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La chanson de la Bretagne

Chapter 90: Rumengol
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About This Book

A sequence of lyric poems and sketches evokes coastal and upland landscapes, local labor and song, and the persistence of popular faith and legend. Vivid imagery of sea, stone, mist, and seasonal renewal alternates with portraits of harvesters, fisherfolk, and solitary figures bound to the land. Several pieces treat enchanted springs, saintly lives, and the memory of an oral tradition, blending nostalgia and mysticism with a musical attention to folk verse and regional rhythms.

Rumengol

A Léon Marillier.

C’est un bruit murmurant d’oraisons qu’on fredonne.
Des gens passent, pieds nus, qui viennent de très loin,
Qui viennent des confins de la terre bretonne
Fêter à Rumengol Notre-Dame de Juin.
L’âme de la lumière au firmament surnage,
Comme si, dans la nuit, la douce nuit d’été,
Le pays de prière et de pèlerinage
Devait rester vêtu de candide clarté.
L’ombre, comme une mer, s’élargit et s’épanche ;
Elle a déjà noyé les hauteurs d’alentour,
Mais la colline sainte est comme une île blanche
Que baigne un jour d’ailleurs, un indicible jour.
Un angélus discret, par la campagne éteinte,
Guide les laboureurs, les pâtres, les marins,
Et le ciel s’attendrit à cette voix qui tinte,
Et les nuages même ont l’air de pèlerins.
***
Sous l’if du cimetière, un mendiant épique,
Un barde primitif, un sauvage inspiré
Se lève, et dépouillant sa veste en peau de bique,
Hurle au vent de la nuit le cantique sacré.
« Qu’il vienne à Rumengol, quiconque a besoin d’aide !
Une source divine a jailli hors du sol.
Le lys immaculé, la fleur de Tout-Remède,
Notre-Dame de Juin fleurit à Rumengol ! »
Il dit. Sur les tombeaux des foules sont assises,
Coiffes de chanvre bis, feutres aux larges bords ;
Et l’on ne sait, à voir ces formes indécises,
Si ce sont des vivants ou si ce sont des morts.
Au loin, les prés sont clairs, étoilés par les tentes
Où des feux de bergers veillent sur les dormeurs.
La nuit monte, éployant ses ailes palpitantes ;
Le sonore silence est peuplé de rumeurs.
Bêtes et gens, ce soir, ruminent côte à côte ;
Leur rêve fraternise au même lit herbeux.
Quand les hommes ont dit la prière, à voix haute,
Par de longs meuglements ont répondu les bœufs.
***
A l’entour de l’église, aux lueurs d’une torche,
Des ombres à genoux accomplissent un vœu.
Le chanteur de chansons, allongé sous le porche,
A l’air noble d’un mort sculpté dans un enfeu.
Des corps, des corps en tas, sont vautrés sur les dalles ;
Leur sommeil susurrant semble prier encor,
Et leur haleine fume, à d’égaux intervalles,
Comme un encens humain devant la Vierge d’or.
Du haut de son pilier, la Vierge guérisseuse,
La fleur de Rumengol sourit, les yeux noyés,
Et chantonne on ne sait quelle exquise berceuse
A ce grand peuple enfant qui sommeille à ses pieds.