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La Cendre: Roman

Chapter 9: VI
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About This Book

The narrative follows a man consumed by an anxious, long-standing liaison with a woman, living each day between hope for meetings and the dread of last-minute cancellations. Domestic routines and servants' comings and goings frame his mounting physical and emotional distress as letters and telegrams regulate contact. The relationship swings between intense longing, possessive demands, and brief moments of imagined confrontation, while separations and miscommunications deepen uncertainty. Themes include obsessive desire, jealousy, the cruelty of waiting, and the ways social conventions and written messages shape intimate life.

Puis, Mareuil, serrant un peu fort sa main, elle la retira brusquement:

—A bientôt, j'espère!

Elle n'indiquait plus de jour, cette fois. Il répliqua de même:

—A bientôt!... Je suis bien heureux de vous avoir revue!

Elle le regarda d'un regard franchement tendre, presque prometteur et elle ajouta:

—A bientôt alors!... Je me sauve!

Elle avait disparu au coin d'une rue.

Mareuil songea:

«Elle est agréable ... Mais quels yeux bêtes en partant!... Quels regards sales elles peuvent vous avoir!... C'est écœurant!...»

Il monta dans un fiacre et se fit conduire chez lui. Auprès du parc Monceau, il distingua, malgré la nuit, un endroit où jadis, avec Jack, il s'était promené, aux premiers jours de leur liaison. Il poussa un soupir, et resta quelque temps avec une vague mélancolie.

V

—On peut entrer?

—Entrez! dit Gilbert, en reconnaissant la voix de Brévannes ... Vous? Un samedi?... Je croyais que c'était votre jour d'article?

Le journaliste s'assit et alluma un cigare:

—Oui, j'ai eu fini plus tôt que de coutume ... Dites donc, qu'est-ce que vous faites, aujourd'hui?

—Pourquoi cela?

—Enfin, êtes-vous libre?

—Libre!... Libre!... Ça dépend! dit Mareuil, qui s'était précisément promis d'aller, dans l'après-midi, chez Mme Lozières ... Ça dépend un peu de l'heure et aussi de ce que vous avez à m'offrir ...

—Voilà! fit Brévannes. Il y a tantôt répétition générale à l'Odéon ... La jeune enfant est souffrante et ne peut venir ... Voulez-vous la remplacer? On raconte que la pièce est intéressante ...

Mareuil se recueillit. Cette proposition ne le séduisait guère, mais une soudaine envie le poussait à profiter du prétexte pour retarder cette visite de combat que, la veille encore, il hésitait à rendre, à livrer.

Il pensa avec soulagement: «Il ne serait peut-être pas mauvais de la faire attendre ...»—puis, tout haut:

—C'est convenu! Cela me va!

—Alors prenez votre chapeau ... Nous mangerons de l'autre côté de l'eau ... Ne lambinons pas!... Le rideau est à une heure.

Lorsqu'ils furent en voiture, après quelques instants de silence, Brévannes demanda:

—A propos, et la santé du cœur?

—Mon Dieu, dit Mareuil ... je n'ai pas trop à me plaindre ... Je suis même étonné de souffrir si peu ... A tel point, que je fais des expériences, que je me mets à l'épreuve pour voir si c'est bien fini, si ce n'est pas un engourdissement passager ... Je me représente la dame en train d'accomplir des infamies, des débauches extraordinaires ... Rien! Cela me laisse calme, cela augmente seulement un petit peu la répulsion que j'ai pour elle ... Je lui crie un gros mot, une injure ... Mes lèvres se soulèvent de dégoût ... Et c'est tout!... Quant à ces messieurs ...

—Quels messieurs?

—Vous savez bien, le boursier, l'avocat, la bande, enfin ...

—Eh bien?

—Eh bien! je ne leur en veux presque plus ... Je n'ai plus pour eux qu'une sorte de curiosité ... Oui, tenez, je voudrais bien voir leurs têtes, leurs têtes de cocus ... Car ils l'ont été, comme moi, les imbéciles, comme tout le monde le sera avec la dame!... Je commence à la comprendre, cette personne, je commence à la connaître!...

Brévannes approuva:

—Votre état d'esprit me semble, en effet, assez bon ... Et alors, vous ne l'aimez plus?...

—On le dirait ... C'est, d'ailleurs, ce qui me confond, mon vieux ... Car, pourquoi est-ce que, du jour au lendemain, je ne l'ai plus aimée? Parce que j'ai su qu'elle me trompait? Je l'ai cru d'abord. Mais, ensuite, j'ai réfléchi ... Ce n'est pas la raison ... J'aurais pu savoir et pardonner, continuer de l'aimer ... J'aurais pu désirer la revoir, accepter qu'elle revînt comme elle m'en priait ... Pas du tout, j'ai refusé ...

—Et maintenant, vous refuseriez encore?... Vous refuseriez si elle vous écrivait, si elle vous donnait pour demain ou après-demain un petit rendez-vous amical?

—Je refuserais, parce que je n'ai plus envie d'elle ... Et puis, pas de danger qu'elle m'écrive ... Elle est sans doute enchantée que ce soit terminé, d'avoir sa tranquillité, sa liberté ... Elle ne viendra pas me chercher, allez ... Mais vous, Brévannes, vous expliquez-vous cela, que je ne l'aime plus?...

Brévannes tiraillait sa longue moustache blonde.

—Moi?... Moi? Je ne me suis jamais engagé à vous fournir des éclaircissements psychologiques sur votre cas ... Comment!... Vous ne souffrez plus, vous avez la chance de ne plus souffrir et vous demandez, en sus, des explications!... Vous en voulez trop, mon jeune ami! Vous êtes insatiable!

Mareuil suivait son idée:

—Par contre, si je ne souffre pas, je m'ennuie ferme!... J'ai essayé de travailler ces jours-ci. Pas moyen! Est-ce affaire de tempérament ou d'habitude? mais je sens que je ne suis capable que d'aimer, que je ne suis bon qu'à cela, qu'il n'y a que cela qui m'intéresse ... Je suis devenu homme de sentiment, comme d'autres sont hommes de cheval, hommes de finances, hommes d'études ...

Et il répéta, ravi de sa trouvaille:

—Oui, je suis un homme de sentiment!... Saisissez-vous?

Brévannes répliqua d'une voix narquoise:

—Si je saisis?... Passez-moi donc une allumette ... Si je saisis?... Comme un huissier!... Mais on n'est pas homme de sentiment tout seul. Vous oubliez, mon brave monsieur, qu'on ne l'est généralement qu'à deux ... c'est le minimum!

—J'oublie? fit Mareuil, à son tour ironique ... Ah! j'oublie?... Et qui vous dit que nous ne serions pas deux?

Brévannes l'examina avec compassion:

—Déjà?...

—Déjà! repartit Mareuil d'un ton résolu ... Parfaitement, j'ai en vue une petite femme charmante ...

—Que vous aimez?

—Je n'irai pas jusqu'à vous jurer que je l'aime ... ce serait exagérer!... Mais je crois que je l'aimerai, que je l'aimerai bien ... avec le temps ...

Brévannes leva les bras en signe d'absolution:

—Au fait, si c'est votre manie, si cela vous plaît, vous auriez tort de vous priver!... Une façon comme une autre d'aiguiller sa vie!...

Et il ajouta en posant sa main sur le genou de Mareuil:

—Vous êtes riche, n'est-ce pas? Ou du moins vous n'avez pas besoin de travailler pour vivre ... Vous n'avez pas non plus une âme de missionnaire ou de héros, à ce qu'il me paraît ... Alors, ce ne sera jamais moi qui vous conseillerai de vous tourmenter pour la gloire, pour qu'on déclare que vous avez du talent ... Et, qui sait? on ne le déclarerait peut-être pas ... On déclarerait peut-être, au contraire, que vous n'en avez aucun ... Non, voyez-vous, mon petit Mareuil, quand, comme vous, on n'a dans l'existence ni charges ni responsabilités, ce qu'il y a de mieux, pendant le court bout de temps qu'on séjourne ici-bas, c'est encore de faire ce qui vous amuse!...

La voiture s'arrêta, et ils pénétrèrent dans le restaurant où ils déjeunèrent rapidement.

Mareuil n'écouta pas la pièce. Il songeait à Mme Lozières, se figurant les émotions qui devaient l'agiter, tandis que l'heure s'avançait sans qu'il vînt, le ton distrait dont elle devait parler aux visiteuses—toute désappointée, toute au regret de s'être laissée aller à cette promenade clandestine, à cette familiarité de causerie intime avec un monsieur si inconséquent ou si froid.

De plus, il avait remarqué, dans une baignoire voisine de son fauteuil, Mme Béatry, une petite brunette élégante que, de l'orchestre, on lorgnait beaucoup; et il la fixait obstinément.

C'était une jeune veuve aux lèvres un peu fortes, aux narines très ouvertes et frémissantes, une de ces jeunes veuves en présence desquelles on juge immédiatement que c'est du mari et du mari qu'il leur faut, ou quelque chose d'approchant.

Des bruits bizarres couraient sur elle, que Mareuil savait, s'étant informé, après l'avoir fréquemment rencontrée dans son quartier, et pris de cet intérêt qu'on a souvent pour certaines anciennes amies de rue, aux regards devenus affables, à la longue même souriants. Une malpropre histoire d'argent: M. Béatry rédigeant un testament qui interdisait à sa femme de se remarier sous peine de voir passer aux enfants, deux petits garçons, la fortune presque entière; et ensuite, Mme Lestang, la mère de la jeune veuve, asservie à ces clauses sataniques, veillant autour de sa fille comme un factionnaire devant une banque, repoussant au large tous les prétendants comme des voleurs, épouvantée à l'idée d'une rechute dans la gêne d'où le premier mariage les avait miraculeusement tirées.

Mareuil se rappelait ces détails contés, autrefois, par un camarade; et tout en lorgnant Mme Béatry: «Ce brésillon m'irait assez, m'irait autant que la petite Lozières ... Oui, mais il y aurait à se faire présenter ... Sans compter la mère à franchir, le boule-dogue de mère ... Trop de besogne!...»

A la sortie, pourtant, il l'attendit quelques minutes. Elle ne paraissait pas. Il s'en alla sans effort.


La semaine lui sembla lente. Il rêvait à Mme Lozières, se l'imaginait, rue Fortuny, entièrement à lui, ayant abandonné toute pudeur; et cela lui suggérait des désirs qu'il notait avec joie, comme des présages d'amour en bonne voie. Puis, lorsque ces exercices ne suffisaient pas, lorsqu'il lui venait des tentations de renoncer à la lutte, vite il les écartait en se remémorant le passé, les jeunes modèles qu'il avait fréquentées avant Mme Hardouin, les parties désolantes le dimanche, dans la banlieue, les retours bruyants, la nuit, parmi la foule,—et l'encrassement d'ennui qui lui restait, pour plusieurs jours, de ces journées de fête. Recommencer, retomber à ces pauvres escapades, après les sublimes heures de passion, après ce qu'il avait appris à ressentir? Merci! Non, c'était aimer qu'il voulait.

Seulement, par exemple, il ne permettrait pas que Lucie prolongeât trop la résistance, s'avisât de le traîner, de le jouer. Il lui accorderait les délais d'usage, le temps de se donner; mais le moment venu, si elle ne cédait pas, il passerait à une autre, car elle n'avait pas un charme si exceptionnel enfin qu'on ne pût en trouver de pareilles, et même de meilleures.

Il était donc dans les dispositions les plus rigoureuses quand, le samedi suivant, vers une heure et demie, il sonna à la porte de Mme Lozières.

Il avait choisi cette heure à dessein, de façon à se rencontrer seul avec elle et à se déclarer sur-le-champ, dès le premier tête-à-tête. On l'introduisit dans un boudoir attenant à un salon plus vaste et meublé de meubles anciens, tendus de soieries effacées. Puis on revint lui dire que Madame le priait de vouloir bien patienter un peu, et qu'elle ne tarderait pas.

Il se mit à se promener à travers la pièce, inspectant les tableaux posés aux murs, les fleurs des potiches, les photographies éparses dans de jolis cadres, sur un guéridon bas.

Il repassait en son esprit les phrases qu'il se proposait de prononcer d'abord, les mots décisifs qui seraient comme le signal de la bataille—de cette bataille qui finirait peut-être pour lui sans grand dommage, par le triomphe de l'adversaire, ou bien qui engagerait, une fois de plus, sa vie pour combien de mois, combien d'années?

Il entendit un frôlement d'étoffes sur le tapis, des pas hâtifs, puis Mme Lozières parut, agrafant la dernière agrafe de son corsage. Elle lui indiqua un siège et d'une voix un peu essoufflée:

—Vous ne m'en voulez pas?... Je n'étais pas prête ... J'ai dû sortir ce matin et lorsque vous avez sonné, je commençais à peine ma toilette ... Ce que je me suis pressée!...

Elle tapotait sa robe, une longue robe de réception en soie cuivre, recouverte de dentelles noires.

Mareuil répliqua:

—Je regrette que vous vous soyez tant pressée ... C'est moi qui suis coupable ... J'arrive à une heure indue, à une heure absolument incorrecte ...

Elle souriait, les yeux baissés:

—Le fait est que vous arrivez un peu tôt!

—Mais j'ai une excuse! dit Mareuil.

—Et laquelle?

—C'est d'avoir commis exprès cette incorrection.

—Exprès? fit madame Lozières, d'un air candide.

Mareuil répéta en pesant sur le mot:

—Exprès!... Oui, je désirais vous voir seule ...

—Eh bien, dans ce cas, dit Mme Lozières avec aisance, dépêchez-vous ... Vos instants de plaisir sont comptés, car, dans un quart d'heure, Mme de Brégy, ma tante, sera ici pour m'aider à recevoir ...

Mareuil réprima une moue de mécontentement. La survenue de cette Mme de Brégy, la seule proche parente de Lucie, depuis trois ans orpheline, l'inquiétait. Mme Lozières reprit:

—Vous savez que vous avez failli me faire gronder, l'autre soir ... Je ne suis rentrée qu'à sept heures et demie, et mon mari ...

Mareuil déposa son chapeau sur le tapis, à sa droite.

—Pardonnez-moi de vous couper la parole ... Mais vous présumez bien que j'avais mes raisons pour souhaiter de vous voir ainsi ...

Elle eut un geste d'ignorance.

—Oh! je vous en prie, fit Mareuil, laissez-moi parler ...

Et s'exhortant, se forçant, sans aucun élan:

—Voilà!... Je ne suis pas venu samedi dernier, parce que je n'osais pas encore ce que j'ai le courage d'oser aujourd'hui ... Je viens vous demander de vous revoir ...

—De me revoir?... Mais vous me voyez!... Vous me reverrez!...

—Comprenez-moi ... De vous revoir plus souvent, ailleurs qu'ici, de vous revoir seule, enfin ...

Elle essaya de plaisanter:

—Toujours seule, alors ... Et pourquoi?

—Pourquoi?... Pourquoi?... Parce que je ne peux plus me passer de vous, parce que depuis dix jours, je ne pense qu'à vous ...

Il attendit un instant qu'elle lui fournît la réplique, mais elle gardait le silence, les yeux attentifs vers les petits boutons de nacre de ses hauts gants, qu'elle boutonnait lentement.

Il s'écria:

—Vous avez l'air de ne pas me croire. Vous ne me répondez pas ... Pourtant, je vous jure que je suis sincère ... Et si peu que vous me connaissiez, vous savez bien que je me doute de l'importance de ce que je vous dis, que je le pense puisque je vous le dis ... je vous en prie ... je vous en prie, ne refusez pas ... Vous me feriez tant de peine!...

Sa voix tremblait. Il s'arrêta, bien plus ému du son de ses paroles que de leur sens vrai; et il se félicitait: «Allons, allons! C'est mieux!... Cela ne va pas trop mal!»

Elle redressa la tête:

—Vous avez fini?... Je ne voulais pas vous interrompre ... Cela vous aurait peut-être contrarié ... Et puis, je peux vous l'avouer franchement ... votre déclaration était assez charmante, assez discrète, pour donner le désir de l'entendre jusqu'au bout ... Ensuite, avec la même franchise, je réponds à votre demande, je vous dis: C'est impossible!

Mareuil vivement se rassura: «Cela ne signifie rien! Continuons!»—Et avec une intonation désespérée:

—Impossible?

—Oui, impossible ... Le motif? C'est que je ne veux être la maîtresse ni de vous ni de personne ...

Mareuil eut envie de prendre son chapeau, de s'en aller; mais se contenant, il proféra d'un air indigné:

—Maîtresse!... Maîtresse!... Ma maîtresse!... Il s'agit bien de ça ... Maîtresse!... C'est-à-dire que vous ne me croyez pas, que vous me considérez comme un chercheur de femmes, un chasseur d'occasions, un monsieur qui serait bien aise de vous avoir comme une autre, tout bonnement parce que vous êtes jolie et gracieuse ... N'est-ce pas, c'est bien cela que vous pensez, malgré mes confidences de l'autre jour, malgré tout ce que je vous ai révélé de moi-même dans cette conversation affectueuse?... Comme c'est mal!

Elle balbutia très gênée:

—Vous vous trompez ... J'ai au contraire pour vous, depuis notre causerie, une profonde sympathie ... Vous m'avez dit ce jour-là des choses qui m'ont beaucoup plu ... Pourtant, ce que vous me proposez est, je vous le répète, impossible ...

Il y eut un temps. Mareuil songeait: «Aurait-elle un amant?» Puis apercevant sa mine contrite: «Mais non, elle a l'air sérieusement ennuyée ... Et puis quand même, qu'est-ce que cela ferait?... Ah! c'est dur! c'est dur!»

Il réunit toute son audace, et de sa voix la plus câline, la plus douce:

—Je serais navré de vous importuner ... Cependant, réfléchissez ... Que risqueriez-vous? Ce que vous avez risqué la première fois, pas davantage: une promenade solitaire, une autre si celle-là ne vous avait pas déçue; puis d'autres, peut-être si vous vouliez ...

Et après une pause:

—Je suis bien obligé de vous expliquer tout cela ... Vous vous êtes si complètement méprise sur mon compte!... Non, véritablement, je sais trop ce que c'est que d'aimer pour supposer que, du premier coup, au premier mot, on puisse inspirer de la tendresse ... Ces sentiments ne viennent que peu à peu, quand on se connaît, quand on s'apprécie ... Et les femmes qui prétendent les avoir autrement, eh bien! elles ne valent pas plus que les hommes dont nous parlons ... Ce sont des gredines ... des aventurières!...

Il s'exprimait avec autorité maintenant, soutenu par ses rancunes, ayant retrouvé ce ton éloquent de passion meurtrie qui intriguait Lucie; et victorieusement il ajouta:

—D'ailleurs, est-ce que je vous ai dit que je vous aimais, moi? Est-ce que j'ai eu cette impudence?... Non, je ne vous l'ai pas dit!... Je vous ai tout dit sauf cela ...

Mme Lozières, comme éblouie par ce raisonnement, répliqua:

—C'est vrai ... J'en conviens ... Mais précisément je ne veux pas m'exposer à aimer, à tous ces dangers d'un flirt ... Je vous en conjure, qu'il ne soit plus question de ces choses et contentez-vous que je reste votre amie, que j'éprouve pour vous une grande, une réelle sympathie ...

Il prit sa main, sa main dégantée, et y posa un long baiser. Elle contemplait distraitement la fine raie blanche qui séparait ses cheveux souples et lustrés; puis, plus loin, la chair blanche de sa nuque dans l'écartement du col, et, tout à coup, elle tressaillit, sentant les dents de Mareuil qui, dans un baiser plus fort, l'avaient un peu mordue.

—Oh! laissez-moi!

Elle avait arraché sa main.

—Je vous demande pardon! fit Mareuil, dont le regard brillait.

Deux coups sonnèrent à la pendule. Il se dit: «Deux heures! La tante Brégy menace ... Un dernier essai, et je file!...»

Il rapprocha sa chaise du petit canapé où Lucie était assise, et d'un air chagriné:

—Ainsi, nous ne nous reverrons plus?

—Si, nous nous reverrons!

—Non, puisque à dater d'aujourd'hui, vous ne recevez plus ...

Elle cherchait une excuse, une compensation à lui opposer.

—Eh bien! nous nous rencontrerons ... Nous nous verrons peut-être au Bois, aux eaux ... Et l'hiver prochain, vous reviendrez me rendre visite ...

—L'hiver prochain! s'exclama Gilbert ... Dans six mois! Dans huit mois!... Quelle tristesse!

Il avait ressaisi sa main qu'il embrassait avec plus d'ardeur, couvrant de baisers son poignet et même au-dessus, la peau délicate de son bras. Il releva un peu la tête, étonné de son inertie, et la vit les paupières battantes, le visage convulsé de cette belle expression douloureuse de bête agonisante qu'ont les femmes qui faiblissent.

Alors, sans hésiter, il s'assit près d'elle et prestement l'attira à lui.

Elle bégayait:

—Je vous en supplie! Je vous en supplie!

Il ne l'écoutait pas, continuait de l'embrasser, dans le cou, dans les cheveux, sur le front, mais comme il atteignait sa bouche, elle se dégagea d'un sursaut violent—et brutalement, les sourcils froncés, les bras serrés au corps, dans un ramassement de défense, elle dit:

—Allez-vous-en!... Je veux que vous vous en alliez!

Il implora à son tour:

—Je vous en prie!... Ne soyez pas fâchée ...

Elle demeurait silencieuse, les yeux vers le tapis, ramenant d'un geste nerveux ses cheveux défaits dans la lutte.

Il répéta à mi-voix:

—Vous n'êtes pas fâchée?

Puis, avant qu'elle n'eût pu répondre, il l'enlaça de nouveau.

Elle se débattit. Mais il était plus robuste, la retenait de ses bras fermes, de toute sa force surexcitée. Elle cessa presque de résister, chuchotant seulement, par instants, en un effort suprême:

—Allez-vous-en!... Je vous en supplie!... On va entrer!... On va venir!

—Mais non! mais non! répondait Mareuil ... Je vous assure ... Ne craignez rien ...

On ne venait pas, en effet: ni tante Brégy, ni visites, ni personne. Et la lutte se poursuivait, muette, solennelle, dans le désert de cet étroit salon, devant les meubles indifférents, sans autre bruit que celui des baisers, des soupirs, des supplications ou parfois des vitres vibrant au passage d'une voiture, dans la rue.

—Je vous aime ... je vous aime tant! murmurait Mareuil d'une voix sourde, oubliant soudain sa réserve, toutes ses déclarations chevaleresques.

Elle sanglotait toujours:

—Oh! partez! Je vous en supplie ... Mais je suis folle ... Mais je ne me reconnais plus ... Oh! laissez-moi!

Enfin, elle eut l'énergie de le repousser, de se débarrasser, et elle se leva d'un bond, les cheveux en désordre, les joues toutes rosées, toutes brûlantes des petites piqûres continues de sa barbe rase.

Il s'était levé également, et dans la glace, derrière elle, Lucie l'aperçut un peu décoiffé, un peu rouge, lissant sa moustache défrisée par les baisers.

Elle le regarda d'abord durement; puis, comme il souriait avec une expression enfantine de regret, elle se retourna, souriante aussi, et d'un ton de gronderie amicale:

—Je vous en prie ... Allez-vous-en ... Nous avons été d'une imprudence absurde ... Je tremble encore, en y pensant ... Il faut que vous partiez!...

Il répliqua, en se reculant:

—C'est bien ... Je vais partir ... Cependant, avant que je parte, ne voulez-vous pas me dire si je vous reverrai?...

Elle agitait la tête pour refuser, la bouche pincée d'une moue railleuse et mélancolique.

Il reprit:

—Si! Je désire plus que jamais vous revoir! Vous ne pouvez pas me dire non ... maintenant ...

Elle l'interrompit:

—Comment, «maintenant»?... Qu'entendez-vous par là?... Ah! vous avez des mots malheureux, mon cher!

Il se fit humble, essaya de pallier la faute:

—Je voulais dire: maintenant que vous savez combien je vous aime ... Comme vous êtes méchante!... Comme vous prenez méchamment toutes mes paroles!...

Elle lui tendit la main en signe de pardon:

—Au revoir!

—Au revoir!

Il regardait sa main et les yeux dans ses yeux, d'une voix précipitée il dit:

—Je m'en vais ... Mais après-demain lundi, je vous attendrai, près du pont de l'Alma, du côté du Champ de Mars ... J'y serai à deux heures ... Il y a là des endroits où l'on ne rencontre personne ... Je vous en prie, venez ...

Il l'attira sans qu'elle se défendît, lui donna sur les lèvres un lent et dernier baiser.

—Viendrez-vous?

Elle balbutia, les paupières closes:

—Je ne sais pas ... Peut-être!... Laissez-moi!

Il était sur le seuil du petit salon:

—Alors, c'est convenu!... Demain, deux heures!

Elle répliqua:

—Oui, oui, peut-être ... Je ne promets rien ...

Mais, soudain, elle tressaillit:

—Chut! Chut! Arrêtez!

Une porte par-delà les tentures, les murailles du salon, du côté de l'antichambre, s'était refermée avec un claquement lointain, et Mme Lozières guettait, la figure anxieuse, le buste penché en avant:

—On n'a pas sonné? fit-elle.

—Je ne pense pas ...

—Ce ne peut être que mon mari ... Mais non, il n'est que quatre heures ... Enfin, rentrez ... J'aime mieux cela ...

Ils revinrent dans le boudoir et s'assirent en silence:

—Mais parlez donc! murmura Lucie avec impatience ... Parlez donc!... Dites-moi quelque chose!... Vous avez vu cette pièce des Menus-Plaisirs? Est-ce aussi mauvais qu'on le raconte?

Mareuil répondit au hasard:

—Oh! ce n'est pas bien remarquable ... C'est une opérette comme on en a déjà fait cent ... Pourtant, au second acte ...

Le parquet voisin cria sous des pas lourds, et un gros homme barbu d'une quarantaine d'années, une sorte de Labernerie, pénétra dans le petit salon.

Mareuil s'était levé. Mme Lozières présenta:

—M. Mareuil, dont je t'ai souvent parlé ... Mon mari ...

Lozières serra la main de Mareuil:

—Asseyez-vous donc, monsieur!... Je suis enchanté de faire votre connaissance ... J'ai vu votre exposition au Grand-Art ... C'était ravissant!...

Puis, se tournant vers sa femme:

—Ta tante n'est donc pas venue?

Lucie repartit d'un air préoccupé:

—Mais non ... Elle devait venir à deux heures!... Je n'y comprends rien ... je suis même un peu inquiète ...

Lozières la rassura:

—Elle aura été retenue chez un fournisseur ... Elle va sans doute arriver ... D'ailleurs, je suis là pour la remplacer, si tu veux bien ... Figure-toi que le ministère a été renversé cet après-midi au début de la séance ... Alors, j'en ai profité pour filer ...

Mareuil crut habile d'intervenir.

—Ah! le ministère est tombé?

—Oui, monsieur, sur une petite question de douanes ... Et il ne l'a pas volé ... Si on m'avait écouté, si le ministre avait tenu compte de mes observations, il serait encore debout ... Mais ces gens-là sont trop bêtes, ils n'ont que ce qu'ils méritent!...

Mareuil, peu initié à la politique, approuva:

—Vous l'avez dit!

M. Lozières poursuivit:

—Et tenez, justement le ministre de l'intérieur, Dubourdet, vous en avez certainement entendu parler ...

—Je ne me rappelle pas! fit Mareuil.

—Au fait, vous étiez peut-être bien jeune dans ce temps-là!... Eh bien, savez-vous, monsieur, que monsieur votre père l'a condamné avec moi à 1,000 fr. d'amende et à huit jours de prison?

—Mon père?

—Parfaitement, mon cher monsieur! Votre père ... C'était en 1876 ... Dubourdet et moi, nous faisions du journalisme dans la Nièvre ... Un jour, nous avons été appelés en correctionnelle pour des articles contre le Maréchal ... M. Mareuil présidait ... Je m'en souviens, comme si j'y étais. Un homme froid, très courtois, qui nous bourrait de prévenances ... Ce qui ne l'a pas empêché de nous condamner ensuite au maximum ...

Mareuil fit un geste d'innocence.

—Oh! Je ne vous en rends pas responsable, dit Lozières ... Il avait bien raison, monsieur votre père ... Cela aurait dû me servir de leçon. Est-ce qu'on se dévoue, est-ce qu'on risque la prison pour une clique pareille!... Quand je songe que ce Dubourdet a été président du conseil!... Dubourdet, la risée de notre génération, cet imbécile, ce grossier personnage!... Président du conseil ... ça!... C'est à se tordre, ma parole!...

Mareuil le contemplait curieusement. Il était grand, large d'épaules, corpulent, avec une face à barbe brune, le front dénudé, sauf un restant de petits cheveux en brosse, qui s'obstinait sur le devant,—la tête des politiciens arrivés au pouvoir après le Seize-Mai, une tête classique de 363; et il avait tout des hommes de cette époque, le visage barbu, les allures tantôt arrogantes, tantôt bon enfant, la redingote en drap lisse, le pince-nez épais, la gaucherie tapageuse du parvenu. Il eût paru le lendemain à la tribune, comme successeur de Dubourdet, que les profanes s'en fussent à peine aperçus. Il ressemblait à ceux de sa génération exactement comme tous lui ressemblaient.

Lucie était sortie, sous prétexte de donner des ordres.

M. Lozières reprit avec aigreur:

—Enfin, les voilà par terre! Je n'en suis pas fâché ... D'ailleurs, eux ou d'autres, ce sera toujours la même chose. On mentionne déjà Ginestas, pour les finances!... Ginestas!!! Ha! ha! encore un de mes camarades, celui-là ... C'est lui qui m'a engagé à entrer dans l'administration ... Une jolie idée, mon cher monsieur ... Ils m'ont enterré là-dedans, enfoui comme un gêneur ... Ils m'ont nommé receveur, chef de division ... Et ils se croient quittes envers moi parce qu'ils m'ont gratifié de ça!...

Il désignait, du menton, le ruban rouge de sa boutonnière:

—Ah! non, mes gaillards!... Ce serait trop simple!... On ne s'en tire pas à si peu de frais avec un Lozières, avec un monsieur de ma taille ...

Il continuait de cracher ses rancunes, ses déceptions de fonctionnaire mécontent, citant des abus, des compromissions, des iniquités, un tas de scandales ignorés—se confiant à Gilbert, à cet inconnu, comme à un ami, à un affidé, comme au fils du feu président, qu'il supposait acquis à l'opposition, plein de haines identiques.

Et Mareuil répliquait d'un ton indécis, timoré,—tout ahuri encore de cette brusque intrusion de la politique, de la vie sociale, dans ce petit salon où, l'instant d'avant, il n'y avait que des bruissements de baisers, de supplications, de soies froissées.

Il éprouvait aussi une pitié étrange pour ce pauvre homme si près d'être trompé, une pitié que jamais l'autre, jamais M. Hardouin ne lui avait inspirée, et il faisait ses questions douces, déférentes, sympathiques comme des demandes de pardon.

—Notre ministère? s'exclamait M. Lozières. Le ministère des finances?... Pas meilleur que les autres, mon cher monsieur! Entièrement aux mains de la haute-banque, des tripoteurs ... Mais le moindre agent de change, le moindre coulissier y possède plus d'autorité que moi ... Ce matin même, le ministre m'a forcé à poser une heure, à bouleverser tous mes services. Et devinez pourquoi?... Pour recevoir une de vos connaissances ... M. Lepassereau, un banquier de troisième ordre ... C'est un peu fort, avouez-le!

Mme Lozières rentrait, accompagnée d'un valet de chambre portant le thé et qui toisa Gilbert de côté.

Le jeune homme se leva. Elle voulait le retenir:

—Vous n'accepterez pas une tasse de thé?

Il s'excusa, alléguant l'heure, un rendez-vous qu'il ne pouvait remettre.

M. Lozières déclara:

—Maintenant que vous avez appris le chemin, j'espère que nous vous reverrons ...

Il salua, en remerciant, et sortit.

Mme Lozières était demeurée impassible, sans un sourire d'intelligence, sans un regard ami.

Mareuil descendit l'escalier lentement, se retraçant une à une les péripéties de cette visite scabreuse.

«C'est égal, cela a été bon train! On ne traîne pas dans l'administration.»

Il arrivait dehors: «Bigre! Ça pince!»

Une bise glaciale l'avait cinglé, une de ces âpres bises d'avril qui charrient avec elles comme des restants d'hiver; et aussitôt il eut la sensation d'un temps pareil, d'un jour pareil, dans le passé—le jour où Mme Hardouin lui avait accordé les premiers baisers.

Après, il s'était promené à travers les rues, pendant des heures, poussé par une furie de marcher, dévisageant les femmes d'un œil fixe d'homme ivre; et, dans sa fierté, dans sa joie aveuglante, il lui semblait que, d'un revers de main, il eût pu toutes-les prendre. Oui, il se rappelait très bien cela, jusque dans les plus minutieux détails. Puis, soudain, au milieu de ces souvenirs, il crut voir M. Lozières, sa silhouette gesticulante et révoltée: «Ha! ha!... Ginestas!... La clique!... Mon cher monsieur!...» Il murmura, repris de pitié: «Pauvre diable!»—et il cherchait, recherchait, il avait besoin de retrouver pour s'étourdir l'image lointaine, l'image fugitive de Lucie suppliante et pâmée.

«Je l'aime, n'est-ce pas!... Je vais l'aimer, cette petite ... Alors, pourquoi me gêner?»

Mais il eût souhaité l'aimer davantage, être encore emporté dans cet affolement d'amour où l'on ne sent plus de repentir, où morale, scrupules, conscience fuient devant les désirs comme des fétus sous la tempête.

VI

Le lundi matin, vers la fin du déjeuner, Joseph apporta à Mareuil une dépêche.

L'adresse était écrite d'une écriture contrefaite, renversée. Il ouvrit le papier bleu et lut ce qui suit:

«Je ne pourrai venir au rendez-vous ni aujourd'hui, ni jamais. Si vous êtes un galant homme, vous oublierez un moment de folie, que je déplore aujourd'hui amèrement.

L...»

Il songea: «Un galant homme?... Ah! elle m'embête, cette enfant! Elle m'embête!»

Et pour donner le change à Mme Mareuil qu'il voyait l'épier, il déclara:

—C'est Brévannes qui me décommande ... Nous devions dîner ensemble ce soir ... Il remet le dîner à demain ...

Il n'éprouvait aucune douleur, aucune tristesse, pas même une piqûre d'amour-propre. Sitôt la dépêche lue, il avait candidement résumé son sentiment.

Elle l'embêtait! Elle allait exiger de sa part des efforts, des prières, une cour régulière et longue—peut-être même à la fin se refuser, se dérober. Elle l'embêtait!

Remonté chez lui, il se mit à réfléchir. Cette petite Lozières valait-elle qu'il commençât une lutte sérieuse, qu'il se prêtât à un flirt interminable? L'affaire lui avait paru plaisante parce qu'elle s'était engagée promptement, bien présentée. Mais s'il devenait nécessaire d'implorer, de ruser, de s'astreindre à des manœuvres compliquées, non, ce ne serait plus aussi drôle.

Il regrettait cependant de renoncer tout de suite, dès le premier obstacle, aux avantages obtenus. Du reste, il se pouvait que cette résistance ne fût qu'une feinte. Et il trouverait toujours un prétexte pour abandonner la lutte, si elle durait au-delà de son gré.

Il décida donc d'écrire à Mme Lozières une lettre désolée où il la supplierait de revenir sur sa résolution et de ne pas le désespérer.

Il dut refaire trois fois la lettre, la jugeant chaque fois trop froide, trop ironique.

Il s'excitait: «Puisque je veux la toucher, il ne faut pas lésiner sur les grands mots, lui marchander de la passion, de la douleur, de l'angoisse ...»

La quatrième rédaction lui sembla plus médiocre que les précédentes: «C'est extraordinaire!... Voyons pourtant, si Jack m'avait échappé ainsi, qu'est-ce que je lui aurais écrit?»

Cette hypothèse lui rendit promptement des forces, de la flamme, un peu de son style coutumier, et il écrivit:

«Ma chérie! Votre lettre m'a frappé en plein cœur!... Je ne puis croire à ce qu'elle renferme, à cette rupture, à ces adieux ... Après hier, après ces heures divines, vous voudriez me causer l'immense douleur de ne plus vous revoir, vous voudriez me priver de vous, de votre beauté, de votre voix si suave, à jamais!!!... Non, vous ne pourrez pas avoir cette cruauté, pas plus que moi je ne pourrai oublier ce que vous m'ordonnez d'oublier, car on n'oublie pas l'inoubliable ... J'irai donc vous attendre, malgré vos prières ... Je vous attendrai une heure, deux heures,—jusqu'à la nuit. Et si vous n'êtes pas venue, je recommencerai le lendemain, les jours suivants, sans trève, jusqu'à ce que vous veniez ... Agréez, ma chérie, toutes mes tendresses, je voudrais dire tous mes plus tendres baisers ...»

Il se frottait les mains:

—Cela, au moins, c'est plus heureux! Ça a du pleur, ça a de la larme!

Il souligna l'inoubliable, cacheta la lettre, et, en bas, la remit à un cocher:

—Portez vite ... Pas de réponse!

Le fiacre s'éloigna au grand trot.

Il faisait un temps tiède; et le soleil bien franc, bien rassuré, baignait d'une lumière douce les marronniers vert-pâle de l'avenue.

A une heure et demie, Mareuil sortit de nouveau et s'achemina vers le pont de l'Alma.

Il se sentait tout léger, tout rapide dans ses vêtements d'été, délivré de la pesanteur des draps d'hiver, de la gaîne embarrassante du paletot lourd; et il avait peine à ralentir son pas, pour ne point arriver en avance au rendez-vous.

Il se récitait en marchant les termes de sa lettre, s'égayait de leur ton douloureux, mais tout à coup, il eut une inquiétude:

«Et si elle ne venait pas ... Si elle ne venait qu'à trois heures, qu'à quatre heures, ou même si elle ne venait que demain ... Je n'y serais certainement plus et j'aurais l'air d'un pitre!... Ah! ce n'est pas si fort que cela, ce que je lui ait écrit ... Ah! non, ce n'est pas fort!...»

Pourtant, les premières minutes d'attente ne lui furent pas trop pénibles. Il avait sous les yeux un défilé incessant de grosses charrettes surchargées de moellons, de voitures découvertes emportant des femmes en toilettes claires, de municipaux galopant vers le Palais-Bourbon, d'ordonnances ramenant à une allure sage les chevaux de leurs officiers. En bas, sur la Seine luisante, les bateaux-mouches flottaient en hurlant. Des invalides passaient, la jambe boiteuse, ou le bras vide de leur longue tunique ballant glorieusement sur la poitrine; et tout ce tumulte le distrayait.

Mais au bout d'un quart d'heure, il se lassa. Il lui accordait un suprême délai de vingt minutes, à la jeune Lozières et si, dans vingt minutes elle n'était pas venue, il s'en allait, il la laissait, pour toute la vie, au plaisir de causer avec son mari de Dubourdet, de Ginestas et des infamies de l'opportunisme.

Il tenait sa montre à la main, par paresse de la retirer du gousset, et restait immobile à l'angle du parapet, l'œil au guet vers l'avenue qui montait loin, entre ses deux murailles d'arbres verts. Deux heures et demie sonnèrent à un bâtiment voisin.

Il aurait voulu attirer Lucie par un charme, savoir des gestes, des passes magiques qui l'eussent fait sortir de chez elle, glisser jusqu'à lui, surgir soudain de la foule.

«Encore dix minutes de grâce, pensa-t-il ... Je ne peux pas faire moins ... D'ailleurs, au temps de Jack, j'ai attendu bien autrement ...»

Une voiture, capote baissée, s'arrêta juste à cet instant devant lui, frôlant le rebord du trottoir. Il se pencha discrètement, et, au fond, il reconnut Mme Lozières, la figure toute mouchetée des pois noirs d'une courte voilette.

Elle s'avança un peu:

—Je suis venue pour que vous ne m'attendiez pas indéfiniment ... Qu'avez-vous à me dire?

Elle avait prononcé ces mots d'une voix attristée, et, sur ses joues, on voyait des traces roses, comme si elle eût pleuré.

Mareuil répliqua:

—Vous n'avez pas lu ma lettre?

—Si, je l'ai lue ... et je vous en remercie ...

—Eh bien?

—Eh bien! elle n'a pas changé mes résolutions ...

Des passants se retournaient, cherchaient à pénétrer le mystère de ce colloque suspect, de cette capote abaissée.

Mareuil balbutia:

—Je vous répète que je ne vous crois pas ... Seulement, il m'est impossible de vous parler ici ... Tout le monde nous observe ... Permettez-moi de monter avec vous ...

Elle eut un geste d'effroi:

—Oh! non ... par exemple!

—Alors, descendez! fit Mareuil d'un ton impatient.

Puis, se reprenant, plus courtoisement:

—Je vous en prie, descendez ... Nous marcherons un peu ... Je m'expliquerai ... Vous êtes libre de vos actes, libre de me repousser ... Mais ai-je mérité que vous me traitiez si brutalement, après tant de tendresse?...

Elle exhala un soupir:

—Je vous cède encore ... C'est la dernière fois, la dernière ...

Elle paya le cocher, et ils se mirent en marche vers le Trocadéro, longeant la pierre grise des quais presque déserts.

Mareuil aborda hardiment le débat:

—Ainsi, du jour au lendemain, vous ne voulez plus me revoir?... Pourquoi?... En quoi vous ai-je offensée?... En quoi vous ai-je déplu?...

Elle répondit:

—Pourquoi?... Pourquoi?... Je vous l'ai écrit ... Parce qu'hier j'étais folle et qu'aujourd'hui je ne le suis plus ...

Il essaya de l'interrompre. Elle continua:

—Non, mon ami. J'ai trop souffert à l'arrivée de mon mari ... J'ai trop souffert, cette nuit, en me rappelant la scène de l'après-midi ... C'était ignoble cet abandon!... J'ai eu un moment d'égarement, soit ... Mais recommencer, oh! jamais ...

—Et moi, mes souffrances, mes regrets ... Cela vous est indifférent que je souffre? murmura Mareuil d'un ton pénétré.

Elle dit avec calme:

—Au contraire, cela me fait beaucoup de peine ... En vous écrivant, ce matin, j'ai pleuré; et j'ai pleuré tantôt en lisant votre lettre ... Vous voyez je ne me cache pas de vous ...

—C'est donc que vous avez pour moi un peu de sympathie ... Qu'est-ce qui vous retient, alors, de me revoir, comme maintenant?... Quels dangers courez-vous?...

Elle s'exclama:

—Quels dangers?... Vous le savez bien ... D'abord, on peut nous rencontrer ...

—S'il n'y avait que cela, rien de plus simple que de venir chez moi ...

Elle riposta:

—Chez vous?... Comment, chez vous?...

—Oui, chez moi ... un appartement que j'ai ... dans un quartier peu fréquenté, dans une maison très tranquille ...

Elle s'écria, en raillant:

—Et qui étouffe les cris des victimes ... Au moins vous êtes franc!... Vous non plus, vous ne dissimulez pas ... Voilà votre but: m'amener chez vous ... comme toutes celles que vous avez connues avant moi, ou que vous connaîtrez, après ... m'amener dans votre chambre à aimer, dans votre abattoir ...

Il répliqua d'une voix lente:

—Oh! on ne vous y ferait pas grand mal, dans mon abattoir!... Pas plus, en tout cas, qu'à celle qui vous y a précédée ...

—Ah! vous avouez? dit Mme Lozières.

Mareuil prit un ton sérieux:

—Oui, j'avoue que j'ai aimé une femme avant vous.

—Une seule? Vous m'étonnez!

Il répéta du même ton:

—Une seule ...

Et il ajouta:

—Naturellement, cela vous étonne ... Vous persistez à me juger pareil aux autres ... Vous ne voulez pas admettre chez les hommes la possibilité d'une affection vraie, d'une fidélité durable!...

C'était son fort, son grand air que ce morceau sur la fidélité masculine; et il le lança de nouveau avec largeur, avec abondance, sûr de ses effets, vantant ses propres facultés de dévouement exclusif et unique, célébrant l'amant irréprochable qu'il avait été, faisant encore l'article de lui-même sans hésitation ni vergogne.

Elle semblait reprise d'intérêt, d'indulgence, réclamait timidement des détails: quelle femme était-ce, les raisons, de la rupture et si, ensuite, il avait souffert?

Mareuil répondit vaguement: une femme du monde, un mari très jaloux, surveillance tyrannique, rendez-vous toujours contrariés, à tel point que, d'un commun accord, ils s'étaient résignés à rompre.

—Depuis longtemps? questionna Mme Lozières ...

—Cela date? fit Mareuil ... Voyons?...

Il feignit de calculer et froidement:

—Cela date de six mois!

Elle dit d'un air malicieux:

—Je comprends que vous ayez hâte de la remplacer!...

Mareuil se sauva par un accent sincère:

—Vous avez tort de plaisanter!... C'est une personne que j'ai profondément aimée ... Un jour, si jamais nous cessions de nous voir, je ne voudrais pas qu'on parlât ainsi de vous ...

Elle comprit sa double maladresse de l'avoir blessé dans ses souvenirs et d'avoir paru jalouse:

—Excusez-moi ... J'ai dit une bêtise ... Je n'avais pas l'intention de vous froisser ...

Il lui serra longuement la main en déclarant:

—Il n'y a pas de mal ... De grand cœur, je vous pardonne!...

Ils avaient franchi le pont du Trocadéro, et ils gravissaient les jardins en pente. Dans un recoin d'allée, sous des arbres formant charmille, Mareuil aperçut un banc écarté.

—Si nous nous asseyions!

Elle accepta et ils s'assirent.

La conversation languissait, tous deux n'osant reprendre la discussion où ils l'avaient laissée, perdre par une imprudence le terrain gagné. C'était entre eux comme un secret armistice.

Ils parlaient de Monneville, de leur enfance, de leurs relations communes, tandis que Mareuil, la tête basse, esquissait sur le sable, du bout de sa canne, des raies, des cercles inachevés.

Mme Lozières enfin se leva et annonça:

—Je m'en vais!... Au revoir!

Mareuil restait assis:

—Oh! pas encore!... Mais dites-moi, vous reviendrez demain?

—Pensez-vous que je doive revenir?

Elle le regardait comme au départ, la première fois, avenue Kléber. Il se détourna avec un dégoût subit, ne pouvant supporter cet admirable regard de soumission, de tendresse absolues, ne pouvant surtout la regarder de même. Il lui semblait niais, grossier, indigne de lui, ce regard, et il se sentait incapable de l'imiter, de simuler une expression pareille.

Il domina pourtant son malaise, et assura:

—Je crois bien que je le pense!... Demain à deux heures, même endroit, je vous attendrai!

—Simple promenade, n'est-ce pas? Promenade d'amis? fit Mme Lozières.

—Bien entendu! dit Mareuil d'un ton un peu narquois.


Elle fut exacte au rendez-vous. Elle y revint le lendemain, le surlendemain, toute la semaine.

Ils se promenaient dans les jardins lointains, les tristes faubourgs de la banlieue, les quartiers populeux et misérables, le matin ou bien l'après-midi, aux heures où ils supposaient leurs amis, leurs parents occupés dans le centre, au Bois—ailleurs.

Ils visitèrent, de cette façon, le parc de Saint-Ouen, le parc de Montsouris, le Jardin des Plantes, les environs d'Asnières, les berges de la Seine, toujours à pied, car elle ne consentait point à prendre de voitures.

Mareuil ne la pressait pas, affectait de ne plus l'obséder de prières.

Il lui avait dit:

—Je ne veux pas vous forcer ... Vous viendrez chez moi lorsque cela vous fera plaisir!

Et, au moment de la quitter, il se bornait à réitérer son invitation avec un salut cérémonieux:

—Quand il vous plaira, chère Madame!

Elle s'inclinait gravement:

—Pas aujourd'hui, cher Monsieur!

Mais, au fond, elle était surprise de cette patience exceptionnelle, de cette réserve presque insolente; et un jour, à la question quotidienne, elle ne put s'empêcher de répondre:

—Pourquoi voulez-vous que je vienne chez vous? Nous sommes déjà camarades ... A quoi bon aller plus loin?... C'est si bien ainsi!

La remarque le secoua d'abord comme un coup de fouet. Puis, se remettant:

—En voilà une idée!... Mais pas du tout! Pas du tout!

Elle repartit en riant:

—Une excellente idée au contraire!

Il rentra, ce soir-là, avec un sourd mécontentement. Il repassait en revue les huit jours de cette semaine, les ballades à travers les boulevards crapuleux, les fauves du Jardin-des-Plantes, les causeries joviales et un peu grivoises, ces huit jours perdus, où il lui avait été si commode, sans qu'il s'en doutât, de s'abstenir de déclarations, et il réfléchit:

«Elle a raison ... Nous devenons une paire de camarades ... J'aurais dû me montrer plus entreprenant ... Ce n'est pas cependant le désir qui me manque!...»

Bien souvent, durant cette semaine, dans les coins obscurs des parcs, au détour d'une allée, la tentation lui était venue d'enlacer Lucie, de l'embrasser de nouveau, de l'avoir encore contre lui, haletante. Mais une sorte de timidité l'avait chaque fois arrêté, une sorte de nonchalance, à la pensée qu'il faudrait joindre à ce geste des protestations d'amour, des paroles tendres ou passionnées,—la regarder d'un de ces longs regards plongeurs qu'il ne savait plus faire, dont la vue même lui répugnait.

«Non, ce n'est pas le désir qui me manque! songeait-il ... Ce serait plutôt le contraire!... Dans la rue, au théâtre, j'ai envie de toutes les femmes ... Bien naturel, du reste!... Au bout de deux mois presque ... Au bout de deux mois, les souvenirs, cela ne suffit plus!... Alors il n'y aurait que cette petite qui me glace, qui m'interloque?... Nous dompterons ça!...»

Il se promit de recommencer la lutte, de la mener rondement à l'avenir, sans répit ni merci—de la terminer bien ou mal, mais vite; et, dès le lendemain, il mit à exécution son projet.

Ils étaient arrivés après une heure de promenade, environ, à l'extrême limite du boulevard Bineau. Ils tournèrent à droite, suivant le chemin qui côtoie la Seine. Puis, Mme Lozières se plaignant de fatigue, ils s'assirent au premier banc qu'ils rencontrèrent.

Devant eux, la rivière coulait lente et déserte, contournant une île dont les verdures touffues laissaient voir, par endroits, des pans de murs blanchâtres, des bâtiments en briques, ces cabarets où, le dimanche, le petit monde va danser, manger des fritures amères et se saouler un peu.

—C'est joli ici! dit Mme Lozières ... Et puis je suis bien aise de me reposer ... Ah! vous pourrez vous vanter de m'avoir fait marcher!...

Mareuil saisit le mot et à mi-voix:

—Nous marchons! Nous marchons, je ne dis pas!... Mais nous n'avançons pas!

Elle l'examina d'un œil sévère. Il continua sans se troubler;

—Non, nous n'avançons pas!... Nous avons fait le tour de Paris, mais nous en sommes toujours au même point ... Vous devriez vous décider, venir chez moi pourtant ... Ces promenades sont de la dernière légèreté et je me demande combien de jours encore elles se prolongeront, comment elles finiront!...

Elle riposta:

—Aujourd'hui même, si vous voulez ... J'ajoute que je les regretterai, car j'ai passé là avec vous des journées charmantes ...

Et comme s'approuvant d'une pensée intime:

—Oui, elles finiront aujourd'hui!... Elles ne vous contentent plus ... Il vous faut davantage ... Mieux vaut donc en demeurer là ...

Mareuil s'écria d'un air de commisération:

—Quoi! Cela vous effraie de venir chez moi?... Et vous reconnaissez cependant que je ne vous déplais pas, que vous avez du plaisir en ma société!... C'est enfantin!

—Pas si enfantin que vous le dites! fit Mme Lozières.

Et elle donna ses motifs. D'abord, bien qu'ayant cessé de pratiquer, en province, afin de ne pas nuire à l'avancement de son mari et pour éviter les criailleries des radicaux, elle était restée religieuse. Elle gardait l'aversion, la terreur du péché. Ensuite, elle aimait M. Lozières, non pas, certes, d'une passion aiguë et emportée, mais d'une affection solide, fortifiée par le temps; et elle ne se fût pas pardonné d'être pour lui une cause de chagrin ou de honte.

Elle avait proféré cette déclaration traditionnelle d'une voix presque administrative, comme un maire lisant, avec une solennité voulue, les articles délabrés du Code, et elle ajouta:

—Vous devinez que vous n'avez rien à espérer de moi,—rien, sinon une bonne amitié et un bon souvenir ...

Il pensa: «Elle ne disait pas tout cela, chez elle, quand elle râlait dans mes bras!»—et d'un ton attendri:

—Je vous suis très reconnaissant de votre franchise! fit-il ... Il y aurait beaucoup à vous répondre ... Mais pourquoi discuter?... Je ne désire vous prendre ni par la pitié ni par le raisonnement. Tout ce que je souhaite, c'est de ne pas vous perdre, c'est que vous acceptiez de revenir à ces rendez-vous, si toutefois ils ne vous sont pas désagréables ...

—Désagréables? Aucunement ... A condition, pourtant, que vous me promettiez de ne jamais me parler de ce que vous savez!...

—Je vous le promets!

Pendant les quatre jours qui suivirent, il tint sa promesse.

Il avait son plan, ne guettait qu'une occasion de se trouver seul à seul avec Mme Lozières, dans une chambre close, chez elle, chez lui, n'importe où, et là, de lui fermer la bouche sous ses baisers, d'en faire de nouveau cette pauvre chose inanimée, sans volonté, sans force qu'il avait vue une fois entre ses mains, vaincue, et que maintenant il ne lâcherait plus.


Un matin, il crut le moment propice. Depuis l'aube, la pluie ne cessait de tomber, une pluie épaisse et obstinée, qui chassait des rues la gaieté printanière, salissait toute la ville, jetait dans l'air mouillé des fraîcheurs rudes de bord de mer. Et lorsque Lucie arriva au rendez-vous, avenue Montaigne, Mareuil s'écria:

—Il me semble qu'aujourd'hui notre à-pied sera un peu humide!

Elle répondit:

—Aussi je ne suis venue que par correction, que pour échanger un petit bonjour, et je rentre vite ...

Mareuil la retint:

—Attendez, j'ai une autre idée ... Votre mari déjeune ce matin chez le ministre ... n'est-ce pas?... Si, vous, vous veniez déjeûner avec moi à la campagne?... A Ville d'Avray, par exemple!... Outre que nous sommes en semaine, par ce temps de canard, il est certain que nous ne rencontrerons personne ... Nous aurons le restaurant à nous, à nous tout seuls ... Voyons, qu'en dites-vous?

Elle se taisait. Mareuil reprit:

—Pas chez moi, vous comprenez! A Ville-d'Avray! Vous avez justement une voilette tout à fait pour campagne ... Et je vous donne mon billet que ce ne serait pas ennuyeux cette petite excursion de camarades!

Elle se taisait encore.

—Vous ne voulez pas? J'ai une voiture excellente. Elle m'enlève ... Elle vous enlève ... L'oiseau chante dans les bois!...

Il montrait du regard une Victoria de louage stationnant à quelques pas de là.

Mme Lozières souriait, paraissait séduite,—sa pudeur comme en détresse, comme usée par tous ces rendez-vous fréquents.

—Et chez moi? fit-elle enfin ... Chez moi? Que raconterai-je? Comment expliquer mon absence?

Gilbert répondit d'un air sceptique:

—Chère Madame et amie, vous ne me ferez pas croire que c'est le manque d'imagination qui arrête une personne aussi spirituelle ...

Elle se récria, mais il poursuivit:

—Non, la vérité, dois-je vous l'avouer?... La vérité est que vous avez peur de moi!...

—Peur de vous? fit Mme Lozières avec hauteur.

—Oui, peur de moi!... Vous redoutez que dans le tête-à-tête je ne sois pas de force à observer nos conventions ... Vous avez tort, et au risque de vous paraître fat, j'oserai vous dire qu'en ce qui me concerne, vos craintes sont exagérées ...

Elle eut la faiblesse de s'offusquer:

—Ah! vous avez des façons de me parler!...

Mareuil l'interrompit:

—Des façons bien sincères, sincères jusqu'à la maladresse ... Je vous rappelais que depuis l'autre fois, je vous ai toujours témoigné un respect de première qualité et que j'étais disposé à continuer ... Cela vous blesse?... Je retire ce que j'ai dit ... Entendu!... Ce n'est pas de moi que vous avez peur!...

—Et de qui, alors? fit-elle brusquement, comme giflée par cette impertinence.

Mareuil s'esquiva:

—Je l'ignore ... Je vous propose une partie inoffensive ... Vous refusez ... J'en conclus qu'elle vous effraie ... Voilà tout!...

Il se mit à inspecter son soulier droit qu'encerclait une fine bordure de boue séchée.

Mme Lozières se sentait glisser au piège de ce défi, envahir par une de ces rages enjôleuses qu'on sait stupides, funestes,—mais toujours plus puissantes que la raison, la prudence, l'intérêt.

Elle répéta avec un ton d'ironie:

—Cela m'effraie?... Voilà tout?... Eh bien! vous vous trompez, mon cher ... Vous allez être bien étonné!... J'accepte!...

«Allons donc!» pensa-t-il—et à haute voix:

—Je vous fais mes excuses, chère Madame, et tous mes remerciements!...

Ils montèrent dans la voiture, qui fila, par le Bois de Boulogne, vers Ville-d'Avray.

Mareuil se tenait ostensiblement dans un des coins de la Victoria, laissant entre lui et Mme Lozières un large espace, un espace pudique et rassurant qui empêchait les cahots effarouchants, les rapprochements incorrects. Cependant, malgré ses efforts de discrétion, il l'apercevait toute repentante d'avoir cédé à ce bête mouvement de bravoure, tout apeurée de se voir auprès de lui, sous cette geôle obscure de la capote baissée, du tablier tendu; et, en l'observant, il pensait maussadement:

«Elle est sur l'œil!... Mauvaise affaire!... Cela n'ira pas tout seul!...»

Il était midi et demi, quand ils atteignirent le restaurant des Etangs.

Trois maîtres d'hôtel s'empressèrent à leur rencontre. Le cabaret était vide, absolument silencieux, à part le ruissellement de l'eau le long des charmilles abandonnées, des tonnelles solitaires. On les introduisit dans un étroit cabinet sombre, attenant au jardin. De la fenêtre on découvrait le lac gris, comme en ébullition sous les piqûres ricochantes de la pluie et, au loin, des arbustes, penchés, décoiffés par l'averse.

Mareuil commanda; puis, se tournant vers Lucie, assise en face de lui sur un divan de velours rouge.

—Préférez-vous que la porte demeure ouverte?

Elle comprit son intention, et avec un sourire:

—Non, Monsieur ... Pas de générosité!... Fermez toutes les portes!

—Vous êtes simplement héroïque! dit-il en s'inclinant.

On servait le déjeuner. Ils commencèrent à manger.

Mme Lozières s'animait peu à peu, causait gaiement, sans aucune gêne maintenant; mais à mesure que le repas avançait, Mareuil se demandait comment il allait passer de cette conversation amicale et confiante, de ces plaisanteries cordiales, au reste, au dramatique reste, à ce qu'il voulait faire là, ici même, tout à l'heure ...