toute solitaire, toute blanche. On entendait, dans le silence du matin, le bruissement rythmé du balai d'un balayeur qui frôlait les trottoirs. Le ciel était bleu foncé, un ciel profond de premier printemps. Mareuil se dit que la journée serait sans doute belle et tiède, puis aussitôt il pensa: «Je n'ai plus d'amie!»
C'était la même pensée qui l'avait obsédé à son départ de la rue Fortuny, qui l'avait hanté, la soirée précédente, jusque dans le trouble de la griserie, qui revenait dès le réveil: «Plus d'amie!»—et il se répétait ces mots mélancoliques comme pour s'accoutumer à leur sens étrange.
Il aurait voulu avoir été l'amant de Mme Hardouin, mais il y avait bien, bien longtemps—l'avoir été à la manière des hommes grisonnants dont on dit: «Il a été l'amant de Mme Un tel ...»—mais d'un ton historique, d'une voix qui indique des années et des années écoulées depuis.
Il réfléchissait:
«Et il viendra, ce moment-là, comme ils viennent tous, l'un après l'autre, en mystère, à pas de loup ... Comme est venu celui de la rupture, ce moment que j'attendais si fiévreusement depuis un mois et qui est arrivé pourtant, qui est accompli, qui est fini maintenant ... J'ai déjà vu cela en chemin de fer ... Le train n'avançait pas, avait du retard ... Et tout à coup, j'étais en gare, dans la rue, en voiture, chez moi, arrivé, installé, sans comprendre comment ... Est-ce curieux, ces jours, ces heures, ces minutes, ce temps qui passe dans l'ombre, en silence!...»
On lui apportait son thé. Il mangea d'assez bon appétit. Puis il fit sa toilette, s'attardant en des flâneries calculées, s'arrêtant pour rêvasser, parcourir un article de journal, choisir un vêtement, une cravate; et, comme il lui restait une heure à employer avant le déjeuner, il voulut relire d'anciennes lettres de Jack.
Il les retira d'un tiroir où elles étaient serrées, empilées au point que la serrure fermait avec peine; et il les jeta par poignées sur sa table. Il contemplait tous ces papiers blancs, gris et mauves, épais comme du carton ou ténus et plissés comme de la dentelle, d'où montait une vapeur douce de parfum mourant, de roses desséchées.
«Y en a-t-il, des saletés, là-dedans, et des canailleries!»
Il commença à lire, au hasard, élucidant les pensées que cachaient ces mots enchevêtrés, cette encre noire ou violette, ces lignes crayonnées en hâte,—comparant, confrontant, fouillant activement, dans ce tas de mensonges, comme un chiffonnier picorant dans un monceau d'ordures; et quand il avait découvert la preuve d'une imposture, établi l'évidence d'une contradiction, il ressentait une joie sauvage, une satisfaction méprisante. Il quittait sa chaise, marchait quelques instants, la tête basse, puis venait se remettre à sa lecture.
On frappa à la porte.
—Monsieur est servi.
Il repoussa les papiers dans le tiroir, les refoula à coups de poing, et descendit déjeuner.
Mais lorsqu'il fut remonté dans son atelier et qu'il vit, presque devant lui, la grande étendue de temps, blanche et vide, qui se déroulait jusqu'au dîner, il ne put se défendre d'un intime mouvement de détresse:
«Qu'est-ce que je vais faire d'ici là? Qu'est-ce que je vais faire?»
Pas de lettre à attendre! Pas de lettre à écrire! Il aurait souhaité d'être encore plus jeune de deux jours, au temps maudit où il s'inquiétait, où il souffrait, mais où il luttait, au moins, où il se démenait, où il faisait quelque chose. Et il éprouvait ce terrible frisson de regret et d'ennui qui tourmente souvent les vieux officiers démissionnaires quand sonne dans leur oisiveté l'heure connue du rapport, de la botte ou de la manœuvre.
Il s'allongea dans un fauteuil, fumant coup sur coup, et pour s'étourdir, des cigarettes qui allaient s'éparpiller en petits tas jaunâtres, à demi brûlées, sur le dallage noir de la cheminée.
«Oui, je n'ai pas le choix; il s'agit de changer ma vie, d'inventer une distraction, de m'organiser autrement ...»
Mais, à peine les combinaisons formées, elles s'écroulaient, et, sur leurs décombres, sur leurs chiffres en ruines, voletait l'image de Jack—de Mme Hardouin s'acheminant vers le logis d'un monsieur à vague moustache, ou montant son escalier, tout aimable, prête à s'offrir.
Mareuil se leva, dégoûté:
—Eh bien, cela va être gai! murmura-t-il. Cela va être frais, si c'est tous les jours ainsi!
Il saisit une large feuille de papier dans un cartonnier placé près de la fenêtre, et, s'asseyant en bonne lumière, il se mit à dessiner une tête de femme, au caprice du crayon, sans autre idée nette que de s'occuper, de fuir ce néant du rien-à-faire.
Mais, soudain, d'un geste furieux, il brisa contre le papier la pointe de son crayon qui vint frapper la vitre avec un bruit argentin.
Non! Il en avait assez, à la fin, de tracer des petites lignes, d'écraser du noir sur du blanc, de s'appliquer aux reliefs, de tenir compte de la perspective, de s'acharner à ce nez, à cette bouche, à ces yeux de femme—à ces attraits en mine de plomb, qui n'étaient rien, rien du tout, il le savait bien, lui Mareuil, auprès d'un vrai visage de femme tendu de peau vivante et parfumée.
Alors, il ouvrit un journal, et, du regard, courut à la recherche d'un écho, d'une annonce qui lui fournirait le moyen de terminer cette infernale après-midi.
Il lut que, ce jour-là, avait lieu la dernière réunion du Concours Hippique; et en même temps, il revit l'entassement de dames élégantes parmi les uniformes clairs et les fanfares de chasse, toute la brillante assemblée qui devait s'agiter, sous le soleil printanier, dans la grande nef sonore.
«C'est cela!... Je vais y aller», pensa-t-il.
Puis en rangeant ses objets de dessin, il s'avoua: «Si je trouvais là-bas, ce qu'il me faut!... C'est peu probable ... Mais qu'est-ce que je risque?... Et, dès le lendemain ... hé! ce ne serait pas ordinaire!»
Il s'habilla avec soin, comme autrefois aux jours des rendez-vous, et, vers quatre heures, il franchissait le tourniquet du Palais de l'Industrie.
Il hésitait de quel côté il monterait, quand une voix railleuse le héla:
—Comment? Vous ici?
Il se retourna et aperçut, face à la porte, le Grand Cob, les jambes écartées, les mains balançant, derrière le dos, un parapluie—l'œil inspecteur et aigu du boulevardier auquel rien d'un défilé parisien n'échappera:
—Vous ici? répéta le Grand Cob, en dégageant mollement une de ses mains gantées de rouge, et la tendant à Mareuil ... Mais je croyais que vous ne vous montriez jamais dans ces endroits, que l'on ne vous rencontrait nulle part ... Cela ne va donc plus?
Et de la pomme de son parapluie, il se cognait le thorax à gauche, à la place où il supposait qu'on avait ce qu'on appelle un cœur.
Mareuil rectifia:
—Dites que cela va mieux ...
Puis, pour couper court aux questions:
—Faisons-nous un tour?
—Comment donc! déclara le Grand Cob flatté de voir Gilbert se départir de sa froideur coutumière ... Tenez, je vais vous mener à la Butte ... Nous avons aujourd'hui quelques numéros de luxe.
Et, prenant le bras de Mareuil, il l'entraîna vers la tribune réservée aux demoiselles.
Elles étaient reléguées là, non par la pudibonderie des règlements, mais de leur plein gré, pour la commodité des causeries libres et des affaires à traiter, comme en une sorte de Bourse d'amour—toutes les courtisanes de Paris, les illustres et les obscures, celles qui ne vivaient que de leur beauté, celles qui avaient réussi par la gaieté seule, la bonne humeur, et d'autres, petites femmes de petits théâtres, dont on ne savait si c'était au lit ou à la scène qu'elles avaient gagné leur clientèle et leurs falbalas pimpants. Elles se serraient dans les étroites rangées de gradins, la plupart tournant le dos à l'immense rectangle jaune de la piste, tandis que, juchés sur un degré supérieur, ou du haut du couloir longeant le mur de la tribune, des hommes leur parlaient, penchés sur elles comme pour les humer—des hommes souriant d'un sourire camarade ou lubrique, des hommes de toute catégorie: vieillards au regard indécis et glouton, officiers à la taille pincée, aux cuisses disparues en des culottes éclatantes et boursouflées, clubmen réputés, portant à leurs vastes cravates des épingles sauvages, marques de leurs goûts hippiques et formées de deux longues dents de cheval accolées.
Mais au passage de Mareuil et de Gendrey, les conversations particulières cessaient. Les têtes pâles ou peintes de ces dames, leurs chapeaux fleuris frémissaient, ainsi qu'un parterre sous une brise; et elles se poussaient du coude, murmurant: «Le Grand Cob! le Grand Cob!»
Gendrey semblait insensible à ces signes de déférence. Depuis longtemps, il ne saluait même plus ses féales, se contentant de leur grimacer de l'œil, de la bouche, du nez, des bonjours familiers et paternels, comme en a pour les employés de son ministère un vieil huissier inamovible, au courant du personnel et des traditions.
Il nommait maintenant les femmes à Mareuil, joignant à sa nomenclature des commentaires sur les mœurs du lieu, tirant, à mesure, la philosophie de ce qu'ils voyaient:
—Voilà Thérèse Nivolas ... Suzette de Luz ... Claire de Kerjeu ... Réussie, cette blonde, hein?... Ninette Rabastens ... Paula Mériel ... Et cette petite, basse sur jambes, à droite, en rouge, avec une figure de garçon ... C'est Angèle de Cérans ... Cela a débuté, il n'y a pas six mois, et cela a déjà hôtel avenue d'Iéna, victoria, cheval de selle ... Et ce n'est pas fini! Elle ira loin, cette enfant, c'est moi qui vous le dis!...
Il avait des inclinaisons du buste, des façons de se rejeter en arrière, de dessiner de la main, dans le vide, des tailles, des poitrines, des croupes, comme un maquignon désintéressé promenant un amateur à travers la foire aux chevaux. On se doutait qu'il eût aimé faire reconnaître à Mareuil la délicatesse des attaches, la solidité des chairs, l'élasticité des muscles, lui faire toucher, palper ces membres bien pris et sans tares dont il répondait.
Il continua:
—C'est le dernier jour. On n'a que le temps, vous comprenez. Pendant toute la semaine, on a préparé les villégiatures, les petits collages d'été ... Aujourd'hui, ce n'est plus l'heure de débattre ... Il faut prendre ses arrangements, conclure ... La saison marche. Nous n'avons plus avant juillet que les courses, pour rencontres sérieuses. Mais là, les hommes jouent. Ils sont inabordables. Ils sont comme fous ... Ils ne se connaissent plus ... Ah! elles le savent bien, les petites ... Ainsi, regardez Claire de Kerjeu ... un caractère impossible ... On l'a baptisée la Fée-Colère ... Eh bien, voyez-la donc en ce moment avec le jeune Châtel, le fils du grand épicier ... A-t-elle l'air assez bonne fille, assez bon enfant!...
Mareuil ne l'écoutait plus. Instinctivement et comme attiré, il s'était rapproché d'une jeune femme vêtue d'une correcte robe de drap bleu sombre et à qui des cheveux bouffant en éventail, au-dessus du front large et haut, donnaient un certain aspect de ressemblance avec Mme Hardouin.
La jeune personne paraissait très excitée, et Mareuil entendit une grosse voix enrouée qui sortait de sa bouche, sinueuse comme celle de Jack, et qui disait:
—Alors, ma chère, figure-toi que cette espèce de sale voyou ...
Mareuil se recula, navré de la déception, sans la moindre curiosité au sujet de ce que s'était permis l'espèce de sale voyou mentionné.
—Au revoir, je vais jeter un coup d'œil dans les autres tribunes, fit-il en serrant la main de Gendrey.
Le Grand Cob parut choqué de ce départ comme d'un insuccès personnel.
—Bon! Bon! Ainsi il n'y a rien ici qui vous plaise? Peste, mon petit, vous êtes difficile!... Allez donc voir dans le bâtiment à côté. C'est bien mieux ... Ah! c'est joli! C'est tout neuf! Elles sont là quatre ou cinq avec une réputation de beauté qu'on leur continue depuis vingt-cinq ans comme une rente viagère ... La belle madame Fourneau, la belle madame de Bleize, n'est-ce pas? On en parlait déjà quand j'étais haut comme cela ... Est-ce que ce sont toujours les mêmes?...
Mareuil lui serra de nouveau la main et s'esquiva, ne voulant pas engager une discussion sociale sur ces rivalités de classes, ni relever tout ce qu'avaient d'injustes et de superficiel les appréciations du Grand Cob.
Il se fraya péniblement sa route à travers la foule qui, chaque minute, devenait plus dense, plus résistante, n'avançait que par brèves secousses, suivies de long moments d'arrêt.
Il se réjouissait secrètement de l'indifférence avec laquelle il avait examiné toutes les charmantes amies du Grand Cob.
Devant leurs jolis corps accessibles, il n'avait eu aucun désir, aucune tentation. Il n'avait pas dérogé, il demeurait le cœur dédaigneux des amours brutales qu'il était la veille encore, lors de cette dramatique scène d'adieux que personne de toutes ces personnes ne savait, dont personne ne le soupçonnait le héros.
Mais, lorsqu'il eut achevé le tour des autres tribunes, progressivement son orgueil l'abandonna.
Ici c'étaient, comme là-bas, des dames tournant le dos à la piste et debout, sur lesquelles se penchaient des messieurs en uniforme ou à épingles en dents de cheval. Ici, comme là-bas, les femmes étaient suspendues des deux mains, ainsi qu'à un frêle mât de cocagne, au manche de leur ombrelle, dont la pointe plissait la toile rouge des banquettes; et elles gardaient, dans cette posture implorante, les yeux levés vers les yeux baissés des messieurs. Ici, comme là-bas, on paraissait pressé de préparer des petits collages d'été, de prendre des arrangements, de conclure.
Et Mareuil avait des accès de jalousie impersonnelle, rétrospective, à voir toutes ces créatures, toutes ces Jack, en train certainement de faire à d'autres,—à d'autres amants absents, ingénus et dévoués—ce qu'on lui avait fait à lui, pendant deux années.
Il dévisageait insolemment les clubmen en redingote, les cavaliers en habit rouge, les officiers bleu-de-ciel ou noirs songeant, à chacun: «Si c'était lui!»—énervé à l'idée de frôler peut-être, sans le savoir, un de ses rivaux d'hier, un de ceux qui avaient tenu dans leurs bras Mme Hardouin, tandis qu'il agonisait à l'attendre.
Plusieurs étaient célèbres pour leur élégance, leur agilité en selle, leurs succès mondains et féminins. Les plus humbles bourgeoises les connaissaient par leurs noms, les suivaient longtemps du regard comme des acteurs populaires. Et au milieu de ces gars solides, à la figure vaniteuse et rude, ou bien qui souriaient d'un sourire de maître, en se chuchotant, par-dessus l'épaule, des réflexions comiques, Mareuil avait presque honte de s'être donné la peine d'aimer, de s'être tant courbé à supplier, à souffrir. Il se sentait ignorant, naïf et faible comme un petit potache cerné par une cohue de «grands».
Il murmura:
—Tous ces gens me répugnent! Allons-nous-en!
Et il marcha vers la sortie, saluant, d'un air hâtif d'homme qui s'en va, les têtes qui le saluaient sur la route.
—Bigre! fit-il à un tournant ... La mère Lepassereau!
Il voulut se dissimuler derrière un monsieur qui le précédait, affecter de n'avoir rien aperçu. Mais trop tard! Leurs regards s'étaient joints, heurtés, et maintenant ceux de ladite mère Lepassereau ne le lâchaient plus, dardaient contre lui des lueurs à la fois avenantes et de menace. Il eut peur de sembler impoli et, résigné, il s'approcha de la grosse dame.
Mme Lepassereau feignit hypocritement la surprise.
—Tiens, monsieur Mareuil!
Puis elle multiplia les questions au sujet de madame sa mère, une si agréable femme; de monsieur son oncle, dont le château était voisin de celui des Lepassereau, en Normandie, et au sujet aussi de son travail à lui, M. Mareuil, qu'on lui avait dit peindre de si jolies choses, mais là, sans compliments.
Elle l'appelait, à certains instants, Gilbert, s'excusant de sa familiarité, l'expliquant par ce fait qu'elle l'avait connu tout petit, qu'elle ne pouvait s'habituer à ce qu'il fût un homme, un vrai homme; et elle s'inquiétait s'il viendrait cette année, au château de monsieur son oncle, à Monneville, où, depuis six ans bientôt, on n'avait pas eu le plaisir de sa visite.
—D'ailleurs, à Paris, vous ne sortez guère davantage ... Et même soit dit sans reproches, nous vous avons bien regretté chez nous, cet hiver ... C'étaient des réunions tout intimes, où je crois que vous ne vous seriez pas ennuyé ...
Mareuil, qui guettait l'attaque, riposta:
—Moi, j'en suis sûr, madame ... Ça été une coïncidence malheureuse ... Par hasard, ces deux fois-là j'étais pris ... Mais j'espère ...
Mme Lepassereau l'interrompit:
—Vous ne reconnaissez pas Germaine, n'est-ce pas?
Et d'un ton bienveillant:
—Oh! cela ne m'étonne pas ... En six ans, on change!... C'est bien naturel ... Et toi, Germaine, tu ne reconnais pas M. Mareuil, toi non plus?
Mlle Germaine Lepassereau se retourna et, saluant d'un salut grave et réservé:
—Non, je n'aurais pas reconnu Monsieur.
Elle avait une allure assez gracieuse, des yeux clairs et larges, des cheveux châtain pâli, frisés en triangle sur le front; mais sans qu'elle fût déplaisante, il n'y avait rien de troublant dans sa petite figure froide, lisse et propre de jeune miss bien savonnée.
Elle reprit, après un moment:
—Maintenant, je me rappelle, je me rappelle parfaitement.
Une fanfare sonnait, annonçant la fin d'un parcours et se mêlant au grondement lointain des derniers applaudissements, tandis qu'un nouveau cavalier, un hussard stoppait devant la tribune du jury.
—Regarde, maman, dit Germaine sans laisser le temps à Mareuil de trouver la phrase courtoise qu'il cherchait ... Regarde! Voilà M. de Saint-Lys ... C'est la troisième fois qu'il monte aujourd'hui.
Mareuil saisit l'occasion de réparer son silence:
—Cela vous intéresse, ce concours, Mademoiselle?
Mlle Lepassereau eut une moue ironique:
—Heu?... Cela m'intéresse autant que d'aller faire des visites ou que d'aller à la Sorbonne ...
—Ah! vous fréquentez la Sorbonne? Et vous vous y ennuyez, Mademoiselle?
Il souriait le plus sympathiquement qu'il pouvait.
Elle leva les yeux pour voir s'il se moquait; puis subitement, son regard sembla se voiler de défiance, se refermer sur ce qu'elle pensait, et elle répondit d'un ton bref comme un tour de clef:
—Je n'ai pas dit cela!
Elle s'était tournée vers la piste et affectait de s'occuper de la course de M. de Saint-Lys, marquant au crayon, sur son programme, les fautes commises, tapant le sol du bout de son en-cas, lorsque la haie ou la barrière avaient été convenament franchies.
Gilbert, posté derrière, détaillait hostilement son buste enserré d'un long covercoat jaune, ses cheveux trop tirés sur la nuque où nul frison ne dépassait, toute sa netteté frigide de novice inexperte, et il éprouvait pour elle des sentiments de pédant d'amour, le mépris du savant pour l'illettré qui lui a manqué.
Plus tard, quand elle aurait accompli ses preuves, oui, il eût compris qu'elle le reçût dédaigneusement, de cet air de majesté hautaine que donnent parfois aux femmes la conscience de leur mystérieuse valeur, le souvenir récent de ce qu'elles peuvent, avec leur corps!
Mais, aujourd'hui, qu'elle l'accueillît ainsi, lui, Gilbert, l'ancien amant, l'ancien adversaire d'une gaillarde telle que Mme Hardouin, qu'elle fît sa contractée, cette petite Lepassereau qui ignorait tout de la vie, qui n'avait d'autre mérite que sa virginité fade, non, c'était pénible, c'était sévère!
Et pendant que M. de Saint-Lys terminait ses bonds, Mareuil parcourait du regard les dames proches, pour en découvrir une de laquelle il eût subi, sans récriminer, les intolérables façons de cette petite glaçon de Lepassereau. Tout autour de lui, tout au loin, se dressaient des têtes familières, têtes d'hommes, de femmes, de jeunes filles, inaperçues depuis deux ans et dont il déchiffrait, peu à peu, les traits changés par le temps. Après cet exil de sa liaison, il se faisait l'effet d'un voyageur revenant à Paris après un long voyage. Il reconnaissait un nez, une bouche, une attitude, puis le nom fuyait. Ou bien, il hésitait, croyait s'être trompé. Soudain, il s'inclina avec vivacité vers Mme Lepassereau qui se passionnait pour la course de M. de Saint-Lys, et demanda:
—Madame!... Madame!... Est-ce que cette dame blonde, à droite, au-dessous de vous, au second banc, est-ce que ce n'est pas Mme Lozières?
—Où cela?
—Là, à droite, au deuxième rang, un chapeau à coques de velours grenat ...
Il désignait une jeune femme blonde, au visage ovale et pâle, aux sourcils noirs très épais, et dont les cheveux ondulés recouvraient à-demi l'oreille.
—Où cela?... Où cela?... répétait Mme Lepassereau dont l'attention, loin de travailler vers la droite, restait captivée, à gauche, par la double haie qu'atteignait, à cet instant, l'infatigable Saint-Lys.
Enfin, elle répondit:
—Oui, oui, c'est Mme Lozières ... C'est elle!
Mareuil pensait:
«Eh bien! en voilà une à qui le mariage a fait du bien!»
Il se rappelait sa silhouette maigre et informe de jeune fille, d'enfant même, à l'époque où il jouait avec elle, dans le verger vert de Monneville, sous les pommiers tordus; et il l'examinait tout charmé de son épanouissement nouveau, de sa beauté grandie, lui trouvant un curieux air petit fifre de la Révolution, petit tambour Bara, avec ses cheveux dorés sur l'oreille.
Mais une rumeur triomphale, une immense explosion de bravos venaient d'éclater, saluant le hussard qui avait sauté d'un superbe saut la rivière du centre. Une musique militaire entonna une marche d'opérette. La réunion était close.
La piste, rapidement, se remplit de spectateurs et de spectatrices accourant pour assister à la distribution des récompenses. Près de la rivière, des groupes se formaient, joyeux et bavards, comme à la sortie des grandes administrations, la journée de travail finie. Des gigolos, en longue redingote, mesuraient, d'un œil effaré, la largeur de l'obstacle. Les femmes, sans interrompre leur causerie, s'entrejugeaient furtivement, le front impitoyable, notant les erreurs de mode ou les inventions habiles dans les toilettes qui circulaient,—et des figures s'avançaient, interrogatives et plus indicatrices que des doigts, des figures priant qu'on leur nommât ce monsieur avec une barbiche rousse ou cette dame en vert, là-bas.
Au milieu de la foule, Mareuil, qui avait profité de la presse du départ pour semer Mme Lepassereau, se promenait, l'aspect indifférent et ennuyé, quoiqu'en réalité tout à la préoccupation de revoir Mme Lozières, de vérifier si elle était de près la jolie personne qu'elle lui avait semblé de loin.
Elle devait avoir actuellement deux ans de moins que lui, quelque chose comme dans les vingt-huit ans; et on l'avait mariée, sept ans avant, avec un haut fonctionnaire des finances, un receveur, un trésorier-payeur,—Mareuil ne se souvenait plus au juste,—un républicain de vieille date, dont le choix avait fait scandale, lors du mariage, à Monneville, et dans toute la société conservatrice des environs.
Un mariage qui s'expliquait pourtant, étant donné l'ingénuité docile de la jeune fille et les ambitions de sa famille, dont plusieurs membres déjà, dans la diplomatie ou l'armée, s'étaient un peu ralliés au gouvernement. Mais on avait mis longtemps, néanmoins, à le pardonner aux Brégy, à oublier leur fâcheux manquement à la bonne cause en péril ...
Gilbert évoquait ces souvenirs: «Lucie de Brégy!... Lucie Lozières! Est-ce bizarre, cette rencontre!»
Tout à coup, il remarqua les coques rouges de son chapeau, et lentement il se dirigea de son côté, de façon à ne pas être masqué par les dames avec qui elle causait. Arrivé devant elle, il salua; puis, après quelques pas, s'étant retourné pour la contempler de nouveau, il aperçut le regard de Mme Lozières fixé vers lui, qui se dégageait vite, comme par honte d'avoir été surpris.
Alors, il rôda de groupe en groupe, s'arrêtant à des poignées de main, à des conversations inutiles, retenu par le désir de s'approcher encore de la jeune femme, de renouer connaissance, si possible, sans but précis, pour voir, et parce qu'il en avait envie, tout simplement, en somme.
Mais elle avait changé de place, était partie peut-être. Il ne put la retrouver.
«C'est stupide, pensait-il, j'aurais dû lui parler ... Quelle gaffe!»
Il chercha partout, traîna autour des sauteurs primés, faillit se faire écraser par les lauréats qui se rendaient aux écuries en trottinant, et finalement, à bout de patience, il gagna la sortie.
La bousculade était grande, et, par moments, la masse serrée des partants se serrait davantage pour laisser passage à des chevaux qu'un lad emmenait dehors.
—Hep! hep!
On se rangeait, on s'étouffait, on se collait les uns aux autres, en rentrant les pieds. Des dames protestaient. D'autres souriaient à leurs voisins inconnus ou bien montraient une mine revêche aux privautés éventuelles. Une voix, derrière Mareuil, une voix claire et gaie prononça:
—Bonjour, monsieur Gilbert!
Il tourna la tête et vit Mme Lozières qui, le coude au corps, lui tendait, avec difficulté, la main. Il balbutia, un peu décontenancé par cette apostrophe inespérée:
—Bonjour, Madame!... Vous allez bien?... M. Lozières va bien?... Quelle foule, n'est-ce pas?
—Très bien, je vous remercie ... et Madame votre mère?
Il reprit:
—Je vous croyais à Bourges?
—Oh! non ... Nous avons quitté Bourges il y a trois mois ... Je suis tout à fait Parisienne, maintenant ... M. Lozières a été nommé au ministère, à l'administration centrale ...
—Ah! c'est une bonne chose! fit par courtoisie Mareuil. Vous devez être très contents!
—Oui, nous sommes assez contents ... Oh! oh!... Prenez garde!
Une poussée l'avait jetée contre lui, et il sentit une odeur fine et forte, cet heureux alliage du parfum et d'elles-mêmes qu'exhalent certaines femmes toujours.
Elle murmura:
—Je vous demande pardon ... Je ne vous ai pas fait mal?
—Du tout, du tout!... Mais ce service est bien tristement organisé ...
Ils arrivaient sur le seuil.
Une large nappe de lumière jaillit devant eux, et ils aperçurent des laquais en livrée et l'œil inquiet, à la recherche des maîtres, une triple rangée de badauds qui se penchaient avidement dans l'espoir de ces femmes, et ces femmes, et ces femmes qui sortaient.
Mme Lozières regarda à droite, à gauche—et d'un ton contrarié:
—Comme c'est ennuyeux!... J'ai perdu mes amies, les dames avec qui j'étais tout à l'heure!
Elle se haussait sur la pointe des pieds:
—Non!... non, elles ne sont pas là ... Elles seront parties sans m'attendre!
—Alors? fit-il brièvement.
—Alors, je vais vous dire au revoir et rentrer chez moi ... Je reçois le samedi ... Mais je n'ai plus que deux jours à votre disposition, puisque samedi en huit mes réceptions finissent ... N'oubliez pas, 9, rue Galilée, près de l'avenue Kléber ...
Il retint un peu sa main et, d'une voix respectueusement caressante:
—Est-ce qu'il vous déplairait que je vous accompagne?
—Quand cela?... Maintenant?... Ce n'est guère votre chemin, il me semble ...
Elle s'arrêta, inspecta vivement les alentours, et reprit:
—Enfin, si vous voulez bien vous déranger de votre route, j'aurais mauvaise grâce à refuser.
Ils quittèrent le trottoir, traversèrent la chaussée, puis, fendant la foule entassée sur le refuge voisin et qui les guignait déjà, comme si, de longue date, ils eussent eu ensemble toutes sortes d'intimités, ils remontèrent, au pas de promenade, les Champs-Elysées, sans mot dire, malicieusement satisfaits du petit pacte audacieux qu'ils venaient de conclure.
Mme Lozières rompit, la première, le silence:
—Vous travaillez beaucoup? J'ai vu de vous des choses délicieuses à l'Exposition du Blanc et Noir, l'an dernier, et aussi au Grand-Art ...
Mareuil se défendit modestement.
—Non, je vous assure, continua Mme Lozières, j'aime énormément ce que vous faites ... Vous avez une façon de poser les personnages et surtout des teintes d'une délicatesse!...
Elle lui parlait familièrement, tout de suite revenue au ton de camaraderie de jadis. Elle citait ce qu'elle préférait parmi ses pastels, ses esquisses formulant même des critiques, s'embarrassant parfois, manquant des termes exacts, mais lâchant moins de niaiseries qu'il n'en eût pu craindre.
Mareuil déclara en raillant:
—Vous avez du goût ... Permettez-moi de vous le dire ...
Elle remercia d'une inclinaison de tête, et ils allèrent de nouveau quelque temps en silence.
Mareuil observait sournoisement Mme Lozières de son regard expert de peintre et d'amant sagace.
Elle lui paraissait aussi séduisante que là-bas, à l'Hippique, gardait cet air petit fifre qui, dès l'abord, lui avait plu. Et, quoique d'une taille plutôt grande, elle avait de la grâce, elle marchait bien, de ce pas aisé, harmonieux, solide, qui distingue les femmes adroites et sûres de leur corps.
Il l'évalua encore d'un coup d'œil sommaire:
«Elle est bien, cette petite!... Quel dommage que je ne l'aime pas, que j'aie l'esprit ailleurs!...»
Mais Mme Lozières sentait probablement sur elle la pesanteur des regards de Mareuil, car, comme pour mettre fin à ce gênant examen, elle demanda:
—Savez-vous comment s'appelle la personne qui passe dans cette victoria bleue?...
C'était une des demoiselles de la Butte, une grosse brune avec un chapeau empanaché de blanc. Mareuil répondit sèchement:
—Elle se nomme Mériel ou Nivolas ... je ne vous garantis rien ... Du reste, si vous voulez des renseignements sur ces dames, vous vous adressez fort mal ... je n'en fréquente aucune.
Mme Lozières parut aguichée par l'expression mauvaise des paroles de Mareuil:
—Tiens, pourquoi?... Il y en a cependant de bien jolies?
—Je ne dis pas ... Mais, je n'aime pas cette façon d'aimer ...
Elle s'exclama d'une voix incrédule:
—Vous voulez donc de l'amour, de l'amour vrai?
—Peut-être!
—C'est surprenant! Je n'aurais pas cru cela de vous!... Je ne sais comment ... Est-ce parce que je vous vois encore petit garçon, turbulent et méprisant pour les filles, comme vous disiez?... Mais je n'aurais jamais supposé que vous fussiez un amoureux, un sentimental....
Mareuil répliqua:
—C'est pourtant comme cela!
Puis, après un silence:
—Et même, savez-vous de quel nom on m'a surnommé chez un de mes amis?
—Je n'ai pas idée ...
—On m'a surnommé Soif-d'Amour!
Elle eut un petit rire cordial.
—Soif-d'Amour! Oh! c'est drôle, c'est très drôle, Soif-d'Amour. Evidemment, cela prouve en votre faveur ... Vous allez me trouver bien indiscrète ... Est-ce qu'il y a longtemps que vous êtes ainsi?
—Je l'ai été ...
—Ah! vous ne l'êtes plus?...
—Plus pour le moment ...
Elle ne répliqua pas, la figure égayée d'un mince sourire, la tête baissée vers le bitume grisâtre, mais la pensée visiblement tendue vers d'autres choses, vers tout ce que Mareuil ne lui avait pas révélé et qu'elle eût bien voulu connaître.
Il réfléchissait: «Pourquoi est-ce que je lui confie ces histoires?... Je ne tiens pas à me faire admirer, et j'ai l'air de me poser en être extraordinaire ... C'est imbécile!»
Le temps avait fraîchi. La nuit tombait. Une rafale de vent s'éleva, vint coller la souple robe de Mme Lozières contre son corps.
«Elle n'est décidément pas mal, songeait Mareuil, et cela vaudrait toujours mieux qu'une Mériel, qu'une Kerjeu, qu'une Nivolas ...»
Elle l'interrompit dans ces parallèles:
—Vous autorisez une question?
—Tant qu'il vous plaira!
—Eh! bien, voilà! dit-elle, comme livrant la conclusion de ses raisonnements secrets ... Voilà! Pensez-vous qu'un jeune homme de votre âge puisse aimer d'une manière absolue ... Vous m'entendrez à demi ... C'est très difficile à expliquer ... Pensez-vous qu'un jeune homme peut être fidèle, complètement fidèle, même quand il aime, au milieu des entraînements, des tentations, des occasions?...
—Certainement! fit Mareuil.
Elle reprit:
—Oh! ce doit être bien rare ... Ainsi, par exemple, ceux que nous avons rencontrés tantôt au Concours, tous ces officiers, ces hommes de sport, pensez-vous ...
Mareuil s'exclama rageusement:
—Ceux-là! ceux-là!... Ah! mais non!... Et puis, je préfère que vous ne m'en parliez pas, des jeunes gens ... Je les déteste!
—Vous les détestez?
—Oui, je les déteste, surtout lorsque je les vois en foule, en masse, réunis ensemble, comme ils étaient aujourd'hui ... Tenez, il m'est arrivé de me sauver d'un salon de cercle, d'une salle de théâtre, d'une salle d'armes, parce qu'il y avait là trop d'hommes, parce que cela m'indignait de rêver à tout ce qu'ils étaient capables de faire avec leurs yeux, leurs moustaches, leur vigueur, leurs corps alertes ... Ce sont des voleurs de cœurs, des voleurs de femmes ... Je les déteste!...
Elle lui lança un regard ému, un de ces instinctifs regards de gratitude comme elles en ont toutes quand on dit, à leur propos, des paroles même un peu absurdes, mais qui sont plus que des mots de désir brutal ou d'offres libertines.
Mareuil continuait:
—Non, je ne comprends pas qu'on trahisse ... Je trouve ça puéril ... Il serait si simple de quitter quand on cesse d'aimer ... Pour ma part, je n'ai jamais trompé ... et je suis persuadé, je crois bien que je ne tromperai jamais ... oui, je le crois bien ...
Il avait proféré cela comme une leçon récitée, sans conviction dans la pensée, et il demeurait stupéfait de sentir en lui ce subit désaccord, répétant:
—Oui, réellement, je le crois!
—C'est très bien! fit Mme Lozières ... Et si vous ne redoutez pas de vous ennuyer, vous viendrez en recauser chez moi, samedi prochain ...
Il s'écria d'un air de regret:
—Comment! vous rentrez?
—Oui, je rentre ... D'abord, ce vent me donne la migraine ... Et puis il est très tard ...
Mareuil prit, en plaisantant, un ton de mélodrame:
—Ecoutez!... Suivez-moi et je vous raconterai ma vie!
Mme Lozières souriait:
—Mais je ne vous la demande pas!
—Alors, je vous raconterai autre chose, tout ce que vous voudrez ... Il est à peine six heures et demie ... Vous avez largement le temps!
Et comme elle hésitait, il feignit de l'amertume:
—Quand je pense qu'à Monneville, c'était toujours vous qui me relanciez, qui me suppliiez de jouer ...
Elle répondit:
—Nous ne sommes plus à Monneville ... Enfin, je ne veux pas que vous vous imaginiez que je me venge ... Entendu!... Nous marcherons encore un peu, mais quelques pas, seulement!
Ils se remirent en route, traversèrent la place de l'Etoile et s'engagèrent dans l'avenue de la Grande-Armée.
Le crépuscule devenait plus noir, et une à une, les lanternes des réverbères s'allumaient. Lorsqu'ils passaient auprès d'elles, Mareuil s'amusait de voir son ombre et l'ombre de Lucie s'allongeant, côte à côte, comme celles de deux amants flâneurs. Parfois, à une bourrasque plus violente, elle détournait la tête de son côté et elle échangeait avec lui un sourire amical, un sourire complice.
—Non, je n'ai jamais, jamais trahi! disait Gilbert.
Il avait repris ses théories sur l'amour, sur ce qu'on doit à une femme aimée, sur le dégoût que nécessairement on éprouve pour les autres, qui ont le tort de ne pas être elle—décrivant à Mme Lozières tout son trésor de sentimentalité, inventoriant toutes ses richesses de cœur, les faisant scintiller, miroiter, valoir comme un bijoutier ses bijoux devant une cliente à gagner.
Il avait conscience d'être sincère maintenant, et l'indécision bizarre de tout à l'heure ne l'oppressait plus. Il parlait de son irréprochable fidélité ainsi qu'un brave de son courage, avec cette assurance naturelle qui nous vient d'un passé glorieux, d'actions d'éclat incontestables. Chacune de ses phrases se rapportait à des hauts faits qu'il eût pu prouver, à l'un des épisodes de la terrible campagne de deux ans qu'il avait menée contre Jack. Il s'écriait à tout instant: «Quant à moi ...» ou bien «Il m'est souvent arrivé» ou encore: «Sans me citer comme exemple ...»; et sous ces formules personnelles qui lui échappaient, Mme Lozières devinait une histoire vraie, un drame touchant, peut-être.
Elle n'interrogeait plus, le laissait disserter, craignant de prononcer des questions significatives, de trop montrer son intérêt, sa sympathie.
Ils étaient près de la Porte-Maillot. Elle vit la grille, et d'un ton impératif:
—Il faut que je rentre ...
—Il le faut?...
—N'insistez pas!... Cela me désobligerait.
Ils revinrent en arrière. Mme Lozières hâtait le pas, se plaignant d'être en retard, très fâchée, très mécontente.
Mareuil, pour la calmer, consultait sa montre, donnait de fausses heures auxquelles elle refusait de croire.
A l'angle de l'avenue Kléber, elle s'arrêta:
—Si vous voulez, j'aime mieux que nous nous séparions ici!