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La clique dorée

Chapter 7: IV
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About This Book

A meticulously kept Parisian lodging with a notorious reputation houses diverse tenants and the Chevassat concierges, whose rumored corruption and a mysterious son fuel neighborhood gossip. One evening a second-hand dealer hears agonized sounds near Mlle Henriette's locked room, prompting a gathering and the discovery that someone may have died. The narrative follows inquiries into the event, uncovering debts, secret alliances, and social pretensions; it blends sensation, procedural detail, and character observation to reveal how rumor, money, and domestic arrangements produce scandal and tragedy.

Mais les sentiments n'en furent point modifiés. La guerre ouverte dégénéra en une sourde hostilité, voilà tout...

Cependant la destinée, meilleure que les hommes, réservait à M. de la Ville-Handry une récompense bien inattendue de l'héroïsme dont il avait fait preuve en épousant, lui, si riche, une fille pauvre.

Un frère de Mme de Rupert, banquier à Dresde, mourut, léguant à sa «chère nièce Pauline» environ 1,500,000 francs.

Cet homme si riche, qui, de sa vie, n'avait envoyé un secours à sa sœur, qui eût déshérité la fille du soldat de fortune, avait été flatté d'écrire en tête de son testament le nom de «haute et puissante comtesse de la Ville-Handry.»

Cet héritage inespéré eût dû ravir la jeune femme. N'allait-il pas la venger victorieusement des plus ineptes calomnies et lui ramener l'opinion!... Et pourtant, jamais on ne la vit si triste que le jour où la grande nouvelle parvint au château.

C'est que ce jour-là, peut-être, elle maudit son mariage... C'est qu'en dedans d'elle-même une voix s'éleva qui lui reprochait amèrement d'avoir cédé aux ordres, aux supplications de sa mère...

Fille incomparable, de même qu'elle devait être la meilleure des mères et la plus chaste des épouses, elle s'était dévouée, et voici que les événements donnaient tort à son sacrifice et la punissaient de ce qu'elle avait fait son devoir.

Ah! que n'avait-elle combattu, résisté, gagné du temps!...

C'est que, jeune fille, elle avait rêvé un autre avenir... C'est qu'avant d'accorder sa main au comte, spontanément et librement elle avait donné son cœur à un autre... C'est qu'elle avait aimé du plus naïf et du plus chaste amour un jeune homme de deux ou trois ans seulement plus âgé qu'elle, Pierre Champcey, le fils d'un de ces richissimes cultivateurs comme on en compte par centaines le long de la vallée de la Loire.

Lui l'adorait.

Malheureusement un obstacle dès le premier jour s'était dressé entre eux, infranchissable: la pauvreté de Pauline.

Y avait-il à espérer que le père et la mère Champcey, ces âpres paysans, permettraient à un de leurs fils,—ils en avaient deux,—cette folie qui s'appelle un mariage d'amour?

Ils s'étaient imposé de rudes sacrifices pour leurs enfants. L'aîné, Pierre, se destinait au barreau; l'autre, Daniel, qui voulait être marin, travaillait pour entrer au Borda.

Et les Champcey n'étaient pas médiocrement fiers d'avoir fait des «messieurs» de leurs gars. Mais ils disaient à qui voulait l'entendre qu'en échange de cette dot, l'éducation, ils comptaient exiger de leurs brus force espèces sonnantes.

Pierre connaissait si bien ses parents que jamais il ne leur parla de Pauline.

—Quand j'aurai l'âge des sommations respectueuses, pensait-il, ce sera une autre affaire...

Hélas! pourquoi Mme de Rupert n'avait-elle pas voulu que sa fille restât libre jusque-là!

Pauvre jeune femme!... Le jour où elle était entrée au château de la Ville-Handry, elle s'était juré d'ensevelir cet amour si avant au fond de son cœur que jamais il ne troublerait sa pensée... Et elle s'était tenu parole.

Mais voici que tout à coup il surgissait plus ardent et plus vivace qu'autrefois, l'oppressant jusqu'au spasme, doux et triste comme un souvenir de bonheur envolé, et en même temps cruel et déchirant comme un remords.

Ainsi qu'en un songe, elle revoyait Pierre, tel qu'en leur première adolescence, alors qu'il se glissait à la brune jusqu'à son pauvre logis, alors que, furtivement, elle entr'ouvrait la fenêtre pour l'apercevoir.

Qu'était-il devenu?... Lorsqu'il avait appris qu'elle allait épouser le comte, il lui avait écrit une lettre désespérée, où il l'accablait d'ironies et de mépris... Puis, qu'il eût oublié ou non, il s'était marié, lui-même, et eux, qui s'étaient bercés de ce rêve de cheminer dans la vie appuyés l'un sur l'autre, séparés à jamais, ils suivaient chacun son chemin...

Seule, enfermée dans sa chambre, longtemps la malheureuse se débattit contre ces spectres du passé qui l'obsédaient.

Mais si quelque pensée coupable fit monter le rouge à son front, elle sut en triompher.

Loyale et vaillante, elle renouvela le serment qu'elle s'était fait de se consacrer entière à son mari... Il l'avait tirée de la misère pour lui donner sa fortune et son nom, en échange elle lui devait le bonheur.

Et certes, à s'affermir dans ces résolutions, il y avait de sa part quelque courage.

Après deux ans de ménage, le caractère du comte n'avait plus pour elle de secrets... Elle avait mesuré l'étroitesse de son esprit, le vide désolant de sa pensée, la sécheresse de son cœur...

Sous le brillant gentilhomme accepté comme «une capacité,» selon l'expression du pays, elle avait découvert un être absolument nul, borné, incapable d'une idée si on ne la lui soufflait, et avec cela prétentieux, infatué de ses mérites et poussant l'obstination jusqu'à l'absurde.

Et, pour comble, M. de la Ville-Handry n'était pas loin de haïr sa femme... On lui avait tant insinué qu'elle n'était pas à sa hauteur, qu'il avait fini par le croire... Enfin, il s'en prenait à elle de son prestige évanoui.

Accablée de la lourde tâche échue à Mme de la Ville-Handry, une femme vulgaire eût pensé que garder la foi conjugale à un homme tel que le comte, ce serait assez de vertu.

Mais la comtesse n'était pas une femme vulgaire.

Résignée, elle se promit d'avoir du moins la coquetterie de la résignation.

Il est vrai que désormais un berceau adoré enchaînait son âme au foyer. Elle avait une fille, son Henriette, et, sur cette chère tête blonde, elle bâtissait un monde de merveilleux projets...

C'est de ce moment qu'elle sortit de l'inertie où elle s'assoupissait depuis deux ans, et qu'elle se mit à étudier le comte avec cette prodigieuse perspicacité que développe un grand intérêt en jeu.

Un mot de M. de la Ville-Handry devait l'éclairer. Un matin, comme ils achevaient de déjeuner en tête à tête:

—Ah! Nancy t'aimait bien, lui dit-il, la veille de sa mort, lorsqu'elle sentait qu'elle était perdue, elle me conjurait de t'épouser.

Cette Nancy, c'était la défunte gouvernante du château.

Après cette maladresse du comte, point n'était besoin de longues réflexions pour comprendre le rôle qu'avait joué cette femme.

Il devenait évident que, modestement effacée dans l'ombre, protégée par l'intériorité même de sa situation, elle avait été tout à la fois l'intelligence, l'énergie et la volonté de son maître.

Et son influence sur lui avait été si puissante qu'elle lui avait survécu et qu'elle avait été obéie par delà le tombeau.

Cruellement humiliée par l'aveu de son mari, la comtesse eut assez de puissance sur elle pour ne lui eu point garder rancune.

—Eh bien!... soit, se dit-elle; pour son bonheur et pour notre repos, je descendrai jusqu'au rôle de cette Nancy!...

C'était plus aisé à résoudre qu'à exécuter, M. de la Ville-Handry n'étant pas de ceux qu'on manie ouvertement, ni même qui se rendent à un conseil quand on leur en a démontré l'excellence.

Irritable, ombrageux et despote comme tous les faibles, il ne redoutait rien tant que ce qu'il appelait une atteinte à son autorité. En tout, pour tout, partout et toujours, il prétendait être le maître, le souverain arbitre. Et ses susceptibilités sur ce point étaient si intraitables et si puériles, qu'il suffisait que sa femme manifestât l'ombre d'une volonté, pour que tout aussitôt il voulût obstinément le contraire.

—Je ne suis pas une girouette!... était une de ses déclarations favorites.

Pauvre homme, qui ne comprenait pas que pour tourner au sens contraire du vent qui souffle on n'en tourne pas moins.

La comtesse le comprit, et ce fut là sa force.

Après plusieurs mois de patience et de tâtonnements, il lui sembla qu'elle avait atteint son but, et que désormais, dès qu'elle le voudrait sérieusement, elle dirigerait à son gré les volontés de son mari.

Pour tenter l'expérience, une occasion se présentait.

Encore que la noblesse des environs eût bien rabattu de ses hauteurs, et même lui fût presque revenue, surtout depuis son héritage, la comtesse estimait sa situation pénible et souhaitait ardemment quitter le pays. Il lui rappelait d'ailleurs trop de choses qu'elle voulait oublier. Il était de certaines routes où elle ne pouvait passer sans que son cœur bondit à briser sa poitrine.

Mais d'un autre côté il était bien connu que le comte s'était juré de finir ses jours en Anjou, qu'il avait les grandes villes en horreur et que la seule idée de quitter son château, où il avait si bien toutes ses habitudes, le rendait d'une humeur massacrante.

On tomba donc des nues lorsqu'on l'entendit annoncer qu'il quittait la Ville-Handry pour n'y plus revenir, qu'il avait acheté un hôtel à Paris, rue de Varennes, et qu'il ne tarderait pas à s'y fixer définitivement.

—C'est, du reste, bien malgré la comtesse, ajoutait-il en se rengorgeant, elle ne voulait pas absolument, mais je ne suis pas une girouette, j'ai tenu bon et elle a cédé.

Si bien que, dans les derniers jours d'octobre 1851, le comte et la comtesse de la Ville-Handry prenaient possession de leur magnifique hôtel de la rue de Varennes, une demeure princière, qui ne leur coûtait pas le tiers de sa valeur, ayant été achetée à un moment où les immeubles subissaient une ridicule dépréciation.

Mais avoir amené le comte à Paris n'était qu'un jeu. La difficulté sérieuse était de l'y maintenir.

Il était aisé de prévoir que, privé du mouvement et des fatigues de la campagne, des soucis d'une vaste exploitation et des exercices violents, il périrait d'ennui ou se jetterait dans les désordres.

Préoccupée de ces alternatives également redoutables, la comtesse avait cherché et trouvé un aliment à l'activité tracassière de M. de la Ville-Handry.

Avant de quitter l'Anjou, elle avait laissé tomber dans son cœur le germe d'une passion qui, chez un homme de cinquante ans, peut remplacer toutes les autres, l'ambition.

Et il arrivait avec le secret désir, avec l'espoir de devenir quelqu'un, un homme de parti, un de ces politiques remuants dont la personnalité traverse toutes les grandes intrigues.

Seulement, avant de lancer son mari sur un terrain qu'elle jugeait fort glissant et semé de fondrières, la comtesse s'était réservé de le reconnaître.

Pour cette reconnaissance, son nom et sa fortune la servirent puissamment. Aidée de ses relations, elle eut le talent de constituer un salon. Bientôt ses mercredis et ses samedis furent célèbres; on fit des démarches pour être invité à ses dîners ou admis à ses soirées intimes du dimanche.

L'hôtel de la rue de Varennes devint comme un pays neutre où les rancunes et les espérances politiques se donnèrent la main.

Pendant tout l'hiver, Mme de la Ville-Handry observa.

Jamais, à la voir modestement assise près de la cheminée, on ne se fût douté qu'elle n'était pas uniquement occupée de sa fille, de sa jolie Henriette, qui jouait ou lisait à ses côtés.

Elle écoutait cependant, et de toutes les forces de son intelligence, se pénétrant des questions, cherchant la voie à suivre, aux éclairs des discussions s'exerçant à démêler les artifices des passions et des intérêts, cherchant quels ennemis craindre et sur quels alliés s'appuyer.

Pareille à ces professeurs improvisés qui apprennent le matin ce qu'ils doivent enseigner le soir, elle étudiait la leçon qu'elle aurait bientôt à faire.

Un esprit supérieur, son instinct de femme, une finesse naturelle et des aptitudes qu'elle ne se soupçonnait même pas devaient abréger ce pénible noviciat...

Les résultats ne tardèrent pas à paraître.

Dès l'hiver suivant, le comte qui, jusqu'alors, avait gardé une attitude ambiguë, sortit de sa réserve et se prononça. Il se montra et plut, bien servi qu'il était par un extérieur fort noble, de belles manières et un imperturbable aplomb. Il parla et on fut charmé de son bon sens. Il donna des conseils, sa pénétration surprit. Il eut des partisans très-chauds et d'ardents détracteurs, d'aucuns voulurent voir en lui un futur chef de parti, il en prenait l'essor, se remuant extraordinairement, s'agitant, écrivant, discourant.

—Encore que cela m'attire des ennuis dans mon intérieur, disait-il à ses intimes, la comtesse étant de ces femmes timides qui ne veulent pas comprendre que les hommes sont faits pour les émotions de la vie publique... Je serais encore en Anjou, si je l'avais écoutée.

Elle, délicieusement, jouissait de son ouvrage.

Les succès du comte ne la rehaussaient-ils pas dans sa propre estime en lui prouvant sa valeur!... Ses sensations durent être celles d'un auteur dramatique lorsqu'il voit applaudir les types qu'il a créés.

Et ce qu'il y eut de merveilleux dans l'œuvre de Mme de la Ville-Handry, c'est que personne ne la soupçonna.

Non, personne, pas même sa fille. Pour Henriette plus encore que pour le monde, elle voulut que l'illusion fût entière, et elle lui apprit non-seulement à aimer son père, mais encore à respecter, à admirer en lui l'homme supérieur.

Comme de raison, M. de la Ville-Handry eût été le dernier à reconnaître la vérité. On la lui eût révélée qu'il eût peut-être haussé les épaules.

La ligne de conduite que lui avait tracée sa femme, c'est de bonne foi qu'il croyait l'avoir trouvée. Les discours qu'elle lui composait, il se persuadait, dans la sincérité de son âme, qu'il les avait pensés et coordonnés, les articles de journaux et les lettres qu'elle lui dictait, il était bien convaincu qu'il les avait médités et écrits...

Et même, quelquefois il s'étonnait du peu de jugement de la comtesse, lui faisant remarquer d'un air d'ironique pitié que les actes dont elle le détournait le plus fortement étaient précisément ceux qui lui réussissaient le mieux.

Mais il n'était pas de railleries capables de détourner Mme de la Ville-Handry de ce qu'elle croyait son devoir ni de lui arracher un mot ou seulement un sourire qui l'eussent vengée.

Impassible sous les sarcasmes de son mari, elle baissait la tête.

Et plus il triomphait en son inepte suffisance, plus elle s'applaudissait de son œuvre, trouvant au-dedans d'elle-même et dans l'approbation de sa conscience de sublimes compensations.

Le comte avait eu ce rare désintéressement de la prendre sans dot; elle lui avait dû un grand nom et une fortune considérable; mais, en échange et sans qu'il s'en doutât, elle lui avait assuré une situation qui n'était pas sans éclat; elle lui avait donné le seul bonheur que pût goûter cette âme petite et vulgaire, insensible à tout ce qui n'était pas satisfaction de la vanité.

Dès lors, elle ne lui devait plus rien.

—Oui, nous sommes quittes, se disait-elle, bien quittes!...

Et elle se reprochait moins les heures où sa pensée échappant à sa volonté se reportait vers l'homme choisi par elle autrefois, vers Pierre.

Pauvre garçon!... elle lui avait porté malheur!...

Sa vie avait été brisée le jour où il s'était vu abandonné de celle qu'il aimait plus que la vie. De ce moment, il n'avait plus eu de volonté. Et ses parents ayant enfin «déniché»—c'était leur mot—une bru à leur convenance, il l'épousa.

Mais le père et la mère Champcey n'avaient pas eu la main heureuse.

La jeune fille, triée par eux entre cinquante, apportait cent mille écus de dot, c'est vrai, mais ce fut une mauvaise femme.

Et, après huit années d'un ménage qui, dès le premier jour, avait été un enfer, abreuvé de dégoûts, atteint en son honneur par l'indigne conduite de celle qui portait son nom, n'ayant pas d'enfants, Pierre Champcey s'était brûlé la cervelle.

Mais ce n'est pas à Angers, où il occupait un poste important, qu'il accomplit cet acte de désespoir.

Il vint se tuer aux environs des Rosiers, dans un petit chemin creux conduisant à la maison jadis occupée par Mme de Rupert.

Des paysans qui se rendaient au marché de Saumur trouvèrent son cadavre, au matin, étendu sur le revers d'un fossé. La balle l'avait si affreusement mutilé qu'on ne le reconnut pas tout d'abord, et ce suicide fit un bruit énorme...

Ce fut M. de la Ville-Handry qui apprit à sa femme cette lugubre histoire.

Il ne comprenait pas, il l'avouait, qu'un garçon bien posé, plein d'avenir, et qui avait vingt-cinq bonnes mille livres de rentes finît ainsi d'un coup de pistolet.

—Et quel singulier endroit il a été choisir pour ce suicide! ajoutait le comte. Evidemment, il y avait de la folie dans son fait.

Mais la comtesse n'entendait plus son mari, elle s'était évanouie.

Pourquoi Pierre avait voulu mourir dans ce petit chemin, tout ombragé de vieux ormes, elle ne le comprenait que trop.

—C'est moi qui l'ai tué, pensait-elle, moi!

Si rude fut le coup qu'elle faillit n'y pas survivre. Même, elle eût eu bien du mal à expliquer le changement qui s'opérait en elle, si à la même époque elle n'eût perdu sa mère.

Mme de Rupert s'éteignit paisiblement, ayant eu ce qu'elle souhaitait, toutes les jouissances du luxe pendant ses dernières années. Pelotonnée en son égoïsme, jamais elle ne daigna s'apercevoir qu'elle avait sacrifié sa fille.

C'était ainsi, cependant, car jamais femme ne souffrit ce que la comtesse endura à dater de cette heure, où la mort de Pierre vint ajouter à toutes ses douleurs le plus cruel remords.

Ah! si sa fille ne l'eût attachée à l'existence!... Mais elle voulait vivre, il fallait qu'elle vécût pour son Henriette...

Ainsi elle luttait seule, sans une âme à qui se confier, quand une après-midi, comme elle venait de descendre au salon, un domestique vint lui annoncer qu'un jeune homme, portant l'uniforme d'officier de marine, sollicitait l'honneur d'être reçu.

Ce visiteur avait remis sa carte au domestique; Mme de la Ville-Handry la prit et lut:

Daniel Champcey

Daniel, le frère de Pierre!... Plus pâle qu'une morte, la comtesse se dressa comme pour fuir.

—Que dois-je répondre?... interrogea le valet un peu surpris de l'émotion de sa maîtresse.

La malheureuse femme se sentait défaillir.

—Qu'il entre, répondit-elle d'une voix à peine distincte, qu'il entre!...

L'instant d'après entrait un jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans, à la physionomie ouverte et franche, au regard droit et clair, rayonnant d'intelligence et d'énergie.

Du doigt la comtesse lui montra un fauteuil en face d'elle. Quand il se fût agi de la vie de sa fille, elle n'eût pu prononcer une parole.

Lui ne put faire autrement que de remarquer ce trouble étrange, mais il n'en devina pas la cause. Pierre n'avait jamais prononcé tout haut le nom de Pauline de Rupert.

Il s'assit donc, et sans embarras comme sans forfanterie, il expliqua les motifs qui l'amenaient.

Sorti du Borda avec un des premiers numéros, il était présentement enseigne de vaisseau à bord du Formidable. Victime d'un passe-droit qui risquait de compromettre sa carrière, il avait sollicité et obtenu un congé, et venait demander justice au ministre de la marine. Son droit était évident, mais il savait qu'une solide recommandation n'a jamais gâté une bonne cause... Bref, il espérait que M. de la Ville-Handry, dont on vantait en Anjou l'influence et l'obligeance, consentirait à l'appuyer près du ministre.

Peu à peu, en l'écoutant, la comtesse avait repris une partie de son sang-froid.

—Mon mari sera heureux de servir un compatriote, monsieur, répondit-elle, il vous le dira lui-même si vous voulez bien l'attendre et nous rester à dîner...

Daniel resta.

A table, il se trouva placé près de Mlle Henriette, alors âgée de quinze ans, et en les contemplant ainsi l'un près de l'autre, si jeunes, si beaux tous les deux, la comtesse fut comme illuminée d'une idée soudaine qui lui parut une inspiration du ciel.

Pourquoi ne confierait-elle pas la destinée, le bonheur, de sa fille au frère de ce pauvre mort qui l'avait tant aimée?... Ne serait-ce pas tout à la fois un hommage à sa mémoire et une sorte de réparation?...

—Oui, il le faut, se répétait-elle, le soir avant de s'endormir, Daniel sera le mari de mon Henriette.

C'est pourquoi, moins de quinze jours plus tard, M. de la Ville-Handry disait à un de ses confidents habituels, en lui montrant Daniel:

—C'est un fort remarquable sujet que ce jeune Champcey, plein d'avenir et qui ira loin... et quand il aura quelques années de plus et les épaulettes de lieutenant, s'il plaisait à ma fille et qu'il me la demandât, je ne sais si je ne répondrais pas oui. La comtesse en penserait et en dirait ce qu'elle voudrait, je suis le maître...

Après cela, Daniel devait fatalement devenir l'hôte assidu de l'hôtel de la rue de Varennes.

Non seulement il avait obtenu entière satisfaction, mais encore une protection puissante venait de le faire attacher provisoirement au ministère de la marine, avec promesse d'un embarquement avantageux.

Ainsi Henriette et Daniel furent rapprochés, et, en apprenant à se connaître, apprirent à s'aimer...

—Mon Dieu! pensait la comtesse, que n'ont-ils quelques années de plus!

C'est que depuis quelques mois les plus noirs pressentiments la troublaient. Il lui semblait qu'elle n'avait plus longtemps à vivre, et elle frémissait à l'idée de laisser sa fille sans autre protecteur que le comte...

Si encore Henriette eût connu la vérité; si, au lieu d'admirer en son père l'homme supérieur, elle eût appris à s'en défier!...

Vingt fois, Mme de la Ville-Handry fut sur le point de livrer son secret... Hélas! un excès de délicatesse la retint toujours...

Une nuit, comme elle revenait d'un bal officiel, elle se sentit prise de frissons et de vertiges.

Sans être autrement inquiète, elle demanda une tasse de tilleul.

Elle était debout, devant la cheminée, se décoiffant, quand on la lui apporta... Mais au lieu de la prendre, elle porta brusquement les mains à sa poitrine, poussa un cri rauque et tomba à la renverse...

On la releva. En un instant, l'hôtel fut sur pied. On courut chercher des médecins... Soins inutiles...

La comtesse de la Ville-Handry venait de succomber à la rupture d'un anévrisme.

III

Réveillée par les clameurs de l'hôtel, les voix dans les corridors, les pas le long des escaliers, comprenant qu'un grand malheur venait d'arriver, Mlle Henriette s'était précipitée dans la chambre de sa mère.

Là, elle avait entendu cette fatale déclaration des médecins:

—Tout est fini!

Ils étaient cinq ou six dans la chambre, et l'un d'eux, les paupières bouffies de sommeil et bâillant de fatigue, avait attiré le comte dans un coin, et tout en lui serrant les mains répétait:

—Du courage, monsieur le comte, du courage!...

Lui, affaissé, l'œil morne, le front blême et moite d'une sueur froide, n'entendait pas, car il ne cessait de balbutier:

—Mais ce ne sera rien, n'est-ce pas, ce ne sera rien!...

C'est qu'il est de ces malheurs si grands, si terribles, si effroyables en leur soudaineté, que l'esprit révolté se refuse à les accepter, se défend de les croire et les nie, même en face de l'écrasante réalité.

Comment imaginer, concevoir, admettre, que la comtesse qui l'instant avant était là, pleine de vie, rayonnante de santé, dans la force de l'âge, heureuse en apparence, souriante, aimée, comment croire que la comtesse n'était plus.

On l'avait étendue sur son lit, avec sa toilette de bal, une robe de satin bleu garnie de dentelles; elle avait encore des fleurs dans les cheveux, et la catastrophe avait été si foudroyante que, morte, elle gardait toutes les attitudes de la vie, la chaleur, la transparence de la peau, la flexibilité des membres...

Même ses yeux, restés grands ouverts, conservaient encore leur expression, trahissant le dernier sentiment qui avait agité son âme: l'effroi.

Comme si, en cette seconde suprême, elle eût eu la révélation de l'avenir que sa discrétion imprudente réservait à sa fille.

—Non, ma mère n'est pas morte!... elle ne peut être morte!... s'écriait Mlle Henriette.

Et elle allait d'un médecin à l'autre, les pressant, leur ordonnant de chercher, de trouver quelque chose...

Que faisaient-ils là, consternés, au lieu d'agir!... Ne la sauveraient-ils donc pas, eux, dont l'état était de guérir et qui avaient dû en sauver bien d'autres!...

Eux se détournaient, troublés par cette douleur poignante, traduisant leur impuissance par leurs gestes, et alors la pauvre fille revenait au lit, et, penchée sur sa mère, elle épiait avec une affreuse expression d'égarement, le retour de la vie.

Il lui semblait qu'elle allait sentir battre encore sous sa main ce noble cœur et que ces lèvres à jamais scellées du sceau de la mort allaient s'entr'ouvrir pour la rassurer.

On voulait la détourner de ce déchirant spectacle, on la suppliait de se retirer dans sa chambre, elle s'obstinait à rester... On essaya de l'éloigner de force, elle se cramponna aux meubles, jurant qu'on lui arracherait les bras plutôt que de l'entraîner...

Jusqu'à ce qu'enfin la vérité éclatant dans son esprit, elle s'abattit à genoux au pied du lit, cachant son visage dans les couvertures, répétant à travers ses sanglots:

—Mère!... mère bien-aimée!...

Au matin seulement, quand le jour se leva blafard et terne—on était à la fin de janvier—des religieuses arrivèrent qu'on était allé chercher, puis des prêtres. Un peu plus tard, parut un ami de M. de la Ville-Handry qui se chargea de toutes ces démarches désolantes qu'exige la civilisation, qui troublent et exaspèrent la douleur.

Le surlendemain, eurent lieu les obsèques de la comtesse.

M. de la Ville-Handry reçut les compliments de condoléance de deux cents personnes, vingt-cinq ou trente dames allèrent embrasser Mlle Henriette en l'appelant pauvre chère enfant...

Puis on entendit des piétinements dans la cour; une dispute de cochers, le commandement de l'ordonnateur, puis enfin le roulement funèbre du char... Et ce fut tout...

Dans sa chambre, Mlle Henriette priait et pleurait...

Le soir, pour la première fois depuis leur malheur, le comte de la Ville-Handry et sa fille se mirent à table... mais ils ne purent avaler une bouchée... Comment en auraient-ils eu la force, en voyant vide pour toujours la place occupée par celle qui avait été l'âme de la maison!

Et ainsi, pendant longtemps encore, chaque repas fut un renouvellement de leur douleur... Dans la journée, on les rencontrait errant dans l'hôtel, sans raison, comme s'ils eussent cherché, attendu ou espéré quelque chose...

Mais il était encore, loin de l'hôtel, un cœur loyal et bon, qu'avait cruellement atteint la mort de la comtesse: Daniel. Il l'aimait comme une mère, et au-dedans de lui, la voix mystérieuse du pressentiment lui disait qu'en la perdant c'était presque Henriette qu'il perdait.

Plusieurs fois il s'était présenté rue de Varennes; ce ne fut qu'au bout de quinze jours que la jeune fille permit qu'il fut reçu.

Elle le regretta en l'apercevant. Il avait souffert presque autant qu'elle-même; elle le voyait bien à ses joues pâles et à ses yeux rougis.

Longtemps ils demeurèrent l'un près de l'autre, assis dans le salon, sans mot dire, émus cependant, et comprenant que mêler ainsi leurs larmes, c'était confondre leur avenir.

Le comte, lui, pendant ce temps, arpentait le salon de long en large.

C'était à ne pas le reconnaître, tant il était changé. Il y avait de l'effarement dans son fait, quelque chose de l'effroi d'un paralytique, dont les béquilles tout à coup se briseraient.

Se rendait-il compte de l'immensité de la perte qu'il avait faite? Vaniteux comme il l'était, c'est moins que probable.

—Je reprendrai le dessus dès que je me remettrai aux affaires, disait-il.

Pour son malheur, il s'y remit, et à une époque où elles devenaient difficiles et où il devait avoir à résoudre les plus graves questions.

Deux ou trois fautes absurdes, ridicules, impardonnables, le perdirent à tout jamais. Sa situation politique s'écroula, c'en fut fait de son influence.

Cependant son passé demeura intact. La vérité, nul ne la soupçonna. L'affaiblissement si rapide de ses facultés, ou l'attribua uniquement au chagrin qu'il ressentait de la mort de la comtesse.

—Qui eût cru qu'il l'aimait tant que cela, dit-on.

Mlle Henriette fut trompée comme les autres, plus que les autres.

Mais loin de diminuer, son respect et son admiration pour son père augmentèrent. Elle le chérit davantage en voyant ce qu'elle prenait pour l'effet d'une incurable douleur.

Il était fort affecté en effet, mais uniquement de sa chute. D'où venait-elle? Il avait beau se mettre l'esprit à la torture, il n'en apercevait aucune cause raisonnable.

—C'est à n'y rien comprendre, répétait-il sans cesse.

Et il parlait de complot organisé, de coalition de ses ennemis, déplorant la noire ingratitude des hommes et leur versatilité.

Dans les commencements, il avait songé à se retirer en Anjou. Mais, peu à peu, les jours succédant aux jours, et aux semaines les mois, les blessures de sa vanité se cicatrisèrent, il oublia et prit d'autres habitudes.

On le vit plus assidu à son cercle, il monta souvent à cheval, il fréquenta les théâtres et dîna de temps à autre dehors.

Mlle Henriette s'en réjouissait, la santé de son père lui ayant, à un moment, donné de sérieuses inquiétudes.

Mais son étonnement fut immense, quand elle le vit quitter ses vêtements habituels, un peu sévères comme il convenait à son âge, pour adopter les modes excentriques, des pantalons très-clairs et des vestons à longs poils.

Quelques jours plus tard, ce fut bien pis.

Un matin, quand M. de la Ville-Handry entra dans la salle à manger pour déjeuner, il avait, lui tout blanc la veille, la barbe et les cheveux du plus beau noir.

Mlle Henriette ne put retenir un cri de surprise.

Alors, lui, souriant, mais avec un visible embarras:

—C'est un essai, dit-il, que mon valet de chambre m'a persuadé de faire, il prétend que cela va mieux à mon teint et me rajeunit.

Evidemment quelque chose d'étrange était survenu dans l'existence de M. de la Ville-Handry. Mais quoi?

Si elle ne savait rien de la vie, si elle était l'innocence même, Mlle Henriette était femme, c'est-à-dire servie par un instinct supérieur à toutes les expériences. Réfléchissant, elle croyait bien deviner.

Le comte se préoccupait de ce qui lui seyait le mieux, il s'efforçait de se rajeunir, il cherchait à plaire, donc une femme devait se trouver au fond de ce mystère.

Attristée plutôt qu'inquiète, la jeune fille, après trois jours d'hésitations, finit par se confier à Daniel.

Mais aux premiers mots qu'elle prononça, il l'interrompit, et devenu plus rouge qu'elle:

—Ne prenez nul souci de cela, mademoiselle, dit-il, et quoi que fasse monsieur votre père, n'y prenez point garde.

Le conseil était plus facile à donner qu'à suivre, les habitudes du comte devenant de plus en plus excentriques.

Insensiblement il avait éloigné ses anciens amis et ceux de la comtesse, et il remplaçait cette société d'élite par un monde singulier et fort mélangé.

C'étaient maintenant des jeunes gens, qui arrivaient le matin à cheval, en tenue plus que négligée, qui montaient les escaliers le cigare aux dents et à qui on servait des liqueurs et de l'absinthe.

Dans l'après-midi, des messieurs venaient, à mine vulgaire et arrogante, à gros favoris, portant à leur gilet des chaînes énormes, qui gesticulaient haut et fort et tutoyaient les valets de pied. Ils s'enfermaient avec le comte et le tapage de leurs disputes emplissait toute la maison.

Quelles graves questions s'agitaient si bruyamment? Ce fut M. de la Ville-Handry lui-même qui l'apprit à sa fille.

Trahi par la politique, il allait se lancer, lui annonça-t-il, dans les grandes affaires, et tout en rendant à l'industrie des services immenses, il était sûr de réaliser d'énormes bénéfices.

Des bénéfices... à quoi bon! Tant de son chef que de celui de sa femme, le comte réunissait cent mille écus de rentes. N'était-ce donc pas assez de cette fortune si considérable pour un homme de soixante-cinq ans et une jeune fille qui ne dépensait pas pour sa toilette trois cents louis par an?

Timidement, car elle craignait de blesser son père, Mlle Henriette osa risquer une objection.

Mais lui, après avoir ri du meilleur cœur, et tapant doucement sur la joue de sa fille:

—Nous voulons donc régenter notre père, dit-il.

Puis sérieusement:

—Suis-je donc si vieux, mademoiselle, que je doive prendre mes invalides... Seriez-vous de l'avis de mes ennemis?...

—Oh! cher père...

—Eh bien! mon enfant, sache qu'un homme tel que moi ne saurait, sans en mourir, se condamner à l'inaction... Je me moque des bénéfices; ce que je cherche, c'est l'emploi de mon énergie et de mes facultés.

Cette réponse si raisonnable rassura Mlle Henriette et aussi Daniel. L'un comme l'autre ils tenaient de la comtesse une foi entière au génie de M. de la Ville-Handry. Selon eux, il suffisait qu'il entreprît une chose pour qu'elle réussît.

Et de plus, à part lui, Daniel songeait que la préoccupation des affaires détournerait le comte de ses velléités de jeune homme.

Non, rien ne pouvait l'en distraire, et de plus en plus il tournait à l'adolescent, au jeune fat. Il se coiffait sur le côté d'un petit chapeau plat, se cambrait dans des jaquettes étroites à larges revers et ne sortait jamais sans une rose ou un camélia à la boutonnière. Se teindre ne lui suffisant plus, il se fardait, et on eût pu le suivre à la trace dans la rue tant il s'imbibait d'odeurs.

Souvent on le voyait des heures entières immobile dans son fauteuil, les yeux au plafond, les sourcils froncés, absorbé par l'effort de sa réflexion. L'appelait-on, il sursautait comme un malfaiteur pris en flagrant délit. Lui qui jadis tirait vanité de son magnifique appétit,—une ressemblance avec Louis XIV,—il ne mangeait presque plus. Et sans cesse il se plaignait d'étouffements, de palpitations de cœur.

A plusieurs reprises, sa fille le surprit les yeux pleins de larmes—de grosses larmes, qui traversant sa barbe teinte se teignaient et tombaient comme des gouttes d'encre sur le devant de sa chemise.

Puis, tout à coup, à ces séances de tristesse, des accès de joie folle succédaient, il se frottait les mains à s'enlever l'épiderme, il chantonnait, il dansait presque...

D'autres fois, un commissionnaire, presque toujours le même, arrivait avec une lettre... Le comte la lui arrachait des mains, lui jetait un louis, et courait s'enfermer dans son cabinet...

—Mon pauvre père!... disait à Daniel Mlle Henriette, il y a des instants où je crains pour sa raison.

Enfin, un soir, après le dîner, où il avait bu plus que de coutume, peut-être pour se donner du courage, le comte attira sa fille sur ses genoux, et de sa voix la plus douce:

—Avoue, chère enfant, commença-t-il, qu'en toi-même, au fond de ton petit cœur, tu m'as plus d'une fois accusé d'être un mauvais père... J'ai l'air de t'abandonner, je te laisse seule dans cet immense hôtel où tu dois t'ennuyer à périr...

Le reproche eût été fondé. Mlle Henriette était plus livrée à elle-même que la fille de l'ouvrier que le travail enchaîne tout le jour à son atelier.

L'ouvrier, du moins, promène quelquefois sa fille le dimanche.

—Je ne m'ennuie jamais, cher père, répondit Mlle Henriette.

—Bien vrai?... Tu as donc de graves occupations?

—Certainement. D'abord, je surveille ta maison; je fais de mon mieux pour te la rendre douce et agréable... Je brode, je couds, j'étudie... Dans l'après-midi, j'ai ma maîtresse d'anglais et mon professeur de piano... Le soir, je lis...

Le comte souriait, mais d'un sourire forcé.

—N'importe, interrompit-il, cette existence solitaire ne saurait durer... Il faut à une jeune fille de ton âge les conseils, l'affection, les soins d'une femme tendre et dévouée... Aussi, ai-je songé à te donner une seconde mère...

Brusquement, Mlle Henriette retira son bras passé autour du cou de son père, et se dressant sur ses pieds:

—Vous songez à vous remarier! s'écria-t-elle.

Il détourna la tête, hésita et finit par répondre:

—Oui.

La stupeur, l'indignation, une douleur atroce, coupèrent d'abord la parole à la jeune fille; mais bientôt, faisant un effort:

—Est-ce bien vous qui me parlez ainsi, mon père!... prononça-t-elle d'une voix profonde. Quoi! vous voudriez amener une femme dans cette maison où palpite encore celle qui n'est plus!... Vous la feriez asseoir à cette place qui était la sienne, dans ce fauteuil qui fut le sien, les pieds sur ce coussin brodé par elle!... Peut-être même me demanderiez-vous de l'appeler ma mère... Oh! non, n'est-ce pas, vous ne commettrez jamais une telle profanation...

Pitoyable était le trouble de M. de la Ville-Handry. Et cependant, si elle eût été moins émue, Mlle Henriette eût lu dans ses yeux une inflexible résolution.

—Ce que je ferais serait dans ton intérêt, chère fille, balbutia-t-il... Je suis vieux, je puis mourir, nous n'avons pas de parents, que deviendrais-tu sans un ami...

Elle devint cramoisie de honte, et tout hésitante:

—Mais, mon père, M. Daniel Champcey...

—Eh bien!

La joie de la ruse près de réussir brillait dans l'œil du comte.

—Il me semblait, poursuivit la pauvre jeune fille... je croyais... ma bonne mère m'avait dit... enfin, du moment où vous recevez M. Daniel ici...

—Tu t'imaginais que je l'avais choisi pour gendre?...

Elle ne répondit pas.

—C'était, en effet, une idée de ta mère... elle en avait comme cela de singulières, contre lesquelles ce n'était pas trop de toute ma fermeté... C'est un triste mari, mon enfant, qu'un marin, qu'une signature du ministre sépare de sa femme pour des années.

Mlle Henriette continua de garder le silence. Elle comprenait quel marché lui proposait son père et l'indignation l'étouffait.

Lui, qui estimait en avoir assez fait pour une fois, se leva et sortit en disant:

—Consulte-toi, mon enfant, de mon côté, je réfléchirai.

Que faire, que résoudre?... Entre cent partis contradictoires, lequel choisir?...

Restée seule, la jeune fille prit une plume, et pour la première fois écrivit à Daniel:

«Il faut que je vous parle à l'instant... Je vous en prie, venez...

«HENRIETTE.»

Et ayant remis ce billet à un domestique, avec l'ordre de le porter immédiatement, fiévreuse, palpitante, l'oreille au guet, comptant les secondes, elle attendit...

Daniel Champcey occupait, rue de l'Université, un petit appartement de trois pièces, dont les fenêtres ouvraient sur les jardins de l'hôtel Delahante, jardins ombreux, encombrés de fleurs et peuplés d'oiseaux.

Là il passait presque tout le temps que lui laissaient ses travaux du ministère de la marine.

Une promenade avec un ami, le plus souvent avec M. Maxime de Brévan, le théâtre, quand une pièce obtenait un grand succès, deux ou trois visites par semaine à l'hôtel de la Ville-Handry, étaient ses seules et bien innocentes distractions.

—Une vraie demoiselle pour la sagesse, ce marin-là, disait son portier.

C'est que s'il n'eût pas été éloigné par sa délicatesse native de ce qu'à Paris on nomme «le plaisir,» Daniel eût été retenu sur la pente par son grand et profond amour pour Mlle de la Ville-Handry.

Un amour noble et pur tel que le sien, reposant sur une confiance absolue, suffit à remplir la vie, car il enchante le présent et dore d'espérances radieuses les lointains horizons de l'avenir.

Mais plus il aimait Mlle Henriette, plus Daniel se croyait tenu de la mériter, de se montrer digne d'elle.

Ambitieux, il ne l'était pas. Il avait embrassé une profession qui lui plaisait, il possédait dix ou douze mille livres de rentes qui, ajoutées à son traitement, lui assuraient une modeste aisance; que souhaiter de plus? Pour lui, rien.

Mais Mlle Henriette portait un grand nom, elle était la fille d'un homme qui avait occupé une grande situation, enfin elle était très riche, et la mariât-on avec ses seuls biens propres, elle aurait encore sept ou huit cent mille francs de dot.

Eh bien! Daniel ne voulait pas que le jour béni où elle lui accorderait sa main, Mlle de la Ville-Handry eût rien à regretter ou à désirer.

De là un labeur obstiné, incessant, une volonté chaque matin plus forte que la veille de conquérir un de ces noms célèbres qui écrasent les plus vieux parchemins, une de ces positions qui, à l'amour d'une femme pour son mari, ajoutent la fierté.

Or le moment était propice à son ambition, au lendemain de la transformation de notre flotte, pendant que la marine militaire en est encore aux tâtonnements et aux expériences, attendant, ce semble, la main d'un homme de génie.

Pourquoi ne serait-il pas cet homme? Soutenu par la pensée d'Henriette, il n'apercevait rien d'impossible, il n'imaginait pas d'obstacle qu'il ne pût surmonter.

—Vous voyez ce b..... là, avec son petit air calme, disait le vieil amiral Penhoël à ses jeunes officiers, eh bien! il vous damera le pion à tous...

Donc, ainsi que d'ordinaire, Daniel était enfermé dans son cabinet, achevant un travail que lui avait demandé le ministre, lorsque le valet de pied de l'hôtel de la Ville-Handry lui remit la lettre de Mlle Henriette.

D'un geste fiévreux, il rompit le cachet, et ayant lu d'un coup d'œil les deux lignes de la lettre, il devint fort pâle.

Pour que Mlle Henriette, toujours si réservée, hasardât cette démarche de lui écrire, pour qu'elle lui écrivît ces deux phrases si pressantes en leur brièveté, il fallait quelque événement extraordinaire.

—Est-il donc arrivé un malheur à l'hôtel? demanda-t-il au domestique.

—Non, monsieur, pas que je sache.

—M. le comte n'est pas malade?

—Non, monsieur.

—Et Mademoiselle?

—Mademoiselle est en parfaite santé.

Daniel respira.

—Courez prévenir mademoiselle que je vous suis, dit-il au domestique, et courez vite, si vous ne voulez pas que je sois arrivé avant vous.

Le valet sorti, Daniel, en un tour de main, fut habillé et s'élança dehors.

Et tout en remontant d'un pas rapide la rue de Varennes:

—Je me serai alarmé trop tôt, pensait-il, essayant de résister à l'obsession des plus noirs pressentiments, elle a peut-être simplement quelque commission à me donner...

Non, ce n'était pas cela, il le comprit bien quand, introduit au salon, il aperçut Mlle Henriette assise près de la cheminée, plus blanche que sa collerette, les yeux rougis et gonflés par les larmes.

—Qu'avez-vous, s'écria-t-il, sans attendre seulement que la porte fût refermée, que vous est-il arrivé?...

—Une chose terrible, M. Daniel.

—Parlez... vous me faites peur.

—Mon père veut se remarier.

D'abord Daniel fut abasourdi. Puis, se rappelant soudain toutes les circonstances de la métamorphose du comte:

—Oh! fit-il sur trois tons différents, oh! oh! cela explique tout...

Mais Mlle Henriette lui coupa la parole, et, dominant son émotion, d'une voix brève, elle lui rapporta textuellement la conversation du comte de la Ville-Handry.

Dès qu'elle eut terminé:

—Vous avez deviné juste, mademoiselle, prononça Daniel; c'est bien un marché que M. votre père vous propose.

—Ah! c'est affreux!...

—Il a voulu bien vous faire entendre que de votre consentement à son mariage dépend son consentement...

Stupéfait de ce qu'il allait dire, il s'arrêta court, et ce fut la jeune fille qui ajouta:

—Au nôtre, n'est-ce pas? dit-elle hardiment, M. Daniel, au nôtre. Oui, voilà ce que j'avais compris, voilà pourquoi je vous demande un conseil.

Malheureux!... c'était lui demander de dicter sa destinée.

—Je crois que vous devez consentir, balbutia-t-il.

Vibrante d'indignation, elle se dressa:

—Jamais! s'écria-t-elle, jamais!

Sous ce coup terrible, Daniel chancela... Jamais!... Il vit toutes les espérances de sa vie anéanties, son bonheur détruit, Henriette perdue pour lui...

Mais l'imminence même du péril lui eut bientôt rendu son énergie: il se roidit contre la douleur, et d'une voix presque calme:

—Je vous en conjure, reprit-il, laissez-moi vous expliquer le conseil que je vous donne... Croyez-moi: ce n'est pas un consentement que désire votre père; vous ne sauriez vous passer du sien, pour vous marier, lui n'a pas besoin du vôtre. Il n'y a pas d'article de loi qui autorise les enfants à s'opposer aux... folies de leurs parents. Ce que veut M. de la Ville-Handry, c'est votre approbation tacite, la certitude d'un accueil honorable pour sa seconde femme... Si vous refusez, il passera outre, sans souci de vos répugnances...

—Oh!...

—Ce n'est que trop sûr, hélas! S'il vous a parlé de ses projets, c'est qu'ils sont irrévocables. Le seul résultat de vos résistances sera notre séparation. Lui vous pardonnerait peut-être encore, mais elle!... Espérez-vous qu'elle n'abusera pas contre vous de son ascendant sur votre père?... Qui peut prévoir à quelles extrémités se porteront ses rancunes!... Et ce doit être une femme dangereuse, Henriette, capable de tout...

—Pourquoi?

Il eut une seconde d'indécision, n'osant dire toute sa pensée, puis enfin, lentement, et comme s'il eût été obligé de chercher ses mots:

—Parce que, répondit-il, ce mariage ne peut être qu'une spéculation effrontée... Votre père est immensément riche, c'est à sa fortune qu'on en veut...

Si plausibles étaient toutes les raisons de Daniel, il plaidait sa cause avec tant d'ardeur, que les résolutions de Mlle Henriette chancelaient évidemment.

—Ainsi, murmura-t-elle, vous voulez que je cède?

—Je vous en conjure.

Elle hocha tristement la tête, et d'une voix défaillante:

—Qu'il soit donc fait selon votre volonté, M. Daniel, dit-elle... Je ne m'opposerai pas à cette profanation... Mais rappelez-vous que ma faiblesse ne nous portera pas bonheur...

Dix heures sonnaient; elle se leva, et tendant la main au jeune homme:

—A demain soir, dit-elle; je saurai et je vous dirai le nom de la femme que mon père épouse, car je le lui demanderai.

Elle n'en eut pas besoin.

Le premier mot du comte, quand il aperçut sa fille le lendemain, fut:

—Eh bien!... as-tu réfléchi?

Elle arrêta sur lui un regard qui le força de détourner la tête, et d'un air résigné:

—Vous êtes le maître, mon père, répondit-elle... Vous dire que je ne souffrirai pas cruellement de voir entrer dans cette maison une étrangère serait mentir... Mais je serai pour elle respectueuse comme il convient...

Ah! le comte ne s'attendait pas à un si heureux dénouement.

—Ne dis pas respectueuse, s'écria-t-il, dis tendre, prévenante et dévouée... Ah! si tu la connaissais, un ange, mon Henriette, un ange!

—Et quel âge a-t-elle?

—Vingt-cinq ans.

Au mouvement de sa fille, le comte vit bien qu'elle trouvait la future épouse trop jeune, aussi s'empressa-t-il d'ajouter:

—Ta mère avait deux ans de moins quand je l'épousai.

C'était vrai, seulement il oubliait qu'il y avait vingt ans de cela.

—Du reste, poursuivit-il, tu la verras, je lui demanderai la permission de te la présenter... Elle est étrangère, d'une excellente famille, riche, adorablement spirituelle et jolie, et s'appelle Sarah Brandon...

Le soir, quand Mlle Henriette répéta ce nom à Daniel, il se frappa le front d'un geste désespéré, en s'écriant:

—Grand Dieu! si M. de Brévan n'a pas été trompé, c'est pis que tout ce que nous pouvions craindre ou imaginer!...

IV

A voir le foudroyant effet de ce nom seul: Sarah Brandon, Mlle de la Ville-Handry avait senti tout son sang se glacer dans ses veines.

Pour qu'un homme tel que Daniel fût ainsi bouleversé, il fallait, elle le comprenait bien, quelque événement énorme, inouï, impossible...

—Vous connaissez cette femme, Daniel? s'écria-t-elle.

Mais lui, déjà, se reprochait son peu de sang-froid, songeant aux moyens d'atténuer son imprudence.

—Je vous jure, commença-t-il...

—Oh! ne jurez pas. Vous la connaissez...

—En aucune façon.

—Cependant...

—Il est vrai que j'en ai ouï parler, autrefois, il y a fort longtemps...

—Par qui?...

—Par un de mes amis, Maxime de Brévan, un brave et digne garçon.

—Quelle sorte de femme est-ce?

—Mon Dieu! je ne saurais trop vous le dire... Maxime m'en avait parlé fort en l'air, et je ne me doutais pas qu'un jour... Si je me suis exclamé si sottement tout à l'heure, c'est que je me suis souvenu de certaine histoire assez... fâcheuse, dont Maxime la disait l'héroïne, de sorte que...

Il avait ce ridicule de ne savoir mentir, cet honnête homme, de sorte qu'il s'empêtrait dans ses phrases, détournant la tête pour éviter le regard de Mlle Henriette.

Elle l'interrompit, et d'un ton de reproche:

—Me jugez-vous donc si faible, prononça-t-elle, qu'il faille me dissimuler la vérité...

Il ne répondit pas tout d'abord. Etourdi de l'étrangeté de la situation, il cherchait une issue et n'en découvrait pas.

Enfin, prenant son parti:

—Souffrez que je me taise encore, mademoiselle, prononça-t-il. Je ne sais rien de précis, et c'est peut-être à tort que je vous ai si terriblement alarmée. Je parlerai dès que je serai fixé...

—Quand le serez-vous?

—Ce soir-même, si, comme je l'espère, je trouve Maxime de Brévan chez lui, demain matin si je le manque ce soir...

—Et si vos soupçons n'étaient que trop réels? si ce que vous redoutez tant et que j'ignore se trouvait vrai, que faudrait-il faire?...

Sans une seconde d'indécision, il se leva, et d'une voix profonde:

—Je ne vous dirai pas que je vous aime, Henriette, prononça-t-il... Je ne vous dirai pas que vous perdre, ce serait mourir, et qu'on ne tient pas à la vie dans ma famille... vous le savez, n'est-ce pas?... Eh bien! malgré cela, si mes craintes sont fondées, et je tremble qu'elles ne le soient, je n'hésiterais pas à vous dire: Quoi qu'il doive en résulter, Henriette, au risque même d'être séparés, à tout prix, par tous les moyens en notre pouvoir, nous devons lutter pour empêcher le mariage du comte de la Ville-Handry et de Sarah Brandon!...

Au milieu de tant de tortures, une joie immense inonda l'âme de la pauvre jeune fille.

Ah! il était digne d'être aimé, celui-là que son cœur, librement, avait choisi entre tous, cet homme qui lui donnait cette étonnante preuve d'amour.

Elle lui tendit la main, et les yeux brillants d'enthousiasme et d'attendrissement:

—Et moi, s'écria-t-elle, par la mémoire de ma sainte mère, je jure que quoi qu'il advienne, et dût-on employer les dernières violences morales, jamais je ne serai à un autre qu'à vous.

Daniel avait saisi cette main qui lui était tendue, et longtemps il la tint pressée contre ses lèvres... jusqu'à ce qu'enfin la voix de la raison l'arrachant à son extase:

—Il faut que je vous quitte, Henriette, dit-il, si je veux rencontrer Maxime.

Et il s'éloigna d'un pas fiévreux, la tête perdue, désespéré, fou... Son bonheur et sa vie étaient en jeu et, sans qu'il y pût rien, un mot allait faire sa destinée.

Un fiacre passait, vide; il l'arrêta et s'y jeta, en criant au cocher:

—Surtout, marchons... Je paye la course cent sous... 62, rue Laffitte.

Là demeurait M. Maxime de Brévan.

C'était un garçon de trente à trente-cinq ans, remarquablement bien de sa personne, blond, portant toute sa barbe, à l'œil intelligent et à la physionomie sympathique.

Lancé autant qu'on peut l'être dans le monde de la «haute vie,» parmi les gens dont le plaisir est l'unique affaire, M. de Brévan était aimé.

On le disait de relations très-sûres, prompt à rendre un service dès qu'il le pouvait, bon convive et toujours prêt, si un de ses amis se battait en duel, à lui servir de témoin.

Enfin, jamais médisance ni calomnie n'avaient effleuré sa réputation.

Et cependant, bien loin de suivre le précepte du sage, qui conseille de cacher sa vie, M. de Brévan semblait prendre à tâche d'afficher la sienne.

On eût dit parfois qu'il s'occupait de bien établir un alibi, tant il entretenait les gens de ses affaires jusqu'en leurs menus détails.

Chacun savait, d'après lui, que les Brévan étaient originaires du Maine, et qu'il était le dernier, l'unique représentant de cette grande famille.

Ce n'est point qu'il tirât vanité de son origine, il avouait très-franchement que des splendeurs de ses aïeux, il ne lui restait pas grand chose... à peine l'aisance.

Mais quel était le chiffre de cette aisance, voilà ce qu'il ne disait pas. Avait-il quinze, vingt ou trente mille livres de rentes? ses plus intimes l'ignoraient.

Ce qui est sûr, c'est qu'il avait résolu à son honneur et gloire ce difficile problème de garder son indépendance et sa dignité tout en vivant, lui relativement pauvre, avec les jeunes gens les plus riches de Paris.

Il occupait, rue Laffitte, un modeste appartement de cent louis et n'avait pour le servir qu'un seul domestique. Sa voiture, il la louait au mois.

Comment Daniel était-il devenu l'ami de M. de Brévan?... De la façon la plus simple du monde.

Ils avaient été présentés l'un à l'autre, à un bal du ministère de la marine, par un lieutenant de vaisseau, leur ami commun.

Ils s'étaient retirés ensemble, vers une heure du matin, par un beau clair de lune, et comme le temps était fort doux et le pavé sec, ils avaient fumé un cigare en arpentant le bitume de la place de la Concorde.

Maxime avait-il réellement ressenti pour Daniel la sympathie qu'il disait? Peut-être. En tout cas, Daniel avait été séduit par les côtés excentriques de Maxime, s'émerveillant de l'entendre parler avec un stoïcisme tout à fait plaisant de sa misère dorée.

Ils s'étaient revus, puis peu à peu ils avaient pris l'habitude l'un de l'autre...

M. de Brévan était en train de s'habiller pour rejoindre des amis à l'Opéra, lorsque Daniel se présenta chez lui.

Comme toujours, il eut, en l'apercevant, une exclamation de plaisir.

—Quoi! vous, s'écria-t-il, l'austère travailleur de la rive gauche, dans ce quartier mondain, à cette heure... Quel bon vent vous amène?

Puis, soudain, remarquant la physionomie bouleversée de Daniel:

—Mais, qu'est-ce que je dis donc là, reprit-il, vous avez une mine de déterré!... Que vous arrive-t-il?...

—Un grand malheur, peut-être, répondit Daniel.

—A vous!... Est-ce possible!...

—Et je viens vous demander un service.

—Ah! vous savez bien que je suis tout à vous.

Cela, en effet, Daniel le croyait.

—Je vous remercie d'avance, mon cher Maxime, mais je ne voudrais pas vous trop déranger... Ce que j'ai à vous dire sera long et vous alliez sortir...

Mais, d'un geste cordial, M. de Brévan l'interrompit.

—Je ne sortais que par désœuvrement, fit-il, parole d'honneur!... Ainsi, asseyez-vous, et causons...

Frappé d'une sorte de vertige, incapable de rien discerner, sinon que Henriette pouvait être perdue pour lui, Daniel était accouru chez son ami, sans songer à ce qu'il lui dirait.

Au moment de s'expliquer, il demeura interdit.

Il venait de réfléchir que le secret de M. de la Ville-Handry n'était pas le sien et que la loyauté lui commandait de le taire, s'il était possible, encore qu'il se crût sûr de l'absolue discrétion de Maxime de Brévan.

Au lieu donc de répondre, il se mit à arpenter la chambre, cherchant en vain quelque fable plausible, en proie à la plus extraordinaire agitation.

A ce point que, par le temps qui court de désordres cérébraux, Maxime, inquiet, se demandait si son ami ne devenait pas fou...

Non, car Daniel, tout à coup se planta devant lui, et d'une voix brève:

—Avant tout, Maxime, commença-t-il, jurez-moi que jamais, en aucun cas, un seul mot de ce que je vais vous confier ne sortira de votre bouche.

Prodigieusement intrigué, M. de Brévan leva la main en disant:

—Je vous le jure sur l'honneur.

Ce serment parut rassurer Daniel... Et se croyant suffisamment maître de soi:

—Il y a quelques mois de cela, mon cher ami, reprit-il, un soir, je vous ai entendu raconter une histoire horriblement scandaleuse, dont l'héroïne était une certaine Mme Sarah Brandon.

—Miss, s'il vous plaît, et non pas madame...

—Soit... cela importe peu. Vous la connaissez?

—Ma foi! oui, comme tout le monde...

Ce qu'il y eut de fatuité discrète dans cette réponse, Daniel ne le remarqua pas.

—Cela doit suffire, continua-t-il. Et maintenant, Maxime, au nom de votre amitié, je vous adjure de me dire franchement ce que vous savez: Quelle femme est-ce que cette miss Brandon?...

Sa contenance, son accent trahissaient si manifestement une anxiété poignante, que M. de Brévan en fut stupéfait.

—Eh! cher ami, fit-il, de quel air vous me dites cela!

—C'est que j'ai à connaître la vérité, un intérêt puissant, immense...

Illuminé d'une idée soudaine, M. de Brévan se frappa le front.

—J'y suis, s'écria-t-il, vous êtes amoureux de Sarah!

Ce détour, pour éviter de prononcer le nom de M. de la Ville-Handry, Daniel ne l'eût pas trouvé; mais du moment où on le lui offrait, il résolut d'en profiter.

—Admettez que cela soit, fit-il avec un soupir.

Maxime levait les bras au ciel.

—En ce cas, vous aviez raison, prononça-t-il d'un ton de conviction profonde, oui, mille fois raison, c'est peut-être un irréparable malheur qui vous arrive...

—C'est donc une femme bien redoutable?

L'autre haussa les épaules, comme si on eût exigé de lui la démonstration d'une chose évidente par elle-même, et simplement il répondit:

—Parbleu!...

Etait-il besoin que Daniel insistât, après cela!... Cette seule exclamation ne levait-elle pas tous ses doutes?

Il insista, cependant.

—De grâce, expliquez-vous, Maxime, fit-il d'une voix sourde... Ne savez-vous pas que, vivant loin de votre monde, j'en ignore tout!...

Sérieux comme il ne l'avait jamais été encore, Maxime de Brévan se leva, et s'adossant à la cheminée:

—Que voulez-vous que je vous dise? prononça-t-il. Crier: Casse-cou! à un amoureux est un métier de dupe. Crier: gare! à qui ne veut pas se garer... à quoi bon! Aimez-vous, oui ou non, miss Sarah? Si oui... tout ce que je vous apprendrais sur son compte ne changerait rien. Supposez que je vous dise que cette Sarah est une créature indigne, une scélérate, une infâme faussaire, une misérable qui a déjà sur la conscience la mort de trois pauvres diables, follement épris comme vous. Supposez que je vous dise pis encore, et que je vous le prouve!... Savez-vous ce qui arriverait?... Vous me serreriez les mains avec effusion, vous me remercieriez, des larmes de reconnaissance aux yeux, vous me jureriez, dans la candeur de votre âme, que vous êtes à jamais guéri... et en sortant d'ici...

—Eh bien?...

—Vous iriez tout courant conter mes confidences à votre adorée et la conjurer de se disculper...

—Ah! permettez, je ne suis pas un de ces hommes...

Mais M. de Brévan peu à peu s'exaltait.

—Allez au diable!... interrompit-il, vous êtes un homme comme tous les autres... La passion ne raisonne, ni ne calcule, et c'est ce qui la fait grande et terrible... Tant qu'on a seulement une lueur de raison au fond de la cervelle, on n'est pas véritablement amoureux... C'est comme cela... Et la volonté n'y peut rien, ni l'énergie, ni quoi que ce soit au monde. Ça est ou ça n'est pas. Il y a des gens qui gravement vous reprochent de n'être pas ce qu'ils étaient eux-mêmes amoureux et de sang-froid... turlututu! Ces gens-là me font l'effet d'une carafe frappée reprochant au champagne de faire sauter son bouchon... Sur quoi, tenez, mon cher, faites-moi le plaisir d'accepter ce cigare et sortons prendre l'air...

Etait-ce vrai, ce que disait là M. de Brévan?... Est-il vrai qu'un grand amour anéantit jusqu'à la faculté de délibérer, de discerner le vrai du faux et le bien du mal? Il n'eût donc pas, lui, Daniel, aimé Henriette, puisqu'il risquait de la perdre pour obéir au devoir?

Oh! non, non, mille fois non... Ce n'est pas des pures et chastes amours que parlait M. de Brévan... Il parlait de ces passions malsaines qui tombent dans la vie comme la foudre, troublent les sens et égarent la raison, qui dévorent tout comme l'incendie et ne laissent après elles que désastres, hontes et remords...

Mais, pour cela même, Daniel frémissait en pensant à M. de la Ville-Handry engagé dans ce terrible engrenage d'une passion folle pour une créature indigne.

Il n'accepta donc pas le cigare que lui tendait Maxime.

—Un mot encore, de grâce, fit-il. Supposons mon libre arbitre perdu, je m'abandonne, que va-t-il donc m'arriver?...

M. de Brévan le regarda d'un air de commisération et dit:

—Peu de chose, seulement...

Et avec un geste d'un effrayant réalisme:

—C'est votre horoscope que vous demandez, fit-il d'un ton d'amer sarcasme... Soit. Qu'avez-vous de fortune?

—Deux cent cinquante mille francs environ.

—Parfait. En six mois ils seront fondus... Dans un an, vous serez criblé de dettes et réduit aux derniers expédients... Avant dix-huit mois, vous en serez aux faux...

—Maxime!...

—Ah! vous avez exigé la vérité, mon cher... Je passe à votre position. Elle est admirable. Votre avancement a été aussi rapide que mérité, vous êtes, tout le monde le dit, un des amiraux de l'avenir... D'aujourd'hui en six mois vous ne serez plus rien... Vous aurez donné votre démission si on ne vous a pas destitué...