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La Comédie de la mort

Chapter 45: LE SPHINX.
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About This Book

This collection of lyrical poems portrays cemeteries, funerary monuments, and the figure of Death through rich, sensuous imagery. It contrasts architectural splendor and sculpted beauty with putrefaction beneath the stone, imagines the inner life and jealousies of the buried, and contemplates memory, mourning, and forgotten graves. Nautical and religious metaphors recur as the poet mourns shipwrecked dreams and lost desires, while reflections on art and ornament consider how poetic decoration both conceals and preserves vanished illusions.

TOMBÉE DU JOUR.

Le jour tombait, une pâle nuée,
Du haut du ciel laissait nonchalamment
Dans l'eau du fleuve à peine remuée,
Tremper les plis de son blanc vêtement.

La nuit parut, la nuit morne et sereine,
Portant le deuil de son frère le jour,
Et chaque étoile à son trône de reine,
En habits d'or s'en vint faire sa cour.

On entendait pleurer les tourterelles,
Et les enfants rêver dans leurs berceaux,
C'était dans l'air comme un frôlement d'aile,
Comme le bruit d'invisibles oiseaux.

Le ciel parlait à voix basse à la terre,
Comme au vieux temps ils parlaient en hébreu,
Et répétaient un acte du mystère;
Je n'y compris qu'un seul mot: c'était Dieu.

LA DERNIÈRE FEUILLE.

Dans la forêt chauve et rouillée,
Il ne reste plus au rameau
Qu'une pauvre feuille oubliée,
Rien qu'une feuille et qu'un oiseau.

Il ne reste plus dans mon âme
Qu'un seul amour pour y chanter,
Mais le vent d'automne qui brame,
Ne permet pas de l'écouter.

L'oiseau s'en va, la feuille tombe,
L'amour s'éteint, car c'est l'hiver;
Petit oiseau, viens sur ma tombe,
Chanter, quand l'arbre sera vert!

LE TROU DU SERPENT.

Au long des murs, quand le soleil y donne,
Pour réchauffer mon vieux sang engourdi;
Avec les chiens, auprès du lazarrone,
Je vais m'étendre à l'heure de midi.

Je reste là sans rêve et sans pensée,
Comme un prodigue à son dernier écu,
Devant ma vie, aux trois quarts dépensée,
Déjà vieillard et n'ayant pas vécu.

Je n'aime rien, parce que rien ne m'aime,
Mon âme usée abandonne mon corps,
Je porte en moi le tombeau de moi-même,
Et suis plus mort que ne sont bien des morts.

Quand le soleil s'est caché sous la nue,
Devers mon trou, je me traîne en rampant,
Et jusqu'au fond de ma peine inconnue,
Je me retire aussi froid qu'un serpent.

LES VENDEURS DU TEMPLE.

I.

Il est par les faubourgs, un ramas de maisons
Dont les murs verts ont l'air de suer des poisons
Et dont les pieds baignés d'eau croupie et de boue
Passent en puanteur l'odeur de la gadoue.
Rien n'est plus triste à voir, dans ce vilain Paris,
Entre le ciel tout jaune et le pavé tout gris,
Que ne sont ces maisons laides et rechignées.
Les carreaux y sont faits de toiles d'araignées;
Le toit pleure toujours comme un oeil chassieux,
Les murs bâtis d'hier semblent déjà tout vieux;
Pas un seul pan d'aplomb, pas une pierre égale,
Ils sont tout bourgeonnés, pleins de lèpre et de gale,
Pareils à des vieillards de débauche pourris,
Ruines sans grandeur et dignes de mépris.
Un bâton, comme un bras que la maigreur décharne,
Un lange sale au poing sort de chaque lucarne.
Ce ne sont sur le bord des fenêtres, que pots,
Matelas à sécher, guenilles et drapeaux,
Si que chaque maison, dépassant ses murailles,
A l'air d'un ventre ouvert dont coulent les entrailles.

Des hommes vivent là, dans leur fange abrutis,
Leurs femmes mettent bas et leur font des petits
Qui grouillent aussitôt sous les pieds de leurs pères,
Comme sous un fumier grouille un noeud de vipères.
Dans la plus noire ordure, au milieu des ruisseaux,
On les voit barbotter pareils à des pourceaux;
On les voit scrophuleux, noués et culs-de-jattes,
Comme un crapaud blessé qui saute sur trois pattes,
Descendre en trébuchant quelque raide escalier
Ou suivre tout en pleurs un coin de tablier.
D'autres, en vagissant d'une bouche flétrie,
Sucent une mamelle épuisée et tarie,
Et les mères s'en vont chantant d'une aigre voix
Un ignoble refrain en ignoble patois.
Quant aux hommes, ils sont partis à la maraude,
A peine verrez-vous quelque fiévreux qui rôde,
Le corps entortillé dans un pâle lambeau,
Plus jaune et plus osseux qu'un mort sous le tombeau.
Aucun soleil jamais ne dore ces fronts haves,
Nul rayon ne descend en ces affreuses caves
Et n'y jette à travers la noire humidité
Un blond fil de lumière aux chauds jours de l'été.
Une odeur de prison et de maladrerie,
Je ne sais quel parfum de vieille juiverie
Vous écoeure en entrant et vous saisit au nez.
Des vivants comme nous sont pourtant condamnés
A respirer cet air aux miasmes méphitiques,
Ainsi qu'en exhalaient les avernes antiques;
Les belles fleurs de mai ne s'ouvrent pas pour eux,
C'est pour d'autres qu'en juin les cieux se font plus bleus,
Ils sont déshérités de toute la nature,
Pour apanage ils n'ont que fange et pourriture.
Ces hommes, n'est-ce pas, ont le sort bien mauvais?
Tout malheureux qu'ils sont, moi pourtant je les hais
Et si j'ai fait jaillir de ma sombre palette,
Avec ses tons boueux cette ébauche incomplète;
Certes ce n'était pas dans le dessein pieux
De sécher votre bourse et de mouiller vos yeux.
Dieu merci! je n'ai pas tant de philanthropie
Et je dis anathème, à cette race impie.

II.

Entrez dans leurs taudis. Parmi tous ces haillons,
Vous verrez s'allumer de flamboyants rayons.
Moins l'aile et le bec d'aigle ils sont en tout semblables
Aux avares griffons dont nous parlent les fables,
Et veillent accroupis sans cligner leurs yeux verts,
Sur de gros monceaux d'or de fumier recouverts
Pour y chercher de l'or, ils vous fendraient le ventre;
Pour l'or ils perceraient la terre jusqu'au centre,
Ils iraient dans le ciel, de leurs marteaux hardis,
Arracher vos clous d'or, portes du paradis!
Et pour les faire fondre en vos cavernes noires,
Anges et chérubins ils vous prendraient vos gloires.

Non que l'or soit pour eux ce qu'il serait pour nous,
Un moyen d'imposer ses volontés à tous,
Et de faire fleurir sa libre fantaisie
Comme un lotus qui s'ouvre au chaud pays d'Asie.
L'or, ce n'est pas pour eux des châteaux au soleil,
Un voyage lointain sous un ciel plus vermeil,
Un sérail à choisir, de belles courtisanes,
Baignant de noirs cheveux leurs tempes diaphanes;
Des coureurs de pur sang, une meute de chiens,
Une collection de grands maîtres anciens,
L'impérial tokay, côte à côte en sa cave,
Avec les pleurs de Christ sur leur natale lave.
L'or, ce n'est pas pour eux la clef de l'idéal,
L'anneau de Salomon, le talisman fatal,
Qui, forçant à venir les démons et les anges,
Fait les réalités de nos rêves étranges.
Ils aiment l'or pour l'or: c'est là leur passion;
Le seul bonheur pour eux c'est la possession;
Comme un vieil impuissant aime une jeune fille;
Quoiqu'ils n'en fassent rien, ils aiment l'or qui brille,
Et voudraient sous leurs dents, pour grossir leur trésor
Pouvoir, comme Midas, changer le pain en or.

Les choses de ce monde et les choses divines,
Les plus grands souvenirs, les plus saintes ruines,
Ils ne respectent rien et vont détruisant tout.
Ils jettent sans pitié dans le creuset qui bout,
Avec leurs cercueils peints et dorés, les momies
Des générations dans le temps endormies.
Ils brûlent le passé pour avoir ce peu d'or
Qu'aux plis de son manteau les ans laissaient encor.
Chandeliers de l'autel, vases du sacrifice,
Ouvrages merveilleux pleins d'art et de caprice,
Cadres et bas-reliefs aux fantasques dessins,
L'ange du tabernacle et les châsses des saints,
Les beaux lambris d'église et les stalles sculptées
Gisent au fond des cours à pleines charretées;
Pour cuire leur pâture ils n'ont pas d'autre bois
Que des débris d'autel et des morceaux de croix.
C'est un bûcher doré qui chauffe leur cuisine,
Cependant qu'accroupie au coin du feu Lésine,
Les yeux caves, le teint plus pâle qu'un citron,
Tourne un maigre brouet au fond d'un grand chaudron;
L'épine de son dos est collée à son ventre,
Son épaule est convexe et sa poitrine rentre,
Elle a des sourcils gris mêlés de longs poils blancs;
Comme un bissac de pauvre à chacun de ses flancs,
Sa mamelle s'allonge et passe la ceinture;
On peut compter les fils de sa robe de bure,
Et quoiqu'elle soit riche à payer vingt palais;
Ses manches laissent voir ses coudes violets;
Elle claque du bec comme fait la cigogne,
Et quand elle remue et vaque à sa besogne,
On entend ses os secs à chaque mouvement,
Comme un gond mal graissé rendre un sourd grincement.

III.

Ah! race de corbeaux, ignoble bande noire,
Hyènes du passé, vrais chakals de l'histoire,
C'est vous qui disputez, dans les tombeaux ouverts,
Pour prendre leur linceul, les trépassés aux vers,
Et qui ne laissez pas debout une colonne
Sur la fosse d'un siècle où pendre sa couronne.
Par la vie et la mort, par l'enfer et le ciel,
Par tout ce que mon coeur peut contenir de fiel.
Soyez maudits!

               Jamais déluge de barbares,
Ni Huns, ni Visigoths, ni Russiens, ni Tartares,
Non, Genseric jamais; non, jamais Attila,
N'ont fait autant de mal que vous en faites là;
Quand ils eurent tué la ville aux sept collines,
Ils laissèrent au corps son linceul de ruines.
Ils détruisaient, car telle était leur mission,
Mais ne spéculaient pas sur leur destruction.
C'est vous qui perdez l'art et par qui les statues,
Près de leurs piédestaux moisissent abattues;
Destructeurs endiablés, c'est vous dont le marteau
Laisse une cicatrice au front de tout château;

C'est vous qui décoiffez toutes nos métropoles,
Et, comme on prend un casque, enlevez leurs coupoles;
Vous qui déshabillez les saintes et les saints,
Qui, pour avoir le plomb, cassez les vitreaux peints
Et rompez les clochers, comme une jeune fille
Entre ses doigts distraits rompt une frêle aiguille;
C'est à cause de vous que l'on dit des Français:
Ils brisent leur passé: c'est un peuple mauvais.
Encor, si vous étiez la vieille bande noire!
Mais vous êtes venus bien après la victoire.
Vous becquetez le corps que d'autres ont tué;
Vous avez attendu que sa chair ait pué,
Avant que de tomber sur le géant à terre,
Vautours du lendemain! Dans le champ solitaire,
Par une nuit sans lune, où le firmament noir,
N'avait pas un seul oeil entr'ouvert pour vous voir,
Vous avez abattu votre vol circulaire
Et porté tout joyeux la charogne à votre aire.
Les bons et braves chiens, lors que le cerf est mort,
S'en vont. Toute la meute arrive alors et mord,
Mêlant ses vils abois à la trompe de cuivre,
Le noble cerf dix cors, qu'à peine elle osait suivre;
Et les bassets trapus, arrivés les derniers,
Ont de plus gros morceaux que n'en ont les premiers.
Vous êtes les bassets. Vous mangez la curée;
Par les chiens courageux aux lâches préparée.
Quand les guerriers ont fait, les goujats vont au corps,
Et dérobent l'argent dans les poches des morts.

O fille de Satan, ô toi, la vieille bande,
Comme ta mission, tu fus horrible et grande.
Je ne sais quelle rude et sombre majesté,
Drape sinistrement ta monstruosité;
Une fausse auréole autour de toi rayonne
Et ton bonnet sanglant luit comme une couronne.
Des nerfs herculéens se tordent à tes bras,
L'airain, comme un gravier, se creuse sous ton pas;
Sur le marbre, en courant, tu laisses des empreintes,
Et le monde ébranlé craque dans tes étreintes.
C'est toi qui commença ce périlleux duel
Du peuple avec le roi, de la terre et du ciel;
Et quand tu secouais de tes mains insensées,
Les croix sur les clochers, si près de Dieu dressées;
On croyait que le Christ, par les pieds et le flanc,
En signe de douleur allait pleurer le sang;
On croyait voir s'ouvrir la bouche de sa plaie
Et reluire à son front une auréole vraie,
Et l'on fut bien surpris que ton bras et ton poing
Après l'avoir frappé ne se séchassent point.
Tout le monde attendait un grand coup de tonnerre,
Comme au saint vendredi quand l'on baise la terre;
On ignorait comment Dieu prendrait tout cela,
Et quel foudre il gardait à ces insultes-là.
Nulle voix ne sortit du fond du tabernacle,
Le ciel pour se venger ne fit aucun miracle;
Et comme dans les bois fait un essaim d'oiseaux,
Les anges effarés quittèrent leurs arceaux;
Mais tu ne savais pas si dans les nefs désertes
Tu n'allais pas trouver, avec leurs plumes vertes,
Leur oeil de diamant et leurs lances de feu,
A cheval sur l'éclair, les milices de Dieu,
La première et sans peur tu mis la main sur l'arche,
Et tes enfants perdus allèrent droit leur marche,
Sans savoir si le sol tout d'un coup sur leurs pas,
En entonnoir d'enfer ne se creuserait pas.
Tu fus la poésie et l'idéal du crime;
Tu détrônais Jésus de son gibet sublime,
Comme Louis Capet de son fauteuil de roi.
La vieille monarchie avec la vieille foi
Râlait entre tes bras, toute bleue et livide,
Comme autrefois Anthée aux bras du grand Alcide.
Et le Christ et le roi sous tes puissants efforts,
Du trône et de l'autel tous deux sont tombés morts.
Au seul bruit de tes pas les noires basiliques
Tremblottaient de frayeur sous leurs chapes gothiques;
Leurs genoux de granit sous elles se ployaient,
Les tarasques sifflaient, les guivres aboyaient;
Le dragon se tordant au bout de la gouttière,
Tâchait de dégager ses ailerons de pierre,
Les anges et les saints pleuraient dans les vitreaux;
Les morts se retournant au fond de leurs tombeaux,
Demandaient: «Qu'est-ce donc?» à leurs voisins plus blêmes,
Et les cloches des tours se brisaient d'elles-mêmes.
Quand tu manquais de rois à jeter à tes chiens,
Tu forçais Saint-Denis à te rendre les siens;
Tu descendais sans peur sous les funèbres porches;
Les spectres éblouis aux lueurs de tes torches,
Fuyaient échevelés en poussant des clameurs.
Troublés dans leur sommeil, tous ces pâles dormeurs,
Rêvant d'éternité, pensaient l'heure venue,
Où le Christ doit juger les hommes sur sa nue;
Et quand tu soulevais de ton doigt curieux
Leur paupière embaumée afin de voir leurs yeux,
Certes ils pouvaient croire à ton rire sauvage,
A l'air fauve et cruel de ton hideux visage,
Qu'ils étaient bien damnés, et qu'un diable d'enfer
Venait les emporter dans ses griffes de fer.
L'épouvante crispait leur bouche violette,
Ils joignaient, pour prier, leurs deux mains de squelette,
Mais tu les retuais sans plus sentir d'effroi
Que pour guillotiner un véritable roi.
Tes rêves n'étaient pas hantés de noirs fantômes,
Toutes les sommités, têtes de rois et dômes,
Devaient fatalement tomber sous ton marteau,
Et tu n'avais pas plus de remords qu'un couteau;
Tu n'étais que le bras de la nouvelle idée,
Et le sang comme l'eau, sur ta robe inondée,
Coulait et te faisait une pourpre à ton tour.
O tueuse de rois, souveraine d'un jour!
Tes forfaits étaient noirs et grands comme l'abîme,
Mais tu gardais au moins la majesté du crime,
Mais tu ne grattais pas la dorure des croix,
Et si tu profanais les cadavres des rois,
C'était pour te venger et non pas pour leur prendre
Les anneaux de leurs doigts ni pour les aller vendre!

A UN JEUNE TRIBUN.

Ami, vous avez beau, dans votre austérité,
N'estimer chaque objet que par l'utilité,
Demander tout d'abord à quoi tendent les choses
Et les analyser dans leurs fins et leurs causes;
Vous avez beau vouloir vers ce pôle commun
Comme l'aiguille au nord faire tourner chacun;
Il est dans la nature, il est de belles choses,
Des rossignols oisifs, de paresseuses roses,
Des poëtes rêveurs et des musiciens
Qui s'inquiètent peu d'être bons citoyens,
Qui vivent au hasard et n'ont d'autre maxime,
Sinon que tout est bien pourvu qu'on ait la rime,
Et que les oiseaux bleus, penchant leurs cols pensifs,
Écoutent le récit de leurs amours naïfs.
Il est de ces esprits qu'une façon de phrase,
Un certain choix de mots tient un jour en extase,
Qui s'enivrent de vers comme d'autres de vin
Et qui ne trouvent pas que l'art soit creux et vain;
D'autres seront épris de la beauté du monde,
Et du rayonnement de la lumière blonde;
Ils resteront des mois assis devant des fleurs,
Tâchant de s'imprégner de leurs vives couleurs;
Un air de tête heureux, une forme de jambe,
Un reflet qui miroite, une flamme qui flambe,
Il ne leur faut pas plus pour les faire contents.
Qu'importent à ceux-là les affaires du temps
Et le grave souci des choses politiques!
Quand ils ont vu quels plis font vos blanches tuniques
Et comment sont coupés vos cheveux blonds ou bruns
Que leur font vos discours, magnanimes tribuns!
Vos discours sont très-beaux, mais j'aime mieux des roses.
Les antiques Vénus, aux gracieuses poses,
Que l'on voit, étalant leur sainte nudité,
Réaliser en marbre un rêve de beauté,
Ont plus fait, à mon sens, pour le bonheur du monde,
Que tous ces vains travaux où votre orgueil se fonde;
Restez assis plutôt que de perdre vos pas.
Le lis ne file pas et ne travaille pas;
Il lui suffit d'avoir la blancheur éclatante,
Il jette son parfum et cela le contente.
Dans sa coupe il réserve aux voyageurs du ciel,
Une perle de pluie, une goutte de miel,
Et la sylphide, au bal d'Oberon invitée,
Se taille dans sa feuille une robe argentée.
Qui de vous osera lui dire, paresseux!
Parce qu'il ne fait pas de chemises pour ceux
Qui grelotant de froid, et, les chairs toutes rouges,
Se cachent en hiver sous la paille des bouges,
Et qu'il ne pétrit pas de ses doigts blancs du pain
A tous les malheureux qui vont criant la faim?
Qui donc dira cela: que toute chose belle,
Femme, musique ou fleur ne porte pas en elle
Et son enseignement et sa moralité?
Comment pourrons-nous croire à la divinité
Si nous n'écoutons pas le rossignol qui chante,
Si nous n'en voyons pas une preuve touchante
Dans la suave odeur qu'envoie au ciel, le soir,
La fleur de la vallée avec son encensoir?
Qui douterait de Dieu devant de belles femmes?
Ah! veillons sur nos coeurs et fermons bien nos âmes,
Laissons tourner le monde et les choses aller;
Sans que nous la poussions, la terre peut rouler,
Et nous pouvons fort bien retirer notre épaule,
Sans faire choir le ciel et déranger le pôle;
Se croire le pivot de la création
Est une erreur commune à toute ambition;
L'on est persuadé qu'on est indispensable
Et l'on ne pèse pas le poids d'un grain de sable
Aux balances d'airain des grands événements.
L'on tombe chaque jour en des étonnements
A voir quel peu d'écume, au torrent de l'abîme,
Fait un homme jeté de la plus haute cime,
Et comme en peu de temps pour grand qu'il ait passé,
Par le premier qui vient on le voit remplacé.
Nos agitations ne laissent pas de trace:
C'est la bulle sur l'eau qui crève et qui s'efface;
En vain l'on se raidit. Toujours d'un flot égal,
Le fleuve à travers tout court au gouffre fatal,
Et dans l'éternité mystérieuse et noire
Entraîne ce gravier que l'on nomme l'histoire.
Quand votre nom serait creusé dans le rocher,
L'intarissable flot qui semble le lécher,
Ainsi qu'un chien soumis qui veut flatter son maître,
De sa langue d'azur le fera disparaître,
Et, si profondément qu'ait fouillé le ciseau,
Le rocher à coup sûr durera moins que l'eau;
Et vous, mon jeune ami, tête sereine et blonde,
A la fleur de vos ans pourquoi tenter une onde
Qui jamais n'a rendu le vaisseau confié?
Où retrouverez-vous le temps sacrifié,
Et ce qu'a de votre âme emporté sur son aile
Des révolutions la tempête éternelle?
Pourquoi, tout en sueur, sous le soleil de plomb,
Le siroco soufflant, suivre un chemin si long,
Et traverser à pied ce grand désert de prose,
Quand le ciel est d'un bleu d'outremer, quand la rose
Offre candidement sa bouche à vos baisers,
A l'âge où les bonheurs sont tellement aisés,
Que c'en est un déjà d'être au monde et de vivre?
De ses parfums ambrés le printemps vous enivre,
La fleur aux doux yeux bleus vous lorgne avec amour;
Les oiseaux de leurs nids vous donnent le bonjour,
Et la fée amoureuse, afin de vous séduire,
Se baigne devant vous dans la source, et fait luire
A travers les roseaux, sous le flot argentin,
Son épaule de nacre et son dos de satin.
Mais, sourd à tout cela comme un anachorète,
Vous foulez sans pitié la pauvre violette;
La fée en soupirant rattache ses cheveux,
Rouge d'avoir pour rien fait les premiers aveux,
Et reprend tristement ses habits sur les branches.
Si vous aviez voulu, quatre licornes blanches,
Au pays d'Avalon vous auraient emporté;
Dans les tourelles d'or d'un palais enchanté
Vous auriez pu passer votre vie en doux rêves;
Mais non; sur les cailloux, sur les sables des grèves,
Sur les éclats de verre et les tessons cassés,
A travers les débris des trônes renversés,
Vous avez préféré, faussant votre nature,
Pieds nus et dans la nuit, marcher à l'aventure;
Vous avez oublié les sentiers d'autrefois,
Et vous ne suivez plus la rêverie au bois:
Tout ce qui vous charmait vous semble choses vaines;
Vous fermez votre oreille au babil des fontaines
Et diriez volontiers: silence! au rossignol,
Le front tout soucieux et penché vers le sol,
Vous passez sans répondre au gai salut des merles;
Où donc est-il ce temps où vous comptiez les perles
Et les beaux diamants aux éclairs diaprés,
Que répand le matin sur le velours des prés?
Avec un soin plus grand que pour des pierres fines,
Vous enleviez aux fleurs les gouttes argentines,
Et prenant pour cordon un brin de ce fil blanc,
Que la vierge des cieux laisse choir en filant,
Vous composiez avec, enfantines merveilles,
Des colliers à trois rangs et des pendants d'oreilles.
Quel crime ont donc commis ces chers coquelicots,
Qui, passant leur front rouge entre les blés égaux,
Au revers du sillon, de leurs petites langues,
Vous faisaient autrefois de si belles harangues?
De votre négligence ils sont tout attristés
Et se plaignent au vent de n'être plus chantés.
C'est en vain que juillet les convie à sa fête;
Ainsi que des vieillards ils vont courbant la tête,
Et s'ils pouvaient noircir ils se mettraient en deuil.
Les bluets désolés ont tous la larme à l'oeil,
Car ils vous pensent mort et ne peuvent pas croire.
Que vous avez perdu si vite la mémoire
Des entretiens naïfs et des charmants amours
Que vous aviez ensemble au midi des beaux jours!
Ami, vous étiez fait pour chanter sous le hêtre,
Comme le doux berger que Mantoue a vu naître,
La blonde Amaryllis en couplets alternés.
De sauvages odeurs vos vers tout imprégnés,
Sentent le serpolet, le thym et la frambroise;
A vos molles chansons le bouvreuil s'apprivoise,
Et, tout émerveillé, du sommet des ormeaux,
Descend de branche en branche et vient sur vos pipeaux.
Ne faites pas sortir le tonnerre des Gracques,
D'une bouche formée aux chants élégiaques;
Laisser cette besogne aux orateurs braillards,
Qui, le pied sur la borne et les cheveux épars,
Jurent à six gredins, tout grouillants de vermine,
Qu'ils ont vraiment sauvé Rome de la ruine.
Rome se sauvera toute seule, très-bien;
Ses destins sont écrits et nous n'y ferons rien;
Qui pourrait enrayer la fortune et sa roue?
Que le char de l'état s'enfonce dans la boue,
Ou, par les rangs pressés de ce bétail humain,
S'ouvre, en les écrasant, un plus large chemin;
Nous trouverons toujours dans l'ombre et sur la mousse
Quelque petit sentier, par une pente douce,
Regagnant le sommet d'un coteau séparé,
D'où l'oeil se perd au fond d'un lointain azuré;
Et nous attendrons là que notre jour arrive,
Voyant de haut la mer se briser à la rive,
Et les vaisseaux là-bas palpiter sous le vent.
La mort n'a pas besoin que l'on aille au devant;
Marchands, hommes de guerre, orateurs et poëtes,
La Mort, de tout cela, fait de pareils squelettes;
Pour sa gerbe elle prend l'épi comme la fleur,
Et ne respecte rien, ni forme, ni couleur;
Elle va, du coupant de sa courbe faucille,
Jetant bas le vieillard avec la jeune fille;
Elle fauche le champ de l'un à l'autre bout,
Et dans son grenier noir elle serre le tout.
A quoi bon s'efforcer jusques à perdre haleine,
Courir à droite, à gauche, et prendre tant de peine,
Quand peut-être le fer, près de notre sillon,
Se balance et fait luire un sinistre rayon.
Quelle chose est utile en ce monde où nous sommes?
Et quand la vieille a mis en tas ses gerbes d'hommes,
Qui peut dire lequel était Napoléon,
Ou l'obscur amoureux des roses du vallon?
Qui le décidera? L'existence est un songe
Où rien n'est sûr, sinon que le même ver ronge
Le corps du citoyen utile et positif
Et le corps du rêveur et du poëte oisif.
Entre la fleur qui s'ouvre et le cerveau qui pense,
Entre néant et rien quelle est la différence?

CHOC DE CAVALIERS.

Hier il m'a semblé, sans doute j'étais ivre,
Voir sur l'arche d'un point, un choc de cavaliers
Tout cuirassés de fer, tout imbriqués de cuivre
Et caparaçonnés de harnais singuliers.

Des dragons accroupis grommelaient sur leurs casques,
Des Méduses d'airain ouvraient leur yeux hagards
Dans leurs grands boucliers, aux ornements fantasque,
Et des noeuds de serpents écaillaient leurs brassards.

Par moment, du rebord de l'arcade géante,
Un cavalier blessé, perdant son point d'appui;
Un cheval effaré, tombait dans l'eau béante;
Gueule de crocodile entr'ouverte sous lui.

C'était vous, mes désirs, c'était vous, mes pensées,
Qui cherchiez à forcer le passage du pont,
Et vos corps tout meurtris, sous leurs armes faussées,
Dorment ensevelis dans le gouffre profond.

LE POT DE FLEURS.

Parfois un enfant trouve une petite graine,
Et tout d'abord, charmé de ses vives couleurs,
Pour la planter il prend un pot de porcelaine,
Orné de dragons bleus et de bizarres fleurs.

Il s'en va. La racine en couleuvres s'allonge,
Sort de terre, fleurit et devient arbrisseau;
Chaque jour, plus avant, son pied chevelu plonge
Tant qu'il fasse éclater le ventre du vaisseau.

L'enfant revient; surpris, il voit la plante grasse,
Sur les débris du pot brandir ses verts poignards,
Il la veut arracher, mais la tige est tenace;
Il s'obstine, et ses doigts s'ensanglantent aux dards.

Ainsi germa l'amour dans mon âme surprise;
Je croyais ne semer qu'une fleur de printemps:
C'est un grand aloës dont la racine brise
Le pot de porcelaine aux dessins éclatants.

LE SPHINX.

Dans le Jardin Royal où l'on voit les statues,
Une chimère antique entre toutes me plaît;
Elle pousse en avant deux mamelles pointues,
Dont le marbre veiné semble gonflé de lait.

Son visage de femme est le plus beau du monde,
Son col est si charnu que vous l'embrasseriez;
Mais quand on fait le tour, on voit sa croupe ronde.
On s'aperçoit qu'elle a des griffes à ses pieds.

Les jeunes nourrissons qui passent devant elle,
Tendent leurs petits bras et veulent avec cris,
Coller leur bouche ronde à sa dure mamelle;
Mais quand ils l'ont touchée, ils reculent surpris.

C'est ainsi qu'il en est de toutes nos chimères,
La face en est charmante et le revers bien laid.
Nous leur prenons le sein; mais ces mauvaises mères
N'ont pas pour notre lèvre une goutte de lait.

PENSÉE DE MINUIT.

Une minute encor, madame, et cette année
Commencée avec vous, avec vous terminée
  Ne sera plus qu'un souvenir.
Minuit: voilà son glas que la pendule sonne,
Elle s'en est allée en un lieu d'où personne
  Ne peut la faire revenir.

Quelque part, loin, bien loin, par delà les étoiles,
Dans un pays sans nom, ombreux et plein de voiles,
  Sur le bord du néant jeté;
Limbes de l'impalpable, invisible royaume
Où va ce qui n'a pas de corps ni de fantôme,
  Ce qui n'est rien ayant été;

Où va le son, où va le souffle; où va la flamme,
La vision qu'en rêve, on perçoit avec l'âme,
  L'amour de notre coeur chassé;
La pensée inconnue éclose en notre tête;
L'ombre qu'en s'y mirant dans la glace on projette;
  Le présent qui se fait passé.

Un à-compte d'un an pris sur les ans qu'à vivre
Dieu veut bien nous prêter; une feuille du livre
  Tournée avec le doigt du temps;
Une scène nouvelle à rajouter au drame;
Un chapitre de plus au roman dont la trame
  S'embrouille d'instants en instants;

Un autre pas de fait dans cette route morne
De la vie et du temps, dont la dernière borne
  Proche ou lointaine est un tombeau,
Où l'on ne peut poser le pied qu'il ne s'enfonce,
Où de votre bonheur toujours à chaque ronce,
  Derrière vous reste un lambeau.

Du haut de cette année avec labeur gravie,
Me tournant vers ce moi qui n'est plus dans ma vie
  Qu'un souvenir presque effacé,
Avant qu'il ne se plonge au sein de l'ombre noire,
Je contemple un moment, des yeux de la mémoire,
  Le vaste horizon du passé.

Ainsi le voyageur, du haut de la colline,
Avant que tout à fait le versant qui s'incline
  Ne les dérobe à son regard,
Jette un dernier coup d'oeil sur les campagnes bleues
Qu'il vient de parcourir, comptant combien de lieues
  Il a fait depuis son départ.

Mes ans évanouis à mes pieds se déploient
Comme une plaine obscure où quelques points chatoient
  D'un rayon de soleil frappés.
Sur les plans éloignés qu'un brouillard d'oubli cache
Une époque, un détail nettement se détache
  Et revit à mes yeux trompés.

Ce qui fut moi jadis m'apparaît: silhouette
Qui ne ressemble plus au moi qu'elle répète;
  Portrait sans modèle aujourd'hui;
Spectre dont le cadavre est vivant; ombre morte
Que le passé ravit au présent qu'il emporte,
  Reflet dont le corps s'est enfui.

J'hésite en me voyant devant moi reparaître;
Hélas! et j'ai souvent peine à me reconnaître
  Sous ma figure d'autrefois.
Comme un homme qu'on met tout à coup en présence
De quelque ancien ami dont l'âge et dont l'absence
  Ont changé les traits et la voix.

Tant de choses depuis, par cette pauvre tête,
Ont passé; dans cette âme et ce coeur de poëte,
  Comme dans l'aire des aiglons,
Tant d'oeuvres que couva l'aile de ma pensée,
Se débattent heurtant leur coquille brisée,
  Avec leurs ongles déjà longs.

Je ne suis plus le même, âme et corps tout diffère,
Hors le nom, rien de moi n'est resté; mais qu'y faire?
  Marcher en avant, oublier.
On ne peut sur le temps reprendre une minute,
Ni faire remonter un grain après sa chute
  Au fond du fatal sablier.

La tête de l'enfant n'est plus dans cette tête,
Maigre, décolorée, ainsi que me l'ont faite
  L'étude austère et les soucis.
Vous n'en trouveriez rien sur ce front qui médite
Et dont quelque tourmente intérieure agite
  Comme deux serpents les sourcils.

Ma joue était sans plis, toute rose, et ma lèvre
Aux coins toujours arqués, riait; jamais la fièvre
  N'en avait noirci le corail.
Mes yeux, vierges de pleurs, avaient des étincelles
Qu'ils n'ont plus maintenant, et leurs claires prunelles,
  Doublaient le ciel dans leur émail.

Mon coeur avait mon âge, il ignorait la vie,
Aucune illusion, amèrement ravie,
  Jeune, ne l'avait rendu vieux;
Il s'épanouissait à toute chose belle,
Et dans cette existence encor pour lui nouvelle,
  Le mal était bien, le bien mieux.

Ma poésie, enfant à la grâce ingénue,
Les cheveux dénoués, sans corset, jambe nue,
  Un brin de folle avoine en main
Avec son collier fait de perles de rosée,
Sa robe prismatique au soleil irisée,
  Allait chantant par le chemin.

Et puis l'âge est venu qui donne la science,
J'ai lu Werther, René son frère d'alliance;
  Ces livres, vrais poisons du coeur,
Qui déflorent la vie et nous dégoûtent d'elle,
Dont chaque mot vous porte une atteinte mortelle;
  Byron et son don Juan moqueur.

Ce fut un dur réveil, ayant vu que les songes
Dont je m'étais bercé n'étaient que des mensonges,
  Les croyances, des hochets creux.
Je cherchai la gangrène au fond de toute et comme
Je la trouvai toujours, je pris en haine l'homme
  Et je devins bien malheureux.

La pensée et la forme ont passé comme un rêve;
Mais que fait donc le temps de ce qu'il nous enlève?
  Dans quel coin du chaos met-il
Ces aspects oubliés comme l'habit qu'on change,
Tous ces moi du même homme, et quel royaume étrange
  Leur sert de patrie ou d'exil?

Dieu seul peut le savoir, c'est un profond mystère;
Nous le saurons peut-être à la fin, car la terre
  Que la pioche jette au cercueil
Avec sa sombre voix explique bien des choses,
Des effets, dans la tombe, on comprend mieux les causes.
  L'éternité commence au seuil.

L'on voit… mais veuillez bien me pardonner, madame,
De vous entretenir de tout cela. Mon âme,
  Ainsi qu'un vase trop rempli,
Déborde, laissant choir mille vagues pensées,
Et ces ressouvenirs d'illusions passées,
  Rembrunissent mon front pâli.

Eh! que vous fait cela, dites-vous, tête folle,
De vous inquiéter d'une ombre qui s'envole?
  Pourquoi donc vouloir retenir
Comme un enfant mutin sa mère par la robe,
Ce passé qui s'en va? de ce qu'il vous dérobe,
  Consolez-vous par l'avenir.

Regardez; devant vous l'horizon est immense,
C'est l'aube de la vie et votre jour commence;
  Le ciel est bleu, le soleil luit.
La route de ce monde est pour vous une allée
Comme celle d'un parc, pleine d'ombre et sablée;
  Marchez où le temps vous conduit.

Que voulez-vous de plus, tout vous rit, l'on vous aime:
Oh! vous avez raison, je me le dis moi-même,
  L'avenir devrait m'être cher;
Mais c'est en vain, hélas! que votre voix m'exhorte;
Je rêve, et mon baiser à votre front avorte,
  Et je me sens le coeur amer.

LA CHANSON DE MIGNON.

Ange de poésie, ô vierge blanche et blonde,
Tu me veux donc quitter et courir par le monde;
Toi, qui, voyant passer du seuil de la maison
Les nuages du soir sur le rouge horizon,

Contente d'admirer leurs beaux reflets de cuivre,
Ne t'es jamais surprise à les désirer suivre;
Toi, même au ciel d'été, par le jour le plus bleu,
Frileuse Cendrillon, tapie au coin du feu,
Quel grand désir te prend, ô ma folle hirondelle!
D'abandonner le nid et de déployer l'aile.

Ah! restons tous les deux près du foyer assis,
Restons, je te ferai, petite, des récits,
Des contes merveilleux, à tenir ton oreille
Ouverte avec ton oeil tout le temps de la veille.

Le vent râle et se plaint comme un agonisant;
Le dogue réveillé hurle au bruit du passant;
Il fait froid: c'est l'hiver; la grêle à grand bruit fouette
Les carreaux palpitants; la rauque girouette,
Comme un hibou criaille au bord du toit pointu.
Où veux-tu donc aller?

                       O mon maître, sais-tu,
La chanson que Mignon chante à Wilhem dans Goëthe:

«Ne la connais-tu pas la terre du poëte,
La terre du soleil où le citron mûrit,
Où l'orange aux tons d'or dans les feuilles sourit;
C'est là, maître, c'est là qu'il faut mourir et vivre,
C'est là qu'il faut aller, c'est là qu'il faut me suivre,

«Restons, enfant, restons: ce beau ciel toujours bleu,
Cette terre sans ombre et ce soleil de feu,
Brûleraient ta peau blanche et ta chair diaphane.
La pâle violette au vent d'été se fane;
Il lui faut la rosée et le gazon épais,
L'ombre de quelque saule, au bord d'un ruisseau frais.
C'est une fleur du nord, et telle est sa nature.
Fille du nord comme elle, ô frêle créature!
Que ferais-tu là-bas sur le sol étranger?
Ah! la patrie est belle et l'on perd à changer.
Crois-moi, garde ton rêve.

                            «Italie! Italie!
Si riche et si dorée; oh! comme ils t'ont salie!
Les pieds des nations ont battu tes chemins;
Leur contact a limé tes vieux angles romains,
Les faux dilettanti s'érigeant en artistes,
Les milords ennuyés et les rimeurs touristes,
Les petits lords Byrons fondent de toutes parts
Sur ton cadavre à terre, ô mère de Césars;
Ils s'en vont mesurant la colonne et l'arcade;
L'un se pâme au rocher et l'autre à la cascade:
Ce sont, à chaque pas, des admirations,
Des yeux levés en l'air et des contorsions:
Au moindre bloc informe et dévoré de mousse,
Au moindre pan de mur où le lentisque pousse,
On pleure d'aise, on tombe en des ravissements
A faire de pitié rire les monuments.
L'un avec son lorgnon collant le nez aux fresques,
Tâche de trouver beaux tes damnés gigantesques,
O pauvre Michel-Ange, et cherche en son cahier
Pour savoir si c'est là qu'il doit s'extasier;
L'autre, plus amateur de ruines antiques,
Ne rêve que frontons, corniches et portiques,
Baise chaque pavé de la Via-Lata,
Ne croit qu'en Jupiter et jure par Vesta.
De mots italiens fardant leurs rimes blêmes,
Ceux-ci vont arrangeant leur voyage en poëmes,
Et sur de grands tableaux font de petits sonnets:
Artistes et dandies, roturiers, baronnets,
Chacun te tire aux dents, belle Italie antique,
Afin de remporter un pan de ta tunique!

«Restons, car au retour on court risque souvent
De ne retrouver plus son vieux père vivant,
Et votre chien vous mord ne sachant plus connaître
Dans l'étranger bruni celui qui fut son maître:
Les coeurs qui vous étaient ouverts se sont fermés,
D'autres en ont la clef, et dans vos mieux aimés,
Il ne reste de vous qu'un vain nom qui s'efface.
Lorsque vous revenez vous n'avez plus de place:
Le monde où vous viviez s'est arrangé sans vous,
Et l'on a divisé votre part entre tous.
Vous êtes comme un mort qu'on croit au cimetière,
Et qui, rompant un soir le linceul et la bière,
Retourne à sa maison croyant trouver encor
Sa femme tout en pleurs et son coffre plein d'or;
Mais sa femme a déjà comblé la place vide,
Et son or est aux mains d'un héritier avide;
Ses amis sont changés, en sorte que le mort
Voyant qu'il a mal fait et qu'il est dans son tort,
Ne demandera plus qu'à rentrer sous la terre
Pour dormir sans réveil dans son lit solitaire.
C'est le monde. Le coeur de l'homme est plein d'oubli:
C'est une eau qui remue et ne garde aucun pli.
L'herbe pousse moins vite aux pierres de la tombe
Qu'un autre amour dans l'âme, et la larme qui tombe
N'est pas séchée encor, que la bouche sourit,
Et qu'aux pages du coeur un autre nom s'écrit.

«Restons pour être aimés, et pour qu'on se souvienne
Que nous sommes au monde; il n'est amour qui tienne
Contre une longue absence: oh! malheur aux absents!
Les absents sont des morts et comme eux impuissants,
Dès qu'aux yeux bien aimés votre vue est ravie,
Rien ne reste de vous qui prouve votre vie;
Dès que l'on n'entend plus le son de votre voix,
Que l'on ne peut sentir le toucher de vos doigts,
Vous êtes mort; vos traits se troublent et s'effacent
Au fond de la mémoire et d'autres les remplacent.
Pour qu'on lui soit fidèle il faut que le ramier
Ne quitte pas le nid et vive au colombier.
Restons au colombier. Après tout, notre France
Vaut bien ton Italie, et, comme dans Florence,
Rome, Naple ou Venise, on peut trouver ici
De beaux palais à voir et des tableaux aussi.
Nous avons des donjons, de vieilles cathédrales
Aussi haut que Saint-Pierre, élevant leurs spirales;
Notre-Dame, tendant ses deux grands bras en croix,
Saint Severin, dardant sa flèche entre les toits,
Et la Sainte-Chapelle aux minarets mauresques,
Et Saint-Jacques, hurlant sous ses monstres grotesques;
Nous avons de grands bois et des oiseaux chanteurs,
Des fleurs embaumant l'air de divines senteurs,
Des ruisseaux babillards dans de belles prairies,
Où l'on peut suivre en paix ses chères rêveries;
Nous avons, nous aussi, des fruits blonds comme miel,
Des archipels d'argent aux flots de notre ciel;
Et, ce qui ne se trouve en aucun lieu du monde,
Ce qui vaut mieux que tout, ô belle vagabonde,
Le foyer domestique, ineffable en douceurs,
Avec la mère au coin et les petites soeurs,
Et le chat familier qui se joue et se roule,
Et pour hâter le temps, quand goutte à goutte il coule,
Quelques anciens amis causant de vers et d'art,
Qui viennent de bonne heure et ne s'en vont que tard.»

ROMANCE.

I.

Au pays où se fait la guerre,
Mon bel ami s'en est allé;
Il semble à mon coeur désolé
Qu'il ne reste que moi sur terre!
En partant, au baiser d'adieu,
Il m'a pris mon âme à ma bouche.
Qui le tient si longtemps? mon Dieu!
Voilà le soleil qui se couche,
Et moi, toute seule en ma tour,
J'attends encore son retour.

II.

Les pigeons, sur le toit, roucoulent,
Roucoulent amoureusement,
Avec un son triste et charmant;
Les eaux sous les grands saules coulent.
Je me sens tout près de pleurer;
Mon coeur comme un lis plein s'épanche
Et je n'ose plus espérer.
Voici briller la lune blanche,
Et moi, toute seule en ma tour,
J'attends encore son retour.

III.

Quelqu'un monte à grands pas la rampe,
Serait-ce lui, mon doux amant?
Ce n'est pas lui, mais seulement
Mon petit page avec ma lampe.
Vents du soir, volez, dites-lui
Qu'il est ma pensée et mon rêve,
Toute ma joie et mon ennui.
Voici que l'aurore se lève,
Et moi, toute seule en ma tour,
J'attends encore son retour.

LE SPECTRE DE LA ROSE.

Soulève ta paupière close
Qu'effleure un songe virginal,
Je suis le spectre d'une rose
Que tu portais hier au bal.
Tu me pris encore emperlée
Des pleurs d'argent de l'arrosoir,
Et parmi la fête étoilée
Tu me promenas tout le soir.

O toi, qui de ma mort fus cause,
Sans que tu puisses le chasser,
Toutes les nuits mon spectre rose
A ton chevet viendra danser:
Mais ne crains rien, je ne réclame
Ni messe ni De Profundis;
Ce léger parfum est mon âme,
Et j'arrive du paradis.

Mon destin fut digne d'envie;
Pour avoir un trépas si beau,
Plus d'un aurait donné sa vie,
Car j'ai ta gorge pour tombeau,
Et sur l'albâtre où je repose
Un poëte, avec un baiser,
Écrivit: Ci-gît une rose
Que tous les rois vont jalouser.

LAMENTO.

LA CHANSON DU PÊCHEUR.

    Ma belle amie est morte,
    Je pleurerai toujours;
    Sous la tombe elle emporte
    Mon âme et mes amours.
    Dans le ciel, sans m'attendre,
    Elle s'en retourna;
    L'ange qui l'emmena
    Ne voulut pas me prendre.
    Que mon sort est amer;
Ah, sans amour, s'en aller sur la mer!

    La blanche créature
    Est couchée au cercueil;
    Comme dans la nature
    Tout me paraît en deuil!
    La colombe oubliée,
    Pleure et songe à l'absent,
    Mon âme pleure et sent
    Qu'elle est dépareillée.
    Que mon sort est amer;
Ah, sans amour, s'en aller sur la mer!

    Sur moi la nuit immense
    S'étend comme un linceul;
    Je chante ma romance
    Que le ciel entend seul.
    Ah! comme elle était belle
    Et comme je l'aimais!
    Je n'aimerai jamais
    Une femme autant qu'elle.
    Que mon sort est amer;
Ah, sans amour, s'en aller sur la mer!

DÉDAIN.

Une pitié me prend quand à part moi je songe
A cette ambition terrible qui nous ronge,
De faire parmi tous reluire notre nom,
De ne voir s'élever par-dessus nous personne,
D'avoir vivant encor le nimbe et la couronne,
D'être salué grand comme Goëthe ou Byron.

C'est là le grand souci qui tous, tant que nous sommes,
Dans cet âge mauvais, austères jeunes hommes,
Nous fait le teint livide et nous cave les yeux;
La passion du beau nous tient et nous tourmente,
La sève sans issue au fond de nous fermente,
Et de ceux d'aujourd'hui bien peu deviendront vieux.

De ces frêles enfants, la terreur de leur mère,
Qui s'épuisent en vain à suivre leur chimère,
Combien déjà sont morts, combien encor mourront!
Combien au beau moment, gloire, ô froide statue,
Gloire que nous aimons et dont l'amour nous tue,
Pâles, sur ton épaule, ont incliné le front!

Ah! chercher sans trouver et suer sur un livre,
Travailler, oublier d'être heureux et de vivre;
Ne pas avoir une heure à dormir au soleil;
A courir dans les bois sans arrière-pensée,
Gémir d'une minute au plaisir dépensée,
Et faner dans sa fleur son beau printemps vermeil!

Jeter son âme au vent et semer sans qu'on sache
Si le grain sortira du sillon qui le cache,
Et si jamais l'été dorera le blé vert;
Faire comme ces vieux qui vont plantant des arbres,
Entassant des trésors et rassemblant des marbres,
Sans songer qu'un tombeau sous leurs pieds est ouvert.

Et pourtant chacun n'a que sa vie en ce monde,
Et pourtant du cercueil la nuit est bien profonde,
Ni lune, ni soleil: c'est un sommeil bien long;
Le lit est dur et froid; les larmes que l'on verse
La terre les boit vite; et pas une ne perce,
Pour arriver à vous, le suaire et le plomb.

Dieu nous comble de biens, notre mère nature
Rit amoureusement à chaque créature;
Le spectacle du ciel est admirable à voir;
La nuit a des splendeurs qui n'ont pas de pareilles;
Des vents tout parfumés nous chantent aux oreilles;
Vivre est doux, et pour vivre il ne faut que vouloir.

Pourquoi ne vouloir pas? pourquoi? pour que l'on dise
Quand vous passez: «C'est lui.» Pour que dans une église,
Saint-Denis, Westminster, sous un pavé noirci,
On vous couche à côté de rois que le ver mange,
N'ayant pour vous pleurer qu'une figure d'ange
Et cette inscription: «Un grand homme est ici.»

CE MONDE-CI ET L'AUTRE.

Vos premières saisons à peine sont écloses,
Enfant, et vous avez déjà vu plus de choses
Qu'un vieillard qui trébuche au seuil de son tombeau;
Tout ce que la nature a de grand et de beau,
Tout ce que Dieu nous fit de sublimes spectacles,
Les deux mondes ensemble avec tout leurs miracles:
Que n'avez-vous pas vu? les montagnes, la mer,
La neige et les palmiers, le printemps et l'hiver,
L'Europe décrépite et la jeune Amérique:
Car votre peau cuivrée aux ardeurs du tropique,
Sous le soleil en flamme et les cieux toujours bleus,
S'est faite presque blanche à nos étés frileux.
Votre enfance joyeuse, a passé comme un rêve
Dans la verte savane et sur la blonde grève;
Le vent vous apportait des parfums inconnus;
Le sauvage Océan baisait vos beaux pieds nus,
Et comme une nourrice, au seuil de sa demeure,
Chante et jette un hochet au nouveau-né qui pleure,
Quand il vous voyait triste, il poussait devant vous
Ses coquilles de moire et son murmure doux.
Pour vous laisser passer, jam-roses et lianes
Ecartaient dans les bois leurs rideaux diaphanes;
Les tamaniers en fleurs vous prêtaient des abris;
Vous aviez pour jouer des nids de colibris;
Les papillons dorés vous éventaient de l'aile,
L'oiseau-mouche valsait avec la demoiselle;
Les magnolias penchaient la tête en souriant;
La fontaine au flot clair s'en allait babillant;
Les bengalis coquets, se mirant à son onde,
Vous chantaient leur romance, et, seule et vagabonde,
Vous marchiez sans savoir par les petits chemins,
Un refrain à la bouche et des fleurs dans les mains!
Aux heures du midi, nonchalante créole,
Vous aviez le hamac et la sieste espagnole,
Et la bonne négresse aux dents blanches qui rit,
Chassant les moucherons d'auprès de votre lit.
Vous aviez tous les biens, heureuse créature,
La belle liberté dans la belle nature:
Et puis un grand désir d'inconnu vous a pris,
Vous avez voulu voir et la France et Paris;
La brise a du vaisseau fait onder la bannière,
Le vieux monstre Océan, secouant sa crinière,
Et courbant devant vous sa tête de lion
Sur son épaule bleue avec soumission,
Vous a jusques aux bords de la France vantée,
Sans rugir une fois, fidèlement portée.
Après celles de Dieu les merveilles de l'art
Ont étonné votre âme avec votre regard.
Vous avez vu nos tours, nos palais, nos églises,
Nos monuments tout noirs et nos coupoles grises,
Nos beaux jardins royaux, où, de Grèce venus,
Étrangers comme vous, frissonnent les dieux nus,
Notre ciel morne et froid, notre horizon de brume,
Où chaque maison dresse une gueule qui fume.
Quel spectacle pour vous, ô fille du soleil!
Vous toute brune encor de son baiser vermeil.
La pluie a ruisselé sur vos vitres jaunies,
Et triste entre vos soeurs au foyer réunies,
En entendant pleurer les bûches dans le feu,
Vous avez regretté l'Amérique au ciel bleu,
Et la mer amoureuse avec ses tièdes lames,
Qui se brodent d'argent et chantent sous les rames;
Les beaux lataniers verts, les palmiers chevelus,
Les mangliers traînant leurs bras irrésolus;
Toute cette nature orientale et chaude,
Où chaque herbe flamboie et semble une émeraude,
Et vous avez souffert, votre coeur a saigné,
Vos yeux se sont levés vers ce ciel gris, baigné
D'une vapeur étrange et d'un brouillard de houille;
Vers ces arbres chargés d'un feuillage de rouille,
Et vous avez compris, pâle fleur du désert,
Que loin du sol natal votre arôme se perd,
Qu'il vous faut le soleil et la blanche rosée
Dont vous étiez là-bas toute jeune arrosée;
Les baisers parfumés des brises de la mer,
La place libre au ciel, l'espace et le grand air,
Et pour s'y renouer, l'hymne saint des poëtes,
Au fond de vous trouva des fibres toutes prêtes;
Au choeur mélodieux votre voix put s'unir;
Le prisme du regret dorant le souvenir
De cent petits détails, de mille circonstances,
Les vers naissaient en foule et se groupaient par stances.
Chaque larme furtive échappée à vos yeux
Se condensait en perle, en joyau précieux;
Dans le rhythme profond, votre jeune pensée
Brillait plus savamment, chaque jour enchâssée;
Vous avez pénétré les mystères de l'art;
Aussi, tout éplorée, avant votre départ,
Pour vous baiser au front, la belle poésie
Vous a parmi vos soeurs avec amour choisie:
Pour dire votre coeur vous avez une voix,
Entre deux univers Dieu vous laissait le choix;
Vous avez pris de l'un, heureux sort que le vôtre!
De quoi vous faire aimer et regretter dans l'autre.

VERSAILLES.

SONNET.

Versailles, tu n'es plus qu'un spectre de cité;
Comme Venise au fond de son Adriatique,
Tu traînes lentement ton corps paralytique,
Chancelant sous le poids de ton manteau sculpté.

Quel appauvrissement, quelle caducité!
Tu n'es que surannée et tu n'es pas antique,
Et nulle herbe pieuse, au long de ton portique,
Ne grimpe pour voiler ta pâle nudité.

Comme une délaissée à l'écart, sous ton arbre,
Sur ton sein douloureux, croisant tes bras de marbre,
Tu guettes le retour de ton royal amant.

Le rival du soleil dort sous son monument;
Les eaux de tes jardins à jamais se sont tues,
Et tu n'auras bientôt qu'un peuple de statues.

LA CARAVANE.

SONNET.

La caravane humaine au Zaharah du monde,
Par ce chemin des ans qui n'a pas de retour,
S'en va traînant le pied, brûlée aux feux du jour,
Et buvant sur ses bras la sueur qui l'inonde.

Le grand lion rugit et la tempête gronde;
A l'horizon fuyard, ni minaret, ni tour;
La seule ombre qu'on ait, c'est l'ombre du vautour,
Qui traverse le ciel cherchant sa proie immonde.

L'on avance toujours et voici que l'on voit
Quelque chose de vert que l'on se montre au doigt,
C'est un bois de cyprès, semé de blanches pierres.

Dieu, pour vous reposer, dans le désert du temps,
Comme des oasis, a mis les cimetières.
Couchez-vous et dormez, voyageurs haletants.

DESTINÉE.

SONNET.

Comme la vie est faite, et que le train du monde
Nous pousse aveuglément en des chemins divers;
Pareil au juif maudit, l'un, par tout l'univers,
Promène sans repos sa course vagabonde;

L'autre, vrai docteur Faust, baigné d'ombre profonde,
Auprès de sa croisée étroite, à carreaux verts,
Poursuit de son fauteuil quelques rêves amers,
Et dans l'âme sans fond laisse filer la sonde.

Eh bien! celui qui court sur la terre, était né
Pour vivre au coin du feu; le foyer, la famille,
C'était son voeu; mais Dieu ne l'a pas couronné.

Et l'autre, qui n'a vu du ciel que ce qui brille
Par le trou du volet, était le voyageur;
Ils ont passé tous deux à côté du bonheur.

NOTRE-DAME.

I.

Las de ce calme plat où d'avance fanées,
Comme une eau qui s'endort, croupissent nos années;
Las d'étouffer ma vie en un salon étroit,
Avec de jeunes fats et des femmes frivoles,
Echangeant sans profit de banales paroles;
Las de toucher toujours mon horizon du doigt.

Pour me refaire au grand et me rélargir l'âme,
Ton livre dans ma poche, aux tours de Notre-Dame;
    Je suis allé souvent, Victor,
A huit heures, l'été, quand le soleil se couche,
Et que son disque fauve, au bord des toits qu'il touche,
    Flotte comme un gros ballon d'or.

Tout chatoie et reluit; le peintre et le poëte
Trouvent là des couleurs pour charger leur palette,
Et des tableaux ardents à vous brûler les yeux;
Ce ne sont que saphirs, cornalines, opales,
Tons à faire trouver Rubens et Titien pâles;
Ithuriel répand son écrin dans les cieux.

Cathédrales de brume aux arches fantastiques;
Montagnes de vapeurs, colonnades, portiques,
    Par la glace de l'eau doublés,
La brise qui s'en joue et déchire leurs franges,
Imprime, en les roulant, mille formes étranges
    Aux nuages échevelés.

Comme, pour son bonsoir, d'une plus riche teinte,
Le jour qui fuit revêt la cathédrale sainte,
Ébauchée à grands traits à l'horizon de feu;
Et les jumelles tours, ces cantiques de pierre,
Semblent les deux grands bras que la ville en prière,
Avant de s'endormir, élève vers son Dieu.

Ainsi que sa patronne, à sa tête gothique,
La vieille église attache une gloire mystique
    Faite avec les splendeurs du soir;
Les roses des vitraux, en rouges étincelles,
S'écaillent brusquement, et comme des prunelles,
    S'ouvrent toutes rondes pour voir.

La nef épanouie, entre ses côtes minces,
Semble un crabe géant faisant mouvoir ses pinces,
Une araignée énorme, ainsi que des réseaux,
Jetant au front des tours, au flanc noir des murailles,
En fils aériens, en délicates mailles,
Ses tulles de granit, ses dentelles d'arceaux.

Aux losanges de plomb du vitrail diaphane,
Plus frais que les jardins d'Alcine ou de Morgane,
    Sous un chaud baiser de soleil,
Bizarrement peuplés de monstres héraldiques,
Éclosent tout d'un coup cent parterres magiques
    Aux fleurs d'azur et de vermeil.

Légendes d'autrefois, merveilleuses histoires
Écrites dans la pierre, enfers et purgatoires,
Dévotement taillés par de naïfs ciseaux;
Piédestaux du portail, qui pleurent leurs statues,
Par les hommes et non par le temps abattues,
Licornes, loups-garous, chimériques oiseaux,

Dogues hurlant au bout des gouttières; tarasques,
Guivres et basilics, dragons et nains fantasques,
    Chevaliers vainqueurs de géants,
Faisceaux de piliers lourds, gerbes de colonnettes,
Myriades de saints roulés en collerettes,
    Autour des trois porches béants.

Lancettes, pendentifs, ogives, trèfles grêles
Où l'arabesque folle accroche ses dentelles
Et son orfèvrerie, ouvrée à grand travail;
Pignons troués à jour, flèches déchiquetées,
Aiguilles de corbeaux et d'anges surmontées,
La cathédrale luit comme un bijou d'émail!

II.

Mais qu'est-ce que cela? lorsque l'on a dans l'ombre
Suivi l'escalier svelte aux spirales sans nombre
    Et qu'on revoit enfin le bleu,
Le vide par-dessus et par-dessous l'abîme,
Une crainte vous prend, un vertige sublime
    A se sentir si près de Dieu!

Ainsi que sous l'oiseau qui s'y perche, une branche
Sous vos pieds qu'elle fuit, la tour frissonne et penche,
Le ciel ivre chancelle et valse autour de vous;
L'abîme ouvre sa gueule, et l'esprit du vertige,
Vous fouettant de son aile en ricanant voltige
Et fait au front des tours trembler les garde-fous,

Les combles anguleux, avec leurs girouettes,
Découpent, en passant, d'étranges silhouettes
    Au fond de votre oeil ébloui,
Et dans le gouffre immense où le corbeau tournoie,
Bête apocalyptique, en se tordant aboie,
    Paris éclatant, inoui!

Oh! le coeur vous en bat, dominer de ce faîte,
Soi, chétif et petit, une ville ainsi faite;
Pouvoir, d'un seul regard, embrasser ce grand tout,
Debout, là-haut, plus près du ciel que de la terre,
Comme l'aigle planant, voir au sein du cratère,
Loin, bien loin, la fumée et la lave qui bout!

De la rampe, où le vent, par les trèfles arabes,
En se jouant, redit les dernières syllabes
    De l'hosanna du séraphin;
Voir s'agiter là-bas, parmi les brumes vagues,
Cette mer de maisons dont les toits sont les vagues;
    L'entendre murmurer sans fin;

Que c'est grand! que c'est beau! les frêles cheminées,
De leurs turbans fumeux en tout temps couronnées,
Sur le ciel de safran tracent leurs profils noirs,
Et la lumière oblique, aux arêtes hardies,
Jetant de tous côtés de riches incendies
Dans la moire du fleuve enchâsse cent miroirs.

Comme en un bal joyeux, un sein de jeune fille,
Aux lueurs des flambeaux s'illumine et scintille
    Sous les bijoux et les atours;
Aux lueurs du couchant, l'eau s'allume, et la Seine
Berce plus de joyaux, certes, que jamais reine
    N'en porte à son col les grands jours.

Des aiguilles, des tours, des coupoles, des dômes
Dont les fronts ardoisés luisent comme des heaumes,
Des murs écartelés d'ombre et de clair, des toits
De toutes les couleurs, des résilles de rues,
Des palais étouffés, où, comme des verrues,
S'accrochent des étaux et des bouges étroits!

Ici, là, devant vous, derrière, à droite, à gauche,
Des maisons! des maisons! le soir vous en ébauche
    Cent mille avec un trait de feu!
Sous le même horizon, Tyr, Babylone et Rome,
Prodigieux amas, chaos fait de main d'homme,
    Qu'on pourrait croire fait par Dieu!

III.

Et cependant, si beau que soit, ô Notre-Dame,
Paris ainsi vêtu de sa robe de flamme,
Il ne l'est seulement que du haut de tes tours.
Quand on est descendu tout se métamorphose,
Tout s'affaisse et s'éteint, plus rien de grandiose,
Plus rien, excepté toi, qu'on admire toujours.

Car les anges du ciel, du reflet de leurs ailes,
Dorent de tes murs noirs les ombres solennelles,
    Et le Seigneur habite en toi.
Monde de poésie, en ce monde de prose,
A ta vue, on se sent battre au coeur quelque chose;
    L'on est pieux et plein de foi!

Aux caresses du soir, dont l'or te damasquine,
Quand tu brilles au fond de ta place mesquine,
Comme sous un dais pourpre un immense ostensoir;
A regarder d'en bas ce sublime spectacle,
On croit qu'entre tes tours, par un soudain miracle,
Dans le triangle saint Dieu se va faire voir.

Comme nos monuments à tournure bourgeoise
Se font petits devant ta majesté gauloise,
    Gigantesque soeur de Babel,
Près de toi, tout là-haut, nul dôme, nulle aiguille,
Les faîtes les plus fiers ne vont qu'à ta cheville,
    Et, ton vieux chef heurte le ciel.

Qui pourrait préférer, dans son goût pédantesque,
Aux plis graves et droits de ta robe Dantesque,
Ces pauvres ordres grecs qui se meurent de froid,
Ces panthéons bâtards, décalqués dans l'école,
Antique friperie empruntée à Vignole,
Et, dont aucun dehors ne sait se tenir droit.

O vous! maçons du siècle, architectes athées,
Cervelles, dans un moule uniforme jetées,
    Gens de la règle et du compas;
Bâtissez des boudoirs pour des agents de change,
Et des huttes de plâtre à des hommes de fange;
    Mais des maisons pour Dieu, non pas!

Parmi les palais neufs, les portiques profanes,
Les parthénons coquets, églises courtisanes,
Avec leurs frontons grecs sur leurs piliers latins,
Les maisons sans pudeur de la ville païenne;
On dirait, à te voir, Notre-Dame chrétienne,
Une matrone chaste au milieu de catins!