La Chanson du vent qui vente
Ann avel a zeu deus a bell ;Dén na oar piou ê ann avel[4]…
[4] Le vent vient de loin ; Personne ne sait qui est le vent.
Le vent qui vente est à ma porte
Qui pleure, comme une âme morte.
Il geint : « Ouvrez au nom de Dieu !
Je vois chez vous lueur de feu,
Je voudrais me chauffer un peu ! »
Alors j’ai dit à la servante :
« Annik, ouvrez au vent qui vente. »
Et le vent qui vente est entré,
Et, devant l’âtre vénéré,
Doucement il a soupiré.
Avec des bonds de chien folâtre,
La flamme a sursauté dans l’âtre.
« Salut ! » a dit le foyer clair,
(Car le foyer parle en hiver)
« Salut au pauvre vent de mer ! »
Le vent, assis sur l’escabelle,
A répondu de sa voix belle :
« Langue du feu, chère aux humains,
Lèche les pieds, lèche les mains
Du vagabond des grands chemins. »
A la claire flamme vivante
S’est réchauffé le vent qui vente ;
S’est réchauffé le vent errant
Qui toujours va courant, courant,
Si maigre qu’il est transparent.
Il m’a raconté son histoire,
Sa misère, son purgatoire.
Père ni mère il n’a connu ;
Il ne sait où va son pied nu,
Ni d’où, nu-pieds, il est venu.
Une âme est en lui, qu’il ignore,
Une âme innombrable et sonore ;
Il la traîne par l’univers ;
Elle est la chanson des blés verts
Et le rugissement des mers.
Il sème les graines fécondes,
Il creuse les fosses des ondes,
Il chante et hurle tour à tour ;
C’est un aveugle, c’est un sourd
Ouvrier de mort et d’amour.