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La Chèvre d'Or

Chapter 14: XIV LE PASSAGE D'ANE
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About This Book

A narrator recounts a Mediterranean journey framed as letters and travel notes that begin with a whimsical search for a buried hoard and unfold into memories and local episodes. The account mixes personal reflections on failed ambitions and past attachments with vivid depictions of Provençal landscapes, coastal coves, ruined towers, and village life. Encounters with local figures, including a man who shows the narrator his château and the man’s daughter, punctuate sketches of daily customs. Interwoven reflections consider lingering Eastern influences in regional art and the consolations of antiquarian curiosity and sustained fieldwork.

Mais le muscat est terminé, M. Honnorat, à toute force, veut me montrer son château, me présenter sa fille. Il est veuf, paraît-il, et possède une fille charmante. Nous voilà donc nous dirigeant vers le château planté au coin de la placette, château qui ressemblerait à toutes les maisons sans un assez beau portail d'aspect féodal et rustique et sans une tour à terrasse, jadis forteresse, aujourd'hui colombier, dont les murs, revêtus sur trois faces, par le soleil, d'une croûte couleur de brioche, s'effritent rongés par l'air salin du côté qui regarde la mer.

IX
LES PAPILLONS BLANCS

—«Norette! Norette!» criait, de son creux d'ancien caboteur, M. Honnorat debout au pied de la tour.—«Norette!...» Mais Norette ne répondait point.

—«Ah! vous pouvez bien l'appeler jusqu'à demain, interrompit une voix irritée, mademoiselle a quitté le four, me laissant seule, avec tout le souci, aussitôt la fougasse faite. Maintenant Mademoiselle est sous les toits, à son grainage; et quand Mademoiselle est à son grainage, le Père Éternel pourrait tonner qu'elle ne se dérangerait pas.»

La personne qui, sans qu'on l'en priât, se mêlait ainsi à la conversation, suivant le patriarcal usage de Provence, était une grande femme maigre et sèche en qui tout de suite et même avant que M. Honnorat ne lui eût dit: «Posez donc nos pains pour vous fâcher plus à l'aise, Saladine!» j'avais deviné, aussi dévouée que tyrannique, la gouvernante du château des Gazan.

Sur sa tête, classiquement couronnée du petit coussin rond des cariatides, elle portait en équilibre une large planche couverte de pains fumants et tenait sous le bras, dans une serviette, un de ces gâteaux minces, faits avec la pâte du pain que les ménagères étalent, le picotant du bout des doigts et l'arrosant d'huile, devant la gueule ouverte du four.

—«Voilà! soupirait M. Honnorat, voilà ce qu'il nous aurait fallu pour faire passer le muscat. On y pensera une autre fois; goûtons-y tout de même en attendant.»

Je rompis un angle et déclarai, sans avoir besoin de mentir, la fougasse délicieuse. M. Honnorat, lui, ne se prononçait pas:

—«On y a peut-être épargné l'huile?...» Mot imprudent qui aussitôt redéchaîna les fureurs de Saladine.

—«Épargné l'huile? si vous pouvez dire! La bouteille entière y a passé, une bouteille d'huile vierge dont chaque goutte vaut son pesant d'or. Seulement nous avons trouvé là cinq ou six femmes qui cuisaient, et Mlle Norette, comme toujours, a voulu arroser leur fougasse. C'est un gaspillage, un massacre. Ah! quand la pauvre Madame Gazan vivait!...»

M. Honnorat m'avait pris par le bras:

—«Je connais Saladine. Elle en a encore pour une bonne petite heure à tempêter: sauvons-nous sous les toits, vous verrez grainer, c'est intéressant.»

Un escalier noir, un palier noir; puis une porte qui s'ouvre, et, dans le carré clair de la porte, un fourmillement d'argent et d'or.

—«Mademoiselle Gazan... l'ami de patron Ruf...»

Instinctivement, je salue; et, la première surprise des yeux passée, je regarde autour de moi et me rends compte.

Nous sommes au grenier, un grenier où de toutes parts le soleil entre comme chez lui.

L'or, c'est des chapelets de cocons suspendus à des barres transversales et si serrés qu'ils forment tenture; l'argent, des papillons blancs accrochés le long des cocons.

Prudemment, baissant la tête pour ne rien heurter, nous pénétrons dans le sanctuaire à la suite de Mlle Norette et de Ganteaume qui, depuis hier, s'est constitué son page.

M. Honnorat me raconte que Mlle Norette, la soie étant à vil prix et la graine au contraire se vendant très cher, a eu l'idée de faire exclusivement du grainage. Elle y réussit, paraît-il. L'argent qu'elle gagne est pour elle. De tout temps, dans les familles de bonne bourgeoisie, l'élevage du ver à soie a été considéré comme occupation noble à laquelle on peut se livrer sans déchoir. La graine du Puget-Maure est recherchée, car on ne fabrique pas de bonne graine partout. C'est un travail d'attention et de conscience. Il faut trier les cocons avec grand soin; il faut examiner au microscope, suivant la méthode Pasteur, les papillons douteux ou malades...

Et le voilà qui m'explique tout en détail: les cocons de choix mis en chapelets, en filanes, délicatement, l'aiguille dans la bourre, sans qu'elle offense le cocon; les papillons qui sortent, mâles et femelles, la femelle immobile, attendant, le mâle frissonnant du corps et des ailes; comme quoi les uns s'accouplent d'eux-mêmes, comme quoi il faut marier les autres et après cela les démarier, noyant les mâles inutiles désormais, tandis que les femelles, sur un cadre garni de toile, pondent leurs œufs, la graine! pareils à un semis serré de petites perles incolores d'abord, puis jaune paille, puis violettes, puis gris de plomb. D'autres ont des procédés compliqués, des sacs en mousseline, des casiers où chaque cocon est isolé. Lui s'en tient aux procédés simples...

Mais je ne l'écoute que vaguement.

Je regarde Mlle Norette, brune, frêle, presque une enfant, sauf la précocité orientale du corsage, Mlle Norette qui s'est remise au travail, et, souriante, sans penser à mal, avec une ingénue chasteté, une cruauté ingénue, de ses fins doigts ambrés, marie et démarie les papillons femelles dont visiblement le cœur s'ouvre, les mâles tout vibrants d'une palpitation de désir.

X
INSTALLATION DANS LA TOUR

Oui! une enfant, cette Mlle Norette. Tout à fait une enfant: ses yeux le disent, que rien ne semble inquiéter, très noirs, malicieux et doux, innocemment ouverts sur la vie.

Elle est femme par la volonté.

Ayant perdu sa mère à douze ans, entre un père ami du repos et la rugueuse Saladine, depuis c'est elle qui gouverne. Oh! sans paraître commander. Seulement, avec ses airs de bon tyran, M. Honnorat ne fait que ce qu'elle a bien voulu approuver d'avance, et, malgré ses colères et ses cris d'aigle, Saladine elle-même lui obéit.

Mlle Norette a dû vouloir que je m'installe au château, car M. Honnorat, à force d'instances, m'y a décidé; ce matin, Saladine me déménage.

Il paraît que le Bacchus navigateur, avec ma chambre attenante à la salle commune, et toujours pleine, par les trous de la cloison, du bruit des joueurs et du bourdonnement des mouches, n'était pas un logis convenable pour moi.

—«Et puis, me dit M. Honnorat, que penseraient les gens s'ils savaient que je laisse à l'auberge, comme des colporteurs ou bien des comédiens, le fils et l'ami de patron Ruf?»

J'ai donc quitté le Bacchus navigateur où je continuerai pourtant à prendre mes repas avec Ganteaume.

M. Honnorat nous offre, à Ganteaume et à moi, toute une tranche de sa tour.

La chose au Puget n'a rien qui choque. Habiter sous le même toit, même quand sous ce toit est une jeune fille, n'implique pas l'intimité. Les maisons ont souvent trois, quatre propriétaires; chacun occupe son coin sans s'inquiéter du voisin, et, en cas de procès, on ne se reconnaît pas toujours aisément dans l'enchevêtrement des étages.

Un peu haut peut-être le retrait qui m'est destiné, mais charmant, comme fait pour moi.

Les archives sont au-dessus, dans une manière de galetas, ce qui rendra commodes mes recherches.

Et, pour ne pas perdre de temps, tandis que j'écoute, à travers le plancher, Saladine et Norette, l'une grondant, l'autre riant, remuer des meubles, j'ai passé toute une après-midi délicieuse à secouer ces papiers jaunis, ces parchemins recroquevillés d'où monte le parfum des âges. Plusieurs chartes que je me réserve d'étudier. Un terrier de 1400 où les noms de lieux sacrilègement travestis par nos employés au cadastre, les noms de famille disparus, apparaissent dans leur originelle vérité sous l'écorce d'un rude provençal paysan ou d'un latin naïvement barbare.

Après le galetas, il y a la terrasse: terrasse à la mode du pays, bordée d'un haut parapet en bâtisse qui va diminuant, suivant la pente du toit dallé, de façon qu'à l'extrémité de la pente on puisse s'accouder pour voir le paysage et que, sur les trois autres faces, on trouve toujours un coin d'ombre fraîche en été, un coin de soleil en hiver.

Perché comme un guetteur, je pourrais au loin voir passer patron Ruf et sa voile blanche.

Un ruisseau chante sous la tour. Des sources invisibles, filtrant au pied du rocher, l'alimentent. Mais à cent mètres, le ruisseau cesse de luire dans le lit pierreux du vallon, tari tout de suite qu'il est par les saignées qu'y pratiquent les propriétaires d'une infinité de jardinets dont les muraillettes en pierre sèche vont dégringolant la montagne.

Ici on se rend très bien compte, topographiquement, de l'histoire du Puget-Maure.

Au temps jadis, avant les défrichements et les cultures, l'eau des sources devait descendre abondante jusqu'à la mer; et l'aride calanque d'Aygues-Sèches servait alors d'aiguade aux marins.

Peut-être les Phéniciens et puis les Grecs eurent-ils là un petit port? Mais à coup sûr les Sarrasins connurent la plage et y abritèrent leurs barques légères. Plus tard seulement ils montèrent et s'établirent au Puget demeuré tel qu'ils l'ont bâti, avec ses rues en escaliers où les maisons penchantes s'entre-baiseraient si, de loin en loin, une voûte, un arceau n'y mettaient bon ordre.

Gardent-ils quelque vague souvenir de leur origine, ces hommes qui, là-bas, leur travail fini, devant la vieille maison commune, contemplent obstinément, dans l'espérance de je ne sais quoi qui doit venir, la mer, le chemin bleu de l'antique patrie oubliée?

Un «Monsieur! hé! Monsieur!» interrompt mes réflexions archéologiques.

C'est Saladine inquiète, affairée, qui s'avance vers moi, se retournant pour voir si quelqu'un ne la suit pas.

Pourquoi ces airs mystérieux, et que peut bien me vouloir Saladine?

XI
CLAVETTE ET CLOCHETTE

Il paraît qu'en rangeant le léger bagage rapporté du Bacchus navigateur par Ganteaume, Mlle Norette s'est montrée fort surprise de découvrir, au milieu de mes livres et de mes papiers, la fameuse clavette en ivoire.

Elle a interrogé Ganteaume qui ne lui a rien appris sinon que la clavette m'appartenait. Maintenant elle voudrait savoir comment cette clavette est arrivée dans mes mains.

Je raconte alors très simplement à Saladine la rencontre que j'eus de l'étonnante chèvre jaune qui me fit tant courir tout le long du vallon, il y a trois jours, le soir même de mon arrivée.

—«Mais c'est Jeanne que vous avez rencontrée!

—Jeanne?

—Oui, Misé Jano, la chèvre de Mlle Norette, notre chèvre, qui précisément, ce jour-là, après avoir, tant elle est malicieuse, arraché avec ses cornes le piquet qui l'attache au pré, rentra, son collier de travers, prêt à tomber, la lanière pendante, ayant perdu clavette et clochette. Voilà bien maintenant la clavette, mais c'est la clochette qu'il faudrait. Mlle Norette a pleuré, et M. Honnorat, s'il apprend cela, risque d'en faire une maladie... Une clochette en argent, monsieur, que, depuis des cents et cents ans, les Gazan ont dans leur famille? Si vous vous rappeliez l'endroit? on pourrait, des fois, la retrouver...»

Alors, à son tour, timidement, Mlle Norette, qui attendait dans l'escalier le résultat de l'ambassade, s'est approchée.

—«Surtout, monsieur, je vous en prie, que mon père n'en sache rien.»

La nuit tombait. J'ai promis de retourner au vallon dès l'aube première pour essayer de reconnaître le buisson que traversait la chèvre, quand, dans la nuit, il me sembla entendre quelque chose tinter.

Et ce matin je suis retourné au vallon. Singulier prélude à mes travaux savants que cette recherche d'une clochette égarée!

Heureusement le bloc de porphyre rouge sur lequel s'est un instant posée la chèvre pourra servir à me guider.

Voici bien le buisson, l'endroit où tomba la clavette, et, en bas d'une pente rocheuse, polie au passage des paysans et de leurs bêtes, le trou d'eau où la clavette a dû rouler.

Quelque chose de blanc tremblait au fond: c'était la clochette.

Je l'ai retirée ruisselante, et tout de suite j'ai compris l'importance que M. Honnorat et Mlle Norette attachaient à sa possession.

Cette clochette, curieusement ouvragée dans le goût sarrasin, portait, en ourlet sur l'extrême bord, une manière d'arabesque que je pris d'abord pour un pur caprice ornemental, mais qui, plus attentivement examinée, me parut constituer une étrange inscription en grec très ancien mêlé de caractères coufiques.

Le tout me parut rentrer avec un singulier à propos dans le cadre de mes études.

Je songeais donc à transcrire l'inscription, me réservant, car je m'entends un peu en cryptographie, de la déchiffrer à loisir, quand Mlle Norette est arrivée. Sa chèvre jaune la suivait, pareille d'ailleurs à toutes les chèvres et nullement fantastique au grand jour.

Mlle Norette m'a repris la clochette, riant et me remerciant; elle l'a suspendue au cou de Misé Jano qui aussitôt s'est mise à courir devant sa maîtresse vers le village.

M. Honnorat grondait lorsque nous rentrâmes.

—«Est-ce raisonnable, Norette, de fier ainsi cette clochette d'argent à la chèvre? Un jour ou l'autre tu peux la perdre!

—Tu vois bien, père, qu'elle n'est pas perdue.

—Sans doute! mais des gens l'ont vue. Cela fait toujours parler les gens.»

Et, de sa voix doucement entêtée:

—«J'aime assez faire parler les gens!» disait Norette.

XII
PANIER DE SOUHAITS

Cette aventure a établi tout de suite une sorte de complicité entre Mlle Norette et moi.

Mlle Norette veut, accompagnée de Ganteaume qui ne la quitte plus d'un pas, me faire visiter de fond en comble, d'abord ma tour, décidément bien sarrasine, puis le château proprement dit, curieux encore quoique moins ancien.

Un petit logis Renaissance, mais bâti sur le plan des maisons arabes. De sorte que l'on s'étonne comme d'un anachronisme, en découvrant au plafond de l'escalier, presque méconnaissables déjà sous les couches de chaux superposées, quelques naïfs bas-reliefs inspirés de l'Iliade: un Agamemnon portant la toque du roi François, une dame que, sans le nom de Briséis inscrit sur une banderole, je prendrais pour Diane de Poitiers.

En revanche la cour a gardé un caractère oriental des plus purs, avec son puits à margelle basse, ses niches creusées dans le mur pour servir d'étagères, le double rang de galeries par où s'éclairent les chambres sans ouvertures sur la rue, et l'énorme vigne centenaire qui, jaillissant d'un angle du sol carrelé, la recouvre presque tout entière de ses bras tortueux et noirs, de ses pampres chargés de grappes dans lesquels à midi des pigeons roucoulent.

L'intérieur est un vrai musée.

Sans compter quelques portraits d'ancêtres suffisamment rébarbatifs; partout, des tentures aux vives couleurs provenant de Smyrne et d'Alep, des armes damasquinées, des lampes de forme bizarre, des tabourets, des tables, des miroirs à incrustations de nacre font au milieu de meubles d'il y a cent ans le fouillis le plus bizarre du monde.

Rien d'ailleurs qui sente le culte du bibelot, inconnu, Dieu merci! sur ces hauteurs; mais quelque chose de patriarcal, la trace restée de plusieurs générations.

Mlle Norette m'explique qu'en effet on a de tous temps beaucoup voyagé dans la famille.

Puis elle ouvre un petit coffre en chêne cerclé de bandes de fer, et me montre des colliers en perles, en corail, ayant généralement pour agrafe une monnaie grecque ou bien une pierre gravée antique, des chapelets de sequins, de lourds bracelets d'argent, des gorgerins d'un style raffiné et barbare, toutes sortes de joyaux rapportés de très loin à des aïeules, des bisaïeules dont elle se rappelle les noms.

Je demande à voir la clochette. Alors Mlle Norette se trouble; Mlle Norette, paraît-il, ne l'a plus. Elle l'a rendue à son père qui y tient beaucoup, comme souvenir.

—«Mais ne lui racontez pas ce qui est arrivé, ne lui dites jamais que vous l'avez eue entre les mains.»

Et pour rompre une conversation qui la gêne, tout au fond du coffre elle découvre un corbillon d'osier tressé. Quelles richesses nouvelles renferme-t-il sous le carré de vieux satin qui précieusement l'enveloppe?

Un œuf, un grain de sel, un morceau de pain bis et un petit bâton portant un brin de laine au bout.

—«Ce sont les souhaits! dit Norette.

—Les souhaits?

—Oui! les souhaits et les présents que l'on m'apporta dans mon berceau lorsque j'étais âgée d'un jour.

—Comme au temps des fées?

—Précisément. Mais depuis longtemps les fées étant mortes, quatre vieilles femmes, généralement, les remplacent, voisines ou amies, respectueuses des usages, qui se donnent, quand il y a quelque part une fillette nouveau-née, cette importante mission. L'idée leur en vient tout à coup, au four, au lavoir, en causant du beau temps et de la pluie. La chose décidée, elles mettent leur robe de grand'messe, un bonnet repassé de neuf, et se présentent. Le petit bâton, qui symbolise une quenouille, est pour que la fillette, en grandissant, devienne active et laborieuse; le sel, pour qu'elle reste pure; le pain, pour qu'elle soit bonne comme le bon pain...

—Et l'œuf, demande Ganteaume, à quoi sert l'œuf?

—L'œuf, répond Norette avec le plus grand sérieux, est pour qu'elle fasse un heureux mariage et pour qu'elle ait beaucoup d'enfants!»

XIII
LE TURBAN DU GRAND-ONCLE IMBERT

Mais le dîner doit être prêt et M. Honnorat nous appelle.

On me présente au curé, l'abbé Sèbe, un petit homme noir comme une taupe qu'on a invité en mon honneur.

Il ne parle pas beaucoup, l'abbé Sèbe! par timidité peut-être, peut-être aussi parce que toute l'attention dont le saint homme est capable se trouve accaparée par un civet qui vraiment donne haute idée des talents culinaires de Saladine.

Au contraire, M. Honnorat est fort expansif. La serviette au cou, il nous fait l'histoire des Gazan ses aïeux, tous marins ou bien médecins. Et je me les figure, je les vois: les uns savants comme Averroës et Avicenne, les autres dépensant sur mer, en caravanes, l'ardeur aventureuse restée dans leur sang.

M. Honnorat, lui, serait plutôt du genre mixte. On le destinait d'abord à la médecine, mais le voyage l'a tenté.

Il me raconte ses navigations dans le Levant; il m'énumère les Échelles: Corfou, Négrepont, Famagouste, toutes sortes de noms qui, prononcés par lui, évoquent aussitôt des visions de villes à dômes et à minarets, avec des quais encombrés de ballots, peuplés de nègres mangeurs de pastèques, au milieu des odeurs du goudron fondu et des épices.

Mlle Norette l'interrompt parfois d'un «est-ce bien vrai, père?» qui soudain fait entrer le bonhomme dans de comiques colères feintes à moitié.

Que ceci n'étonne point! De tout temps, les Orientaux furent grands conteurs, et c'est peut-être un reflet des Mille et Une Nuits qui colore si pittoresquement les imaginations méridionales.

Il s'agit maintenant de l'arrière-grand-oncle Imbert, Imbert-Pacha, comme on disait, qui, parti mousse sur ses douze ans, avait à peu près parcouru toutes les mers dans un temps où les marins ne connaissaient que la voile et où il y avait quelque mérite à naviguer.

Après un certain nombre de fortunes vivement faites et aussitôt mangées, grand-oncle Imbert, le futur Imbert-Pacha, se trouvait un jour, en qualité de simple matelot, dans un riche port d'Arabie.

Le bateau amarré complétait son chargement, l'équipage courait les cafés de la ville. Et grand-oncle Imbert, dont la bourse était vide, essayait de tuer le temps en se promenant sur le quai.

Un quai superbe, et long, et large, avec des dalles de marbre blanc dont la réverbération brûlait les yeux!

Quelqu'un vint à passer, un gros personnage du pays sans doute, vêtu de soie, couvert de bijoux, traînant un manteau tout en perles, et flanqué de deux belles esclaves qui l'abritaient d'un parasol et l'éventaient d'un éventail.

Machinalement, grand-oncle Imbert se mit à le suivre, marchant dans son ombre, la seule ombre qui fût sur le quai, et, en lui-même il se disait: «Mon pauvre Imbert, que tu t'ennuies! mais en voilà un, par exemple, qui n'a pas l'air de s'ennuyer.»

Tout à coup, l'homme aux deux esclaves sortit un mouchoir brodé de sa poche, se le passa sur le visage et s'écria:

—«Couquin de Diou, qunto calour!»

Étonné d'entendre un Turc se plaindre de la chaleur en marseillais, grand-oncle Imbert lui tape sur l'épaule:

—«Quant voles juga que sies Prouvençàu?»

S'il était Provençal? Jugez: un cousin, un Gazan de la branche aînée dont la famille avait perdu la trace et qui était là-bas quelque chose comme prince ou roi.

—«C'est même à cette occasion, concluait M. Honnorat, que grand-oncle Imbert prit le turban pour quelques années.

—Il prit le turban? interrompt l'abbé.

—Oui! il prit le turban, il se fit Turc. L'homme a besoin de religion et toutes les religions sont bonnes. D'ailleurs, son turban nous l'avons encore... Tiens, Ganteaume, prends l'escabeau et descends-moi le turban de grand-oncle, là, sur l'armoire.»

Ganteaume descendit le turban, un gros turban jaune, et se l'essaya.

—«Elles sont toutes bonnes, les religions! insistait M. Honnorat; la religion musulmane surtout. Allah!... Allah!...»

Un tableau comique et charmant; M. Honnorat convaincu, l'abbé n'osant pas se fâcher, Saladine scandalisée, ses grands longs bras maigres au ciel, et Norette qui riait aux larmes.

XIV
LE PASSAGE D'ANE

Dans cette originale maison, presque confortable grâce à Norette, où les chambres n'ignorent pas les tapis, où partout, sur les paliers et les degrés, reluit la brique vernissée, un détail m'étonne: le corridor.

Pour s'harmoniser à l'élégance de sa voûte, il faudrait là, usé au besoin, quelque dallage héraldique en belle faïence blanche et bleue comme en fabriquaient Moustiers ou Varages.

Mais non! le corridor est pavé; la rue s'y continue, poussant sauvagement jusqu'au bas de l'escalier les terribles galets pointus dont le village se hérisse.

Très plaisants d'aspect ces galets, polis qu'ils sont et devenus nets comme marbre sous l'opiniâtre travail de Saladine, à qui son obstination balayante a valu le surnom de Gratte-Caillou.

«Dàu, Grato-caillàu!» lui crient les gamins quand elle veut les empêcher de piller ses figues.

Et je regrette de n'être pas géologue, car j'aurais là, variés et multicolores, comme derrière la glace d'une vitrine, des spécimens de toutes les roches alpestres que nos torrents roulent à la mer.

Mais ils restent pointus quand même, ces galets! «La mort des pieds,» dit Saladine; et Mlle Norette dissimule mal l'ennui qu'elle a de ne pouvoir aller à sa porte en pantoufles.

J'ai interrogé Mlle Norette.

Elle m'a répondu: «C'est le chemin d'âne!» et s'est tue, son œil noir, un peu endormi, s'allumant soudain de colère.

Plus calme, M. Honnorat a bien voulu m'expliquer la chose.

Avec la manie des partages particulière aux Provençaux, les immeubles à chaque succession nouvelle s'émiettent entre tous les co-héritiers. Qui veut être chez soi doit racheter la part des autres, pièce par pièce; et certaines bicoques, pour revenir dans la main d'un seul propriétaire, exigèrent plus d'efforts et de diplomatie que n'en a mis la France à faire son unité.

Or le château n'appartient pas en entier aux Gazan, ce qui serait le rêve de Mlle Norette.

Depuis qu'elle travaille à le réaliser, Mlle Norette a pu, profitant d'une mort, obtenir, par l'échange d'un bout de pré, les appartements du cinquième; elle a pu, moyennant quelques sacrifices, évincer un cordonnier qui battait son cuir dans le petit salon du rez-de-chaussée.

Mais il reste à conquérir l'écurie qui vaut bien cinquante francs, largement payée, et dont elle donnerait volontiers mille, car cet obscur réduit, situé tout au fond de la maison, comporte servitude.

Les papiers sont formels:

«Item, le propriétaire de l'écurie aura droit, perpétuellement, au passage qui sera pavé afin qu'âne chargé n'y glisse.»

Et, pour la commodité d'un âne, Mlle Norette, qui enrage, meurtrit chaque jour ses pieds mignons.

Si au moins l'âne existait!

Non; c'est un âne hypothétique, un être de raison, une fiction d'âne.

Il y en avait bien un autrefois que son maître, ce gueux de Galfar, proche cousin avec qui les Gazan sont brouillés, appelait Saladin à la grande fureur de Saladine. Mais voici beau temps que Galfar, coureur de cabarets, joueur comme les cartes, l'a perdu dans une partie de vendôme.

Ce qui ne l'empêche pas de garder l'écurie dont il fait sa chambre les jours où, avec son fusil et ses chiens,—Galfar est aussi un tantinet braconnier,—il monte au village, et d'exiger, insolent et narquois, le maintien du chemin d'âne, ni plus ni moins que lorsque son âne habitait là.

XV
LA FÊTE DE L'ÉMIR

Hier, au tomber du jour, un gamin sans chapeau, très grave, a parcouru les rues du village.

Tous les vingt pas il s'arrêtait et, soufflant dans un coquillage énorme dont la pointe cassée exprès forme embouchure, il en tirait une sorte de mugissement mélancolique et prolongé.

Puis il faisait le cri, prologue de la fête; les gens, non moins graves que lui, l'écoutaient.

J'ai reconnu Ganteaume qui, Dieu sait au prix de quelles intrigues, a obtenu que, pour un soir, on lui confiât les fonctions de héraut.

Ce matin, par les sentiers blancs qui rayent le flanc des montagnes et descendent au vallon pour remonter ensuite vers le Puget, hommes, femmes, enfants, viennent des villages voisins en caravane.

Le Puget s'apprête pour les recevoir dignement. Les agneaux crient, les brebis bêlent. Dans toutes les cours, sur toutes les portes, des bouchers improvisés, bras nus, le couteau aux dents, saignent, écorchent et dépècent.

L'hospitalité se complique de gloriole. C'est à qui hébergera le plus d'amis, de parents lointains. Et, tandis que ménagères et servantes dressent les tables, montent les broches et entassent la braise autour des marmites, les peaux clouées fraîches et sanglantes sur la façade de chaque maison apprennent à l'admiration du passant le nombre des bêtes qui vont y être mangées.

Des coups du fusil, des chants d'église:

—«Courons, dit Ganteaume, la bravade!»

Les pénitents apportent le Saint qu'ils sont allés chercher en pompe dans la montagne. Ils ont orné l'immémoriale statue de grappes de raisin nouveau. Sous son brancard d'où pend une étole, les enfants passent et repassent, sûrs par ce moyen de devenir forts et courageux; et en avant de la procession, les jeunes gens, pour honorer le saint, font parler la poudre.

Après, on le ramènera là-haut, à la chapelle solitaire qu'il habite toute l'année, debout sur l'autel et regardant, de ses yeux de bois, par l'étroite fenêtre grillée à travers laquelle, parfois, quelque rare pèlerin jette un sou, le roc que domine la chapelle, violet de lavande au printemps et gris dès le mois d'août, sous sa couche d'herbes brûlées.

La nuit nous promet d'autres joies.

Après le souper, qui a lieu à huit heures selon l'usage, il m'a fallu, en compagnie de M. Gazan et de Norette, aller voir les danses.

J'espérais un bal, pas du tout! ici les femmes ne dansent pas; la danse est un exercice viril réservé aux hommes.

Sur deux rangs, portant des épées, au son du tambourin, à la clarté des torches, une douzaine de gaillards costumés bizarrement ont d'abord exécuté un quadrille guerrier à figures nombreuses et compliquées que l'abbé Sèbe, par qui nous venons d'être rejoints, nous assure être la pyrrhique. Puis, autour d'un mai chargé de longs rubans multicolores, croisant, décroisant les rubans, ils combinent, d'un pas rythmé, les plus gracieux entrelacs. Tout cela constitue un amusant mélange de rococo et de sauvagerie, comme le souvenir tant bien que mal conservé de galants divertissements organisés jadis dans ce coin perdu, maugrabin et rustique, par une châtelaine éprise de Watteau.

L'abbé Sèbe, grand païen malgré sa soutane, m'explique, avec citations à l'appui, que c'est là un jeu traditionnel apporté en Provence par les marins phocéens et représentant les détours du labyrinthe de Crète.

Il explique tout, l'abbé Sèbe, mais il ne m'explique pas le Turc.

Car c'est devant un Turc qu'ont lieu ces danses, un bel émir à barbe postiche qui, comme si la fête était donnée en son honneur, reste immobile, laissant les autres s'agiter, avec une sérénité tout orientale.

Et quel turban! un instant je soupçonne Ganteaume de s'être approprié pour la circonstance le couvre-chef d'Imbert-Pacha. Mais l'émir est de haute taille, il ferait aisément deux Ganteaume à lui seul. Et d'ailleurs, voilà dans la foule, au premier rang, Ganteaume très fier de porter une torche.

On dirait que l'émir me regarde, fixant sur moi, par intervalles, ses yeux brillants que rendent farouches deux sourcils tracés au bouchon.

Que me veut l'émir.

Sait-il mon faible pour les turqueries? A-t-il deviné que je suis venu ici tout exprès pour chercher la trace des chevaleresques conquérants qu'inconsciemment il représente? Au fond, quoi qu'en pense l'abbé Sèbe avec sa manie de ne voir partout que Grecs et Romains, dans le rôle joué par cet émir barbu je flaire, à bon droit, une tradition sarrasine.

L'émir s'approche, si je lui parlais...

Mais Mlle Norette semble avoir peur. Elle déclare qu'il fait froid, qu'il faudrait rentrer. Rentrons pour obéir à Mlle Norette.

XVI
LE COUSIN GALFAR

Non! ce n'est pas par sympathie que l'émir me regardait.

Nous venons de nous rencontrer devant la porte des Gazan. Il était là comme chez lui, appuyé au mur et fumant, le fusil sur l'épaule, son chien à ses pieds.

Un solide gaillard, ma foi! une manière de brigand corse, vêtu de velours, le poil en broussaille; avec cela je ne sais quel air de jeune assurance, et, dans sa figure hâlée, de grands yeux bleus hardis et doux.

Où diantre ai-je vu ce beau sauvage? car certainement je l'ai déjà vu.

A tout hasard, je le salue. Lui s'incline poliment, non sans intention d'ironie. Mais au moment où je m'apprête à lui adresser la parole, il siffle son chien et s'en va.

—«Eh bien! vous le connaissez, maintenant? me crie Saladine. C'est Galfar, le cousin, l'homme au chemin d'âne. On était content, depuis deux mois, de n'avoir plus de ses nouvelles. Le voilà revenu maintenant, sans doute avec quelque mauvais coup en tête. Drôle d'idée que les gens ont eue tout de même de choisir un pareil chrétien pour faire le Turc.

—Vous savez bien, interrompt M. Honnorat, que, d'après la coutume, le Turc doit sortir de notre famille. Il est donc naturel qu'à mon refus...»

M. Honnorat dit «à mon refus» d'un ton contraint, presque vexé. Peut-être ne lui a-t-on pas offert de faire le Turc cette année, peut-être aussi Norette n'a-t-elle pas voulu? Cependant je me représente M. Honnorat, le grave M. Honnorat faisant le Turc: image qui me remplit de joie.

—«Choisir ce Galfar, si c'est Dieu possible!»

Ce Galfar, à première vue, ne me paraît pas précisément un méchant diable. Pourtant, s'il faut en croire la rancunière Saladine, j'aurais tort de me fier aux apparences.

C'est un mange-tout, un songe-fêtes, le digne fils des vieux Galfar, riches jadis, mais prodigues, tenant maison ouverte, et sous prétexte de cousinage, tout le monde est cousin quand on cherche! logeant et nourrissant des mois entiers les premiers venus.

—«Une fois, chez eux, du temps de l'arrière-grand-père, il y eut pour le souper de Noël quarante-deux personnes à table, quinze peaux de brebis encadrant le rond du portail; et des personnes se souviennent avoir vu sur leur perron, du jour de l'an à la Saint-Sylvestre, une table couverte d'une nappe blanche avec un verre et une cruche de vin, aussitôt vidée, aussitôt remplie, gratis, à la disposition de qui avait soif et passait.

«En la gouvernant ainsi, une fortune est vite fondue, surtout quand les procès arrivent.

«L'une après l'autre, peu à peu, toutes les terres se vendirent, et maintenant les Galfar sont si pauvres qu'ils pourraient, sans crainte des voleurs, fermer leur porte avec un buisson.

«Il ne leur reste qu'un petit bien dont les huissiers n'ont pas voulu et sur lequel ils vivent. Le père essaie de le cultiver, mais il s'est mis trop tard à la pioche: être paysan ne s'apprend pas dans les collèges! Après avoir couru, navigué, essayé de tous les métiers, un matin, le fils est revenu; il fait de la poudre en contrebande et braconne. La mère, travaillée d'orgueil et d'idées noires, n'a pas assez de la journée pour pleurer les larmes de son corps.

—Et c'est depuis la ruine que les deux familles sont brouillées?

—Non pas! M. Honnorat voulait au contraire se rapprocher d'eux, leur venir en aide. Les Galfar n'ont pas répondu. Galfars et Gazans naissent en guerre; ils tètent ça avec le lait.»

Saladine n'exagérait pas.

J'ai beau interroger sur ce point M. Honnorat et Norette; j'aurais beau sans doute interroger le cousin Galfar. Peine perdue! ils sont ennemis, voilà ce qu'ils savent; mais les uns, pas plus que les autres, ne pourraient me dire pourquoi.

XVII
A MONTE-CARLO

Ganteaume est venu m'éveiller, rayonnant, plein d'enthousiasme.

Hier, au Bacchus navigateur, où il dînait seul en m'attendant, ainsi que cela lui arrive parfois, pendant que je courais la montagne, Ganteaume a entendu causer le Turc. Or, ce Turc me connaît, paraît-il, et racontait sur moi des choses étranges.

Il faut ici que j'ouvre une parenthèse et que je fasse un pénible aveu.

Pas très loin du Puget-Maure—huit ou dix heures de voyage, mais l'oiseau d'un coup d'aile franchirait les quelques bois de chênes-lièges ou de pins, les quelques montagnettes brûlées et les quelques promontoires blancs qui l'en séparent—est un singulier pays par ses habitants appelé Mounègue, et plus connu parmi les Français sous le sobriquet italien de Monaco.

M. Honnorat prétend même, laissons-lui la responsabilité de cette affirmation, que, par certains jours clairs, avec une bonne lunette, on peut, du haut de ma tour, découvrir, sur son roc trempant dans la mer, le vieux Monaco moyen-âge; plus bas Monte-Carlo, ses jardins de marbre, ses palais; et entre eux, le petit port d'Hercule où des tartanes se balancent.

Je vois mieux cela dans le souvenir.

Et surtout je me vois moi-même, il n'y a pas deux mois, sous les grands rosiers fleuris en hiver, respirant l'air salin, écoutant les palmiers chanter, admirant la splendeur frissonnante du golfe.

Personne encore! Au milieu du décor féerique mi-parti de nature et d'art, une délicieuse et paradoxale solitude.

Six heures sonnent, un train siffle: le train de Nice avec son chargement quotidien de joueuses et de joueurs.

Par les rampes en escalier, où déjà les gaz s'allument dans le jour mourant, la foule défile.

Des hommes fiévreux, mais corrects; des femmes plus visiblement passionnées, dissimulant moins leur impatience de se retremper au bain d'or. Et maintenant laissons briller là-haut les inutiles étoiles qu'aucun regard ne cherchera! De vagues parfums féminins ont remplacé l'odeur des roses; les palmiers et les flots cessent leur dialogue, semblant exprès faire silence pour qu'on entende seul le bruit des louis remués.

Avant ma retraite chez patron Ruf et sur le point de mettre à exécution mes projets de sagesse définitive, j'avais donc voulu, je l'avoue, goûter une dernière fois aux sensations violemment contrastées que Monte-Carlo procure.

Passant mes journées en plein air, rêvant de Virgile dans quelque bois de pins, ou m'endormant en compagnie de Théocrite au creux d'un rocher, sur le rivage, j'éprouvais le soir une âpre joie à me mesurer, tantôt vainqueur, tantôt vaincu, avec l'Or,—César méprisable et tout puissant qui commande au monde.

Bref! une semaine durant, ayant affecté certaine somme à cet usage, j'exerçai l'état de joueur, et de beau joueur, paraît-il, car la nuit où je perdis mon dernier écu, les beautés cosmopolites du lieu, Américaines, Moscovites, parurent compatir à ma peine, et le grand diable de laquais à gilet rouge, providence des gosiers rendus arides par l'angoisse, m'offrit, sur un plateau d'argent, le traditionnel verre d'eau avec une visible considération.

Il y a mieux!

Un de ces honorables chevaliers, professeurs sans diplôme de roulette et de trente-et-quarante, dont l'industrie consiste à révéler les arcanes de l'art aux joueurs novices, et à leur apprendre, Midas en redingote râpée, la marche infaillible pour faire sauter la banque chaque soir, monsieur Pascal, oui! monsieur Blaise Pascal vint me retrouver.

Il avait bien, ce M. Blaise, un titre à désinence italienne, et, sur ses cartes, quelque chose ressemblant à une couronne de comte; mais on l'appelait plus volontiers, à Monaco, Blaise Pascal, car il n'acceptait jamais rien pour ses consultations, se contentant de vous faire souscrire (cela coûtait généralement un louis ou deux) à une édition avec notes et commentaires, prête à paraître le lendemain depuis vingt ans, du Traité de la roulette que composa, comme chacun sait, l'illustre auteur des Provinciales:

Historia Trochoïdis sive cycloïdis
gallice la Roulette.

Un mystificateur avait soufflé cette idée au bon professeur de martingale, lequel, sur la foi du livre imprimé chez Guillaume Després, rue Saint-Jacques, à l'image Saint-Prosper, traitait Blaise Pascal en confrère et ne doutait pas qu'il eût été un illustre grec du temps de Louis XIV.

Lieu de l'entrevue: la place du Palais des jeux, devant le grand café qui fait face à l'hôtel et, par delà ses toits, regarde la Turbie; car, depuis longtemps, M. Pascal n'était plus admis à pénétrer dans les salons.

—«Il paraît, me dit-il après s'être offert un verre d'absinthe, tribut volontiers consenti par moi en échange de ses bavardages parfois amusants, il paraît que vous repartez pour Paris? Décidément la bille ne vous aime pas, non plus que les cartes, et vous avez raison de renoncer à les attendrir.»

Je m'inclinai, témoignant par là combien cette constatation tardive me paraissait justifiée.

—«Mais j'ai mieux à vous proposer...

—Ne vous gênez pas, proposez, mon cher monsieur Blaise.

—Une affaire immense, stoupendo! (M. Blaise baragouinait italien aux moments de grande émotion) une affaire étonnante, miravigliosa, des millions, des milliards, de quoi acheter Monte-Carlo, Monaco et la France entière, rien qu'avec une mise de fonds misérable: dix mille, quinze mille francs tout au plus.»

Et le voilà me racontant je ne sais quelle nébuleuse histoire de trésor caché, de secrets surpris par un matelot. Il ne s'agissait plus, et pour cela l'argent était nécessaire, que de mettre la main sur de vieux papiers, des manuscrits, surtout un mystérieux objet dont le détenteur ne voulait pas se dessaisir. Le matelot s'en chargeait; ma il fallait de l'argent d'abord, oun pétit arzent.

En tout autre endroit, la proposition m'eût fait sourire. Elle n'avait rien d'extraordinaire à Monaco, où j'ai vu se brasser, entre gens d'ailleurs convaincus, des affaires bien autrement chimériques.

Et puis, pourquoi marchander l'espérance à cet excellent M. Pascal? Je ne lui dis ni oui ni non, demandant à réfléchir, promettant une réponse aussitôt mon retour, poussant même la condescendance jusqu'à me laisser présenter le matelot en question, qui nous attendait, abominablement ivre, dans un cabaret de la Condamine.

Je ne m'étonne plus, maintenant, d'avoir trouvé au beau Galfar un air d'ancienne connaissance.

Le matelot ivre, l'homme au trésor, je m'en rends compte, c'était lui!

Dans son long récit, écouté par moi d'une oreille relativement distraite, maître Blaise Pascal a-t-il, à propos de trésor, prononcé le nom du Puget-Maure, et Galfar, au milieu de ses effusions affectueuses, auxquelles j'eus quelque peine à me soustraire, laissa-t-il par hasard échapper le mot de Chèvre d'Or? C'est ce que je ne saurais me rappeler; en tout cas je ne le remarquai point.

Cependant Galfar s'imagine, non sans une apparente vraisemblance, que je suis venu au Puget traîtreusement, sur les indications de maître Blaise Pascal et les siennes, que je veux conquérir à moi tout seul les trésors de la Chèvre d'Or, et que mes courses à travers champs, l'attention que je prête aux papiers anciens, mon intimité même avec M. Gazan et Norette, n'ont d'autre but que la découverte du secret.

Tel est le résumé du rapport ému que m'a fait Ganteaume touchant la conversation par lui surprise, hier, au Bacchus navigateur.

XVIII
LES CHASSES DU CURÉ

C'est à croire positivement que la Chèvre existe.

Depuis le jour où, tirant sur sa pipe et raillant, patron Ruf m'en parlait à la calanque d'Aygues-Sèches; depuis ma rencontre, le soir, dans le vallon, avec Misé Jano,—car tout le monde l'appelle Mademoiselle, l'espiègle et cabriolante favorite de Norette!—et la trouvaille que je fis d'une clef de collier perdue par elle; voici la troisième fois que cette endiablée Chèvre d'Or se met en travers de mon chemin.