—Permettez...
—Rien. Vous êtes un honnête homme et le plus digne d'estime que je sache... Après six mois de Sarah Brandon, vous serez tombé si bas dans votre estime que vous vous mettrez à l'absinthe... Voilà le tableau. Pas flatté, n'est-ce pas? Mais vous l'avez voulu. Et, cette fois, en route...
Cette fois, sa détermination était irrévocable, et Daniel vit bien que s'il ne changeait pas de tactique, il n'en obtiendrait plus un mot.
Le retenant donc au moment où il ouvrait la porte:
—Pardonnez-moi, Maxime, dit-il, une ruse fort innocente que vous-même m'avez suggérée... Sur mon honneur, ce n'est pas moi qui aime miss Sarah Brandon.
Sa surprise cloua net sur place M. de Brévan.
—Qui donc est-ce? interrogea-t-il.
—Un de mes amis.
—Son nom?
—En me permettant de ne pas vous le dire—aujourd'hui, du moins—vous doublerez le prix du service que je réclame de vous!...
L'accent de Daniel était si bien celui de la vérité, qu'il n'y avait pas à conserver l'ombre d'un doute.
Ce n'était pas lui qui s'était épris de miss Sarah Brandon.
Aussi, M. de Brévan ne douta-t-il pas... Mais il y avait du dépit et une nuance d'inquiétude, dans la façon dont il s'écria:
—Bravo, Daniel!... Parlez-moi des gens naïfs pour jouer leur monde.
Ce fut d'ailleurs son seul reproche, et tandis que Daniel s'embarrassait dans des excuses, il revint tranquillement s'asseoir près du feu.
—Nous disons donc, reprit-il après un moment de silence, que c'est un de vos amis qui est ensorcelé?
—Oui.
—Et c'est... sérieux?
—Hélas! il ne parle de rien moins que d'épouser cette femme.
L'autre, dédaigneusement, haussa les épaules.
—Quant à cela, fit-il, rassurez-vous; Sarah ne consentira jamais...
—Erreur! L'idée de ce mariage ne peut venir que d'elle.
Cette fois, M. de Brévan dressa la tête, la stupeur sur le visage.
—Votre ami est donc bien riche!... s'écria-t-il.
—Immensément.
—Il a donc un grand nom ou une grande situation?...
—Son nom est un des plus beaux, des plus anciens et des plus purs de l'Anjou.
—Et il est très-âgé, n'est-ce pas?
—Il a soixante-cinq ans.
D'un formidable coup de poing, M. de Brévan ébranla la tablette de la cheminée, en s'écriant:
—Ah!... elle avait bien dit qu'elle réussirait!...
Et plus bas, tout bas, comme se parlant à lui-même, avec un indéfinissable accent, où il y avait de la haine et de l'admiration:
—Quelle femme! murmura-t-il, quelle femme!...
Très-ému lui-même, et l'esprit occupé de bien autre chose que d'observer, Daniel ne remarquait pas l'agitation de son ami.
—Maintenant, poursuivit-il, mon obsédante curiosité vous est expliquée. Pour empêcher le scandale et la honte d'un tel mariage, la... famille de mon vieil ami ferait tout au monde... Mais comment lutter contre une femme dont on ne sait ni les antécédents ni la vie...
—Oui, j'entends bien, marmottait M. de Brévan, j'entends...
La contraction de son visage trahissait un puissant effort de réflexion... Il demeura ainsi absorbé un bon moment, puis enfin se décidant:
—Non, je ne vois aucun moyen d'empêcher ce mariage, prononça-t-il, aucun...
—Cependant, d'après ce que vous m'avez dit...
—Quoi?
—De l'avidité de cette femme...
—Eh bien?
—Si on lui offrait, pour refuser, une somme considérable, quatre ou cinq cent mille francs?...
M. de Brévan éclata de rire, d'un rire qui sonnait faux.
—Vous lui offririez un million, qu'elle vous enverrait promener, dit-il... La croyez-vous donc si sotte de se contenter d'une fraction de la fortune, quand elle peut l'avoir tout entière, avec un beau nom par-dessus le marché, et une position!...
Daniel ouvrait la bouche pour présenter une objection, mais M. de Brévan, sortant de cette réserve railleuse qui lui était habituelle, s'animait comme s'il se fût agi d'une question à lui personnelle, et déjà poursuivait:
—C'est que vous m'avez mal compris, mon cher... Vous croyez miss Brandon une de ces vulgaires détrousseuses qui, effrontément et en plein soleil, prennent un pigeon, le plument vif et le jettent après, tout saignant, aux ricanements de la galerie...
—C'est d'après vous, Maxime...
—Eh bien! mon cher, détrompez-vous... miss Brandon...
Il s'arrêta court, et fixant sur Daniel un de ces regards comme les juges d'instruction en jettent aux prévenus:
—En vous apprenant le peu que je sais, Daniel, fit-il d'un ton presque menaçant, je vous donne la plus grande preuve de confiance qu'un homme peut donner à un autre. Je vous aime trop pour vous demander un serment de discrétion... Si jamais vous mêliez mon nom à cette affaire, si jamais vous laissiez soupçonner de qui vous tenez vos renseignements, vous auriez forfait à l'honneur...
Touché jusqu'au fond du cœur, Daniel saisit les mains de son ami, et les pressant d'une étreinte affectueuse:
—Ah! vous savez bien qu'on peut compter sur Daniel Champcey!... s'écria-t-il.
M. de Brévan y comptait en effet, car il poursuivit:
—Miss Sarah Brandon est bien une de ces aventurières cosmopolites comme les cinq parties du monde nous en envoient depuis les progrès de la vapeur... Ni plus ni moins que les autres, elle est venue tendre à Paris son piége à imbéciles et à pièces de cent sous... Mais elle est d'une pâte plus fine et plus souple que les autres... Ses ambitions sont bien autrement élevées, et chez elle le génie de l'intrigue est à la hauteur de l'ambition... Elle veut la fortune à tout prix. Mais elle veut aussi les apparences de la considération...
On me prouverait que miss Sarah est née à Ménilmontant que je ne m'en étonnerais que médiocrement... Elle se dit Américaine...
Le fait est qu'elle parle l'anglais comme une Anglaise et qu'elle connaît une bonne partie de l'Amérique comme vous connaissez Paris.
Je lui ai entendu conter, au milieu d'un auditoire attendri, l'histoire de sa famille... Je ne dis pas que j'y ai cru.
D'après elle, M. Brandon, son père, véritable type du Yankee, entreprenant et entêté, aurait été dix fois tour à tour riche et misérable, avant de mourir archi-millionnaire.
Ce Brandon, selon sa fille, était banquier à New-York lorsque éclata la guerre entre le Nord et le Sud. Ruiné du coup, il se fit soldat, et en moins de six mois, grâce à son énergie exceptionnelle, parvint au grade de général. La paix l'ayant mis sur le pavé, il commençait à être fort embarrassé de sa personne, quand sa bonne étoile lui fit acheter, moyennant quelques mille dollars, d'immenses terrains où il ne tarda pas à découvrir les puits de pétrole les plus abondants de l'Amérique...
Il était en train de marcher sur les traces de Peabody, quand il périt, victime d'un accident épouvantable. Il fut brûlé dans l'incendie d'un de ses établissements...
Quant à sa mère, miss Sarah prétend l'avoir perdue très-jeune, dans des circonstances effroyablement dramatiques...
—Quoi!... s'écria Daniel, personne n'a songé à contrôler ces assertions?...
—Je l'ignore... Ce qui est sûr, c'est qu'il est parfois des coïncidences bizarres...
Je sais des Américains, dont on ne peut suspecter la bonne foi, qui ont connu Brandon banquier, Brandon général et Brandon possesseur de puits de pétrole...
—On peut s'approprier un nom...
—Evidemment, surtout quand celui qui l'a porté est mort en Amérique... Le positif, c'est que depuis cinq ans Miss Sarah habite Paris. Elle y est arrivée doublée d'une certaine mistress Brian, sa parente, qui est bien la plus sèche et la plus osseuse personne qu'on puisse rêver, mais qui est en même temps une fine mouche, s'il en fut. Elle amenait aussi un protecteur, un sien cousin, M. Thomas Elgin, sorte de grotesque dangereux, roide, compassé, empesé, qui n'ouvre guère la bouche que pour manger, ce qui ne l'empêche pas d'être une des meilleurs lames de Paris et de faire mouche neuf fois sur dix, au pistolet, à trente pas.
M. Thomas Elgin, qu'on appelle familièrement sir Tom, et mistress Brian, vivent toujours près de miss Sarah.
Lors son arrivée, miss Sarah s'établit rue du Cirque, et tout d'abord monta sa maison sur le plus grand pied. Sir Tom, qui est un maquignon de premier ordre, lui avait déniché une paire de chevaux gris qui firent sensation au Bois et fixèrent l'attention sur elle.
Où, comment et de qui s'était-elle procuré des lettres de recommandation?... Toujours est-il qu'elle en avait qui lui ouvrirent les salons de deux ou trois membres des plus influents de la colonie américaine. Le reste n'était plus qu'un jeu. Peu à peu, elle a étendu ses relations, elle s'est faufilée, imposée, si bien qu'à cette heure elle est reçue dans le meilleur monde, dans le plus haut, et même dans certaines maisons qui passent pour fort exclusives...
Bref, si elle a ses détracteurs, elle a ses partisans enragés... Si les uns soutiennent qu'elle est une misérable, d'autres, et ce ne sont pourtant pas des niais, vous en parleront comme d'un ange immaculé, à qui il ne manque que des ailes... Comme d'une pauvre orpheline qu'on calomnie atrocement, parce qu'on envie sa jeunesse, sa beauté, son luxe...
—Elle est donc riche?...
—Miss Brandon doit dépenser cent mille francs par an.
—Et on ne se demande pas d'où elle les tire?...
—Des puits de pétrole de feu son père, mon cher.... Le pétrole répond à tout...
C'était à croire que M. de Brévan prenait un détestable plaisir au désespoir de Daniel, tant il mettait de complaisance à lui montrer combien solidement et habilement était étayée la situation de miss Sarah Brandon.
Espérait-il donc, en lui prouvant l'inutilité d'une lutte avec elle, l'en détourner?...
Ou plutôt, connaissant bien Daniel,—bien mieux qu'il n'en était connu, hélas!—ne cherchait-il pas à le piquer au jeu en irritant son amour-propre...
Toujours est-il que de ce ton glacé qui donne au sarcasme une plus mordante et plus cruelle amertume, il poursuivit:
—Du reste, mon cher Daniel, si jamais vous êtes reçu chez miss Sarah Brandon, et on n'y est pas reçu sans patronage, je vous prie de le croire, vous serez confondu positivement du ton de son salon... On y respire un parfum d'hypocrisie à réjouir les narines d'un quaker... Le cant y règne dans toute sa gloire, bridant toutes les bouches et éteignant tous les regards...
Visiblement Daniel commençait à être fort désorienté.
—Voyons, voyons, interrompit-il, comment conciliez-vous tout cela avec l'existence mondaine de miss Sarah?
—Oh! parfaitement, cher ami, et là éclate le sublime de la politique de nos trois fourbes... Au dehors, miss Brandon est évaporée, légère, imprudente, coquette, tout ce que vous voudrez... Elle conduit elle-même, se coiffe de côté, retrousse ses jupes et abaisse son corsage... c'est son droit, paraît-il, d'après le code qui régit les jeunes filles américaines... Mais à la maison, elle s'incline devant les goûts et les volontés de sa parente, mistress Brian, laquelle affiche les pudeurs effarouchées des plus austères puritaines... Puis, il y a là le roide et long sir Tom qui ne badine pas... Oh! ils s'entendent, comme larrons en foire, et les rôles sont bien distribués...
Daniel eut un geste de découragement.
—Cette femme n'offre donc aucune prise! murmura-t-il.
—Certaine... non!
—Cependant, cette aventure, que vous m'avez contée, autrefois...
—Laquelle?... Celle de ce pauvre Kergrist?...
—Eh! le sais-je?... Elle était affreuse, voilà tout ce dont je me souviens... Que m'importait alors miss Brandon!... tandis que maintenant...
M. de Brévan hocha la tête:
—Maintenant, fit-il, vous croyez que cette histoire serait une arme? Non, Daniel. Cependant, elle n'est pas longue, et je puis vous la redire avec plus de détails qu'autrefois...
Il y a quinze mois environ, débarquait à Paris un charmant garçon nommé Charles de Kergrist... Il avait toutes ses illusions, vingt-quatre ans et cinq cent mille francs...
Il vit miss Brandon et aussitôt «s'emballa,» c'est-à-dire en devint passionnément amoureux. Quelles furent leurs relations, c'est ce que nul ne sait positivement,—je dis avec preuves à l'appui,—ce malheureux Kergrist ayant été d'une impénétrable discrétion...
Ce qui n'est que trop réel, c'est que huit mois plus tard, un matin, en ouvrant leurs volets, les boutiquiers de la rue du Cirque aperçurent un corps qui se balançait à un mètre du sol, accroché aux ferrures des persiennes de miss Brandon.
On s'approcha... le pendu, c'était ce malheureux Kergrist.
Dans la poche de son pardessus était une lettre où il déclarait qu'une passion malheureuse lui ayant rendu la vie insupportable, il se suicidait...
Or cette lettre, notez bien ce détail, était ouverte, c'est-à-dire qu'elle avait été cachetée, et que le cachet avait été brisé.
—Par qui?...
—Laissez-moi finir. L'aventure, comme bien vous pensez, fit un bruit épouvantable... La famille intervint, il y eut une espèce d'enquête, et on constata que des 500,000 francs que Kergrist avait apportés à Paris, il ne restait pas un rouge liard...
—Et miss Brandon n'a pas été perdue!...
Un sourire ironique plissa les lèvres de M. de Brévan.
—Vous savez bien que non, répondit-il. Même, cette pendaison fut pour ses partisans une occasion de célébrer sa vertu. Si elle eût failli, criaient-ils, Kergrist ne se fût point pendu. D'ailleurs, ajoutaient-ils, est-ce qu'une jeune fille, si pure et si innocente qu'elle soit, peut empêcher ses amoureux de venir s'accrocher à ses fenêtres!... Quant à la disparition de l'argent, ils l'expliquaient par le jeu... Kergrist jouait, assuraient-ils, on l'avait vu à Bade et à Hombourg...
—Et le monde se contenta de cette explication?
—Mon Dieu, oui... et cependant quelques sceptiques racontaient tout autrement les choses. Ils prétendaient, ceux-là, que miss Sarah avait été la maîtresse de Kergrist, et que, le voyant absolument ruiné, elle l'avait congédié un beau matin... Ils affirmaient que lui, le soir, à l'heure où il était reçu d'ordinaire, il s'était présenté, et que, trouvant tout clos, après avoir prié et pleuré en vain, il avait menacé de se tuer... et qu'il s'était tué en effet, comme un pauvre fou qu'il était... Ils assuraient que, cachée derrière ses persiennes, miss Brandon avait suivi les préparatifs de suicide de ce malheureux... qu'elle l'avait vu se hisser sur le rebord de la fenêtre du rez-de-chaussée, attacher la corde, passer la tête dans le nœud coulant et se lancer dans l'espace... qu'elle avait surveillé son agonie et épié ses dernières convulsions...
—Horrible! murmura Daniel, c'est horrible!...
Mais M. de Brévan lui saisit le bras, et le serrant à lui faire mal:
—Ce n'est encore rien, fit-il d'une voix rauque... Dès que Sarah vit que Kergrist ne bougeait plus, elle descendit l'escalier à pas de loup, elle ouvrit sans bruit la porte de sa maison, et, se glissant furtivement dehors, elle osa fouiller ce cadavre encore chaud pour s'assurer qu'il n'avait rien sur lui qui pût la perdre... Trouvant la lettre préparée par Kergrist, elle l'emporta, brisa le cachet et la lut... Et quand elle se fut assurée que son nom n'y était pas, elle eut cette audace inouïe de revenir placer cette lettre où elle l'avait prise... Et alors elle respira... Elle était débarrassée d'un homme qui la gênait. Elle se coucha et dormit...
Daniel était devenu plus blanc que sa chemise.
—Ah!... cette femme est un monstre! s'écria-t-il.
M. de Brévan ne répondit pas.
La haine la plus atroce flambait dans ses yeux, ses lèvres tremblaient... Il ne se souvenait plus de ses savantes précautions, de ses réticences... Il s'oubliait, il s'abandonnait, il se livrait...
—Mais je n'ai pas fini encore, Daniel, reprit-il... Il est un autre crime encore, déjà ancien, celui-là... le début de miss Brandon à Paris... qu'il faut que vous sachiez...
Un soir, il y a de cela quatre ans, le directeur de la Société d'Escompte mutuel entra dans le bureau de son caissier et lui annonça que, le lendemain matin, le conseil de surveillance vérifierait ses écritures.
Le caissier, cet infortuné se nommait Malgat, répondit que tout serait prêt.
Mais, dès que son directeur se fut retiré, il prit une feuille de papier et écrivit à peu près ceci:
«Pardonnez-moi. J'ai été quarante ans un honnête homme, une passion fatale m'a rendu fou. J'ai puisé dans la caisse qui m'était confiée, et pour masquer mes détournements, j'ai eu recours à des faux. Dissimuler mon crime plus longtemps n'est pas possible. Mon premier vol remonte à six mois. Le déficit est de trois cent mille francs environ.
«Je ne saurais supporter le déshonneur que j'ai mérité, dans une heure j'aurai cessé de vivre.»
Cette déclaration, Malgat la plaça bien en vue sur son bureau, et sortant aussitôt, sans prendre un centime sur lui, il courut jusqu'au canal pour s'y jeter.
Mais une fois là, devant cette eau noire, il eut peur...
Durant de longues heures, il erra sur la berge, demandant à Dieu une seconde de courage... Le courage ne lui vint pas.
Que faire cependant? Où fuir sans argent, où se cacher?... Retourner à son bureau n'était pas possible: le crime devait y être connu...
Désespéré, il courut jusqu'à la rue du Cirque et au milieu de la nuit il frappa chez miss Brandon.
On ne savait pas qu'il fût découvert, on lui ouvrit.
Alors, lui, au désespoir, raconta tout, demandant mille francs sur les trois cent mille qu'il avait volés et donnés, mille francs pour fuir en Belgique...
On les lui refusa.
Et comme il insistait, comme il se traînait aux genoux de miss Sarah, sir Tom le prit par les épaules et le jeta dehors.
Brisé par l'excès de sa violence, M. de Brévan s'était jeté sur un fauteuil, et il y demeura longtemps, la tête basse, l'œil fixe, le front contracté, regrettant sans doute l'abandon et la franchise de sa colère, et d'être resté si peu maître de soi.
Mais, lorsqu'il se releva, grâce à une puissante projection de volonté, il avait ressaisi ce flegme un peu railleur qui lui était habituel.
—Je le vois à votre contenance, mon cher Daniel, reprit-il, l'aventure que je vous conte vous paraît monstrueuse, invraisemblable, impossible... Et cependant, il y a quatre ans, elle courut tout Paris, grossie de cyniques détails que j'ai passés sous silence... En fouillant les collections de journaux, vous la retrouveriez... Mais quatre ans... c'est quatre siècles. Sans compter que nous en avons tant vu d'autres, depuis...
Agité d'émotions étranges et comme il n'en avait ressenti de sa vie, Daniel hochait tristement la tête.
—Aussi, n'est-ce pas le fait en lui-même qui m'étonne, prononça-t-il... Ce que je ne puis comprendre, c'est que cette femme ait osé repousser le malheureux dont elle était la complice, lorsqu'il implorait d'elle les moyens de fuir, de se dérober aux recherches de la justice, de passer à l'étranger.
—Ce fut ainsi, pourtant, affirma M. de Brévan.
Et vivement:
—Du moins, à ce que l'on assure, prononça-t-il.
Ce retour à la circonspection fut perdu pour Daniel.
—Etait-il vraisemblable, poursuivit-il, que miss Brandon n'ait pas craint d'exaspérer cet infortuné et de le pousser aux résolutions les plus désespérées... Ivre de colère, de rage, il pouvait, en sortant de chez elle, courir chez le commissaire de police le plus voisin et lui tout déclarer, et donner des preuves...
M. de Brévan, d'un petit rire sec l'interrompit.
—Vous dites là, Daniel, fit-il, juste ce que répliquèrent sur le moment les défenseurs de miss Sarah... A cela, je répondrai qu'il est dans son caractère de procéder par coups d'audace... Elle ne dénoue pas les situations, elle les brise le plus brutalement possible... Sa prudence consiste à pousser l'imprudence au delà de ce qu'on peut admettre...
—Cependant...
—Faites-lui de plus l'honneur de la croire assez fine, assez expérimentée et assez perspicace pour s'entourer de précautions inouïes, ne jamais laisser traîner de preuves et savoir trier ses dupes... Elle avait étudié Malgat de même que plus tard elle devina Kergrist. Elle était sûre que ni l'un ni l'autre, la tête sur le billot ne l'accuseraient... Et néanmoins, dans cette affaire de la Société d'Escompte mutuel, ses calculs furent un peu déconcertés...
—Elle fut compromise?...
—On découvrit qu'elle avait reçu deux ou trois fois Malgat secrètement, car il n'était pas admis officiellement chez elle, et les petits journaux imprimèrent ce mauvais calembour «qu'une blonde étrangère ne l'était pas aux détournements...» L'opinion hésitait, lorsqu'on apprit qu'elle venait d'être mandée au cabinet du juge d'instruction... Ce fut son salut, car elle en sortit plus blanche et plus immaculée que la neige des Alpes...
—Oh!...
—Et si parfaitement innocentée que, l'affaire étant venue aux assises, elle ne fut même pas citée comme témoin.
Daniel eut un soubresaut:
—Quoi! s'écria-t-il, Malgat eut ce dévouement héroïque de subir les angoisses de l'instruction et l'infamie d'une condamnation sans laisser échapper un mot...
—Non... et pour cette raison que c'est par contumace que Malgat a été jugé et condamné à dix ans du réclusion.
—Qu'est-il donc devenu, ce malheureux?
—Qui sait!... Il s'est suicidé, dit-on... Deux mois plus tard on découvrit dans la forêt de Saint-Germain un cadavre à demi décomposé, qu'on supposa être le sien... Et cependant...
Il était devenu livide, et plus bas, comme s'il eût répondu moins à Daniel qu'aux objections de son esprit, il ajouta:
—Et cependant quelqu'un qui avait vécu presque dans l'intimité de Malgat, m'a juré l'avoir rencontré un jour, rue Drouot, devant l'Hôtel des Ventes... Ce quelqu'un assurait l'avoir positivement reconnu malgré les artifices d'un déguisement des plus habiles... Et même songeant à cela, je me suis dit souvent que si on ne se trompait pas, un jour viendrait peut-être où miss Sarah aurait un terrible compte à régler avec un créancier implacable...
Il passa la main sur son front, comme s'il eût espéré ainsi chasser des idées importunes, et avec une gaieté forcée:
—Voilà, cher, reprit-il, le fond de mon sac... Tous ces détails, je les tiens des amis et des ennemis de miss Sarah, des cancans du monde et des «racontars» des journaux. Ils me viennent surtout d'une longue et patiente observation... Et si vous me demandez quel intérêt j'avais à si bien connaître cette femme, je vous répondrai que vous voyez devant vous une de ses victimes... Car je l'ai aimée, aussi moi, ami Daniel, aimée éperdûment... Mais j'étais un trop petit seigneur et une trop maigre proie pour qu'elle me fit les honneurs du grand jeu... Le jour où elle fut sûre que ses infernales coquetteries avaient incendié mon cerveau, que j'étais devenu fou, stupide, idiot... ce jour-là, elle m'éclata de rire au nez... Ah! tenez, elle m'a joué comme un enfant et chassé comme un laquais... Et je la hais, mortellement, comme je l'aimais, jusqu'au crime, s'il le fallait... Et si secrètement, dans l'ombre, sans me nommer, je puis vous aider, comptez sur moi!...
Quelles raisons Daniel avait-il de douter de la véracité de son ami?
Aucune, puisqu'il venait de lui-même, et avec une ronde franchise, au devant de toutes les questions...
Donc, pas un doute n'effleura la confiance du Daniel. Bien plus, il bénit le ciel de lui envoyer cet allié, cet ami qui, vivant en pleine intrigue parisienne, devait en connaître les ressorts et le guiderait.
Il lui prit les mains, et les serrant entre ses mains loyales:
—Maintenant, ami Maxime, c'est entre nous à la vie et à la mort...
L'autre parut touché sincèrement; il eut même un joli geste comme pour essuyer une larme... Mais il n'était pas homme à s'abandonner à l'attendrissement:
—Revenons à votre ami, Daniel, reprit-il, et aux moyens d'empêcher son mariage avec miss Sarah... Avez-vous un projet, une idée?... Non... Ah! ne vous y trompez pas, ce sera dur.
Il parut s'abîmer dans ses réflexions, puis lentement et en détachant ses phrases comme pour leur donner plus de relief et les mieux graver dans l'esprit de Daniel:
—C'est par miss Brandon, reprit-il, qu'il faudrait attaquer la situation... Savoir au juste qui elle est, là serait le succès... A Paris, avec de l'argent, on trouve des espions terriblement habiles...
Le timbre de la pendule sonnant la demie de dix heures, l'interrompit.
Il se dressa, comme illuminé d'une inspiration soudaine, et très vite:
—Mais j'y pense, s'écria-t-il, vous ne connaissez pas miss Brandon, Daniel, vous ne l'avez jamais vue!...
—En effet...
—Eh bien! c'est un désavantage... Il faut connaître ses ennemis, quand ce ne serait que pour leur sourire... Je veux que vous voyez miss Sarah...
—Mais qui me la montrera... où... quand?
—Moi, ce soir, à l'Opéra où elle est, je le parierais...
Pour courir chez Mlle Henriette, Daniel s'était habillé, cela tombait bien.
—Certes, oui, je le veux, répondit-il.
Sans perdre un instant, ils s'élancèrent dehors, et ils arrivèrent au théâtre comme la toile se levait sur le quatrième acte de Don Juan... Deux fauteuils d'orchestre se trouvaient libres, ils les prirent.
Faure était en scène... Mais que leur importait la musique divine de Mozart!...
M. de Brévan sortit sa jumelle de son étui, et parcourant la salle d'un regard exercé, il eut bientôt découvert ce qu'il cherchait.
Du coude il avertit Daniel, en lui passant sa jumelle:
—Tenez, là, lui souffla-t-il à l'oreille, dans la troisième loge à partir du pilier... regardez... c'est elle!...
V
Daniel regarda.
Sur l'appui de velours de la loge que lui désignait Maxime, se penchait, pour mieux entendre, une jeune fille d'une beauté si rare et si resplendissante qu'il eut peine à retenir un cri d'admiration.
Ses cheveux, d'une surprenante abondance, étaient relevés assez négligemment pour qu'on vît qu'ils étaient bien à elle; cheveux admirables, fauves, si lumineux qu'à chacun de ses mouvements il paraissait en jaillir des gerbes d'étincelles...
Ses grands yeux de velours étaient ombragés de longs cils, et selon qu'elle les ouvrait ou les fermait à demi, ils passaient du bleu le plus sombre au bleu clair de la pervenche.
Un rire jeune et frais, le rire naïf de l'innocence s'épanouissait sur ses lèvres, découvrant des dents invraisemblables de régularité, de blancheur et d'éclat.
—Est-il possible, pensait Daniel, que ce soit là l'indigne créature dont Maxime me traçait le portrait!...
Un peu en arrière d'elle, émergeait de l'ombre de la loge, une grosse tête osseuse, empanachée d'un ridicule diadème de plumes, la tête de mistress Brian, avec de gros yeux sévères et une bouche dont les lèvres semblaient toujours près de s'entr'ouvrir pour crier: Shoking!...
Enfin, dans le fond, vaguement, on distinguait, surmontant un long corps roide, un crâne luisant, des yeux mornes, un nez recourbé et d'énormes favoris en nageoires... C'était l'honorable Thomas Elgin, familièrement sir Tom.
Et à mesure qu'il lorgnait obstinément cette loge, observant cette jeune fille si rieuse, et ces vieilles gens si placides, Daniel se sentait envahir de toutes sortes de doutes confus.
Maxime ne se trompait-il pas?... Ne se faisait-il pas l'écho de calomnies atroces?...
Ainsi réfléchissait Daniel, et il eût dit ses soupçons s'il n'eût eu pour voisins des mélomanes jaloux qui, dès qu'ils le virent se pencher à l'oreille de Maxime, murmurèrent, et qui, dès qu'il prononça un mot, le contraignirent à se taire.
Heureusement la toile ne tarda pas à tomber. Beaucoup de gens se levèrent, quelques-uns sortirent; mais Daniel et Maxime demeurèrent immobiles.
Toute leur attention se concentrait sur la loge de miss Sarah, quand la porte du fond s'ouvrit, et un homme entra, qu'à cette distance on pouvait prendre pour un tout jeune homme, tant son teint avait d'éclat, tant sa barbe était noire, tant ses cheveux travaillés un à un par le coiffeur foisonnaient et bouclaient sur sa tête.
Il avait le claque sous le bras, un camélia à la boutonnière, et ses gants paille s'appliquaient si juste sur sa main que sous peine de les faire éclater, il ne pouvait remuer les doigts.
—Le comte de la Ville-Handry!... murmura Daniel.
Mais on lui frappait doucement sur l'épaule; il se retourna.
C'était M. de Brévan qui, d'un ton d'amicale ironie, lui dit:
—Votre vieil ami, n'est-ce pas? L'heureux prétendant de miss Brandon.
—Oui, c'est vrai, je l'avoue...
Sans doute, il allait expliquer les raisons de sa discrétion, quand M. de Brévan l'interrompit:
—Voyez donc, Daniel, voyez donc!...
M. de la Ville-Handry avait pris place sur le devant de la loge, près de miss Sarah, et avec une affectation étudiée, il lui parlait, se penchant vers elle, gesticulant et riant de toutes les longues dents jaunes qui lui restaient. Visiblement, il tenait à être vu à cette place et à s'afficher.
Mais tout à coup, miss Sarah lui ayant dit un mot, il se leva brusquement et disparut.
La cloche de l'entr'acte sonnait, annonçant que le rideau allait se lever...
—Sortons, proposa Daniel à M. de Brévan, je souffre ici.
Il souffrait, en effet, à voir le rôle ridicule que jouait le père de Mlle Henriette. Mais il n'avait plus de doutes: pour lui, l'aventurière s'était dénoncée par la façon dont elle agaçait ce vieillard amoureux.
—Ah! nous aurons du mal à tirer le comte des griffes de cette sorcière... murmura Maxime.
Sortis du théâtre, ils venaient de prendre le passage pour gagner le boulevard, lorsqu'ils virent venir à eux un homme de haute taille, emmitouflé dans un grand pardessus, que suivait un garçon portant une grosse brassée de roses magnifiques.
C'était le comte de la Ville-Handry.
Se trouvant nez à nez avec Daniel, il parut d'abord interdit, puis reprenant son aplomb:
—Comment, c'est vous, mon cher, dit-il, d'où diable sortez-vous?
—Du théâtre.
—Et vous fuyez avant le cinquième acte! C'est un crime de lèse-Mozart, cela... Allons, revenez et je vous promets une surprise...
Vivement, M. de Brévan se rapprocha.
—Allez, souffla-t-il à Daniel, voilà l'occasion que je cherchais pour vous...
Et saluant, il se retira.
Un peu surpris, Daniel s'était mis à trotter aux côtés du comte, lorsqu'il le vit s'arrêter devant un grand landau, découvert malgré le froid, et gardé par trois valets en grande livrée.
A la vue du comte, tous trois se découvrirent respectueusement, mais lui, sans s'inquiéter d'eux, appelant le commissionnaire qui portait les fleurs:
—Effeuille-moi, lui dit-il, toutes ces roses dans le fond de cette voiture.
L'homme hésita... C'était un garçon fleuriste qui venait de voir payer tous ces bouquets huit ou dix louis, et dame! il jugeait la fantaisie un peu roide. Cependant, le comte insistant, il obéit. Et lorsqu'il eut fini:
—Voilà cent sous pour ta peine! dit M. de la Ville-Handry.
Et il reprit sa course, toujours escorté de Daniel de plus en plus étonné.
Véritablement la passion le rajeunissait et lui donnait des ailes. Il franchit d'un saut les marches du péristyle, et en moins de rien arriva à la loge de miss Brandon.
En l'apercevant, l'ouvreuse s'était empressée d'ouvrir.
Il prit alors la main de Daniel, et l'attirant dans la loge tout près de miss Sarah:
—Permettez-moi, miss, dit-il à la jeune fille, de vous présenter M. Daniel Champcey, un de nos officiers de marine les plus distingués.
Daniel s'inclina, saluant tour à tour mistress Brian et le roide et long sir Tom.
—Vous n'êtes pas à savoir, cher comte, répondit miss Sarah, que vos amis seront toujours les bienvenus.
Puis se retournant vers Daniel:
—Il y a d'ailleurs longtemps, monsieur, ajouta-t-elle, que je vous connais.
—Moi, mademoiselle.
—Vous, monsieur... Et je sais même que vous êtes un des hôtes les plus assidus de l'hôtel de la Ville-Handry...
Elle considéra Daniel d'un air de malice naïve, et toute riante, elle reprit:
—Par exemple, le cher comte aurait peut-être tort d'attribuer votre assiduité à ses seuls mérites... J'ai ouï parler d'une jeune fille...
—Sarah!... interrompit mistress Brian, ce que vous dites là est inconvenant, tout à fait!...
Loin de calmer l'hilarité de miss Sarah, cette remontrance la redoubla. Et s'adressant à sa parente, sans cesser de fixer Daniel:
—Puisque M. le comte, dit-elle, autorise les espérances de monsieur, il est bien permis d'en parler... Il faudrait, pour les empêcher de se réaliser, des choses si extraordinaires!...
De rouge qu'il était, Daniel devint blême.
Prévenu comme il l'était, cette dernière phrase si gaiement prononcée lui parut un avertissement et une menace.
Cependant il n'eut pas le loisir de réfléchir. Le spectacle finissait; miss Brandon jeta une pelisse sur ses épaules et sortit au bras du comte, et il dut les suivre, traînant mistress Brian, ayant sur les talons le roide et long sir Tom.
Le landau attendait. Les valets avaient déplié le marche-pied, miss Sarah s'élança.
Mais son pied avait à peine touché le fond de la voiture, que violemment elle se rejeta en arrière, en criant:
—Qu'est-ce!... qu'est-ce qu'il y a là...
Le comte s'avança, la bouche en cœur:
—Vous adorez les roses, fit-il, j'ai ordonné d'en effeuiller...
Et en prenant une poignée, il la montra.
Mais aussitôt la peur de miss Brandon se changea en colère:
—Vous voulez donc me fâcher décidément, fit-elle... Vous voulez donc faire dire que j'inspire toutes sortes de folies... Gâcher pour dix louis de fleurs, le beau mérite, quand on est quatre fois millionnaire...
Puis, voyant à la lueur du réverbère, la mine du comte s'allonger, d'une voix à achever de lui faire perdre la raison, elle ajouta:
—Mieux eût valu m'apporter vous-même un bouquet de violettes d'un sou...
Cependant mistress Brian s'était installée près de sa nièce; sir Tom monta, et ce fut ensuite le tour du M. de la Ville-Handry. Enfin le valet de pied ferma la portière...
Alors miss Sarah se penchant vers Daniel:
—J'espère, monsieur, lui dit-elle, que j'aurai le plaisir de vous recevoir... Le cher comte vous dira mon adresse et mes jours... Moi, d'abord, en ma qualité d'Américaine, j'adore les marins et je veux...
Le reste se perdit dans le bruit des roues.
La voiture qui emportait miss Sarah Brandon et le comte de la Ville-Handry était loin déjà, que Daniel demeurait encore à la même place, sur le bord du trottoir, immobile, étourdi, assommé...
Tous ces événements étranges, tombant en quelques heures, coup sur coup, dans sa vie si calme, le bouleversaient à ce point qu'il en était à se demander s'il n'était pas le jouet d'un odieux cauchemar...
Hélas, non!... Cette Sarah Brandon, qui venait de passer telle qu'une vision éblouissante, elle existait réellement, et là, sur les dalles humides du trottoir, une poignée de roses effeuillées attestait encore la puissance de ses séductions et la folie du comte de la Ville-Handry.
—Ah!... nous sommes perdus! s'écria Daniel, si haut que plusieurs passants s'arrêtèrent, espérant peut-être un de ces drames de la rue qui alimentent les faits divers.
Leur attente fut déçue.
S'apercevant de l'attention dont il était l'objet, Daniel haussa les épaules, et brusquement s'éloigna dans la direction du boulevard.
Il avait bien promis à Mlle Henriette de lui apprendre, le soir même, s'il était possible, ce qu'il aurait découvert, mais il était trop tard pour se présenter à l'hôtel de la Ville-Handry: minuit sonnait.
—J'irai demain, pensa-t-il.
Et tout en longeant les boulevards, éclairés encore et peuplés de promeneurs, il appliquait tout ce qu'il avait de volonté et d'intelligence à examiner bien en face et froidement la situation.
Tout d'abord, il s'était persuadé qu'il aurait affaire à quelqu'une de ces vulgaires exploiteuses, en quête d'une retraite pour leurs vieux jours, qui tendent leurs piéges grossiers aux vieillards et aux adolescents, qui font «chanter» les familles, la menace d'un mariage honteux sur la gorge, et dont on se débarrasse moyennant une grosse somme, quand la préfecture de police n'y peut rien.
Alors, il avait quelque espoir.
Mais voici que tout à coup se dressait devant lui une de ces redoutables aventurières de la «haute vie,» qui ont su ménager, sinon sauver les apparences, et dont la position est assez équivoque pour leur donner l'attrait de tout ce qui est mystérieux et étrange.
Comment lutter contre une telle femme, et avec quelles armes!... Comment l'atteindre et où la frapper?
N'était-ce pas folie que de songer seulement à lui faire lâcher la proie magnifique prise dans ses filets, Dieu sait par quels moyens! qu'elle devait considérer comme sienne désormais, et dont par avance elle se délectait?
—Mon Dieu!... murmurait Daniel, envoyez-moi une idée...
Mais l'idée ne venait pas, et c'est en vain qu'il mettait à la torture son esprit frappé de stérilité.
Arrivé chez lui, cependant, il se coucha comme d'ordinaire, mais la conscience de son malheur devait le tenir éveillé.
A neuf heures du matin, n'ayant pas fermé l'œil et brisé de cette fatigue atroce de l'insomnie, il allait se lever quand on sonna à la porte.
Il se jeta vivement à bas de son lit, s'habilla en deux temps et courut ouvrir.
C'était M. de Brévan qui venait chercher des nouvelles de la présentation de la veille, et dont le premier mot fut:
—Eh bien?
—Hélas! répondit Daniel, le plus sage serait de se résigner...
—Diable! vous êtes prompt à jeter le manche après la cognée...
—Que feriez-vous donc, vous, à ma place? Cette femme est belle à troubler la raison... le comte est fasciné.
Et avant que Maxime pût répliquer, simplement et brièvement, Daniel lui dit son amour pour Mlle de la Ville-Handry, quelles espérances on lui avait permis de concevoir, et comment avec ces espérances s'évanouissait le bonheur de sa vie...
—Car il n'est plus d'illusions possibles, Maxime, ajoutait-il avec l'accent du plus sombre découragement. Ce qui m'attend, je le prévois, je le sens, je le sais. Henriette, obstinément et quand même, fera tout pour empêcher le mariage de son père, et jusqu'au dernier moment elle luttera. Est-il de mon devoir de la soutenir? Oui. Réussirons-nous? Non. Mais nous nous serons fait une ennemie mortelle de miss Sarah. Et le lendemain du jour où, malgré nous, elle sera devenue la comtesse de la Ville-Handry, sa première pensée sera de se venger et de nous séparer à jamais, Henriette et moi.
Si peu accessible à l'émotion que dût être M. de Brévan, le désespoir de celui qu'il appelait son ami le troubla visiblement.
—Bref, mon pauvre Daniel, fit-il, vous en êtes à ce point où on ne sait plus ce qu'on fait. Raison de plus pour écouter les conseils d'un homme de sang-froid. Il faut vous faire présenter chez miss Sarah.
—Elle m'a invité...
—Bon, cela. N'hésitez pas, allez-y.
—Qu'y faire?
—Peu de chose... Vous ferez un doigt de cour à Sarah, vous serez aux petits soins pour mistress Brian, vous tenterez la conquête de l'honorable Thomas Elgin. Enfin, et surtout, vous écouterez de toutes vos oreilles, vous regarderez de tous vos yeux...
—J'avoue que je ne comprends pas bien.
—Quoi!... Vous ne comprenez pas que la situation de ces audacieux aventuriers, si assurée qu'elle paraisse, ne tient peut-être qu'à un fil?... Que faut-il pour le trancher, ce fil?... Une occasion... Et quand on a tout à attendre et à espérer de l'occasion, on la guette...
Daniel ne semblait pas convaincu.
—Miss Sarah, ajouta-t-il, me parlera de son mariage.
—Assurément.
—Que répondrai-je?
—Rien... ni oui, ni non... vous sourirez, vous vous déroberez, vous gagnerez du temps...
Il fut interrompu par le portier de Daniel—c'était son domestique aussi—qui entrait, tenant une carte à la main.
—Monsieur, dit-il, c'est un monsieur qui est en bas dans une voiture, et qui m'envoie savoir s'il ne vous dérange pas...
—Le nom de ce monsieur?...
—Le comte de la Ville-Handry, voici sa carte.
—Vite, s'écria Daniel, vite, courez le prier de monter...
M. de Brévan s'était levé vivement, il avait déjà son chapeau sur la tête, et dès que le concierge fut sorti:
—Je file, dit-il à Daniel.
—Pourquoi?
—Parce qu'il ne faut pas que le comte me trouve ici... Vous seriez forcé de me présenter, il retiendrait peut-être mon nom et s'il apprenait à Sarah que je suis votre ami, tout serait fini...
Il sortait en effet, lorsqu'on entendit remuer la clef de la porte d'entrée.
—Le comte, fit-il, je suis pris.
Mais Daniel, ouvrant rapidement sa chambre, l'y poussa et referma la porte.
Il était temps, le comte entrait.
VI
M. de la Ville-Handry avait dû se lever matin. Bien qu'il ne fût pas encore dix heures, il resplendissait, fardé de frais qu'il était, teint et frisé à miracle. Or, toute cette toilette réparatrice ne pouvait pas être l'œuvre d'un moment.
—Ouf! fit-il en entrant, c'est haut chez vous, mon cher Daniel...
Etourdi! Il oubliait son rôle de jouvenceau. Mais il s'en aperçut, car vivement il ajouta:
—Ce n'est pas que je m'en plaigne, au moins!... Quelques étages à grimper ne me font pas peur!...
Et en même temps, d'un air de complaisance, il tendait le jarret, comme pour en attester le ressort, la souplesse et la vigueur.
Déjà, cependant, plein de déférence pour le père de Mlle Henriette, Daniel lui avait avancé le meilleur fauteuil de son modeste logis.
Le comte s'assit, et d'un ton léger qui contrastait avec le très visible embarras de ses mouvements:
—Gageons, mon cher Daniel, commença-t-il, que vous êtes fort surpris et non moins intrigué de me voir chez vous!...
—Je l'avoue, monsieur, si vous aviez à me parler, vous n'aviez qu'à m'écrire, je me serais aussitôt empressé...
—De venir chez moi, n'est-ce pas?... Inutile. La vérité est que je n'ai rien à vous dire. C'est un rendez-vous manqué qui vous vaut ma visite. Je devais rencontrer un de mes amis au Corps législatif, et il ne s'y est pas trouvé... Assez mécontent, je rentrais, lorsque, passant devant chez vous, je me suis dit: Si je montais surprendre mon marin! Je lui demanderais ce qu'il pense de certaine jeune dame à qui, hier soir, il a eu l'honneur d'être présenté...
C'était ou jamais l'occasion de suivre les prudents conseils de M. de Brévan, aussi Daniel, au lieu de répondre, se contenta-t-il de sourire le plus agréablement qu'il put...
Ce n'était pas assez pour le comte, aussi reprenant sa question:
—Voyons, insista-t-il, là, franchement, que pensez-vous de miss Sarah Brandon?...
—C'est une des plus belles personnes que j'aie vues de ma vie, monsieur...
Un éclair de joie et d'orgueil brilla dans les yeux de M. de la Ville-Handry.
—Dites la plus belle, s'écria-t-il, la plus merveilleusement et la plus idéalement belle!... Et c'est là le moindre, le plus infime de ses mérites, M. Daniel Champcey... Parle-t-elle, aussitôt les charmes de son esprit effacent les séductions de sa beauté... Et dès qu'on la connaît, on oublie sa beauté et son esprit pour n'admirer plus que sa simplicité enjouée, sa candeur naïve et les trésors de son âme chaste et pure...
La foi, l'ardente foi, exclusive, absolue, idiote, donnait à sa face grimée l'expression de l'extase.
—Et penser, murmura-t-il, que c'est le hasard qui m'a placé sur le chemin de cet ange!...
Un soubresaut de Daniel, si marqué qu'il le surprit, l'inquiéta sans doute, car il reprit, appuyant sur le mot:
—Oui, le hasard seul... et je puis vous en faire juge.
Il se tassa sur son fauteuil, en homme qui va parler longtemps, et de ce ton d'emphase qu'il devait à la surprenante opinion qu'il avait de lui-même, il continua:
—Vous savez, mon cher, combien je fus affecté de la mort de la comtesse de la Ville-Handry...
Assurément, ce n'était pas la compagne que devait souhaiter un homme politique de ma valeur... Elle était de celles dont la capacité, à grand peine, se hausse à connaître un pourpoint d'avec un haut de chausse... Mais c'était une bonne femme, attentive, discrète et soumise, ménagère de mes deniers, en sachant néanmoins me faire honneur par la tenue parfaite de notre maison...
Ainsi, en toute sincérité, le comte parlait de celle dont il avait été la création, et qui, seize années durant, avait galvanisé sa nullité.
—Bref, poursuivit-il, la perte de ma femme bouleversa mes habitudes au point de me dégoûter des travaux qui avaient été ma passion, et je me mis à chercher des distractions en dehors...
Devenu un des membres assidus de mon cercle, j'y rencontrai sir Elgin, et sans nous lier, nous en arrivâmes à échanger quelques paroles et à l'occasion un cigare.
Ecuyer consommé, sir Thomas Elgin montait à cheval tous les jours de très-bonne heure, et comme les médecins, m'avaient recommandé cet exercice, que j'aime, comme tous ceux où l'on excelle, nous nous rencontrions assez souvent au Bois... Nous nous souhaitions le bonjour, et parfois nous faisions côte à côte un temps de galop.
Si je suis peu liant, sir Thomas l'est moins encore, et notre connaissance ne semblait pas devoir aller jamais plus loin, quand un accident nous rapprocha.
Un matin, après une assez longue course, nous rentrions au pas, lorsque la jument de sir Thomas, une bête fort difficile, fit un si brusque et si prodigieux écart qu'il fut désarçonné.
Lestement, je mis pied à terre pour l'aider à se relever... pas moyen. Et cependant, vous savez si ces diables d'Américains sont durs au mal. Mais il avait, nous le sûmes plus tard, un genou déboîté et une cheville fracturée.
L'endroit était désert, et je commençais à me sentir fort embarrassé, quand par bonheur deux soldats passèrent.
Je les appelai, et confiant à l'un nos chevaux, j'envoyai l'autre chercher un fiacre à la station la plus voisine.
Le fiacre venu, nous y installâmes le blessé de notre mieux, et je grimpai sur le siége pour le conduire à l'adresse qu'il m'avait indiquée, chez lui, rue du Cirque.
Une fois là, je sonne, et je commande aux domestiques de descendre.
Non sans peine ils tirent leur maître de la voiture, et les voilà le montant à travers les escaliers, lui geignant faiblement, tant il souffrait.
Je montais devant, et j'arrivais au premier étage, quand une porte brusquement s'ouvrit devant moi, et une jeune fille parut.
Elle était à sa toilette, lorsque le tapage que nous faisions l'avait épouvantée, et elle accourait voir... Elle n'avait pris que le temps bien juste de jeter un peignoir sur ses épaules, et ses cheveux en désordre s'échappaient à demi d'une sorte de coiffe de nuit...
Apercevant son parent aux mains des valets, elle le crut dangereusement blessé, mort peut-être... Elle devint plus pâle qu'une morte, et poussant un grand cri, elle chancela...
Elle serait tombée de son haut dans l'escalier, la tête la première, si je ne l'avais pas reçue entre mes bras.
Elle était évanouie. Et je la tins ainsi, renversée contre mon épaule, si près que j'étais pénétré de la moiteur de son corps souple et charmant, si près que je sentais les battements de son cœur contre le mien. Sa coiffe s'était dénouée, et ses cheveux s'éparpillant m'enveloppaient de leurs flots dorés et traînaient jusqu'à terre...
Mais tout cela ne dura pas dix secondes...
Revenant à elle et se voyant dans les bras d'un inconnu, toutes ses pudeurs se révoltèrent, elle se redressa, et m'échappant, elle disparut dans l'appartement...
Au seul souvenir de cette scène, M. de la Ville-Handry haletait et on le voyait blêmir sous son fard.
Du reste, il ne chercha pas à dissimuler son trouble.
—Je suis un vieux diable, reprit-il, et de vous à moi, mon cher Daniel, j'avouerai que les femmes... eh! eh!... ne m'ont pas été... comment dirai-je? cruelles... Même, je me flattais d'avoir épuisé toutes les émotions qu'elles peuvent donner.
Eh bien! non. De ma vie, entendez-vous, je n'ai été remué par une sensation aussi poignante que celle qui m'étreignait pendant que je soutenais miss Sarah...
Tout en parlant, il avait tiré son mouchoir, plus odorant qu'un sachet, et il s'en tamponnait le front, doucement, par exemple, et avec des précautions infinies, pour ne point gâter l'œuvre savante de son valet de chambre.
—Vous connaîtrez miss Sarah, Daniel, poursuivit-il, bientôt. Quand on l'a vue, on veut la revoir... Heureusement, j'avais un prétexte pour me présenter chez elle, et dès le lendemain je sonnais à sa porte, demandant des nouvelles de sir Thomas Elgin. On me conduisit à l'appartement de ce digne gentleman, et je le trouvai étendu sur une chaise longue, les jambes emmaillotées... Près de lui lisait une respectable dame à laquelle il me présenta, et qui n'était autre que mistress Brian.
Ils m'accueillirent fort bien, non sans une certaine réserve, cependant, que je discernais sous leur politesse, mais j'eus beau prolonger ma visite au-delà des convenances, miss Sarah ne parut pas...
Je ne l'aperçus pas davantage, lorsque je revins, à diverses reprises, m'informer de blessé, et véritablement, à la fin, je n'étais pas éloigné de croire à un parti pris...
Ma foi, oui!... j'y croyais presque, lorsqu'un jour, sir Tom allant mieux, manifesta le désir d'essayer quelques pas à pied aux Champs Elysées.
Je lui offris mon bras, il voulut bien le prendre, et au retour il me pria d'accepter sans façon le dîner de la famille...
Si poignant que fût pour Daniel l'intérêt de ces confidences étranges, depuis un moment il ne prêtait plus à M. de la Ville-Handry qu'une oreille distraite.
Un bruit singulier dont il ne pouvait comprendre la cause, à peine saisissable mais persistant, le préoccupait et l'agaçait.
A force de regarder autour de lui, il en eut l'explication.
La porte de sa chambre, qu'il était bien certain d'avoir fermée, était maintenant entre-bâillée.
S'ennuyant tout seul et aidé par la curiosité, M. de Brévan avait trouvé ce moyen de voir et d'entendre.
De tout cela, M. de la Ville-Handry ne vit ni ne soupçonna rien.
—Ainsi donc, reprit-il, j'allais revoir miss Sarah... Parole d'honneur, j'étais moins ému, je crois, le jour où la première fois j'abordai la tribune... Mais j'ai quelque puissance sur moi, et j'étais déjà remis, lorsque sir Thomas Elgin m'avoua qu'il m'eût invité plus tôt s'il n'eût craint de désobliger fortement sa jeune parente, laquelle s'était déclarée résolue à ne jamais se retrouver avec moi... Peiné, je demande en quoi j'avais pu lui être désagréable... Et alors, sir Tom, avec ce flegme admirable qui ne le quitte jamais: «Ce n'est pas à vous qu'elle en veut, répondit-il, mais bien à elle-même, à cause de la scène ridicule de l'autre jour!»
Vous entendez, Daniel, il appelait ridicule cette scène adorable que je viens de vous dire... Il n'y a que les Américains pour de telles énormités!...
J'ai su, depuis, que pour contraindre Sarah à me recevoir, il avait fallu lui faire une sorte de violence; mais elle eut le bon goût de n'en rien laisser paraître, lorsque, un peu avant de se mettre à table, je lui fus présenté.
Elle rougit, il est vrai, extrêmement, mais c'est avec une franchise toute virile qu'elle me tendit la main, coupant le compliment que je lui débitais pour me dire:
«—Vous êtes l'ami de Tom, vous serez le mien.»
Ah! Daniel, vous avez admiré miss Brandon au théâtre!... C'est chez elle qu'il faut l'étudier... Au dehors, quoi qu'il lui en coûte, elle sacrifie aux exigences du monde, dans son intérieur, elle ose être elle-même.
Du reste, ainsi qu'elle l'avait dit, nous fûmes promptement amis, si promptement que je ne laissais pas que d'être surpris, quand elle me parlait comme à une vieille connaissance...
Je ne tardai pas à découvrir le mot de cette énigme.
Nos jeunes filles françaises, mon cher Daniel, sont charmantes, sans doute, mais ignorantes, en général, légères et insoucieuses de tout ce qui n'est pas cancans, romans ou chiffons...
Autres sont les Américaines... Ce qui intéresse leur esprit sérieux, c'est ce qui préoccupe leur père et leurs frères: la politique, l'industrie, les débats des Chambres, les découvertes des savants...
Le comte de la Ville-Handry, dont la carrière politique a jeté un certain éclat, ne pouvait être un étranger pour miss Sarah Brandon. Ma passion à défendre les causes que je croyais justes, l'avait souvent passionnée. Emue par mes discours qu'elle lisait, sa pensée plus d'une fois était remontée à l'orateur...
Il me semble encore l'entendre me dire, de sa belle voix qui a les pures sonorités du cristal:
«—Oh! oui, je vous connaissais, monsieur le comte, oui!... et il y a eu des jours où j'aurais voulu être de vos amies pour vous crier: C'est bien, ce que vous faites là, c'est grand, c'est courageux!...»
Et elle ne mentait pas, car elle avait retenu nombre de passages de mes discours, de ceux même que j'avais oubliés, et elle les citait presque textuellement... Ebahi parfois de certaines idées très-fortes qu'elle émettait, je l'en complimentais, et alors elle éclatait de rire, me disant: «Mais c'est de vous, cher comte, c'est votre bien... c'est vous qui avez dit cela en telle et telle occasion.»
Et si le soir, rentré chez moi, je feuilletais mes collections pour vérifier le fait, je trouvais presque toujours que miss Sarah avait raison...
Dois-je ajouter après cela que je devins l'hôte quotidien de la rue du Cirque? Non, n'est-ce pas.
Ce que je veux que vous sachiez, c'est que là j'ai trouvé l'image de la félicité la plus parfaite et la plus pure qu'on puisse rêver ici-bas... Là, j'ai été saisi de respect et d'admiration, par l'honnêteté la plus sévère, unie au plus chaste enjouement. Là, j'ai savouré les heures les plus délicieuses, entre mistress Brian, cette puritaine si rigide pour elle-même, si indulgente pour les autres, et Thomas Elgin, le plus loyal et le meilleur des hommes, qui sous des apparences glaciales cache une âme de feu pour ses amis...
Quel était le but de M. de la Ville-Handry, si toutefois il en avait un?
Etait-il venu expressément pour confier à Daniel le surprenant roman de sa passion?
Ou cédait-il simplement à ce besoin d'expansion trop fort qui étouffe les amoureux et les force, et les contraint de parler de leur amour, de se trahir, encore qu'ils sachent bien qu'une indiscrétion peut leur être fatale?...
Ainsi s'interrogeait Daniel.
Mais le comte ne lui laissa pas le temps de réfléchir et de se répondre... Après une courte pause, il se redressa, et changeant brusquement de ton:
—Je devine, mon cher Daniel, ce que vous pensez... Vous vous dites: «M. de la Ville-Handry était amoureux...» Eh bien! je vous le déclare, vous vous trompez...
Daniel bondit sur sa chaise, et s'oubliant, tant fut grande sa stupeur:
—Est-ce possible!... s'écria-t-il.
—C'est exact, je vous en donne ma parole d'honneur... Le sentiment qui m'attirait vers miss Sarah était celui qui m'attache à ma fille.
Cependant, comme je suis un observateur et que j'ai l'expérience du cœur humain, la contenance de miss Sarah ne laissait pas que de me surprendre. Après avoir été avec moi d'une liberté extrême, expansive et familière, elle était devenue peu à peu réservée jusqu'à la froideur.
Il était clair qu'elle était gênée près de moi... Notre intimité, loin de la rassurer, semblait l'effrayer chaque jour davantage.
Ce que je compris, vous le devinez, mon cher Daniel...
Seulement, comme je n'ai jamais été un fat, je craignis de me tromper... Je m'appliquai à une observation plus attentive et je ne tardai pas à acquérir la certitude que si j'aimais miss Sarah d'une affection paternelle, j'avais su éveiller dans son âme un sentiment plus tendre...
De tout autre, cette fatuité sénile eût paru à Daniel d'un comique achevé.
Du père de Mlle Henriette, elle le navrait...
Si bien, que le comte remarquant sa tristesse et se méprenant lui demanda:
—Douteriez vous de ce que je dis?...
—Non, monsieur, non!...
—A la bonne heure... Je vous prie de croire, du reste, que cette découverte ne m'émut pas médiocrement... J'en demeurai pendant trois jours ébloui à ce point de ne pouvoir réfléchir et délibérer sainement.
Il fallait prendre un parti, cependant. Si l'idée d'abuser de mon expérience pour séduire cette innocente enfant, traversa mon cerveau, je la repoussai avec horreur... Et pourtant il ne tenait qu'à moi, je le voyais, je le sentais... Mais quoi!... Payer du déshonneur de leur parente, l'hospitalité de la vertueuse mistress Brian et du loyal Thomas Elgin, c'eût été une des abominables infamies dont je suis incapable. Devais-je donc renoncer à retourner rue du Cirque, rompre avec des amis qui m'étaient chers? J'y songeai, mais je ne m'en sentis pas le courage...
Il s'interrompit, cherchant du regard les yeux de Daniel, comme pour y lire l'expression réelle de son opinion.
Et, lorsqu'il les eut trouvés, d'un ton grave, il dit:
—C'est alors que la pensée d'un mariage me vint.
Ce mot: mariage, Daniel l'attendait... Aussi, bien que le choc fut rude, demeura-t-il impénétrable...
Et ce sang-froid dut étonner le comte, car il laissa échapper un mouvement de contrariété et brusquement reprit:
—Oui, j'ai songé à un mariage... Vous me direz: «C'est grave!...» Je le sais, parbleu bien! Et ce n'est pas en une heure que je me décidai, ni sans avoir pesé le fort et le faible de cette détermination.
C'est que je ne suis pas de ces grotesques aisés à berner, qui s'abusent eux-mêmes encore plus que les autres ne les trompent, et qui se croient le privilége exclusif d'une éternelle jeunesse... Non, non, je me connais, et mieux que personne je sais que je touche à la maturité de la vie...
C'est l'objection qui tout d'abord s'offrit à mon esprit.
Mais à ceci, je réponds victorieusement que l'âge n'est pas une affaire d'extrait de naissance: On a l'âge qu'on paraît avoir.
Or, je dois à une existence exceptionnellement sobre et paisible, à quarante années passées à la campagne, à une constitution de fer et aux soins minutieux que j'ai toujours pris de ma personne, une... comment dirai-je?... une... verdeur, que m'envieraient tous ces jeunes éreintés que je vois traîner la jambe sur le boulevard...
Il se redressait et se roidissait en parlant ainsi, bombant la poitrine, cambrant la taille et tendant le jarret.
Puis, lorsqu'il jugea que Daniel l'avait assez admiré:
—Maintenant, poursuivit-il, passons à miss Sarah. Vous la croyez peut-être de la première jeunesse?... Erreur. Elle a vingt-cinq ans bien sonnés, mon cher ami, et pour une femme, vingt-cinq ans, eh! eh!...
Il ricanait, il était clair qu'une femme de vingt-cinq ans, lui paraissait vieille, très vieille...
—De plus, continua-t-il, je connais la haute raison de Sarah et le sérieux de son esprit. Fiez-vous à moi, quand je vous affirme que je l'ai étudiée. Par mille et mille mots insignifiants en apparence, et échappés aux naïvetés de ses expansions, je sais qu'elle a les jeunes gens en horreur... Elle a vu ce que valent les maris de trente ans, tout feu et flamme les premiers jours et qui, après six mois, rassasiés d'un bonheur pur et tranquille, désertent la chambre conjugale. Ce n'est pas d'hier que j'ai constaté son penchant à s'éprendre de ce qu'il y a en somme de plus séduisant au monde, d'un grand nom noblement porté et d'une illustration dont les rayons rejailliraient sur elle...
Que de fois je l'ai entendue dire à mistress Brian:—«Avant tout, tante, je veux être fière de mon mari... Je veux, dès que je prononcerai son nom, devenu le mien, lire dans les yeux l'admiration et l'envie, et qu'autour de moi on murmure: Etre aimé d'un tel homme c'est le bonheur!...»
Il hocha la tête, et d'un ton grave:
—Je m'interrogeai, Daniel, et je compris que je réalisais le programme de miss Sarah Brandon. Et le résultat de mes réflexions fut que je serais un insensé de laisser échapper le bonheur qui passait à ma portée, et qu'il fallait me risquer...
Je m'armai donc de résolution, et c'est à sir Thomas Elgin que je m'ouvris de mes projets.
Je renonce à vous décrire la stupeur de cet honorable gentleman.
«—Vous plaisantez, me dit-il tout d'abord, et votre plaisanterie m'afflige!»
Mais quand il vit que jamais je n'avais parlé plus sérieusement, lui, d'un flegme si imperturbable, il se fâcha tout rouge... Et morbleu! si par impossible j'étais malheureux en ménage, ce n'est pas à lui que je devrais m'aller plaindre.
Mais je faillis tomber de mon haut, quand froidement il me déclara qu'il ferait son possible pour empêcher ce mariage... C'est qu'il n'en voulait pas démordre, et ce ne fut pas trop de toute mon adresse pour ébranler sa résolution. Et même, après plus de deux heures de discussion, tout ce que je pus obtenir fut qu'il resterait neutre, et qu'il laisserait à mistress Brian la responsabilité d'un consentement ou d'un refus.
Il riait, M. de la Ville-Handry, il riait de tout son cœur, sans doute en se rappelant sa discussion avec sir Elgin et sa triomphante habileté.
—Donc, reprit-il, je m'adressai à mistress Brian... Ah! elle n'y alla pas par quatre chemins... Dès les premiers mots, elle m'appela, Dieu me pardonne! vieux fou, et carrément elle me pria de ne me plus représenter rue du Cirque.
Je voulus insister... Inutile. Elle ne voulut seulement pas m'entendre, la vieille puritaine, et comme je devenais pressant, elle me salua d'une belle révérence et sortit, me laissant seul et fort penaud au milieu du salon.
Pour ce jour-là, je n'avais qu'un parti à prendre... me retirer. C'est ce que je fis, comptant qu'un entretien avec sa nièce changerait ses dispositions. Point. Le lendemain, quand j'arrivai rue du Cirque, les domestiques me dirent que sir Thomas Elgin était sorti, et que mistress Brian et miss Sarah venaient de partir pour Fontainebleau.
Le lendemain, nouvelle défaite, et ainsi, pendant une semaine, je trouvai la porte close.