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La chair et le sang

Chapter 11: X
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About This Book

A young man leaves the seminary and travels back to his rural home, savoring sensory freedoms and the idle hours that let him examine himself. He recollects how military service clarified his nature and eroded any taste for a sacred vocation, revealing an appetite for bodily life that undermines clerical detachment. Back at the family estate, quotidian scenes and strained relationships expose tensions between inherited duty and private desire. The narrative quietly probes the opposition of flesh and conscience through intimate memory, precise landscape detail, and close psychological observation.

—Que vous demande-t-on, May, pour accomplir ce mariage qui serait votre salut? continuait la dame. Que souhaite-t-on de vous? De renoncer à l'erreur protestante: sur ce point, la mère Castagnède ne transigera pas. Je sais qu'il est dur d'abandonner ce que vous considérâtes jusqu'à présent comme la vérité, mais notre sainte religion n'offre-t-elle pas plus de garanties que la Réforme?

A tout autre moment, May aurait éclaté d'un rire qui eût coupé court à l'apologétique inattendue de Mme Gonzalès; tandis que la grosse femme s'empêtrait dans des formules, May, pourtant, songeait à cela qui précéderait son mariage, si elle y consentait; et elle était attirée par ce prétendu sacrifice au point que le mariage projeté lui parut accessoire et que cette conversion s'offrait à elle comme une rénovation, un recommencement. Elle vit ce phare, triste mouette blessée; elle oublia un instant Mme Gonzalès, Marcel Castagnède, Claude lui-même: elle imaginait cette Adeline Valadier, naguère sa plus chère amie, lorsque revenant du cours, elles traversaient ensemble la cathédrale: May demeurait debout aux côtés d'Adeline prosternée, anéantie, déchargeant son cœur.

Dans l'ombre de la chambre, elle n'entendait plus les paroles de Mme Gonzalès que comme un indistinct murmure. Elle se disait: «Je n'ai plus rien; tout est brisé autour de moi; toute issue m'est fermée, hors celle-là par où il faut que je me délivre. Seule au monde, sans famille, je n'aurai à passer sur le corps de personne pour m'évader du temple glacial et entrer dans la nuit chaude, étoilée de cierges, emplie d'une présence infinie.

—Puis-je, mon enfant, compter que vous serez raisonnable? Porterai-je à votre père une parole d'espoir?

Mme Gonzalès s'était levée; May fit oui de la tête et avertit la dame qu'elle ne descendrait pas pour le dîner. Seule, enfin, elle demeura assise les yeux grand ouverts dans l'ombre; elle s'étonna de la fuite des heures; le temps lui manquait pour assouvir la curiosité qu'elle avait de son cœur. Soudain, elle imagina la Gonzalès et sa fille se repaissant de son triste secret; elle crut les entendre rire de ce qu'un baiser donné à un petit paysan déclencherait une conversion et un mariage. May aurait voulu crier, se faire mal. Elle braverait en face le monde! Elle épouserait Claude, sans chercher de lâches consolations dans l'idolâtrie catholique. Elle s'acharna à raviver la mourante flamme de son orgueil; un brusque désir la mit debout: elle irait chercher un refuge entre les bras de son amour, elle prononça le nom de Claude et, en même temps, se sentit criminelle, quitta sa chambre, ne sachant où courir. Une ombre la guettait dans le couloir: elle reconnut la voix de Mme Gonzalès:

—Eh bien, ma belle, avons-nous réfléchi?

—Il suffit, Madame ... ceci me regarde seule.

Comme elle parlait d'un ton insolent, May se souvint que la dame «avait vu», et l'eût-elle oublié, le «plaît-il ma petite?» que l'autre lui lança, eût suffi à la rappeler à sa servitude; c'est pourquoi elle ajouta lâchement:

—Soyez assurée, Madame, que je vous sais gré de vos conseils.

La Gonzalès connut l'étendue de sa victoire:

—Tout s'arrangera, mon enfant, laissez-moi faire, donnez-moi la confiance que je mérite et dont, jusqu'à ce jour, vous m'avez frustrée, méchante.

Elle attira contre sa poitrine la jeune fille raidie puis, discrète, courut à d'autres intrigues.

May, marchant comme une aveugle, les mains tendues, s'arrêta à la porte de son frère. La lueur de la lampe éclairait le plancher. A peine eut-elle frappé, que des voix se turent, un fauteuil fut remué. Elle entra et d'abord reconnut mal ces deux visages tournés vers elle: son frère sur le divan, les jambes repliées; Edith debout près de lui jouait avec ce collier de corail que portent les femmes sans fortune, à défaut de perles.

—Je vous dérange? dit May sottement.

Edward répondit du bout des lèvres:

—Mais non, mais non. Veux-tu du thé? Nous goûtions, nous bavardions un peu, les journées sont bien longues...

Edith offrit à May une assiette de petits fours. Edward observait en dessous sa sœur, à travers la fumée d'une cigarette. May crut voir dans ces yeux familiers une détresse telle qu'un instant elle oublia sa propre angoisse. Au contraire, Edith parlait joyeusement; sa robe claire semblait ne pas tenir à ses épaules; une expansion soudaine lui faisait inventer des formules gentilles afin de retenir May: pour la première fois, elle se sentait la plus riche.

—Restez un peu: nous goûterons à trois; vous savez qu'Edward a des petits fours bien meilleurs que ceux de la salle à manger.

May refusa encore, s'excusa, referma la porte. Edward dit:

—Pauvre petite!

Edith haussa les épaules.

—Il faut vouloir son bonheur comme nous l'avons voulu: ta sœur s'efface, se renonce. Ah! vous êtes bien du même sang, tous les deux! Dieu merci, tu m'as rencontrée, toi, mon petit.

Et elle prenait le visage d'Edward entre ses deux mains et le rapprochait de sa bouche, avec adoration. Edward se dégagea doucement et dit:

—Devons-nous tant nous féliciter?

Edith crut qu'il avait peur à cause d'elle seule:

—Je ne regrette rien: pour toi, je m'étais gardée. Oh! ne me crois pas désintéressée; le désintéressement est une vertu de lâche; je veux faire ma vie, je la ferai de mon amour et pour mon amour, avec toi et pour toi.

Edward baissait la tête: chaque parole ajoutait un anneau à sa chaîne; il se disait: je suis dans un tombeau; quelqu'un entasse au-dessus de moi des pierres.

Edith, qu'une existence précaire avait exercée à la lutte et à la ruse, ne s'aperçut pourtant pas de ce désespoir. La volupté partagée, la sensualité de ce garçon indolent et veule, il n'en fallait point tant pour dérouter une jeune fille même avertie et d'une prudence savante. Avant de rencontrer Edward, elle ne s'était donnée à personne tout à fait; elle connaissait donc l'homme quand il désire, quand il assiège; elle excellait à manœuvrer le mâle suppliant, mais elle l'ignorait assouvi, déçu et qui n'a plus envie que de s'en aller.

Elle alluma une cigarette, regarda par la fente des volets qui demeuraient clos, bien que le soleil fût couché, déjà.

—Ah! ah! ton père et maman, très animés, descendent des charmilles! Pauvre mère qui fait jouer ses grosses ficelles et qui s'imagine que nous donnons dans ses panneaux! Elle m'accuse de n'être pas ambitieuse et pourtant, que son ambition est misérable au prix de la mienne! Car je veux la fortune mais aussi la gloire, l'amour, tout ce que nous allons trouver, n'est-ce pas, chéri, dans ton «flat» de la rue de Bellechasse où nous serons bientôt?

Il était entendu entre eux qu'Edward partirait seul dès le lendemain et qu'Edith, après quelques jours, l'irait rejoindre à Paris. Edward réalisa comme il n'avait pu le faire encore son désastre: cette femme établie à jamais peut-être dans le refuge où il se terrait. Comment avait-il pu proposer cela? que ne se taisait-il dans les brefs moments de volupté!

—Comme nous allons vivre intensément, chéri! Ne crois pas que je veuille t'isoler: nous voulons le succès, n'est-ce pas? Il faudra voir du monde; d'ailleurs tu as, comme moi, le goût des visages, des êtres. Je t'obligerai à devenir célèbre, cher paresseux.

Il demanda par quelle route il atteindrait la gloire.

—Mais, mon amour, il y a la peinture! j'ai vu de toi des choses ravissantes. N'as-tu pas eu, il y a deux ans, une exposition très réussie chez Mannheim?

Edward haussa les épaules. Depuis des mois, il connaissait son impuissance. Éternel amateur, ses toiles étaient le reflet de ses admirations. Lui qui ne s'intéressait qu'à lui-même, comment ne se fût-il pas dégoûté de son œuvre où il ne retrouvait que les autres? Son orgueil incommensurable et toujours saignant ne pouvait plus souffrir l'indifférence, le dédain des vrais artistes. Edith insistait:

—Mais si, mais si, Firmin Pacaud dit que tu as le sens de la couleur: et puis, il faut que je te l'avoue, je n'ai point perdu mon temps... Tu ne te moqueras pas de moi? J'ai un roman et un livre de vers déjà dactylographiés... Ne fais pas la grimace; ne dis rien avant d'avoir lu mes manuscrits. Oh! je savais que tu serais mécontent, aussi ai-je attendu d'être sûre de toi, de ton amour, pour t'en parler. Va, laisse-moi faire, mon tout petit: je sais ce que je veux; même si ce que j'écris ne vaut rien, il importe, comprends-tu, que je sois une femme de lettres afin de n'être pas une femme entretenue.

Edward ne put se défendre d'admirer une telle science de la vie; il se dit: si je la lâche, elle ne se noiera pas, elle sait nager. Edith continuait de s'étendre sur un sujet qui la passionnait, sans voir l'accablement d'Edward qui se leva:

—Depuis longtemps, la chaleur est tombée.

Et il poussa les volets. Edith n'eut pas peur de son silence. Elle avait réussi sa manœuvre: sans s'offrir expressément, elle s'était donnée à Edward «pour le mieux dominer», se disait-elle; au fond, incapable de résister à son instinct, esclave de sa chair; ce que peut donner une volonté tenace, elle l'avait obtenu; elle croyait à la perfection de son ouvrage; elle ignorait cette race d'hommes clairvoyants devant chaque piège, mais qui s'y laissent de bonne grâce et par nonchalance choir, et cèdent indéfiniment jusqu'à ce que soudain ils ne soient plus là, car ils ne possèdent qu'une sorte de courage; celui de fuir, de secouer les épaules, de laisser tomber. Le contentement d'Edward, aux minutes de plaisir, détournait la jeune fille de redouter cette politesse glacée. Ne serait-elle pas morte si, dans le moment que son front cherchait le creux de l'épaule du bien-aimé, elle avait pu lire sa pensée secrète: «Comme elle s'attable...»?


IX

Edith, couchée et les yeux mi-clos, regardait le soleil matinier rendre vivantes les roses transparentes de la cretonne. Sa mère entra, réduite à ses seuls cheveux, vêtue d'un peignoir rose où s'envolaient des cigognes; le fard de la veille salissait son visage où le sommeil avait creusé, sous les yeux, des poches marron:

—Edith, mon amour, sais-tu qu'Edward a pris le train de dix heures, qu'il a emporté de nombreuses malles, et qu'enfin nous en voilà débarrassées?

Mme Gonzalès épiait sur le visage de sa fille un signe de détresse; elle n'y vit qu'un sourire et qui l'inquiéta:

—Tu le savais, petit masque?

La jeune fille ne le nia pas.

—Tu me sembles considérer cet événement avec philosophie: il est bien vrai que nous devons nous en réjouir; ce petit monsieur te détournait de ton jeu; c'est le papa qui nous intéresse; il te sera plus facile, maintenant, de t'y attacher: mais il est grand temps de coordonner nos efforts; pour ma part, j'estime avoir joué aussi bien que me le permettait la partenaire détestable que tu fus jusqu'à présent. Enfin, rien ne va plus troubler nos combinaisons! le départ de ton flirt est ce qui nous pouvait arriver de plus heureux.

Mme Gonzalès s'arrêta, un peu troublée de voir qu'Edith continuait de sourire, prenait sur la table une cigarette, puis, renversée dans ses oreillers, contemplait, au-dessus de son lit, des lacs de fumée. Mme Gonzalès, d'un ton plaisant, demanda ce qu'il y avait dans cette mauvaise tête:

—J'aimerais mieux te voir pleurer, ma chérie. Je n'aime pas tes silences.

Edith, d'un air innocent, assura qu'elle n'avait point de raison d'être triste; Mme Gonzalès répartit qu'elle n'en croyait rien, qu'au reste elle ne voyait aucun mal à une légère intrigue, pourvu qu'Edith ne fût pas détournée de sa vraie voie.

—Allons, avoue que cet Edward ne t'était pas indifférent?

La jeune fille répondit, avec beaucoup de sang-froid, qu'elle était même très sûre de l'aimer. La dame, d'une voix pleine d'angoisse, la félicita de ce qu'elle se consolait si vite d'un départ qui mettait fin à ce flirt dangereux. Edith jeta sa cigarette dans le cendrier et, regardant sa mère en face:

—Ce départ ne met fin à rien: dans huit jours j'aurai rejoint Edward à Paris.

Des plaques jaunes se dessinèrent sur les bajoues et sur le front de Mme Gonzalès:

—Tu ne feras pas cette bêtise.

Edith demanda qui pourrait bien l'empêcher.

—Crois-tu, petite sotte, que j'aurai sacrifié toute ma vie à ta fortune, crois-tu que pendant des années, au prix de mon honneur et de ma réputation, je t'aurai préparé les voies...

—Maman, je t'en prie, ne parle pas si fort, c'est du dernier commun, et puis quelle imprudence!

Le flegme de la jeune fille, son persiflage à froid, toujours avaient déconcerté Mme Gonzalès.

—Maman, je le demande seulement de me laisser parler une minute. Je suis amoureuse, il est vrai, mais je suis ambitieuse aussi et infiniment plus que tu ne l'es toi-même; car je veux la richesse et une situation mondaine, mais alors que cela te contente, il me faut à moi autre chose et que le vieux Gunther ne saurait me donner, il me faut le bonheur. L'argent ne me serait rien si je n'ai en même temps l'amour. Tout ce que j'aurais reçu du père, je l'obtiendrai d'Edward, qui a de la fortune et qui habite Paris, mais il y ajoutera l'essentiel.

—Petite sotte, ne vois-tu pas que l'affaire est dans le sac, que le vieux t'épousera, alors que ton gigolo aura tôt fait de te renvoyer au trottoir?

—Je ne suis pas si sotte ni si naïve: pendant que tu t'obstinais sur une mauvaise piste, que tu travaillais le vieux, moi je m'occupais du jeune: ce fut dur, je ne le nie pas, mais maintenant, je le tiens, j'en suis sûre.

—Ma chérie, tu as vingt-huit ans, tu n'as plus de temps à perdre: avec Bertie, la réussite est assurée, avec le gosse, elle reste douteuse. Écoute-moi, Edith (et la dame retrouvait soudain une voix grasse de fille), écoute-moi: je connais les hommes, eh bien ton Edward n'est pas un de ceux sur lesquels nous ayons pouvoir: il est femme, il est plus femme que toi, il nous ressemble trop pour nous aimer, il n'aime pas les femmes.

Edith eut un petit rire:

—Je sais ce que je sais...

—Peut-être ne dédaigne-t-il pas certains plaisirs et lui as-tu mis au cou une chaîne d'habitudes dont tu t'imagines qu'il ne se passera plus... Ah! pauvre enfant, je les connais, ces petits-là: quand on croit les mieux tenir, alors ils s'évadent, ils se laissent conduire jusqu'au seuil de la mairie, mais, la veille de la cérémonie, ils prennent l'Orient-express et laissent sur la table une lettre d'excuse avec vingt-cinq louis.

—A la précision de ce chiffre, je devine qu'un souvenir personnel obscurcit ton jugement ... toi et moi, cela fait deux; tu n'es pas faite pour réduire Edward...

—Pauvre sotte qui prétend m'en remontrer!

—Mais oui, maman, mais oui! Sans doute je ne saurais comme toi mener, par le bout du nez, Bertie ...

—Mais à toi les travaux de finesse? Eh bien, ma fille, nous verrons cela! Mais non, dis-moi que nous ne le verrons pas; j'espère encore te convaincre, on ne renonce pas à une proie certaine!

Mme Gonzalès connaissait trop sa fille pour garder quelque espoir de la convaincre; tout de même il lui restait huit jours de manœuvres, M. Gunther n'ayant pas quitté Bordeaux ce dimanche-là: tout pouvait être sauvé encore.

Ce matin même, May, à peine descendue de sa chambre, suivit l'allée des vignes, ouvrit la porte rouillée qui donnait sur un étroit chemin par où l'on gagne, à travers champs, Viridis. Une cloche tintait, annonçant la fin de la messe; la brume présageait un après-midi torride; les pas de la jeune fille faisaient se lever des vols palpitants de papillons bleus et les petits cœurs des lézards battaient dans les pierres des clôtures. Tant de luttes intérieures ne se révélaient plus sur cette face inexpressive; une décision prise pendant la nuit lui enveloppait l'âme d'apaisement; lorsque à l'aube, après des heures d'insomnie, à l'instant de l'éveil des oiseaux, elle avait surpris—avec quelle indignation!—le départ furtif d'Edward et le démarrage en douceur de l'auto chargée de bagages, May, surmontant son angoisse, s'était fortifiée dans une volonté de rénovation, de recommencement: son frère la trahissait, elle renoncerait à son frère! Marcel Castagnède ne lui fut plus que le signe sensible de cette autre vie où elle pénétrait; elle imaginait l'Église ainsi qu'une communion, un cœur à cœur, un écrasement de sa vieille ennemie la solitude; un autre homme la dirigerait au long d'une route sûre, jalonnée de pratiques, sans qu'elle ait à se déchirer à tous les carrefours, dans l'incertitude, en face des chemins qui se croisent. L'infâme relent que son père, Edward, les Gonzalès entretenaient à Lur et dont la jeune fille avait commencé de se sentir empoisonnée, enfin cette folie charnelle qui déjà l'avait atteinte, lui rendit moins redoutable l'accès de la maison Castagnède; elle évoquait, tout en marchant, cet «intérieur» où, résolument, il fallait s'ensevelir.

Ces braves gens se suffisaient à eux-mêmes; le monde, pour eux, finissait aux cousins issus de germains. Ce que cette race des Castagnède pouvait produire d'intelligence, de sainteté, d'héroïsme, se consommait sur place, dans l'hôtel où ils procréaient depuis un siècle. Les filles ne se mariaient jamais hors la ville, à peine hors la maison, jamais hors la rue ou le quartier. Les domestiques, bien que modiquement payés, ne pouvaient s'accoutumer à d'autres places; ceux qu'un coup de tête chassait de ce modeste paradis, n'avaient de cesse qu'ils n'y fussent réintégrés. Il était rare qu'on y priât un étranger à dîner, mais dans cette occurrence, des plats cuisinés l'émerveillaient pour le reste de sa vie. Personne jamais ne prit, chez les Castagnède, ses habitudes; un parent par alliance, habitant le Nord, et qui prétendit s'y installer huit jours, dut fuir le surlendemain de son arrivée. Marcel, affilié à la section bordelaise d'un parti néo-monarchiste et préposé à l'organisation des chahuts et des sabotages des cours d'un professeur germanisant, avait hébergé chez sa mère, à l'occasion d'un congrès, quelques Parisiens éminents, rédacteurs au journal du parti; l'esprit, la blague, les charges incompréhensibles, passées les fortifications, cet orgueil des gens de lettres qui démolissent d'une phrase un Lamartine ou un Hugo, exaspéra les Castagnède incapables de «mettre au point», prenant tout au pied de la lettre, hostiles à tout ce qui n'est pas à leur échelle. May le savait; en avait-elle assez ri avec Edward! Les Castagnède, dès l'enfance, leur avaient été un jeu de massacre. Aujourd'hui, elle n'en riait plus, elle aspirait à cette règle, à cet ordre et surtout à cette propreté morale, à cette dignité: chez eux, rien de vil ni de bas, ni de suspect, l'ombre d'aucun vice au fond des regards.

May s'inquiéta de n'avoir pas encore rencontré, sur le petit chemin, celui qu'elle y venait chercher. Elle avait décidé de parler à Claude: «Ne lui ai-je pas donné quelques droits»? se disait-elle bravement. Parce qu'il était un pieux enfant, elle crut qu'il serait facile de l'apaiser. «Je ne l'aborderai que s'il revient seul de la messe, songeait-elle, sinon, je passerai sans le voir.» A un tournant, près d'un moulin abandonné, elle le vit apparaître. Comme il marchait, les yeux fixés à terre, il ne l'aperçut pas d'abord. Endimanché, Claude plus qu'avec ses vêtements de travail, avait l'aspect d'un paysan; le veston, aux épaules rembourrées, élargissait ridiculement sa carrure, les manches trop courtes découvraient les poignets, rendant presque monstrueuses les épaisses mains sans ongles; il tenait, son canotier à la main, il transpirait; le gilet déboutonné laissait voir le plastron mal ajusté à la chemise de flanelle; le soleil allumait des plaques de cosmétique à ses cheveux rebelles, ses cheveux frisés de garçon boucher.

May, d'abord, éprouva de la honte et de la colère, songeant que ce gros garçon se pouvait à bon droit persuader de l'avoir troublée; alors Claude leva vers elle des yeux où elle sut lire une tendresse humiliée et terrifiée, une expression de chien caressé par mégarde... Il ne s'approcha pas, demeura au milieu de la route, immobile, et May le vit tel qu'il était, le pauvre complet-veston acheté à Toulenne désormais ne trompa plus ses yeux, elle reconnut le jeune athlète sain, puissant, dévoré de vierge passion et, comme dans les incendies des Landes, le feu, d'une cime à l'autre, se communique, elle aussi, jeune plante, en face de ce bel arbre embrasé, trembla pour elle et n'osa faire un pas vers lui; elle eut peur de cette émotion délectable, et qu'il fallait vaincre.

—J'ai voulu vous voir, dit-elle enfin, parce que je vous dois une confidence et que vous me devez un service.

Et comme Claude balbutiait qu'il n'était pas digne, elle ajouta avec un rien de condescendance:

—J'ai de l'amitié pour vous, Claude, et vous me montrez de la sympathie; votre instruction, votre intelligence m'autorisent à vous traiter en ami, et même en frère, puisque mon vrai frère m'abandonne...

Elle se tut et Claude ne trouva pas un mot pour combler le silence; il la regardait. Elle dit encore:

—Votre savoir n'est pas seulement ce qui vous attire ma confiance: mais aussi votre religion, votre foi candide.

Il fallait pourtant qu'elle risquât une allusion à la scène du verger. Elle se décida:

—Claude, vous connaissez ma solitude. Tendez-moi une main secourable. Vous m'avez vue, n'est-ce pas, souvent désemparée, faible. Vous savez qu'une mauvaise curiosité, ce goût des expériences que je dois à mon frère m'inclinent parfois à des démarches peu dignes de moi... Mais j'entrevois le salut, et vous m'y aurez aidée...

Stupéfait, ignorant où elle voulait en venir, Claude, au milieu de la route, haletait; elle lui dit de se couvrir, il ne le voulut pas et le soleil brûlait sa nuque.

—Enfin je sais ce qui est exigé de moi: ce ne saurait être par hasard qu'un jeune homme qui, avec le consentement de mon père, demande ma main, exige d'abord que je devienne catholique. N'est-ce pas, Claude, qu'il y a là le signe d'une volonté particulière sur moi?

—Vous vous mariez?

Elle affecta de ne pas voir son trouble, assura qu'elle ne doutait point du réconfort que Claude puiserait dans cette pensée qu'il avait beaucoup fait pour ouvrir les yeux d'une petite hérétique. Elle espérait qu'il ne refuserait pas de couronner son œuvre en la mettant en relation avec M. Garros ou ce vicaire de Viridis, l'abbé Paulet...

May s'effraya que Claude ne répondît pas. Avait-il seulement écouté? Il s'était rapproché d'elle et soudain lui prit le poignet, d'un air de brute:

—Qui donc épousez-vous? Le fils Castagnède, bien sûr!

Elle se dégagea et les coins tombants de sa bouche exprimèrent un dégoût dont Claude fut accablé.

—Je vous en ai dit assez, Monsieur, trop, sans doute, puisqu'il paraît que je vous connaissais mal...

Il balbutia:

—Pardon ... pardon...

Mais courant presque, elle disparut derrière le moulin. Claude ne la poursuivit pas, il se coucha d'abord dans le fossé plein d'orties et de menthe sauvage, puis, à travers les vignes, s'égratignant aux fils de fer, il descendit jusqu'à Toulenne, entra dans la première auberge où était attablé le bouvier Abel, s'assit en face de lui, demanda du vin blanc.

May, le lendemain, rejoignit son père à Bordeaux et lui fit part de sa décision. Bertie dissimula sa joie. La demande officielle à peine faite, il s'occupa du contrat: Marcel s'engageait à laisser dans la maison de commerce la fortune de sa femme. M. Gunther déclara ne point faire obstacle à la conversion de May. La jeune fille, qui ne voulait pas se retrouver en face de la Gonzalès, fut confiée à Mme Castagnède: la bonne dame l'adressa à son confesseur.

Le samedi, comme M. Gunther, épanoui, chargé de petits cadeaux, s'installait à table dans la salle à manger de Lur, Edith le pria de bien vouloir commander l'auto pour le lendemain matin. Elle ajouta qu'elle aurait de nombreux bagages. Comme M. Gunther, très paisiblement, lui demandait si elle comptait être absente plusieurs jours:

—S'il vous plaît, Monsieur, je quitte définitivement Lur: une très chère amie m'appelle en Seine-et-Oise où je vais achever mes vacances.

—Voilà, Mademoiselle, une étrange nouvelle! Il eût été convenable que je fusse consulté.

—Mais, Monsieur, j'ai averti ma mère et ce soir je vous fais part de ma décision, en vous exprimant ma gratitude.

Elle parlait du ton de quelqu'un qui donne un congé définitif, et c'était si apparent que Mme Gonzalès, les yeux dans son assiette, n'osait regarder le colérique Gunther qui, cependant, d'une voix sourde, l'interrogea:

—Étiez-vous informée de ce départ, Madame?

Elle balbutia sottement qu'elle avait fait, pour en détourner Edith, l'impossible: c'était avouer que tous leurs projets s'en allaient à vau-l'eau. L'orage n'éclata pas d'abord: chacun faisait semblant de manger et le domestique pressait le service. Seule, Edith affecta une grande liberté d'esprit et redemanda du poulet; mais elle se priva de dessert afin d'aller boucler ses valises, pressa la main de M. Gunther, et d'un pas aussi nonchalant que de coutume, gagna la porte. M. Gunther posa sa serviette sur la table, se dirigea vers le salon, ouvrit la fenêtre, déboutonna son col; le souci de sa santé, à ces minutes-là, l'aidait maintenant à se contenir. Enfin, d'une voix calme, il demanda à Mme Gonzalès quel était le fin mot de cette comédie. La dame poussa un grand soupir: elle savait la partie perdue; il lui restait de se venger, d'un coup, de vingt années humiliées:

—Cela signifie, mon ami, que je m'étais trompée et que le dégoût, chez ma fille, l'emporte sur la pitié.

—Le dégoût?

—Toujours (je vous l'avais caché, mais comment n'être pas sincère maintenant?) elle eut horreur de ce qui est vieux, passé, elle n'aime que la jeunesse: ce qui de vous lui plaisait, elle n'a pu l'aimer que dans votre fils...

—A la porte! Allez-vous-en! F..... le camp avec elle! De cette maison, à vous deux, vous faisiez une ... Maison. Voilà dix ans que je vous supporte, que j'impose à ma fille l'ignominie de votre présence.

Des injures suivirent; le trottoir, on eût dit. Mais Mme Gonzalès buvait, le doigt en l'air, son café, regardait Bertie devenir violet, songeant que ce serait, tout de même, une chance et une bien grande satisfaction pour elle de le voir s'effondrer; il ne s'effondra pas et ce qui, sans doute, le sauva, ce fut de montrer le poing à la dame, de lui courir sus, de lui arracher des mains la tasse qui se brisa sur le parquet, de la pousser vers la porte en dépit de ses gloussements et de lui signifier qu'elles auraient à vider les lieux incontinent: ces dames prirent à Toulenne le train de 21h. 17m.

A minuit, Bertie rêvait encore au salon, en face d'un petit verre et d'un carafon d'armagnac; après l'orage, il s'accordait cette solitaire débauche. La satisfaction d'avoir fait maison nette détendit ses nerfs. Ces derniers temps, la Gonzalès l'avait enserré de trop près en de trop grosses toiles, la vieille araignée! N'empêche qu'une belle proie lui échappait; il avait, touchant le corps d'Edith, des imaginations de propriétaire... Bah! la belle n'eût rien fait que la bague au doigt, ... ce mariage, quelle grossière embûche!

Un malaise lui vint d'être seul dans la maison avec deux domestiques: des souvenirs de films sinistres l'obsédèrent; il eut la sensation d'un silence d'assassinat dans une villa isolée; un chat sauvagement miaula sur les toits. Bertie, pour détourner sa pensée, se remémora chaque injure adressée à la Gonzalès—satisfaction profonde!—Elle ne s'était guère défendue; pourtant il se rappela une petite phrase à quoi d'abord il avait prêté peu d'attention, mais, comme une flèche, elle demeurait fichée en lui; Bertie en sentit soudain la blessure; il s'agissait de sa fille: la Gonzalès s'était déclarée fort contente de n'avoir plus la charge d'une donzelle qui aimait se faire bécoter dans les coins par le fils du paysan, et avait ajouté que lorsque Bertie comparait sa maison à un b..., il ne croyait pas si bien dire. M. Dupont-Gunther se rappela une lettre où Mélanie le mettait en garde contre Claude Favereau, qui allait se baigner en compagnie d'Edward et de May... Il haussa les épaules; comment croire que cette May revêche, puritaine, plus orgueilleuse et plus dédaigneuse qu'une paonne, se pût commettre avec un paysan! La Gonzalès allait un peu fort! Il lui restait pourtant une sourde inquiétude, dont le détourna la brusque imagination d'Edith dans les bras d'Edward; une jalousie atroce le brûla; il aurait crié de rage; alors il décida de ne pas se coucher avant que le flacon d'armagnac fût vide et, derechef, remplit son verre.


X

Edward Dupont-Gunther à Firmin Pacaud.

Paris, septembre 19...

Souvent je vous ai entretenu, mon ami, de cette joie particulière aux retours de province, lorsque j'entrais dans mes habitudes anciennes comme dans ce costume d'intérieur à quoi s'associent des souvenirs de travail, de fumeries, de lectures, et qu'avec le trot éreinté d'un cheval sur le pavé de bois, le son d'un grelot s'éloignait. Je regardais, au fond d'une glace, s'évanouir cet air excédé que la province m'impose et réapparaître mon vrai visage; mes goûts, un à un se réveillaient en moi, des ambitions, des projets... Je revenais à des soins négligés de toilette et de monde. Le téléphone m'apportait soudain les voix spirituelles de ceux qui m'amusent et que je retrouvais à leur place, prêts pour mon amusement. Je rêvais de tendresses possibles... Oh! cela ne durait guère: ma fièvre de travail cédait vite à cette persuasion de n'être capable que de réminiscences—faux cubiste pour les gens du monde, amateur mondain pour les artistes!—J'avais tôt fait de décrocher mon récepteur et de ne plus savoir m'amuser avec ceux qui ne s'en lassent pas. Mes essais de tendresses devenaient de lugubres impasses; au moins me restait-il la solitude, ce dernier bien qui aide à ne pas mourir et qui est le droit de demeurer seul dans une chambre; je me réservais, pour ces heures-là, telles lectures qui ouvrent au cœur des horizons métaphysiques: toujours, j'eus le souci de mettre la religion de côté, mais comme une poire pour la soif: un être aussi dénué de défense en face de la mort tentatrice, croyez-vous qu'il doive négliger cette dernière raison de ne pas devancer son heure? La naïve foi (au fond pas si naïve!) du petit Favereau, me déconcerte moins que votre jovialité d'ancien élève de Burdeau, indifférent à ce qui dépasse les apparences.

De cet le «joie du retour» il faut, cette année, faire mon deuil: Edith est là, elle s'installe, non comme la femme épouse de qui la lampe éclaire la nuque penchée et qui montre à un petit garçon des images, non comme celle de qui la présence est une solitude, moins l'angoisse, et dont j'imagine que le souffle mesure le silence et ne le trouble pas; il existe de ces ménages heureux... Claude Favereau l'affirme qui m'ignore assez pour me recommander ce simple et inaccessible bonheur; Edith est la Maîtresse: elle dispose de mon temps, de mes livres, de mon corps; avec mes relations elle joue aux échecs, organise selon sa petite idée mon avenir. Elle tisse sa toile, m'enveloppe, m'englue, je fais le mort, je la l'assure, confiant en mon pouvoir de, tout d'un coup, disparaître et assuré d'avoir au doigt l'anneau qui rend invisible. Cher Pacaud, qui prenez toujours le parti de la femme, ne vous hâtez pas de vous attendrir; la première, peut-être, elle me lâchera; ses facultés s'adaptent miraculeusement à la vie parisienne; elle n'a déjà plus besoin de moi, elle ira loin; c'est l'opinion de sa chère mère, débarquée incontinent ici après la tragédie de Lur, et qui s'établit professeur de beauté, rue Gaudot-de-Mauroy. J'ai consenti à recevoir une seule fois la bonne dame très capable, au reste, de renoncer à sa fille pour ne pas déranger ses stratégies, mais je l'inquiète, cette vieille routière, elle se méfie, je ne lui dis rien qui vaille, son instinct l'avertit qu'on ne fait pas de bon ouvrage avec un gars de ma sorte; je compte sur ses directions pour me délivrer d'Edith sans trop de douleur; si la comédie vous tente, venez ici vers la mi-janvier; Edith aura trouvé alors le «flat» de ses rêves, et nous pourrons, comme naguère, bien avant dans la nuit, fumer, boire des alcools. Ce nouveau loyer m'oblige à vendre encore des Suez... Quelle fatigue! Votre Edward.

P. S.—Qu'advient-il de May, de sa conversion et de son stupide mariage? Elle ne répond pas à mes lettres; je connais sa puissance de rancune: me voilà son ennemi désormais. Non, comme elle se le persuade, parce que je l'ai abandonnée; elle me trahit et passe dans le camp de ceux qui veulent vivre.

Lettre de Firmin Pacaud à Edward Dupont-Gunther.

(Fragment.)

... Je m'inquiète fort peu que cette Edith tire ou non son épingle de vos jeux, et je ne redoute aucun collage pour vous qui êtes si singulièrement impropre aux grandes passions. Seule me préoccupe votre persévérance à briser tous vos appuis, à délier tout ce qui vous rattache à la vie. Je me dis bien que vous parlez trop de mourir pour en courir vraiment la chance; n'empêche que j'aimerais vous connaître une ambition, une manie,—oserais-je dire un vice?—enfin, de quoi remplir vos journées. Enfermez-vous dans votre atelier: travaillez avec le maître que vous avez choisi. Le premier barbouilleur vous persuade que vous n'avez pas de talent; il y a en vous-même un complice de ceux qui, sournoisement, vous découragent. Cher Edward, qui vous croyez un grand dédaigneux, comme le plus idiot jugement vous obsède! A défaut de travail et puisque vous déclarez inguérissable votre impuissance d'aimer, du moins cultivez ce goût de ne dédaigner l'action que pour vous passionner au spectacle des autres hommes: naguère vous aimiez les salons de Paris; vous me rapportiez des conversations avec certains êtres et qui ouvrent des abîmes, disiez-vous, devant quoi ont reculé les plus audacieuses littératures. N'avez-vous plus de ces curiosités? Je vous cherche, tant vous inquiétez ma sollicitude, les plus saugrenus divertissements...

... On me dit que notre petite May s'acclimate avec une facilité imprévue: je le tiens de votre père, n'ayant pas mes entrées chez les Castagnède; May s'y ensevelit comme au couvent; elle voit chaque jour ses deux futures belles-sœurs de qui le programme est d'être à perpétuité enceinte ou nourrice. May suit des cours de puériculture; on la signale chaque matin à la messe de sept heures. Tout cela est bien étrange; elle s'est débarrassée de votre influence avec une passion qui me fait croire à quelque événement secret. Rappelez-vous, à Lur, le soir du dîner Castagnède, son air halluciné. N'avez-vous rien appris? Ma tendresse peut-être est indiscrète? Quoique ma réputation de débauché m'ait toujours fait du tort auprès de votre sœur, parfois elle m'écoutait et, quand vous n'étiez pas là, elle se confiait un peu. Ah! si j'avais été de dix ans plus jeune!... Elle s'éloigne en courant dans ces ténèbres mystiques, elle s'enivre de l'opium chrétien... Peut-être cela va-t-il nous donner une petite sœur de cette Jacqueline Pascal que vous m'avez appris à aimer et qui ne voulait point mettre de limite à la pureté ni à la perfection; c'est compter sans l'influence du gros Marcel: saura-t-il manœuvrer? Jusqu'à présent, il joue le rôle d'accessoire dans une conversion; tout de même, c'est un garçon: il lui reste un argument dont nous ne connaîtrons l'effet qu'après la cérémonie; votre père souhaiterait qu'elle ait lieu sans délai, mais la mère Castagnède exige que d'abord sa future bru soit exactement informée des mystères chrétiens, et je ne crois pas que le mariage puisse être célébré avant le printemps.

Votre père maigrit, c'est mauvais à nos âges; le départ des Gonzalès lui a donné un coup; on dit qu'il a rompu avec Rose Subra; jamais je ne l'ai vu demeurer si longtemps sans personne. Il monte souvent le soir chez moi à cause de mon armagnac 1853; il ne m'ennuie pas: nous avons des goûts communs, mon cher, et des souvenirs donc! Les affaires vont assez bien; j'ai raflé au bon moment toute la récolte de l'entre-deux-mers, il y a eu depuis de la grêle dans l'Aude; mais voilà qui vous assomme; ne sauriez-vous trouver, parmi vos hérédités bourgeoises, le goût des affaires, de l'argent? Je vous suis un exemple qu'on peut y garder quelques intelligentes curiosités...


Lettre d'Edward Dupont-Gunther a Firmin Pacaud.

(Fragment.)

Paris, mars 19...

... La solitude m'est enfin rendue, et si je ne trouvais encore dans mon cendrier des épingles à cheveux et aux coussins du divan une tenace odeur de chypre, surtout si parfois Edith ne me venait surprendre et ne s'abattait sur mes genoux avec cette insouciance des femmes persuadées que l'amour les rend impondérables, je me pourrais croire au temps où le bonheur m'était donné de souffrir seul.

Il nous a fallu deux semaines pour trouver ce «flat» qu'Edith n'imaginait pas hors du seizième arrondissement. Nous franchîmes de crêmeux vestibules aux fausses somptuosités, et nous nous confiâmes à des ascenseurs si divers que je proposai à Edith d'écrire une étude comparée des Pifre et des Samain; je ne concevais pas qu'elle pût hésiter entre des appartements identiques: les salons, sans panneaux et tout en portes, ouvrent par de vastes baies sur de minuscules vestibules; les vitraux de la salle à manger sont de la même série que ceux de l'escalier et le même étroit corridor ripoliné conduit aux chambres. Enfin elle signa un bail qui, s'il m'obligea à vendre des Suez, fit chez moi maison nette. Je n'eus plus que des journées d'antiquaires, Edith ne voulant que de l'ancien, parce que «ça augmente toujours de valeur». Vigoureuse, elle retournait les fauteuils, en quête d'une signature. Entre temps, fut publiée cette Vierge folle, par Edith Gonzalès, avec une ingénieuse préface d'Edward Dupont-Gunther: vous savez que comme je suis peintre, le monde m'accorde un petit talent d'écrivain. Ce fut un succès; avez-vous lu? C'est ensemble malade et comme il faut, relevé d'un grain de saphisme; un observateur y découvrirait, en couches superposées, les lectures d'Edith: d'abord les honnêtes, les édifiantes (du temps qu'elle était enfant de Marie), puis les autres (du temps des premières tentations et du premier faux pas et des expériences diverses...).

L'essentiel est que je pus persuader Mme Tziegel, la comtesse de La Borde qu'elles avaient «découvert» Edith Gonzalès; cette découverte occupe fort notre petit clan: Edith à qui, chez les Castagnède, on ferait prendre ses repas à part, ici tient un rôle de muse pour personnes du gratin. La mâtine se montre admirable dans l'art d'être toujours chez elle, de ne point s'esclaffer quand une duchesse sonne, et de siffler son monde quand elle est certaine qu'il ne souhaite que d'accourir. De plus elle sait flatter un homme de lettres et lui brûler la sorte d'encens qu'exigent ses narines: art difficile, mais le posséder assure à son heureuse détentrice ce qui s'appelle un salon. «Quand je pourrai avoir table ouverte!» soupire Edith.

J'avais eu raison de vous prédire qu'elle me lâcherait la première: elle a commencé de se détacher de moi, avant d'avoir jamais cru que je fusse excédé. Tout de même, elle tient à moi; je lui ai amené du monde, je fais nombre, je paye. Peut-être vous étonnerez-vous que je m'obstine à fréquenter chez une personne qui m'assomme? Mais, mon ami, j'attends impatiemment l'heure de m'y présenter, j'arrive le premier et toujours m'en vais le dernier. Oh! l'amour n'y est pour rien; je m'ennuie, je suis seul, et pour tout vous dire, j'ai peur d'être seul ... une peur d'enfant malade... Quand nous avons dîné ensemble, je la supplie parfois de ne pas s'en aller, tant ma chère solitude à certaines heures m'est une maîtresse redoutable... Edith a des raisons de se croire nécessaire. La mère Gonzalès qui, chaque matin, la vient masser, attise ses ambitions matrimoniales... Je redoute un ultimatum...

Vous me conseillez de lire: A vous aussi, au lycée, on fît développer ce texte «qu'il n'est pas de peine qu'un quart-d'heure de lecture n'ait apaisée». Mais, mon cher, si vous saviez comme l'imprimé m'ennuie! Quand je lis en de jeunes revues que des garçons de mon âge se passionnent pour ou contre Mme Bovary, accordent ou refusent à Moréas du génie, il faut bien m'humilier et m'avouer que depuis le temps qu'en me bouchant les oreilles, je lisais Jules Verne, l'imprimé ne m'a jamais détourné de moi-même... Ah! si je me pouvais considérer comme une matière à livre! me raconter! Cette manie en sauve quelques-uns...

Parfois, je pense à Lur, à l'ombre des charmilles et du cœur de Claude ... mais celui-là, le simulacre du pacte sacrilège, qu'un soir de férocité, je lui proposai, me l'a fait perdre pour toujours. En m'aliénant ce cœur, j'ai déchiré ma carte dernière... Comment vous expliquer?...


XI

Claude, s'enfonça dans l'hiver qui fut cette année-là si pluvieux que le jeune homme passait de longues journées à lire dans la cuisine; il prenait les livres sans les choisir, à tâtons, dans les ténèbres glaciales de la bibliothèque, les portait au grand jour, déchiffrait les titres comme un plongeur découvre au grand soleil l'orient de la perle qu'il ramène. Au coin de la cheminée, il s'abandonnait à sa lecture tandis que son père, tassé sur sa chaise, en face d'un litre, se réveillait en sursaut à son propre ronflement et que sa mère, assise devant la fenêtre pour perdre le moins possible de jour, ravaudait indéfiniment des linges. Parfois, Claude jetait sur sa tête un sac, chaussait des sabots et, quelque temps qu'il fît, s'enfonçait dans l'air épaissi de brouillard d'eau et de fumée, remontait au hasard les chemins inondés entre les saules difformes. Des vols d'oiseaux lourds passaient dans le ciel, tombaient ensemble sur les champs nus, univers noyé qui devenait pour Claude le monde des apparences de son manuel de philosophie. Rien ne l'y détournait de voir May errer de cime en cime; au plus épais de l'humide saison, il évoquait soudain la petite route dans la lumière d'un matin d'été, la jeune fille immobile, son ombre courte. Il secouait la tête, fermait les yeux pour échapper à des obsessions sales et tristes. L'isolement de l'hiver, le désœuvrement le condamnaient à ces moroses délectations qu'il ignorait à l'époque des grands travaux; sa pensée ne respectait plus l'enfant orgueilleuse de qui le visage, une seconde, s'était rapproché du sien: vertige des yeux! souffles confondus! paumes des mains accolées... Plus tard sous la lampe, près du feu, tandis que Favereau ronfle et que l'inlassable pluie enserre la maison, les hangars, l'étendue, et plus tard encore, dans le lit de fer, son lit d'enfant, dans la lueur diffuse de la nuit qui entre par les carreaux sans volets, Claude n'est plus que la proie inerte de son désir.

Il rentra un soir avec une douleur au côté, brûlant de fièvre; sa mère lui mit une compresse d'eau rouge dont elle avait le secret. «Elle se le purgea», comme elle disait; en dépit de son inquiétude, elle n'appela pas tout de suite le médecin qui demande des trois francs pour une visite; d'ailleurs Claude avait eu ça déjà l'année de sa première communion. Favereau le traita de feignant qui voulait couper à la reprise des travaux. Le docteur, enfin mandé, diagnostiqua une pleurésie double. Claude s'abîma avec un sentiment de délivrance dans la maladie. La face contre le mur, il se répétait indéfiniment des vers, de vagues formules, se perdait en d'impossibles histoires, faisait semblant de ne pas entendre les questions de sa mère; les taches sur la chaux formaient des dessins qu'il décomposait et recréait comme des nuages. Le battement de l'horloge, le cri d'un oiseau ne suffisaient pas à lui donner le sentiment précis d'être dans la vie. A la campagne, lorsque la terre commence d'exiger l'effort inlassable de l'homme, les malades connaissent une solitude que rien ni personne au monde ne trouble; Claude se délectait de cet abandon: la décroissance du jour, l'envahissement de l'ombre, la venue muette de la nuit, il en mesurait les degrés imperceptibles; il ne soutirait pas, n'avait pas faim; il comprenait comme il est facile de se détacher de tout; aux visites du docteur, il exagérait sa faiblesse pour être interrogé le moins possible. Puis ce fut le premier œuf à la coque et cette unique mouillette qui lui rappela ses maladies d'enfant.

Un jour, il s'assit sur le banc de la treille, au soleil de mars: des poules picoraient à ses pieds; le décor de l'hiver demeurait, mais l'odeur du vent, la qualité de la lumière annonçaient que l'heure était proche. Entre les feuilles pourries, Claude fixait la tache jaune et mouillée d'une fleur. Déjà s'épanouissait la procession candide des arbres à fruit, le soleil aspirait la sève qui tremblait, se gonflait au bout des branches noires, dilatait les poisseux et gluants bourgeons.

Le facteur, sans descendre de sa bicyclette, jeta un journal et une lettre pour Maria Favereau de qui les lunettes, sur son bec de poule, glissèrent. Elle dit:

—En voilà une idée! Les mariés viennent coucher ici le soir de leurs noces!

—Quels mariés?

Claude ignorait donc que Mlle May épousait le fils Castagnède à la fin du printemps? Il y aurait à Lur un grand repas pour les travailleurs. Il n'était que temps de mettre le château en état. Favereau rit grassement et recommande qu'on choisisse des draps solides. Claude se leva, appuya ses mains contre le mur, essayant de retrouver la torpeur bienheureuse des semaines de maladie. Il ne s'éveilla qu'au milieu de la nuit, et tout de suite, connut son angoisse. Il s'étonnait de discerner en lui une félicité sombre parce qu'il allait revoir May, fût-ce dans une pareille minute et lorsqu'un autre, à chaque instant, la tiendrait entre ses bras. Ah! sans doute la verrait-il errer sous les charmilles, au matin, pâle et désespérée; il épierait sur ce visage les signes de l'horreur, les traces du dégoût: pour ce grand garçon ardent et sensuel, les mystères de la chair demeuraient le péché, la flétrissure. A la sensualité la plus animale, il mêlait un crucifiant désir de pureté. Les fautes dont le souvenir amuse les autres hommes l'embarrassaient de remords sans cesse renaissants; il se rappelait chaque chute avec ses particularités aggravantes. Les premiers troubles de son adolescence, les misères de sa chair éveillée, il ne se pardonnait rien, se souvenant même de telle pensée, de tel désir. Il ne douta pas un instant que les réalités du mariage ne parussent abominables à celle dont il avait vu la bouche se détourner sous son souffle. L'ancien séminariste n'attribuait au sacrement nulle vertu purificatrice. C'était, selon lui, un moindre mal pour Edward incapable de pureté: aussi avait-il naguère, à son jeune maître, conseillé le havre d'un foyer. Au fond, il eût volontiers souscrit à la condamnation que prononce, contre le mariage même chrétien, Pascal qui le définit: «la plus périlleuse et la plus basse des conditions du christianisme, vile et préjudiciable selon Dieu». Jamais Claude n'envisagea pour lui la joie des noces, persuadé qu'on ne saurait fixer à la volupté des limites; ce garçon brûlant de sang concevait qu'il est plus facile de s'abstenir que d'appliquer une règle à l'ivresse sensuelle; il ne doutait pas que, marié, il s'abandonnerait à toutes les frénésies et qu'il ne saurait imposer de bornes à cet appétit infini de luxure. Il était donc assuré que May, au lendemain de l'initiation, désespérée, chercherait—Dieu sait où?—un refuge, ne se consolerait pas de sa pureté morte.

La santé en lui reflua. Sa mère voulut qu'il aidât à préparer le château: il s'y connaissait pour les arrangements «comme un vrai monsieur», disait-elle. Un jour d'avril, après le déjeuner, il franchit le seuil du vestibule. L'odeur de l'été y traînait encore. Les mains de Claude touchèrent le chapeau de soleil qui était demeuré là et sous lequel il avait vu luire les dents de May, ce sourire vaincu. Au salon, où déjà Maria bousculait les meubles, il ouvrit le piano, ses doigts errèrent sur les touches d'où la jeune fille avait fait jaillir pour lui un enchantement désolé. Maria, sur la glace au-dessus de la cheminée, passait un linge humide: Claude se regarda; de la maladie, il sortait plus vigoureux, élargi: dans sa face presque poupine ses yeux lui parurent plus petits; de forte encolure, il ne pouvait boutonner sa chemise. Il commença de frotter les parquets, d'encaustiquer les panneaux des vieilles armoires. Les manches retroussées, il lava les vitres, déplaça les meubles pesants. Au soir, à peine sa soupe avalée, il se jeta sur son lit, s'endormit d'un sommeil sans rêves.

Il prit goût à son ouvrage. Un jour, sa mère, du haut de l'escalier, le héla. Dans un sourire presque égrillard, elle montrait le trou noir de sa bouche où deux vieilles dents paraissaient seules: il s'agissait de préparer la chambre, d'y monter un grand lit. Claude, comme un blessé cherche, malgré lui, le point sensible de son corps, ne peut se défendre de réveiller sa blessure, se complut à disposer lui-même les meubles. «Ce sera là, se disait-il, que cet homme va lui donner un tel dégoût qu'elle n'aura plus d'autre soutien que le souvenir de mon tremblant et religieux amour». Il avait hâte, maintenant, que tout fût consommé.

Vers le même temps, un soir, May, écrivit pour elle seule:

«Ce matin: communion, la première. Selon l'avertissement du père, je ne doutais point que je dusse être déçue; il m'avait dit de m'attendre d'abord à du silence, du vide. Il ne fallait souhaiter rien de sensible. Fut-ce parce que j'attendais cette froideur que j'éprouvai cette chaleur, cette joie, ce calme, cette paix? Aucune possibilité de prier, un abandon. «Il» était là, non plus inaccessible, comme au temps que j'étais hérétique, mais présent, charnellement; J'évoquai, un à un, de chers visages morts et vivants, pour qu'ils fussent participants de cette grâce en moi. Messe basse habituelle, sans cantiques, sans rien d'extérieur qui émeuve: tout me venait donc de la Présence intérieure. Étonnement au retour, de la rue printanière, de la foule, des petites voitures au bord des trottoirs. Sentiment, certitude désormais d'un refuge contre toute la vie. Plus jamais seule. Le petit déjeuner... Je ne sais quoi de noble, de pur sur cette vieille figure de ma future mère, si souvent ridiculisée au temps de ma folie. Je l'ai priée de me conduire chez ses pauvres. Scrupule d'avoir voulu qu'elle m'admire. Son goût pour la vieillarde qui a un cancer. Je suis sûr qu'à ce chevet, ma mère s'attardait à cause de l'odeur. Comme je me sentais pâlir, elle s'est levée. Son baiser à la joue de cette petite fille au collier de scrofules. Je la vénère, elle qui suscita mes rires misérables. Après-midi troublé d'une inquiétude: avais-je assez précisé la nature des pensées mauvaises qui m'obsédèrent? Mais, en état de péché mortel, eussé-je éprouvé tant de joie? Entrevue avec le père qui a dissipé ce nuage. Je lui dis ma honte de tout recevoir, de ne rien donner, de ne pas souffrir. Ce mariage d'abord m'apparut comme une expiation, mais, auprès de Marcel, je n'éprouve plus rien d'hostile. Les êtres compliqués, malades, m'ont trop blessée. Que leur sécheresse m'a fait du mal! Ce frère naguère tant aimé, que j'ai de peine à ne pas le haïr! Sécurité, apaisement aux côtés d'un homme simple, sans arrière-fond, sans abîme. Le père m'avertit que d'abord cela seul est exigé de moi; l'acceptation d'une destinée commune. Étouffer cette ambition démesurée de l'âme, ce goût d'un sacrifice exceptionnel. Mauvais désir d'apparaître différente. Orgueil huguenot de certains renoncements. Ne pas devancer la grâce, la suivre pas à pas, selon les avis de mon directeur. Nulle autre pénitence que celle qu'il autorise. De l'ordre dans la charité.»

Une autre nuit, May écrivit:

«Jour du dîner de fiançailles. Je souhaitais d'être éprouvée. Voici l'épreuve, Seigneur, et telle qu'un instant, à vos pieds, je me réfugie. Après dîner, au salon, Firmin Pacaud, avec son indiscrétion coutumière, demande où nous irons le soir de notre mariage. Marcel répond que nous n'avons pas réfléchi encore, mais que rien ne lui plairait autant que Lur. J'ai inconsidérément protesté: n'importe où sauf à Lur! Alors j'ai senti à mes joues une brûlure: mon père attentif, lucide, m'a regardée, avec des yeux avertis, des yeux qui savaient peut-être. Triste folle! comment pouvais-je croire que les Gonzalès, en quittant la maison, se fussent privées de cette vengeance? J'eus la force d'ajouter à mi-voix que, somme toute, cette horreur de Lur devenait sans raison, puisque celles qui me haïssaient n'y reviendraient plus. Mon père a soupiré d'aise. Firmin Pacaud, d'un air alléché, m'observait. J'irai donc le soir de mes noces, aux lieux où je fus troublée et faible... Dieu, faites que celui à qui je pense sache se rendre invisible. Il souffrira peut-être, à moins qu'il m'ait oubliée. Il n'est pas de ceux qui oublient. Il est de ceux qui prient...

»Certitude que toute grâce par lui m'est venue. Bien que je l'aie connu en proie à la tentation, esclave de sa jeunesse. Sans doute portait-il en lui infiniment plus que lui-même. Obsédé par son désir triste, asservi à la chair et au sang, il a cru me communiquer sa fièvre, et, à son insu, m'a donné Dieu. De sa seule présence la grâce émanait, comme d'une lampe la lumière. A travers son charnel désir, elle s'épandait et tout de même, je l'ai reçue.»


XII

Dès l'aube de ce douze mai, Claude s'éveilla. Un peu de lune pâle se fondait dans un azur vierge qui faisait rêver à l'enfance du monde. Il crut entendre pour la première fois des chants d'oiseaux. Il lui parut que c'était lui, le jeune époux, au seuil du jour de ses noces et qu'entouraient des effarouchements d'ailes. Il se donna cette fausse joie, il entretint dans son cœur cette erreur que le monde saluait en lui le bien-aimé. Ses yeux, à travers les baguenaudiers, cherchèrent par où, ce soir, elle viendrait vers lui. Alors seulement il osa se dire qu'un autre à côté d'elle serait assis. Il se vêtit à la hâte, traversa la cuisine où Maria regardait une femme de Viridis allumer le feu. Il entendit à peine sa mère se réjouir de ce que aujourd'hui la cuisinière du Cheval blanc était chargée du repas:

—Je suis tellement habituée à l'ouvrage, que déjà je m'ennuie.

On serait dix-huit, sous le hangar, à festoyer en l'honneur de la demoiselle. Il y avait quatre gigots, six poulardes, une tourtière et du vin à tire larigo. Elle ajouta:

—Toi qui sais faire ça, mets des fleurs partout dans le château. Mademoiselle admirait comme tu faisais bien les bouquets.

Claude alla au verger. Les hautes herbes mouillèrent ses jambes à travers le pantalon de toile bleue. Les papillons palpitaient dans le soleil levant. Il choisit entre tous un prunier pour y appuyer son front et qui fut pour lui l'arbre de la science du bien et du mal. Il laissa sourdre le désir mauvais, le charnel désir. Des mots ignobles de caserne lui revenaient, au souvenir de May, défaillante, consentante: «Elle aurait marché», se disait-il.

La table à tréteaux qui sert aux vendanges fut dressée sous le hangar. Favereau parut sur le seuil de la cuisine, énuméra aux invités les plats qui devaient illustrer cette ripaille. Il insista sur les vins: on aurait douze bouteilles de 1906.

—Depuis 1893, il n'y a pas eu de meilleure année.

Les hommes approuvèrent Favereau. Inlassablement, ils échangèrent en patois les phrases liturgiques sur le vin; ils ne discutaient pas; tous étaient du même avis; nul ne variait sur le dogme des meilleurs crus.

Les filles se touchèrent du coude avec des rires et des gloussements lorsque Claude parut: son col de monsieur le congestionnait; ses épaules faisaient craquer son habit trop étroit. Dès que la soupe fuma sur la table, les hommes «mirent bas la veste». Claude s'assit près de Fourtille, et tout de suite il sentit un genou presser le sien; bientôt il eut rempli et vidé plusieurs fois son verre. Une odeur humaine se mêla à celle des plats. Maria se réjouissait de voir son Claude rire, boire et crier comme les autres. «Puisqu'il ne veut pas être un monsieur, se disait-elle, mieux vaut qu'il redevienne pareil à nous.» Indulgente et complaisante, elle voyait Fourtille amoureuse s'appuyer à Claude.

—Mon coq est lâché, gardez vos poules! cria-t-elle en patois, et les gros rires d'éclater. Abel était trop saoul déjà pour entendre l'avis. Claude atteignait ce premier état d'ivresse où l'homme domine sa destinée et, lucide, mesure sa misère. Il mangeait lentement, comme un bœuf, comme tous ceux qui étaient assis là et dont le plaisir de ce repas était ce qu'ils aimaient le mieux au monde. Il se laissait aller au vertige de cette chute dans un abîme de sensations. Le corps de Fourtille brûlait le sien. A cette heure de défaite, il appelait l'assouvissement si proche de la mort, il voulait s'enfoncer dans ces délices où le fantôme de la jeune fille perdue ne le poursuivrait plus. Favereau violet, les yeux injectés, se leva, sortit; quelqu'un l'imita. Les poules, autour de la table, picoraient. Dans les instants de silence, la campagne était sonore d'aiguisements de faux, de coqs, d'abois. Claude vida son verre une fois encore. Maintenant, sa détresse même le dégrisait. Les fleurs cueillies le matin et dont il n'avait pas eu le temps d'orner le château lui donnèrent une raison de prendre congé.

Sur le billard, des monceaux de lilas emplissaient la salle d'odeur. Il commença de les arranger dans les vases; l'un d'eux était de grès et il se souvint que May en admirait les sourdes flammes bleues; il y disposa les premières roses et se dit qu'il convenait de le placer sur la cheminée de la chambre. Il monta donc au premier étage, ouvrit la porte. Les draps faisaient dans l'ombre une ligne immaculée. Un parfum de lavande et de fenouil flottait à leur entour.

Claude s'assit, il ne souffrait plus et amusait son âme endolorie d'une histoire que, depuis sa convalescence, indéfiniment il se racontait: il imaginait la révolte de la jeune femme; elle chercherait dans les bras du petit paysan qu'elle avait aimé un refuge, des consolations, l'oubli; les mots vinrent aux lèvres de Claude qu'il lui dirait alors, mots brûlants mais chastes et dont elle ne s'offenserait pas. Il poserait même sa bouche sur les yeux brûlés par le sel des larmes. Les heures, les jours, les semaines, les mois, les années ne pourraient-ils s'écouler sans que se dénouât leur étreinte et les deux amants ne pourraient-ils entrer ainsi liés et confondus dans l'éternité?

Il se leva enfin et dans le crépuscule acheva d'orner la maison avec les lilas déjà mourants. Il ne serait pas obligé de souper ce soir-là: Favereau cuvait son vin. Maria préparait le dîner du jeune couple. Claude, traversant la salle à manger, regarda longuement les deux couverts qui se faisaient face. Il sortit. La verdure jeune et drue recevait la lumière horizontale qui allongeait sur la prairie l'ombre ondulante des peupliers. Les trois notes d'un rossignol se détachèrent comme des gouttes d'eau. Des hannetons accolés tombèrent des marronniers feuillus. C'était la saison de l'année où Vénus large et merveilleuse fleurit l'éther encore inondé de soleil.

Claude s'accouda à la terrasse: sur la route grise, dans l'ombre enfin venue s'avançaient, grossissaient deux aveuglantes lueurs. Les feuillages de l'allée s'éclairèrent brièvement comme d'un feu de bengale. La voix de Maria dominait le bruit de la machine trépidante. Il y eut un éclat de rire, le bruit d'une porte refermée et, de nouveau, les flûtes des crapauds se répondirent. Il s'éleva des prairies cette vibration nocturne qui annonce l'approche des grandes chaleurs.

Claude dormit d'un sommeil d'enfant, se leva dès l'aube parce qu'il n'avait pas fini de sarcler les allées. Oserait-elle, dès le matin, montrer sa figure défaite? Saurait-elle ne rien révéler de sa stupeur, de son horreur? Ou bien les signes du dégoût apparaîtraient-ils sur son visage? Ah! avec quelle avide joie Claude saurait les recueillir!

Un «Bonjour, mon brave» le fit se retourner: il vit Marcel Castagnède en pyjama. Ses bonnes joues, fouettées par l'air matinal, s'épanouirent et, entre les paupières bouffies, les yeux gris luisaient, minuscules:

—Prêtez-moi un sécateur. Je veux la réveiller avec des roses.

Il s'éloigna, saccageant les rosiers.

«L'imbécile n'a rien vu, n'a rien compris, se disait Claude, il ne s'apercevra même pas qu'elle souffre.»

Il lui semblait qu'il y eût dans Lur plus de silence que lorsque la vieille maison était vide. Les hommes, mais aussi le vent, les choses faisaient autour de ces murs un univers muet. Claude regardait, entre toutes, deux fenêtres du premier étage aux volets entre-bâillés; il voyait se défaire des anneaux de fumée au-dessus de la cuisine. L'après-midi passa sans que les époux apparussent au jardin. Claude imagina, au fond de la chambre obscure, un drame sans éclat. Il crut que le désespoir muet de la jeune femme rejoignait le sien, comme un fleuve se mêle à la mer, comme naguère la musique de l'Invitation au Voyage s'était épandue sur son cœur, pareille à une tempête; avait-elle jamais cessé, depuis, de le creuser dans ses abîmes? Sans doute, May livrerait au crépuscule sa face brûlée de larmes. Seule, elle offrirait son front au souffle de la nuit pour qu'il efface la trace des baisers, pour qu'il la purifie de toute souillure. Ainsi Claude s'exaltait, s'abandonnait à la jouissance du désespoir pressenti dans l'être qu'il aimait le plus au monde. Il avait besoin de ce désespoir pour vivre. L'égoïsme forcené de la passion le défigurait: bestial, cruel, il attendait l'heure où, caché parmi les branches, comme un dieu sylvestre et plein de désirs, il pourrait repaître ses yeux du spectacle d'un jeune corps violé qui se cache, fuit, pleure d'être à jamais voué aux quotidiennes violences, aux souillures nocturnes.

Le crépuscule vint. Un coucou s'effaroucha dans les charmilles et son double cri allait décroissant du côté des Landes. L'essaim des hannetons de nouveau bourdonna autour des feuillages par eux déchiquetés. Favereau, qui venait de sulfater, passa vêtu d'une blouse tachée de bleu. Caubet et Lauret rentraient: leurs côtes étaient saillantes parce que, à l'époque des grands travaux, ils maigrissent; leurs flancs haletaient pareils à ceux des taureaux prêts à s'effondrer sur l'arène. Claude entendit grincer la porte d'entrée, il se jeta dans le massif d'arbustes et, appuyé contre un chêne, attendit. IL ne vit rien d'abord, mais il reconnut la voix de Marcel qu'interrompit un rire frais. Claude se persuada que ce rire sonnait faux, il crut y sentir une désespérée ironie, mais un doute déjà le torturait. Il retint son souffle: les jeunes gens s'engageaient dans l'allée parallèle aux charmilles: au tournant ils apparurent; ils ne se donnaient pas le bras, mais la main comme des enfants à qui l'on a dit d'aller jouer au jardin et d'être sages.

—Il n'y a personne, dit May.

—L'ennui, ici, c'est que l'on a toujours les paysans sur le dos.

Claude se rappelle avoir entendu de Mme Gonzalès la même insolente phrase. Le couple vient à la terrasse; Claude discerne les deux corps rapprochés: un peu de vent soulève l'écharpe de la jeune femme, sa tête se penche, pèse à l'épaule de l'homme. Claude essaie de ne pas comprendre encore, son front se meurtrit à l'écorce du chêne, ses ongles en arrachent la mousse. La cloche du repas avertit les jeunes gens. Leurs visages émergent de l'ombre: une sérénité profonde détend les traits de May, une mollesse les rend moins aigus; ses lèvres, naguère un peu pâles, trop minces, paraissent à Claude gonflées de sang. Plus lourdes, les paupières diminuent les yeux: cette meurtrissure des nuits amoureuses les charge de langueur.

Claude ne songeait plus à se cacher tant il lui parut que cette jeune femme ne le connaissait pas, qu'elle n'avait rien de commun avec l'enfant farouche et vaincue de qui l'orgueil s'était humilié devant lui, un matin d'été. Il ne souffrait pas encore. Il mangea comme d'habitude, insensible jusqu'au moment où Favereau et Maria, Fourtille et Abel s'entretinrent des époux. Observations sales et précises; Fourtille assurait que M. Marcel ne devait pas être manchot...

Claude s'évada; son regard s'attacha à une étoile au-dessus du toit, aux boules noires des poules juchées dans le poirier; il eut pu compter les cailloux luisants sur l'allée, tant il occupait son esprit aux choses extérieures, pour reculer la minute où tout s'anéantirait autour de lui de ce qui ne serait pas son horrible douleur: il la sentait, à travers les apparences trop faibles, se rapprocher, le brûler. Bien qu'il ne fît plus très jour, il coupa des roses mortes, tailla des rosiers; un rire vint du salon aux fenêtres ouvertes, des arpèges, une voix s'éleva: un chant qui n'était plus pour lui s'épandait sur le jardin mais, ce soir, n'y cherchait aucun cœur. Ardeur dont un autre, là-bas, aurait à jamais le bénéfice! Cette voix balaya toutes les apparences où Claude se raccrochait: dans quelle eau noire se jeter et sombrer? La mare n'était pas assez profonde; il n'avait pas de fusil; il ne se sentait d'ailleurs aucune force sinon pour se laisser glisser les bras étendus et les yeux clos dans un abîme. Alors il songea que le fleuve n'était pas loin: un indéfini voile de brume, au milieu de la plaine, marquait sa fuite invisible. Une demi-heure de marche et tout serait fini, mais cette demi-heure encore! Il gagna la route, se mit à courir. Des chiens, sous les treilles aboyèrent. Ah! dormir...

Le vent se leva: de lourdes nuées couraient sous la lune mais on eût dit que c'était elle, la voyageuse silencieuse et limpide. Personne sur la route où Claude à bout de souffle, dut ralentir le pas. Les mouvements de sa pensée affolée se réglèrent sur ceux de son corps: il commença de réfléchir. Vers le sommeil, vers la nuit, il s'enfonçait, mais la mort était-elle sommeil et nuit? Il s'arrêta, s'appuya contre un marronnier de la route; l'humidité du fleuve proche rafraîchit sa face. Il respira cette odeur de menthe mouillée, de vase, l'odeur du bord des eaux que la nuit exagère. Il était à mi-chemin entre le fleuve et Lur. Ce besoin d'anéantissement, la mort le comblerait-elle? Contre l'écorce rugueuse, il meurtrit son front, ses mains, sensation qu'il rattache depuis son enfance aux heures désolées, lorsque, fuyant les grandes personnes et le bras replié, il pleurait contre un arbre, muet consolateur. Claude eut peur qu'il ne fût donné à personne de s'évader hors la vie. Nous sommes à jamais dans la Vie et ce que les eaux lourdes, si Claude s'y jetait, emporteraient à l'océan Atlantique, ce ne serait pas cette part de lui-même, souffrante et désespérée: au contraire, il introduirait dans l'éternité ce désespoir. Aucune évasion possible. La mort est jetée sur la vie comme une arche sur un fleuve et l'ombre des piliers de pierre une fois traversée, les eaux continuent de rouler éternellement dans la lumière. Échapper au temps et à l'espace, aux apparences vertes et bleues, à ce sol durci, au bois qui résiste, aux cailloux, à l'herbe, ce n'est pas échapper à la vie; il n'est pas donné à l'homme de s'en aller.

Claude avait retrouvé le pouvoir de penser; il remonta jusqu'à la cause de cet obscur soulèvement en lui des forces de destruction. Il revit ce visage tel qu'il l'avait connu naguère: cette amertume, cette sauvagerie, cette insatisfaction, et tel qu'aujourd'hui il lui était apparu: alangui, d'une lassitude heureuse, bestial; car elle avait pu trouver seulement cela entre les bras de l'épais garçon: le plaisir. Elle, May, ce plaisir-là? Claude s'écouta rire dans la nuit. C'est vrai que ce plaisir donne aussi l'anéantissement, qu'on peut le renouveler tous les soirs, le prolonger d'alcools et de fumées. Il se rappela des orgies quand il était soldat, cette plénitude une fois le litre vidé, ce camarade sur un coin de table grattant du banjo, les femmes saoules et tournoyantes. Claude regarda contre le fleuve les lumières de Toulenne. Un kilomètre le séparait de la volupté moins redoutable que la mort. Il souhaita d'y courir, mais, lucide, songea au réveil atroce, au retour, à ce rire de son père, surtout à l'indulgence de sa mère. Sur le marronnier qui l'abritait, la pluie soudain chuchota, le feuillage dru ne laissait passer aucune goutte, toute l'ombre s'emplit de ce chuchotement, la terre en fut comme éveillée, la pluie lui arracha son parfum le plus secret. Claude alors mit sa veste sur sa tête et revint. Il allait dans la boue fraîche; parfois une flaque, à travers les espadrilles, lui donnait une sensation froide. Bien avant d'atteindre Lur, il vit à travers les arbres une lumière, la seule qui brillât à cette heure sur toute l'étendue qu'embrassait le regard de Claude; il savait quelle chambre elle éclairait, quel lit, quel était ce couple incapable encore de se résigner au sommeil. La solitude des champs pluvieux entourait les amants; sans doute, l'averse sur les tuiles et sur les feuilles, le monotone ruissellement enveloppait comme un indéfini soupir d'amour ces deux êtres unis à jamais dans la chair. Claude songea que la femme la plus hautaine ne demande à l'homme que d'être jeune et de savoir donner le plaisir; que la plus altière adore la chaîne de deux bras s'ils ne sont pas débiles et que, pour dormir sur une épaule robuste et sur une poitrine, les mystiques renoncent à leur goût d'isolement, de solitaire perfection. Il rentra par un trou de la haie. Un chien aboya puis jappa doucement, l'ayant reconnu. Claude gagna la terrasse, s'y assit les jambes pendantes. L'eau avait traversé ses vêtements mais il demeurait là, incapable d'un geste: il envia les immobiles et frémissantes ombres des arbres; il souhaita qu'un dieu de la nuit, plein de pitié, l'immobilisât dans le sol par des racines profondes et qu'il n'eût plus d'autre voix et qu'il ne fît pas d'autres signes que le frémissement et le balancement des cimes au vent pluvieux. Un merle chanta, il y eut des ébrouements d'ailes dans les feuilles mouillées, des roulades interrompues, un cahot de charrette. Un lièvre, deux lièvres traversent, au bas de la terrasse, la prairie, bondissent à petits sauts vers les vignes. Des hirondelles, à peine sorties du nid, piaillèrent sur une branche et la mère voletait autour des becs jaunes ouverts. Le tintement d'une cloche se détacha du ciel. Dans les vignes, les bouviers devancèrent la chaleur. Claude, au «goutiou» se lava les mains et le visage. Une impression d'allégement, de vide, naissait de sa fatigue même. Cette nuit d'agonie l'avait comme délesté de son désespoir. Il voulut vivre, se livrer âme et corps à la terre, s'abrutir de vie physique, s'attacher à cette argile autant qu'une jeune vigne et comme ce figuier dru: il se laissa choir dans une meule odorante et, grelottant un peu, s'endormit.

—Eh! feignant, tu viens donner un coup de main pour sulfater?

Claude se lève, suit son père qui lui attache aux épaules un réservoir de sulfate. Il faudra tout le jour, au long des règes, trébucher contre les mottes, malgré l'horrible fatigue de cette nuit. De bon cœur, il accepte cet abrutissement, cette assurance qu'au crépuscule le sommeil le prendra avant qu'il ait eu le temps de pleurer sur lui-même. Quel accablement intérieur! De cette May satisfaite, assouvie, sans doute se détachera-t-il ou plutôt, c'est elle qui, comme un mirage d'adolescence et de pureté, se dissipe. Les jeunes filles que nous avons aimées meurent entre les bras de ceux qui les possèdent. Leur étreinte crée une femme qui nous est inconnue: Iphigénie immolée disparaît de l'autel et il ne reste plus, sa place, qu'un doux animal palpitant.

Ainsi songe Claude. Comme les armures neuves des adolescents luisent les feuilles nouvelles des jeunes peupliers. Les colonnes de nuées des averses lointaines se détachent au faîte des coteaux. Le vent lustre la prairie soyeuse. Un nuage prive de soleil cette vigne et en inonde la croupe de cette colline nue. La rivière débordée est pareille à de la terre liquide et la lumière s'anéantit dans la boueuse ténèbre des eaux.