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La clique dorée

Chapter 25: XXII
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About This Book

A meticulously kept Parisian lodging with a notorious reputation houses diverse tenants and the Chevassat concierges, whose rumored corruption and a mysterious son fuel neighborhood gossip. One evening a second-hand dealer hears agonized sounds near Mlle Henriette's locked room, prompting a gathering and the discovery that someone may have died. The narrative follows inquiries into the event, uncovering debts, secret alliances, and social pretensions; it blends sensation, procedural detail, and character observation to reveal how rumor, money, and domestic arrangements produce scandal and tragedy.

«Jamais nous ne nous lasserons de répéter à nos abonnés ces mots qui sont notre devise et notre titre: Prudence! prudence! Se défier des affaires nouvelles!

«Sur cent affaires qui se présentent sur la place, soixante au moins, on peut le dire hardiment, ne sont que des piéges à pièces de cent sous, où doit fatalement s'engloutir intégralement le capital des souscripteurs téméraires... Des quarante qui restent, vingt-cinq doivent être tenues pour suspectes, comme présentant trop de chances aléatoires. Il est encore utile de se consulter avant de choisir, parmi les quinze qui restent, celles qui offrent le plus de consistance et de garanties...»

La jeune fille cessa de lire, étonnée de ce verbiage.

—J'avoue que je ne comprends pas, fit-elle, et je ne vois pas quel rapport...

Mais le père Ravinet l'interrompant:

—Ce n'est là, dit-il, que le patelinage de la préface, le sirop destiné à masquer le dégoût d'une potion empoisonnée... Poursuivez, et vous comprendrez...

Mlle Henriette reprit donc:

«Voici qu'un événement encore—il faudrait dire un désastre—vient à l'appui de nos théories, et ne justifie que trop nos exhortations à la circonspection.

«Une société qu'on a vue surgir comme d'une boîte à surprises l'an dernier, qui s'annonçait à grand fracas de réclames, inondant les journaux de ses prospectus et tapissant Paris de ses affiches, une société qui devait enrichir tous ses souscripteurs, en est déjà à ne pouvoir payer l'intérêt du capital versé...

«Quant au capital lui-même... Mais n'anticipons pas sur les événements!...

«Tous nos lecteurs ont déjà compris que nous voulons parler de la Compagnie Franco-Américaine des Pétroles de Pensylvanie, dont la... situation est depuis huit jours le sujet de toutes les conversations.

«A la Bourse, les actions du 500 francs se négociaient hier couramment entre 18 et 20 francs...»

Les larmes qui l'aveuglaient, empêchèrent Mlle Henriette de poursuivre.

—Mon Dieu! murmura-t-elle, mon Dieu!

Puis, domptant sa défaillance, elle se remit à lire:

Le journal tomba des mans de la pauvre fille... Elle était devenue plus pâle que la mort et elle chancelait à ce point que la sœur du père Ravinet étendit les bras pour la soutenir.

—Horrible! murmura-t-elle, c'est horrible!

Elle n'avait pourtant pas tout vu encore.

Le bonhomme ramassa la feuille financière, et au-dessous de cet article dont chaque mot suait le venin, il lut haut, et lentement comme pour en faire ressortir l'abominable perfidie, d'abord cet entrefilet:

Atterrée, Mlle de la Ville-Handry s'était affaissée sur un fauteuil.

—Mais c'est une infamie sans nom, balbutiait-elle d'une voix à peine intelligible, personne ne croira ces monstrueuses calomnies.

Pâles et profondément troublés, le père Ravinet et sa sœur échangeaient des regards de détresse... Evidemment, la malheureuse enfant ne soupçonnait pas l'effroyable gravité de la situation. Et cependant, la voyant ainsi écrasée, ils hésitaient à l'éclairer.

A la fin, le vieux brocanteur prit son parti en homme qui sait que l'incertitude est encore la plus intolérable souffrance.

—Oui, mademoiselle, reprit-il, oui, votre père est épouvantablement calomnié... Mais je me suis informé... Deux faits ne sont que trop réels: M. de la Ville-Handry est ruiné et les actions de la société dont il est le directeur sont tombées à 20 francs, parce que...

Sa voix s'altéra, et plus bas, tout bas, il ajouta:

—Parce que l'on croit que le capital social a été détourné de sa destination et... englouti dans des spéculations à la Bourse.

Il avait eu raison, le vieux brocanteur, de compter sur la virile énergie de Mlle de la Ville-Handry!...

Son corps entier vibra d'une commotion électrique, un éclair de colère sécha les larmes dans ses yeux, et se dressant, la lèvre frémissante:

—Voilà l'immonde calomnie! s'écria-t-elle.

Si inexpérimentée qu'elle fût, elle discernait l'énormité de l'inculpation, et aussi peut-être ses effroyables conséquences.

Et s'animant, elle poursuivait:

—Accuser mon père d'un ignoble abus de confiance, d'un vol!... Voyons, il faudrait raisonner un peu cependant!... Pourquoi, dans quel but serait-il allé risquer à la Bourse les sommes remises à son honneur? Pour se procurer de l'argent, n'est-ce pas?... Comme si sa fortune ne lui eût pas suffi!... Ah! qu'un chevalier d'industrie qui n'a rien à perdre, qu'un aventurier dévoré de convoitises risquent tout, espérant tout gagner... on se l'explique... Mais le comte de la Ville-Handry, un homme considérable et considéré, un grand seigneur cinq ou six fois millionnaire?

Elle haussait les épaules, elle riait d'un air d'ironique pitié.

Mais le bonhomme de plus en plus devenait sombre.

—Vous oubliez, mademoiselle, reprit-il, que votre père ne s'appartient plus, qu'il est sans forces ni volontés non plus qu'un enfant, qu'il est à la disposition d'une de ces créatures redoutables qui semblent posséder le secret de quelque philtre pour égarer les sens et troubler la raison! Vous oubliez...

—Rien, monsieur!... Mon père est vieux... il est faible. Il aime... il est crédule. On lui aura démontré que ce qui n'était pas était... Mais il n'est pas de pouvoir au monde capable de lui prouver qu'un acte malhonnête ne l'est pas, capable surtout de l'y déterminer...

Véritablement le digne brocanteur souffrait, et cela se voyait.

—Eh! mademoiselle, interrompit-il, autant que vous j'ai foi en la probité de M. le comte de la Ville-Handry. Mais que savait-il des affaires, ce malheureux homme, quand on l'y a lancé?... Rien. Le maniement des capitaux industriels est difficile, périlleux souvent... On l'aura trompé, abusé, joué, poussé vers l'abîme de la banqueroute...

—Qui?

Le père Ravinet tressauta sur son fauteuil, et levant les bras au plafond:

—Comment! qui?... s'écria-t-il. Ceux qui y avaient intérêt, donc! c'est-à-dire les misérables qui l'entourent, Sarah, sir Tom.

Mlle Henriette secouait la tête:

—Je ne crois pas, fit-elle, que la comtesse Sarah ait vu d'un bon œil la fondation de cette Société...

Et une objection lui venant, qu'elle jugea décisive:

—D'ailleurs, poursuivit-elle, Sarah avait-elle intérêt à ruiner mon père?... Evidemment non. Le ruiner, c'était se ruiner elle-même, puisqu'elle était maîtresse absolue de la fortune et libre d'en disposer au gré de sa fantaisie...

Et pénétrée de la justesse de ce raisonnement, elle adressait au vieux brocanteur un regard triomphant.

Lui vit bien alors qu'il fallait frapper un coup décisif, et sa sœur l'y encourageait du geste.

—Veuillez m'écouter, mademoiselle, prononça-t-il. Je n'ai été jusqu'ici que l'écho des bruits de la Bourse. Je vous ai dit: «On prétend que la fortune de votre père et le capital de la Société des Pétroles de Pensylvanie ont été engloutis dans des spéculations... malheureuses.» Mais je ne crois pas à ces bruits-là, moi. Je suis persuadé, au contraire, je suis sûr même que ces millions n'ont pas été perdus à la Bourse... par la raison que jamais ils n'y ont été risqués.

—Cependant...

—Cependant, ils n'en ont pas moins disparu, et moins que personne, peut-être, votre malheureux père serait capable de dire où et comment... Mais je le sais, moi, et quand il s'agira de retrouver ces sommes énormes, je crierai: fouillez Sarah Brandon, comtesse de la Ville-Handry, fouillez sir Thomas Elgin et mistress Brian, et aussi Maxime de Brévan, le misérable instrument de leurs scélératesses.

Cette fois, une lueur terrible pénétrait dans l'esprit de Mlle Henriette.

—Alors, balbutia-t-elle, ces calomnies infâmes seraient uniquement destinées à masquer une incroyable spoliation...

—Oui.

Les traits contractés de la jeune fille trahissaient l'effort de sa réflexion.

—En ce cas, reprit-elle, les articles de ce journal...

—Sont l'œuvre des misérables qui ont dépouillé votre père, oui, mademoiselle...

Et, agitant le poing d'un air menaçant:

—Oh! il n'y a pas à s'y méprendre, continua le bonhomme... Depuis quand existe-t-il, ce journal?... Depuis six mois... Le jour où on l'a fondé, c'était dans le but et avec l'intention bien arrêtée d'y publier à un moment donné les articles que vous venez de lire...

Encore qu'elle ne s'expliquât pas par quelles prodigieuses combinaisons il était possible de soustraire ainsi des sommes immenses, Mlle Henriette se sentait gagnée par la conviction du père Ravinet.

—Ainsi, fit-elle, après avoir dépouillé mon pauvre père, les misérables veulent le perdre...

—Leur sécurité l'exige. Il y a eu un vol, n'est-ce pas? Donc, il faut un coupable. Pour le monde, pour... la justice, le coupable sera le comte de la Ville-Handry.

—Pour la justice!...

—Hélas!

Les regards de la pauvre jeune fille allaient du père Ravinet à sa sœur, avec une affreuse expression d'égarement.

—Vous croyez-donc, balbutia-t-elle, que Sarah laissera déshonorer le nom qu'elle porte, ce nom dont elle était si fière...

—Elle l'exigerait au besoin...

—Grand Dieu!... Que me dites-vous là!... Pourquoi?... Dans quel but!...

Voyant l'hésitation de son frère, ce fut la sœur du vieux brocanteur qui se chargea de la réponse...

Elle saisit le bras de la jeune fille, et d'une voix sourde:

—Parce que, ma pauvre enfant, maintenant que Sarah Brandon tient la fortune qu'elle convoitait, votre père la gêne... Parce qu'elle veut être libre; entendez-vous: libre!...

Au cri étouffé que l'épouvante arracha à Mlle de la Ville-Handry, le frère et la sœur durent comprendre qu'elle ne se méprenait pas à la tragique signification de ce mot: «libre!...»

Mais justement, le coup était porté; le vieux brocanteur jugea qu'il serait désormais puéril de garder des ménagements.

Il se leva donc, s'adossant à la cheminée, et, pendant que la pauvre jeune fille, muette d'horreur et tremblant de tous ses membres, le regardait de ce regard fixe et étincelant des fous, d'une voix brève et rauque, il reprit:

—Connaissez donc enfin, mademoiselle, la créature exécrable qui avait juré votre perte... C'est que je sais, moi, pour l'avoir éprouvé, de quels crimes elle est capable, et je puis voir clair dans les ténèbres de ses infernales combinaisons... Je sais que cette jeune femme au front si pur, au sourire candide et aux yeux si doux, a l'instinct et le génie du meurtre, et n'a jamais compté que sur le meurtre pour arriver à l'assouvissement de ses convoitises...

L'attitude du vieil homme, sa tête rejetée en arrière, sa poitrine gonflée, son geste bref et menaçant respiraient la vengeance et la rage.

Il n'en était plus à mesurer ses paroles, et elles débordaient de ses lèvres telles que les y amenait la haine qui bouillonnait au dedans de lui.

—Antoine! répéta deux ou trois fois la vieille dame, Antoine, mon frère, je t'en supplie!...

Mais cette voix amie, toute-puissante sur lui d'ordinaire, il ne l'entendit seulement pas.

—Et maintenant, mademoiselle, poursuivit-il, est-il besoin que je vous explique le plan si simple et si formidable imaginé par Sarah Brandon pour ramasser d'un seul coup de filet l'immense fortune de la maison de la Ville-Handry!... Dès le premier jour, c'est vous qu'elle a aperçue entre elle et les millions qu'elle convoitait... C'est donc à vous que tout d'abord elle s'est attaquée. Un homme vaillant et loyal, M. Daniel Champcey, vous aimait; il vous eût protégée, celui-là... elle l'a éloigné. Le monde eût pu s'intéresser à vous, prendre votre parti; elle a obtenu de l'aveugle passion de votre père de vous calomnier, de vous perdre de réputation, de vous signaler au mépris du monde. Cependant il pouvait vous venir à la pensée de vous chercher un défenseur, il pouvait vous en surgir un... Elle a placé près de vous son âme damnée, son espion, un faussaire, un malfaiteur qu'elle savait prêt à tout, même à des besognes capables de faire reculer de peur et de dégoût le plus féroce et le plus lâche forçat... Maxime de Brévan, enfin!...

L'excès même de son affreuse émotion avait rendu à Mlle Henriette une partie de ses forces.

—Eh! monsieur, interrompit-elle, ne vous ai-je pas dit, au contraire, que c'est Daniel lui-même qui m'a confiée à M. de Brévan; ne vous ai-je pas dit...

Un ricanement du vieux brocanteur lui coupa la parole.

—Qu'est-ce que cela prouve?... interrompit-il. L'adresse de Maxime de Brévan à exécuter les ordres de Sarah... Pour s'emparer plus sûrement de votre esprit, il avait commencé par s'emparer de la confiance de M. Daniel Champcey. Comment il y est parvenu... c'est ce que j'ignore... Mais nous le saurons quand il le faudra, car nous saurons tout!... Et c'est ainsi que par M. de Brévan, Sarah était informée de toutes vos pensées, de toutes vos espérances, de tout ce que vous écriviez à M. Champcey et de tout ce qu'il vous répondait... Car il vous répondait, n'en doutez pas, et on confisquait ses lettres, de même que très-vraisemblablement on a intercepté toutes les vôtres, j'entends toutes celles que vous n'avez pas mises à la poste vous-même... Cependant, tant que vous viviez près de votre père, Sarah ne pouvait rien contre votre vie... Elle résolut donc de vous convaincre à fuir, et les ignobles persécutions de M. Thomas Elgin commencèrent... Vous avez cru, vous croyez peut-être encore que cet abject bandit espérait obtenir votre main!... Détrompez-vous!... Vos ennemis devaient connaître assez votre caractère pour savoir que vous garderiez inébranlablement la foi jurée à M. Champcey... Mais il fallait bien vous forcer à vous livrer à M. de Brévan... Et, en effet, malheureuse enfant, vous vous êtes livrée... Pas plus que sir Tom, Maxime ne s'était bercé de l'espoir de devenir votre mari... Il s'attendait, le jour où il osa s'avancer vers vous les bras ouverts, à être repoussé avec dégoût... Mais il avait ordre d'ajouter la terreur de ses poursuites aux horreurs de votre isolement et de votre détresse.

Car il était sûr, l'infâme, que le secret de vos tortures serait bien gardé... Il avait choisi la maison où vous deviez mourir de misère et de faim, les Chevassat ne pouvaient pas n'être pas pour lui des complices dévoués jusqu'au crime... Et c'est ainsi qu'il eut l'épouvantable audace, la barbarie incompréhensible, d'épier votre lente agonie, trouvant sans doute que vous tardiez bien de recourir au suicide...

Vous y avez eu recours cependant, et votre mort eût réalisé leurs funèbres prévisions, sans la miraculeuse intervention de la Providence, qui toujours, tôt ou tard, prend sa revanche, quoi qu'en disent les scélérats pour se rassurer... Oui, les misérables se croyaient certainement débarrassés de vous, quand je suis arrivé... La Chevassat, le matin, avait dû leur dire: «C'est pour ce soir.» Et le soir même, Brévan, Sarah et sir Tom accouraient, palpitants d'espoir, demander: «Est-ce fini?...»

Immobile et plus blanche qu'un marbre, les lèvres entr'ouvertes, la pupille démesurément dilatée, Mlle Henriette écoutait...

C'était comme un éblouissant rayon de soleil éclairant tout à coup les plus sombres profondeurs de l'abîme où elle avait été précipitée.

—Oui, murmurait-elle, oui, j'y vois clair à cette heure...

Puis, comme le vieux brocanteur, hors d'haleine et la voix enrouée par la colère, s'arrêtait:

—Cependant, monsieur, interrogea-t-elle avec une visible hésitation, il est une circonstance qui demeure pour moi inexplicable: Sarah prétend que c'est à son insu qu'on a fabriqué le faux qui a provoqué l'ordre d'embarquement de Daniel... Elle m'a déclaré qu'elle eût voulu le retenir, qu'elle l'aime, qu'elle en est aimée...

—Ah! ne croyez pas un mot de ces infamies! interrompit la sœur du père Ravinet.

Mais le bonhomme se grattant la tête:

—Non certes, il ne faut pas les croire, approuva-t-il, et cependant, il pourrait bien y avoir là-dessous quelque diablerie... à moins que... Mais non, ce serait trop de bonheur pour nous!... A moins que Sarah n'aimât réellement M. Daniel Champcey...

Et comme s'il eût craint de laisser voir les espérances qu'il fondait sur cette circonstance:

—Mais revenons au positif, reprit-il. Rassurée de votre côté, Sarah s'est retournée vers votre père. Pendant qu'on vous assassinait lentement, elle abusait de l'inexpérience de M. de la Ville-Handry pour l'engager dans une voie au bout de laquelle il laisserait son honneur... Remarquez, je vous prie, que les articles du journal sont datés du jour qui, selon les calculs de Sarah, devait être celui de votre mort... Là est la preuve de son crime. Se croyant débarrassée de la fille, il est évident qu'elle s'est dit: Au père, maintenant!

Ce fut comme un jet de flamme, qui courut dans les veines de Mlle Henriette et empourpra son visage.

—Dieu puissant!.... s'écria-t-elle, l'évidence éclate, de l'effroyable machination!... Ils se sont dit, les lâches assassins, que le comte de la Ville-Handry ne survivrait pas à une flétrissure attachée à son nom... et ils ont tout osé, sûrs de l'impunité, certains que cet homme d'honneur emporterait au tombeau le secret de leur scélératesse et de la plus inouïe des spoliations!...

D'un geste lent, le père Ravinet essuyait son front moite de sueur.

—Oui, répondit-il d'une voix sourde, oui, tel a dû être... tel a été certainement le calcul de Sarah Brandon...

Mais, admirable d'énergie, Mlle Henriette s'était redressée et, les narines gonflées, l'œil flamboyant de résolution:

—Vous le saviez! interrompit-elle, vous saviez qu'on assassinait mon père, et vous ne m'avez pas prévenue... Ah! c'est un ménagement cruel, monsieur!...

Et, prompte autant que l'éclair, elle s'élança, et elle se serait précipitée dehors si la sœur du père Ravinet ne se fût jetée devant la porte:

—Henriette!... pauvre enfant, où courez-vous?...

—Au secours de mon père, madame, qui peut-être en ce moment, comme moi hier à pareille heure, se débat et râle dans les dernières convulsions de l'agonie...

Hors d'elle-même, elle s'était cramponnée à la poignée de la porte, et elle employait tout ce qu'elle avait de forces à écarter la vieille dame, quand le père Ravinet lui saisit le bras:

—Mademoiselle, disait-il, au nom du ciel! je vous jure... ma sœur va vous jurer sur son honneur que la vie du comte de la Ville-Handry ne court aucun danger.

Elle cessa de se débattre, mais la plus poignante anxiété se lisait toujours sur son visage.

—Voulez-vous donc, poursuivit le vieux brocanteur, compromettre notre triomphe!... Tenez-vous à donner l'éveil à nos ennemis, à les mettre sur leurs gardes, à nous enlever tout espoir de vengeance!...

D'un mouvement machinal, Mlle Henriette passait et repassait la main sur son front, comme si elle eût espéré ainsi ramener le calme dans son cerveau.

—Et notez, continuait le bonhomme d'une voix persuasive, que votre imprudence sauverait nos ennemis et non pas votre père... Réfléchissez et répondez-moi: Croyez-vous, là, sincèrement, que vos affirmations auraient raison de celles de Sarah Brandon?... Ce serait méconnaître l'infernale astuce de votre ennemie... Allez, toutes ses mesures sont prises pour que rien n'ébranle la foi que votre père a en elle, pour qu'il meure dupe comme il a vécu, en murmurant dans un suprême élan d'amour le nom de celle qui le tue!...

Si écrasantes étaient ces objections que Mlle de la Ville-Handry, lâchant la poignée de la porte, revint lentement s'asseoir près du foyer.

Et cependant, elle était loin d'être rassurée.

—Si je m'adressais à la justice?... proposa-t-elle tout à coup.

La sœur du père Ravinet était venue se placer près de Mlle Henriette et lui avait pris les mains:

—Pauvre enfant, murmura-t-elle, vous ne voyez donc pas que toute la puissance de cette créature maudite est dans les moyens qu'elle emploie et qui échappent à l'action de la justice humaine!... Croyez-moi, mon enfant, remettez-vous-en aveuglément à mon frère.

De nouveau, le vieux brocanteur était venu s'adosser à la cheminée.

—Oui, ayez confiance en moi, mademoiselle Henriette, insista-t-il, car autant que vous j'ai eu à maudire Sarah Brandon, et plus que vous je la hais... Ayez confiance, car voici des années que ma haine veille, cherchant comment l'atteindre, comment lui rendre les tortures qu'elle m'a infligées. Oui, il y a des années qu'altéré de vengeance, perdu dans l'ombre je m'attache à elle avec l'implacable patience du sauvage qui suit la piste de l'ennemi qu'il veut frapper... Pour la connaître, elle et les misérables qui l'entourent, pour découvrir qui ils sont, d'où ils viennent, comment ils se sont rencontrés et quels crimes les ont associés, j'ai plongé en pleine boue et j'ai remué des monceaux d'infamies... Mais je sais tout... Et pourtant, dans la vie de Sarah Brandon, dans cette vie souillée de vols et de meurtres, je n'avais rien trouvé jusqu'à ce jour, tant sa scélératesse est profonde, qui tombât sous le coup de la loi...

Il eut un geste de triomphe, et d'une voix éclatante:

—Mais cette fois, poursuivit-il, le succès lui semblait si facile et si sûr, qu'elle a négligé ses raffinements ordinaires... Pressée de jouir des millions volés, d'autant plus lasse de la comédie d'amour qu'elle joue à votre père, que peut-être elle aime véritablement, elle s'est trop pressée... Et elle est perdue si nous ne nous pressons pas trop nous-mêmes...

Quant à ce qui concerne votre père, mademoiselle, voici les motifs de ma sécurité. De par le contrat de votre mère et par suite de l'héritage de 1,500,000 fr. qu'elle a recueilli d'un de ses oncles, vous êtes créancière de la fortune de votre père pour une somme de deux millions hypothéqués sur ses propriétés de l'Anjou, et qu'il n'a pu toucher malgré sa ruine... S'il mourait avant vous, cette somme vous resterait... si vous mourez avant lui, au contraire, elle lui revient... Or, dans son insatiable cupidité, Sarah s'est juré qu'elle aurait cette somme...

—Ah! vous avez raison, dit Mlle Henriette, l'intérêt de Sarah est que mon père vive, et il vivra, tant qu'elle ignorera si je suis morte ou vivante, tant qu'elle ne saura pas ce que je suis devenue.

—Et elle ne l'apprendra pas de sitôt!... murmura le bonhomme.

Puis, riant d'un petit rire silencieux:

—Aussi, faut-il voir l'anxiété de vos ennemis depuis que vous leur avez glissé entre les mains... La Chevassat, hier soir, avait pris allegrement son parti de votre fuite; mais, ce matin, c'était une autre affaire... Maxime de Brévan est venu qui lui a fait une scène terrible, et qui l'a battue, Dieu me pardonne, l'infâme! pour s'être relâchée de sa surveillance... Le gredin a passé sa journée à courir de la préfecture de police à la Morgue... Dame! dénuée de tout et à demi nue comme vous l'étiez, où pouviez-vous aller? Moi, je n'ai pas paru, et les Chevassat sont à mille lieues de soupçonner ma complicité... Ah! notre tour ne tardera pas à venir, mademoiselle, si vous vous conformez à mes indications...

Il était plus de neuf heures quand le vieux brocanteur, sa sœur et Mlle Henriette se mirent à table pour dîner...

Mais aussi le bon sourire de l'espérance était revenu aux lèvres de la jeune fille, quand vers minuit le père Ravinet se retira en lui disant:

—A demain soir, j'aurai des nouvelles... j'irai au ministère de la marine!...

Le lendemain, en effet, il apparut comme six heures sonnaient... Mais en quel état!... Il tenait à la main une sorte de sac de voyage, et ses regards et ses mouvements étaient ceux d'un fou.

—De l'argent!... cria-t-il à sa sœur dès le seuil, je crains de n'en pas avoir assez... et hâte-toi, il faut qu'à sept heures quinze je sois à la gare de Lyon...

Et comme sa sœur et Mlle Henriette, effarées, lui demandaient:

—Qu'est-ce?... Qu'y a-t-il?...

—Il y a, répondit-il, rayonnant de joie, que le ciel décidément se déclare pour nous. Je suis allé au ministère. La Conquête doit rester encore un an en Cochinchine, mais M. Daniel Champcey rentre en France... Il a dû s'embarquer sur un navire de commerce, le Saint-Louis, qu'on attend à Marseille au premier jour, s'il n'y est déjà arrivé... Et moi, je pars pour Marseille, il faut que je voie M. Champcey avant tout le monde!...

Et sa sœur lui ayant remis deux billets de mille francs, il s'élança dehors en criant:

—Demain, vous aurez une dépêche télégraphique.

XXII

S'il est, dans notre civilisation une profession pénible entre toutes, c'est assurément celle de marin.

Si pénible, que c'est presque à se demander comment des hommes se trouvent assez hardis pour l'embrasser, assez obstinés en leurs résolutions pour ne la point abandonner après l'avoir éprouvée.

Non à cause de ses hasards, de ses fatigues et de ses périls, faits au contraire pour tenter et séduire une imagination aventureuse, mais parce qu'elle crée une existence à part, et qu'il ne semble pas que les devoirs qu'elle impose se puissent concilier avec la libre disposition de soi.

Il n'est pas d'hommes, cependant, qui plus que les marins aient l'esprit et l'amour du foyer. Il en est peu qui ne se marient pas...

Et par une sorte de grâce d'état, on les voit s'installer comme pour l'éternité dans leur félicité passagère, insoucieux de l'événement du lendemain...

Mais voici qu'un matin, tout à coup, un large pli arrive du ministère de la marine...

C'est un ordre d'embarquement.

Il faut embarquer, abandonner tout et tous, mère, famille, amis, l'épousée de la veille, la jeune femme qui sourit au berceau d'un nouveau-né, la fiancée qui déjà essayait son voile de mariée...

Il faut partir et étouffer toutes ces voix sinistres qui, du plus profond de l'âme, montent et crient:

«—Te sera-t-il donné de revenir, et, si tu reviens, les retrouveras-tu tous, ces êtres chéris, et si tu les retrouves, n'auront-ils pas changé, auront-ils gardé pieusement ton souvenir comme tu garderas le leur?»

Etre heureux et en être réduit à ouvrir au malheur cette porte fatale: l'absence!...

Aussi, n'est-ce que dans les romans maritimes et dans les opéras-comiques, qu'on voit, à l'appareillage d'un navire, tous les matelots célébrer le départ en chantant leurs plus joyeuses chansons.

L'appareillage, toujours, est solennel, grave, triste...

Tel devait être, tel fut l'appareillage de la Conquête, la frégate où embarquait Daniel Champcey avec le grade de lieutenant.

Et certes, ce n'était pas sans raison qu'au ministère on lui avait ordonné de se hâter; la frégate, mouillée sur rade, n'attendait que lui...

Arrivé à Rochefort le matin à cinq heures, le soir même il couchait à bord, et le lendemain, au jour, la Conquête mettait à la voile.

Mais plus que tous les autres, et bien qu'il réussit à affecter une sorte d'insouciance, Daniel souffrait.

Cette pensée qu'il laissait Mlle de la Ville-Handry aux mains d'aventuriers qu'il savait capables de tout, était comme une plaie vive qu'exaspéraient ses réflexions...

A mesure que le sang-froid lui revenait et que l'apaisement se faisait dans son esprit, mille doutes affreux l'assiégeaient au sujet de Maxime de Brévan.

Ne serait-il pas assailli de tentations étranges quand il se trouverait rapproché d'une riche héritière, telle que Mlle Henriette, ne convoiterait-il pas ses millions et ne chercherait-il pas à abuser de sa situation particulière pour s'en emparer?...

La foi de Daniel en sa fiancée était trop absolue, pour que le soupçon lui vint, même qu'elle pût écouter M. de Brévan...

Mais il raisonnait assez juste, désormais, pour se dire que la situation de son amie serait terriblement aggravée, si M. de Brévan, furieux d'un refus, trahissait son mandat et passait à l'ennemi, c'est-à-dire à la comtesse Sarah...

—Et moi, pensait-il, qui dans mes dernières instructions recommande à Henriette de suivre les conseils de Maxime, comme les miens propres!...

C'est à peine si, déchiré par ces affreuses angoisses, il daignait se rappeler qu'il avait confié tout ce qu'il possédait à Maxime... Que lui importait sa fortune!...

Cependant, ce lui fut une véritable faveur de la destinée, que la Conquête, dès son sixième jour de mer, essuyât un coup de vent terrible, qui pendant soixante-douze heures la mit en péril.

La conscience de sa responsabilité pendant que la mer démontée ballottait la frégate comme un liège, l'excitation de la lutte contre les éléments, les écrasantes fatigues du service, tuèrent en lui la pensée, et il put dormir d'un profond sommeil, ce qui ne lui était pas arrivé depuis son départ de Paris...

Et à son réveil, il fut surpris de se sentir relativement calme.

Désormais sa destinée devait se décider sans lui, son impuissance à rien tenter qui pût influencer les événements lui était démontrée... Une morne résignation succéda à ses effroyables agitations.

Une seule espérance alors le ranimait: l'espérance de recevoir bientôt une lettre de Mlle Henriette, ou qui sait, d'en trouver une en arrivant à destination.

Car il n'y avait rien d'impossible, à ce que la Conquête fût devancée par un navire parti trois semaines après elle.

La Conquête, vieille frégate en bois et à voiles, justifiait la réputation qu'elle avait d'être la plus mauvaise marcheuse de la marine française... et de plus, de continuelles alternatives de calme plat et de coups de vent la retenaient en route bien au-delà du temps ordinaire.

Jamais, disaient les plus vieux marins, on n'avait vu traversée si lente.

Et pour ajouter aux ennuis, la Conquête était tellement encombrée de monde, que matelots et officiers avaient à peine la moitié de l'étroit espace qui leur est accordé habituellement.

Il y avait à bord, outre l'équipage, un demi-bataillon d'infanterie de marine et cent soixante ouvriers de métiers divers, recrutés par le gouvernement pour le service de ses établissements.

Quelques-uns de ces ouvriers emmenaient leur famille, résolus à se fixer en Cochinchine, mais les autres, jeunes pour la plupart, n'avaient cherché dans cette longue campagne qu'une occasion de voir du pays, d'affronter l'inconnu, de gagner peut-être beaucoup d'argent.

On les employait à aider à la manœuvre, et c'étaient de braves garçons, à l'exception de quatre ou cinq, si turbulents, qu'à diverses reprises il avait fallu les mettre aux fers...

Les journées passaient néanmoins, et il y avait près de trois mois que la Conquête tenait la mer, quand, une après-midi, pendant que Daniel surveillait une manœuvre difficile, au moment d'un grain violent, on le vit tout à coup chanceler, battre l'air de ses bras et tomber à la renverse sur le pont...

On accourut, on le releva, mais il ne donnait plus signe de vie, et le sang lui sortait à flots de la bouche et du nez.

D'un caractère égal, comme tous les hommes dont l'âme fière plane bien au-dessus des intérêts mesquins, assez sûr de son influence pour atténuer autant qu'il était en lui les rigueurs de la discipline, Daniel était adoré de l'équipage.

C'est dire qu'au bruit de l'accident, circulant, en deux secondes, d'un bout à l'autre de la frégate, et jusqu'en ses profondeurs, matelots et officiers accoururent l'angoisse peinte sur le visage.

Qu'était-il arrivé? C'est ce que nul ne pouvait dire, personne n'ayant rien vu... Cependant ce devait être quelque chose de très-grave, à en juger par la large flaque de sang qui rougissait le pont à l'endroit où le jeune lieutenant était si soudainement tombé...

On l'avait porté à l'infirmerie, et après lui avoir fait reprendre ses sens, les chirurgiens ne tardèrent pas à reconnaître la cause de sa chute et de son évanouissement...

Il avait à la tête, un peu en arrière de l'oreille gauche, une énorme plaie contuse, telle qu'eût pu la produire un lourd marteau manié par un bras robuste.

D'où provenait ce coup si terrible, que c'était miracle que le crâne n'eût pas été fracturé?... Voilà ce que ne pouvaient s'expliquer, ni les médecins, ni les officiers qui entouraient le lit du blessé.

Interrogé, Daniel ne put donner à cet égard aucun éclaircissement.

Personne n'était à ses côtés et il n'avait vu s'approcher personne de lui au moment de l'accident, et le choc avait été si violent qu'il était tombé comme foudroyé...

Ces détails rapportés aux matelots et aux émigrants réunis sur le pont, furent accueillis par des sourires d'incrédulité, puis par une clameur d'indignation, quand on ne douta plus de leur exactitude.

Quoi!... le lieutenant Champcey avait été frappé, en plein soleil, au milieu de l'équipage!... Comment? par qui?

Cette affaire présentait un caractère mystérieux trop alarmant pour qu'il n'importât pas de l'éclaircir au plus tôt, et les matelots eux-mêmes ouvrirent sur-le-champ une espèce d'enquête.

Des cheveux et quelques caillots de sang qu'on découvrit sur une énorme poulie, donnèrent, à ce que l'on crut, le mot de l'énigme.

Il parut prouvé que la corde où était engagée cette lourde masse, avait glissé des mains d'un des matelots qui, montés dans les vergues, exécutaient la manœuvre commandée par Daniel...

Epouvanté des suites de sa maladresse, mais gardant néanmoins son sang-froid, cet homme avait remonté si vivement la poulie qu'il n'avait pas été remarqué.

Y avait-il à espérer qu'il s'accuserait? Evidemment non... D'ailleurs, à quoi bon!... Le blessé fut le premier à prier de discontinuer les recherches.

Puis, comme au bout de quinze jours le lieutenant Champcey reprit son service, on cessa de parler de cet accident, un de ceux qui par malheur se renouvellent le plus fréquemment.

Et d'ailleurs l'idée que la Conquête approchait de sa destination occupait tous les esprits et suffisait à toutes les conversations...

Et, en effet, un beau soir, au coucher du soleil, la terre fut signalée, et le lendemain, au jour, la frégate entrait à pleines voiles dans le Don-Naï, le roi des fleuves de la Cochinchine, si large et si profond que les vaisseaux du plus fort tonnage le remontent sans difficultés pour s'amarrer aux quais de Saïgon...

Debout sur le pont, Daniel regardait défiler les paysages monotones de cette étrange contrée, dont le sol, une vase noire et inconsistante, a des exhalaisons mortelles...

Après des mois de traversée, il trouvait un charme mélancolique aux rives du Don-Naï, ombragées de manguiers et de palétuviers dont les souples racines rampaient et plongeaient au loin dans l'eau boueuse, rives mornes, où s'étale une végétation molle et douce, qui offre à l'œil la gamme entière des verts, depuis le vert glauque et maladif des idrys, jusqu'au vert sombre et métallique du sténia...

Plus loin du bord, les hautes herbes, les lianes, les alvès et les cactus formaient des fourrés impénétrables, d'où s'élançaient comme des fûts de colonnes, des cocotiers gigantesques et le plus gracieux des arbres de la création, le palmier arac.

Et par les éclaircies, on apercevait, se déroulant jusqu'au fond de l'horizon, les rizières malsaines, une plaine immense de boue, recouverte d'un tapis de verdure qui ondulait, se creusant et se soulevant sous la brise, comme la mer...

—Voici donc Saïgon!... s'écria près de Daniel une voix joyeuse.

Il se retourna... C'était le meilleur camarade qu'il eût à bord, un lieutenant comme lui, qui était venu se placer à ses côtés, et qui, lui tendant une longue-vue, ajoutait avec un grand soupir de satisfaction:

—Tiens, là, regarde!... Enfin nous arrivons!... Avant deux heures, ami Champcey, nous serons au mouillage.

Dans le lointain, en effet, on discernait, se profilant sur l'azur foncé du ciel, le toit recourbé des pagodes de Saïgon.

Une grande heure encore s'écoula, et enfin, à un détour du fleuve, la ville apparut, misérable, n'en déplaise aux géographes, en dépit des immenses travaux de la colonisation française...

Saïgon, c'est surtout une longue rue qui côtoie la rive droite du Don-Naï, rue primitive, non pavée, coupée de fondrières, interrompue par de larges espaces vides et bordée de maisons de bois, recouvertes de paille du riz et de feuilles de palmier.

Des milliers de barques se pressent contre le bord du fleuve, le long de cette rue, et forment comme un faubourg flottant, où grouille une population étrange, d'Annamites, de Chinois et d'Hindous...

Au second plan, seulement, apparaissent quelques maisons de pierre, dont les toits de tuiles rouges rassurent l'œil, et de distance en distance, une ferme annamite, bâtie en quinconce, qui semble se cacher dans des massifs d'araquiers...

Enfin, sur une éminence, se dressent la citadelle, l'arsenal, la maison du commandant français et l'ancienne habitation du colonel espagnol...

Mais elle paraît toujours belle, la ville où l'on débarque après une traversée de plusieurs mois!...

Et dès que la Conquête se balança tranquille sur ses ancres, tous les officiers, à l'exception de l'enseigne de service, se firent conduire à terre et coururent à la maison du gouvernement, demander s'ils n'avaient pas été devancés par des lettres de France...

Considérant la longueur anormale de leur voyage, tous avaient le même espoir que Daniel, d'être dépassés par quelque bâtiment parti bien après eux.

Et leur espérance ne fut pas déçue.

Deux trois-mâts, l'un français, l'autre anglais, qui avaient mis à la voile près d'un mois après la Conquête, étaient arrivés depuis le commencement de la semaine avec des dépêches...

Il s'y trouvait deux lettres à l'adresse de Daniel, et c'est d'une main fiévreuse et le cœur battant à rompre, qu'il les prit des mains d'un vieil employé.

Mais au premier coup d'œil jeté sur les adresses, il pâlit... Il ne reconnaissait pas l'écriture de Mlle Henriette...

N'importe!... il brisa les enveloppes et courut aux signatures...

L'une des lettres était signée: «Maxime de Brévan,» l'autre: «Comtesse de la Ville-Handry, née Sarah Brandon...»

C'est par cette dernière que Daniel commença.

Après lui avoir fait part de son mariage, Sarah lui exposait longuement la conduite de Mlle Henriette le jour même de la noce.

«—Une autre que moi, disait-elle, lui en voudrait mortellement de cette insulte atroce et abuserait de sa situation pour s'en venger... Mais moi, qui jamais n'ai rien pardonné, je pardonnerai, Daniel, en mémoire de vous, et parce que je ne saurais voir souffrir qui vous a aimé!...»

Et, en post-scriptum elle ajoutait:

«Ah! que n'avez-vous empêché mon mariage, quand d'un mot vous le pouviez... On me croit parvenue au comble de mes vœux... Je n'ai jamais été si malheureuse!...»

Cette lettre arracha une exclamation de rage à Daniel. Il n'y voyait qu'une sanglante ironie.

—Cette misérable, pensait-il, se joue de moi, et si elle écrit qu'elle n'en veut pas à Henriette, il faut lire qu'elle la hait et la martyrise...

La lettre de M. de Brévan, par bonheur, le rassura un peu. Maxime confirmait les dires de la comtesse Sarah, ajoutant de plus que Mlle de la Ville-Handry était fort triste, mais calme et résignée, et que sa belle-mère la traitait avec la plus grande douceur...

Le surprenant, c'est que M. de Brévan ne soufflait mot de la fortune qui lui avait été confiée, ni du système de vente qu'il adoptait pour les terres, ni du prix qu'il en trouvait...

Mais Daniel ne remarqua pas cela; toute sa pensée était à Mlle Henriette...

—Ne pas m'avoir écrit, pensait-il, quand les autres ont trouvé le moyen de m'écrire!

Accablé de tristesse, il était allé s'asseoir sur un banc de bois, dans l'embrasure d'une fenêtre de la salle où se distribuaient les lettres.

Franchissant les espaces immenses qui le séparaient de la France, sa pensée errait sous les ombrages des jardins de l'hôtel de la Ville-Handry... Il lui semblait que par un jet tout-puissant de sa volonté, il s'y trouvait transporté... Et, de même qu'au dernier rendez-vous, il croyait voir aux pâles clartés de la lune la robe de son amie glisser entre les grands arbres...

Une tape amicale sur l'épaule le ramena brusquement au monde réel...

Quatre ou cinq officiers de la Conquête l'entouraient, insoucieux et gais, eux, le rire sur les lèvres.

—Eh bien!... mon cher Champcey, disaient-ils, venez-vous?

—Où?

—Dîner, parbleu!

Et, comme il les regardait de l'air d'un homme éveillé en sursaut, et qui n'a pas eu le temps de rassembler toutes ses idées:

—Et bien! dîner, ajoutèrent-ils. Saïgon possède, paraît-il, un restaurant français admirable, dont le cuisinier, un Parisien, est tout bonnement un grand artiste... Allons, debout et en route!

Mais Daniel était à un de ces instants où la solitude a d'irrésistibles attraits.

Il frémissait à l'idée d'être arraché à ses mélancoliques rêveries, d'être obligé de se mêler à une conversation, de parler, d'écouter, de répondre...

—Je ne dînerai pas avec vous ce soir, dit-il à ses camarades.

—C'est une plaisanterie!...

—Non, il faut que je rentre à bord...

Les autres, alors, furent frappés de la tristesse de son accent, et changeant de visage, de l'air du plus affectueux intérêt:

—Qu'avez-vous, Champcey? interrogèrent-ils. Venez-vous d'apprendre quelque malheur, une mort?...

—Non.

—Les lettres de France, que vous tenez...

—Ne m'annoncent rien de fâcheux... J'espérais des nouvelles qui ne sont pas venues, voilà tout!...

—Alors, sacrebleu! accompagnez-nous!

—N'insistez pas... je serais un trop triste convive.

On insista, néanmoins, comme insistent les amis qui jamais ne veulent comprendre qu'on ne soit pas tenté par ce qui les séduit, mais rien ne put changer la détermination de Daniel.

Sur le seuil de la maison du Gouvernement, il se sépara de ses camarades et reprit seul, tristement, le chemin du port.

Il arriva sans encombre au bord du Don-Naï, mais alors se présentèrent des difficultés qu'il n'avait pas prévues.

La nuit était si obscure qu'à peine il y voyait pour guider sa marche le long d'une sorte de quai en construction, semé d'énormes pierres et de fondrières... Pas une lumière aux fenêtres des maisons d'alentour. Tels efforts qu'il fit pour percer les ténèbres, il ne distinguait rien que la silhouette noire des navires se balançant à l'ancre au milieu du fleuve, et la lueur des fanaux tremblant au courant de l'eau.

Il appela... nulle voix ne répondit... Le silence, aussi profond que les ténèbres, n'était troublé que par le sourd grouillement du Don-Naï, roulant à pleins bords ses eaux boueuses.

—Je suis fort capable, pensait Daniel, de ne pas retrouver le canot de la Conquête.

Il le trouva cependant, après de longues recherches, amarré et comme perdu parmi quantité de barques du pays.

Seulement, le canot lui parut vide.

Ce n'est qu'après y être descendu, qu'il y découvrit un mousse qui, couché dans le fond, dormait à poings fermés, roulé dans le tapis qu'on jette sur les bancs de l'arrière pour les officiers.

Daniel l'ayant secoué, il se dressa sur ses jambes, en maugréant, et tout hébété de sommeil.

—Qu'est-ce qu'il y a donc!... grognait-il.

—Où est l'équipage?... interrogea Daniel.

Tout à fait réveillé, le mousse qui avait de bons yeux, avait aperçu dans la nuit l'or des épaulettes. Aussi, devenu soudainement respectueux:

—Mon lieutenant, répondit-il, tous les hommes sont en ville.

—Comment, tous...

—Dame! oui, mon lieutenant... Quand les officiers sont descendus à terre, ils ont dit au patron qu'ils ne rentreraient pas de sitôt, et qu'il pouvait prendre trois heures pour manger un morceau et boire un coup, à condition que les hommes ne se soûlent pas...

C'était exact, et Daniel avait oublié le détail.

—Et où sont-ils allés? demanda-t-il.

—Je ne sais pas, mon lieutenant.

Un moment Daniel mesura du regard le grand et lourd canot, comme s'il eût songé à gagner avec la Conquête, sans autre aide que celle du mousse... Mais non, c'était impraticable.

—Allons, rendors-toi, dit-il au jeune garçon.

Et sautant à terre, non sans laisser échapper une exclamation de dépit, il allait se mettre à la recherche de ses camarades, quand il vit surgir de l'ombre, pour ainsi dire, à ses côtés, un homme dont il lui était impossible de distinguer les traits.

—Qui va là? fit-il.

—Monsieur l'officier, répondit l'homme en un jargon à peine compréhensible, mélange affreux de français, d'espagnol et d'anglais, j'ai entendu ce que vous disiez au petit qui est là dans ce canot.

—Eh bien?

—J'ai pensé que vous voudriez rentrer à bord, monsieur l'officier.

—En effet...

—Pour lors, si vous voulez, comme je suis batelier, je vous traverserai.

Daniel n'avait aucune raison de se défier de cet homme.

Dans les ports de mer, à toute heure de jour et de nuit, on en trouve ainsi sur les quais, guettant les matelots en retard, à qui, par exemple, ils font payer cher leurs services.

—Ah! tu es batelier! dit Daniel avec une très-sincère satisfaction... Eh bien! où est ton bateau?...

—Là, monsieur l'officier, à deux pas, vous n'avez qu'à me suivre... Mais vous, où est le navire que vous voulez rejoindre?

—Tiens là!...

Et Daniel lui montrait à six ou sept cents mètres, la Conquête très-reconnaissable à ses feux.

—C'est loin, grogna l'homme, la marée baisse, le courant est dur.

—Tu auras quarante sous pour ta peine.

Joyeusement l'homme frappa ses mains l'une contre l'autre.

—Ah! comme cela, bon!... dit-il... Alors, avancez, monsieur l'officier... encore un peu, bien!... C'est ce bateau-là qui est le mien, entrez, et tenez-vous bien...

Daniel suivit ces indications, mais il fut si frappé de la maladresse de l'homme à démarrer sa barque et à la pousser dans le courant, qu'il ne put s'empêcher de lui dire:

—Ah ça, mais tu n'es pas batelier de ton état, mon garçon.

—Pardonnez-moi, monsieur l'officier, et je l'étais dans mon pays avant de l'être ici.

—Quel est ton pays?

—Shang-Haï.

—N'importe, tu as encore beaucoup à apprendre avant de devenir matelot.

Cependant, le bateau étant fort petit, une véritable coquille de noix, Daniel se dit qu'au besoin il prendrait les avirons et passerait son passeur...

Sur quoi, s'étant assis, les jambes allongées, il retomba dans ses méditations...

Il en fut tiré, le malheureux, par une épouvantable sensation.

Par suite d'un choc, d'une fausse manœuvre ou de tout autre accident, le bateau avait chaviré, et Daniel venait d'être précipité dans le fleuve... Et pour comble, un de ses pieds était si fortement engagé entre un banc et le bordage, que ses mouvements étaient paralysés et qu'il se trouvait sous l'eau...

Il vit cela comme en un éclair, et sa première pensée fut:

—Je suis perdu...

Mais si désespérée que fût sa situation, il n'était pas homme à s'abandonner...

Rassemblant par un seul et suprême effort tout ce qu'il avait de vigueur et d'énergie, il se cramponna au bordage du bateau renversé sur lui et imprima une si violente secousse, qu'il dégagea son pied et du même coup remonta à la surface.

Il était temps. Déjà il avait bu une gorgée.

—Maintenant, pensa-t-il, j'ai une chance de salut!

Chance bien frêle, hélas! et si chétive, qu'il fallait pour s'y attacher la robuste volonté de Daniel et son indomptable courage.

Un courant furieux l'emportait comme une paille, le bateau chaviré qui l'eût aidé à se soutenir lui avait échappé, il ne savait rien de ce redoutable Don-Naï, sinon qu'il allait toujours s'élargissant, et rien ne pouvait le guider, par cette nuit si obscure que l'eau et la terre, le fleuve et ses rives se confondaient en d'uniformes et insondables ténèbres.

Qu'était devenu le batelier cependant? A tout hasard, Daniel appela.

—Ohé!... l'homme!...

Pas de réponse... Avait-il été entraîné?... Regagnait-il le bord?... Etait-il déjà noyé?...

Mais voici que soudain le cœur de Daniel tressaillit de joie et d'espoir.

Il venait de découvrir à une centaine de mètres plus bas la lueur rouge d'un fanal lui annonçant un bâtiment à l'ancre.

Tous ses efforts tendaient vers ce but...

Il y était porté avec une rapidité vertigineuse, bientôt il y toucha presque... Et alors, avec un incroyable sang-froid et une merveilleuse précision, au moment où le courant le poussa près de la chaîne d'une ancre, il la saisit... Il s'y maintint, et ayant repris haleine, par trois fois, de toute la puissance de ses poumons, il poussa un cri si aigu, qu'il domina les sourds mugissements du fleuve:

—Au secours! à moi!...

Du navire, un grand cri: «—Tiens ferme!...» répondit, lui prouvant que son appel avait été entendu, et qu'on allait lui venir en aide.

Trop tard!... Un remous l'enveloppa, dont l'irrésistible violence arracha la chaîne, gluante de vase, à ses doigts crispés... Roulé par le tourbillon, il fut jeté rudement contre le bordage du navire, coula et fut entraîné...

Quand il revint sur l'eau, le fanal rouge était déjà bien loin, en amont, et en aval aucune lueur n'apparaissait plus.

Nul secours humain à attendre désormais... Daniel n'avait plus à compter que sur lui-même et à essayer de gagner un des bords...

Encore qu'il ignorât la distance qui l'en séparait, et qui peut-être était très-grande, la tâche ne lui eût pas semblé au-dessus de ses forces, s'il eût été nu... Mais ses vêtements le gênaient horriblement, et l'eau qui les pénétrait les rendait plus lourds de seconde en seconde.

—Je coule définitivement, pensa-t-il, si je ne parviens pas à me déshabiller.

Nageur excellent, il accomplit ce tour de force—car c'en était un dans sa position. Et quand après des prodiges de vigueur et d'adresse, il eût réussi à se débarrasser de ses chaussures...

—Je m'en tirerai!... s'écria-t-il, comme s'il eût songé à défier l'aveugle élément contre lequel il luttait; je reverrai Henriette!

Mais se déshabiller lui avait pris un temps énorme, et comment évaluer la distance que lui avait fait parcourir le courant, de plus de vingt kilomètres à l'heure!

Rassemblant ses souvenirs, il lui semblait avoir observé qu'à une lieue de Saïgon, le Don-Naï avait la largeur d'un bras de mer. Selon son estimation, il devait être à cet endroit.

—N'importe!... se dit-il, j'arriverai...

Et lentement, d'un mouvement régulier et pour ainsi dire mécanique, ménageant sa respiration, il se mit à nager, obliquant autant qu'il le pouvait, sans trop de fatigue...

Ignorant de quel bord il était le plus rapproché, il s'était décidé, d'inspiration, à se diriger vers la rive droite, celle où est bâti Saïgon...

Il nageait depuis plus d'une demi-heure, et il commençait à sentir, non sans effroi, ses muscles se roidir, ses jointures perdre leur élasticité, sa respiration s'embarrasser, et ses extrémités se refroidir, quand le clapotis de l'eau lui annonça le voisinage de la terre.

Bientôt il toucha le fond... Il fit deux ou trois brasses encore, très-vite, mais au moment où prenant pied il se redressa, il enfonça jusqu'à mi-corps dans cette vase visqueuse et tenace, qui rend si dangereux tous les fleuves de la Cochinchine...

La terre était là, il la devinait, si l'obscurité l'empêchait de la voir, et cependant jamais sa situation n'avait été si désespérée... Ses jambes étaient prises comme dans un étau, l'eau bourbeuse bouillonnait presque au ras de sa bouche, et à chaque mouvement pour se dégager il enfonçait davantage, peu, mais toujours un peu plus.

Son sang-froid, de même que ses forces, commençait à l'abandonner, ses idées se troublaient, quand cherchant instinctivement un point d'appui, sa main heurta la racine d'un palétuvier...

Cette racine, ce pouvait être la vie!... Il en éprouva d'abord la solidité. La trouvant suffisamment résistante, sans secousses, mais avec la frénétique énergie de l'homme qui se noie, il se hâla dessus et se dégagea... Puis, rampant sur la vase traîtresse, il ne tarda pas à atteindre un terrain solide où il se laissa tomber épuisé.

Il était sauvé de l'eau, mais qu'allait-il devenir, seul, nu, exténué, transi, perdu par cette nuit noire, en ce pays inconnu et désert?...

Au bout d'un moment, cependant, il se releva, mais dès qu'il voulut se mettre en route, il se trouva arrêté de tous côtés par des lianes et par les épines des cactus...

—Allons, il faut rester ici jusqu'au jour! se dit-il.

Et le reste de la nuit, il le passa à piétiner sur place et à battre des bras, pour combattre un froid mortel qui le pénétrait jusqu'à la moelle des os...

Les premières lueurs de l'aube lui montrèrent qu'il était comme emprisonné dans un fourré si inextricable qu'il se demanda s'il en sortirait...

Il en sortit, pourtant, et après quatre heures d'une marche effroyablement pénible, il atteignit Saïgon.

Des matelots d'un navire de commerce qu'il rencontra, lui prêtèrent des vêtements et le conduisirent à bord de la Conquête, où il arriva mourant.

—D'où venez-vous, grand Dieu!... en cet état!... s'écrièrent ses camarades dès qu'ils l'aperçurent... Que vous est-il arrivé?...

Et quand il leur eut raconté ses terribles émotions depuis le moment où il les avait quittés:

—En vérité, mon cher Champcey, lui dirent-ils, vous avez de la chance... Voici le second accident auquel vous échappez miraculeusement... Gare au troisième, par exemple!...

«Gare au troisième!» Oui, voilà précisément ce que se disait Daniel.

C'est qu'au milieu des souffrances de l'épouvantable nuit qu'il venait de passer, il avait fait d'étranges réflexions.

Cette poulie, lui tombant sur la tête, on ne savait de quelle main... ce bateau, chavirant tout à coup, sans cause apparente, était-ce bien naturel, et le hasard était-il seul coupable?...

La maladresse de ce batelier, qui tout à coup était venu lui offrir ses services, lui était revenue en mémoire, et avait fait naître de singuliers doutes dans son esprit. Cet homme, si mauvais matelot, pouvait être un nageur de premier ordre, qui, ayant pris toutes ses mesures avant de faire chavirer le bateau, avait ensuite gagné sans peine la terre...

—Ce batelier, pensait Daniel, voulait donc m'assassiner!... Pourquoi, dans quel but?... Pour le compte d'autrui, évidemment... Mais qui donc a assez d'intérêt à ma mort pour payer des assassins?... Sarah Brandon!... Ce n'est pas admissible.

Ce qui était bien moins admissible encore, c'était l'idée d'un misérable, payé par Sarah, se glissant sur la Conquête, et se trouvant à point nommé sur le quai de Saïgon, la première fois que Daniel y mettait le pied.

Cependant, ces soupçons, qu'il traitait d'absurdes, le tourmentaient si cruellement qu'il résolut d'essayer de les éclairer.

Pour commencer, il demanda la liste des hommes qui, la veille, étaient descendus à terre...

Il lui fut répondu que seuls les matelots composant l'équipage des canots étaient allés à Saïgon, mais que les émigrants ayant obtenu l'autorisation de débarquer en avaient pour la plupart profité.

Muni de ce renseignement, et bien qu'il eût peine à se tenir debout, Daniel se fit conduire chez le chef de la police de Saïgon, et en obtint un agent...

Suivi de cet agent, il se rendit sur le quai à l'endroit où le canot de la Conquête était amarré la veille, et là, il le chargea de demander si on ne s'était pas aperçu de la disparition d'un batelier.

Aucun batelier ne manquait, mais on amena à Daniel un pauvre diable d'Annamite qui depuis le matin errait le long du Don-Naï, s'arrachant les cheveux en disant qu'on l'avait ruiné, qu'on lui avait volé son bateau.

Daniel, la veille, n'avait pu distinguer ni les habits ni la taille de l'homme dont il avait accepté les services, mais il avait entendu sa voix et il en avait si bien l'intonation dans l'oreille, qu'il l'eût reconnue entre mille... La voix de l'Annamite n'y ressemblait en rien.

De plus, ce pauvre diable ne savait pas, dix personnes en témoignèrent, un seul mot de français. Né sur le fleuve et y ayant toujours vécu, il avait la réputation d'un très-habile marin.

Enfin il était bien évident que si cet homme eût fait le coup, il se serait bien gardé de réclamer son bateau.

Que conclure de cette enquête sommaire?

—Il n'y a pas à en douter, pensa Daniel, on a voulu m'assassiner!...

XXIII

Il n'est pas d'homme, si brave qu'on le suppose, qui ne frémisse à cette idée, qu'il vient d'échapper miraculeusement aux coups d'assassins inconnus.

Il n'en est pas qui ne sente son sang se figer dans ses veines, en songeant que ceux qui l'ont manqué renouvelleront sans doute leur tentative, et que le miracle ne se renouvellera peut-être pas.

Voilà où en était Daniel.

Il avait désormais cette effrayante certitude qu'une guerre à mort lui était déclarée, une guerre de sauvage, sans pitié, merci ni trêve, guerre de surprises et de traîtrises, d'embuscades et de ruses.

Il lui était prouvé que près de lui, dans son ombre, pour ainsi dire, marchait un invisible ennemi, stimulé par l'appât du gain, épiant ses moindres démarches, toujours en éveil, prêt à saisir l'occasion de le frapper.

Et par l'infernale adresse des deux tentatives avortées, Daniel pouvait mesurer la scélératesse supérieure de l'homme choisi et payé—il le croyait du moins—par Sarah Brandon.

Cependant il ne souffla mot des dangers qu'il courait, et même, une fois remis de la terrible secousse, il prit sur lui de dissimuler ses préoccupations sous une gaieté qu'on ne lui avait pas vue de tout le voyage.

—Je ne veux pas, se disait-il, que l'ennemi soupçonne mes soupçons.

Mais de ce moment, ses défiances ne s'endormirent plus, et toutes ses démarches furent marquées au coin d'une savante circonspection.

Il ne mit plus un pied devant l'autre, pour ainsi dire, sans avoir tâté le terrain; jamais il ne se suspendit à une tire-veille sans en avoir sournoisement éprouvé la solidité; il s'était fait une loi de ne plus rien prendre, ne fut-ce qu'un verre d'eau ou un fruit, hors de la table des officiers...

Assurément, ce perpétuel qui-vive, et cette prudence ombrageuse autant que la peur, répugnaient prodigieusement à son caractère hardi...

Seulement, il avait compris que l'insouciance en de telles conjonctures serait, non pas courage, mais duperie.

Un duel était engagé dont il voulait sortir vainqueur, c'était bien le moins qu'il ne s'offrît pas sans défense aux coups.

C'est qu'il lui semblait que sa poitrine était le seul rempart de celle qu'il aimait, et il prévoyait que, lui mort, elle serait perdue.

C'est qu'il ne cherchait pas seulement à défendre sa vie, il espérait arriver jusqu'à l'assassin et par lui remonter jusqu'à l'infâme créature dont il n'était que l'instrument, jusqu'à Sarah Brandon.

Aussi, poursuivait-il sous main, sans bruit, lentement, mais incessamment, l'enquête qu'il avait commencée.

Et certaines circonstances, oubliées d'abord, et divers indices adroitement recueillis, lui donnaient de grandes espérances.

Il lui était démontré, par exemple, que seuls les matelots des canots étaient allés à terre, et que pas un ne s'était écarté des autres seulement dix minutes.

Donc le faux batelier n'était pas un homme de l'équipage de la Conquête.

Ce ne pouvait non plus être un soldat de l'infanterie de marine, aucun n'ayant obtenu la permission de débarquer.

Restaient les émigrants, dont cinquante ou soixante avaient passé la soirée à Saïgon.

Mais cette hypothèse que l'un d'eux avait attiré Daniel dans le bateau n'était-elle pas écartée par les circonstances de la première tentative d'assassinat!...

Non, car beaucoup de ces émigrants, jeunes et excédés de l'oisiveté de la traversée, sollicitaient comme une faveur l'occasion d'aider aux manœuvres.

Et après de minutieuses informations, Daniel acquit la certitude que quatre d'entre eux étaient mêlés aux matelots sur la vergue d'où était tombée la pesante poulie qui eût dû le tuer.

Lesquels?... C'est ce qu'il ne put découvrir...

N'importe! les résultats obtenus par Daniel suffisaient pour lui rendre l'existence plus supportable.

Il respirait à bord, il allait, il venait en toute sécurité, maintenant qu'il était bien sûr que son assassin ne faisait pas partie de l'équipage de la Conquête...

Et même il éprouvait un soulagement réel à pouvoir se dire que ce n'était pas du moins parmi ces braves et rudes marins qu'on avait trouvé à acheter un misérable pour le frapper lâchement.

De plus, le champ de ses investigations se trouvait assez limité pour qu'il pût désormais entrevoir le succès.

Malheureusement, dès la première quinzaine de l'arrivée, les émigrants avaient été répartis, selon les besoins, dans divers établissements de la colonie assez éloignés les uns des autres.

Force fut à Daniel de renoncer, au moins momentanément, au projet qu'il avait formé de s'entretenir avec tous jusqu'à ce qu'il reconnût cette voix du faux batelier qu'il n'oubliait pas.

Lui-même d'ailleurs ne devait pas séjourner à Saïgon.

Après une première campagne qui l'éloigna deux mois, on lui confia le commandement d'une chaloupe à vapeur, avec mission d'explorer et de relever le cours du Cambodge, depuis la mer jusqu'à My-Thô, la seconde ville de la Cochinchine.