Loin de moi, cauchemars, spectres des nuits! Les roses,
Les femmes, les chansons, toutes les belles choses
Et tous les beaux amours,
Voilà ce qu'il me faut. Salut, ô muse antique,
Muse au frais laurier vert, à la blanche tunique
Plus jeune tous les jours!
Brune aux yeux de lotus, blonde à paupière noire,
O Grecque de Milet, sur l'escabeau d'ivoire
Pose tes beaux pieds nus,
Que d'un nectar vermeil la coupe se couronne!
Je bois à ta beauté d'abord, blanche Théone,
Puis aux dieux inconnus.
Ta gorge est plus lascive et plus souple que l'onde;
Le lait n'est pas si pur et la pomme est moins ronde.
Allons, un beau baiser,
Hâtons-nous, hâtons-nous. Notre vie, ô Théone,
Est un cheval ailé que le temps éperonne;
Hâtons-nous d'en user.
Chantons Io, Péan! Mais quelle est cette femme
Si pâle sous son voile? Ah! c'est toi, vieille infâme,
Je vois ton crâne ras;
Je vois tes grands yeux creux, prostituée immonde,
Courtisane éternelle environnant le monde
Avec tes maigres bras!
FIN DE LA COMÉDIE DE LA MORT
LE NUAGE.
Dans son jardin la sultane se baigne,
Elle a quitté son dernier vêtement;
Et délivrés des morsures du peigne
Ses grands cheveux baisent son dos charmant.
Par son vitrail le sultan la regarde,
Et caressant sa barbe avec sa main,
Il dit: L'eunuque en sa tour fait la garde
Et nul hors moi ne la voit dans son bain.
Moi je la vois, lui répond, chose étrange!
Sur l'arc du ciel un nuage accoudé;
Je vois son sein vermeil comme l'orange
Et son beau corps de perles inondé.
Ahmed devint blême comme la lune,
Prit son kandjar au manche ciselé
Et poignarda sa favorite brune…
Quant au nuage, il s'était envolé!
LES COLOMBES.
GHAZEL.
Sur le coteau, là-bas où sont les tombes,
Un beau palmier, comme un panache vert
Dresse sa tête, où le soir les colombes
Viennent nicher et se mettre à couvert.
Mais le matin elles quittent les branches,
Comme un collier qui s'égraine, on les voit
S'éparpiller dans l'air bleu, toutes blanches,
Et se poser plus loin sur quelque toit.
Mon âme est l'arbre où tous les soirs comme elles
De blancs essaims de folles visions
Tombent des cieux, en palpitant des ailes,
Pour s'envoler dès les premiers rayons.
PANTOUM.
Les papillons couleur de neige
Volent par essaims sur la mer;
Beaux papillons blancs, quand pourrai-je
Prendre le bleu chemin de l'air?
Savez-vous, ô belle des belles,
Ma bayadère aux yeux de jais,
S'ils me pouvaient prêter leurs ailes,
Dites, savez-vous où j'irais?
Sans prendre un seul baiser aux roses
A travers vallons et forêts,
J'irais à vos lèvres mi-closes,
Fleur de mon âme, et j'y mourrais.
TÉNÈBRES.
Taisez-vous, ô mon coeur! taisez-vous, ô mon âme!
Et n'allez plus chercher de querelles au sort;
Le néant vous appelle et l'oubli vous réclame.
Mon coeur, ne battez plus, puisque vous êtes mort;
Mon âme, repliez le reste de vos ailes,
Car vous avez tenté votre suprême effort.
Vos deux linceuls sont prêts, et vos fosses jumelles
Ouvrent leur bouche sombre au flanc de mon passé,
Comme au flanc d'un guerrier, deux blessures mortelles.
Couchez-vous tout du long dans votre lit glacé;
Puisse avec vos tombeaux, que va recouvrir l'herbe,
Votre souvenir être à jamais effacé!
Vous n'aurez pas de croix ni de marbre superbe,
Ni d'épitaphe d'or, où quelque saule en pleurs
Laisse les doigts du vent éparpiller sa gerbe.
Vous n'aurez ni blasons, ni chants, ni vers, ni fleurs;
On ne répandra pas les larmes argentées
Sur le funèbre drap, noir manteau des douleurs.
Votre convoi muet, comme ceux des athées,
Sur le triste chemin rampera dans la nuit:
Vos cendres sans honneur seront au vent jetées.
La pierre qui s'abîme en tombant fait son bruit;
Mais vous, vous tomberez sans que l'onde s'émeuve,
Dans ce gouffre sans fond où le remords nous suit.
Vous ne ferez pas même un seul rond sur le fleuve,
Nul ne s'apercevra que vous soyez absens,
Aucune âme ici-bas ne se sentira veuve.
Et le chaste secret du rêve de vos ans
Périra tout entier sous votre tombe obscure
Où rien n'attirera le regard des passants.
Que voulez-vous? hélas! notre mère nature,
Comme toute autre mère, a ses enfants gâtés,
Et pour les malvenus elle est avare et dure.
Aux uns tous les bonheurs et toutes les beautés!
L'occasion leur est toujours bonne et fidèle:
Ils trouvent au désert des palais enchantés;
Ils tettent librement la féconde mamelle;
La chimère à leur voix s'empresse d'accourir,
Et tout l'or du Pactole entre leurs doigts ruisselle;
Les autres moins aimés, ont beau tordre et pétrir
Avec leurs maigres mains la mamelle tarie,
Leur frère a bu le lait qui les devait nourrir.
S'il éclot quelque chose au milieu de leur vie,
Une petite fleur sous leur pâle gazon,
Le sabot du vacher l'aura bientôt flétrie,
Un rayon de soleil, brille à leur horizon:
Il fait beau dans leur âme; à coup sûr un nuage
Avec un flot de pluie éteindra le rayon.
L'espoir le mieux fondé, le projet le plus sage,
Rien ne leur réussit; tout les trompe et leur ment:
Ils se perdent en mer sans quitter le rivage.
L'aigle, pour le briser, du haut du firmament,
Sur leur front découvert lâchera la tortue,
Car ils doivent périr inévitablement.
L'aigle manque son coup; quelque vieille statue,
Sans tremblement de terre, on ne sait pas pourquoi,
Quitte son piédestal, les écrase et les tue.
Le coeur qu'ils ont choisi ne garde pas sa foi;
Leur chien même les mord et leur donne la rage;
Un ami jurera qu'ils ont trahi le roi.
Fils du Danube, ils vont se noyer dans le Tage,
D'un bout du monde à l'autre ils courent à leur mort:
Ils auraient pu du moins s'épargner le voyage.
Si dur qu'il soit, il faut qu'ils remplissent leur sort;
Nul n'y peut résister, et le genou d'Hercule,
Pour un pareil athlète est à peine assez fort.
Après la vie obscure une mort ridicule;
Après le dur grabat un cercueil sans repos
Au bord d'un carrefour où la foule circule.
Ils tombent inconnus de la mort des héros
Et quelque ambitieux, pour se hausser la taille,
Se fait effrontément un socle de leurs os.
Sur son trône d'airain, le destin qui s'en raille,
Imbibe leur éponge avec du fiel amer,
Et la nécessité les tord dans sa tenaille.
Tout buisson trouve un dard pour déchirer sa chair,
Tout beau chemin pour eux cache une chausse-trappe,
Et les chaînes de fleurs leur sont chaînes de fer.
Si le tonnerre tombe, entre mille il les frappe,
Pour eux l'aveugle nuit semble prendre des yeux,
Tout plomb vole à leur coeur et pas un seul n'échappe.
La tombe vomira leur fantôme odieux.
Vivants, ils ont servi de bouc expiatoire;
Morts, ils seront bannis de la terre et des cieux.
Cette histoire sinistre est votre propre histoire;
O mon âme! ô mon coeur! peut-être même, hélas!
La vôtre est-elle encor plus sinistre et plus noire.
C'est une histoire simple où l'on ne trouve pas
De grands événements et des malheurs de drame,
Une douleur qui chante et fait un grand fracas;
Quelques fils bien communs en composent la trame,
Et cependant elle est plus triste et sombre à voir
Que celle qu'un poignard dénoue avec sa lame.
Puisque rien ne vous veut, pourquoi donc tout vouloir
Quand il vous faut mourir, pourquoi donc vouloir vivre
Vous qui ne croyez pas et n'avez pas d'espoir?
O vous que nul amour et que nul vin n'enivre!
Frères désespérés, vous devez être prêts
Pour descendre au néant où mon corps vous doit suivre!
Le néant a des lits et des ombrages frais.
La mort fait mieux dormir que son frère Morphée,
Et les pavots devraient jalouser les cyprès.
Sous la cendre à jamais, dors, ô flamme étouffée!
Orgueil, courbe ton front jusque sur tes genoux,
Comme un Scythe captif qui supporte un trophée.
Cesse de te raidir contre le sort jaloux,
Dans l'eau du noir Léthé plonge de bonne grâce,
Et laisse à ton cercueil planter les derniers clous.
Le sable des chemins ne garde pas ta trace,
L'écho ne redit pas ta chanson, et le mur
Ne veut pas se charger de ton ombre qui passe.
Pour y graver un nom ton airain est bien dur;
O Corinthe! et souvent froide et blanche Carrare,
Le ciseau ne mord pas sur ton marbre si pur.
Il faut un grand génie avec un bonheur rare
Pour faire jusqu'au ciel monter son monument,
Et de ce double don le destin est avare.
Hélas! et le poète est pareil à l'amant,
Car ils ont tous les deux leur maîtresse idéale,
Quelque rêve chéri caressé chastement.
Eldorado lointain, pierre philosophale
Qu'ils poursuivent toujours sans l'atteindre jamais,
Un astre impérieux, une étoile fatale.
L'étoile fuit toujours, ils lui courent après;
Et, le matin venu, la lueur poursuivie,
Quand ils la vont saisir, s'éteint dans un marais.
C'est une belle chose et digne qu'on l'envie
Que de trouver son rêve au milieu du chemin,
Et d'avoir devant soi le désir de sa vie.
Quel plaisir quand on voit briller le lendemain
Le baiser du soleil aux frêles colonnades
Du palais que la nuit éleva de sa main!
Il est beau, qu'un plongeur, comme dans les ballades,
Descende au gouffre amer chercher la coupe d'or,
Et perce triomphant les vitreuses arcades!
Il est beau d'arriver où tendait votre essor,
De trouver sa beauté, d'aborder à son monde,
Et quand on a fouillé, d'exhumer un trésor.
De faire, du plus creux de votre âme profonde,
Jaillir votre pensée ou votre passion,
D'être l'oiseau qui chante et la foudre qui gronde;
D'unir heureusement le rêve à l'action,
D'aimer et d'être aimé, de gagner quand on joue,
Et de donner un trône à son ambition;
D'arrêter, quand on veut, la fortune et sa roue,
Et de sentir, la nuit, quelque baiser royal
Se suspendre en tremblant aux fleurs de votre joue.
Ceux-là sont peu nombreux dans notre âge fatal;
Polycrate aujourd'hui pourrait garder sa bague:
Nul bonheur insolent n'ose appeler le mal.
L'eau s'avance et nous gagne, et pas à pas la vague,
Montant les escaliers qui mènent à nos tours,
Mêle aux chants du festin son chant confus et vague.
Les phoques monstrueux, traînant leurs ventres lourds
Viennent jusqu'à la table, et leurs larges mâchoires
S'ouvrent avec des cris et des grognements sourds.
Sur les autels déserts des basiliques noires,
Les saints désespérés, et reniant leur Dieu,
S'arrachent à pleins poings, l'or chevelu des gloires.
Le soleil désolé, penchant son oeil de feu,
Pleure sur l'univers une larme sanglante;
L'ange dit à la terre un éternel adieu.
Rien ne sera sauvé, ni l'homme, ni la plante;
L'eau recouvrira tout: la montagne et la tour;
Car la vengeance vient, quoique boiteuse et lente.
Les plumes s'useront aux ailes du vautour,
Sans qu'il trouve une place où rebâtir son aire,
Et du monde vingt fois il refera le tour.
Puis il retombera dans cette eau solitaire
Où le rond de sa chute ira s'élargissant:
Alors tout sera dit pour cette pauvre terre.
Rien ne sera sauvé, pas même l'innocent.
Ce sera, cette fois, un déluge sans arche;
Les eaux seront les pleurs des hommes et leur sang.
Plus de mont Ararat où se pose, en sa marche,
Le vaisseau d'avenir qui cache en ses flancs creux
Les trois nouveaux Adams et le grand patriarche.
Entendez-vous là-haut ces craquements affreux?
Le vieil Atlas lassé retire son épaule
Au lourd entablement de ce ciel ténébreux.
L'essieu du monde ploie ainsi qu'un brin de saule;
La terre ivre a perdu son chemin dans le ciel;
L'aimant déconcerté ne trouve plus son pôle.
Le Christ, d'un ton railleur, tord l'éponge de fiel
Sur les lèvres en feu du monde à l'agonie,
Et Dieu, dans son Delta, rit d'un rire cruel.
Quand notre passion sera-t-elle finie?
Le sang coule avec l'eau de notre flanc ouvert;
La sueur rouge teint notre face jaunie.
Assez comme cela nous avons trop souffert.
De nos lèvres, Seigneur, détournez ce calice,
Car pour nous racheter votre fils s'est offert.
Christ n'y peut rien: il faut que le sort s'accomplisse;
Pour sauver ce vieux monde il faut un Dieu nouveau,
Et le prêtre demande un autre sacrifice.
Voici bien deux mille ans que l'on saigne l'agneau;
Il est mort à la fin, et sa gorge épuisée
N'a plus assez de sang pour teindre le couteau.
Le Dieu ne viendra pas. L'Eglise est renversée.
THÉBAIDE.
Mon rêve le plus cher et le plus caressé,
Le seul qui rie encor à mon coeur oppressé,
C'est de m'ensevelir au fond d'une chartreuse,
Dans une solitude inabordable, affreuse;
Loin, bien loin, tout là-bas, dans quelque Sierra
Bien sauvage, où jamais voix d'homme ne vibra,
Dans la forêt de pins, parmi les âpres roches,
Où n'arrive pas même un bruit lointain de cloches;
Dans quelque Thébaïde, aux lieux les moins hantés,
Comme en cherchaient les saints pour leurs austérités;
Sous la grotte où grondait le lion de Jérôme,
Oui, c'est là que j'irais pour respirer ton baume
Et boire la rosée à ton calice ouvert,
O frêle et chaste fleur, qui crois dans le désert
Aux fentes du tombeau de l'Espérance morte!
De non coeur dépeuplé je fermerais la porte
Et j'y ferais la garde, afin qu'un souvenir
Du monde des vivants n'y pût pas revenir;
J'effacerais mon nom de ma propre mémoire;
Et de tous ces mots creux: Amour, Science et Gloire
Qu'aux jours de mon avril mon âme en fleur rêvait,
Pour y dormir ma nuit j'en ferais un chevet;
Car je sais maintenant que vaut cette fumée
Qu'au-dessus du néant pousse une renommée.
J'ai regardé de près et la science et l'art:
J'ai vu que ce n'était que mensonge et hasard;
J'ai mis sur un plateau de toile d'araignée
L'amour qu'en mon chemin j'ai reçue et donnée:
Puis sur l'autre plateau deux grains du vermillon
Impalpable, qui teint l'aile du papillon,
Et j'ai trouvé l'amour léger dans la balance.
Donc, reçois dans tes bras, ô douce somnolence,
Vierge aux pâles couleurs, blanche soeur de la mort,
Un pauvre naufragé des tempêtes du sort!
Exauce un malheureux qui te prie et t'implore,
Egraine sur son front le pavot inodore,
Abrite-le d'un pan de ton grand manteau noir,
Et du doigt clos ses yeux qui ne veulent plus voir.
Vous, esprits du désert, cependant qu'il sommeille,
Faites taire les vents et bouchez son oreille,
Pour qu'il n'entende pas le retentissement
Du siècle qui s'écroule, et ce bourdonnement
Qu'en s'en allant au but où son destin la mène
Sur le chemin du temps fait la famille humaine!
Je suis las de la vie et ne veux pas mourir;
Mes pieds ne peuvent plus ni marcher ni courir;
J'ai les talons usés de battre cette route
Qui ramène toujours de la science au doute.
Assez, je me suis dit, voilà la question.
Va, pauvre rêveur, cherche une solution
Claire et satisfaisante à ton sombre problème,
Tandis qu'Ophélia te dit tout haut: Je t'aime;
Mon beau prince danois marche les bras croisés,
Le front dans la poitrine et les sourcils froncés,
D'un pas lent et pensif arpente le théâtre,
Plus pâle que ne sont ces figures d'albâtre,
Pleurant pour les vivants sur les tombeaux des morts;
Épuise ta vigueur en stériles efforts,
Et tu n'arriveras, comme a fait Ophélie,
Qu'à l'abrutissement ou bien à la folie.
C'est à ce degré-là que je suis arrivé.
Je sens ployer sous moi mon génie énervé;
Je ne vis plus; je suis une lampe sans flamme,
Et mon corps est vraiment le cercueil de mon âme.
Ne plus penser, ne plus aimer, ne plus haïr,
Si dans un coin du coeur il éclot un désir,
Lui couper sans pitié ses ailes de colombe,
Être comme est un mort, étendu sous la tombe,
Dans l'immobilité savourer lentement,
Comme un philtre endormeur, l'anéantissement:
Voilà quel est mon voeu, tant j'ai de lassitude,
D'avoir voulu gravir cette côte âpre et rude,
Brocken mystérieux, où des sommets nouveaux
Surgissent tout à coup sur de nouveaux plateaux,
Et qui ne laisse voir de ses plus hautes cimes
Que l'esprit du vertige errant sur les abîmes.
C'est pourquoi je m'assieds au revers du fossé,
Désabusé de tout, plus voûté, plus cassé
Que ces vieux mendiants que jusques à la porte
Le chien de la maison en grommelant escorte.
C'est pourquoi, fatigué d'errer et de gémir,
Comme un petit enfant, je demande à dormir;
Je veux dans le néant renouveler mon être,
M'isoler de moi-même et ne plus me connaître;
Et comme en un linceul, sans y laisser un seul pli,
Rester enveloppé dans mon manteau d'oubli.
J'aimerais que ce fût dans une roche creuse,
Au penchant d'une côte escarpée et pierreuse,
Comme dans les tableaux de Salvator Rosa,
Où le pied d'un vivant jamais ne se posa;
Sous un ciel vert, zébré de grands nuages fauves,
Dans des terrains galeux clairsemés d'arbres chauves,
Avec un horizon sans couronne d'azur,
Bornant de tous côtés le regard comme un mur,
Et dans les roseaux secs près d'une eau noire et plate
Quelque maigre héron debout sur une patte.
Sur la caverne, un pin, ainsi qu'un spectre en deuil
Qui tend ses bras voilés au-dessus d'un cercueil,
Tendrait ses bras en pleurs, et du haut de la voûte
Un maigre filet d'eau suintant goutte à goutte,
Marquerait par sa chute aux sons intermittents
Le battement égal que fait le coeur du temps.
Comme la Niobé qui pleurait sur la roche,
Jusqu'à ce que le lierre autour de moi s'accroche,
Je demeurerais là les genoux au menton,
Plus ployé que jamais, sous l'angle d'un fronton,
Ces Atlas accroupis gonflant leurs nerfs de marbre;
Mes pieds prendraient racine et je deviendrais arbre;
Les faons auprès de moi tondraient le gazon ras,
Et les oiseaux de nuit percheraient sur mes bras.
C'est là ce qu'il me faut plutôt qu'un monastère;
Un couvent est un port qui tient trop à la terre;
Ma nef tire trop d'eau pour y pouvoir entrer
Sans en toucher le fond et sans s'y déchirer.
Dût sombrer le navire avec toute sa charge,
J'aime mieux errer seul sur l'eau profonde et large.
Aux barques de pêcheur l'anse à l'abri du vent,
Aux simples naufragés de l'âme, le couvent.
A moi la solitude effroyable et profonde,
par dedans, par dehors!
Un couvent, c'est un monde;
On y pense, on y rêve, on y prie, on y croit:
La mort n'est que le seuil d'une autre vie; on voit
Passer au long du cloître une forme angélique;
La cloche vous murmure un chant mélancolique;
La Vierge vous sourit, le bel enfant Jésus
Vous tend ses petits bras de sa niche; au-dessus
De vos fronts inclinés, comme un essaim d'abeilles,
Volent les Chérubins en légions vermeilles.
Vous êtes tout espoir, tout joie et tout amour,
A l'escalier du ciel vous montez chaque jour;
L'extase vous remplit d'ineffables délices,
Et vos coeurs parfumés sont comme des calices;
Vous marchez entourés de célestes rayons
Et vos pieds après vous laissent d'ardents sillons!
Ah! grands voluptueux, sybarites du cloître,
Qui passez votre vie à voir s'ouvrir et croître
Dans le jardin fleuri de la mysticité,
Les pétales d'argent du lis de pureté,
Vrais libertins du ciel, dévots Sardanapales,
Vous, vieux moines chenus, et vous, novices pâles,
Foyers couverts de cendre, encensoirs ignorés,
Quel don Juan a jamais sous ses lambris dorés
Senti des voluptés comparables aux vôtres!
Auprès de vos plaisirs, quels plaisirs sont les nôtres!
Quel amant a jamais, à l'âge où l'oeil reluit,
Dans tout l'enivrement de la première nuit,
Poussé plus de soupirs profonds et pleins de flamme,
Et baisé les pieds nus de la plus belle femme
Avec la même ardeur que vous les pieds de bois
Du cadavre insensible allongé sur la croix!
Quelle bouche fleurie et d'ambroisie humide,
Vaudrait la bouche ouverte à son côté livide!
Notre vin est grossier; pour vous, au lieu de vin,
Dans un calice d'or perle le sang divin;
Nous usons notre lèvre au seuil des courtisanes,
Vous autres, vous aimez des saintes diaphanes,
Qui se parent pour vous des couleurs des vitreaux
Et sur vos fronts tondus, au détour des arceaux,
Laissent flotter le bout de leurs robes de gaze:
Nous n'avons que l'ivresse et vous avez l'extase.
Nous, nos contentements dureront peu de jours,
Les vôtres, bien plus vifs, doivent durer toujours.
Calculateurs prudents, pour l'abandon d'une heure,
Sur une terre où nul plus d'un jour ne demeure,
Vous achetez le ciel avec l'éternité.
Malgré ta règle étroite et ton austérité,
Maigre et jaune Rancé, tes moines taciturnes
S'entr'ouvrent à l'amour comme des fleurs nocturnes,
Une tête de mort grimaçante pour nous
Sourit à leur chevet du rire le plus doux;
Ils creusent chaque jour leur fosse au cimetière,
Ils jeûnent et n'ont pas d'autre lit qu'une bière,
Mais ils sentent vibrer sous leur suaire blanc,
Dans des transports divins, un coeur chaste et brûlant;
Ils se baignent aux flots de l'océan de joie,
Et sous la volupté leur âme tremble et ploie,
Comme fait une fleur sous une goutte d'eau,
Ils sont dignes d'envie et leur sort est très-beau;
Mais ils sont peu nombreux dans ce siècle incrédule
Creux qui font de leur âme une lampe qui brûle,
Et qui peuvent, baisant la blessure du Christ,
Croire que tout s'est fait comme il était écrit.
Il en est qui n'ont pas le don des saintes larmes,
Qui veillent sans lumière et combattent sans armes;
Il est des malheureux qui ne peuvent prier
Et dont la voix s'éteint quand ils veulent crier;
Tous ne se baignent pas dans la pure piscine
Et n'ont pas même part à la table divine:
Moi, je suis de ce nombre, et comme saint Thomas,
Si je n'ai dans la plaie un doigt, je ne crois pas.
Aussi je me choisis un antre pour retraite
Dans une région détournée et secrète
D'où l'on n'entende pas le rire des heureux
Ni le chant printanier des oiseaux amoureux,
L'antre d'un loup crevé de faim ou de vieillesse,
Car tout son m'importune et tout rayon me blesse,
Tout ce qui palpite, aime ou chante, me déplaît,
Et je hais l'homme autant et plus que ne le hait
Le buffle à qui l'on vient de percer la narine.
De tous les sentiments croulés dans la ruine,
Du temple de mon âme, il ne reste debout
Que deux piliers d'airain, la haine et le dégoût.
Pourtant je suis à peine au tiers de ma journée;
Ma tête de cheveux n'est pas découronnée;
A peine vingt épis sont tombés du faisceau:
Je puis derrière moi voir encor mon berceau.
Mais les soucis amers de leurs griffes arides
M'ont fouillé dans le front d'assez profondes rides
Pour en faire une fosse à chaque illusion.
Ainsi me voilà donc sans foi ni passion,
Désireux de la vie et ne pouvant pas vivre,
Et dès le premier mot sachant la fin du livre.
Car c'est ainsi que sont les jeunes d'aujourd'hui:
Leurs mères les ont faits dans un moment d'ennui.
Et qui les voit auprès des blancs sexagénaires
Plutôt que les enfants les estime les pères;
Ils sont venus au monde avec des cheveux gris;
Comme ces arbrisseaux frêles et rabougris
Qui, dès le mois de mai, sont pleins de feuilles mortes,
Ils s'effeuillent au vent, et vont devant leurs portes
Se chauffer au soleil à côté de l'aïeul,
Et du jeune et du vieux, à coup sûr, le plus seul,
Le moins accompagné sur la route du monde,
Hélas! c'est le jeune homme à tête brune ou blonde
Et non pas le vieillard sur qui l'âge a neigé;
Celui dont le navire est le plus allégé
D'espérance et d'amour, lest divin dont on jette
Quelque chose à la mer chaque jour de tempête,
Ce n'est pas le vieillard, dont le triste vaisseau
Va bientôt échouer à l'écueil du tombeau.
L'univers décrépit devient paralytique,
La nature se meurt, et le spectre critique
Cherche en vain sous le ciel quelque chose à nier.
Qu'attends-tu donc, clairon du jugement dernier?
Dis-moi, qu'attends-tu donc, archange à bouche ronde
Qui dois sonner là-haut la fanfare du monde?
Toi, sablier du temps, que Dieu tient dans sa main,
Quand donc laisseras-tu tomber ton dernier grain?
ROCAILLE.
Connaissez-vous dans le parc de Versailles,
Une Naïade, oeil vert et sein gonflé;
La belle habite un château de rocaille
D'ordre toscan et tout vermiculé.
Sur les coraux et sur les madrépores,
Toute l'année elle dort dans les joncs;
Dans le bassin, les grenouilles sonores,
Chantent en choeur et font mille plongeons.
La fête vient; la coquette Naïade
S'éveille en hâte et rajuste ses noeuds,
Se peigne et met ses habits de parade
Et des roseaux plus frais dans ses cheveux.
Elle descend l'escalier, et sa queue
En flots d'argent sur les marches la suit,
La raide étoffe à trame blanche et bleue,
A chaque pas derrière elle bruit.
PASTEL.
J'aime à vous voir en vos cadres ovales,
Portraits jaunis des belles du vieux temps,
Tenant en main des roses un peu pâles,
Comme il convient à des fleurs de cent ans.
Le vent d'hiver en vous touchant la joue
A fait mourir vos oeillets et vos lis,
Vous n'avez plus que des mouches de boue
Et sur les quais vous gisez tout salis.
Il est passé le doux règne des belles;
La Parabère avec la Pompadour
Ne trouveraient que des sujets rebelles,
Et sous leur tombe est enterré l'amour.
Vous, cependant, vieux portraits qu'on oublie,
Vous respirez vos bouquets sans parfums,
Et souriez avec mélancolie
Au souvenir de vos galants défunts.
VATTEAU.
Devers Paris, un soir, dans la campagne,
J'allais suivant l'ornière d'un chemin,
Seul avec moi, n'ayant d'autre compagne
Que ma douleur qui me donnait la main.
L'aspect des champs était sévère et morne,
En harmonie avec l'aspect des cieux,
Rien n'était vert sur la plaine sans borne,
Hormis un parc planté d'arbres très-vieux.
Je regardai bien longtemps par la grille,
C'était un parc dans le goût de Vatteau;
Ormes fluets, ifs noirs, verte charmille,
Sentiers peignés et tirés au cordeau.
Je m'en allai, l'âme triste et ravie,
En regardant j'avais compris cela,
Que j'étais près du rêve de ma vie,
Que mon bonheur était enfermé là.
LE TRIOMPHE DE PLUTARQUE.
A Louis Boulanger.
Il faisait nuit dans moi, nuit sans lune, nuit sombre;
Je marchais en aveugle et tâtant le chemin,
Les deux bras en avant, le long des murs, dans l'ombre.
Mon conducteur céleste avait quitté ma main,
J'avais beau me tourner vers l'étoile polaire,
Un nuage éteignait ses prunelles d'or fin.
La bella, la diva, celle qui m'a su plaire,
La noble dame à qui j'ai donné mon amour,
Hélas! m'avait ôté son appui tutélaire.
Béatrix, dans les cieux, avait fui sans retour,
Et moi, resté tout seul au seuil du purgatoire,
Je ne pouvais voler aux lieux d'où vient le jour.
A coup sûr tu n'auras aucune peine à croire
Quel deuil j'avais au coeur et quel chagrin amer
D'être ainsi confiné dans la demeure noire.
Sur ma tête pesait la coupole de fer,
Et je sentais partout, comme une mer glacée,
Autour de mon essor prendre et se durcir l'air.
Mes efforts étaient vains, et ma triste pensée,
Comme fait dans sa cage un captif impuissant,
Fouettait le mur d'airain de son aile brisée.
Je montai l'escalier d'un pas lourd et pesant,
Et quand s'ouvrit la porte, un torrent de lumière
M'inonda de splendeur, tel qu'un flot jaillissant.
Sur mon oeil ébloui palpitait ma paupière
Comme une aile d'oiseau quand il va pour voler;
On m'eût pris, à me voir, pour un homme de pierre.
Je demeurai longtemps sans pouvoir te parler,
Plongeant mes yeux ravis au fond de ta peinture
Qu'un rayon de soleil faisait étinceler.
Comme sur un balcon, une riche tenture
Pendait du haut du ciel, un beau ton d'outremer
Plus vif que nul saphir dans l'écrin de nature.
Quelques nuages chauds, sous les frissons de l'air,
Se crêpaient mollement et faisaient une frange,
Aussi blonde que l'or au manteau de l'éther.
Sur le sable éclatant, plus jaune que l'orange,
Les grands pins balançant leur large parasol
Avec l'ombre agitaient leur silhouette étrange.
Une grêle de fleurs jonchait partout le sol,
Et l'on eût dit, au bout de leurs tiges pliantes,
Des papillons peureux suspendus dans leur vol.
Sous leurs robes d'azur aux lignes ondoyantes,
Le ciel et l'horizon dans un baiser charmant,
Fondaient avec amour leurs lèvres souriantes.
Le printemps parfumé, beau comme un jeune amant,
Avec ses bras de lis environnant la terre,
Aux avances des fleurs répondait doucement.
Afin de célébrer le solennel mystère,
La nature avait mis son plus riche manteau.
Les éléments joyeux faisaient trève à leur guerre.
O miracle de l'art! ô puissance du beau!
Je sentais dans mon coeur se redresser mon âme
Comme au troisième jour le Christ dans son tombeau.
L'ombre se dissipait. La belle et noble dame,
Tendant ses blanches mains du fond des cieux ouverts,
M'engageait à monter par l'escalier de flamme.
Les bouvreuils réjouis sifflaient leurs plus beaux airs,
Tout riait, tout chantait, tout palpitait des ailes,
Et les échos charmés disaient des fins de vers.
Beau cygne italien, roi des amours fidèles,
Poëte aux rimes d'or, dont le chant triste et doux
Semble un roucoulement de blanches tourterelles.
Figure à l'air pensif, et toujours à genoux;
Les mains jointes devant ton idole muette,
Te voilà donc vivante et revenue à nous!
Je te reconnais bien; oui, c'est bien toi, poëte,
Le camail écarlate encadre ton front pur
Et marque austèrement l'ovale de ta tête.
Tes yeux semblent chercher dans le fluide azur,
Les yeux clairs et luisants de ta maîtresse blonde,
Pour en faire un soleil qui rende l'autre obscur.
Car tu n'as qu'une idée et qu'un amour au monde;
Tout l'univers pour toi pivote sur un nom
Et le reste n'est rien que boue et fange immonde.
Sous le laurier mystique et le divin rayon,
Tu t'avances traîné par l'éclatant quadrige,
Entre la rêverie et l'inspiration.
Un choeur harmonieux autour de toi voltige,
C'est la chaste Uranie avec son globe bleu,
Penchant son front rêveur comme un lis sur sa tige,
Euterpe, Polymnie, un sein nu, l'oeil en feu,
C'est Clio belle et simple en son manteau sévère;
Tout le sacré troupeau qui te suit comme un dieu.
Les Grâces, dénouant leur ceinture légère,
Dansent derrière toi, sur le char triomphal;
A l'égal d'un César le monde te révère.
A ta suite l'on voit l'orgueilleux cardinal,
Comme un pavot qui brille à travers l'or des gerbes,
D'écarlate et d'hermine inonder son cheval.
Rien n'y manque… Seigneurs blasonnés et superbes,
Prêtres, marchands, soldats, professeurs, écoliers,
Les vieillards tout chenus, et les pages imberbes;
De beaux jeunes garçons et de blonds écuyers,
Soufflent allègrement aux bouches des trompettes
Et suspendent leurs bras aux crins blancs des coursiers.
Sur le devant du char les filles les mieux faites,
Les plus charmantes fleurs du jardin de beauté,
Font de leurs doigts de lis pleuvoir les violettes.
Tu viens du Capitole où César est monté;
Cependant tu n'as pas, ô bon François Pétrarque,
Mis pour ceinture au monde un fleuve ensanglanté.
Tu n'as pas, de tes dents, pour y laisser ta marque,
Comme un enfant mauvais, mordu ta ville au sein.
Tu n'as jamais flatté, ni peuple ni monarque.
Jamais on ne te vit, en guise de tocsin,
Sur l'Italie en feu faire hurler tes rimes,
Ton rôle fut toujours pacifique et serein.
Loin des cités, l'auberge et l'atelier des crimes,
Tu regardes, couché sous les grands lauriers verts,
Des Alpes tout là bas bleuir les hautes cimes.
Et penchant tes doux yeux sur la source aux flots clairs
Où flotte un blanc reflet de la robe de Laure;
Avec les rossignols tu gazouilles des vers.
Car toujours, dans ton coeur, vibre un écho sonore,
Et toujours sur ta bouche on entend palpiter
Quelque nid de sonnets éclos ou près d'éclore.
Rêveur harmonieux, tu fais bien de chanter,
C'est là le seul devoir que Dieu donne aux poëtes,
Et le monde à genoux les devrait écouter.
Lorsqu'Amphion chantait, du creux de leurs retraites,
Les tigres tachetés et les grands lions roux
Sortaient en balançant leurs monstrueuses têtes.
Les dragons s'en venaient d'un air timide et doux,
De leur langue d'azur lécher ses pieds d'ivoire,
Et les vents suspendaient leur vol et leur courroux.
Faire sortir les ours de leur caverne noire;
En agneaux caressants transformer les lions,
O poëtes! voilà la véritable gloire;
Et non pas de pousser à des rébellions
Tous ces mauvais instincts, bêtes fauves de l'âme,
Que l'on déchaîne au jour des révolutions.
Sur l'autel idéal, entretenez la flamme,
Guidez le peuple au bien par le chemin du beau,
Par l'admiration et l'amour de la femme;
Comme un vase d'albâtre où l'on cache un flambeau,
Mettez l'idée au fond de la forme sculptée
Et d'une lampe ardente éclairez le tombeau;
Que votre douce voix, de Dieu même écoutée,
Au milieu du combat jetant des mots de paix,
Fasse tomber les flots de la foule irritée.
Que votre poésie, aux vers calmes et frais,
Soit pour les coeurs souffrants, comme ces cours d'eau vive
Où vont boire les cerfs, dans l'ombre des forêts.
Faites de la musique avec la voix plaintive
De la création et de l'humanité,
De l'homme dans la ville et du flot sur la rive.
Puis, comme un beau symbole, un grand peintre vanté
Vous représentera dans une immense toile,
Sur un char triomphal par un peuple escorté.
Et vous aurez au front la couronne et l'étoile!
MELANCHOLIA.
J'aime les vieux tableaux de l'école allemande;
Les vierges sur fond d'or aux doux yeux en amande,
Pâles comme le lis, blondes comme le miel,
Les genoux sur la terre, et le regard au ciel,
Sainte Agnès, sainte Ursule et sainte Catherine,
Croisant leurs blanches mains sur leur blanche poitrine,
Les chérubins joufflus au plumage d'azur,
Nageant dans l'outremer sur un filet d'eau pur;
Les grands anges tenant la couronne et la palme;
Tout ce peuple mystique au front grave, à l'oeil calme,
Qui prie incessamment dans les Missels ouverts,
Et rayonne au milieu des lointains bleus et verts.
Oui, le dessin est sec et la couleur mauvaise,
Et ce n'est pas ainsi que peint Paul Véronèse:
Oui, le Sanzio pourrait plus gracieusement
Arrondir cette forme et ce linéament;
Mais il ne mettrait pas dans un si chaste ovale
Tant de simplicité pieuse et virginale;
Mais il ne prendrait pas, pour peindre ces beaux yeux,
Plus d'amour dans son coeur et plus d'azur aux cieux;
Mais il ne ferait pas sur ces tempes en ondes
Couler plus doucement l'or de ses tresses blondes.
Ses madones n'ont pas, empreint sur leur beauté,
Ce cachet de candeur et de sérénité.
Leur bouche rit souvent d'un sourire profane,
Et parfois sous la vierge on sent la courtisane,
On sent que Raphaël, lorsqu'il les dessina,
Avait, passé la nuit, chez la Fornarina.
Ces Allemands ont seuls fait de l'art catholique,
Ils ont parfaitement compris la Basilique;
Rien de grossier en eux, rien de matériel;
Leurs tableaux sont vraiment les purs miroirs du ciel.
Seuls ils ont le secret de ces divins sourires
Si frais, épanouis aux lèvres des martyres;
Seuls ils ont su trouver pour peupler les arceaux,
Pour les faire reluire aux mailles des vitraux,
Les vrais types chrétiens. Dépouillant le vieil homme,
Seuls ils ont abjuré les idoles de Rome.
Auprès d'Albert Durer Raphaël est païen:
C'est la beauté du corps, c'est l'art italien,
Cet enfant de l'art grec, sensuel et plastique,
Qui met entre les bras de la Vénus antique,
Au lieu de Cupidon, le divin Bambino;
Aucun d'eux n'est chrétien, ni Domenichino,
Ni le Caro Dolci, ni Corrége, ni Guide,
L'antiquité profane est le fil qui les guide;
Apollon sert de type à l'ange saint Michel;
Le Jupiter tonnant devient Père Éternel;
La tunique latine est taillée en étole,
Et l'on fait une église avec le Capitole.
J'en excepte pourtant Cimabué, Giotto,
Et les maîtres Pisans du vieux Campo Santo.
Ceux-là ne peignaient pas en beaux pourpoints de soie,
Entre des cardinaux et des filles de joie;
Dans des villa de marbre, aux chansons des castrats,
Ceux-là n'épousaient point des nièces de prélats.
C'étaient des ouvriers qui faisaient leur ouvrage,
Du matin jusqu'au soir, avec force et courage;
C'étaient des gens pieux et pleins d'austérité,
Sachant bien qu'ici-bas tout n'est que vanité;
Leur atelier à tous était le cimetière,
Ils peignaient, près des morts passant leur vie entière.
Puis, quand leurs doigts raidis laissaient choir les pinceaux,
On leur dressait un lit sous les sombres arceaux.
Ils dormaient là, couchés auprès de leur peinture,
Les mains jointes, tout droits, dans la même posture
De contemplation extatique où sont peints,
Sur les fresques du mur, leurs anges et leurs saints.
Ceux-là ne faisaient pas de l'art une débauche,
Et leur oeuvre toujours, quoique barbare et gauche,
Même à nos yeux savants reluit d'une beauté
Toute jeune de charme et de naïveté.
Sur tous ces fronts pâlis, sous cet air de souffrance
Brille ineffablement quelque haute espérance;
L'on voit que tout ce peuple agenouillé n'attend
Pour revoler aux cieux que le suprême instant.
Dans ces tableaux, partout l'âme glorifiée
Foule d'un pied vainqueur la chair mortifiée;
L'ombre remplit le bas, le haut rayonne seul,
Et chaque draperie a l'aspect d'un linceul.
C'est que la vie alors de croyance était pleine,
C'est qu'on sentait passer dans l'air du soir l'haleine
De quelque ange attardé s'en retournant au ciel;
C'est que le sang du Christ teignait vraiment l'autel;
C'est qu'on était au temps de saint François d'Assise,
Et que sur chaque roche une cellule assise
Cachait un fou sublime, insensé de la Croix;
Le désert se peuplait de lueurs et de voix;
Dans toute obscurité rayonnait un mystère,
On aimait, et le ciel descendait sur la terre.
Gothique Albert Durer, oh! que profondément
Tu comprenais cela dans ton coeur d'Allemand!
Que de virginité, que d'onction divine
Dans ces pâles yeux bleus, où le ciel se devine!
Comme on sent que la chair n'est qu'un voile à l'esprit!
Comme sur tous ces fronts quelque chose est écrit,
Que nos peintres sans foi ne sauraient pas y mettre,
Et qui se lit partout dans ton oeuvre, ô grand maître!
C'est que tu n'avais pas, lui faisant double part,
D'autre amour dans le coeur que celui de ton art;
C'est que l'on ne dit pas, voyant aux galeries
L'ovale gracieux de tes belles Maries,
O mon chaste poëte! ô mon peintre chrétien!
Comme de Raphaël et comme de Titien,
Voici la Fornarine, ou bien la Muranèse.
Tout terrestre désir devant elle s'apaise,
Car tu ne t'en vas point, tout rempli de ton Dieu,
Emprunter ta madone à quelque mauvais lieu.
Tu ne t'accoudes pas sur les nappes rougies,
Tu ne fais pas soûler dans de sales orgies,
L'art, cet enfant du ciel sur le monde jeté
Pour que l'on crût encore à la sainte beauté.
Tu n'avais ni chevaux, ni meute, ni maîtresse;
Mais, le coeur inondé d'une austère tristesse,
Tu vivais pauvrement à l'ombre de la Croix,
En Allemand naïf, en honnête bourgeois,
Tapi comme un grillon dans l'âtre domestique;
Et ton talent caché, comme une fleur mystique,
Sous les regards de Dieu, qui seul le connaissait,
Répandait ses parfums et s'épanouissait.
Il me semble te voir au coin de ta fenêtre
Étroite, à vitraux peints, dans ton fauteuil d'ancêtre.
L'ogive encadre un fond bleuissant d'outremer,
Comme dans tes tableaux; ô vieil Albert Durer!
Nuremberg sur le ciel dresse ses mille flèches,
Et découpe ses toits aux silhouettes sèches,
Toi, le coude au genou, le menton dans la main,
Tu rêves tristement au pauvre sort humain:
Que pour durer si peu la vie est bien amère,
Que la science est vaine et que l'art est chimère,
Que le Christ, à l'éponge, a laissé bien du fiel,
Et que tout n'est pas fleurs dans le chemin du ciel;
Et l'âme d'amertume et de dégoût remplie,
Tu t'es peint, ô Durer! dans ta mélancolie,
Et ton génie en pleurs te prenant en pitié,
Dans sa création t'a personnifié.
Je ne sais rien qui soit plus admirable au monde,
Plus plein de rêverie et de douleur profonde
Que ce grand ange assis, l'aile ployée au dos,
Dans l'immobilité du plus complet repos.
Son vêtement drapé d'une façon austère,
Jusqu'au bout de son pied s'allonge avec mystère;
Son front est couronné d'ache et de nénuphar;
Le sang n'anime pas son visage blafard;
Pas un muscle ne bouge: on dirait que la vie
Dont on vit en ce monde à ce corps est ravie,
Et pourtant l'on voit bien que ce n'est pas un mort.
Comme un serpent blessé son noir sourcil se tord,
Son regard dans son oeil brille comme une lampe,
Et convulsivement sa main presse sa tempe.
Sans ordre autour de lui mille objets sont épars,
Ce sont des attributs de sciences et d'arts;
La règle et le marteau, le cercle emblématique,
Le sablier, la cloche et la table mystique,
Un mobilier de Faust, plein de choses sans nom;
Cependant c'est un ange et non pas un démon.
Ce gros trousseau de clefs qui pend à sa ceinture,
Lui sert à crocheter les secrets de nature.
Il a touché le fond de tout savoir humain;
Mais comme il a toujours, au bout de tout chemin,
Trouvé les mêmes yeux qui flamboyaient dans l'ombre,
Qu'il a monté l'échelle aux échelons sans nombre,
Il est triste; et son chien, de le suivre lassé,
Dort à côté de lui, tout vieux et tout cassé.
Dans le fond du tableau, sur l'horizon sans borne,
Le vieux père Océan lève sa face morne,
Et dans le bleu cristal de son profond miroir,
Réfléchit les rayons d'un grand soleil tout noir.
Une chauve-souris, qui d'un donjon s'envole,
Porte écrit dans son aile ouverte en banderolle:
MÉLANCOLIE. Au bas, sur une meule assis,
Est un enfant dont l'oeil, voilé sous de longs cils,
Laisse le spectateur dans le doute s'il veille,
Ou si, bercé d'un rêve, en lui-même il sommeille.
Voilà comme Durer, le grand maître allemand,
Philosophiquement et symboliquement,
Nous a représenté, dans ce dessin étrange,
Le rêve de son coeur sous une forme d'ange.
Notre mélancolie, à nous, n'est pas ainsi;
Et nos peintres la font autrement. La voici:
—C'est une jeune fille et frêle et maladive,
Penchant ses beaux yeux bleus au bord de quelque rive,
Comme un wergeis-mein-nicht que le vent a courbé;
Sa coiffure est défaite, et son peigne est tombé,
Ses blonds cheveux épars coulent sur son épaule,
Et se mêlent dans l'onde aux verts cheveux du saule;
Les larmes de ses yeux vont grossir le ruisseau,
Et troublent, en tombant, sa figure dans l'eau.
La brise à plis légers fait voler son écharpe,
Et vibrer en passant les cordes de sa harpe;
Un album, un roman près d'elle sont ouverts:
Car la mode la suit jusque dans ses déserts.
Notre Mélancolie est petite-maîtresse,
Elle prend des grands airs, elle fait la princesse;
Elle met des gants blancs et des chapeaux d'Herbault;
Elle est née, et ne voit que des gens comme il faut;
Son groom ne pèse pas plus de soixante livres;
C'est une Philaminte, elle lit tous les livres,
Cause fort bien musique, et peinture pas mal;
Elle suit l'Opéra, ne manque pas un bal;
Poitrinaire tout juste assez pour être artiste,
Elle a toujours en main un mouchoir de batiste.
On ne la verra pas enterrer tristement
Dans quelque Sierra son teint pâle et charmant,
Ses grâces de malade et ses petites mines;
Ni sous les noirs arceaux d'un couvent en ruines,
Promener loin du bruit ses méditations:
Il faut à ses douleurs la rampe et les lampions,
Il faut que les journaux en puissent rendre compte;
Chaque pleur de ses yeux se cristallise en conte;
Avec chaque soupir elle souffle un roman;
Elle meurt; mais ce n'est que littérairement.
Un frais cottage anglais, voilà sa Thébaïde;
Et si son front de nacre est coupé d'une ride,
Ce n'est pas, croyez-moi, qu'elle songe à la mort:
Pour craindre quelque chose elle est trop esprit fort.
Mais c'est que de Paris une robe attendue
Arrive chiffonnée et de taches perdue.
Ah! quelle différence, et que près de ces vieux
Nous paraissons mesquins! Le sang de nos aïeux,
Comme un vin qui s'aigrit s'est tourné dans nos veines;
Rien ne vit plus en nous, nos amours et nos haines
Sont de pâles vieillards sans force et sans vigueur,
Chez qui la tête semble avoir pompé le coeur.
La passion est morte avec la foi; la terre
Accomplit dans le ciel sa ronde solitaire,
Et se suspend encore aux lèvres du soleil;
Mais le soleil vieillit, son baiser moins vermeil
Glisse sans les chauffer sur nos fronts, et ses flammes,
Comme sur les glaciers, s'éteignent sur nos âmes.
D'en-bas, le mont Gemmi vous paraît tout en feu,
Il fume, il étincelle, il est rouge, il est bleu.
Montez, vous trouverez la neige froide et blanche,
Et l'hiver grelottant qui pousse l'avalanche.
Nous sommes le Gemmi, le reflet du passé
Brille encor sur nos fronts. Ce reflet effacé,
Il ne restera plus qu'une neige incolore;
Demain, sur le Gemmi, se lèvera l'aurore,
Les glaciers de nouveau se mettront à fumer,
Et l'incendie éteint pourra se rallumer;
Mais, hélas! il n'est pas pour nous d'aube nouvelle,
Et la nuit qui nous vient est la nuit éternelle.
De nos cieux dépeuplés il ne descendra pas
Un ange aux ailes d'or pour nous prendre en ses bras,
Et le siècle futur s'asseyant sur la pierre
De notre siècle, à nous, et la voyant entière,
Joyeux, ne dira pas: il est ressuscité;
Et dans sa gloire au ciel, comme Christ remonté.
NIOBÉ.
Sur un quartier de roche, un fantôme de marbre,
Le menton dans la main et le coude au genou,
Les pieds pris dans le sol, ainsi que des pieds d'arbre,
Pleure éternellement sans relever le cou.
Quel chagrin pèse donc sur ta tête abattue?
A quel puits de douleur tes yeux puisent-ils l'eau?
Et que souffres-tu donc dans ton coeur de statue,
Pour que ton sein sculpté soulève ton manteau?
Tes larmes en tombant du coin de ta paupière,
Goutte à goutte, sans cesse et sur le même endroit,
Ont fait dans l'épaisseur de ta cuisse de pierre
Un creux où le bouvreuil trempe son aile et boit.
O symbole muet de l'humaine misère,
Niobé sans enfants, mère des sept douleurs,
Assise sur l'Athos ou bien sur le Calvaire;
Quel fleuve d'Amérique est plus grand que tes pleurs?
CARIATIDES.
Un sculpteur m'a prêté l'oeuvre de Michel-Ange,
La chapelle sixtine et le grand jugement;
Je restai stupéfait à ce spectacle étrange
Et me sentis ployer sous mon étonnement.
Ce sont des corps tordus dans toutes les postures,
Des faces de lion avec des cols de boeuf,
Des chairs comme du marbre et des musculatures
A pouvoir d'un seul coup rompre un câble tout neuf.
Rien ne pèse sur eux, ni coupole ni voûtes,
Pourtant leurs nerfs d'acier s'épuisent en efforts,
La sueur de leurs bras semble pleuvoir en gouttes;
Qui donc les courbe ainsi puisqu'ils sont aussi forts?
C'est qu'ils portent un poids à fatiguer Alcide;
Ils portent ta pensée, ô maître, sur leurs dos,
Sous un entablement, jamais Cariatide
Ne tendit son épaule à de plus lourds fardeaux.
LA CHIMÈRE.
Une jeune chimère, aux lèvres de ma coupe,
Dans l'orgie, a donné le baiser le plus doux
Elle avait les yeux verts, et jusque sur sa croupe
Ondoyait en torrent l'or de ses cheveux roux.
Des ailes d'épervier tremblaient à son épaule;
La voyant s'envoler je sautai sur ses reins;
Et faisant jusqu'à moi ployer son cou de saule,
J'enfonçai comme un peigne une main dans ses crins.
Elle se démenait, hurlante et furieuse,
Mais en vain. Je broyais ses flancs dans mes genoux;
Alors elle me dit d'une voix gracieuse,
Plus claire que l'argent: Maître, où donc allons-nous?
Par-delà le soleil et par-delà l'espace,
Où Dieu n'arriverait qu'après l'éternité;
Mais avant d'être au but ton aile sera lasse:
Car je veux voir mon rêve en sa réalité.
LA DIVA.
On donnait à Favart Mosé. Tamburini,
Le basso cantante, le ténor Rubini,
Devaient jouer tous deux dans la pièce; et la salle
Quand on l'eût élargie et faite colossale,
Grande comme Saint-Charle ou comme la Scala,
N'aurait pu contenir son public ce soir-là.
Moi, plus heureux que tous, j'avais tout à connaître,
Et la voix des chanteurs et l'ouvrage du maître.
Aimant peu l'opéra, c'est hasard si j'y vais,
Et je n'avais pas vu le Moïse français;
Car notre idiome, à nous, rauque et sans prosodie,
Fausse toute musique; et la note hardie,
Contre quelque mot dur se heurtant dans son vol,
Brise ses ailes d'or et tombe sur le sol.
J'étais là, les deux bras en croix sur la poitrine,
Pour contenir mon coeur plein d'extase divine;
Mes artères chantant avec un sourd frisson,
Mon oreille tendue et buvant chaque son,
Attentif, comme au bruit de la grêle fanfare,
Un cheval ombrageux qui palpite et s'effare;
Toutes les voix criaient, toutes les mains frappaient,
A force d'applaudir les gants blancs se rompaient;
Et la toile tomba. C'était le premier acte.
Alors je regardai; plus nette et plus exacte,
A travers le lorgnon dans mes yeux moins distraits,
Chaque tête à son tour passait avec ses traits.
Certes, sous l'éventail et la grille dorée,
Roulant, dans leurs doigts blancs la cassolette ambrée,
Au reflet des joyaux, au feu des diamants,
Avec leurs colliers d'or et tous leurs ornements,
J'en vis plus d'une belle et méritant éloge,
Du moins je le croyais, quand au fond d'une loge
J'aperçus une femme. Il me sembla d'abord,
La loge lui formant un cadre de son bord,
Que c'était un tableau de Titien ou Giorgione,
Moins la fumée antique et moins le vernis jaune,
Car elle se tenait dans l'immobilité,
Regardant devant elle avec simplicité,
La bouche épanouie en un demi-sourire,
Et comme un livre ouvert son front se laissant lire;
Sa coiffure était basse, et ses cheveux moirés
Descendaient vers sa tempe en deux flots séparés.
Ni plumes, ni rubans, ni gaze, ni dentelle;
Pour parure et bijoux, sa grâce naturelle;
Pas d'oeillade hautaine ou de grand air vainqueur,
Rien que le repos d'âme et la bonté de coeur.
Au bout de quelque temps, la belle créature,
Se lassant d'être ainsi, prit une autre posture:
Le col un peu penché, le menton sur la main,
De façon à montrer son beau profil romain,
Son épaule et son dos aux tons chauds et vivaces
Où l'ombre avec le clair flottaient par larges masses.
Tout perdait son éclat, tout tombait à côté
De cette virginale et sereine beauté;
Mon âme tout entière à cet aspect magique,
Ne se souvenait plus d'écouter la musique,
Tant cette morbidezze et ce laisser-aller
Était chose charmante et douce à contempler,
Tant l'oeil se reposait avec mélancolie
Sur ce pâle jasmin transplanté d'Italie.
Moins épris des beaux sons qu'épris des beaux contours
Même au parlar Spiegar, je regardai toujours;
J'admirais à part moi la gracieuse ligne
Du col se repliant comme le col d'un cygne,
L'ovale de la tête et la forme du front,
La main pure et correcte, avec le beau bras rond;
Et je compris pourquoi, s'exilant de la France,
Ingres fit si longtemps ses amours de Florence.
Jusqu'à ce jour j'avais en vain cherché le beau;
Ces formes sans puissance et cette fade peau
Sous laquelle le sang ne court, que par la fièvre
Et que jamais soleil ne mordit de sa lèvre;
Ce dessin lâche et mou, ce coloris blafard
M'avaient fait blasphémer la sainteté de l'art.
J'avais dit: l'art est faux, les rois de la peinture
D'un habit idéal revêtent la nature.
Ces tons harmonieux, ces beaux linéaments,
N'ont jamais existé qu'aux cerveaux des amants,
J'avais dit, n'ayant vu que la laideur française,
Raphaël a menti comme Paul Véronèse!
Vous n'avez pas menti, non, maîtres; voilà bien
Le marbre grec doré par l'ambre italien
L'oeil de flamme, le teint passionnément pâle,
Blond comme le soleil, sous son voile de hâle,
Dans la mate blancheur, les noirs sourcils marqués,
Le nez sévère et droit, la bouche aux coins arqués,
Les ailes de cheveux s'abattant sur les tempes;
Et tous les nobles traits de vos saintes estampes,
Non, vous n'avez pas fait un rêve de beauté,
C'est la vie elle-même et la réalité.
Votre Madone est là; dans sa loge elle pose,
Près d'elle vainement l'on bourdonne et l'on cause;
Elle reste immobile et sous le même jour,
Gardant comme un trésor l'harmonieux contour.
Artistes souverains, en copistes fidèles,
Vous avez reproduit vos superbes modèles!
Pourquoi découragé par vos divins tableaux,
Ai-je, enfant paresseux, jeté là mes pinceaux,
Et pris pour vous fixer le crayon du poëte,
Beaux rêves, obsesseurs de mon âme inquiète,
Doux fantômes bercés dans les bras du désir,
Formes que la parole en vain cherche à saisir!
Pourquoi lassé trop tôt dans une heure de doute,
Peinture bien-aimée, ai-je quitté ta route!
Que peuvent tous nos vers pour rendre la beauté,
Que peuvent de vains mots sans dessin arrêté,
Et l'épithète creuse et la rime incolore.
Ah! combien je regrette et comme je déplore
De ne plus être peintre, en te voyant ainsi
A Mosé, dans ta loge, ô Julia Grisi!
APRÈS LE BAL.
Adieu, puisqu'il le faut; adieu, belle nuit blanche,
Nuit d'argent, plus sereine et plus douce qu'un jour!
Ton page noir est là, qui, le poing sur la hanche,
Tient ton cheval en bride et t'attend dans la cour.
Aurora, dans le ciel que brunissaient tes voiles,
Entr'ouvre ses rideaux avec ses doigts rosés;
O nuit, sous ton manteau tout parsemé d'étoiles,
Cache tes bras de nacre au vent froid exposés.
Le bal s'en va finir. Renouez, heures brunes,
Sur vos fronts parfumés vos longs cheveux de jais,
N'entendez-vous pas l'aube aux rumeurs importunes,
Qui halète à la porte et souffle son air frais.
Le bal est enterré. Cavaliers et danseuses,
Sur la tombe du bal, jetez à pleines mains
Vos colliers défilés, vos parures soyeuses,
Vos dahlias flétris et vos pâles jasmins.
Maintenant c'est le jour. La veille après le rêve;
La prose après les vers: c'est le vide et l'ennui;
C'est une bulle encor qui dans les mains nous crève,
C'est le plus triste jour de tous; c'est aujourd'hui.
O Temps! que nous voulons tuer et qui nous tues,
Vieux porte-faux, pourquoi vas-tu traînant le pied,
D'un pas lourd et boiteux, comme vont les tortues,
Quand sur nos fronts blêmis le spleen anglais s'assied.
Et lorsque le bonheur nous chante sa fanfare,
Vieillard malicieux, dis-moi, pourquoi cours-tu
Comme devant les chiens court un cerf qui s'effare,
Comme un cheval que fouille un éperon pointu?
Hier, j'étais heureux. J'étais. Mot doux et triste!
Le bonheur est l'éclair qui fuit sans revenir.
Hélas! et pour ne pas oublier qu'il existe,
Il le faut embaumer avec le souvenir.
J'étais. Je ne suis plus. Toute la vie humaine
Résumée en deux mots, de l'onde et puis du vent.
Mon Dieu! n'est-il donc pas de chemin qui ramène
Au bonheur d'autrefois regretté si souvent.
Derrière nous le sol se crevasse et s'effondre.
Nul ne peut retourner. Comme un maigre troupeau
Que l'on mène au boucher, ne pouvant plus le tondre,
La vieille Mob nous pousse à grand train au tombeau.
Certe, en mes jeunes ans, plus d'un bal doit éclore,
Plein d'or et de flambeaux, de parfums et de bruit,
Et mon coeur effeuillé peut refleurir encore;
Mais ce ne sera pas mon bal de l'autre nuit.
Car j'étais avec toi. Tous deux seuls dans la foule,
Nous faisant dans notre âme une chaste Oasis,
Et, comme deux enfants au bord d'une eau qui coule,
Voyant onder le bal, l'un contre l'autre assis.
Je ne pouvais savoir, sous le satin du masque,
De quelle passion ta figure vivait,
Et ma pensée, au vol amoureux et fantasque,
Réalisait, en toi, tout ce qu'elle rêvait.
Je nuançais ton front des pâleurs de l'agate,
Je posais sur ta bouche un sourire charmant,
Et sur ta joue en fleur, la pourpre délicate
Qu'en s'envolant au ciel laisse un baiser d'amant.
Et peut-être qu'au fond de ta noire prunelle,
Une larme brillait au lieu d'éclair joyeux,
Et, comme sous la terre une onde qui ruisselle,
S'écoulait sous le masque invisible à mes yeux.
Peut-être que l'ennui tordait ta lèvre aride,
Et que chaque baiser avait mis sur ta peau,
Au lieu de marque rose, une tache livide
Comme on en voit aux corps qui sont dans le tombeau.
Car si la face humaine est difficile à lire,
Si déjà le front nu ment à la passion,
Qu'est-ce donc, quand le masque est double? Comment dire
Si vraiment la pensée est soeur de l'action?
Et cependant, malgré cette pensée amère,
Tu m'as laissé, cher bal, un souvenir charmant;
Jamais rêve d'été, jamais blonde chimère,
Ne m'ont entre leurs bras bercé plus mollement.
Je crois entendre encor tes rumeurs étouffées,
Et voir devant mes yeux, sous ta blanche lueur,
Comme au sortir du bain, les péris et les fées,
Luire des seins d'argent et des cols en sueur.
Et je sens sur ma bouche une amoureuse haleine,
Passer et repasser comme une aile d'oiseau,
Plus suave en odeur que n'est la marjolaine
Ou le muguet des bois, au temps du renouveau.
O nuit! aimable nuit! soeur de Luna la blonde,
Je ne veux plus servir qu'une déesse au ciel,
Endormeuse des maux et des soucis du monde,
J'apporte à ta chapelle un pavot et du miel.
Nuit, mère des festins, mère de l'allégresse,
Toi qui prêtes le pan de ton voile à l'amour,
Fais-moi, sous ton manteau, voir encor ma maîtresse,
Et je brise l'autel d'Apollo, dieu du jour.