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La chair et le sang

Chapter 18: XVII
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About This Book

A young man leaves the seminary and travels back to his rural home, savoring sensory freedoms and the idle hours that let him examine himself. He recollects how military service clarified his nature and eroded any taste for a sacred vocation, revealing an appetite for bodily life that undermines clerical detachment. Back at the family estate, quotidian scenes and strained relationships expose tensions between inherited duty and private desire. The narrative quietly probes the opposition of flesh and conscience through intimate memory, precise landscape detail, and close psychological observation.

XVII

D'un sommeil de cauchemar, Claude émergea. Sa cheville lui faisait mal; il brûlait de fièvre. Quelle était cette chambre? Des cœurs dessinés dans les volets clos fusait la lumière d'un matin d'été. Des cris d'hirondelles entouraient cette maison inconnue. Alors, tout à coup, il se rappela ses efforts pour briser la porte que son père avait verrouillée, son évasion par la fenêtre, sa course à minuit sur les toits, et qu'il était descendu au long d'une poutre du hangar mais, se croyant plus rapproché du sol, il avait sauté trop tôt et tomba mal. En dépit de sa cheville foulée, comment put-il se traîner jusqu'à Toulenne? A l'aube, il atteignit les premières maisons et s'arrêta dans une auberge où il n'était pas connu; à peine eut-il la force de commander un bol de café chaud. Il raconta à l'hôtesse que, venu de la campagne pour acheter une vache, il s'était foulé le pied en route; elle lui offrit un lit; le jeune homme résolut de se reposer jusqu'au train du soir. Il n'osa demander le docteur qui connaissait les Favereau et comprima lui-même sa cheville. Vers quatre heures, il s'éveilla, prit un peu de bouillon, et de nouveau l'abattit un lourd sommeil de fièvre. Il perdit conscience du temps. Le soir vint, des rires résonnèrent dans l'estaminet, des billes furent entrechoquées sur le billard. Claude voyait deux bras tendus, une face douloureuse; la tête d'Edward creusait un oreiller; ses cheveux blonds étaient souillés de sang. Claude n'était-il pas dans le train?... Le train l'emportait vers Châlons, le berçait, il pouvait dormir tranquille maintenant.

Éveillé, il s'affola, songeant aux heures perdues. La campagne était pleine de cris de coqs. L'hôtesse, l'ayant entendu geindre, entra avec un bol de café au lait. Claude, hagard, lui demanda:

—Quel jour sommes-nous?

—Eh té! c'est samedi, jour du marché.

Samedi! Il fallait atteindre Châlons, coûte que coûte, le lendemain soir. Claude essaya de se lever: sa cheville allait mieux mais il grelottait de fièvre. Il fit un peu de toilette. L'hôtesse qui allait au marché le prit dans sa carriole et consentit à le déposer devant la gare. Pourvu qu'il n'y trouvai pas son père! Non, Favereau n'était pas là. Mais il fallût parler à la marchande de journaux, serrer la main du contrôleur. Il raconta qu'il allait consulter un médecin de Bordeaux; un employé l'installa dans le wagon: c'était un train omnibus et Claude refit, en sens inverse, le même trajet que l'année dernière. De quel cœur ardent et confiant, alors, il s'en allait vers Lur! Aujourd'hui, il ne regarde pas aux portières.

A Bordeaux, il se traîne jusqu'au guichet, prend son billet, s'installe sur un canapé de la salle d'attente. Il faut rester là plusieurs heures; il n'a pas faim: son corps est brûlant; il a peur de s'évanouir. Puis vient la tentation du sommeil, cet appel irrésistible, ce poids écrasant sur les paupières; il lutte, il dormira dans le train. Pour ne pas succomber, Claude cherche la buvette, demande un verre de rhum qu'ensuite il va vomir aux lieux d'aisances. Des porteurs poussent des chariots, dispersent des groupes de voyageurs. La terre tremble à l'entrée en gare d'un convoi énorme et noir qui s'immobilise; Claude, les coudes aux genoux, tient entre ses deux mains sa tête. Le train de Paris ne fut formé qu'à sept heures. Affalé dans un coin du compartiment, le jeune homme se laissa glisser, s'abandonna, perdit conscience. Des gens montèrent; on déplia des provisions, une odeur de charcuterie et de peau d'orange lui souleva le cœur, l'obligea d'ouvrir la fenêtre. Quelqu'un se plaignit du froid. Les arrêts brusques interrompaient son cauchemar. A Poitiers, deux sœurs de Saint-Vincent-de-Paul s'assirent en face de lui. Elles l'observaient: la plus âgée lui demanda s'il était souffrant. Les autres voyageurs, qui ne lui avaient prêté aucune attention, s'apitoyèrent. La plus jeune des religieuses avait de l'aspirine dans son cabas et lui en fit absorber deux comprimés; à Saint-Pierre-les-Corps, bien que la buvette fût fermée, elle revint avec une tasse de lait chaud. Claude se sentait moins perdu à l'abri de ces ailes immaculées et s'endormit plus calme.

Un arrêt du train de nouveau l'éveilla. Il se sentit beaucoup mieux. Le soleil se levait sur la Beauce monotone. Aucune gare. Quelqu'un parlait d'une panne à la machine. Des voyageurs étaient descendus. On attendait des Aubrais une locomotive de secours. On aurait un retard de trois heures au moins. Claude prit dans sa poche un indicateur froissé. Son doigt tremblant se posa sur le mot Châlons. Il manquerait la correspondance; il eut la certitude qu'il fallait qu'il la manquât. Lorsque enfin le train se remit en marche, le sort en était jeté; aucune puissance au monde ne l'empêcherait d'arriver trop tard.

—Comment, vous sentez-vous, Monsieur? demanda la sœur. Elle hocha la tête avec inquiétude parce que le jeune homme répondit:

—Je vais bien maintenant. Il n'est plus nécessaire que je sois malade.

Claude reconnaît de loin l'hôtel de la Cloche parce qu'à cette heure matinale le vestibule est ouvert sur la rue et qu'un groupe de servantes s'y agite. A peine entré, il prononce le nom d'Edward Dupont-Gunther. La gérante, en robe de chambre, et sa maigre tresse flottant sur son dos, descend l'escalier:

—Vous êtes un parent, Monsieur?

Sa figure s'éclaire, les formalités vont devenir bien simples et il n'y aura pas à s'inquiéter pour les frais.

—Je suis un ami. J'ai été averti par une lettre. J'arrive trop tard?

—Il vit encore, Monsieur. Il repose. Le docteur l'a pansé. Un si beau jeune homme! Il paraît qu'il n'y a pas d'espoir. La balle a dévié mais le cerveau est intéressé. Quand j'ai entendu cette détonation, à minuit, je n'étais pas encore couchée. Mon mari me dit: «Mais on a tiré un coup de revolver dans la maison!» Il n'osait pas se lever, alors moi...

Claude l'interrompt, s'informe de l'étage et du numéro de la chambre. Il monte seul; il pense qu'Edward a gravi hier pour la dernière fois ces marches sordides. Il hésite devant la porte, se décide. D'abord, sous le bandage blanc qui enveloppe le crâne et une partie du visage, il voit deux yeux large ouverts, et puis une voix plaintive, puérile, qu'il ne reconnaît pas, s'élève:

—Qu'y a-t-il? que s'est-il passé? il faut tout me dire. Je suis à Lur, peut-être, puisque te voilà.

La poitrine se soulève et s'abaisse. Autour des lèvres exsangues, la barbe a poussé. Claude dit enfin:

—Je n'arrive pas trop tard: vous êtes vivant.

Le blessé porte une main tâtonnante à son bandage, tourne un peu la tête avec un gémissement, découvre une large tache écarlate. Il ne regarde plus Claude. Il répète: Mais qu'y a-t-il, qu'y a-t-il? Et tout à coup:

—Je vais mourir.

Il prend la main de Claude, la serre avec le geste d'un enfant qui a peur. Il le supplie de ne plus le quitter, de rester là toujours. Claude sent les ongles de l'agonisant dans sa chair. Du temps passe. Edward voit les lèvres de Claude remuer. Il dit:

—Claude, à qui parles-tu?

Il comprend que le jeune homme prie et, du fond de son enfance protestante, cette parole lui revient:

—La Foi nous sauve.

—La Foi et aussi le repentir qui est l'amour. Voulez-vous prier?

Claude arrache sa main à l'étreinte du moribond; il lui joint les doigts et à voix haute, détache chaque parole du Notre Père qu'Edward répète après lui. Quand c'est fini, le mourant dit encore:

—Il y a quelqu'un...

Puis il divagua doucement. Le médecin apporta de la glace et une calotte en caoutchouc. Il dit qu'à Paris, on aurait pu tenter une trépanation. Edward ne paraissait plus souffrir. Une heure passa. Du rez-de-chaussée montait un murmure de conversations. Dans le couloir, des pas rôdèrent. Claude entr'ouvrit la porte et, dans la pénombre, vit un monsieur qui dit très vite:

—Excusez-moi, je suis le correspondant du Châlons-Journal...

Claude referma la porte. Un instant après, l'hôtesse se présenta et attira le jeune homme dans un coin de la chambre: elle avait cru bien faire, quoi que tout ne fut pas fini encore, d'avertir les pompes funèbres. Le commissaire de police était déjà venu. Il faudrait attendre la fin de l'enquête, après quoi on enlèverait le corps immédiatement,—dans un hôtel, n'est-ce pas?—Sans doute la famille le ferait transporter à Bordeaux. Les pompes funèbres se chargent de toutes les démarches.

Elle avait élevé la voix. On n'entendait plus respirer l'agonisant. Quand elle se tut, un silence effrayant emplit la chambre. Claude revint vers le lit. Les yeux d'Edward ne voyaient plus rien du monde.

Au télégramme qu'il adressa à Firmin Pacaud, Claude reçoit une réponse dont il se scandalise: Bertie Dupont-Gunther ne désire pas contempler une dernière fois le visage de son fils; May est fatiguée—sans doute un début de grossesse.—Ses affaires retiennent Firmin Pacaud. Enfin on espère que Claude se chargera de la mise en bière, du transport à Bordeaux. Un mandat télégraphique lui parvient: «Pour qu'il fasse convenablement les choses».

Les volets sont mi-clos, la fenêtre entr'ouverte, un jour brûlant s'annonce: il serait grand temps que le cercueil arrivât. Claude ne sait pas s'il imagine cette odeur... Il a fallu jeter sur le visage et sur les cireuses mains une gaze à cause des mouches. La gérante, à chaque instant, intervient «pour qu'on débarrasse la chambre au plus vite». Ces pauvres soucis absorbent le jeune homme. Un pas dans le corridor, un froissement de robe: la gérante encore, sans doute! Et voici qu'entre une dame que d'abord Claude ne reconnaît pas: un manteau de voyage kaki, étroit du bas, avec un seul bouton; le chapeau qui est un turban; cet air d'odalisque des femmes de 1914: Edith Gonzalès. Elle prend la main de Claude avec expression, soupire: «Si j'avais su!» s'approche du lit, «s'écroule», murmure distinctement le mot de pardon, et enfin pleure.

Claude s'étonne: son jeune maître serait-il mort à cause de cette femme? Il serre les poings, puis hausse les épaules: Edith fut tout au plus le prétexte que, pour céder au vertige, un malheureux se donna. A la minute où il s'y retenait, c'est cette branche-là qui a cédé; mais n'importe quelle autre, sous le poids du désespéré, se fût rompue.

Tous les gestes de cette femme lui semblent des simagrées. Pourtant Edith verse de vraies larmes, elle soulève un coin de la gaze, se penche, recule; moins à cause des cotons dans les narines, de la mentonnière qui soutient la mâchoire, que parce qu'elle ne le reconnaît pas: c'est un autre tout à coup; ce visage qui n'était qu'inquiétude et que trouble, l'éternelle pacification le modèle à nouveau; le voici tel qu'il aurait pu être, ce pauvre enfant! Claude s'est rapproché aussi, éprouve le même saisissement et dit:

—Il faut contempler son ami mort pour s'apercevoir qu'on ne l'a pas connu.

Edith, malgré la chaleur dans cette chambre sombre et d'odeur louche, est prise d'un tremblement; elle a peur, elle éprouve cette répulsion des bêtes à la porte d'un abattoir et d'un air suppliant:

—Je n'ai plus rien à faire ici, n'est-ce pas?

Elle mendie la permission de s'évader.

—Vous n'avez pas besoin de moi?

Sans répondre, le jeune homme se leva, lui ouvrit la porte; elle prit la fuite.

Claude, seul, essaya de prier. La glace de l'armoire et celle qui était au-dessus de la toilette multiplièrent la forme rigide étendue sur le lit: on eût dit qu'une hécatombe de jeunes hommes emplissait la chambre. La chaleur devenait accablante. Claude pensa à la vigne; on ferait du bon vin cette année et la récolte de 1914 vaudrait celle de 1911. Des pas lourds retentirent dans l'escalier. Devant la porte, des hommes haletèrent sous le poids de la boîte de plomb.

Aux abords de Paris, l'express s'arrête. Edith regarde sur les toits la brume de juin. Un appétit sauvage de bonheur lui donne de la honte, du dégoût et comme une mouche, elle chasse de sa pensée cette petite phrase que Mme Gonzalès, la veille au soir, lui glissa, et qui l'obsède:

—Si un homme est mort pour toi, ta fortune est faite, bijou.

Malagar 1914.–Paris 1920.