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La Chèvre d'Or

Chapter 32: XXXII PREMIER BAISER
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About This Book

A narrator recounts a Mediterranean journey framed as letters and travel notes that begin with a whimsical search for a buried hoard and unfold into memories and local episodes. The account mixes personal reflections on failed ambitions and past attachments with vivid depictions of Provençal landscapes, coastal coves, ruined towers, and village life. Encounters with local figures, including a man who shows the narrator his château and the man’s daughter, punctuate sketches of daily customs. Interwoven reflections consider lingering Eastern influences in regional art and the consolations of antiquarian curiosity and sustained fieldwork.

Et Mlle Norette ajoute:

—«Père sème ses haricots par gloire, moi, je leur donne à boire par pitié.»

Puis M. Honnorat est sorti, toujours en querelle avec Saladine, et Mlle Norette est restée seule.

Je suis descendu au jardin.

Mlle Norette m'a dit:

—«Je vous avais vu, je vous attendais.» Elle m'a dit cela d'un air tranquille, ingénument, sans fausse honte, en personne sûre d'elle-même et sûre de moi.

Mais, ayant prononcé le mot de départ, tout à coup je l'ai vue devenir subitement pâle, de cette pâleur mate des brunes qui les fait ressembler au marbre des statues.

Les paupières baissées sans doute pour ne pas pleurer, immobile, oui! la petite Norette était de marbre. Et quand elle m'a regardé, dans ses yeux où des larmes montaient, il y avait une immense tristesse.

Sans une parole, elle m'a fait signe de l'attendre.

Elle est allée jusqu'à sa chambre chercher la boîte des souhaits, symbolique coffret où tiennent ses espérances et ses bonheurs de jeune fille; et l'ayant ouvert, l'ayant vidé, elle m'a montré, pêle-mêle avec l'œuf, le sel et la quenouille, vingt bouquets pareils à celui que je lui ai offert, les uns frais encore, et les autres déjà flétris.

—«Mes fleurs, mes pauvres fleurs! soupirait-elle. J'étais, chaque matin, si contente de les trouver, là, sur ce banc, frileuses, baignées de rosée... Je les réchauffais sur mon cœur, sachant qu'elles venaient de vous... Je me disais: il n'ose pas me les donner lui-même; mais il est brave, c'est un homme; le courage, un jour ou l'autre, lui viendra... Le courage vous était venu, puisque hier vous m'avez offert un bouquet de ces mêmes fleurs, devant mon père... Et, maintenant, vous nous quittez!... Que vous importe notre amitié! Que vous font les pleurs de Norette?»

Son désespoir s'en allait en larmes. Et, ne comprenant pas, mais délicieusement ému, je ne pus m'empêcher de sourire, quand j'entendis Norette, dans mes bras, entre deux sanglots, s'écrier d'une voix redevenue enfantine:

—«Ah! je suis malheureuse et bien punie de tant aimer quelqu'un que je ne connais presque pas!»

Qu'ai-je répondu? Je l'ignore. Mais, quand nous sommes sortis du jardin, Mlle Norette ne pleurait plus, et, malgré mes dénégations étonnées, on m'avait prouvé que c'était moi qui, chaque soir depuis vingt jours, laissais, du haut de ma terrasse, tomber un bouquet sur le banc aimé de Norette.

Le diable, évidemment, se mêle de mes amours et cette histoire de bouquets cache quelque sorcellerie.

Ne cherchons pas. Le mieux est encore de laisser aller les choses. Est-il tant besoin de comprendre pour être heureux?

XXIX
LES AMOURS DE GANTEAUME

Et pourtant ces bouquets ne sont pas tombés du ciel, ils n'ont pas poussé tout seuls sur le banc!

Or personne, sauf les Gazan, ne pénètre dans le jardin; et personne aussi, sauf Ganteaume et moi, n'a la clef de la terrasse.

Je suis bien sûr, à moins de me croire somnambule, de n'avoir jamais jeté aucun bouquet du haut de la tour. Reste Ganteaume. Est-ce que Ganteaume?...

J'avais bien remarqué ses extases devant Norette, son empressement à la servir, et son trouble mal dissimulé, le jour de lessive, à l'aspect des fleurs offertes par moi.

Ganteaume doit être coupable.

Je l'ai fait comparaître. Il est venu, l'air repentant, la mine basse.

—«Holà! maître Ganteaume, lui ai-je dit, est-ce ainsi qu'on comprend ses devoirs de page? Et pensez-vous que j'autoriserai une personne de ma suite à nouer de coupables intrigues dans la maison qui nous offre l'hospitalité?»

La solennité d'un tel début achève de décontenancer le misérable. C'est en sanglotant qu'il avoue toute une série de méfaits.

Pendant que je le croyais occupé à rouler les ruelles du Puget-Maure en compagnie des galopins de son âge, à pêcher la truite au torrent, ou à dénicher, capture rare, quelque couvée de merles de roches, Ganteaume, ambitieux déjà, rêvant de plus hautes destinées, entreprenait, pour son compte, la conquête de la Chèvre d'Or.

Il s'est lié avec Peu-Parle. Ce vieux fou l'honore de ses confidences et maître Ganteaume, en échange, lui a fait part de mes projets.

Le soir, Ganteaume apprend à connaître le nom des étoiles. Puis, s'asseyant dans la lavande, tous deux s'entretiennent longuement du roi de Majorque et de la Chèvre.

Ganteaume croit fermement à l'existence du trésor. Il sait, d'ailleurs, toujours par Peu-Parle, des détails curieux que j'ignorais.

C'est bien, comme je l'avais conjecturé, l'ombre d'une pierre, à certaine heure du jour, à certaine époque de l'année, qui doit marquer la place où il s'agit de fouiller.

Là, on ne trouvera pas encore le trésor, mais une cassette en fer contenant des papiers mystérieux. Avec ces papiers, la réussite est certaine. Seulement on ne peut rien faire sans Mlle Norette qui possède le talisman, portant gravé le secret de l'ombre.

—«Une clochette peut-être?

—Oui! il me semble que Peu-Parle a prononcé le mot de clochette.»

Ganteaume, au surplus, me jure qu'il n'a jamais prétendu accaparer seul le trésor. Son intention était d'en faire trois parts: l'une à moi destinée, l'autre destinée à patron Ruf. Comme troisième part, Ganteaume se contentait du bonheur d'épouser Norette et de vivre éternellement auprès d'elle.

C'est avec l'espoir de plaire à Norette que, d'après les conseils de Peu-Parle, il avait imaginé le galant envoi de bouquets dont Norette me fait honneur.

Mais Ganteaume comprend désormais combien tout cela est irréalisable. Il a renoncé à Norette silencieusement, sans se plaindre, dès qu'il a vu qu'elle m'aimait.

Et maintenant, meurtri par l'écroulement de son rêve, il me supplie de le garder, de ne pas le renvoyer à patron Ruf.

La joie est mère d'indulgence: je pardonne à mon rival de douze ans.

Il essuie ses larmes, il me remercie.

Mais Norette, visiblement, lui tient au cœur, et la blessure saigne encore.

Hélas! qui eût imaginé que Ganteaume, l'infortuné Ganteaume, serait la première victime de cette capricieuse Chèvre d'Or?

XXX
LES FLEURS DE LA REINE

Une autre Norette!

J'aurais peine à reconnaître, quand elle passe me souriant, volontaire et vive, la demi-paysanne dont l'inconsciente timidité se déguisait de brusquerie.

Désormais Mlle Norette ignore la timidité. Mlle Norette est confiante, quoiqu'on ait négligé de faire M. Honnorat le confident de nos amours, et nous serions époux depuis deux ans qu'elle n'agirait pas d'autre sorte.

Ce matin, Mlle Norette m'aborde:

—«Vos fleurs sont belles, je les aime; mais j'en sais de plus belles que les vôtres.

—Plus belles?

—Les fleurs de la Reine! Vos fleurs ne sont que fleurs de montagne. Les miennes sont du jardin féerique qu'une princesse venue d'Orient avait autour de son château.

«Aux veillées d'hiver où, un galet sur les genoux, un autre galet pour marteau, les filles, en chantant, cassent l'amande amère, vous pourriez entendre raconter à ce propos, par les paysans braconniers et les paysannes ramasseuses de litière et de feuilles mortes, des choses tout à fait surprenantes.

«Du jardin redevenu lande, du logis admirable autrefois, on ne voit plus qu'un grand rempart noir, et, çà et là, des pierres tombées. Mais, aussitôt les beaux jours parus, sous le vieux rempart, entre les vieilles pierres, poussent des fleurs comme personne n'en a vu, à coup sûr descendantes de celles qu'avait la reine en son jardin, et dont là-haut, tout près du ciel, la race s'est perpétuée.

—Et c'est bien haut, là-haut, près du ciel?

—Très haut! reprit Norette sérieuse, plus haut encore que le rocher de la Chèvre. Mais où ne monterait-on pas, avec l'espérance de trouver ce parterre des Mille et une Nuits, ces fleurs de la Reine, variées, innombrables, couleur de ciel et de rosée, des fleurs qui n'ont rien de terrestre et ne ressemblent pas plus aux grossières fleurs écloses dans nos vallons...

—Que Mlle Norette ne ressemble...

—Sans doute! répondit Norette. C'est pourquoi, ce soir, nous irons; mais Ganteaume nous accompagnera.

—Ganteaume?

—Préféreriez-vous Saladine?»

Trois heures! la chaleur commence à tomber, c'est le moment de se mettre en route.

Misé Jano, heureuse d'être libre, nous précède. Ganteaume, un peu mélancolique, porte le panier aux provisions.

Norette se signe en passant devant le cimetière où dorment «les deux qui sont morts». On laisse à gauche l'ermitage, le roc de la Chèvre, au pied duquel je reconnais de loin la haute taille de Peu-Parle, et nous voilà en pleine montagne.

A droite, à gauche, des rochers gris-bleu où l'arrachement des blocs éboulés laisse de larges taches blanches que les immortelles sauvages brodent de leur feuillage d'argent pâle et de leurs rigides grappes d'or.

Au pied des rochers, ce sont de grands chardons pareils à des acanthes, des genévriers aux baies violettes, des caroubiers bossus décorant leur sombre verdure de gousses luisantes, comme vernissées, et des pins dont les branches basses, tranchées par la hache, pleurent des larmes d'ambre au soleil.

Sur tout cela, dans la pénétrante odeur des romarins et des lavandes, un grand silence à peine troublé par quelque chant d'oiseau, grêle et fin, en harmonie avec le paysage, et le bruit d'innombrables limaçons vides qui, jonchant le sentier, s'écrasent et craquent sous nos pas.

Ganteaume et Misé Jano vont devant.

Je marche côte à côte avec Norette, la main dans sa main, sans rien dire. Parfois nous retournant, éblouis de lumière, entre les troncs lisses des pins, par delà les pentes brûlées, nous voyons le bleu de la mer.

—«Qu'on s'arrête ici, et goûtons!» commande Norette.

Ganteaume déballe les provisions, on s'installe sur l'herbe menue. Pendant quelques instants, un appétit noblement gagné par cette pittoresque mais rude montée nous fait oublier nos soucis d'amour.

—«Maintenant, tandis que je vais cueillir mes fleurs, libre à vous de contempler le paysage.»

Et Norette éclate de rire, toujours charmante et malicieuse.

Je relève la tête, mais le paysage a disparu... Un brouillard taquin, comme, à cette saison, il en rampe au flanc des montagnes, nous a sournoisement enveloppés. Un gentil brouillard, certes! vrai brouillard de Provence, blanc, clair, plus léger qu'une gaze et tout pénétré de rayons. Arrivant sur nous par petits nuages pressés, il n'en cache pas moins l'étendue. Et d'en bas, tout près, le vent nous apporte les cocoricos des coqs dans les fermes, le bruit continu des flots.

—«C'est gentil de se savoir seuls!»

En effet, la brume gagnant peu à peu, nous nous trouvons dans une atmosphère de nacre et d'opale, lumineuse pourtant, où Norette apparaît grandie, comme transfigurée, et sur laquelle, visibles à deux pas de nous, se découpent avec une singulière vigueur quelques tiges de graminées, et la silhouette d'un figuier enraciné au bord du précipice.

Tout à coup, Norette s'agenouille près du figuier, elle se penche, elle m'appelle. J'arrive à temps pour la relever, un instant dans mes bras, émue et frémissante.

—«Ah! Ganteaume, que j'ai eu peur!»

Heureuse d'avoir été secourue par moi, effrayée encore du léger péril et ne sachant comment exprimer cette émotion complexe, bravement, follement, n'écoutant que son cœur, elle embrasse?... M. Ganteaume.

Et ce baiser, en contentant Norette, fit encore deux heureux par surcroît: Ganteaume qui l'avait reçu, et moi qui me le savais indirectement destiné.

XXXI
SAINTE SARE

—«Bon! conclut Norette, ceci n'est rien, puisque j'ai tout de même mon bouquet... Voyons, Ganteaume: le ruban? le cierge? le carré de drap rouge?»

Ganteaume sort tout cela de l'inépuisable panier.

—«Et maintenant il s'agirait de ne plus perdre une minute si nous voulons passer par le Pas du Sarrasin... Ganteaume, appelez Misé Jano. Heureusement que la brume ne doit pas s'étendre bien bas, et que je sais le bon chemin.»

En effet, la brume n'était qu'une ligne mince et droite, coupant la montagne. En quelques pas nous l'avions franchie; et tandis que ses légers flocons enveloppaient encore Misé Jano et Ganteaume, nous nous trouvions déjà, avec Norette, dans la lumière et le soleil.

Quel est ce Pas du Sarrasin où me mène Norette?

Car Norette, je m'en aperçois, commence à me mener où elle veut, et mes amis s'amuseraient, eux qui ont connu mon indépendance, de me voir, en l'honneur de la Chèvre d'Or, obéir ainsi à ses caprices. Mais est-ce que depuis quatre jours, depuis l'aventure des fleurs jetées, j'y songe seulement à cette Chèvre d'Or?

Norette daigne m'expliquer que le Pas du Sarrasin est un étroit défilé fermant, du côté de la mer, le plus important des trois vallons qui conduisent au Puget-Maure. Il s'y est jadis livré des batailles, et, de chaque côté, s'amorçant à la roche, on voit des restes de barricade.

—«La chose pourra peut-être vous intéresser, monsieur le savant!»

Pourtant, dans la pensée de Norette, notre excursion n'a rien de spécialement archéologique. Le Pas du Sarrasin s'ouvre presque en plaine, à un demi-kilomètre de la route menant à Fréjus. L'endroit, quoique sauvage et solitaire, est accessible aux chariots; et les Bohémiens, avec leurs caravanes roulantes, se détournent volontiers pour y faire halte, lorsque au changement de saison ils rejoignent leurs quartiers d'hiver.

Or les Bohémiens sont arrivés. Ils attendent Norette avertie et qui doit leur confier une mission des plus graves. Comme ils se rendent à Notre-Dame-de-la-Mer, c'est eux que Norette chargera de déposer le bouquet noué du ruban et de faire brûler le cierge sur le tombeau de sainte Sare.

—«Sainte Sare?

—Vous ne connaissez pas sainte Sare, la fidèle servante des Trois Maries, qui, venue avec elles en Provence, après la mort du Christ, sur une barque sans voile et sans rames, mourut près de Marie Jacobé et de Marie Salomé, en l'île de Camargue, entre les deux Rhônes, pendant que Marie-Magdeleine pleurait au désert?

«D'Aigues-Mortes à Fos, le long du golfe, autour des grands étangs, il n'y a pas un matelot, pas un pêcheur, pas un gardien de taureaux et pas un meneur de cavales, qui ne connaisse sa légende!

«Depuis, dans la magnifique église que la Provence leur a bâtie, Jacobé avec Salomé habitent, au-dessus de l'autel, une chapelle aérienne d'où l'on voit, mon père m'y conduisit, étant petite, des plages sans fin et la mer.

«Sainte Sare, dédaignée, se contente d'une humble crypte, où seuls, ou peu s'en faut, les Bohémiens la vénèrent parce qu'elle était, prétendent-ils, de leur race et de leur couleur...»

Nous approchions du campement, presque désert, les hommes et tout ce qui avait plus de dix ans étant parti en expédition, dès le matin. Rien qu'une vieille femme restée pour faire bouillir le pot, soigner le cheval, et surveiller une demi-douzaine de marmots noirs comme charbon, qui, tout nus, se roulaient dans l'herbe.

C'est à la vieille précisément que Mlle Norette avait affaire.

Elle a donné le morceau d'étoffe rouge à la vieille qui, tout de suite, où diantre la coquetterie va-t-elle se nicher? se l'est épinglé au corsage. Puis elles se sont mises à causer, me regardant, tandis que le plus jeune et le plus crépu des marmots tétait, le ventre en l'air, cramponné aux poils dorés de Misé Jano, et que les autres donnaient l'assaut aux débris de provisions restés dans le panier que Ganteaume ne quitte point. Après quoi, tous, y compris le nourrisson improvisé, sont venus me mendier quelques pincées de tabac pour bourrer leurs pipes, culottées déjà, et se faire des cigarettes.

La vieille nous a dit:

—«Vivez sans crainte! Avant qu'il soit huit jours, le cierge brûlera sur le tombeau, près de ces fleurs dont les graines vinrent d'Orient; et j'aurai, pour vous la rendre favorable, dit les paroles en langue inconnue que sainte Sare aime entendre.»

Elle ajoute, s'adressant à moi:

—«Tout le bonheur vous était dû!»

Puis, à Norette, avec des douceurs dans la voix, des nuances de flatterie qui m'étonnent un peu dans cette bouche d'immémoriale sorcière:

—«Elle est si noble! elle est si belle, la demoiselle du Puget-Maure! Belle et brune comme Sara, noble comme la princesse dont elle m'apporta les fleurs. Si elle voulait, nous la ferions reine. Mais elle ne veut pas, son Destin est ailleurs... Nous la ferions reine au village des Saintes, selon la coutume, dans le rond de nos chariots, sur un trône en plein air, parée de diamants et d'or. Et le peuple l'admirerait, et de la voir ainsi, les gardiens de Camargue, serrant le mors à leurs chevaux blancs, envieraient et deviendraient pâles...»

La vieille ne s'arrêtait plus.

—«Partons!» dit Norette qui feignait de rire, mais visiblement gênée, en ma présence, par ce flux d'énigmatiques paroles.

Le soleil avait disparu. Nous dûmes nous presser pour être de retour au Puget-Maure avant la nuit.

Cependant Norette, ingénument exaltée, me racontait qu'elle s'appelait Sara, comme sa mère, et que sainte Sare était leur patronne. Maintenant, elle se sentait plus heureuse, sûre de la protection de sainte Sare pour quelque chose qu'elle ne me disait pas, mais que son regard, bien qu'à chaque fois il se détournât du mien, me faisait deviner.

Sans la présence de Ganteaume, Norette m'en eût peut-être dit davantage!

Malgré l'impatience de M. Honnorat, dont l'appétit n'avait pas attendu, et la sourde révolte de Saladine, elle voulut encore me montrer, avant le dîner, un morceau de bois assez informe que je n'avais pas remarqué dans son musée des souvenirs.

—«Tenez! la voilà, sainte Sare, la protectrice des Gazan! Nous l'avons depuis plus de trois cents ans dans la famille. Admirez-la, au moins. Elle n'est pas belle, mais je l'aime.»

C'était une de ces antiques images dont la dorure, en s'oxydant, prend des tons d'ébène, et que l'imagination populaire transforme volontiers en vierges noires longtemps enfouies, puis un beau jour miraculeusement découvertes, dans quelque hallier qu'on défriche, par les deux bœufs de labour meuglant et agenouillés.

Seulement, sainte Sare, avec son profil oriental, très caractéristique malgré la naïveté du ciseau, avec les légères traces d'or restées aux plis du long manteau et aux torsades de la coiffure, avait un petit air païen qu'en général les vierges n'ont pas, et ressemblait à une sultane qui aurait tant soit peu ressemblé à Norette.

XXXII
PREMIER BAISER

Il serait prudent de partir, et patron Ruf avait raison. Toute la nuit, ne pouvant dormir, j'ai donné raison à patron Ruf.

Les choses vont trop vite à mon gré, Norette est trop dangereusement ingénue. La pente de notre amourette, si ma fantaisie s'y attardait, a chance d'aboutir au mariage.

Voilà où me conduirait la Chèvre d'Or!

Sans compter que, par une étrange contradiction, m'étant mis en tête de me faire aimer de Norette à cause de la Chèvre d'Or, depuis que Norette m'aime, j'ai oublié la Chèvre d'Or, et ne pense plus qu'à Norette.

Passe encore pour la sentimentale histoire des bouquets, passe pour sainte Sare et les fiançailles à la mode bohémienne! Mais hier, il s'est passé quelque chose de plus grave.

Le clair de lune était magnifique, et l'on prolongeait la soirée au jardin. Nous étions assis, Norette et moi, sur le banc de pierre. M. Honnorat nous tournait le dos, fumait sa pipe et rêvassait, appuyé des deux coudes à la crête du petit mur.

Nous causions doucement, de choses indifférentes, comme causent les amoureux, une émotion se devinant sous le flot des paroles vaines.

Les dents de Norette brillaient. Je songeais, vaguement jaloux, l'amour est fait de ces sottises! à l'enfantin baiser dont Ganteaume connaissait la douceur.

J'aurais dû me méfier. Mais je me croyais bien tranquille, puisque M. Honnorat était là et que la lune nous gardait.

Tout à coup, de sa bonne grosse voix, M. Honnorat s'écrie:

—«Bon! voilà la lune qui passe derrière le pic de l'Aigle, nous en avons pour cinq minutes à n'y rien voir.»

Comme si un rideau fût tombé, tout le jardin se trouva dans l'ombre. Nous cessâmes de parler. La main de Norette chercha ma main.

Et quand, par degrés démasquée, la lune pleine reparut, je n'avais plus à être jaloux de Ganteaume...

Oui! il serait prudent de partir.

Mais tout semble se conjurer contre moi: la lune après le brouillard, et le mistral après la lune.

Ce matin, comme je m'apprêtais, le départ irrévocablement décidé, à traverser la place pour régler mon compte au Bacchus navigateur, je me suis heurté contre Saladine qui, fiévreuse, verrouillait la porte, en général grande ouverte, du passage d'âne.

—«Sortir? Jésus, Marie! y pensez-vous? s'est-elle écriée, les yeux au ciel, en faisant craquer ses mains ridées. Mais, par un temps pareil, le Père Éternel resterait chez lui. Écoutez un peu cette musique. Il pleut des tuiles, les arbres se rompent, l'eau des fontaines s'envole en farine; et tout à l'heure, voulant aller chez un voisin, à deux pas, où tourne la rue, de peur de me voir emportée, j'ai dû me cramponner au mur, et je recevais dans la figure, en guise de sable, des poignées de cailloux plus gros que les dragées d'un baptême.

—C'est le mistral?

—C'est le mistral.

—Et le mistral dure longtemps?

—Jamais moins de trois jours, quelquefois six, neuf jours le plus souvent,» m'a répondu Saladine.

XXXIII
LE MISTRAL

Norette aussi a voulu sortir. Mais au moment où, hésitante, elle posait le pied sur les premiers pavés de la place, une rafale l'enveloppa, brusque, violente et glacée.

—«Monsieur?... Saladine?... au secours!...»

Elle riait, ses yeux mi-clos, abrités sous leurs longs cils bruns; sa robe, que le vent tordait, laissait voir sa fine cheville, et, du coup, comme la poussière d'eau des fontaines, et comme les pierreuses dragées reçues par cette excellente Saladine, toutes mes sages résolutions s'envolèrent.

—«Montons au troisième étage; là-haut, bien à l'abri, nous regarderons le mistral souffler.

—Nous l'écouterons aussi?

—Rassurez-vous! même sans qu'on l'en prie, il se charge de se faire entendre.»

Le ciel était bleu, d'un bleu dur et uni de pierre précieuse, mais aucun oiseau n'y volait: et, devant la maison commune, le vieux peuplier de 48, secouant ses feuilles luisantes, saluait, jusqu'à toucher terre, quoique républicain, Sa Majesté le mistral.

Par moment, le vent se taisait et le peuplier restait immobile.

Puis, après un intervalle de profond silence, c'était, parti du lointain, un bruit de houle qui montait, grandissait et nous donnait l'assaut, vague, invisible, se brisant, comme le flot sur les falaises, autour du petit logis collé à son roc.

—«De toute la nuit, je n'ai pu dormir, disait Norette; je pensais aux pauvres gens qui sont en mer.»

Et cette idée, l'idée du patron Ruf seul, par un temps pareil, dans sa barque, donnait à Ganteaume des envies de pleurer.

A deux reprises, après le troisième et le sixième jour, ce mistral obstiné renouvela son bail; et neuf jours durant, prisonniers du vent, gardés par la tempête, nous goûtâmes, Norette et moi, les plaisirs d'un perpétuel tête-à-tête, d'autant plus délicieux que nous ne l'avions pas cherché.

Grâce au mistral, toutes les habitudes de la maison étaient bouleversées.

On ne voyait plus Saladine, qui, énervée, incapable de tenir en place et courant tout le jour de la cuisine au grenier, vieille chatte que le vent affole, paraissait seulement pour les repas.

L'air était froid malgré la saison, quoique le soleil luisît joyeux à travers les vitres. Un froid taquin, paradoxal, qui s'en prenait aux nerfs! M. Honnorat restait, du matin au soir, devant un grand feu de sarments, occupé à soigner je ne sais quelles fièvres imaginaires, rapportées du Sénégal et que le mistral réveillait; taciturne, bougon, comme personnellement blessé de ce que le maudit vent semblait vouloir le persécuter jusque chez lui, s'introduisant par la cheminée, faisant s'éparpiller les cendres, et des flammes claires se rabattre sur la traverse des landiers.

Quant à Ganteaume, il profite du désarroi général pour disparaître, partant à heure fixe, des après-midi tout entières. Il s'en va, je le lui ai fait avouer, il s'en va, ses poches pleines de cailloux, de peur que le vent ne l'enlève, retrouver son ami Peu-Parle dans la montagne.

Heureux Ganteaume! Il pense toujours à la Chèvre d'Or, et cela le console un peu de Norette.

Moi, je ne pense qu'à Norette. Je suis prêt à rester ainsi, loin de tous, sans rien regretter, aussi longtemps qu'il plaira aux follets de l'air qui mènent vacarme autour de notre tourelle enchantée.

D'autres fois, quand le vent redouble, assis à côté de Norette, il nous semble que tout va partir, que les murs tanguent et s'ébranlent, et nous faisons le rêve de nous trouver seuls, tranquilles et perdus sur l'infini des flots, dans un naufrage sans danger.

Presque tous les jours, vers une heure, il se produit une accalmie.

Nous nous réfugions alors sur ma terrasse. Je sais là un angle où la tempête ne donne pas. Le soleil est doux. Tout cependant frissonne encore, et des tourbillons de poussière blanche courent se poursuivant sur les routes.

Mais bientôt le mistral reprend avec rage. Comment traverser la terrasse? Et Norette, qui feint d'avoir peur, se suspend, espiègle, à mon bras...

Un matin, le mistral ne souffla plus.

La mer était bleue au lointain, les arbres avaient apaisé leur feuillage.

On entendait, montant de la rue, des voix joyeuses de femmes et d'enfants; et là-haut, au voisinage des toits, dans le ciel balayé, les martinets, en ronde éperdue, passant dans le soleil avec des reflets d'acier, poussaient leurs cris stridents pareils au bruit de la faucille qui scie le blé mûr.

—«Vous voilà délivré?

—Hélas! oui, mademoiselle Norette; mais j'eusse autant aimé que ma prison durât éternellement.»

Le rêve des neuf jours était fini, la réalité allait me reprendre.

Robinson eut peur en trouvant l'empreinte d'un pied nu sur le sable de son île, qu'il croyait déserte. J'éprouvai, ce jour-là, une émotion aussi désagréable; car, sorti pour faire un tour de promenade, la première personne que je rencontrai, ce fut Galfar, tout de neuf vêtu, la barbe taillée, ainsi que patron Ruf me l'avait décrit, mais toujours suivi de son chien, et son éternel fusil sur l'épaule.

Je dois constater toutefois que, l'ayant salué, M. Galfar daigna me rendre mon salut.

XXXIV
CARTES SUR TABLE

La journée me réservait encore une surprise.

A peine avais-je dépassé l'antique porte du village, que j'entends courir derrière moi. C'est Ganteaume soufflant, affairé:

—«Un monsieur vous attend à l'auberge, un vieux monsieur qui a des lunettes. Il voudrait vous parler. Je pense que c'est pour la Chèvre d'Or.

—Depuis quelque temps, vous vous occupez un peu trop de la Chèvre d'Or, ami Ganteaume... Qui empêchait, d'ailleurs, le monsieur à lunettes de venir me trouver chez moi?

—Je le lui ai dit, mais il préfère...

—C'est bien! Va devant, je te suis!»

Le personnage qui m'attendait n'était autre que l'excellent M. Blaise Pascal, M. Blaise, citoyen de Monte-Carlo et professeur juré de trente-et-quarante et de roulette.

Ce vieux fou m'a tenu le plus raisonnable des discours.

—«Jouons cartes sur table. Je pourrais vous en vouloir, étant persuadé que, sans ma proposition d'il y a six mois et les imprudentes paroles échappées à Galfar ivre, vous n'eussiez jamais, tout seul, trouvé la piste de la Chèvre d'Or... Vous dites non? Tant mieux! Il me répugnait de vous supposer capable d'une indélicatesse. Admettons qu'un hasard seul vous a conduit ici, c'est possible, je crois au hasard! et qu'une série d'autres hasards interprétés par la réflexion aient fini par vous faire connaître une partie de notre secret.

«Il n'en est pas moins vrai que Galfar, avec assez d'apparente logique, vous accuse de le lui avoir volé, ce secret. Il n'en est pas moins vrai que Galfar qui, lui aussi, voulut l'épouser, fera l'impossible pour empêcher le mariage que vous rêvez avec sa cousine Norette.

«D'ailleurs sur ce dernier point, moyennant certaines conditions, je me charge de faire entendre raison à Galfar.

«Pourquoi ne pas nous associer? Ce que vous savez, nous le savons: l'ombre indiquant la place où une cassette est enfouie; et les papiers ou parchemins contenus dans cette cassette indiquant à leur tour l'entrée, cachée par une pierre mouvante, des souterrains où gît le trésor. Ce qui vous manque, nous manque aussi. Vous voyez que je joue, ainsi que je l'ai promis, cartes sur table! C'est une clochette en argent, d'apparence talismanique, un instant dans vos mains,—ne niez pas: Ganteaume l'a dit à Peu-Parle et Peu-Parle me l'a redit,—et rendue aussitôt parce que, mal renseigné encore, vous en ignoriez l'importance. Avez-vous seulement songé à dessiner l'inscription, pourtant curieuse, qu'elle porte? Tenez, afin de vous prouver ma bonne foi, je vous dirai que cette inscription est tout simplement du grec écrit à l'envers en caractères arabes, ou de l'arabe écrit en grec suivant les méthodes naïves des cryptographes d'autrefois. La déchiffrer serait un jeu. Mais, pour la déchiffrer, il faut l'avoir, et on ne l'aura qu'en devenant l'époux de Mlle Norette.

«Maintenant, si vous voulez savoir pourquoi un pareil trésor est resté si longtemps inviolé, pourquoi, leurs femmes étant dépositaires du secret, pendant six cents ans, les Galfar et les Gazan ont, plutôt que d'y toucher, laissé tomber leurs créneaux et crouler leurs tours, je répondrai qu'il y a là une cause mystérieuse, et que, si je la connaissais, je n'aurais peut-être pas besoin de vous.

«Et si vous voulez savoir encore comment j'ai appris toutes ces choses, je vous dirai que Galfar me les confia un matin que je revenais d'Afrique, et que, pieds nus, il lavait le pont du paquebot.

«Lui tient cela des traditions de sa famille.

—«Dire pourtant, s'écriait-il en montrant de son écouvillon mouillé un village de la côte, tout blanc sur un pic, le village même où nous sommes, dire que je suis à racler des planches, les jambes dans l'eau, tandis que là-haut, avec un peu d'argent et un peu d'aide, en quinze jours, je deviendrais maître d'un incalculable trésor!»

«J'écoutai Galfar, étant homme pratique. Je trouvai de l'argent pour lui, et le mis en mesure de faire sa cour à Norette. Il ne réussit point, qu'attendre d'un simple matelot? C'est alors que je songeai à vous mettre dans l'affaire. Mais vous manquiez de confiance, vous eûtes le tort de refuser. Acceptez aujourd'hui, et il n'y aura que du temps perdu. Ennemis, nous nous nuirons; amis, la réussite est sûre. Nous partageons: vous épousez Norette, et je donne ma fille, car j'ai une fille, musicienne et blonde! à Galfar...»

Ce diable d'homme, avec son éloquence, avait presque fini par me tenter.

Je croyais voir, pendant qu'il parlait, l'ombre portée du roc, le trou, la cassette; puis, derrière la pierre tournante, l'étroit souterrain des légendes peuplé d'innombrables chauves-souris dont le vol obscur et silencieux semble un frôlement de fantômes, et des portes, des portes, des portes, hérissées de clous, s'enguirlandant, ô merveilles du fer forgé! d'ornements défensifs à la mode arabe; je croyais voir surtout le dernier réduit, le caveau en cul-de-sac bourré, comme a dit Peu-Parle à Ganteaume, de diamants et d'«or en barre».

Quel beau rêve à réaliser, quel renouvellement de vie large et libre! Car enfin cette prétendue civilisation, à la fois très raffinée et très financière, enchaîne les mains, entrave les jambes tout en élargissant les cerveaux, et cantonne, par matérielle indigence, notre pauvre corps dans un coin, tandis que l'esprit, au corps lié, souffre de ne pouvoir prendre son vol et réaliser le divin sur terre!

Par malheur, au moment où je me laissais ainsi emporter sur les ailes de la chimère, M. Blaise, horrible décidément, eut la fâcheuse inspiration d'étaler devant moi, sur la table, les sortant d'un portefeuille d'ailleurs indécemment crasseux, trois papiers timbrés, nos traités libellés d'avance et qu'il n'y avait plus qu'à signer.

J'eus honte pour la Chèvre d'Or, je fus humilié pour Norette, de les voir marchander ainsi.

—«Assez, monsieur Blaise, répondis-je, qu'il s'agisse des trésors du roi de Majorque ou de l'amour de Mlle Norette, et même de tous les deux ensemble, j'en fais assez haut cas pour désirer les conquérir à moi seul.

—Ainsi, vous refusez?

—Je refuse.

—Alors c'est la guerre.

—Va pour la guerre!

—J'ai fait ce que j'ai pu, je m'en lave les mains,» conclut M. Blaise.

Et M. Blaise me regardait de cet air triste et apitoyé qu'on ne peut s'empêcher de prendre en regardant les fous.

XXXV
GUERRE DÉCLARÉE

C'est vraiment la guerre!

En quelques jours, se servant habilement des imprudences de Ganteaume, des radotages de Peu-Parle, Galfar et l'estimable M. Blaise ont su ameuter tout le Puget-Maure contre moi.

La chose ne leur a pas été difficile avec cette population de paysans libres et fiers, prompts à rêver trésors pendant les loisirs que leur fait une existence de demi-paresse orientale, tous d'ailleurs plus ou moins faiseurs de poudre ou braconniers, et chez qui, pour un rien, en subites colères, se réveille le vieux sang des corsaires.

Ils s'étaient habitués à vivre pauvres sous leurs oliviers, parmi leurs ravins, se consolant, comme Peu-Parle, à l'idée qu'ils pouvaient se dire riches, après tout.

Cette illusion dorait leur misère, et les faisait regarder de haut les habitants des autres villages.

Chacun d'eux, vaguement, obscurément, espérait qu'un jour, en défrichant quelque aride plateau fleuri de touffes de lavande, deux ou trois coups de pioche heureux mettraient à découvert l'entrée de la caverne féerique. Lequel d'entre eux ne se souvenait pas, étant à l'affût, d'avoir entendu bêler la Chèvre et tinter sa claire clochette?

Que la Chèvre continue, comme par le passé, à dormir sur une litière d'or au fond de sa retraite ignorée, et que les sequins, les lingots du roi de Majorque restent sous terre pour toujours, ils en sont contents, ils l'admettent sans désirer plus.

Mais je viendrais, moi étranger, à moi tout seul les voler tous et ravir l'immémorial héritage du Puget-Maure! Ceci aussitôt fait scandale, allume les haines et déchaîne les convoitises.

Je suis surveillé, suspecté.

Dans les rues, je surprends, à chaque tournant, des regards, des gestes hostiles. Les femmes, me montrant, se parlent à voix basse. Les enfants ne m'injurient pas encore, mais déjà ils oublient de me saluer.

Aux champs, il n'y a pas de coin de muraille, il n'y a pas de tronc d'arbre ni de bouquet de cactus, où je ne devine, m'épiant, un œil soupçonneux et noir; et ce n'est plus uniquement par contenance que je prends mon fusil lorsque je sors en promenade.

Le curé lui-même, cet excellent abbé Sèbe, par amour de la paix, se détourne de moi.

Seul, Peu-Parle ne craint pas de rester notre ami.

Ganteaume va le voir tous les jours, dans son désert, malgré mes recommandations de prudence, et, bavardant avec lui de la Chèvre d'Or, s'exalte aux divagations fatalistes et visionnaires du bonhomme.

Mais hier Ganteaume, qu'enveloppe la tempête déchaînée sur moi, Ganteaume est rentré tout meurtri, après un combat à coups de pierres héroïquement soutenu contre une embuscade des gamins du pays.

Mlle Norette l'a pansé.

Et je suis devenu triste, me rappelant cette parole de Peu-Parle: «Il y a du sang, des gouttes rouges, mêlées aux traces d'or que laisse la Chèvre sur les rochers.»

Pansé par Mlle Norette, lui, Ganteaume était radieux.

XXXVI
LES DEUX QUI SONT MORTS

J'accusais le curé à tort. Aujourd'hui même j'ai reçu sa visite. Mais cette visite ne produira pas l'effet que l'excellent homme en espère, car il voulait me faire renoncer au trésor, et n'a réussi qu'à me rendre plus certain de son existence.

J'étais dans ma chambre en train de paperasser quand, m'approchant de la fenêtre, j'ai aperçu l'abbé Sèbe qui, discrètement, comme s'il avait peur d'être épié, sortait par la petite porte du presbytère, regardait la tour, et se dirigeait de mon côté.

Pendant la demi-heure qui précède la fin du jour, rues et ruelles sont désertes. Dans leurs maisons, dont le toit fume, les femmes enfermées préparent le repas du soir; les hommes ne rentrent pas encore des champs. L'abbé Sèbe pouvait venir chez moi sans rencontrer personne.

Après quelques instants, on frappe. C'est l'abbé, visiblement ému et gêné. Il souffle, il s'essouffle pour deux misérables étages, lui qui gravissait, sans perdre haleine, les plus escarpés raidillons; et son chapeau, pétri à deux poings, prend des formes extraordinaires.

Je lui offre, pour le mettre à l'aise, un verre d'eau-de-vie de myrte. Il s'assied, nous trinquons; alors seulement il ose parler.

—«Voilà! s'écrie-t-il, par la faute de Ganteaume, deux hommes qui s'aiment et s'estiment, en sont réduits à ne plus se voir.»

Ce début m'étonne.

—«Pourquoi donc ne nous verrions-nous plus, mon cher abbé, et, dans tous les cas, qu'est-ce que l'ingénieux Ganteaume peut avoir à faire en ceci?

—Ganteaume! Mais vous ignorez donc son dernier exploit? Vous ne savez pas que, devenu le disciple du vieux Peu-Parle et partageant toutes ses folies, il a essayé, avant-hier, d'évoquer le diable, à minuit, dans un carrefour? Ne dites pas non; je l'ai surpris, debout, le grimoire à la main, au milieu d'un rond, entre trois cierges. Je descendais, mon clergeon éclairant le chemin avec la lanterne, du Mas des Truphémus où j'étais allé porter le bon Dieu. Ganteaume criait, se démenait...

—Et le diable n'est pas venu?

—Non! mais au seul aspect de mon ombre, au seul aspect de la lanterne, Ganteaume, pris de male-peur, a laissé là ses cierges et couru jusqu'au village. J'avais ordonné au petit clergeon de se taire. Malheureusement, il a bavardé. Et, déjà compromis comme chercheur de trésors, vous voilà en train de passer pour sorcier, grâce à Ganteaume. Au four, au lavoir, à la fontaine, partout où se trouvent deux commères, il ne s'agit plus que de vous... Et de moi aussi, hélas! car, ayant essayé de vous défendre, les gens me soupçonnent déjà d'être du noir complot ourdi par vous contre la Chèvre d'Or!»

L'abbé riait. Mais tout à coup devenu grave: