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La clique dorée

Chapter 19: XVI
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About This Book

A meticulously kept Parisian lodging with a notorious reputation houses diverse tenants and the Chevassat concierges, whose rumored corruption and a mysterious son fuel neighborhood gossip. One evening a second-hand dealer hears agonized sounds near Mlle Henriette's locked room, prompting a gathering and the discovery that someone may have died. The narrative follows inquiries into the event, uncovering debts, secret alliances, and social pretensions; it blends sensation, procedural detail, and character observation to reveal how rumor, money, and domestic arrangements produce scandal and tragedy.

XV

Lors de ses dernières visites à Mlle de la Ville-Handry, Daniel n'avait pas été sans lui laisser entrevoir que M. de Brévan s'était autrefois trouvé en relations avec miss Brandon et les siens.

N'importe, en expliquant à Mlle Henriette ses projets et leurs secrets motifs, M. de Brévan faisait preuve d'habileté.

Qui sait si sans cela elle n'eût pas conçu quelques vagues soupçons, en le voyant, après qu'il l'eût quittée, s'entretenir avec la comtesse Sarah, avec le roide et long sir Tom, et enfin plus intimement avec l'austère mistress Brian.

Elle ne s'en étonna pas, si toutefois elle s'en aperçut... Son esprit était à mille lieues de la situation présente, elle ne pensait, elle ne pouvait penser qu'à cette lettre, qu'elle avait dans sa poche et qui, pour ainsi dire, la brûlait.

Que n'eût-elle pas donné pour être libre de s'échapper et de courir la lire...

Mais l'adversité, peu à peu, lui enseignait la circonspection, et elle sentait qu'il serait maladroit de ne pas demeurer au salon jusqu'au départ des derniers invités.

Si bien que deux heures du matin étaient sonnées quand, après avoir congédié sa confidente Clarisse, elle osa déplier sa précieuse lettre...

Hélas!... Elle n'y trouva pas ce qu'elle espérait, des conseils, mieux que cela, des ordres réglant sa conduite.

Dans le trouble affreux de son départ forcé, Daniel ne s'appartenait pas assez pour envisager froidement l'avenir et en évaluer les probabilités.

Désespéré, il avait employé trois grandes pages à affirmer son amour à Mlle Henriette, à lui jurer que sa chère pensée ne le quitterait pas, à la supplier de ne pas l'oublier... et c'est à peine s'il consacrait vingt lignes à des recommandations qui eussent exigé les détails les plus précis et les plus minutieux.

Toutes ses exhortations, d'ailleurs, se résumaient en ceci: S'armer de patience et de résignation jusqu'à son retour; ne quitter la maison paternelle qu'à la dernière extrémité, en cas d'un danger pressant, et jamais, quoi qu'il advînt, sans avoir consulté M. de Brévan...

Et pour comble, par un fatal excès de délicatesse, redoutant de blesser une susceptibilité qu'il savait excessive, Daniel n'informait pas Mlle Henriette de circonstances essentielles.

Il se bornait, par exemple, à lui dire que si la fuite devenait son unique ressource, elle ne devait pas s'arrêter à des considérations d'intérêt, qu'il avait tout prévu et paré à tout.

Comment conclure de là que ce malheureux, égaré et aveuglé par la passion, avait confié deux ou trois cent mille francs, toute sa fortune, à son ami Maxime...

Cependant, l'opinion de Daniel était trop celle de M. de Brévan pour que Mlle de la Ville-Handry hésitât...

Et lorsqu'elle s'endormit, sa résolution était bien arrêtée.

Elle s'était fait le serment d'opposer à tous les tourments qu'on lui infligerait, le stoïcisme du sauvage attaché au poteau, et d'être entre les mains de ses ennemis comme un cadavre que nul outrage ne galvaniserait.

Se tenir parole, durant les semaines qui suivirent, ne lui fut pas difficile.

Lassitude ou calcul, on parut l'oublier... En dehors des repas où son couvert était mis, on ne s'occupa pas plus d'elle que si jamais elle n'eût existé...

Il était loin, l'accès de sensibilité qui avait ému M. de la Ville-Handry, la nuit où il avait cru sa fille en danger. Il n'arrêtait plus sur elle que des regards ironiques ou glacés et jamais ne lui adressait la parole.

La comtesse Sarah se tenait sur une sorte de réserve affectueuse, comme une personne bien intentionnée qui a vu ses avances repoussées, qui est blessée, mais toute disposée à revenir au premier signe.

Mistress Brian, elle, ne desserrait ses lèvres minces que pour grommeler quelque remarque désobligeante dont on ne distinguait qu'un mot, toujours le même: «choquant!»

Restait l'honorable sir Thomas Elgin, dont la sympathique pitié s'accusait et se trahissait chaque jour davantage. Mais depuis l'avertissement de M. de Brévan, Mlle Henriette l'évitait et le fuyait...

C'était donc une existence étrangement misérable, que celle qu'elle traînait dans cet immense hôtel où la séquestrait le despotisme paternel.

Car elle était prisonnière, elle ne pouvait le méconnaître, sentant autour d'elle, même quand on semblait le plus l'oublier, une active et incessante surveillance.

La grande porte, qu'autrefois on laissait souvent ouverte, était toujours maintenant exactement fermée, et si on l'ouvrait pour donner passage à une voiture, le concierge montait la garde devant, avec des allures de geôlier.

La petite porte du jardin avait été renforcée de deux énormes serrures, et toutes les fois qu'en se promenant Mlle Henriette se rapprochait du mur de la rue, elle voyait un jardinier l'épier d'un œil inquiet.

Craignait-on donc, non-seulement qu'elle ne s'échappât, mais encore qu'elle n'entretînt des communications avec le dehors!...

Elle voulut en avoir le cœur net, et un matin elle demanda à son père la permission de faire prier la jeune duchesse de Champdoce de passer la voir.

A quoi M. de la Ville-Handry répondit brutalement qu'elle n'avait que faire de Mme de Champdoce; que d'ailleurs elle n'était pas à Paris, son mari l'ayant conduite dans le Midi pour hâter sa convalescence.

Une autre fois, vers la fin de février, pendant une série de journées printanières, la pauvre enfant ne put s'empêcher de laisser paraître son envie de sortir, de respirer un peu le grand air.

—Tous les jours, lui dit son père, nous allons, votre mère et moi, faire un tour de deux heures au bois de Boulogne, pourquoi ne venez-vous pas avec nous?

Elle se tut... Elle se serait laissée hacher plutôt que de consentir à se montrer en public assise auprès de la comtesse Sarah dans la même voiture.

Des mois s'écoulèrent sans qu'elle mît les pieds hors de l'hôtel, autrement que pour se rendre à la messe de huit heures, le dimanche.

M. de la Ville-Handry n'avait pas osé lui refuser cela, mais il y avait mis les plus pénibles et les plus humiliantes conditions.

En ces occasions, M. Ernest, le valet de chambre, l'accompagnait, avec l'ordre formel de l'empêcher de parler à âme qui vive, et de «l'appréhender au corps,» c'était l'expression même du comte, et de la ramener de force, au besoin, quelque scandale que cela dût faire, si elle tentait de s'enfuir.

Mais vainement on multiplia les offenses, on ne lui arracha pas une plainte. Son inaltérable patience eût lassé des bourreaux ordinaires.

Et cependant, elle n'avait pour l'encourager et la soutenir que M. de Brévan.

Fidèle au plan qu'il avait exposé, il avait si bien manœuvré qu'il avait conquis le droit de multiplier ses visites, qu'il était au mieux avec l'austère mistress Brian et que M. de la Ville-Handry l'invitait à dîner.

Alors, Mlle Henriette était bien revenue de son impression fâcheuse du premier jour. Elle avait trouvé en M. de Brévan un si respectueux intérêt, tant de délicatesses toutes féminines, tant de sagesse et tant de prudence, qu'elle bénissait Daniel de lui avoir légué cet ami et qu'elle comptait sur son dévouement comme sur celui d'un frère aîné...

N'était-ce pas lui qui, à certains soirs, quand le désespoir la gagnait, murmurait à son oreille:

—Courage!... Voici encore un jour de gagné... Daniel reviendra...

Mais précisément parce qu'on l'abandonnait aux inspirations de l'isolement et qu'on la réduisait à vivre continuellement repliée sur elle-même, Mlle Henriette observait d'un œil perspicace ce qui se passait autour d'elle.

Et il lui semblait découvrir d'étranges choses.

Jamais la première femme de M. de la Ville-Handry n'eût reconnu son salon. Qu'était devenue cette société d'élite rassemblée et retenue par elle, et dont elle avait fait comme une cour à son mari?

L'hôtel de la rue de Varennes était devenu, pour ainsi dire, le quartier général de cette société bigarrée qui constitue la légion étrangère du plaisir et du scandale.

Autour de Sarah Brandon, maintenant comtesse de la Ville-Handry, se groupait comme autour de sa reine cette étrange aristocratie qu'on a vu surgir tout à coup des décombres du vieux Paris, aristocratie de contrebande, dangereuse clique dorée, dont le faste insolent et inexplicable éblouit le bourgeois et fait rêver la police.

Non que la jeune comtesse reçût des gens notoirement tarés, elle était bien trop fine pour commettre cette faute; mais elle accueillait de ses meilleurs sourires tous ces brillants nomades à nationalité douteuse, dont les revenus semblent hypothéqués bien moins sur de bonnes terres au soleil, que sur la bêtise et la crédulité humaines...

Tout d'abord, M. de la Ville-Handry avait été effarouché par ce monde si nouveau dont les mœurs et les usages lui étaient inconnus, dont il comprenait à peine l'argot...

Il n'avait pas tardé à s'acclimater...

Il était la raison sociale, le détenteur de la fortune, le pavillon qui couvre la marchandise, le maître enfin, encore qu'il n'exerçât point son autorité.

Tant de titres lui valaient toutes les apparences du respect, et c'était à qui le caresserait des flatteries les plus hyperboliques, à qui le plus bassement lui ferait la cour.

Si bien que s'imaginant avoir reconquis le prestige dont la première femme avait fardé sa nullité, il se drapait d'une importance grotesque, retrouvant avec les enivrements de la vanité ses dédains d'autrefois.

Il s'était d'ailleurs remis au travail avec un acharnement extraordinaire.

Tous les hommes d'affaires qui déjà s'étaient montrés avant son mariage, reparaissaient, escortés de cette légion de faméliques spéculateurs que le seul bruit d'une grande entreprise attire, comme un morceau de sucre les mouches.

Le comte s'enfermait avec ces messieurs dans son cabinet et y restait des après-midi entières en conférence.

—Très-vraisemblablement, il se trame quelque chose, pensait Mlle Henriette.

Elle en fut sûre, quand elle vit son père sacrifier sans l'ombre d'une hésitation les magnifiques appartements de réception du rez-de-chaussée, et les faire diviser en infinité de petites pièces.

Et sur les portes, les peintres traçaient des indications bien singulières en pareil lieu: Bureaux... Direction... Secrétariat... Caisse...

Puis arrivèrent les meubles de ces bureaux, des tables, des pupitres, puis des montagnes d'imprimés et des registres énormes, enfin deux coffres-forts immenses, aussi vastes qu'un logement de trois cents francs.

Très-sérieusement alarmée, et sachant bien qu'on ne répondrait pas à ses questions, Mlle Henriette s'adressa à M. de Brévan.

De l'air le plus ingénu, il affirma qu'il ne savait rien, mais il promit de s'informer et de rendre une prompte réponse.

Il s'en fut pas besoin.

Un matin, étant allée rôder autour de ces bureaux, qui commençaient à se peupler d'employés, Mlle Henriette aperçut, collée contre une porte, une gigantesque affiche jaune.

Elle s'approcha et lut:

SOCIÉTÉ

FRANCO-AMÉRICAINE

POUR L'EXPLOITATION

DES

PÉTROLES DE PENSYLVANIE

AU CAPITAL DE

DIX MILLIONS DE FRANCS

DIVISÉS EN

20,000 Actions de 500 francs

STATUTS DÉPOSÉS

EN L'ÉTUDE DE Me LILOIS, NOTAIRE A PARIS

Comte de LA VILLE-HANDRY, Direct.-Gérant

LA SOUSCRIPTION EST OUVERTE

à partir du 25 mars

Au siége social: Hôtel de la Ville-Handry, rue de Varennes

Et à la Succursale: rue Lepeletier, 79

Plus bas, en caractères plus petits, était imprimé un boniment éblouissant de promesses, expliquant l'impérieux besoin qui se faisait sentir de la Société des Pétroles de Pensylvanie, la nature de ses opérations, les immenses services qu'elle était appelée à rendre, et surtout les bénéfices merveilleux qu'elle ne pouvait manquer de procurer à ses actionnaires.

Venait ensuite une monographie du Pétrole, où il était démontré clair comme le jour que cet admirable produit présente sur l'huile ordinaire une économie de plus de soixante pour cent, qu'il donne une lumière d'une pureté et d'un éclat sans pareils, qu'il brûle sans odeur, et enfin, qu'il est surtout—quoi qu'en disent les intéressés, parfaitement inoffensif et particulièrement inexplosible.

«Avant vingt ans, concluait le rédacteur, dans un accès de lyrisme prophétique, avant vingt ans le pétrole aura remplacé tous les luminaires primitifs et détrôné tous les combustibles grossiers et encombrants...

«Avant vingt ans, le monde entier s'éclairera et se chauffera au pétrole, et les puits de Pensylvanie sont inépuisables!»

Un éloge du directeur-gérant, M. le comte de la Ville-Handry, couronnait l'œuvre, éloge adroit qui, après l'avoir qualifié d'homme providentiel, rappelait sa grande fortune et insinuait qu'avec un gérant si riche les actionnaires ne risquaient rien...

Mlle Henriette était atterrée.

—Voilà donc, murmura-t-elle, le but où tendaient Sarah Brandon et ses complices... Mon père est ruiné!...

Que M. de la Ville-Handry hasardât au jeu terrible de la spéculation tout ce qu'il possédait, Mlle Henriette se le fût encore expliqué.

Ce qu'elle ne pouvait comprendre, c'était qu'il eût assumé toute la responsabilité d'une entreprise si aléatoire, et les risques terribles d'un revers.

Comment lui, si entiché de ses préjugés nobiliaires, consentait-il à attacher son nom à une opération industrielle!...

Il avait fallu, pensait Mlle Henriette, des prodiges de patience et de ruse, pour lui arracher ce sacrifice, négation des idées de sa vie entière... On avait dû le harceler longtemps et exercer sur sa volonté une pression terrible...

Elle fut donc véritablement confondue, lorsque, deux jours plus tard, elle se trouva témoin d'une discussion presque vive entre son père et la comtesse Sarah, précisément au sujet de ces fameuses affiches qui inondaient alors Paris et la France...

La comtesse Sarah semblait désolée de cette entreprise, et toutes les objections qu'eût souhaité présenter Mlle Henriette, elle les présentait avec l'autorité que lui donnait l'amour du comte.

Elle ne concevait pas, disait-elle, que son mari, un gentilhomme, se mêlât de tripotages d'argent... N'en avait-il donc pas assez! Serait-il plus heureux ou plus considéré quand il aurait doublé ou même triplé ses deux cent cinquante mille livres de rentes...

Lui, à toutes ces observations, souriait doucement, tel qu'un grand artiste aux puériles critiques d'un ignorant... Et quand la comtesse s'arrêta, de ce ton emphatique qui trahissait sa prodigieuse infatuation, il daigna lui expliquer qu'en se lançant dans le mouvement, lui, un représentant de la plus vieille noblesse, il prétendait donner un grand exemple... Il n'avait nul souci du lucre, affirmait-il, et ne songeait qu'à rendre un grand service à son pays.

—Trop périlleux, le service! ripostait la comtesse Sarah. Si vous réussissez, comme vous l'espérez, qui vous en saura gré? Personne. Et même, si vous parliez de votre désintéressement, on vous rirait au nez. Si l'affaire échoue, au contraire, qui sera ruiné?... Vous. Et on vous appellera maladroit, par dessus le marché.

Imperceptiblement M. de la Ville-Handry haussa les épaules, et prenant la main de sa femme:

—M'aimeriez-vous donc moins, demanda-t-il tendrement, si j'étais ruiné?...

Elle attacha sur lui ses beaux yeux chargés de passion, et d'une voix émue:

—Dieu m'est témoin, mon ami, répondit-elle, que je serais heureuse de prouver que l'intérêt n'était pour rien dans notre mariage...

—Sarah! s'écria le comte transporté, Sarah, chère adorée, voilà une parole qui vaut toute cette fortune que vous m'accusez de risquer!

Encore qu'elle eût appris à se défier des apparences, Mlle Henriette ne pouvait supposer que cette scène n'était qu'une habileté suprême, destinée à enfoncer plus profondément dans la cervelle du comte l'idée qu'on y avait plantée.

Elle devait croire plutôt, et elle crut, que cette société des pétroles, conception de sir Tom, déplaisait souverainement à la comtesse Sarah, et que par suite la discorde était au camp de ses ennemis...

Le résultat de ses réflexions fut une longue lettre à un homme pour lequel sa mère professait une estime particulière: le duc de Champdoce. Après lui avoir exposé sa situation, elle lui expliquait toute l'affaire, le conjurant d'intervenir pendant qu'il en était temps encore.

Sa lettre achevée, elle la remit à sa camériste Clarisse, en lui recommandant de la porter immédiatement à son adresse...

Hélas! l'infortunée touchait à un événement qui devait être décisif.

Etant par hasard descendue sur les talons de sa confidente, elle la vit entrer dans le salon où la comtesse Sarah se trouvait seule, et lui donner sa lettre...

Ainsi, Mlle Henriette était trahie par cette fille qu'elle croyait toute dévouée à ses intérêts, et depuis quand trahie? Depuis le premier jour peut-être... Ah! que de choses cela lui expliquait qui lui avaient paru incompréhensibles!

Cette dernière infamie devait la faire sortir violemment de sa réserve.

Elle se précipita dans le salon, pourpre de honte et de colère, et d'un ton farouche:

—Rendez-moi cette lettre, madame, dit-elle.

Voyant son ignominie découverte, Clarisse s'était enfuie.

—Cette lettre, répondit froidement la comtesse Sarah, je la remettrai à votre père, mademoiselle, comme c'est mon devoir...

—Ah!... prenez garde, madame, interrompit la pauvre fille avec un geste menaçant, prenez garde!... la résignation a des bornes...

Son attitude et son accent étaient si terribles, que prudemment la jeune comtesse crut devoir mettre une table entre elle et sa victime.

Mais une révolution, tout à coup, s'était faite dans l'esprit de Mlle Henriette.

—Tenez, madame, reprit-elle brusquement, expliquons-nous pendant que nous sommes seules... Que voulez-vous de moi?...

—Rien, mademoiselle, je vous assure...

—Rien!... Qui donc, alors, m'a lâchement calomniée, m'a ravi l'affection de mon père, m'entoure d'espions et m'abreuve d'outrages?... Qui donc me fait cette épouvantable existence que je mène?...

La contraction des traits de la comtesse Sarah disait l'effort de sa réflexion... Visiblement elle calculait la portée du parti qu'elle allait prendre.

—Vous le voulez, prononça-t-elle enfin résolument... Eh bien! soit, je serai franche... Oui, c'est moi qui m'applique à perdre votre vie... Pourquoi? Vous le savez aussi bien que moi-même... A mon tour, je vous dirai: Qui donc a tout fait pour empêcher mon mariage? Qui donc a essayé de m'écraser sous le scandale?... Qui donc, si c'était en son pouvoir, me ferait chasser de cet hôtel comme une malheureuse?... N'est-ce pas vous? toujours vous!... Oui, c'est vrai, je vous hais mortellement, et je me venge!...

—Madame...

—Oh! attendez... Que vous avais-je fait avant mon mariage?... Rien, vous ne me connaissiez même pas de nom... Ou est venu vous rapporter les atroces inventions de mes ennemis, et sans hésiter vous les avez crues... Votre père vous a dit: «Ce sont d'indignes calomnies!» Qu'avez-vous répondu?... Que «celles-là seules sont calomniées qui ont mérité de l'être...» J'ai voulu vous prouver le contraire... Vous êtes la plus chaste et la plus pure jeune fille que je sache, n'est-ce pas?... Eh bien! je vous défie de trouver autour de vous une seule personne qui ne soit pas persuadée que vous avez eu des amants...

Les situations extrêmes ont ceci de bizarre que ceux qui s'y meuvent, bien que secoués par les passions les plus furieuses, gardent souvent les apparences du sang-froid.

Ainsi, ces deux femmes qu'enflammaient les plus mortels ressentiments, s'exprimaient d'une voix presque calme...

—Et vous croyez, madame, reprit Mlle Henriette, qu'un supplice tel que le mien peut se prolonger longtemps?...

—Il se prolongera jusqu'à ce qu'il me plaise d'y mettre fin...

—Ou que j'atteigne ma majorité...

A grand'peine, la comtesse Sarah dissimula un mouvement de surprise.

—Oh!... murmura-t-elle, oh! oh!...

—...Ou que revienne celui dont vous m'avez séparée, poursuivit la jeune fille, mon fiancé, M. Daniel Champcey.

—Arrêtez, mademoiselle, vous vous trompez, ce n'est pas moi qui ai fait partir Daniel.

Daniel!... La comtesse Sarah disait ainsi, familièrement: Daniel. De quel droit?... Pourquoi?... D'où lui venait cette impudence extraordinaire?...

Cependant, Mlle Henriette ne voyait là qu'une insulte nouvelle, nul soupçon n'effleura son esprit, et de l'accent le plus ironique:

—Ainsi, prononça-t-elle, cette demande adressée au ministre de la marine, ce n'est pas vous qui l'avez dictée?... Ce faux qui a déterminé l'embarquement de M. Champcey, ce n'est pas vous qui l'avez commandé et payé!...

—Non... et je le lui ai dit à lui-même, l'avant-veille de son départ, chez lui...

Mlle Henriette eut un mouvement de stupeur... Quoi! cette femme était allée chez Daniel!... Etait-ce vrai!... Ce n'était même pas vraisemblable.

—Chez lui, répéta-t-elle, chez lui!...

—Mon Dieu, oui, rue de l'Université... Je prévoyais cette perfidie que je ne pouvais empêcher et je voulais le prévenir. J'avais mille raisons pour souhaiter ardemment qu'il restât à Paris...

—Mille raisons, vous!... dites-en donc une seule!...

La comtesse s'inclina comme pour s'excuser d'être forcée, bien malgré elle, de dire la vérité, et simplement:

—Je l'aime... prononça-t-elle.

Comme si elle eût vu tout à coup un abîme s'ouvrir sous ses pas, Mlle de la Ville-Handry, se rejeta brusquement en arrière, pâle, toute frissonnante, la pupille dilatée par l'effroi.

—Vous... aimez... Daniel, bégayait-elle. Vous l'aimez...

Et secouée par un ricanement nerveux:

—Mais lui, ajouta-t-elle, lui... Espérez-vous donc qu'il vous aimera jamais?

—Oui, le jour où je le voudrai... et je le voudrai le jour de son retour.

Parlait-elle sérieusement, ou tout cela n'était-il qu'un jeu cruel? Voilà ce que se demandait Mlle Henriette, si toutefois elle était en état de se demander quelque chose... car elle sentait le vertige s'emparer d'elle, et toutes ses idées tourbillonnaient, confondues dans son cerveau...

—Vous aimez Daniel, reprit-elle, et cependant la semaine même qui a suivi son départ vous vous êtes mariée...

—Hélas! oui...

—Qu'était donc alors mon père pour vous?... Une proie trop magnifique pour la laisser échapper, une dupe facile... Enfin, vous le reconnaissez, c'est sa fortune que vous vouliez... C'est pour de l'argent que vous, jeune et merveilleusement belle, vous l'avez épousé, lui, vieillard...

Un sourire montait aux lèvres de la comtesse Sarah, un sourire où elle se dévoilait tout entière, qui éclairait les ténébreuses profondeurs de ses calculs... Et d'un ton d'hypocrisie railleuse:

—Moi, fit-elle, convoiter la fortune de mon mari, de mon cher comte... Y songez-vous, mademoiselle!... Avez-vous donc oublié mon ardeur, l'autre jour, à le détourner d'une entreprise où il risquait de se ruiner?...

Veillait-elle?... N'était-elle pas dupe d'une de ces hallucinations incohérentes qu'enfante la fièvre?... Mlle Henriette doutait presque.

—Et c'est à moi, prononça-t-elle, à moi, la fille du comte de la Ville-Handry, votre mari, que vous osez dire de telles choses!...

—Pourquoi non?... fit la comtesse.

Et, haussant les épaules, d'un geste insouciant:

—Pensez-vous donc que je redoute une délation?... Libre à vous d'essayer... Tenez, j'entends dans le vestibule la voix de votre père... Appelez-le et répétez-lui notre conversation...

Et comme Mlle Henriette se taisait:

—Vous hésitez, railla-t-elle, vous n'osez pas... Eh bien! vous avez tort... car moi qui tiens à lui remettre votre lettre, je vais l'appeler...

Il n'en fut pas besoin.

Sur le moment même, le comte de la Ville-Handry entra, suivi de l'austère mistress Brian.

Dès le seuil, apercevant sa femme et sa fille, sa physionomie s'éclaira.

—Quoi, ensemble... s'écria-t-il, et causant amicalement comme deux charmantes sœurs!... mon Henriette est donc enfin revenue à la raison?...

Elles se turent, et alors, lui, voyant de quels regards elles se mesuraient:

—Mais non, reprit-il d'un ton amer; ce n'est pas cela... je n'ai pas tant de bonheur!... Qu'avez-vous?... Qu'arrive-t-il?...

La comtesse Sarah hochait tristement la tête:

—Il y a, mon ami, qu'en votre absence votre fille a écrit à un de mes plus cruels ennemis, à cet homme, vous savez bien, qui le jour de notre mariage me calomniait indignement, au duc de Champdoce, enfin...

—Et un de mes gens a osé porter cette lettre!...

—Non, mon ami... Conformément à vos ordres, on me l'a remise, et... mademoiselle me sommait impérieusement de la lui rendre...

—Cette lettre!... s'écria le comte, où est cette lettre!...

La comtesse la lui tendit en disant:

—Peut-être feriez-vous bien de la jeter au feu sans la lire...

Déjà, d'une main brutale, il avait fait sauter le cachet et, dès les premières lignes, on vit ses tempes s'empourprer et ses yeux s'injecter de sang.

C'est que Mlle Henriette, sûre du duc de Champdoce, lui ouvrait son cœur sans hésitations ni réserves, lui disant la situation vraie, lui dépeignant sa belle-mère telle qu'elle l'avait devinée, et à chaque phrase, des expressions revenaient, qui étaient, pour le comte, autant de coups de poignard.

—C'est inouï, grondait-il en blasphémant, c'est inimaginable!... Jamais exemple ne s'est vu d'une si exécrable perversité...

Il vint se planter devant sa fille, debout, les bras croisés, et d'une voix de tonnerre:

—Malheureuse, cria-t-il, tu veux donc nous déshonorer tous!...

Elle ne répondit pas...

Immobile autant qu'une statue, elle laissait passer l'orage.

Que faire, d'ailleurs?... Se défendre? Elle ne daignait... Rapporter les impudents aveux de la comtesse Sarah?... A quoi bon!... N'était-elle pas convaincue que son père ne la croirait pas!...

Cependant, l'austère mistress Brian était allée s'asseoir près de sa nièce.

—Moi, déclara-t-elle, si j'étais, pour mes péchés, affligée d'une fille de ce caractère, je la marierais promptement.

—J'y ai déjà songé, approuva le comte, et même j'ai trouvé, je crois, une combinaison qui concilierait tout...

Mais il venait de voir l'œil attentif de sa fille arrêté sur lui...

Il s'interrompit, et lui montrant la porte, d'un geste brutal:

—Vous nous gênez... dit-il.

Sans mot dire elle sortit, bien moins préoccupée de la colère de M. de la Ville-Handry que des étranges aveux de la comtesse Sarah.

Elle commençait à juger sainement son implacable marâtre et l'estimait une femme trop positive pour user le temps en propos oiseux...

Donc, si elle avait déclaré qu'elle aimait Daniel—ce que Mlle de la Ville-Handry croyait un mensonge—si elle avait audacieusement avoué qu'elle convoitait la fortune de son mari, c'est qu'elle avait un but. Lequel? Comment poursuivre et atteindre la vérité dans les replis de cette âme pleine de ténèbres...

N'importe, cette scène n'en était pas moins extraordinaire jusqu'à confondre la raison.

Et quand le soir même Mlle Henriette trouva l'occasion de la raconter à M. de Brévan, il tressauta sur son fauteuil, stupéfait au point de s'oublier et de dire très-haut:

—C'est impossible.

Il est sûr que lui, le flegmatique par excellence, il était affreusement troublé. En moins de cinq minutes, il avait changé dix fois de couleur. On eût dit l'homme qui tout à coup voit s'effondrer l'édifice de ses espérances.

Enfin, après un moment de réflexion:

—Peut-être serait-il sage, mademoiselle, proposa-t-il, de quitter l'hôtel.

Mais elle, tristement:

—Eh! le puis-je? répondit-elle... Après tant d'odieuses calomnies, mon honneur, l'honneur de Daniel ne m'enchaînent-ils pas ici!... Il me recommande de ne fuir qu'à la dernière extrémité, et quand la situation ne sera plus tenable... Or, je vous le demande, serai-je plus menacée et plus malheureuse demain que je l'étais hier?... Evidemment non!...

XVI

Mais cette assurance de Mlle de la Ville-Handry n'était qu'apparente... Au-dedans d'elle-même, les plus sinistres pressentiments s'agitaient...

Une voix secrète lui disait que cette scène, concertée sans doute et cherchée, n'était qu'un acheminement vers une catastrophe finale.

Les jours passaient cependant, les événements poursuivaient leur enchaînement monotone, et rien d'extraordinaire ne survenait...

C'était à croire qu'après cette crise on s'était entendu pour lui laisser un peu de répit et le temps de se remettre.

La surveillance, autour d'elle, paraissait se relâcher... La comtesse Sarah l'évitait... Mistress Brian avait renoncé à la scarifier de ses incessantes observations.

A peine voyait-elle son père, entièrement absorbé par le «lancement» de la Société des Pétroles de la Pensylvanie.

Si bien qu'après une semaine, tout le monde semblait avoir oublié le grand éclat provoqué par la lettre au duc de Champdoce.

Tout le monde... non.

Il était un des hôtes de l'hôtel de la Ville-Handry qui se souvenait, lui: l'honorable sir Thomas Elgin.

Le soir même de l'affaire, une généreuse indignation lui faisant violer son serment de neutralité, il avait pris à part la comtesse Sarah et lui avait adressé les plus sanglants reproches.

—C'est ravaler sa haine, lui avait-il dit, entre autres choses, que d'employer pour l'assouvir des moyens aussi bas.

Il est vrai que tout en attirant sa parente à l'écart, il avait pris ses mesures pour être entendu de Mlle Henriette.

Bien plus, craignant peut-être qu'elle ne démêlât pas parfaitement ses intentions, il lui avait serré mystérieusement la main, en murmurant à son oreille:

—Pauvre jeune fille!... Mais je suis là, moi, je veillerai...

C'était la promesse d'une protection qui certes eût été efficace si elle eût été sincère... Seulement était-elle sincère?

—Non assurément, déclara M. de Brévan, lorsqu'il fut consulté, ce ne peut être qu'une ignoble hypocrisie et le commencement d'une comédie infâme... Vous verrez, mademoiselle!...

Ce que vit Mlle de la Ville-Handry, c'est que le très-honorable gentleman se métamorphosait à vue d'œil. Un nouveau sir Tom apparaissait, que jamais on n'eût soupçonné sous le manteau de réserve glaciale dont s'enveloppait l'ancien. A sa pitié sympathique des premiers jours succédait manifestement un sentiment plus tendre... Ce n'était plus l'attendrissement qui animait ses gros yeux d'un bleu de faïence, mais bien la flamme discrète d'une passion encore contenue.

Ouvertement, il ne se livrait pas trop, mais il n'était pas de prévenance qu'il n'eût à la dérobée pour Mlle Henriette. Jamais il ne quittait le salon avant elle, et les soirs de réception il s'établissait près d'elle, et n'en bougeait plus.

Le plus clair résultat de cette assiduité obstinée, était de tenir M. de Brévan à distance. Aussi, M. de Brévan s'en indignait-il extraordinairement et se prenait-il à haïr sir Tom d'une haine que de moins en moins il réussissait à dissimuler.

—Eh bien! mademoiselle, disait-il à Mlle Henriette, dans les occasions, rares désormais, où il pouvait lui parler librement, que vous avais-je prédit?... Le misérable se trahit-il assez?...

Tant qu'elle le pouvait, Mlle Henriette décourageait cet étrange amoureux, mais l'éviter lui était impossible, vivant sous le même toit et s'asseyant deux fois par jour à la même table.

—Le plus simple, conseillait M. de Brévan, serait peut-être de demander à ce scélérat une explication...

Ce fut lui qui vint au-devant.

Un matin, à l'issue du déjeuner, il attendit Mlle de la Ville-Handry dans le vestibule, et dès qu'elle parut:

—Il faut que je vous parle, mademoiselle, lui dit-il d'une voix troublée, il le faut absolument.

Elle ne manifesta aucune surprise, et simplement répondit:

—Venez avec moi, monsieur.

Elle entra dans le salon, il la suivit.

Et pendant plus d'une minute ils demeurèrent là, seuls, debout, en face l'un de l'autre, elle faisant bonne contenance, quoique très-rouge, lui si bouleversé, en apparence, qu'il semblait avoir perdu l'usage de la parole.

Enfin, tout à coup, et comme s'il lui eût fallu un puissant effort pour maîtriser son émotion, sir Tom, d'une voix haletante, se mit à exposer à Mlle Henriette que, selon ce qu'elle allait répondre, il serait le plus heureux ou le plus infortuné des hommes... Touché de son innocence et des injustices dont il la voyait victime, il avait commencé par la plaindre, puis bientôt découvrant en elle les plus exquises qualités, une énergie virile unie aux grâces pudiques de la vierge, il n'avait pas su résister à des séductions irrésistibles...

Maîtresse de soi, grâce à la persuasion où elle était que sir Thomas Elgin jouait une comédie odieuse, Mlle Henriette l'observait de toute la puissance de sa pénétration.

—Croyez, monsieur, commença-t-elle...

Mais lui, l'interrompant, et avec une véhémence extraordinaire:

—Oh! laissez-moi finir, mademoiselle, dit-il, je vous en conjure... Beaucoup à ma place se seraient adressés à votre père; j'ai jugé que dans votre situation exceptionnelle, ce serait une trahison... J'ai de fortes raisons de croire que M. de la Ville-Handry eût accueilli favorablement ma demande... Mais ensuite... n'eût-il pas cherché à violenter vos sentiments!... Or, c'est à vous seule, mademoiselle, délibérant dans la plénitude de votre liberté, que je voudrais vous devoir...

L'expression de la plus vive anxiété contractait ses traits d'ordinaire immobiles, et d'un accent solennel:

—Mademoiselle Henriette, prononça-t-il, je suis un honnête homme, je vous aime, voulez-vous être ma femme?

Par un trait du génie de la duplicité, il venait de trouver le seul argument peut-être qui pût faire croire à sa sincérité.

Mais qu'importait à Mlle Henriette...

—Croyez, monsieur, commença-t-elle, que je suis honorée comme il convient, de votre recherche, mais je ne m'appartiens plus.

—Je vous en conjure...

—Librement et entre tous, j'ai choisi M. Daniel Champcey... Ma vie entière lui appartient.

Il chancela, comme s'il eût été près de s'évanouir, et d'une voix étouffée:

—Ne me laisserez-vous donc pas une lueur d'espoir, balbutia-t-il.

—Ce serait vous abuser, monsieur, et je n'ai jamais trompé personne...

Mais l'honorable Thomas Elgin n'était pas de ces hommes qui facilement désespèrent et se résignent. Il n'était pas de ceux qu'un premier échec rebute et décourage... Il le fit bien voir.

Du jour au lendemain il changea comme si le refus de Mlle Henriette l'eût atteint aux sources même de la vie.

Maintien, geste, timbre de voix, tout en lui trahit le plus extrême abattement. Il semblait qu'il se fût encore allongé et aminci... Un amer sourire crispa ses lèvres, et ses favoris en nageoires, si bien soignés jadis, pendirent misérablement sur sa poitrine...

Et cette grande mélancolie ne devait faire que croître jusqu'à devenir assez évidente, pour que tout le monde demandât à la comtesse Sarah:

—Qu'a donc ce pauvre sir Elgin? il devient funèbre...

—Il est malheureux, répondait-elle avec un soupir qu'on eût cru calculé pour piquer la curiosité et exciter les gens à observer.

Plusieurs observèrent, et ceux-là ne tardèrent pas à constater que sir Tom ne s'établissait plus près de Mlle Henriette, comme autrefois, et qu'il fuyait les occasions de lui adresser la parole.

Il ne renonçait pas à elle pour cela, il s'en faut, seulement il poursuivait son siége à distance, passant des soirées entières à la contempler de loin, absorbé dans une muette extase.

Et toujours, et sans cesse, et partout, elle le retrouvait sous ses pas, comme s'il eût marché dans son ombre, comme s'il eût eu besoin pour respirer de l'air déplacé par le mouvement de ses jupes.

C'était à croire qu'il avait le don de se multiplier, tant inévitablement elle l'apercevait de tous côtés, appuyé au chambranle des portes ou adossé à la cheminée, ses gros yeux braqués sur elle. Et quand elle ne le voyait pas, elle le devinait, pour ainsi dire, sentant ses regards peser sur elle, plus lourds qu'une chappe de plomb.

Confident de ces importunités, M. de Brévan paraissait ne contenir qu'à grand'peine son indignation.

Deux ou trois fois il parla de provoquer cet abject gredin,—c'était son expression,—et pour l'apaiser, Mlle Henriette dut s'épuiser à lui démontrer qu'après un tel éclat il ne pourrait plus reparaître à l'hôtel, et qu'elle se trouverait privée du seul ami dont elle eût à espérer quelque secours.

Il se rendit, mais après de mûres réflexions:

—Cette abominable persécution ne peut cependant pas durer, mademoiselle, déclara-t-il, cet homme vous compromet affreusement... Il faut vous plaindre à M. de la Ville-Handry.

Elle s'y décida, non sans de grandes répugnances, mais le comte, dès les premiers mots l'arrêta.

—Je pense, ma fille, dit-il, que votre vanité vous abuse... Avant de s'occuper d'une petite personne insignifiante, telle que vous, sir Elgin, qui est une des capacités financières de l'Europe, a bien d'autres chiens à fouetter...

—Permettez-moi, mon père...

—Taisez-vous... Si vous ne vous abusiez pas, ce serait pour vous un rare bonheur et un honneur dont vous devriez être fière... Pensez-vous qu'il soit aisé de vous trouver un établissement convenable, après tous les propos provoqués par votre étrange conduite...

—Je ne veux pas me marier, mon père...

—Naturellement... Cependant, comme ce mariage comblerait mes vœux, comme il resserrerait encore les liens qui nous unissent à cette famille honorable, si M. Thomas Elgin avait les intentions que vous dites, je saurais bien vous contraindre à l'épouser... Du reste, je le verrai, je lui parlerai...

Il dut lui parler, en effet; car, dès le lendemain, la comtesse Sarah et mistress Brian sortirent tout à propos pour laisser seuls ensemble Mlle Henriette et sir Tom...

L'honorable gentleman était plus triste encore que d'ordinaire.

—C'est donc vrai, mademoiselle, commença-t-il, vous êtes allée vous plaindre de moi à votre père...

—Vos obsessions m'y ont forcée, monsieur, répondit Mlle Henriette.

—L'idée de devenir ma femme vous révolte donc bien...

—Je vous l'ai déjà dit, monsieur, je ne m'appartiens plus.

—Oui... c'est vrai!... Vous aimez M. Daniel Champcey... Vous l'aimez, il le savait, vous le lui avez dit, sans doute, et cependant il vous a abandonnée.

Parfois, au dedans d'elle-même, Mlle Henriette avait accusé Daniel... Mais ce qu'elle pensait, elle ne permettait pas qu'un autre le dit.

—Il y allait de l'honneur de M. Champcey, qui est aussi le mien, prononça-t-elle fièrement... Et s'il eût hésité, j'aurais été la première à le lui dire: «Le devoir parle, il faut partir...»

D'un air railleur, sir Elgin hochait la tête.

—Mais il n'a pas hésité... fit-il. Voici dix mois qu'il est embarqué, et nul ne sait pour combien de mois, pour combien d'années, il est encore absent... Pour lui, vous acceptez le martyre, et quand il reviendra, il vous aura peut-être oubliée...

L'œil étincelant des flammes de la foi, Mlle de la Ville-Handry se redressa:

—Je crois en Daniel comme en moi-même, monsieur, prononça-t-elle...

—Et si on vous prouvait que vous avez tort!...

—On me rendrait un triste service dont on ne serait pas payé...

Les lèvres de sir Tom remuèrent comme s'il eût voulu riposter... Une réflexion parut l'arrêter...

Puis, d'une voix étranglée, avec un geste désespéré:

—Gardez vos illusions, mademoiselle, fit-il, et adieu!...

Il allait pour sortir, mais elle se jeta devant la porte, les bras en croix, et d'un ton impérieux:

—Vous vous êtes trop avancé pour reculer, monsieur... Il s'agit maintenant de justifier vos odieuses insinuations ou d'en confesser la fausseté...

Alors, il parut prendre un grand parti, et violemment:

—Vous le voulez, s'écria-t-il, soit... Sachez donc, puisque vous l'exigez, que M. Daniel Champcey vous trompait indignement, qu'il ne vous aime pas, qu'il ne vous a peut-être jamais aimée.

—Du moins, vous le dites, prononça Mlle Henriette.

Son attitude hautaine, le dédain, plus encore le dégoût qui tombait de ses lèvres, devaient exaspérer sir Tom.

Il se maîtrisa, pourtant, et d'une voix brève et tranchante:

—Je dis ce qui est, prononça-t-il, et une autre que vous, moins saintement ignorante du mal, eût depuis longtemps déjà pénétré la vérité... A quelles causes attribuez-vous donc l'implacable persécution de Sarah?... Au souvenir de vos offenses lors de son mariage?... Pauvre enfant!... s'il ne s'était agi que de cela, il y a des mois que son insouciance vous eût rendu le repos... La jalousie seule est capable d'inspirer cette haine farouche et insatiable que ne désarment ni vos larmes ni votre résignation, cette haine que le temps attise au lieu de l'éteindre... Entre Sarah et vous, Mlle Henriette, il y a un homme...

—Un homme!...

—Oui, il y a M. Daniel Champcey.

Ce fut comme un coup de couteau que Mlle Henriette reçut en pleine poitrine.

—Je ne vous comprends pas, monsieur, balbutia-t-elle.

Lui, haussa les épaules, et d'un air de commisération:

—Quoi! poursuivit-il, vous ne comprenez pas que Sarah est votre rivale... qu'elle a aimé M. Champcey... qu'elle l'aime encore éperdûment!... Ah! ils se sont joués cruellement de mistress Brian et de moi...

—Au fait, monsieur, au fait!...

—Nous avions en Sarah pleine et entière confiance... Nous la savions si expansive, si franche, si incapable de dissimulation... Comment soupçonner que M. Champcey...

—Eh bien?

Il détourna la tête, et comme malgré lui murmura:

—...Etait son amant.

D'un mouvement admirable de certitude, Mlle de la Ville-Handry se redressa, et d'une voix vibrante:

—C'est faux! s'écria-t-elle.

Sir Tom tressaillit,—mais ce fut tout.

—Vous avez exigé la vérité, prononça-t-il froidement, je vous la dis... Rassemblez vos souvenirs... Avez-vous donc oublié cette scène à la suite de laquelle M. Champcey s'enfuit de notre maison, au milieu de la nuit, la tête nue, sans reprendre son pardessus...

—Monsieur...

—Est-ce que cela ne vous a pas paru extraordinaire?... C'est que cette nuit-là tout se découvrit... Après avoir été des premiers à conseiller à Sarah d'épouser votre père, M. Champcey venait lui signifier de renoncer à ce mariage... Déjà il avait essayé de le faire rompre par vous, mademoiselle, employant ainsi son influence sur vous, sa fiancée, au profit de sa passion...

—Ah!... vous mentez impudemment, monsieur, s'écria Mlle Henriette.

A ce démenti, tombant comme un soufflet sur sa joue, il ne répondit que trois mots:

—J'ai des preuves.

—Quelles preuves?

—Des lettres de M. de Champcey à Sarah... Je m'en suis procuré deux, et je les ai là, dans mon portefeuille.

Il portait en même temps la main à sa poche; elle l'arrêta.

—Ces lettres ne me prouveraient rien, monsieur.

—Cependant...

Elle l'écrasa du regard, et d'un ton de mépris insupportable:

—Ceux qui ont adressé au ministre de la marine une fausse lettre de Daniel ne doivent pas être embarrassés de contrefaire son écriture... Brisons là, monsieur... Je vous défends de jamais m'adresser la parole.

Sir Elgin eut un éclat de rire effrayant.

—C'est votre dernier mot?... insista-t-il.

Pour toute réponse, elle se rangea de côté, démasquant ainsi la porte qu'elle montra du doigt.

—Eh bien!... reprit sir Tom, d'un accent de menace terrible, retenez bien ceci: J'ai juré que vous seriez ma femme, de gré ou de force, vous serez à moi!...

—Retirez-vous, monsieur, ou je vous cède la place...

Il sortit en blasphémant, et plus morte que vive, Mlle de la Ville-Handry s'affaissa sur un fauteuil.

Tant qu'elle avait été en présence de l'ennemi, elle avait puisé dans son orgueil la force de paraître inébranlable dans sa foi en Daniel...

Seule, elle osa s'avouer ses doutes déchirants... N'y avait-il rien de vrai, au fond des exagérations évidentes de l'honorable sir Elgin?... Elle n'eût osé le jurer... Sarah ne s'était-elle pas vantée d'aimer Daniel et d'être allée chez lui!... Enfin, chose horrible, Mlle Henriette se rappelait que Daniel, en lui racontant son aventure de la rue du Cirque, avait paru gêné, vers la fin, et n'avait pas expliqué bien clairement les raisons de sa fuite.

Et pour comble, n'ayant pas su résister au désir de s'éclairer près de M. de Brévan, elle fut frappée de son embarras et de la façon vague et confuse dont il défendit son ami.

—Ah! c'est bien maintenant que tout est fini, songeait-elle, l'excès du malheur ne saurait aller plus loin!...

Elle se trompait, l'infortunée!

Une persécution nouvelle lui était réservée, infâme, celle-là, ignoble, monstrueuse, près de laquelle toutes les autres n'étaient rien...

«De gré ou de force, vous serez à moi,» lui avait dit sir Tom... De ce moment, il prit à tâche de lui persuader qu'il était homme à ne reculer devant aucune violence...

Ce n'était plus le sympathique défenseur des premiers jours, ni le soupirant timide, ni le mélancolique amoureux repoussé, qui tournait autour de Mlle Henriette... C'était désormais une sorte de bête enragée qui l'obsédait, qui la harcelait, qui la poursuivait de ses regards enflammés des plus cyniques convoitises de la luxure.

Il ne l'épiait plus furtivement comme autrefois, il la guettait dans les corridors, prêt en apparence à se précipiter sur elle, avançant les lèvres comme pour effleurer ses joues, allongeant les bras comme pour lui saisir la taille. Un laquais ivre poursuivant une maritorne n'eût pas eu de pires ni de plus basses impudences.

Epouvantée, la pauvre jeune fille se traîna aux genoux de son père, le conjurant de la protéger... Mais il la repoussa, lui reprochant de calomnier le plus honnête et le plus inoffensif des hommes... L'aberration ne pouvait aller plus loin.

Et sir Tom dut avoir connaissance de l'échec de Mlle Henriette, car le lendemain il la regardait en ricanant, sentant qu'il pouvait tout oser.

Et il osa ce qui devait paraître impossible... Un soir, une nuit plutôt, que le comte et sa femme étaient au bal, il vint frapper à la porte de la chambre de Mlle Henriette...

Eperdue, elle sonna, et les domestiques qui survinrent la délivrèrent du misérable...

Mais de ce moment, ses terreurs n'eurent plus de bornes, et quand M. de la Ville-Handry conduisait la comtesse au bal, elle se barricadait dans sa chambre et passait la nuit tout habillée dans un fauteuil...

Pouvait-elle demeurer davantage sur le bord d'un abîme sans nom?... Elle ne le pensa pas, et après de longues et douloureuses incertitudes:

—Mon parti est pris, dit-elle un soir à M. de Brévan, je dois fuir.

Plus étourdi que d'un coup de bâton sur le crâne, la bouche béante, la pupille dilatée, M. de Brévan était devenu livide, la sueur perlait à ses tempes et ses mains tremblaient comme les mains avides de l'homme qui atteint, qui va saisir une proie ardemment convoitée.

—Ainsi, balbutia-t-il, c'est décidé, vous allez abandonner la maison paternelle...

—Il le faut, répondit-elle, les yeux brillants de larmes près de jaillir, et le plus tôt sera le mieux, car chaque minute que j'y passerai encore sera peut-être un danger... Et cependant, avant de rien hasarder de décisif, peut-être serait-il sage d'écrire à la tante de Daniel, pour lui rappeler les instructions qu'elle a dû recevoir, pour lui dire qu'avant peu j'irai demander à sa pitié asile et protection...

—Quoi! c'est près de cette digne femme que vous comptez vous réfugier?

—Assurément.

Tout à fait maître de lui, à cette heure, et plus froidement calculateur que jamais, M. de Brévan hochait gravement la tête.

—Prenez garde, mademoiselle, objecta-t-il, vous retirer près de la vieille parente de notre ami serait de votre part une imprudence insigne.

—Pourtant, monsieur, Daniel dans sa lettre me recommande...

—C'est qu'il n'avait pas pesé toutes les conséquences du conseil qu'il vous donnait. Ne vous abusez pas, la colère de vos ennemis sera terrible, quand ils apprendront que vous leur échappez... Ils vous poursuivront, ils mettront sur pied la police, ils feront fouiller la France pour découvrir votre retraite. Or, il est clair que c'est près des parents de Daniel qu'on vous cherchera tout d'abord... La maison de la vieille tante sera la première et la plus étroitement surveillée... Y échapperez-vous aux investigations, à la délation, aux indiscrétions involontaires? L'espérer serait folie.

Pensive, Mlle Henriette baissait la tête.

—Peut-être avez-vous raison, monsieur, murmurait-elle.

—Maintenant, continuait M. de Brévan, examinons ce qui arriverait si on vous retrouvait... Vous n'êtes pas majeure, donc vous dépendez absolument du caprice de votre père... Inspiré par votre belle-mère, il attaquerait la tante de Daniel en détournement de mineure et vous ramènerait ici...

Elle parut réfléchir, puis brusquement:

—Je puis, proposa-t-elle, demander assistance à la duchesse de Champdoce...

—Malheureusement, mademoiselle, on vous a dit vrai; depuis près d'un an, le duc de Champdoce et sa femme voyagent en Italie...

Un geste désespéré trahit l'affreux découragement de Mlle Henriette.

—Que faire, mon Dieu!... soupira-t-elle.

Un fugitif sourire glissa sur les lèvres de M. de Brévan, et de sa voix la plus persuasive:

—Voulez-vous me permettre un avis, mademoiselle, dit-il.

—Hélas! monsieur, je vous le demande à mains jointes...

—Alors, voici le seul plan qui me paraisse raisonnable... Dès demain, je loue dans une maison paisible un logement modeste, moins encore, une pauvre chambre, vous vous y installez et vous attendez votre majorité ou le retour de Daniel... Jamais un policier ne s'avisera de chercher Mlle de la Ville-Handry dans un logis d'ouvrière...

—Et je serai là, seule, isolée, perdue...

—C'est un sacrifice qui me paraît indispensable à votre sécurité, mademoiselle...

Elle se tut, évaluant ces deux alternatives terribles: rester ou accepter la proposition de M. de Brévan.

Enfin, après une minute:

—Je suivrai votre conseil, monsieur, déclara-t elle, seulement...

Son embarras était manifeste, elle était devenue plus rouge que le feu...

—C'est que, poursuivit-elle, tout cela va nécessiter certaines dépenses... Autrefois, j'avais toujours quelques centaines de louis dans mon petit trésor de jeune fille, tandis que maintenant...

—Mademoiselle!... interrompit M. de Brévan, mademoiselle!... ma fortune entière n'est-elle pas à votre disposition!...

—Il est vrai que j'ai mes bijoux, et ils ne sont pas sans valeur...

—Pour cette raison, précisément, gardez-vous de les emporter... Il faut tout prévoir... Nous pouvons échouer, il se peut qu'on découvre la part que je prends à votre évasion... Qui sait de quelles accusations on me flétrirait!...

Cette seule crainte trahissait le caractère de l'homme... Elle n'éclaira pourtant pas Mlle de la Ville-Handry.

—Préparez donc tout, monsieur, prononça-t-elle tristement, je m'abandonne à votre amitié, à votre dévouement, à votre honneur...

Une petite toux sèche empêcha d'abord M. de Brévan de répondre, puis vivement, l'évasion étant résolue, il s'inquiéta d'en trouver les moyens...

Mlle Henriette proposait d'attendre une nuit où son père conduirait la comtesse au bal. Elle se glisserait dans le jardin et franchirait le mur...

Mais l'expédient parut dangereux à M. de Brévan.

—Je crois que j'ai mieux, fit-il. M. de la Ville-Handry donne une fête, ces jours-ci?

—Après-demain, jeudi.

—Parfait... Jeudi donc, mademoiselle, dès le matin, vous vous plaindrez d'un violent mal de tête et vous enverrez chercher le médecin... Il vous ordonnera n'importe quoi, que vous ne ferez pas, mais on vous croira souffrante, on vous surveillera moins. Le soir venu, cependant, quelques minutes avant dix heures, vous descendrez et vous irez vous cacher à l'entrée de l'escalier de service qui est au fond de la cour... C'est possible, n'est-ce pas?...

—C'est facile, même, monsieur...

—En ce cas je réponds du succès... Moi, à dix heures précises, j'arriverai en voiture. Mon cocher à qui j'aurai fait le mot, au lieu de m'arrêter devant le perron, aura l'air de faire une fausse manœuvre, et m'arrêtera juste à l'entrée de l'escalier... Je sauterai à terre, et vous, lestement, vous vous élancerez dans la voiture.

—Oui, comme cela, en effet...

—Les mantelets étant relevés, personne ne vous verra... La voiture sortira et ira m'attendre devant l'esplanade, et dix minutes plus tard je serai près de vous...

Le plan adopté, et le succès dépendant de la précision des mouvements, M. de Brévan régla sa montre sur celle de Mlle Henriette.

Puis se levant:

—Déjà, mademoiselle, fit-il, nous avons causé plus longtemps que ne l'eût voulu la prudence; je ne vous reparlerai pas de la soirée... A jeudi!

Et d'une voix défaillante elle répéta:

—A jeudi!...

XVII

D'un mot, Mlle de la Ville-Handry venait de fixer irrévocablement sa destinée.

Et elle le savait... Elle avait conscience de l'effroyable témérité de sa détermination. Une voix s'était élevée, du plus profond d'elle-même, pour lui crier que son honneur, sa vie, toutes ses espérances ici-bas étaient l'enjeu de cette suprême partie...

Ce que dirait le monde au lendemain de sa fuite, elle le prévoyait.

Elle serait perdue, et elle n'aurait à attendre, à espérer de réhabilitation que de Daniel...

Si encore elle eût été, comme autrefois, sûre du cœur de cet élu de sa pensée!... Mais les insinuations perfides de la comtesse Sarah, mais les impudentes affirmations de sir Tom avaient fait leur œuvre et altéré sa foi...

Depuis bientôt un an que Daniel était parti, elle lui avait écrit tous les mois, et elle n'avait reçu de lui que deux lettres, par l'intermédiaire de M. de Brévan... et quelles lettres!... bien polies, bien froides et sans presque un mot d'espoir...

Si Daniel, à son retour, allait se détourner d'elle!...

Et cependant, plus elle réfléchissait, et avec cette lucidité étrange que donne l'approche d'un événement décisif, plus elle se pénétrait de l'inéluctable nécessité du parti qu'elle prenait.

Oui, elle allait affronter les périls de l'inconnu... mais c'était pour se dérober à des dangers qu'elle ne connaissait que trop.

Elle se confiait à un homme qui était presque un étranger pour elle... Mais n'était-ce pas l'unique moyen d'échapper aux outrages du misérable qui était devenu le commensal, l'ami et le conseiller de son père!...

Enfin, si elle sacrifiait sa réputation, c'est-à-dire l'apparence de l'honneur, elle sauvait la réalité... l'honneur même.

Ah! n'importe!... Tant que dura la journée du mercredi, on put la voir errer, plus blanche qu'un spectre, à travers l'immense hôtel de la Ville-Handry.

Elle disait adieu à cette chère maison, toute peuplée des souvenirs de ses dix-huit ans, où elle avait joué enfant, où la voix de Daniel avait fait battre son cœur, où sa sainte mère était morte.

Et le soir, à table, de grosses larmes roulaient silencieuses le long de ses joues, pendant qu'elle contemplait la sérénité stupidement triomphante de M. de la Ville-Handry.

Le lendemain, cependant, le jeudi, dès le matin, ainsi qu'il avait été convenu, Mlle Henriette se plaignit de se sentir très-souffrante et le médecin fut appelé.

Il lui trouva une fièvre violente et lui ordonna de garder le lit.

C'était la liberté qu'il donnait à la pauvre jeune fille.

Aussi, dès qu'il fut parti, elle se leva, et telle qu'un mourant qui prend ses dispositions dernières, elle se hâta de tout mettre en ordre dans ses tiroirs, triant ce qu'elle désirait garder, brûlant tout ce qu'elle voulait dérober à la curiosité de la comtesse Sarah et de ses complices.

M. de Brévan lui ayant recommandé de ne pas emporter ses bijoux, elle les laissa—à l'exception de ceux qu'elle portait habituellement—très en vue sur son chiffonnier.

Le système d'évasion adopté lui défendait de s'embarrasser de bagages, et cependant un peu de linge lui devait être indispensable... Ayant réfléchi, elle ne vit pas d'inconvénient à se charger d'un léger sac de voyage, qui lui venait de sa mère, et qui renfermait un petit nécessaire de toilette en or, véritable chef-d'œuvre d'orfèvrerie...

Ses préparatifs terminés, elle écrivit à son père une longue lettre où elle lui expliquait les motifs de sa résolution désespérée.

Puis elle attendit...

La nuit depuis longtemps était venue, et les derniers apprêts d'une fête princière emplissaient l'hôtel de mouvement et de tapage... On entendait les pas affairés des valets, la voix des maîtres d'hôtel donnant des ordres, les coups de marteau des tapissiers clouant encore de ci et de là quelques tentures...

Bientôt retentit sur le sable de la cour le roulement sourd des voitures amenant les premiers invités...

Désormais, ce n'était plus pour Mlle Henriette qu'une question de minutes, et elle les comptait à sa montre avec d'effroyables battements de cœur...

Enfin les aiguilles marquèrent dix heures moins le quart.

D'un mouvement automatique, Mlle Henriette se dressa, elle jeta sur ses épaules un immense cachemire, et, prenant son petit sac de voyage, elle s'échappa de son appartement et se glissa le long des corridors jusqu'à l'escalier de service.

Elle allait sur la pointe du pied, retenant son haleine, l'œil et l'oreille au guet, prête à battre en retraite au moindre bruit suspect ou à se jeter dans la première chambre venue...

Ainsi, sans encombre, elle descendit, arriva à l'entrée obscure de l'escalier, et là, dans l'ombre, assise sur son petit sac, elle attendit, haletante, les cheveux trempés d'une sueur froide, les dents lui claquant dans la bouche de frayeur...

Enfin, dix heures sonnèrent, et les vibrations de l'horloge n'étaient pas encore éteintes, que le coupé de M. de Brévan parut...

Assurément son cocher était un habile homme... Feignant de n'être plus maître de son cheval, il le fit tourner sur place et le força de reculer avec une si adroite maladresse que la voiture alla donner contre le mur du fond, la portière de droite se trouvant juste en face de l'étroite entrée de l'escalier...

Plus prompt que l'éclair, M. de Brévan sauta à terre... Mlle Henriette s'élança d'un bond... personne ne vit rien...

Et l'instant d'après, la voiture sortait au petit pas de l'hôtel de la Ville-Handry, remontait la rue de Varennes et allait s'arrêter devant l'esplanade des Invalides...

C'en était fait... En quittant la maison paternelle, Mlle de la Ville-Handry venait de briser le cadre des conventions sociales... Elle était à la merci des événements, désormais, et selon qu'ils lui seraient favorables ou contraires, elle devait être sauvée ou perdue...

Mais elle ne songeait pas à cela... Avec le danger d'être surprise, l'exaltation fébrile qui l'avait soutenue était tombée, et elle gisait anéantie sur les coussins, quand la portière s'ouvrit brusquement, et un homme se montra: M. de Brévan...

—Eh bien!... mademoiselle, s'écria-t-il d'une voix étrangement troublée, nous l'emportons!... Je viens de présenter mes hommages à la comtesse Sarah et à ses dignes acolytes, j'ai serré la main de M. le comte de la Ville-Handry, personne n'a l'ombre d'un soupçon...

Et comme Mlle Henriette se taisait:

—Maintenant, ajouta-t-il, je suis d'avis de ne point perdre de temps, car il faut que je reparaisse le plus tôt possible au bal... Votre logis vous attend, mademoiselle, tout y est prêt, je vais, si vous le voulez bien, vous y conduire.

Elle se redressa, et avec un grand effort:

—Conduisez-moi, monsieur, dit-elle.

Déjà M. de Brévan s'était élancé dans la voiture qui partit au galop, et tant que dura le trajet, il expliquait à Mlle Henriette la façon dont elle aurait à se conduire dans la maison où il lui avait loué un logement.

Il l'avait annoncée, disait-il, comme une de ses parentes de province, qui avait éprouvé des revers de fortune et qui venait à Paris pour tâcher de trouver quelque petit emploi qui la fît vivre...

—Souvenez-vous de ce roman, mademoiselle, recommandait-il, pour y conformer vos actions et vos paroles. Et surtout, gardez-vous de jamais prononcer le nom de votre père et le mien... Souvenez-vous que vous êtes mineure, qu'on vous cherchera activement, et que la moindre indiscrétion peut mettre sur vos traces...

Puis, comme elle gardait le silence, pleurant, il voulut lui prendre la main, et c'est alors qu'il remarqua le petit sac dont elle s'était chargée.

—Qu'est-ce que cela?... interrogea-t-il d'un ton qui, sous une douceur affectée, trahissait un vif mécontentement.

—Quelques objets de première nécessité.

—Emporteriez-vous donc vos bijoux, malgré mes conseils!...