V
Sieste: Claude regarde les hommes, comme une armée anéantie, joncher la prairie. Autour des meules, ils étendent leurs bras crucifiés. Des mouchoirs protègent leurs visages. Lui, il ne veut pas dormir, mais s'abandonner âme et corps à cette chaleur qui perd sa vie dans la Vie. Il rêve que ses pieds s'enracinent, que ses mains étendues se tordent et que sous la poussée de la sève, sa tête, dans les nuées, agite une chevelure de feuillages sombres. Son père lui a ordonné de ratisser les allées, et il ramasse un bout doré de ces cigarettes que fume Edward, et indéfiniment contemple dans l'argile sèche de la terrasse l'empreinte d'un pas menu. Il voudrait s'avancer vers ces marronniers où il a suspendu, ce matin, deux hamacs: il rôde alentour et de loin envie les cimes immobiles, qui font silence sur le sommeil des jeunes maîtres. Une cigale éclate, grince longuement, puis trouve son rythme et bat comme le cœur souffrant de Cybèle engourdie. En dépit de lui-même, le garçon se rapproche.
—Est-ce vous, Claude?
Il accourt. Edward est assis sur le hamac, ses cheveux ébouriffés, le col ouvert. May demeure étendue, sa robe blanche la couvre chastement jusqu'aux chevilles, et l'enfant paysan s'émerveille, de deux pantoufles d'argent qui pèsent au filet du lit aérien, comme deux poissons minuscules. Il s'étonne que la jeune fille le considère avec un sourire, que sa main un peu forte,—sa main de pianiste, dit son frère,—se tende. Edward regarde la plaine où la chaleur tremble:
—Qu'est-ce donc cette tache qui luit, là-bas?
Et Claude, dans un grand rire:
—Mais monsieur, c'est la Garonne!
—Comme elle est près! Claude, connaissez-vous un endroit où nous pourrions nous baigner?
Claude répond que dans sa petite enfance il allait entre Saint-Pierre-d'Aurillac et Saint-Macaire où est une plage sous les saules, mais il fallait compter trois quarts d'heure de marche, et tel était le retour qu'il y perdait la fraîcheur acquise dans l'eau du fleuve.
—Nous irons en automobile! s'écrie Edward.
La promesse de ce plaisir le ressuscite; il saute à pieds joints le hamac d'où sa sœur ne s'est pas levée, il l'oblige de courir à la salle à manger pour préparer la collation. Cette fiévreuse joie déroute Claude, lui semble sans proportion avec le plaisir d'une baignade, il aime mieux voir son maître accablé et sombre qu'en proie à cette gaîté frénétique.
Voici Edward au volant et Claude à ses cotés. Au fond de la voiture, May demeure seule; l'auto glisse et, sous les roues, la route se décompose en nuage. Dans le pare-brise, l'image vacillante de May se reflète; au rythme du moteur, Claude poursuit cette apparence inaccessible. L'auto lentement s'engage dans un chemin qui conduit au fleuve. Tandis que May prépare le goûter, les deux jeunes gens sous les saules s'enfoncent. Avec tant de mollesse le fleuve se répand, que d'abord ils ne discernent pas sa pente. Dévêtus et, après quelques brasses, étendus la face vers l'azur dormant, tous deux s'abandonnent à la vie du fleuve, à cette circulation de la terre vivante. O bien-être! Le vol mou d'un oiseau trouble l'azur; l'oblique soleil les oblige de ne plus rien voir du monde qu'au travers de leurs cils rapprochés. Entre l'eau et l'éther, leurs minces corps sont pris. Un poisson saute comme une goutte de mercure. Enfin, arrachés au tiède embrassement du fleuve, les jeunes gens envahis d'orgueil physique, gonflent leur poitrine, tendent vers la lumière des bras musculeux qui déjà ne ruissellent plus.
May ordonne le goûter, affairée et soudain puérile, rieuse comme toutes les jeune filles.
—Dépêchez-vous! Il ne vous restera plus de reines-Claude.
Les jeunes gens se couchent dans l'herbe qui les porte comme, tout à l'heure, l'eau. Edward s'étonne que «les beautés de la nature» servent à la fois d'argument à ceux qui veulent y trouver une intelligence créatrice et à ceux qui ne croient qu'à la matière, à des lois aveugles. Claude, selon sa coutume, pose candidement une question directe:
—Et qu'y voyez-vous, monsieur?
Edward déclare éprouver, plutôt, le sentiment d'une absence. Le théologien que fut Claude, le garçon dès l'adolescence assoupli aux controverses, à ce mot «sentiment», s'emporte. Il ose risquer une allusion à l'hérésie de ses jeunes maîtres; il se rappelle un cours très bien fait de M. Garros qui, né dans le Lot-et-Garonne où les huguenots pullulent, avait étudié sur le vif, la religion prétendue réformée.
—A vous, Monsieur, il ne vous est donné que de «sentir» une présence ou une absence: sevrés des sacrements—et du sacrement essentiel—par des discours et encore des discours qu'ils veulent brûlants, vos ministres essaient de créer en vous des étals de sensibilité.
Edward, amusé, observait ce soudain retour de métaphysique chez ce jeune être fruste—si animal tout à l'heure dans le fleuve—puis, nu et appuyé à un saule, pareil au berger David, et maintenant, sa chemise entrouverte laissait voir sur sa poitrine la brûlure d'un coup de soleil. May levait vers le controversiste une anxieuse figure, tandis qu'Edward objectait:
—Votre Pascal ne parle-t-il pas du Dieu sensible au cœur, non à la raison?
Rouge, hérissé, comme le séminariste qui naguère arpentait la cour, aux côtés de M. de Floirac, Claude fit front: oui, par une touche intérieure, et, d'un mot, par l'amour, la Grâce pénétrait le chrétien; mais une fois cette connaissance au dedans de lui acquise, le fidèle en dehors de lui découvre de cet amour la Source: Quelqu'un existe, distinct de la chose créée qu'il sait où prendre, et qu'il mange et qu'il boit.
Edward sourit encore, tellement indifférent à ces sortes de questions qu'il n'essaie pas de poursuivre le colloque. La jeune fille, au contraire, interroge:
—Si vous me vouliez convertir, Claude, que me diriez-vous?
—Je vous demanderais d'abord si, dans votre Église, rien ne vous manque. Vous êtes en face de Dieu, et, de vous à lui, il n'est pas de routes. Des exhortations, des prières communes très pathétiques vous peuvent donner la sensation de sa présence; hors ces minutes d'ardeur collective. Il vous demeure inaccessible.
May, devant les mois, hésite comme toute femme aux prises avec des formules abstraites:
—Peut-être est-il vrai que notre faiblesse est de ne savoir jamais si nous sommes justifiés. Sans doute, je crois bien que vos dogmes sont puérils, et toute cette idolâtrie!
Claude, trop familier, se rebiffa:
—Vous parlez de ce que vous ignorez.
Le mépris du séminariste pour la femme était sensible, mais la jeune fille ne parut pas entendre et, comme se parlant à soi-même, elle dit:
—Si j'étais catholique, j'aimerais cette règle extérieure, ce repos de croire ce qu'on me dirait de croire, et surtout cette assurance d'être pardonnée.
Claude joignit les mains et, ce cri lui échappa:
—Oh! vous, Mademoiselle, quelles fautes pouvez-vous commettre?
Edward éclata de rire, à la lois inquiet et curieux de ce que répondrait son orgueilleuse sœur, mais elle ne prit point ce masque de froideur et de morgue qu'on lui voyait communément après ses échappées de confiance, et dit rêveusement:
—Je me souviens qu'enfants, nous répétions cela à maman: qu'elle ne pouvait commettre de péchés ... n'est-ce pas, Edward?... Claude (il tressaillit de l'entendre prononcer son nom) vous êtes resté un naïf petit garçon, malgré toute votre science.
Elle ajouta, craignant qu'il fût blessé:
—Mais c'est une louange que je vous donne.
Edward avertit sa sœur que Claude, bien qu'il la crût sans péché, ne doutait pas qu'un jour elle serait damnée ainsi qu'il convient à une hérétique. Le jeune paysan protesta: il ne pouvait souffrir qu'on touchât plaisamment à ce sujet, et tandis qu'avec précision il exposait que beaucoup appartiennent à l'âme de l'Église, sinon à son corps, il souffrait du sourire d'Edward, de cette cruauté dans ses yeux et, aux coins tombants de sa grande bouche, de cette lassitude; pourtant il ne s'arrêta point de parler, flatté et troublé par l'attention de May dont il songeait qu'elle devait avoir la face ardente d'une Jacqueline Pascal au milieu des docteurs jansénistes. Comme il avançait que chercher Dieu c'est déjà, sans doute, l'avoir trouvé, Edward l'interrompit:
—Je vous en prie, mon cher, faites-nous grâce de la citation du Mystère de Jésus qui, à cet endroit de la conversation, ne rate jamais.
Claude détourna les yeux du railleur et se tut.
—Ne vous scandalisez pas, dit May qui, s'étant levée, entoura de ses deux bras le cou de son frère, voyez-vous, il a cette pudeur, lorsque la conversation tourne à la grandiloquence, de la clore par une fausse note.
—Oui, dit-il, (et il appuya les lèvres sur les cheveux de sa sœur), nous tenons à éviter toute ritournelle.
Ils rirent ensemble de ce mot qu'ils employaient souvent entre eux. Claude essayait de comprendre; il s'étonnait de souffrir et ne savait pas de quoi il souffrait, ni pourquoi ce brusque désir d'être seul. Edward ramassa dans l'herbe un exemplaire des Fleurs du Mal que May, pendant leur baignade, avait lu.
—Voilà, dit-il, le finale qu'à cette après-midi il convient de donner.
Claude ne connaissait rien de cet auteur, hors l'Invitation au Voyage que Mademoiselle avait chantée. Edward se proposa pour une lecture à haute voix, mais la jeune fille ne le voulut pas.
—Ce sera moi, dit-elle, tu lis trop mal.
Elle essaya de lui arracher le livre des mains, il s'échappa en suffoquant de rire, elle le poursuivit; on eût dit des enfants, un soir de grandes vacances. Claude souhaitait passionnément que ce fût la voix de May qui lui apportât cette révélation. Edward se laissa vaincre, mais il fallut attendre que sa sœur ne fût plus essoufflée. Elle relut l'Invitation au Voyage, puis la Vie antérieure, le Balcon, d'autres poèmes encore, avec monotonie. L'ombre de longues herbes traversait les pages du livre. Ils rentrèrent en silence. Claude regardait la lune qui d'arbre en arbre suivait l'auto. Mme Gonzalès guettait leur retour. Elle leur annonça avec pompe qu'Edith, sa fille bien-aimée, lui avait fait la surprise de débarquer au train de quatre heures. Edward et May qui, depuis longtemps, s'attendaient à la surprise, ne daignèrent pas s'informer du voyage de la jeune fille, ni de la chambre qu'on lui avait préparée. Mme Gonzalès, à qui Edith avait interdit de la venir troubler dans ses ablutions, soulagea son cœur avec une longue épître à M. Dupont-Gunther:
«Vos enfants, lui mandait-elle, vont se baigner et faire mille folies avec le petit Favereau; mais cela est excellent: pour des raisons que j'ignore, ce garçon rôde autour de moi; je lui tirerai les vers du nez. Enfin, mon ami, Edith est là. Elle renonce à sa situation de gérante au Splendid Hôtel de Biarritz, où les clients, par trop d'assiduités, eussent risqué de la compromettre. Il suffit de la voir pour s'assurer qu'on ne se peut défendre de l'adorer. A samedi, mon cher Bertie.»
Claude, à la fenêtre de sa chambre, se penchait dans le clair de lune. Il répétait l'un des vers que May lui avait enseignés au bord du fleuve:
Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses...
Qu'il retentissait en lui ce vers si simple! La lueur du ciel réveilla les coqs. Les minutes heureuses... Claude voulait les évoquer, les garder pour qu'elles le soutinssent au long des mois sans joie qui allaient venir. Une étoile filante glissa, s'anéantit. Peut-être, par le monde, d'autres enfants rêveurs l'ont vue et, à voix basse, ont fait un vœu. L'obscur désir qui est en toi, oserais-tu l'avouer, pauvre cœur?
VI
La présence d'Edith Gonzalès détourna Edward de Claude: ces cheveux oxygénés, cette figure peinte lui rappelaient Paris, comme il commençait de trouver bien monotone le séjour à Lur. Il y était venu enthousiaste, lorsque après des mois d'agitation, rien n'attire plus le cœur qu'une maison des champs, l'isolement, le silence. La rencontre de Claude avait, de quelques semaines, empêché un retour offensif de l'ennui. Mais on a vite fait le tour d'un petit paysan, même s'il fut lévite: Edward commença donc d'ouvrir sa boîte à couleurs et de nettoyer ses pinceaux. Lorsqu'il songeait au travail, c'était vraiment qu'il n'avait plus rien ni personne avec quoi jouer; l'art lui fut toujours un pis-aller: d'aucune de ses toiles, il n'avait à attendre de surprise; qu'il usât de la déformation, ou qu'il reproduisit avec exactitude ce qu'il voyait, il n'échappait pas au procédé. Aucune sincérité: ses pommes étaient de mauvais Cézanne. Pas une touche, sur sa toile, qu'il ne reconnût. Il se rendait exacte justice. Quelques louanges qu'il reçut à Paris tombèrent à faux: on l'admira pour ce qu'il y avait de médiocre en lui ou pour ce qui ne lui appartenait pas en propre. Au contraire, il souscrivait à toutes les condamnations subies, et même il reconnaissait la justice de ce silence, de cet oubli qui déjà l'enveloppaient, qu'il sentait éternels.
Donc, cette belle fille survint, lorsque Edward commençait d'être inoccupé et dans ces après-midi de grande chaleur où un jeune être sans discipline intérieure connaît la tyrannie de sa chair. Il tourna autour de la jeune femme de qui l'indifférence forcée le piqua au jeu. Les gloussements de poule inquiète de la Gonzalès l'avertirent que sa manœuvre en déjouait une autre plus secrète. Les efforts d'Edith, dès le samedi soir et jusqu'au mardi matin, pour ne plus le connaître et pour ne s'occuper que de Bertie Dupont-Gunther, avertirent Edward qu'il accomplirait une œuvre pie en troublant cette arrogante personne, cette belle pièce de fille, comme disait le père Favereau.
Ainsi, tout à son intrigue, il laissa Claude et May à leurs propos de théologie. May ne se lassait pas d'interroger l'ancien séminariste qui eût mieux aimé de moins abstraites questions. Tout de même, cet enfant chrétien gardait trop de scrupules pour ne pas éclairer la petite calviniste anxieuse de qui d'ailleurs les idées touchant l'Église étaient telles que Claude s'indignait, mettait à les réfuter toute sa passion. Il lui montrait les limites de l'infaillibilité papale et qu'elle n'implique pas l'impeccabilité. May fut bien contente d'apprendre que les catholiques n'adoraient pas la Vierge, et que les indulgences, dont le trafic déclencha la Réforme, s'annexent au dogme admirable de la communion des saints.
Leurs conversations avaient lieu, le plus souvent, sur la terrasse, à l'heure où la sieste vide la campagne, où le soleil oblige hommes et bêtes à chercher la nuit de leurs tanières, du sommeil afin que sur les vignes et sur les routes pâles, il demeure seul. Mais les deux jeunes gens ne le redoutaient pas, et peut-être bénissaient-ils ce feu, cette férocité complice qui les enveloppait d'une solitude enchantée, qui les isolait au centre de la fournaise universelle. La Gonzalès elle-même, qui toujours épie, redoutait la congestion et jamais, avant cinq heures, ne se fût aventurée hors de sa chambre. Claude voulait et ne voulait pas s'évader de la théologie qui était le prétexte de ces colloques. Chaque jour il décidait de pousser une pointe à côté de ces hauts sujets, mais jamais il ne put s'y résoudre; au contraire il s'y cantonnait, comme si, hors le débat religieux, tout n'eût été pour lui qu'embûches; d'ailleurs May, à peine flairait-elle l'approche de moins austères propos que, par une question directe, elle y ramenait Claude. D'abord elle le fit d'instinct, puis, s'y appliqua, dès qu'elle eut pressenti le désir de Claude et discerné, dans son propre cœur, une complicité. Elle s'en admirait, sans se rendre assez compte que d'abord il s'agissait pour elle de se donner un prétexte, de légitimer ces entrevues, d'empêcher qu'une seule parole imprudente les rendît à jamais impossibles. Non qu'elle cessât un instant de se passionner pour ces pieux débats: Claude, après s'y être laissé traîner, atteignait toujours à les traiter de bon cœur. Vainement leurs jeunesses s'attiraient et l'une l'autre s'émouvaient, il fallait qu'ils parlassent de cela: à cet obscur drame charnel, un autre s'ajoute qui le dépasse.
Claude apparut sur le seuil du hall, pressant contre son cœur une botte de roseaux qu'il cueillit à cette mare aux grenouilles dont le vacarme, chaque soir, fait regretter à Mme Gonzalès le temps où les serfs battaient les fossés du château.
—Ah! ah! voilà ce qu'il nous faut, crie la dame à croupeton sur le billard d'où elle peut atteindre la suspension de porcelaine. Au-dessus de son toupet mal ajusté, elle tend de gros petits bras, mais ils sont trop courts. Edward et May ont levé les yeux de l'album qu'ils regardent ensemble, sourient à peine, échangent des regards que, sur le divan d'en face, Edith Gonzalès, du coin de l'œil, surveille. Elle quitte enfin sa pose d'odalisque, monte aussi sur le billard, recommence l'ouvrage de sa mère; celle-ci, dans un grand souffle, proclame qu'elle y renonce, se laisse choir sur le divan, s'évente avec un grand mouchoir qu'elle dit être «de rhume de cerveau».
—Vous n'avez plus besoin de moi, Madame? demande Claude qui sait bien qu'à peine sur les marches du perron, il sera rappelé par la dame.
—Si j'ai besoin de vous?... (Elle le toise du regard, l'esprit ailleurs.) Nous faut-il d'autres fleurs, May?
Elle braque son face-à-main sur la jeune fille qui, auprès de son frère, sur le divan d'en face, a l'air d'être dans l'autre camp comme au jeu de barres. May répond qu'elle n'a cure d'aucune espèce de fleurs, continue de feuilleter l'album avec une grande affectation de ne rien éprouver de cette fièvre d'arrangements.
Edward et May savent pourquoi viennent, aujourd'hui, les Castagnède, quand même la jeune fille n'aurait pas été assiégée, depuis sa seizième année, par le timide mais tenace désir de Marcel Castagnède, que nulle rebuffade, aucun dédain ne découragèrent. Il avait toujours suffi que Mme Gonzalès fût dans le secret d'un projet de M. Gunther pour que, sans qu'elle en dît un mot, ce secret émanât d'elle: il suintait en quelque sorte de son importante personne. A table, elle avait une façon de mettre, à propos de rien, la conversation sur les Castagnède, de dire, tout d'un coup, que les yeux de Marcel Castagnède comptaient parmi les plus beaux qu'elle eût jamais admirés...
—Vous plairait-il, risqua Edith Gonzalès avec un sourire affable, que nous allions voir les dahlias?
May répondit qu'elle se sentait lasse et, deux minutes après, accrut son impolitesse en demandant à Edward s'il ne voulait point faire un tour au jardin.
Claude s'oubliait, au milieu de la pièce, les bras ballants, prodigieusement intéressé par ce drame dont les racontars d'office lui avaient fait connaître les dessous: Mme Gonzalès vivait avec sa femme de chambre dans une grande familiarité et le service était fort au courant de toutes les histoires des maîtres.
Il serait resté là plus longtemps encore, si Mme Gonzalès ne l'avait congédié avec un: «Vous pouvez vous retirer, mon garçon». où l'on sentait, la foudre prête à éclater...
D'ailleurs l'après-midi lourd s'emplissait d'un silence et comme d'une immobilité qu'expliquait au sud, là-bas, dans l'encadrement épais et sombre des charmes, cet horizon d'ardoise qui, peu à peu, montait, ternissait l'azur.
Edward et May se levèrent à leur tour. Ils marchaient, côte à côte, sans rien se dire. Voyant Claude au loin, occupé à sarcler l'allée qui longeait «le point de vue», ils voulurent l'éviter et, malgré le pesant soleil, se dirigèrent vers les vignes.
—Quelle vie! quelle vie! murmure May. Tout ce qu'il y avait déjà pouvait suffire, ne penses-tu pas. Edward?... et voilà cette nouvelle persécution qui va fondre sur moi à propos de Marcel Castagnède, cet imbécile...
Le mot, entre ses lèvres, siffla. Edward ne répondit pas; la jeune fille reconnut ce sourire mauvais qui agrandissait la bouche de son frère jusqu'à enlaidir ce visage. Le regard du jeune homme prit aussi cet éclair équivoque et méchant qui, petite fille, lui faisait dire: «Ne prends pas tes yeux de chat», ces yeux qui étaient les yeux paternels...
—Voyons, mon petit, dit-il, ne fais pas de drame. Avoue que tu adores mettre le drame dans ta vie.
—Tu es dur aujourd'hui, Edward.
Et les yeux de May s'emplirent de larmes, car, avec son frère, l'orgueil ne la soutenait plus. Sans s'émouvoir et du même ton coupant, Edward lui déclara qu'il voyait bien que les grands mots allaient commencer...
May s'arrêta. Une immense nuée orageuse couvrait maintenant le ciel; un lourd souffle s'éleva tout d'un coup; les hirondelles nageaient au ras des hautes herbes où s'exaspérait la vibration des insectes.
—J'aime mieux rentrer, dit-elle. Quand je songe que tu es venu à Lur pour moi, pour m'aider, parce que je suis toute seule...
Elle pleurait maintenant, rien ne restait de l'impassible visage contre quoi venaient se briser les fureurs paternelles, les grosses perfidies de Mme Gonzalès. Le vent avait un peu défait ses cheveux; avec ses yeux gonflés, cette grimace de petite fille en larmes, elle était si laide, si pitoyable, qu'Edward s'étonna de n'éprouver aucune pitié, de ne rien sentir en lui qui fendît ce bloc de sécheresse, de dégoût, d'ennui: son cœur des mauvais jours.
Il ne trouva ni un geste, ni une seule parole, tandis que vers les charmilles, elle s'éloignait. Elle traversa la terrasse, presque en courant, la tête basse, toute abandonnée au vent du sud qui séchait sa figure, brûlait ses paupières. Elle heurta Claude au tournant d'une allée, perdit contenance, balbutia:
—Je crois que l'orage monte. Il ne va plus tarder maintenant.
Claude n'essaya pas de répondre: la bouche entrouverte, ses deux grosses mains pendantes et gonflées, il la regardait. Du revers de sa manche, il essuya un front ruisselant, puis regarda encore ce pauvre visage. May s'éloignait, frappée de ce qu'elle avait lu sur cette face de paysan, toute cette ardeur de compassion et (elle osait se le dire à elle-même) d'amour. Réfugiée dans sa chambre, où les persiennes étaient demeurées closes, étendue sur la chaise longue dont elle aimait l'odeur de cretonne, elle se dit qu'elle était venue là pour souffrir et qu'au fond, pourtant, elle ne souffrait pas, et que même, malgré ses inquiétudes, ses tristesses, ses haines, elle éprouvait une joie honteuse à se savoir aimée, une joie mêlée d'angoisse, d'humiliation surtout, mais enfin une joie.
Sa sœur s'étant éloignée, Edward s'assit entre deux règes de vigne, face à la plaine, les deux poings appuyés à ses joues et regarda au fond de lui-même, se disant: c'est vrai que je vins pour la soutenir et c'est vrai qu'à cette minute, rien d'elle ne m'intéresse plus. Dès longtemps il se connaissait cette faculté atroce de ne plus trouver soudain en lui, à la place d'un sentiment qu'il avait cru profond, qu'un trou, le vide. Ah! misérable, se dit-il, aurais-tu quelque scrupule, aujourd'hui, de l'abandonner à sa misère, de partir n'importe où, vers quelque palace à musiques, à rastaquouères, et quêtant l'aventure? Mais je reste, je n'ai point envie de m'en aller. Quel être est ma joie ici?
Il ne chercha pas longtemps: d'abord il nomma Claude. Il ne goûtait rien dans la vie comme ces espèces de rencontres: l'amour de Claude pour May, l'amitié que lui-même était assuré d'avoir fait naître dans ce jeune cœur. A cela certes il trouvait du charme; mais il y avait plus: depuis huit jours qu'Edith Gonzalès était venue ici pour des fins que sa mère croyait ignorées de tous, mais qu'Edward avait, dès le premier jour, entrevues, cette jeune fille l'intriguait, et toutes ses manœuvres. Tant qu'il l'avait vue, obéissante à la grosse diplomatie maternelle, tourner autour de Bertie, il admira d'abord ce qu'Edith avait su y ajouter de science et de rouerie et comme Bertie avait tôt happé l'hameçon. Puis il s'étonna d'apercevoir qu'Edith se détournait un peu de sa besogne, devenait distraite, rabrouait le vieux plus qu'il n'était politique, et cela, parce qu'elle avait levé les yeux sur lui, Edward.
«Cette lutte cornélienne entre la passion et le devoir, se disait-il (si l'on admet que le devoir d'Edith est de séduire le maître de céans, et sa passion d'être par moi séduite), cette lutte a de quoi me divertir.»
La sincérité d'Edward n'alla pas jusqu'à lui faire dire: cette lutte à de quoi me flatter. Dieu sait pourtant qu'il l'était! En dépit de son visage, de ce mélange de bonne santé et de délicatesse qu'on voit aux étudiants de Magdalen-College, Edward ne connut qu'un très petit nombre de ce qui s'appelle bonnes fortunes. Peut-être manquait-il de simplicité, d'abandon. Aucune femme ne put jamais se donner l'illusion de le dominer;, de lui être nécessaire. Toujours il fut à mille lieues de leurs habituelles préoccupations. En bref, il ne savait ni donner le plaisir, ni le recevoir; «animal triste» s'il en fut, trop tôt il ne pensait qu'à s'évader. Les femmes n'eurent pour lui qu'une valeur d'usage: en dehors de «ça», répétait-il, elles m'assomment. Il redoutait leurs rires, ces propos, ce mouvement à vide qu'elles établissent dans une existence; il ne s'intéressait ni à leurs servantes, ni à leurs couturières,—et les pédantes, les savantes, plus encore l'exaspéraient: il lui fallait une vie de conversations, de discussions sans fin avec des jeunes gens de son âge.
«Si je me suicide jamais, disait-il, ce ne sera pour aucune d'elles. Aimer au point de désirer mourir, au fond quelle raison de vivre! On se tue parce qu'on n'a plus rien, pas même cela». Ainsi songeait-il devant l'horizon chargé. Certes jamais les manœuvres d'une femme ne l'amusèrent autant que celles d'Edith; pourtant que cela demeurait peu de chose dans sa vie: l'espèce de plaisir qu'on peut trouver à une pièce bien faite.
«Je m'y intéresse et aussi à Claude, mais c'est qu'aujourd'hui ils sont mes seules branches.»
Il employait volontiers avec lui-même cette expression, se comparant à un homme soutenu par des branches de hasard sur l'abîme. Chaque fois qu'il éprouvait le moindre sentiment d'amour ou d'amitié, il lui semblait qu'en dehors de cette émotion rien n'existait entre la mort et lui.
«Si je quittais Edith et Claude, dans une chambre d'Aix ou de Biarritz, devant la fenêtre ouverte, ce serait là que je...»
Que de fois il s'était raconté à lui-même les circonstances de son suicide, jusqu'à composer les notes dans les journaux, jusqu'à imaginer le visage de son père, à entendre le cri de May, à mesurer l'indifférence de tel camarade.
Il se leva, suivit l'allée par où tout à l'heure sa sœur s'était enfuie. Silence étonnant des oiseaux! hors l'immense vibration des prairies, nul autre bruit que celui de l'acier sur les cailloux de l'allée où Claude enlevait les mauvaises herbes. Edward s'avançait, traînant ses sandales, la tête un peu rejetée parce que le vent renvoyait dans ses yeux la fumée de sa cigarette; le sourire que May redoutait, enlaidissait le bas de ce visage soudain méchant, vieilli. Il allait vers Claude; à la hauteur des charmilles, il aurait pu remonter vers la maison; il ne doutait pas que cela valut mieux; il ne pourrait rien dire à Claude qui ne blessât cet enfant; mais un attrait plus fort l'entraînait vers le jeune paysan déjà redressé et qui lui souriait de loin. D'abord ils échangèrent quelques mots inévitables à cause de l'orage qui ne crevait pas. Puis Claude brusquement dit:
—Il faut me pardonner, Monsieur Edward, mais Mademoiselle est passée tout à l'heure près de moi, avec une figure si triste ... sans doute, je me mêle de ce qui ne me regarde en rien...
Son regard vers Edward appelait au secours; mais le mauvais garçon s'amusait trop pour lui venir en aide; il le remercia seulement de l'intérêt qu'il portait à sa sœur; peut-être avait-elle des préoccupations certainement, rien de grave. Claude insista:
—Enfin, Monsieur, vous n'êtes pas inquiet?
—Mon petit Claude, je suis en passe de ne m'inquiéter de rien, ni de personne.
Le front de Claude se contracta comme chaque fois qu'il se heurtait à cet étranger; le son même de cette voix le déroutait: il ne reconnaissait plus ces yeux:
—Oh! Monsieur, il faut, n'est-ce pas, que vous soyez tout à fait rassuré pour parler ainsi?
—Claude, Claude, dit Edward, vous commettez une faute d'où peut venir votre malheur; vous croyez qu'il existe au monde quelque chose d'important.
Claude répondit qu'il croyait, en effet, que tout avait de l'importance, parce que nous faisons le moindre geste et que nous nous arrêtons à la plus secrète pensée sous le regard de Dieu.
Il pressentit qu'Edward lisait en lui mieux qu'il ne faisait lui-même et que ce qu'il n'avait jamais voulu s'avouer, depuis longtemps, divertissait ses jeunes maîtres; il resta donc sans dire un mot. Alors Edward commença un étrange bavardage; il assura que ce devait être bien plaisant d'assister aux menus drames d'une vie familiale, depuis la porte de l'office; que pour lui, s'il était né dans le peuple, il n'eût point cherché d'autre passe-temps que celui de ces grands laquais trop nourris que l'on voit aux banquettes des antichambres et qui peuvent, mieux que Balzac, connaître le monde. Mais, pour que ce fût amusant, il se fallait garder de quitter les coulisses, de se mêler aux acteurs, de tenir un rôle. Claude n'usait pas de la situation pour rire aux dépens de tous les grotesques habitant cette masure.
Le jeune homme s'arrêta au bruit que fit le rateau en tombant des mains du pauvre garçon de qui la figure avait pâli au point qu'Edward remarqua, pour la première fois, sur le nez et sur les joues, des taches de rousseur. Des gouttes de pluie s'écrasèrent contre les feuilles; l'odeur de la terre s'éleva.
Edward s'éloignait en courant. Dans le vestibule, Edith Gonzalès, le front appuyé contre la vitre, le regardait venir; elle lui demanda s'il n'avait pas pris froid. Il lui dit de ne pas s'approcher à cause de l'odeur de drap mouillé qui est à s'évanouir, et demanda si les Castagnède étaient arrivés.
—Pas encore, mais il est grand temps de nous habiller. Je monte avec vous.
Ils gagnèrent l'escalier assombri à cause de l'orage. Edith marchait devant le jeune homme: il nota qu'elle avait les cheveux mal plantés sur la nuque. «Elle a une nuque canaille», se répétait-il. Il vit aussi, autour de son cou blanc, le quadruple collier d'une ride. Il pensa qu'avant cinq ans, elle aurait au bas des joues et sous le menton les peaux pendantes des vieilles femmes; à ses poignets fripés déjà les veines devaient être saillantes et ce n'était pas pour rien qu'elle cachait ses tempes... Lentement Edith montait, persuadée de sentir sur son cou le souffle d'un désir et à mesure qu'elle approchait de l'étage, elle ralentissait son pas, attendant que ce souffle se rapprochât de ses cheveux, devint un baiser. Edward la devina et pour ne pas la décevoir, il prit dans ses deux mains les avant-bras de la jeune fille un peu oppressée, gonflant son cou de tourterelle; mais dans l'ombre, elle aperçut les yeux aigus d'Edward, ce visage cruel, et instinctivement elle détourna le sien. Le jeune homme n'insista pas, mais à l'oreille, il la loua de sa présence d'esprit:
—Vous vous souvenez à temps que vous n'êtes pas venue ici pour vous amuser.
Elle s'appuya à la rampe. Edward ne voyait rien de son visage, mais il en imaginait l'expression de colère, de honte.
—Je ne vous comprends pas, vous êtes un misérable, laissez-moi.
Alors sur le palier une porte s'ouvrit et Mme Gonzalès parut, gainée dans une robe scintillante d'acier d'où jaillissait tout ce qu'au long du jour on n'admirait qu'en détails à travers la lingerie des blouses molles. Le bras gras et court, orné d'un collier de chien où manquaient des perles, leva un bougeoir au-dessus d'Edward et d'Edith:
—Pas encore habillée? demanda-t-elle sèchement.
Cette grosse figure bilieuse évoquait pour Edward le masque de Napoléon reconnaissant, au soir d'une bataille, qu'un ordre s'exécute mal.
—Dépêche-toi, petite sotte!
Sans adresser la parole à Edward, dans un cliquetis d'acier et de jais, elle descendit tendant sur ses bras poudrés des gants trop étroits.
—Madame votre mère, dit Edward, me rappelle la chute d'un sonnet de Baudelaire.
Edith haussa les épaules, entra dans son appartement. Edward gagna, lui aussi, sa chambre, et se récita avec délices les trois vers qu'il considérait comme le leit-motif de la famille Gonzalès:
Je vois la mère, enfant de ce siècle appauvri,
Qui vers son miroir penche un lourd amas d'années
Et plâtre artistement le sein qui t'a nourri.
Il alluma sa lampe de cuivre, enveloppa d'une main amoureuse le vase de grès frais, pareil à un caillou des gaves; l'or des étoffes de Perse étincela. Comme un prince, dans quelque capitale étrangère, retrouve à l'ambassade sa souveraineté, il respirait dans cette chambre son atmosphère de Paris. Il versa l'eau bouillante dans son tub, avec ce fiévreux plaisir qui lui rappela les soirs où, avant de sortir, il faisait une minutieuse toilette, afin de se savoir disponible quelles que fussent les éventualités, prêt à toute aventure.
Assis dans son tub, les bras noués autour des genoux, il songeait: «Qu'osais-je attendre encore dans ce désert?» Ah! n'était-ce pas sa force secrète et qui l'empêchait de sombrer définitivement, ce pouvoir d'attente, ce besoin de ne pas manquer la moindre joie de hasard!
Il entendit gronder une auto, le bruit d'un changement de vitesse, des éclats de voix, des rires. Cependant, devant la psyché, toujours comme au temps de son adolescence lorsqu'il souhaitait de donner une impression d'extraordinaire jeunesse, il se rasa presque jusqu'au sang et comme il était très blond, soudain il n'eut plus que dix-huit ans. Il garnit de cigarettes un étui d'argent, assujettit à son poignet une montre et un bracelet de platine. Une seule perle luisait à sa chemise. Il oubliait les raisons financières et d'autres plus obscures qu'avait son père pour souhaiter le mariage de May; il ne songeait ni au tourment de sa sœur, ni aux luttes qu'elle allait soutenir; rien ne lui importait vraiment que de plaire, de troubler, d'allumer au fond des yeux d'Edith une lueur qu'il connaissait bien. La présence même des Castagnède ne lui déplaisait pas: il comptait se divertir fort du gros Marcel amoureux. Enfin, la rencontre de la mère Castagnède et de la Gonzalès lui paraissait favorable à du grotesque.
Comme il restait une heure avant le dîner, et qu'Edward ne se souciait pas d'un si long tête-à-tête avec les Castagnède, il évita le salon plein de jacassements, jeta sur ses épaules un pardessus d'été, et revint à la terrasse où il surprit Claude qui, l'apercevant, voulut fuir. Edward lui demanda:
—Je vous fais peur?
—Vous êtes trop compliqué... Oh! je sais qu'il ne faut pas prendre au sérieux vos moqueries, mais tout à l'heure, j'ai eu de la peine.
Il craignait qu'Edward éclatât de rire; au contraire le jeune homme devint grave:
—Il est vrai, Claude, qu'un abîme nous sépare... Je n'entends pas parler des distances sociales, mais d'une disproportion d'âme entre nous. Je ne saurais vous faire que du mal, et vous ne pouvez rien pour moi.
—Si, monsieur, je peux souffrir pour vous.
L'ancien séminariste répondit cela, d'instinct. Edward connaissait cette doctrine-mystique de la réversibilité. Il dit:
—Je ne vous souhaite pas, pauvre petit, de devenir mon bouc émissaire, ni d'être chargé de tous mes crimes.
Claude s'étonna lui-même des mots qui, alors, lui vinrent aux lèvres:
—Je les assumerai, si vous le voulez bien.
Il lui parut qu'un autre parlait, à sa place. Edward séduit par l'étrange pacte, et comme un superstitieux qui, sans croire à l'efficacité de telle pratique, ne laisse pas d'en être impressionné, saisit la main de Claude:
—J'accepte donc et peux, désormais, m'en donner à cœur joie, n'est-ce pas? Vous payerez les frais de mes débauches spirituelles et des autres aussi...
Sa grande bouche, élargie par un rire, laissa voir deux canines. Claude éprouva une secrète répulsion: envers cet homme, il se sentait quitte... Ah! que lui importait de souffrir plus tard!
—Je vous dis adieu, Claude: personne encore ne sait que je m'éloigne de Lur bientôt. Y reviendrai-je jamais?
Ricanant, équivoque, il ajouta:
—Rassurez-vous ... May reste...
Et nonchalant, il se dirigea vers le salon illuminé. Claude souhaita de ne plus le voir, de ne plus l'entendre; il chassa le souvenir du pacte auquel il avait, ce soir, consenti. Pourtant il en garda une inquiétude sourde, et le sentiment qu'une rancune inassouvie, inapaisable, autour de son destin rôdait.
VII
L'entrée d'Edward au salon délivra l'assistance d'un mutisme cruel; il vit se tourner vers lui, toutes à la fois, ces figures, dans la douce et merveilleuse lumière des lampes à huile et des bougies du lustre. Mais, à la déception des regards, il comprit que quelqu'un manquait encore: sa sœur ne se hâtait pas de descendre, et dans les intervalles de silence, on entendait, à l'étage supérieur, les pas traînants de la jeune fille. Un peu de jour entrait encore par la fenêtre ouverte, se mêlait à la lumière des lampes pour composer un éclairage mortuaire. Mme Castagnède emplissait l'un des poufs. Sa tête, à peaux flasques et grises, était posée directement sur la masse des épaules: elle avait si peu de cou que le collier de diamants semblait cacher des points de suture. D'énormes «dormeuses» distendaient les lobes de ses vieilles oreilles: sa perruque loyale dessinait sur les sourcils une lisière de frisons et rattrapait, à mi-chemin de la nuque, quelques cheveux gris naturels. Sa main se tendit vers Edward pour une étreinte virile, mais il l'effleura de ses lèvres respectueuses et ironiques. Il se tourna vers Marcel Castagnède et dans son «tu vas bien, mon vieux», mit tout le dédain à quoi il l'avait accoutumé dès le collège. Marcel tenait de sa mère des formes qui épaissiraient, mais il avait de bons yeux marrons d'épagneul; sa bouche bée laissait voir des dents saines et mal plantées; son front fuyait et l'on ne pouvait avoir moins de menton; de larges épaules lui donnaient l'air confortable; il était net, frais, possédait ce charme de santé que donnent les sports et l'hydrothérapie; de brusques montées de sang, à propos de rien, lui teignaient les joues.
Le gravier de l'allée grinça sous les roues d'une victoria dont les lanternes éclairèrent la nuit brièvement, firent luisantes les feuilles de laurier qui touchaient à la fenêtre ouverte. M. Dupont-Gunther se réjouit d'annoncer à l'assistance l'approche de son excellent voisin et ami Firmin Pacaud; il ajouta, tournant vers Mme Castagnède des bajoues violettes que soutenait un col trop empesé:
—La présence de mon vieux Pacaud ne déparera pas cette fête de famille.
Il souligna ces derniers mots d'un sourire fin; Mme Castagnède ne sourcilla pas, mais déclara qu'il manquait à cette fête de famille un de ses éléments les plus aimables. Cette allusion à l'absence incroyable de May augmenta l'embarras général. Heureusement, Firmin Pacaud fit son entrée. C'était l'homme de quarante-cinq ans avec une barbe, un ventre, des cheveux ramenés. Bien que le hâle sur ses mains et sur son crâne dénotât le campagnard, son smoking très usagé, ses escarpins craquelés étaient d'un homme du monde. Edward se rapprocha vivement de M. Pacaud qui sourit avec béatitude, lorsque après les politesses de rigueur il put rejoindre le jeune homme dont il subissait la séduction. Edward l'aimait de ce qu'il avait su garder son esprit, son cœur, de tout vieillissement, et parce qu'aucun pli professionnel chez lui n'était visible. Il le salua selon sa coutume:
—Bonjour Dominique.
—Voyons, voyons, jeune moqueur, pourquoi toujours ce Dominique?
—Parce que, mon cher ami, Firmin est un nom impossible.
—Je ne trouve pas, dit Mme Gonzalès, avec un sourire affreusement gentil qui fit luire de l'or dans sa bouche.
—Firmin est impossible, insista Edward, d'un air qui exilait net l'intruse de la conversation; je vous appelle aussi Dominique parce que je n'imagine le héros de Fromentin qu'avec votre figure.
Pacaud affecta d'être piqué:
—Enfin, je suis pour vous le raté intelligent et sympathique?
—Mais non, mais non, vous êtes l'homme mûr qui n'a pas renoncé au rêve. Ce qu'on appelle expérience et toutes les déformations du métier, enfin ce qui me fait m'assommer avec les hommes de votre âge, c'est cela, mon vieil ami, que vous avez su éviter.
—Vous m'êtes pourtant un étranger, Edward; malgré notre affection nous n'aimons ni les mêmes vers, ni les mêmes musiques.
—Évidemment, vous avez votre style: je vous appelle Dominique! mais vous ressemblez plutôt—ne trouvez-vous pas?—aux héros des premiers romans de Bourget, à Armand de Querne d'un Crime d'amour.
—Vous pourriez dire à l'Ami des femmes, d'Alexandre Dumas; car nous, mon cher, nous aimions les femmes.
—Nous aussi.
—Parbleu, oui, vous êtes capables de prendre avec elles votre plaisir (et encore pas tous) mais vous ne vivez pas pour elles comme nous le faisions... C'est vrai,—ajouta Firmin,—qu'elles m'ont coûté quatre cent mille francs: je ne regrette rien. J'étais en classe de philosophie à Louis-le-Grand avec le fameux Burdeau: tous mes camarades se sont fait un nom; j'aurais pu, comme eux, me pousser dans le journalisme, dans la politique, compter parmi les gens qui s'agitent à la surface; à tout ça, mon cher, j'ai préféré l'amour. Ne vous moquez pas.
—Pourquoi me moquerais-je, moi qui n'ai rien sacrifié à rien?
Le visage d'Edward s'assombrit, ses épaules remontèrent, il eut un air si affaissé, si misérable, que M. Pacaud aurait voulu lui prendre la main.
L'éventail de Mme Gonzalès, contre l'acier et le jais de son corsage, faisait un régulier cliquetis; Mme Castagnède regardait entre deux doigts son gant qui avait éclaté: M. Gunther lançait une phrase comme un aboiement et, tandis qu'elle suscitait un bref écho, fronçait les sourcils pour en découvrir une autre; Marcel Castagnède posait à Edith le questionnaire dont il usait depuis qu'il allait dans le monde et dans le même ordre: «Aimez-vous la lecture, Mademoiselle? moi je l'adore à mes moments perdus... Et la musique? moi je ne pose pas pour celui qui comprend Wagner... Avez-vous beaucoup voyagé? C'est si confortable, les hôtels, maintenant... Préférez-vous la mer à la montagne? La mer c'est toujours la même chose, et pourtant ce n'est jamais pareil; j'ai vu des couchers de soleil à Royan: si un peintre en avait reproduit toutes les teintes, on l'aurait pris pour un impressionniste.» Ainsi Marcel disait ces choses à la file, dans un ordre immuable, comme ses péchés au confessionnal; tout de même il regardait obstinément cette porte que May allait franchir, à moins qu'elle n'invoquât quelque prétexte pour ne pas descendre.
Firmin Pacaud, sans réflexion, exprima le souci général:
—Notre petite May se fait bien attendre, ce soir.
M. Gunther cacha derrière son dos ses mains qui tremblaient et gronda:
—Cela dépasse les bornes! Edward, va donc voir ce qu'elle fait.
Mais, dans le silence qui suivit cet éclat, on entendit, derrière la porte, un bruit d'étoffe, et la jeune fille parut sur le seuil. Elle s'y arrêta un instant: sa robe avait la couleur soufre de certaines roses; elle portait au bras un bracelet indien; à la naissance de sa gorge, un feston de chemise apparaissait comme il arrive aux jeunes filles qui n'ont plus de mère pour corriger, d'un dernier coup-d'œil, leur toilette.
Edward observa qu'elle serrait les mains, souriait; il s'étonna de ne lui pas voir une mine tragique. «Elle a plutôt l'air absent, se disait-il, on dirait d'une somnambule qui vit un songe heureux...» Il s'étonna plus encore qu'avec le même sourire vague et tendre elle eût accepté le bras de Marcel Castagnède: «Se piquerait-elle de morphine? use-t-elle, à mon insu, de coco?» Il savait May dans un état habituel de désespoir qui rend possible les plus imbéciles excès.
Marcel, à table, s'assit près d'elle; une joie profonde l'envahissait parce que la bien-aimée était si docile à l'entendre, lointaine certes et répondant n'importe quoi à ses paroles; mais il lui suffisait qu'elle ne fût pas dédaigneuse.
May, cependant, n'entendait rien, ne voyait rien; elle s'était fait à elle-même, elle avait osé se faire, cette orgueilleuse, l'aveu de sa joie, parce qu'un enfant paysan l'aimait; rien ne la détourna de cette délectation, ni de sa complaisance à regarder en elle indéfiniment le hagard visage de Claude. Edward lui avait dit qu'il existe au monde une seule chose qui vaille la peine de vivre; c'est d'aimer infiniment l'être qui nous aime infiniment. Elle posséderait cela!
Contre son habitude, elle vida son verre de Johannisberg et un autre de Laffitte pour qu'ils fussent de nouveau remplis; elle sentit en elle une vie surabondante, elle put suivre une conversation avec Marcel et se donner tout entière au dialogue de feu dont les demandes et les réponses se succédaient en elle délivrée, déchaînée... «J'étais, songeait-elle, comme une petite fille qui se croit prisonnière dans le cercle que l'on a autour d'elle dessiné sur le sable.» Elle s'attacha à évoquer Claude, comparant son corps épanoui à la graisse de Marcel, à l'affaissement d'Edward; elle trouva même une volupté, l'orgueilleuse petite huguenote, à cette humiliation d'aimer un inférieur dont elle seule connaissait la royauté secrète. «Cette pureté, cette science, et toute la passion charnelle dans un même être! songeait-elle, que vaut au prix de cela l'impuissance d'Edward à ne plus rien éprouver, ce goût du néant qui l'acculera au suicide, car il se tuera, ajouta-t-elle à haute voix.
—Mais non, mademoiselle, Bombita ne se tuera pas ... il connaît trop bien son métier.
Marcel racontait une course de taureaux qu'il avait vue à Saint-Sébastien. May eut une sensation de réveil; elle regarda son voisin: ils étaient si rapprochés qu'elle eût pu compter sur ce front fuyant les gouttes de sueur; la hideur de toutes les figures autour de cette table l'épouvanta et elle rentra librement, invisiblement, dans son rêve, elle se joua en elle-même la Mort d'Isolde, elle entendit les harpes, accueillit l'angoisse montante comme une marée du chant mortel et, de nouveau, la tempête intérieure renaissait, se gonflait, éclatait comme sous un vent fou et les cris du final l'étouffèrent au point que, revenue au salon, elle qui, farouche, ne jouait devant personne, interrompit toutes les conversations:
—Voulez-vous un peu de musique?
Chacun s'empressa: Marcel ouvrit, le piano, Firmin Pacaud cherchait une partition; Bertie se pencha vers Mme Gonzalès et lui souffla:
—C'est inespéré.
—Voire! murmura l'énigmatique dame.
Mme Castagnède s'installait, montrait sa figure inexpressive de concert, se préparait à hocher la tête à contre-temps, à se demander, aux points d'orgue, si c'est fini.
Edward, curieusement, observait sa sœur rapprochée de la fenêtre; elle interrogeait l'ombre: «Saura-t-il que je chante pour lui?» Elle alla au piano, enleva les préludes que Firmin Pacaud avait déjà disposés sur le pupitre et prit dans le casier la Mort d'Isolde. Firmin protesta: Wagner n'était supportable qu'à l'orchestre, cette musique s'accordait mal au salon Louis-Philippe et ce vieux jardin de France ne l'accueillerait pas. May sourit, n'ayant rien entendu; un accord s'épandit et l'on eut le sentiment qu'il emplissait la nuit, les espaces, et que ces vagues de douloureuse passion, se détruisant l'une l'autre, montaient jusqu'à l'indifférence des planètes. Elle demeura devant le clavier quand l'ouragan de son fut passé. Un malaise possédait l'assemblée. Marcel cherchait un compliment:
—Quelle maestria! On jurerait d'une professionnelle!
D'un air indifférent et comme somnambule, May annonça:
—Maintenant, je vais chanter.
Lorsque les premières paroles de l'Invitation au voyage s'élevèrent, seul de tous les gens réunis dans cette salle, Edward ne s'étonnait plus, il souriait; il avait compris.
Elle ferma le piano et, de nouveau, indifférente à l'effet produit, s'accouda à la fenêtre. Un nuage de tabac baignait les tentures bleues; la digestion rendait hideuses ces têtes cinquantenaires: on pouvait présumer que le coup de sang de M. Dupont-Gunther serait pour ce soir; Mme Gonzalès, dans les coins, se barbouillait de poudre, mais le sang brûlait ses joues au point qu'on eût dit que tant de plâtre cachait un mal. Mme Castagnède fit à Marcel un signe impératif, il se rapprocha de May, toujours immobile, face au jardin nocturne. Il s'accouda près d'elle, qui ne savait pas qu'il fût là. M. Gunther sourit à Mme Castagnède d'un air qu'il voulait attendri... Après qu'il eut longtemps cherché une entrée en matière, le jeune homme risqua:
—La belle nuit, n'est-ce pas?
May tressaillit, considéra un instant cette grosse figure cramoisie tout près d'elle, secoua la tête, comme on chasse une mouche.
Le jeune homme la remercia d'avoir été si bonne pour lui, ce soir.
—Oh! dit-elle, vraiment? Je vous jure que je ne l'ai pas fait exprès!
Redoutant quelque maladresse, Mme Castagnède ordonna à son fils d'aller quérir l'auto. Edward et Edith avaient accompagné Firmin Pacaud jusqu'à sa voiture et ne rentraient pas. Mme Gonzalès, depuis le perron, appela sa fille avec des mots espagnols qui, peut-être, étaient de gros mots. Toutes les grenouilles se turent à la fois. Enfin Edith, rieuse et les cheveux fous, parut, et derrière elle, la cigarette d'Edward dansait comme une luciole.
Ce même soir, qui était la veille du 15 août, Claude, dès qu'il eut dîné, vint à la terrasse. De brèves fusées mouraient sur les domaines lointains où des familles fêtaient une Marie. La musique s'éleva et il la reconnut; elle vint vers lui fidèlement, elle retrouva la route de ce cœur à qui une jeune fille l'adressait; le crissement des insectes faisait au chant une basse continue; Claude, au-dessus de lui, regardait les étoiles filer, s'anéantir dans ce ciel nocturne d'août traversé de bolides perdus. Il écoutait cette voix comme si elle lui livrait un peu de ce corps inaccessible. Il pleura, songeant à ce portrait qu'il avait vu au salon où May et Edward enfants confondaient leurs boucles: «Ils m'oublieront, se disait-il, ils ne me doivent rien, ils se sont penchés sur moi un instant, par eux j'ai connu des heures qui donnent à ma pauvre vie un prix infini. Un monde inconnu de sentiments, de délicatesses m'a été révélé le jour qu'ils m'ont souri. Quoi qu'il advienne de moi, ô jeunes êtres, chères âmes inaccessibles, soyez à jamais bénies, que Dieu vous garde à jamais!»
Il entendit qu'on marchait dans les charmilles, discerna la blancheur d'une robe, d'un plastron, le ver luisant d'une cigarette: n'était-ce point May qu'il allait voir, consentante et suspendue au bras de l'étranger? Il se rejeta derrière les noisetiers, content que son visage fût égratigné; le vent parut plus froid à ses joues mouillées. Quelle délivrance lorsqu'il reconnut la voix d'Edward!
—Cette insolence dont vous me tenez rigueur n'était qu'un effort misérable pour vous échapper, Edith; vous savez que je souffre malaisément qu'un sentiment me domine.
Edith appuya sa tête sur l'épaule du jeune homme et Claude imagina plus qu'il ne la vit cette gorge blanche et gonflée; à travers les feuilles, le petit paysan tendait une figure avide. L'aigre voix de Mme Gonzalès fit se hâter vers le château les jeunes gens. Les phares de l'auto violent l'ombre et, dans le silence de la nuit, Claude peut suivre longtemps le grondement du moteur. L'étranger reviendra un jour et ne repartira pas sans «elle»... Claude répète le petit nom bien-aimé... Alors il pensa au séminaire, à des jours calmes, à cette paix. La nuit sentait les roses mourantes comme la chapelle où il se souvint qu'il restait après les autres; puis il resongea à un ami de sa quinzième année qui mourut, un soir de juin, dans un grand frémissement.
VIII
Ni le chocolat fumant, ni les rôties beurrées, ni la lumière matinale sur son lit défait ne détournent M. Gunther de relire une fois encore la lettre non signée qui lui mande que Mlle Rose Subra, sa maîtresse, se moque de lui; que Juste, le valet de chambre cher à M. Gunther, est le propre cousin de la dame; qu'on jasait déjà sur leur compte à Saint-Macaire, leur village d'origine, lorsqu'il était un garçon boucher de quinze ans et elle une fille d'auberge; que si M. Gunther ne veut pas croire sans avoir vu, un ami s'offre à lui faire admirer pour rien un spectacle plaisant.
M. Gunther étouffe de colère; mais en face de lui, dans la glace, il voit ses joues violettes, ses yeux injectés. Le dîner de la veille lui pèse; il se sent de la tension artérielle. La terreur de la mort le retient au bord d'une de ces épouvantables colères qui, jadis, remplissaient la maison de gémissements. Inquiet, il entrouvre sa chemise, glisse sa main parmi la toison de sa poitrine, son cœur bat la chamade, il se lève, plonge son visage dans une cuvette pleine d'eau, s'ébroue, puis, d'un geste instinctif, choisit un cigare long et noir, le flaire, le fait craquer à son oreille; au moment de l'allumer, il se rappelle l'objurgation du médecin: pas de tabac à jeun. Ah! qu'il a peur de la mort! D'abord, il n'imagine pas qu'il ne puisse plus, un jour, goûter de la femme: à cela, il sacrifie tout. Aucun journal, aucun livre ne le sollicite. Les affaires même ne lui sont qu'une source d'or pour contenter ses appétits: la bonne chère ne l'intéresse que parce qu'elle lui communique une passagère ardeur. Être privé de «ça» pour l'éternité! Il a envie de crier; d'ailleurs, de son enfance huguenote et préservée, il lui reste de vagues terreurs théologiques; la longue et crapuleuse débauche de sa vie le porte à croire que Dieu l'attend à un tournant de cette sale vieillesse.
Il s'habille, descend au jardin; la chaleur est déjà, là, les oiseaux commencent de se taire et les insectes de crisser. Il entend sous la charmille un bruit de râteau; il aperçoit Claude qui, appuyé à la balustrade, un instant se repose. Avec une morne jalousie, M. Gunther suit des yeux la ligne de ce corps athlétique. Sa fureur éclate tout d'un coup:
—Espèce de fainéant! Est-ce que je te paye pour que tu rêvasses? Tu n'es plus au séminaire ici; si tu veux te croiser les bras, retourne chez les curés.
Claude rougit, ne répond rien. Il sent que sa jeunesse est une suffisante vengeance, qu'elle soufflète ce sexagénaire. Il recommence de ratisser; à l'abri de son chapeau de soleil rabattu, il regarde May assise sur ce banc à quelques pas de lui et lisant un livre dont le vent soulève un peu les feuilles. Ce matin il a vu sa robe de toile blanche se rapprocher, puis s'éloigner de lui. Ils n'ont pourtant échangé qu'un salut et qu'un sourire; mais il suffit à Claude d'avoir senti dans ce sourire une volonté de douceur; elle a rôdé autour de lui; une joie l'étouffe. Si May ne l'a pas abordé, c'est que Mme Gonzalès circule, armée de son face à main comme d'un fusil à deux coups. Il est dix heures; de lourds papillons s'abattent sur l'herbe; des bourdons font se plier les fleurs de trèfle; à l'écorce d'un tilleul une cigale suit l'ascension du soleil. Pour May, le bruit d'un râteau aux cailloux de l'allée emplit le silence du monde. Elle regarde en dessous cette chemise ouverte de Claude; elle voudrait y appuyer sa joue. Est-ce une mauvaise pensée, cela? Une jeune fille catholique se confesserait-elle de ce désir? Ah! Elle est fatiguée de se faire à elle-même une loi. Que son cœur, désormais, comme ces papillons, obéisse à tous les souffles et, comme ces guêpes ivres, à toutes les odeurs. Voilà encore l'ombrelle orange de Mme Gonzalès: une robe de toile écrue sangle son ventre, pour l'instant elle n'espionne pas, mais elle se hâte, le cou tendu, telle une grosse poule qui de loin voit un insecte; elle va vers les vignes que M. Gunther, en forcené, parcourt. Elle l'aborde et lui exprime sa joie de ce que l'entrevue de l'avant-veille se passa mieux que l'affreux caractère de May ne le laissait prévoir. M. Gunther témoigne par un gros mot qu'il se moque bien de cette entrevue. Mme Gonzalès observe l'homme; elle l'entraîne vers la maison où une odeur de cigare froid règne encore:
—Voyons, mon bon ami, qu'y a-t-il? Dites-moi tout.
L'autre, sans mot dire, tend la lettre anonyme à Mme Gonzalès qui la lit comme font les actrices, avec une rapidité incroyable, et qui pourrait faire supposer qu'elle a des raisons d'en connaître la teneur. Elle replie le papier, le glisse dans son sac à main:
—Mon pauvre ami, je voudrais pouvoir vous dire que tout cela n'est pas vrai.
—Mais vous n'en doutez pas, Mélanie?
—Non, je n'en doute pas; ah! Bertie, vous savez ce que vous fûtes pour moi, mais mon attachement à vos intérêts m'enlève tout orgueil, et le jour où j'ai pu croire que Rose Subra assurerait votre bonheur...
M. Gunther l'interrompit pour crier qu'il savait bien que c'était elle qui lui avait présenté cette fille, et qu'il ne l'en remerciait pas. Et Mme Gonzalès, avec un soupir:
—Sans doute, mon ami, me suis-je trompée. Grand enfant! Pourquoi cette colère? Vous ne l'aimez pas.
M. Gunther, furieux, lui demanda ce qu'elle en savait. Elle reprit doucement:
—Je vous connais.
Elle baissa la voix, ferma les veux, pour glisser:
—Je connais vos habitudes.
Elle avait en effet des raisons de ne pas les ignorer. Elle ajouta.
—En somme, Rose n'est plus toute jeune.
—Elle a trente ans, dit M. Gunther, soudain apaisé et intéressé.
—Elle en a trente-huit, mon cher. Pourquoi vous accrocher à une sotte, qui demain sera une vieille femme, qui vous coûte les yeux de la tête, vous trompe avec un domestique, vous entretient dans une inquiétude qui est ce que le docteur redoute le plus pour vous?
Sans vergogne, Bertie demanda à la dame si elle avait un meilleur article à lui proposer. Mme Gonzalès sut mettre dans son «Pour qui me prenez-vous?» cet accent de tendresse froissée et de fierté qui craint d'être importune, bien connu au Conservatoire. M. Gunther l'obligea de se rasseoir, s'excusa, mais la dame ne voulait plus rien dire. Vaincue enfin par les instances de son maître, elle risqua:
—A votre âge, il vous faudrait une belle et saine jeunesse assez raisonnable pour ménager vos forces, donc, qui ne serait pas une grue: digne, au besoin, de porter votre nom.
—Nous y voilà!
—Mais oui, nous y voilà. Le mariage, pour un homme de votre sorte, est une sottise tant qu'il a trop d'appétit et souhaite goûter à tous les plats. Il serait une sottise encore à soixante-dix ans où vous feriez figure d'un vieillard dupé. Mais vous voici au temps où l'homme sage, pour ne pas dételer, enraye, organise chez soi un plaisir légitime et qui offre l'avantage unique lorsqu'on a passé quarante ans, de coûter moins que rien.
Mélanie se lui et, le cœur battant, attendit. M. Gunther se leva, s'appuya à la cheminée, fixa la dame de ses yeux glauques et répondit:
—Je prétends jouer cartes sur table. Votre raisonnement est limpide. Je crains d'être dupe. Mon avantage en tout ceci m'apparaît moins clairement que le vôtre,—hors mon plaisir à faire enrager mes enfants,—car je vois bien où vous tendez, fine mouche.
Et il rit grassement. Mme Gonzalès, les lèvres pincées, faisait tourner autour de son doigt boudiné l'alliance tardive que M. Gonzalès lui passa in extremis:
—Oui, Bertie, je joue cartes sur table. Mais, mon cher, si nous nous entendons si bien depuis quelques lustres, n'est-ce pas que nos intérêts se confondent? En vérité, jamais ils ne s'accordèrent comme aujourd'hui: songez que votre femme serait sous ma coupe...
—Tout cela est bel et bon, mais votre Edith me parait s'occuper de moi beaucoup moins que d'Edward.
—Gros sot qui ne voit pas la manœuvre! Ne faut-il pas détourner les soupçons de vos enfants? Ne pas mettre d'obstacle au mariage de May?
Elle ne voulut pas attendre de réponse; folâtre, un doigt sur la bouche, pleine de mystère, elle gagna la porte, laissant Bertie à sa méditation.
La grosse dame, armée de son ombrelle et de son face-à-main, recommença d'errer, inoccupée en apparence, mais obéissant à des mobiles qu'elle seule connaissait. Il sembla d'abord qu'elle eût à faire du côté de la charmille qui touche au verger: on est là comme au théâtre dans la nuit d'une baignoire; à travers les troncs feuillus des charmes, le verger apparaît, décor illuminé; Mme Gonzalès eut raison de braquer son face-à-main.
—Donnez-moi les plus mûres, disait May à Claude, juché sur une échelle et dépouillant un prunier.
Elle lève un visage que la chaleur pâlit; sous trop de lumière ses paupières battent; dans ses cheveux serrés, le soleil creuse des remous d'or sombre. Ce que dit Claude échappe à Mme Gonzalès, mais elle entend le rire jeune, frais, éclatant de May; puis Claude descend, s'arrête à mi-hauteur de l'échelle et la jeune fille n'a plus besoin de beaucoup lever la tête; elle choisit des reines-Claude, en rejette une à cause d'un ver; Claude, vivement, la ramasse, l'écrase sur ses dents. May regarde obstinément ses sandales, elle tourmente le bracelet indien à son poignet bruni; le sang bat aux tempes du jeune homme, il se raccroche aux barreaux de l'échelle, ne voit plus rien, se laisse choir dans l'herbe; à un faible cri de May, il rouvre les yeux: le visage bien-aimé est là, plein de stupeur et de douceur, leurs lèvres se touchent à peine et déjà la jeune fille se relève; ce simple effleurement, peut-être l'odeur de ce jeune corps la dégrise. Claude la regarde s'éloigner vers la maison. Lui-même, après une minute d'immobilité, quitte le parc; ses espadrilles font sur la route sa marche silencieuse. Plus de soleil, mais un ciel terni qui semblait peser lourdement aux lignes infléchies des coteaux.
May tourna la clef de sa chambre, s'assit sur la chaise longue, y demeura les mains ouvertes. Lorsque la cloche sonna, elle ouvrit la fenêtre et cria qu'elle ne descendrait pas déjeuner; puis, les volets refermés, elle s'abattit à la même place, suivant le mouvement indéfini de sa pensée d'un point à un autre: tantôt, elle se voyait déshonorée à jamais, criminelle, et tantôt s'indignait de sa lâcheté bourgeoise qui la rendait honteuse, moins du baiser reçu que de la condition subalterne de son complice. Elle se leva, s'étira, ramena ses mains un peu épaisses sur son visage, puis s'accroupit sur la natte, comme depuis l'enfance, avec Edward, ils avaient accoutumé de faire, les mains nouées autour des genoux. «S'il ne s'agissait pas du fils d'un paysan, si j'avais reçu ce baiser d'un ami d'Edward, éprouverais-je tant de honte?» Elle revenait indéfiniment à ce point douloureux de sa pensée; c'était sa manie de petite fille huguenote de juger la valeur morale de tous ses actes, de remonter la chaîne des motifs et des causes. Elle enviait ses amies catholiques qui, croyait-elle, possédaient un formulaire où se cotait exactement chaque péché, une nomenclature où, d'un coup d'œil, elle jugerait si sa faute était mortelle ou vénielle. Puis elle sourit de cette idée puérile: «Ah! du moins ont-elles, s'il leur plaît, un directeur» Mais elle s'avoua que jamais son orgueil ne lui permettrait une telle confidence. Tout, de même, comme sa religion la laissait seule! Elle se rappelait l'agonie d'une sœur de son père et la stupeur d'une amie catholique parce que le pasteur ne pouvait rien pour secourir celle qui s'en allait.
Elle entendit, à l'étage au-dessous, le bruit des fourchettes contre les assiettes, le même qui venait jusqu'à son lit d'enfant, au temps de sa rougeole, et qui la faisait pleurer parce qu'elle n'était pas assise avec les autres dans la lumière de la grosse lampe suspendue. Elle essaya de prier: «Dieu, tu m'as donné un seul guide qui est mon frère, mais tu as dit qu'un aveugle ne pouvait conduire un aveugle...» La voix en elle ne s'éleva pas qui rendait autrefois le calme aux eaux soulevées. «Comment peut-on croire qu'Il réside dans un tabernacle? Si je le croyais, j'irais Le forcer, en quelque sorte, dans Sa maison ... et Claude aussi croit cela.» Elle se rappelle alors le baiser reçu: avait-il duré longtemps? Les lèvres du jeune homme avaient-elles touché sa lèvre inférieure ou seulement la fossette de son menton? Avait-elle éprouvé de la joie, de l'horreur, du dégoût? Elle se souvint de l'animale et chaude odeur qui montait de la chemise défaite ... pouvait-elle nier qu'elle y trouvait par la pensée une jouissance? Elle pleura de honte. Qu'était devenue sa certitude intérieure de n'être point soumise à ce que le pasteur appelait la chair? Naguère elle aimait se reconnaître dans ces jeunes filles sublimes qu'inventent les écrivains modernes; volontiers, elle se classait parmi ces vierges hautaines qui ont le goût de la perfection et qu'une infortune consentie, des sacrifices cherchés, attirent plus que le bonheur d'une commune destinée. May s'était bien des fois complue à ce sentiment de sa sublimité, inquiète de s'imposer un renoncement, de s'immoler à elle ne savait quoi. «Perdre sa vie pour la sauver», elle avait écrit ce texte saint en exergue de ses notes secrètes, persuadée que, pareille aux héroïnes de ses romans préférés, elle n'était pas soumise aux basses concupiscences et que toujours elle ignorerait les mauvaises délectations... Aujourd'hui, voilà qu'elle se reconnaissait la sœur misérable, la sœur charnelle des filles d'Ève, esclave de la chair et du sang, sujette au même instinct, au même appétit que les bêtes: une femelle!
On gratta à la porte: Mme Gonzalès parut avec une tasse de bouillon; elle venait s'assurer que «sa chère petite» n'était pas plus souffrante. May dédaignait trop la dame pour lui prêter la moindre attention; pourtant elle ne put éviter de voir l'extraordinaire éclat de ses yeux charbonnés et, sous des manières patelines, un air d'insolence, de triomphe. La jeune fille, inquiète, assura qu'elle allait mieux et qu'elle n'avait besoin que de calme, de solitude.
—Oui, mon enfant, de solitude, répondit suavement Mme Gonzalès, qui démentit son approbation en s'installant sur la chaise longue:
—Vous m'avez toujours méconnue, petite May.
La jeune fille ne protesta pas. Immobile et le front impassible, tournée contre l'ennemie, elle attendait. La dame continua:
—Tant que vous fûtes mon élève, je ne m'étonnai pas de votre hostilité, mais à présent que vous voilà une grande personne, ne trouveriez-vous pas en moi un appui, des conseils?
La dame se réjouit de voir May rougir, puis devenir blanche, avant de balbutier qu'elle n'avait besoin de conseil ni d'appui d'aucune sorte.
—Vous vous vantez, ma chère, vous vous vantez... D'ailleurs, comme je vous comprends!
—Je n'en saurais dire autant, répondit May d'une voix éteinte, soyez assurée, madame, que je n'entre pas dans tous vos mystères.
Mme Gonzalès improvisa un discours prolixe et confus: elle avait l'expérience de la jeunesse, elle compatissait aux entraînements d'un jeune cœur, menus incidents sans importance, pourvu qu'on ne négligeât pas de redresser le gouvernail.
—Enfin, madame, où voulez-vous en venir? J'ai une migraine affreuse, il me faut du repos.
Mme Gonzalès ne broncha pas:
—Les circonstances sont trop graves, mon enfant, vous m'inspirez trop d'amitié, en dépit de vos bouderies, pour qu'une simple migraine me fasse différer une explication urgente... Je connais votre secret, May.
—Je n'ai pas de secret, Madame.
La jeune fille debout, essayait encore de faire la brave, mais elle ramena sur sa poitrine deux mains tremblantes.
—Il serait plus juste de dire que vous n'en avez plus, riposta la dame d'un ton où perçait enfin la joie; et, mutine:
—J'ai tout entendu, j'ai tout vu de ce qu'abritait, il y a une heure à peine, un prunier du verger.
—Vous avez mal vu, Madame.
La tête rejetée en arrière, May oppose, quelques instants, un visage impassible, jusqu'à ce que les réticences, les douceâtres consolations, les sales insinuations de Mme Gonzalès aient raison de son attitude. Alors, elle s'abattit, sanglotante, sur la chaise longue, ne fut plus qu'une petite fille vaincue. Mme Gonzalès posa sur elle ce regard du chasseur sur la perdrix palpitante à ses pieds: elle ne doutait plus que May s'appellerait un jour Mme Castagnède, qu'Edith aurait le champ libre pour devenir Mme Dupont-Gunther et qu'elle-même, forte de sa double victoire, régnerait sur Bertie mieux qu'au temps de leurs amours. Elle s'assit près de May, prit entre ses deux mains courtes la main moite de la jeune fille; la dame avait retrouvé sa voix suave pour supplier «la chère petite» de lui montrer quelque confiance; elle lui protesta qu'il ne fallait point douter de sa discrétion, pourvu que May se montrât raisonnable: un jeune homme, depuis longtemps, l'adorait qui offrait toutes les garanties de bonheur...
Ces paroles résonnaient étrangement dans le cœur de May: elle n'en perdait aucune, bien que des pensées étrangères assiégeassent en foule son cerveau; elle sentait en elle une absence de toute volonté, elle avait conscience d'un effondrement de ses résistances intérieures. L'idée que cette femme, assise là, possédait son secret—ce secret!—ne lui laissait plus que le désir de s'en aller, de s'anéantir. Ah! quelqu'un! quelqu'un vers qui crier: mais, dans le désert de sa vie, rien ne lui apparut que le sourire trouble d'Edward, ce regard lucide et sec.