Dieu sait que j'étais venu au Puget-Maure sans intention criminelle et que certes, en arrivant, je songeais à tout, excepté à la Chèvre d'Or. Mais puisqu'on me soupçonne, puisqu'on m'accuse, puisque Galfar et le ciel lui-même semblent d'accord pour m'y pousser, je vais délibérément me mettre à la poursuite du joli monstre au pelage roux; et je le jure par ses cornes! avant huit jours j'aurai découvert ce qui se cache de vérité sous la pittoresque légende à travers laquelle il galope.
Qui interroger cependant?...
Les gens du village? Ils sont, hélas! peu communicatifs; la moindre question imprudemment posée leur ferait partager aussitôt les méfiances dont Galfar m'honore.
M. Honnorat? Selon ce que Ganteaume m'a rapporté des discours de Galfar, les Gazan doivent être plus ou moins directement mêlés à ces histoires de trésors cachés et de chèvre. D'ailleurs, comment parler de la Chèvre d'Or à M. Honnorat sans lui parler aussi de la mystérieuse clochette? Or, Norette, pourquoi? exige que je me taise sur ce point.
D'un autre côté, marcher seul ne me paraît pas bien commode.
Le hasard m'a secouru en amenant chez moi l'abbé Sèbe, juste au moment où, en désespoir de cause, je m'apprêtais à me rendre chez lui.
Nous sommes maintenant amis inséparables.
Je me sentais d'abord médiocrement porté, à vrai dire, vers ce garçon trop bien portant, parlant haut, buvant dur, d'allure restée paysanne, et plus semblable avec sa soutane rapiécée, sa barbe qu'il rase seulement tous les huit jours, à un marabout musulman qu'à un ministre de l'Évangile.
Mais il tenait à faire ma connaissance, et, vers quelque point de l'horizon que je dirigeasse mes promenades, j'étais certain, dans les sentiers caillouteux blancs sous le soleil, d'apercevoir, doublée par son ombre, la noire silhouette de l'abbé Sèbe.
Je le fuyais, évitant son coup de chapeau, craignant qu'il ne voulût me convertir.
Erreur! l'abbé Sèbe laisse la gloire et le souci des conversions à de plus dignes. Il baptise, marie, enterre, se fiant au Père Éternel pour le surplus, et très satisfait s'il réussit à mener, sans trop d'accidents, d'un bout à l'autre de l'année, le troupeau mécréant dont le destin l'a fait pasteur.
Le matin où, vaincu par tant d'insistance, je m'arrêtai et lui parlai, à travers la brosse de sa barbe, sa peau brune se colora d'une enfantine rougeur; et cet homme de Dieu, incapable de dissimuler une vraie joie, m'écrasa les phalanges d'une poignée de main si cordiale que tout de suite je devinai qu'avant de porter calice et ciboire, il avait, montagnard frotté d'un peu de latin appris à l'étable en hiver, plusieurs années durant poussé la charrue dans l'humble ferme paternelle.
Savant à sa manière, grand amateur de pots cassés, grand collectionneur des sous antiques que les paysans ramassent parfois à fleur de sol après la pluie, et ne rentrant au presbytère que les poches bourrées de cailloux, l'abbé Sèbe, depuis que M. Honnorat, aimable jadis, s'enfonce dans une paresse de plus en plus turque, n'est pas fâché de trouver quelqu'un à qui confier le trop-plein de ses observations et de ses pensées.
Je m'intéresse aux Romains qu'il aime; lui, sans bien comprendre, fait effort pour s'intéresser à mes recherches sarrasines. Mais c'est mon fusil, j'en suis certain, qui finira par faire de lui un orientaliste distingué.
Oui! mon fusil. Lorsque je vais à travers champs, j'emporte toujours un fusil en manière de contenance. Chasseur dans l'âme et fin tireur, l'abbé souffrait de me voir promener, sans jamais m'en servir, ce fusil ridiculement inutile.
Un jour, loin du village, et sûr de n'être vu par personne, il me le prit des mains, histoire de rire, pour essayer.
Il essaya et tua un lièvre.
Le lendemain, il essayait encore, et décimait une compagnie de perdrix.
Deux fois je rapportai mon carnier plein, ce qui, tout en stupéfiant M. Honnorat, me donna de la considération dans le village.
Et depuis, c'est chose entendue: quand nous sortons, ma cueillette érudite faite, je m'étends à l'ombre d'un roc, sous un arbre, et livre le fusil avec les cartouches au bon abbé qui, la soutane retroussée, montrant ses souliers à clous, son pantalon de bure roussi dans le bas par la terre, se met à poursuivre perdrix et lièvres.
Nous y trouvons notre compte tous les deux.
L'abbé, pris d'une subite ferveur scientifique, m'indique des restes curieux de constructions, me signale les noms de famille ou de quartier paraissant se rattacher à l'ensemble de mes études; mais, coïncidence bizarre, partout où l'abbé connaît quelque chose qu'il juge digne de m'être montré, nous rencontrons toujours, par surcroît, un lièvre qui attend au gîte ou des perdreaux mûrs pour le plomb.
XIX
L'ERMITAGE
Il doit gîter au moins deux lièvres du côté de l'ermitage; pour un seul, à coup sûr, l'abbé Sèbe ne nous mènerait pas si loin.
Car il est très haut perché cet ermitage, et le chemin n'en finit pas de grimper entre des rochers d'une surprenante sécheresse.
Mais l'abbé m'a promis des ruines.
Les ruines y sont, les lièvres aussi. L'abbé tue un lièvre d'abord, réservant, j'imagine, le meurtre du second pour égayer notre retour; et puis, nous visitons les ruines.
Elles consistent en une petite chapelle romane couverte d'un toit dallé sur lequel ont librement poussé les herbes et les ronces; plus un amas de plâtras au bout d'un carré clos de murs, où furent le logis et le cimetière des ermites; et, par devant, à l'alignement du chemin, une fontaine armoriée que quelques ornements, visibles encore sous la mousse, datent des commencements de la Renaissance.
Tout cela, sans doute, a du caractère, mais sans intérêt bien spécial pour moi.
Cependant, sur le mur de la chapelle qui regarde à l'Est, dans un angle, l'abbé me fait remarquer un cadran solaire en crépi, notablement désagrégé par la pluie et le vent de mer. Un cartouche le surmonte, avec quelques lettres en noir, restes d'une inscription. L'abbé, quoiqu'il se souvienne avoir vu l'inscription presque entière, ne peut pas m'en dire le sens. C'était, paraît-il, un distique, obscur dans son latin barbare comme une centurie de Nostradamus, et qui parlait d'ombre et de trésor.
—«Ce cadran et cette inscription, continue l'abbé, heureux de l'attention que je prête à ses paroles, furent tracés vers le milieu du xviiie siècle par un membre de la famille Gazan, médecin, disciple du fameux Mesmer, et qui a laissé le souvenir d'un original quelque peu fou, moitié philosophe, moitié cabaliste. L'inscription eut toujours le don d'exciter la curiosité des gens.
«On s'imaginait, et l'on s'imagine encore, qu'elle indique l'endroit où, dans les temps anciens, d'immenses richesses furent enfouies.
«Et, détail qui n'a pas peu contribué à fortifier cette opinion, la fontaine que vous voyez là s'appelle Fontaine de la Chèvre d'Or.»
Je fis un soubresaut.
—«Eh! quoi, l'abbé, vous connaissiez cette fontaine de la Chèvre d'Or, et ne m'en avez jamais rien dit?... Le nom ne lui est pourtant pas venu tout seul, il doit se rapporter à quelque légende significative.
—En effet, il y a dans le pays, vous ne l'ignorez pas sans doute? une légende de Chèvre fée donnant puissance et bonheur à qui sait l'atteindre, s'emparer d'elle, et ne laissant au cœur de ceux qui l'ont seulement entrevue, qu'amertume et insatiables désirs.
«Telle est, du moins, la version des humbles d'esprit et des poètes, celle que l'on raconte à la veillée quand les femmes trient les amandes, ou au moulin d'huile quand les hommes pressent le grignon.
«Mais des gens pratiques en ont trouvé une autre. Peu sensibles au mystérieux, ils pensent que ce nom de Chèvre d'Or est ni plus ni moins qu'une manière de parler symbolisant un trésor fort réel, caché pas bien loin précisément de la chapelle où nous sommes, et que l'on pourrait retrouver en fouillant à la bonne place.
«Aussi bien, il ne se passe guère d'années sans que quelque amateur essaie de faire tourner la verge de coudrier, dans le vieux cimetière, autour de la fontaine. Ils ont, ces enragés, avec leurs pioches et leurs pics, aux trois quarts démoli, comme vous voyez, la chapelle, et sacrilègement retourné les os des ermites qui dorment là. Sans compter que je dus encore, l'autre jour, reconduire jusqu'à ma porte, en le menaçant de coups de trique, un paroissien qui voulait m'amener ici, quand minuit sonnerait, pour me faire dire la messe noire.
—Ainsi, l'abbé, vous ne croyez pas?...
—Je ne crois qu'à Dieu et au Pape. Mais, quoi! dans l'opinion des gens le trésor dont il s'agit serait un trésor sarrasin; et, d'après vous, les Sarrasins ont laissé au Puget tant de choses que je ne vois pas pourquoi, en s'en allant, ils n'y auraient pas laissé un trésor.»
L'abbé riait, il ajouta:
—«Je pensais bien que ceci mériterait votre attention; j'avais même, à tout hasard, mis dans ma poche un vieux cahier sur parchemin, prêté par M. Honnorat, et que je n'ai pas encore pris le temps de lui rendre. Un livre de raison: il date du xve siècle. Vous y trouverez des renseignements concernant la chapelle et la fontaine. Seulement, pas un mot de tout ceci à M. Honnorat ni à Mlle Norette! Les Gazan, je ne sais pourquoi, n'aiment pas beaucoup qu'on parle devant eux de la Chèvre d'Or.»
XX
LE LIVRE DE RAISON
L'abbé hésitait en me donnant le livre, il semblait regretter de me l'avoir offert. Et puis, pourquoi cette expresse recommandation de n'en jamais rien dire à M. Honnorat non plus qu'à Norette?
J'ai tressailli, je me le rappelle, oui! visiblement tressailli quand l'abbé, sans penser à mal, laissa échapper ces syllabes: «la Chèvre d'Or» dont l'obsession depuis quelque temps me poursuit.
Aurait-il remarqué mon émotion? me soupçonnerait-il, lui aussi, comme Galfar, de rêver la conquête des trésors enfouis au Puget-Maure?
Malgré que l'abbé insistât, j'ai refusé d'aller manger le lièvre au presbytère; j'ai même, prétextant un travail d'importance, des lettres pressées à écrire, faussé pour ce soir compagnie aux Gazan.
Et me voilà, dans mon infâme auberge, en train de dîner face à face avec Ganteaume qui m'observe, qui se demande ce que peut bien contenir le précieux bouquin placé près de moi, sur la table, et que je ne quitte pas du regard.
Mais Ganteaume en sera pour sa curiosité.
Quelque chose me dit que sous cette reliure en cuir fauve, criblée par les vers, piquée par les mites, molle, pareille à l'amadou, je vais trouver, sinon la solution, du moins les prémices du problème dont l'inconnu de plus en plus me préoccupe et m'attire.
J'attends d'être rentré chez moi; et seul, écoutant le plaintif chevrotement de Misé Jano dans sa logette, tournant le dos au paysage, toujours sublime, à cette heure où le soleil tombe, des collines et de la mer, les doigts tremblants, ému comme quelqu'un qui craint de trouver vide un coffret antique et mystérieux, je dénoue le ruban fané qui ferme la tranche du livre.
L'abbé ne m'a pas trompé.
C'est un de ces livres de raison, d'usage commun autrefois dans les familles provençales, memorandum manuscrit sur les pages respectées duquel, avec les naissances, les morts, les mariages, on relatait, au jour le jour, les gros et menus faits concernant le pays ou la maison.
Mais ces archives domestiques des Gazan ont ceci pour elles qu'elles remontent au delà du xve siècle. Car si, précédant quelques feuilles de la fin demeurées blanches, les dernières pages noircies révèlent, par leur fine et ferme écriture, la main d'une riche bourgeoise, sage contemporaine de la Pompadour, les lettres gothiques du commencement, régulières, ornées, magistrales, sont dues évidemment à la plume savante du clerc de la chapelle ou du tabellion écrivant, attentifs, sous la dictée des châtelaines.
Il y a deux semaines, c'eût été pour moi un régal, une vraie débauche, que de dévorer des yeux, les compulsant, les annotant, au risque de me laisser surprendre par l'aurore, ces feuillets jaunis où, depuis le bisaïeul de Norette, je puis, d'année en année, presque de jour en jour, remonter jusqu'à l'origine, aux lointains ancêtres venus d'Orient.
Quelle source de documents, quelle mine pour mes études! Mais aujourd'hui c'est autre chose que j'y cherche: un détail, une indication ayant rapport avec l'ermitage, la fontaine, le cadran énigmatique et indéchiffré du vieux médecin cabaliste.
Par malheur, bien des pages manquent qu'on dirait intentionnellement arrachées.
Nulle trace de la légende, rien que quelques lignes constatant qu'en l'année 1503, noble Melchior Gazan, dans une intention de bienfaisance et pour assurer le repos des âmes «des deux qui sont morts», a permis aux ermites, présentement et aussi longtemps qu'elle coulera, de conduire «par tuyaux de terre jusqu'à leur ermitage et chapelle, sous la condition d'en laisser la jouissance et la tombée aux gens qui passeront sur le chemin, la source lui appartenant et naturellement jaillissante au lieu dit: Rocher de la Chèvre».
XXI
LA FONTAINE
Que le trésor ait existé, c'est certain; la légende, la tradition, certains faits relevés par moi, tout le prouve.
Qu'il existe encore, c'est probable: comment aurait-on fait pour en tenir secrète la découverte?
Mais le moyen de l'atteindre... voilà l'obscur! Et peut-être sa destinée est-elle de dormir jusqu'à la fin des jours, aveugle sous terre, inutile, comme tant d'autres trésors perdus, dont les métaux, les pierreries, ne ressusciteront plus jamais aux joies vivantes de la lumière.
Un matin pourtant, sans songer, une préoccupation instinctive, plus que la volonté, me conduisant, je suis monté vers l'ermitage.
Le soleil, depuis longtemps sur l'horizon, mais invisible encore derrière les montagnes, colorait leurs cimes en rose. Arrivé devant la fontaine, je regardais ses deux mascarons cracher l'eau, tandis que des gouttes pleuraient, très claires, aux fils de ses mousses.
Tout à coup le soleil parut, inondant le plateau d'une nappe de clarté blanche; et l'ombre du petit monument, droite et nette, vint s'allonger jusqu'à mes pieds.
Alors—la mémoire a de ces hasards, les idées de ces associations subites—songeant au distique latin du cadran, je me suis soudain rappelé, pour l'avoir lu sans doute quelque part, l'aventure de Robert Guiscard, en Sicile, et la colonne qu'il trouva, et la statue couronnée d'un cercle de bronze où était gravé: «Le 1er mai, au soleil levant, j'aurai une couronne d'or.» Mots dont un Sarrasin, prisonnier du comte Robert, sut pénétrer le sens caché. Car Robert, sur ses indications, ayant fait fouiller, le 1er mai, au soleil levant, l'endroit qu'indiquait l'extrémité de l'ombre projetée par la statue, il y trouva, dit le chroniqueur, un grand et très riche trésor.
Évidemment, si l'inscription tracée par le vieux docteur mesmérien sur le cadran de l'ermitage a jamais signifié quelque chose, et si toutefois le trésor existe, c'est l'ombre d'un objet quelconque qui doit en indiquer la place.
Et pourquoi pas l'ombre de la fontaine, puisqu'elle s'appelle fontaine de la Chèvre d'Or?
Ils n'ont certes pas si tort que cela, sauf leur croyance en la vertu de la verge tournante et de la messe noire, les gens qui viennent, pendant la nuit, remuer le sol autour de la fontaine!
Ils brûlent, comme on dit; mais leurs efforts resteront vains, car, non plus que moi, ils ne savent l'heure du jour ni la saison où l'ombre serait indicatrice.
Tout repère manque, l'inscription elle-même est abolie; et l'abbé qui l'a jadis lue n'en garde qu'un souvenir vague suffisant pour irriter ma curiosité, insuffisant pour m'être un guide.
Moins heureux que Robert Guiscard, n'ayant pas, hélas! à mon service un prisonnier sarrasin, un de ces fils d'Agar héréditairement experts à deviner le secret des figures, je renoncerai donc au trésor du Puget-Maure.
Et, me raillant un peu moi-même, amusé de mes rêveries, je m'étais étendu sous un buisson, avec le désir d'oublier le trésor, tandis que la fontaine, traversée de rayons obliques, semblait, vision obsédante, rouler dans son cristal, dans son écume, des diamants et des fragments d'or.
XXII
LE ROCHER DE LA CHÈVRE
Depuis, j'ai réfléchi; car ceci à la fin devient attachant comme la poursuite d'un problème.
Si le trésor lui-même ou l'entrée du souterrain qui, à en croire certains récits, le renferme, se trouve autour de la fontaine, on pourrait aboutir en sondant avec soin le rond de terrain circonscrit que parcourt, plus ou moins étendue selon les saisons, l'ombre portée de sa pyramide.
Mais je suis assuré maintenant que le trésor ne se cache point là.
La fontaine date à peine de quatre cents ans, et n'est point contemporaine du trésor.
D'ailleurs,—un enfant y eût songé tout de suite,—d'après le livre de raison, le nom de fontaine de la Chèvre d'Or s'appliquant au petit monument dressé pour les ermites, ne saurait signifier grand'chose; car évidemment on ne l'a appelée ainsi que par extension, en souvenir du rocher dit: «de la Chèvre» d'où descend la vraie source, la source mère.
En tout cas, trouver le rocher est facile.
Les tuyaux, depuis quatre siècles, s'étant crevés en maints endroits, je n'ai qu'à suivre une demi-heure durant, le long de la pente aride, cette ligne verte tracée sur le sol par les consoudes et les prêles, plantes dont la présence révèle le voisinage de l'eau; et me voilà sur un plateau semé de débris, restes probables de quelque château-fort, en présence d'un bloc calcaire, figuré bizarrement, au pied duquel, cristalline, la source s'épanche.
Ce plateau, irrégulièrement quadrangulaire, accessible du côté par où s'en va la source, a pour fossés, des trois autres côtés, une falaise à pic que couronnent encore des restes de murailles.
Le sol résonne sous les pas, des excavations, naturelles ou creusées de main d'homme, s'ouvrent aux flancs de la falaise. C'est ici et non à l'ermitage, ici, dans ce paysage solitaire et pétrifié, que doit habiter la Chèvre d'Or.
Mais la difficulté se complique.
Fouiller au hasard serait folie: sous une mince couche de briques brisées et de pierrailles, tout le plateau se présente comme une table de roc vif.
En outre, il ne s'agirait pas que de fouiller le plateau. Le bloc surplombe l'escarpement: et c'est sur la paroi qu'à cette heure du jour, comme sur un cadran gigantesque, son ombre chemine.
N'est-ce pas une illusion? La pointe du rocher, nettement dessinée, se dirige vers un inaccessible trou noir bâillant en bouche de caverne. Si pourtant le hasard m'avait servi! Si j'étais arrivé juste à l'instant où l'ombre indique l'entrée mystérieuse...
A ce moment, un bref appel: «Ici, Guerrier!» m'a fait tressaillir, sonnant clair dans la solitude.
C'était un vieil homme, un berger qui appelait son chien.
Absorbé par mes songeries, je ne l'avais pas entendu venir.
Lui, sans mettre la main au chapeau, immobile sur son crâne paysan comme un chapeau de grand d'Espagne, me salua du classique: «A Dieu soyez!» Puis, laissant Guerrier mordiller aux jambes cinq ou six brebis en train d'éplucher l'herbe rare, et désormais ne s'occupant pas plus de moi que si je n'existais pas, il se mit à fumer sa pipe, gravement, par bouffées économes et mesurées, le regard perdu à l'horizon, les jambes pendant sur l'abîme.
XXIII
DISCOURS DE PEU-PARLE
Étant retourné plusieurs fois au rocher de la Chèvre, j'ai fini par lier connaissance avec Peu-Parle. Tel est le sobriquet de cet homme silencieux.
Sa taciturnité est grande. Brièvement, à son habitude, il en explique les raisons.
—«Pourquoi parler quand on n'a rien à dire; pourquoi, surtout, parler si l'on a quelque chose à dire, puisque neuf fois sur dix se taire serait le plus sage?»
Et Peu-Parle se tait énormément, avec délices, passant ses heures, comme la première fois où je le rencontrai, près du rocher de la Chèvre, toujours assis à la même place, toujours l'œil fixé sur le même point.
Les gens prétendent que Peu-Parle a le secret.
C'est pour cela que chaque matin, hiver comme été, il monte là-haut, et qu'on le voit, des journées entières, couver du regard un endroit connu de lui seul, retraite de la Chèvre fée.
Peu-Parle, s'il voulait, serait riche comme un Crésus. Il ne veut pas, l'idée lui suffit. Gardien jaloux d'un trésor qu'il dédaigne, refusant d'y toucher, craignant d'en laisser approcher les autres, il vit ainsi depuis quarante ans, heureux, déguenillé, avec son rêve et sa chimère.
Peu-Parle passe pour sorcier; les vieilles femmes qui s'en vont couper les lavandes, ont vu la nuit, quand il garde après le soleil couché, des formes étranges se promener devant son feu.
Les hommes, même courageux, n'aiment guère entendre sur le tard l'aigre aboi de son chien Guerrier et le bruit de ses souliers ferrés dans les pierrailles.
D'ailleurs, brave homme, et respecté comme on respecte les puissances!
Un jour, Peu-Parle m'a parlé.
Je lui avais offert du tabac pour en bourrer sa pipe que, faute d'argent, il suçait à vide. L'attention le toucha, nous causâmes.
—«Alors vous êtes venu pour le trésor?... Ne dites pas non; je parle peu, mais j'entends bien et je descends quelquefois au village... Venu même de très loin, paraît-il. Bon! le trésor du roi de Majorque vaut bien qu'on fasse quelques lieues.
—Du roi de Majorque?
—Eh! oui, un ancien roi arrivé par mer, qui plus tard fut obligé de fuir... Vous savez ces choses mieux que moi et me faites bavarder. Mais n'importe! Peu-Parle s'appelle Peu-Parle, il ne conte que ce qu'il veut, il a tout deviné l'autre jour en vous voyant regarder l'ombre.
«Que vous a fait la Chèvre d'Or? Pourquoi ne pas la laisser tranquille sur sa montagne? Elle va, vient, au clair de lune, buvant l'eau pure, broutant la mousse, et ne fait de mal à personne.
«Quand on l'aura prise, la belle avance!
«Captive, la Chèvre d'Or se vengera, car l'or est source de toute misère. C'est à cause de lui que les hommes se haïssent, c'est à cause de lui que les femmes ne vont pas vers qui sait les aimer. Dans le clos des ermites, il y a deux tombes, M. Honnorat les connaît bien, les tombes de deux cousins, presque deux frères, qui moururent de mort sanglante pour avoir cherché la Chèvre d'Or.
«Que l'or reste oublié, que la Chèvre d'Or reste libre!
«Si je pouvais,—moi, Peu-Parle,—comme les gens croient, rien qu'en levant un doigt, faire reparaître au soleil les richesses que ce rocher recouvre, je ne lèverais pas le doigt, je laisserais dormir les richesses...»
Peu-Parle, quelques instants encore, continua son discours où se mêlaient, ainsi que dans une apocalyptique vision, la fabuleuse Chèvre d'Or avec les préoccupations plus positives des trésors du roi de Majorque.
Puis, fatigué sans doute de son effort, il siffla Guerrier, se dressa; et, me tendant la main:
—«Réussir dans cette entreprise serait beau, je vous souhaite bonne chance!... Autrefois, jeune, j'ai tenté; mais la hardiesse ne suffit pas, il faut encore qu'on vous aime. Les hommes inventent, calculent. C'est la femme qui a la clef d'or: faites-vous aimer de Norette!»
XXIV
UN BOUQUET
L'aventure tourne au conte de fée.
Ainsi, d'après le vieux Peu-Parle, pour parvenir jusqu'au trésor, je dois d'abord me déguiser en prince Charmant, à mon âge! Auquel cas, j'aurais pour Belle au Bois dormant, mon Dieu, oui! Mlle Norette.
Mais Norette n'est pas princesse, la maison de M. Honnorat, quoique pittoresque, n'a que de très lointains rapports avec les châteaux perdus au fond des forêts enchantées, et je ne veux pas, sur de chimériques espérances, m'établir soupirant d'une petite villageoise.
Car elles sont bien chimériques, ces espérances! et je m'amuse fort, moi-même, d'analyser l'étrange travail qui, en raison de l'isolement où je vis, s'est peu à peu fait dans mon âme.
Eh quoi! parce qu'un matin de désœuvrement, l'idée m'est venue de consacrer aux Arabes de Provence une étude plus ou moins érudite; parce qu'il me plaît de rechercher les traces légères que leur passage a pu laisser dans le pays; parce que, le jour de mon arrivée, les nuages de l'air surchauffé, la grisante odeur des résines et des lavandes m'ont donné, l'espace de quelques secondes, une hallucination, suite naturelle d'un rêve; et parce que, Misé Jano l'ayant perdue, j'ai ramassé une clochette inscrite de caractères qui me parurent curieux, voici que, depuis un grand mois, plus crédule qu'un paysan, plus visionnaire qu'un berger, je perds mon temps à chercher les moyens de conquérir, au fond de la caverne que garde sans doute un dragon, les richesses du roi de Majorque!
Tout en songeant ainsi, je redescendais machinalement la montagne, mais du côté opposé à celui par lequel j'étais venu.
Un étroit sentier, visible à peine, serpente là, au milieu des blocs moussus et des verdures. Car, autant le versant méridional, brûlé du soleil, est aride, autant le versant nord, presque toujours dans l'ombre et perpétuellement humecté par un suintement d'eaux souterraines venues, sans doute, du même mystérieux réservoir qui alimente la source du roc de la Chèvre, offre d'agréable fraîcheur.
Nos montagnes ont de ces contrastes; et, dans certains coins privilégiés, souvent le printemps se continue, tandis qu'à quelques pas les feuillages et les herbes sèchent aux flammes de l'été.
Des fleurs croissaient en cet endroit, des fleurs alpestres, délicates, d'espèces inconnues. J'en cueillis et finis par faire un bouquet que j'encadrai, pour mieux le garantir, d'une collerette de fougères et de capillaires. Cette précaution me permit de l'apporter intact au village.
M. Honnorat, que je rencontrai se promenant seul sur la place, l'admira fort à cause de sa rareté en cette saison. Je lui dis l'avoir cueilli pour Mlle Norette.
—«Vous tombez mal! c'est aujourd'hui jour de lessive, et les jours de lessive la maison devient inhabitable. J'avais pris la fuite et n'osais plus aller chercher ma pipe, malheureusement oubliée. Norette est avec Saladine en train d'étendre dans la cour. Après tout, rien ne coûte d'essayer, un bouquet embellira peut-être son humeur.»
Sur des cordes partout se croisant, d'un angle à l'autre, entre les arcades, Saladine, privilégiée par sa haute taille, disposait, d'un air toujours bourru, les toiles que Norette lui passait, et que Ganteaume, religieusement, passait à Norette.
M. Honnorat n'avançait que prudemment, à moitié rassuré par ma présence.
—«Norette? regarde, Norette: le galant bouquet qu'on veut t'offrir.»
Je ne sais ce qu'avait mon bouquet, pareil pourtant à tous les bouquets! mais au seul aspect des pauvres fleurs, Ganteaume devint rouge jusqu'aux oreilles. Saladine me jeta un regard de dogue en soupçon, et Norette, qui les serrait déjà dans ses doigts tremblants, me parut, pour un hommage si banal, ressentir une émotion vraiment singulière.
—«Filons maintenant, j'ai ma pipe!» me disait le bon M. Honnorat.
Et moi, tout en le suivant, je songeais à la phrase énigmatique de Peu-Parle: «C'est la femme qui a la clef d'or, faites-vous aimer de Norette.»
Est-ce que Peu-Parle, en sa qualité de sorcier, aurait vu des choses que je n'ai point vues? Est-ce que, sans que je m'en doute, par caprice de jeune fille, Mlle Norette m'aimerait?
XXV
LES OURSINS DU PATRON RUF
Une surprise m'attendait.
Sur la porte, qui rencontrons-nous? Patron Ruf, toujours rasé, toujours tanné, portant de chaque main un panier d'oursins frais pêchés dont les piquants, couleur de châtaigne, se remuaient encore lentement au milieu de leur emballage d'herbe marine.
M. Honnorat, cette fois, ose affronter Norette, affronter Saladine. Que sont la lessive et les femmes quand il s'agit d'un ami comme patron Ruf et d'oursins engraissés par la pleine lune?
Aussitôt le dîner s'improvise, car les oursins n'attendent pas. On me convie ainsi que l'abbé, à qui patron Ruf dépêche Ganteaume.
Saladine, décidément vaincue, séchera son linge où elle pourra; et nous voilà tous attablés dans la cour aux blanches arcades, sous la vigne en treille dont le cep, perdant son écorce, a l'air d'un bon vieux boa qui mourrait.
C'est patron Ruf qui bravement, sans craindre les pointes, décoiffe l'un après l'autre les oursins comme on fait des œufs à la coque.
Une! deux! et l'étoile de chair jaune-orange apparaît nageant dans une noirâtre mixture d'eau de mer et d'algues triturées.
L'abbé, homme aux préjugés montagnards, répugne à manger ces bêtes vivantes. Moi-même, amateur novice, je fais tomber l'algue et l'eau de mer sur mon assiette, me contentant du jaune que je cueille avec mon couteau. M. Honnorat et patron Ruf nous raillent. Ils n'y mettent pas, eux, tant de façons. Ils gobent le tout: eau, algues, étoile! ils raclent la coque avec des mouillettes; et radieux, la barbe ruisselante, M. Honnorat s'écrie:
—«On dirait qu'on mâche la mer!
—Encore, interrompt patron Ruf, n'est-ce pas ainsi, entre des murs, que l'oursin se mange; mais sur le rivage, dans la barque, en écoutant battre le flot. A six heures du matin, quand le soleil chasse la brume, pourvu que j'aie un bon pain tendre, une bouteille de clairet, je viens à bout de mes six douzaines, et Rothschild n'est pas mon cousin!»
Mlle Norette a mis le bouquet sur la table, bien en face d'elle; baissant les yeux, le rose aux joues, toutes les fois que je la regarde ou que je regarde le bouquet.
Elle est d'ailleurs très gaie aujourd'hui, Mlle Norette.
Comme on parle de la mer, elle nous raconte l'impression que lui fit la Méditerranée la première fois qu'elle la vit.
Saladine ramenait Norette de nourrice.
—«Vous vous rappelez, Saladine?»
Mais Saladine ne répond pas. N'importe! Norette continue:
—«Alors, quand nous arrivâmes au mas de la Viste d'où tout l'horizon se découvre, je demandai, petite sauvagesse qui n'a jamais vu que des montagnes: «Qu'est-ce que c'est que ce grand pré bleu?» Saladine me dit: «C'est la mer.»—Et les moutons blancs qui sont dessus?—Ce sont des barques et leurs voiles.»
Un peu troublée d'avoir fait cet important discours, Mlle Norette, en manière de contenance, a pris le bouquet posé à côté de son verre, sur la nappe, et cette action si simple a si fort impressionné Ganteaume, qu'il en laisse tomber une pile d'assiettes,—du vieux Varages presque aussi finement décoré que le Moustiers,—au désespoir de Saladine, repentante de s'être adjoint un tel aide.
Le fait est que, depuis le commencement du repas, mon Ganteaume, page ahuri, n'a fait qu'entasser maladresses sur maladresses. Et je me demande pourquoi, Mlle Norette le sait peut-être? quelques fleurs offertes par moi ont l'étrange pouvoir de le préoccuper ainsi.
XXVI
UNE AMBASSADE
Après le déjeuner, patron Ruf, laissant M. Honnorat et l'abbé discuter chasse autour d'un bocal de liqueur aux baies de myrte, digestive spécialité de Saladine, m'appelle confidentiellement dans un coin.
Je croyais qu'il voulait, en bon père, se renseigner sur la conduite de Ganteaume et sur la façon dont celui-ci accomplit les fonctions multiples qui sont censées l'attacher à ma personne.
Pas du tout! Patron Ruf est chargé, pour moi, d'une ambassade.
La campagne du corail terminée, patron Ruf, après avoir embrassé sa femme en passant devant la petite Camargue, avait dû pousser jusqu'à Nice pour y négocier, au nom de la confrérie, le produit de la pêche faite en commun.
Il s'était rencontré là, suivant l'usage, avec de certains marchands génois qui achètent le corail brut pour les fabriques et logent d'ordinaire dans un cabaret de la vieille ville, à l'enseigne de l'Antico limon verde.
—«Dieu vous préserve, monsieur, de ces auberges italiennes! Ça sent le fromage et c'est épais de mouches. Mais il faut en passer par là lorsqu'on veut vendre aux Génois.»
Quoi qu'il en soit, l'affaire s'était conclue, et patron Ruf, l'argent serré dans sa saquette, s'apprêtait à partir après l'obligatoire tournée d'asti spumante, «un pauvre petit vin qui fait des embarras et ne vaut pas notre bon clairet de cassis!» quand, venant d'une table, dans l'enfoncement le plus sombre, il entendit des mots, des fragments de conversation qui lui firent dresser l'oreille.
Quelque chose de louche se tramait. On parlait de M. Honnorat, du Puget-Maure; mon nom même et celui de Norette avaient été plusieurs fois prononcés.
—«En ma qualité de pêcheur, continuait patron Ruf, toujours au soleil, sur l'eau luisante, je n'ai guère l'habitude de voir dans le noir. Pourtant, à force de m'arrondir les yeux en faisant comme font les chats, je finis par distinguer, au milieu d'une demi-douzaine de sacripants qui écoutaient silencieux, un vieux monsieur à lévite, l'air d'un escamoteur ou d'un notaire, et un jeune homme qui me tournait le dos et que je ne reconnus pas d'abord.
—«Il faut en finir, disait le jeune homme, après tout, le particulier en question veut nous voler, et les voleurs, ça se supprime.»
«A quoi le vieux monsieur répondait:
—«Sans doute! quand nous aurons touché la mise de fonds et si la chose devient nécessaire. J'estime, en attendant, qu'à tout hasard, nous ferions mieux d'avoir, avec nous, celui dont il s'agit.
—«Puisqu'il ne veut pas?
—«Il voudra peut-être.
—«Eh bien! non. C'est moi maintenant qui ne voudrais plus s'il voulait.»
«Le jeune homme s'était dressé, furieux, faisant danser verres et bouteilles d'un grand coup de poing sur la table. Je le reconnus! c'était Galfar: souliers vernis, jaquette neuve, comme quelqu'un qui vient d'hériter.
—«Patron Ruf?—Galfar?—Quel bon vent vous amène dans ces parages?—Le vent du Cap... J'arrive d'Antibes à l'instant, avec la barque, pour vendre notre récolte de corail.—Allons, tant mieux! et vous retournez?—Au Puget-Maure.»
«A ce mot de Puget-Maure, Galfar me regarda, l'œil méchant.
—«Au fait, j'oubliais: vous avez là-haut votre petit Ganteaume? Mais, alors, vous connaissez certainement le prétendu de ma cousine Honnorat. Eh bien! dites-lui de ma part que je lui défends, entendez-vous! que je lui défends d'épouser Norette. Et dites-lui aussi, au cas où vous auriez compris notre conversation de tout à l'heure, qu'il y a quelque danger pour les gens à vouloir entrer dans nos familles, que la Chèvre d'Or, chez les Gazan et les Galfar, a déjà causé plus d'un malheur, et que si ses sabots, les nuits de lune, laissent des traces d'or sur les cailloux, souvent aussi, aux endroits où elle a passé, on trouve des gouttes de sang, des marques rouges.»
Patron Ruf était très ému.
—«Mais, quel rapport, lui dis-je, Mlle Norette?...
—«Écoutez! j'ignore si vous en voulez au trésor, et si c'est pour cela que vous prétendez à Mlle Norette. Mais j'ai autrefois entendu raconter que le secret de ce trésor se transmet de mère en fille parmi les Gazan et les Galfar, qui toujours se marient entre eux. Mlle Norette, en conséquence, le tiendrait de feu Mme Honnorat, sa mère, qui était une Galfar.»
«Du reste, conclut patron Ruf, vous savez ce qu'il vous reste à faire. J'avais prévu cela, vous étiez averti. Que venez-vous chercher dans ce pays de sauvages? Et pourquoi ne pas retourner demain à la petite Camargue, où nous attend Tardive, pour y pêcher, aidés de Ganteaume, la castagnore, le poisson Saint-Pierre, et coucher, le soir, à la cabane, sans vilains soucis, bien tranquille, en écoutant tinter le clairin d'Arlatan?»
XXVII
PERPLEXITÉS SENTIMENTALES
Resterai-je? Ne resterai-je pas?
Dois-je écouter les prudents conseils de patron Ruf, ou m'obstiner à la poursuite d'un rêve peut-être chimérique?
L'alternative me rend perplexe.
Si je quitte le Puget-Maure, j'aurai l'air, et cela m'offense, de redouter Galfar, de fuir devant ses menaces. Mais je me sens médiocrement fier quand je songe au rôle de comédie que, dans le cas contraire, il me faudra jouer.
Me voit-on d'ici, par intérêt—eh! oui, par intérêt, puisque la fortune est au bout,—feignant une affection que je n'ai pas pour Mlle Norette!
Je me rappelle avec quel sentiment de pitié, mêlé de mépris, il m'est arrivé, jadis, de considérer, dans ce qu'on appelle le monde, des gens honnêtes au demeurant, qui n'auraient pas menti à un homme et qui se mentaient à eux-mêmes impudemment, pour se prouver qu'ils aimaient d'amour quelque insignifiante fillette dont ils ne désiraient guère que la dot.
Et ils finissaient, les malheureux, par se croire épris, comme font ces pleureuses gagées qui, se grisant de leurs propres cris, s'attendrissant par leurs propres plaintes, arrivent à verser de vraies larmes sur la fosse d'un mort qu'elles n'ont pas connu.
Il me répugnerait d'agir ainsi, bien qu'après tout, avec Mlle Norette, maîtresse et gardienne de la Chèvre d'Or, mon cas ait je ne sais quoi d'agréablement chevaleresque.
Mais, hélas! comme en peu de temps les choses s'emparent de vous!
Me voici tout triste, maintenant, à la seule idée de partir, de laisser ce village et ses tortueuses ruelles, cette vieille maison devenue mienne, ce pavé de l'âne dont les galets pointus, depuis quelque temps, me semblaient doux.
Et Misé Jano qui m'apparut dans le vallon, bondissante, surnaturelle, pour me souhaiter la bienvenue! Et M. Honnorat, et Saladine!...
Je n'ose pas ajouter: et Mlle Norette! par crainte de voir trop clair en moi.
Car elle est charmante, décidément, Mlle Norette.
Avant le dîner d'hier, je ne l'avais jamais regardée, et je n'aurais su dire si ses yeux étaient noirs ou bleus.
Ils sont noirs, d'un noir de velours noyé d'ombre. Un peu alanguis, par exemple, et doucement mélancoliques. Des yeux d'esclave heureuse, qui se serait volontairement donnée. La belle Schéhérazade devait avoir ces yeux-là.
C'est bien de l'honneur que me fait Galfar en me jugeant digne d'être remarqué par deux yeux pareils! Pourtant, je ne me suis jamais guère mis en frais pour leur plaire; Galfar non plus, d'ailleurs.
Singuliers galants que nous sommes: aussi mal vêtus l'un que l'autre, faits tous deux comme des brigands; et sa veste en velours à côtes peut affronter la comparaison avec ma jaquette de gros cadis.
N'importe, béni soit Galfar! Sans Galfar, sans ses jalousies, j'ignorerais encore Norette.
Et Norette! comme il serait bon, savoureux d'avoir à soi, à soi tout seul, cette âme neuve.
Je me sens au cœur une sensation de délicieuse fraîcheur, sensation presque physique, en me rappelant sa rougeur ingénue, quand je lui offris le bouquet, et le subit frémissement de sa petite poitrine passionnée.
S'imaginer qu'on vous aime est le commencement de l'amour. Norette m'aimant, il me semble que je ne pourrai plus m'empêcher d'aimer Norette.
Mais comment savoir? Je crois avoir trouvé le moyen.
Patron Ruf s'en retourne demain. Je me mettrai en route avec lui, ainsi que la loyauté l'ordonne.
Mais si Mlle Norette s'obstinait à me retenir, si elle avouait... Alors, dame! Je n'aurais qu'à laisser faire le destin. Ma conscience sera tranquille. On ne peut pourtant pas tenir rigueur à une enfant aimable et qui vous aime, uniquement sous le prétexte qu'elle est la très hypothétique héritière d'un roi de Majorque et de ses trésors.
XXVIII
AU JARDIN
M. Honnorat possède, au pied de sa tour, un jardin dont il est très fier.
Un jardin? non! un ressaut du roc aplani, entouré d'un mur, et, de tous les côtés, dominant l'abîme.
Ce mur retient un peu de terre végétale trouvée dans les fentes, laquelle terre, se mêlant aux débris du roc lui-même, friable pierraille en train de fondre et de se pulvériser au soleil, constitue un problématique humus qui, ailleurs, ne suffirait pas à nourrir les sobres racines de l'ortie ou de la ronce, mais dont se contentent, en ce climat béni, trois pieds d'orangers, un laurier, une bordure de romarin, quelques fruits et quelques légumes.
Le tout, tant bien que mal, arrosé par l'eau rare d'une citerne que M. Honnorat ménage avec parcimonie.
La nuit approchant, je m'étais accoudé au parapet de ma terrasse, sans motif, histoire de réjouir mes regards des changeantes splendeurs de l'horizon qui, là-bas, s'empourpre; et peut-être aussi parce que, juste sous la place que j'ai choisie, se trouve un banc de pierre, qu'un laurier ombrage, où, quelquefois, Mlle Norette aime s'asseoir.
Comme l'après-midi a été brûlante et que plantes et fleurs s'inclinaient altérées, Mlle Norette et Saladine font ruisseler largement, joyeusement, l'eau de la citerne, au grand désespoir de M. Honnorat, qui proteste.
Mlle Norette rit. Les voix montent dans l'air frais du soir.
—«Dès que l'on touche au robinet, s'écrie Saladine en montrant M. Honnorat, on dirait que son sang se verse.»