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La Comédie de la mort

Chapter 84: SONNET.
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About This Book

This collection of lyrical poems portrays cemeteries, funerary monuments, and the figure of Death through rich, sensuous imagery. It contrasts architectural splendor and sculpted beauty with putrefaction beneath the stone, imagines the inner life and jealousies of the buried, and contemplates memory, mourning, and forgotten graves. Nautical and religious metaphors recur as the poet mourns shipwrecked dreams and lost desires, while reflections on art and ornament consider how poetic decoration both conceals and preserves vanished illusions.

MAGDALENA.

J'entrai dernièrement dans une vieille église;
La nef était déserte, et sur la dalle grise,
Les feux du soir, passant par les vitraux dorés,
Voltigeaient et dansaient, ardemment colorés.
Comme je m'en allais, visitant les chapelles,
Avec tous leurs festons et toutes leurs dentelles,
Dans un coin du jubé j'aperçus un tableau
Représentant un Christ qui me parut très-beau.
On y voyait saint Jean, Madeleine et la Vierge;
Leurs chairs, d'un ton pareil à la cire de cierge,
Les faisaient ressembler, sur le fond sombre et noir,
A ces fantômes blancs qui se dressent le soir,
Et vont croisant les bras sous leurs draps mortuaires;
Leurs robes à plis droits, ainsi que des suaires,
S'allongeaient tout d'un jet de leur nuque à leurs pieds;
Ainsi faits, l'on eût dit qu'ils fussent copiés
Dans le campo-Santo sur quelque fresque antique,
D'un vieux maître Pisan, artiste catholique,
Tant l'on voyait reluire autour de leur beauté,
Le nimbe rayonnant de la mysticité,
Et tant l'on respirait dans leur humble attitude,
Les parfums onctueux de la béatitude.

Sans doute que c'était l'oeuvre d'un Allemand,
D'un élève d'Holbein, mort bien obscurément,
A vingt ans, de misère et de mélancolie,
Dans quelque bourg de Flandre, au retour d'Italie;
Car ses têtes semblaient, avec leur blanche chair,
Un rêve de soleil par une nuit d'hiver.

Je restai bien longtemps dans la même posture,
Pensif, à contempler cette pâle peinture;
Je regardais le Christ sur son infâme bois,
Pour embrasser le monde, ouvrant les bras en croix;
Ses pieds meurtris et bleus et ses deux mains clouées,
Ses chairs, par les bourreaux, à coups de fouets trouées,
La blessure livide et béante à son flanc;
Son front d'ivoire où perle une sueur de sang;
Son corps blafard, rayé par des lignes vermeilles,
Me faisaient naître au coeur des pitiés nompareilles,
Et mes yeux débordaient en des ruisseaux de pleurs,
Comme dut en verser la Mère de Douleurs.
Dans l'outremer du ciel les chérubins fidèles,
Se lamentaient en choeur, la face sous leurs ailes,
Et l'un d'eux recueillait, un ciboire à la main,
Le pur sang de la plaie où boit le genre humain;
La sainte vierge, au bas, regardait: pauvre mère
Son divin fils en proie à l'agonie amère;
Madeleine et saint Jean, sous les bras de la croix
Mornes, échevelés, sans soupirs et sans voix,
Plus dégouttants de pleurs qu'après la pluie un arbre,
Étaient debout, pareils à des piliers de marbre.

C'était, certe, un spectacle à faire réfléchir,
Et je sentis mon cou, comme un roseau, fléchir
Sous le vent que faisait l'aile de ma pensée,
Avec le chant du soir, vers le ciel élancée.
Je croisai gravement mes deux bras sur mon sein,
Et je pris mon menton dans le creux de ma main,
Et je me dis: «O Christ! tes douleurs sont trop vives;
Après ton agonie au jardin des Olives,
Il fallait remonter près de ton père, au ciel,
Et nous laisser à nous l'éponge avec le fiel;
Les clous percent ta chair, et les fleurons d'épines
Entrent profondément dans tes tempes divines.
Tu vas mourir, toi, Dieu, comme un homme. La mort
Recule épouvantée à ce sublime effort;
Elle a peur de sa proie, elle hésite à la prendre,
Sachant qu'après trois jours il la lui faudra rendre,
Et qu'un ange viendra, qui, radieux et beau,
Lèvera de ses mains la pierre du tombeau;
Mais tu n'en as pas moins souffert ton agonie,
Adorable victime entre toutes bénie;
Mais tu n'en a pas moins avec les deux voleurs,
Étendu tes deux bras sur l'arbre de douleurs.

O rigoureux destin! une pareille vie,
D'une pareille mort si promptement suivie!
Pour tant de maux soufferts, tant d'absynthe et de fiel,
Où donc est le bonheur, le vin doux et le miel?
La parole d'amour pour compenser l'injure,
Et la bouche qui donne un baiser par blessure?
Dieu lui-même a besoin quand il est blasphémé,
Pour nous bénir encor de se sentir aimé,
Et tu n'as pas, Jésus, traversé cette terre,
N'ayant jamais pressé sur ton coeur solitaire
Un coeur sincère et pur, et fait ce long chemin
Sans avoir une épaule où reposer ta main,
Sans une âme choisie où répandre avec flamme
Tous les trésors d'amour enfermés dans ton âme.

Ne vous alarmez pas, esprits religieux,
Car l'inspiration descend toujours des cieux,
Et mon ange gardien, quand vint cette pensée,
De son bouclier d'or ne l'a pas repoussée.
C'est l'heure de l'extase où Dieu se laisse voir,
L'Angelus éploré tinte aux cloches du soir;
Comme aux bras de l'amant, une vierge pâmée,
L'encensoir d'or exhale une haleine embaumée;
La voix du jour s'éteint, les reflets des vitraux,
Comme des feux follets, passent sur les tombeaux,
Et l'on entend courir, sous les ogives frêles,
Un bruit confus de voix et de battements d'ailes;
La foi descend des cieux avec l'obscurité;
L'orgue vibre; l'écho répond: Eternité!
Et la blanche statue, en sa couche de pierre,
Rapproche ses deux mains et se met en prière.
Comme un captif, brisant les portes du cachot,
L'âme du corps s'échappe et s'élance si haut,
Qu'elle heurte, en son vol, au détour d'un nuage,
L'étoile échevelée et l'archange en voyage;
Tandis que la raison, avec son pied boiteux,
La regarde d'en-bas se perdre dans les cieux.
C'est à cette heure-là que les divins poëtes,
Sentent grandir leur front et deviennent prophètes.

O mystère d'amour! ô mystère profond!
Abîme inexplicable où l'esprit se confond;
Qui de nous osera, philosophe ou poëte,
Dans cette sombre nuit plonger avant la tête?
Quelle langue assez haute et quel coeur assez pur,
Pour chanter dignement tout ce poëme obscur?
Qui donc écartera l'aile blanche et dorée,
Dont un ange abritait cette amour ignorée?
Qui nous dira le nom de cette autre Éloa?
Et quelle âme, ô Jésus, à t'aimer se voua?

Murs de Jérusalem, vénérables décombres,
Vous qui les avez vus et couverts de vos ombres,
O palmiers du Carmel! ô cèdres du Liban!
Apprenez-nous qui donc il aimait mieux que Jean?
Si vos troncs vermoulus et si vos tours minées,
Dans leur écho fidèle, ont, depuis tant d'années,
Parmi les souvenirs des choses d'autrefois,
Conservé leur mémoire et le son de leur voix;
Parlez et dites-nous, ô forêts! ô ruines!
Tout ce que vous savez de ces amours divines!
Dites quels purs éclairs dans leurs yeux reluisaient,
Et quels soupirs ardents de leurs coeurs s'élançaient!
Et toi, Jourdain, réponds, sous les berceaux de palmes,
Quand la lune trempait ses pieds dans tes eaux calmes,
Et que le ciel semait sa face de plus d'yeux,
Que n'en traîne après lui le paon tout radieux;
Ne les as-tu pas vus sur les fleurs et les mousses,
Glisser en se parlant avec des voix plus douces
Que les roucoulements des colombes de mai,
Que le premier aveu de celle que j'aimai;
Et dans un pur baiser, symbole du mystère,
Unir la terre au ciel et le ciel à la terre.

Les échos sont muets, et le flot du Jourdain
Murmure sans répondre et passe avec dédain;
Les morts de Josaphat, troublés dans leur silence,
Se tournent sur leur couche, et le vent frais balance
Au milieu des parfums dans les bras du palmier,
Le chant du rossignol et le nid du ramier.

Frère, mais voyez donc comme la Madeleine
Laisse sur son col blanc couler à flots d'ébène
Ses longs cheveux en pleurs, et comme ses beaux yeux,
Mélancoliquement, se tournent vers les cieux!
Qu'elle est belle! Jamais, depuis Ève la blonde,
Une telle beauté n'apparut sur le monde;
Son front est si charmant, son regard est si doux,
Que l'ange qui la garde, amoureux et jaloux,
Quand le désir craintif rôde et s'approche d'elle,
Fait luire son épée et le chasse à coups d'aile.

O pâle fleur d'amour éclose au paradis!
Qui répands tes parfums dans nos déserts maudits,
Comment donc as-tu fait, ô fleur! pour qu'il te reste
Une couleur si fraîche, une odeur si céleste?
Comment donc as-tu fait, pauvre soeur du ramier,
Pour te conserver pure au coeur de ce bourbier?
Quel miracle du ciel, sainte prostituée,
Que ton coeur, cette mer, si souvent remuée,
Des coquilles du bord et du limon impur,
N'ait pas, dans l'ouragan, souillé ses flots d'azur,
Et qu'on ait toujours vu sous leur manteau limpide,
La perle blanche au fond de ton âme candide!
C'est que tout coeur aimant est réhabilité,
Qu'il vous vient une autre âme et que la pureté
Qui remontait au ciel redescend et l'embrasse,
comme à sa soeur coupable une soeur qui fait grâce;
C'est qu'aimer c'est pleurer, c'est croire, c'est prier;
C'est que l'amour est saint et peut tout expier.

Mon grand peintre ignoré, sans en savoir les causes,
Dans ton sublime instinct tu comprenais ces choses,
Tu fis de ses yeux noirs ruisseler plus de pleurs;
Tu gonflas son beau sein de plus hautes douleurs;
La voyant si coupable et prenant pitié d'elle,
Pour qu'on lui pardonnât, tu l'as faite plus belle,
Et ton pinceau pieux, sur le divin contour,
A promené longtemps ses baisers pleins d'amour;
Elle est plus belle encor que la vierge Marie,
Et le prêtre, à genoux, qui soupire et qui prie,
Dans sa pieuse extase, hésite entre les deux,
Et ne sait pas laquelle est la reine des cieux.

O sainte pécheresse! ô grande repentante!
Madeleine, c'est toi que j'eusse pour amante
Dans mes rêves choisie, et toute la beauté,
Tout le rayonnement de la virginité,
Montrant sur son front blanc la blancheur de son âme,
Ne sauraient m'émouvoir, ô femme vraiment femme,
Comme font tes soupirs et les pleurs de tes yeux,
Ineffable rosée à faire envie aux cieux!
Jamais lis de Saron, divine courtisane,
Mirant aux eaux des lacs sa robe diaphane,
N'eut un plus pur éclat ni de plus doux parfums;
Ton beau front inondé de tes longs cheveux bruns,
Laisse voir, au travers de ta peau transparente,
Le rêve de ton âme et ta pensée errante,
Comme un globe d'albâtre éclairé par dedans!
Ton oeil est un foyer dont les rayons ardents
Sous la cendre des coeurs ressuscitent les flammes;
O la plus amoureuse entre toutes les femmes!
Les séraphins du ciel à peine ont dans le coeur,
Plus d'extase divine et de sainte langueur;
Et tu pourrais couvrir de ton amour profonde,
Comme d'un manteau d'or la nudité du monde!
Toi seule sais aimer, comme il faut qu'il le soit,
Celui qui t'a marquée au front avec le doigt,
Celui dont tu baignais les pieds de myrrhe pure,
Et qui pour s'essuyer avait ta chevelure;
Celui qui t'apparut au jardin, pâle encor
D'avoir dormi sa nuit dans le lit de la mort;
Et, pour te consoler, voulut que la première
Tu le visses rempli de gloire et de lumière.

En faisant ce tableau, Raphaël inconnu,
N'est-ce pas? ce penser comme à moi t'est venu,
Et que ta rêverie a sondé ce mystère,
Que je voudrais pouvoir à la fois dire et taire?
O poëtes! allez prier à cet autel,
A l'heure où le jour baisse, à l'instant solennel,
Quand d'un brouillard d'encens la nef est toute pleine.
Regardez le Jésus et puis la Madeleine;
Plongez-vous dans votre âme et rêvez au doux bruit
Que font en s'éployant les ailes de la nuit;
Peut-être un chérubin détaché de la toile,
A vos yeux, un moment, soulèvera le voile,
Et dans un long soupir l'orgue murmurera
L'ineffable secret que ma bouche taira.

CHANT DU GRILLON.

Souffle, bise! tombe à flots, pluie!
Dans mon palais, tout noir de suie,
Je ris de la pluie et du vent;
En attendant que l'hiver fuie,
Je reste au coin du feu, rêvant.

C'est moi qui suis l'esprit de l'âtre!
Le gaz, de sa langue bleuâtre,
Lèche plus doucement le bois;
La fumée, en filet d'albâtre,
Monte et se contourne à ma voix.

La bouilloire rit et babille;
La flamme aux pieds d'argent sautille
En accompagnant ma chanson;
La bûche de duvet s'habille;
La sève bout dans le tison.

Le soufflet au râle asthmatique,
Me fait entendre sa musique;
Le tourne-broche aux dents d'acier
Mêle au concerto domestique
Le tic-tac de son balancier.

Les étincelles réjouies,
En étoiles épanouies,
vont et viennent, croisant dans l'air,
Les salamandres éblouies,
Au ricanement grêle et clair.

Du fond de ma cellule noire,
Quand Berthe vous conte une histoire,
Le Chaperon ou l'Oiseau bleu,
C'est moi qui soutiens sa mémoire,
C'est moi qui fais taire le feu.

J'étouffe le bruit monotone
du rouet qui grince et bourdonne;
J'impose silence au matou;
Les heures s'en vont, et personne
N'entend le timbre du coucou.

Pendant la nuit et la journée,
Je chante sous la cheminée;
Dans mon langage de grillon,
J'ai, des rebuts de son aînée,
Souvent consolé Cendrillon.

Le renard glapit dans le piége;
Le loup, hurlant de faim, assiége
La ferme au milieu des grands bois;
Décembre met, avec sa neige,
Des chemises blanches aux toits.

Allons, fagot, pétille et flambe;
Courage, farfadet ingambe,
Saute, bondis plus haut encor;
Salamandre, montre ta jambe,
Lève, en dansant, ton jupon d'or.

Quel plaisir! prolonger sa veille,
Regarder la flamme vermeille
Prenant à deux bras le tison;
A tous les bruits prêter l'oreille;
Entendre vivre la maison!

Tapi dans sa niche bien chaude,
Sentir l'hiver qui pleure et rôde,
Tout blême et le nez violet,
Tâchant de s'introduire en fraude
Par quelque fente du volet.

Souffle, bise! tombe à flots, pluie!
Dans mon palais, tout noir de suie,
Je ris de la pluie et du vent;
En attendant que l'hiver fuie
Je reste au coin du feu, rêvant.

CHANT DU GRILLON.

Regardez les branches,
Comme elles sont blanches;
Il neige des fleurs!
Riant dans la pluie,
Le soleil essuie
Les saules en pleurs,
Et le ciel reflète
Dans la violette,
Ses pures couleurs.

La nature en joie
Se pare et déploie
Son manteau vermeil.
Le paon qui se joue,
Fait tourner en roue,
Sa queue au soleil.
Tout court, tout s'agite,
Pas un lièvre au gîte;
L'ours sort du sommeil.

La mouche ouvre l'aile,
Et la demoiselle
Aux prunelles d'or,
Au corset de guêpe,
Dépliant son crêpe,
A repris l'essor.
L'eau gaîment babille,
Le goujon frétille,
Un printemps encor!

Tout se cherche et s'aime;
Le crapaud lui-même,
Les aspics méchants;
Toute créature,
Selon sa nature:
La feuille a des chants;
Les herbes résonnent,
Les buissons bourdonnent;
C'est concert aux champs.

Moi seul je suis triste;
Qui sait si j'existe,
Dans mon palais noir?
Sous la cheminée,
Ma vie enchaînée,
Coule sans espoir.
Je ne puis, malade,
Chanter ma ballade
Aux hôtes du soir.

Si la brise tiède
Au vent froid succède;
Si le ciel est clair,
Moi, ma cheminée
N'est illuminée
Que d'un pâle éclair;
Le cercle folâtre
Abandonne l'âtre:
Pour moi c'est l'hiver.

Sur la cendre grise,
La pincette brise
Un charbon sans feu.
Adieu les paillettes,
Les blondes aigrettes;
Pour six mois adieu
La maîtresse bûche,
Où sous la peluche,
Sifflait le gaz bleu.

Dans ma niche creuse,
Ma natte boiteuse
Me tient en prison.
Quand l'insecte rôde,
Comme une émeraude,
Sous le vert gazon,
Moi seul je m'ennuie;
Un mur, noir de suie,
Est mon horizon.

ABSENCE.

Reviens, reviens, ma bien-aimée,
Comme une fleur loin du soleil;
La fleur de ma vie est fermée,
Loin de ton sourire vermeil.

Entre nos coeurs tant de distance;
Tant d'espace entre nos baisers.
O sort amer! ô dure absence!
O grands désirs inapaisés!

D'ici là-bas, que de campagnes,
Que de villes et de hameaux,
Que de vallons et de montagnes,
A lasser le pied des chevaux!

Au pays qui me prend ma belle,
Hélas! si je pouvais aller;
Et si mon corps avait une aile
Comme mon âme pour voler!

Par-dessus les vertes collines,
Les montagnes au front d'azur,
Les champs rayés et les ravines,
J'irai, d'un vol rapide et sûr.

Le corps ne suit pas la pensée;
Pour moi, mon âme, va tout droit,
Comme une colombe blessée,
T'abattre au rebord de son toit.

Descends dans sa gorge divine,
Blonde et fauve comme de l'or,
Douce comme un duvet d'hermine,
Sa gorge, mon royal trésor;

Et dis, mon âme, à cette belle,
«Tu sais bien qu'il compte les jours,
O ma colombe! à tire d'aile,
Retourne au nid de nos amours.»

AU SOMMEIL.

HYMNE ANTIQUE.

Sommeil, fils de la nuit et frère de la mort;
Écoute-moi, Sommeil: lasse de sa veillée,
La lune, au fond du ciel, ferme l'oeil et s'endort
Et son dernier rayon, à travers la feuillée,
Comme un baiser d'adieu, glisse amoureusement,
Sur le front endormi de son bleuâtre amant,
Par la porte d'ivoire et la porte de corne.
Les songes vrais ou faux de l'Érèbe envolés,
Peuplent seuls l'univers silencieux et morne;
Les cheveux de la nuit, d'étoiles d'or mêlés,
Au long de son dos brun pendent tout débouclés;
Le vent même retient son haleine, et les mondes,
Fatigués de tourner sur leurs muets pivots,
S'arrêtent assoupis et suspendent leurs rondes.

O jeune homme charmant! couronné de pavots,
Qui tenant sur la main une patère noire,
Pleine d'eau du Léthé, chaque nuit nous fais boire,
Mieux que le doux Bacchus, l'oubli de nos travaux;
Enfant mystérieux, hermaphrodite étrange,
Où la vie, au trépas, s'unit et se mélange,
Et qui n'as de tous deux que ce qu'ils ont de beau;
Sous les épais rideaux de ton alcôve sombre,
Du fond de ta caverne inconnue au soleil;
Je t'implore à genoux, écoute-moi, sommeil!

Je t'aime, ô doux sommeil! et je veux à ta gloire,
Avec l'archet d'argent, sur la lyre d'ivoire,
Chanter des vers plus doux que le miel de l'Hybla;
Pour t'apaiser je veux tuer le chien obscène,
Dont le rauque aboiement si souvent te troubla,
Et verser l'opium sur ton autel d'ébène.
Je te donne le pas sur Phébus-Apollon,
Et pourtant c'est un dieu jeune, sans barbe et blond,
Un dieu tout rayonnant, aussi beau qu'une fille;
Je te préfère même à la blanche Vénus,
Lorsque, sortant des eaux, le pied sur sa coquille,
Elle fait au grand air baiser ses beaux seins nus,
Et laisse aux blonds anneaux de ses cheveux de soie
Se suspendre l'essaim des zéphirs ingénus;
Même au jeune Iacchus, le doux père de joie,
A l'ivresse, à l'amour, à tout divin sommeil.

Tu seras bienvenu, soit que l'aurore blonde
Lève du doigt le pan de son rideau vermeil,
Soit, que les chevaux blancs qui traînent le soleil
Enfoncent leurs naseaux et leur poitrail dans l'onde,
Soit que la nuit dans l'air peigne ses noirs cheveux.
Sous les arceaux muets de la grotte profonde,
Où les songes légers mènent sans bruit leur ronde,
Reçois bénignement mon encens et mes voeux,
Sommeil, dieu triste et doux, consolateur du monde!

TERZA RIMA.

Quand Michel-Ange eut peint la chapelle Sixtine,
Et que de l'échafaud, sublime et radieux,
Il fut redescendu dans la cité latine,

Il ne pouvait baisser ni les bras ni les yeux;
Ses pieds ne savaient plus comment marcher sur terre;
Il avait oublié le monde dans les cieux.

Trois grands mois il garda cette attitude austère;
On l'eût pris pour un ange en extase devant
Le saint triangle d'or, au moment du mystère.

Frère, voilà pourquoi les poëtes, souvent,
Buttent à chaque pas sur les chemins du monde;
Les yeux fichés au ciel ils s'en vont en rêvant;

Les anges, secouant leur chevelure blonde,
Penchent leur front sur eux et leur tendent les bras,
Et les veulent baiser avec leur bouche ronde.

Eux marchent au hasard et font mille faux pas;
Ils cognent les passants, se jettent sous les roues,
Ou tombent dans des puits qu'ils n'aperçoivent pas.

Que leur font les passants, les pierres et les boues;
Ils cherchent dans le jour le rêve de leurs nuits,
Et le feu du désir leur empourpre les joues.

Ils ne comprennent rien aux terrestres ennuis,
Et quand ils ont fini leur chapelle Sixtine,
Ils sortent rayonnants de leurs obscurs réduits.

Un auguste reflet de leur oeuvre divine
S'attache à leur personne et leur dore le front,
Et le ciel qu'ils ont vu, dans leurs yeux se devine.

Les nuits suivront les jours et se succéderont,
Avant que leurs regards et leurs bras ne s'abaissent,
Et leurs pieds, de longtemps, ne se raffermiront.

Tous nos palais sous eux s'éteignent et s'affaissent;
Leur âme, à la coupole, où leur oeuvre reluit,
Revole, et ce ne sont que leurs corps qu'ils nous laissent.

Notre jour leur paraît plus sombre que la nuit;
Leur oeil cherche toujours le ciel bleu de la fresque,
Et le tableau quitté les tourmente et les suit.

Comme Buonarotti, le peintre gigantesque,
Ils ne peuvent plus voir que les choses d'en haut,
Et que le ciel de marbre où leur front touche presque.

Sublime aveuglement! magnifique défaut!

MONTÉE SUR LE BROCKEN.

Lorsque l'on est monté jusqu'au nid des aiglons,
Et que l'on voit, sous soi, les plus fiers mamelons
Se fondre et s'effacer au flanc de la montagne,
Et, comme un lac, bleuir tout au fond la campagne,
On s'aperçoit enfin qu'on grimperait mille ans,
Tant que la chair tiendrait à vos talons sanglants,
Sans approcher du ciel qui toujours se recule,
Et qu'on n'est, après tout, qu'un Titan ridicule.
On n'est plus dans le monde, on n'est pas dans les cieux,
Et des fantômes vains dansent devant vos yeux.
Le silence est profond; la chanson de la terre
Ne vient pas jusqu'à vous, et la voix du tonnerre
Qui roule sous vos pieds, semble le bâillement
Du Brocken, ennuyé de son désoeuvrement.
Votre cri, sans trouver d'écho qui le répète,
S'éteint subitement sous la voûte muette;
C'est un calme sinistre, on n'entend pas encor
Les violes d'amour et les cithares d'or,
Car le ciel est bien haut et l'échelle est petite;
Votre guide, effrayé, redescend et vous quitte,
Et, roulant une larme au fond de son oeil bleu,
La dernière des fleurs vous jette son adieu.
La neige cependant descend silencieuse,
Et, sous ses fils d'argent, la lune soucieuse
Apparaît à côté d'un soleil sans rayons;
Le ciel est tout rayé de ses pâles sillons,
Et la mort, dans ses doigts, tordant ce fil qui tombe,
Vous tisse un blanc linceul pour votre froide tombe.

LE PREMIER RAYON DE MAI.

Hier j'étais à table avec ma chère belle,
Ses deux pieds sur les miens, assis en face d'elle,
Dans sa petite chambre; ainsi que dans leur nid
Deux ramiers bienheureux que le bon Dieu bénit.
C'était un bruit charmant de verres, de fourchettes,
Comme des becs d'oiseaux, picotant les assiettes;
De sonores baisers et de propos joyeux.
L'enfant, pour être à l'aise, et régaler mes yeux,
Avait ouvert sa robe, et sous la toile fine
On voyait les trésors de sa blanche poitrine;
Comme les seins d'Isis, aux contours ronds et purs,
Ses beaux seins se dressaient, étincelants et durs,
Et, comme sur des fleurs des abeilles posées,
Sur leurs pointes tremblaient des lumières rosées;
Un rayon de soleil, le premier du printemps,
Dorait, sur son col brun, de reflets éclatants;
Quelques cheveux follets, et de mille paillettes
D'un verre de cristal allumant les facettes,
Enchâssait un rubis dans la pourpre du vin.
Oh! le charmant repas! oh! le rayon divin!
Avec un sentiment de joie et de bien-être
Je regardais l'enfant, le verre et la fenêtre;
L'aubépine de mai me parfumait le coeur,
Et, comme la saison, mon âme était en fleur;
Je me sentais heureux et plein de folle ivresse,
De penser qu'en ce siècle, envahi par la presse,
Dans ce Paris bruyant et sale à faire peur,
Sous le règne fumeux des bateaux à vapeur,
Malgré les députés, la Charte et les ministres,
Les hommes du progrès, les cafards et les cuistres,
On n'avait pas encor supprimé le soleil,
Ni dépouillé le vin de son manteau vermeil;
Que la femme était belle et toujours désirable,
Et qu'on pouvait encor, les coudes sur la table,
Auprès de sa maîtresse, ainsi qu'aux premiers jours,
Célébrer le printemps, le vin et les amours.

LE LION DU CIRQUE.

Tout beau, fauve grondeur, demeure dans ton antre,
Il n'est pas temps encor; couche-toi sur le ventre;
De ta queue aux crins roux flagelle-toi les flancs,
Comme un sphinx accroupi dans les sables brûlants,
Sur l'oreiller velu de tes pattes croisées
Pose ton mufle énorme, aux babines froncées;
Dors et prends patience, ô lion du désert;
Demain, César le veut, de ton cachot ouvert,
Demain tu sauteras dans la pleine lumière,
Au beau milieu du Cirque, aux yeux de Rome entière,
Et de tous les côtés les applaudissements
Répondront comme un choeur à tes grommèlements.
On te tient en réserve une vierge chrétienne,
Plus blanche mille fois que la Vénus païenne;
Tu pourras à loisir, de tes griffes de fer,
Rayer ce dos d'ivoire et cette belle chair;
Tu boiras ce sang pur, vermeil comme la rose:
Ne frotte plus ton nez contre la grille close,
Songe, sous ta crinière, au plaisir de ronger
Un beau corps tout vivant, et de pouvoir plonger
Dans le goufre béant de ta gueule qui fume,
Une tête où déjà l'auréole s'allume.

Le Belluaire ainsi gourmande son lion,
Et le lion fait trève à sa rébellion.

Mais toi, sauvage amour, qui, la prunelle en flamme,
Rugis affreusement dans l'antre de mon âme,
Je n'ai pas de victime à promettre à ta faim,
Ni d'esclave chrétienne à te jeter demain;
Tâche de t'apaiser, ou je m'en vais te clore
Dans un lieu plus profond et plus sinistre encore;
A quoi bon te débattre et grincer et hurler?
Le temps n'est pas venu de te démuseler.
En attendant le jour de revoir la lumière,
Silencieusement, à l'angle d'une pierre,
Ou contre les barreaux de ton noir souterrain,
Aiguise le tranchant de tes ongles d'airain.

LAMENTO.

Connaissez-vous la blanche tombe,
Où flotte avec un son plaintif
    L'ombre d'un if?
Sur l'if, une pâle colombe,
Triste et seule, au soleil couchant,
    Chante son chant.

Un air maladivement tendre,
A la fois charmant et fatal,
    Qui vous fait mal,
Et qu'on voudrait toujours entendre;
Un air, comme en soupire aux cieux
    L'ange amoureux.

On dirait que l'âme éveillée
Pleure sous terre, à l'unisson
    De la chanson,
Et, du malheur d'être oubliée,
Se plaint dans un roucoulement
    Bien doucement.

Sur les ailes de la musique
On sent lentement revenir
    Un souvenir;
Une ombre de forme angélique
Passe dans un rayon tremblant,
    En voile blanc.

Les belles de nuit, demi-closes,
Jettent leur parfum faible et doux
    Autour de vous,
Et le fantôme aux molles poses
Murmure en vous tendant les bras:
    Tu reviendras!

Oh! jamais plus, près de la tombe
Je n'irai, quand descend le soir
    Au manteau noir,
Ecouter la pâle colombe
Chanter, sur la branche de l'if,
    Son chant plaintif!

BARCAROLLE.

Dites, la jeune belle,
Où voulez-vous aller?
La voile ouvre son aile,
La brise va souffler!

L'aviron est d'ivoire,
Le pavillon de moire,
Le gouvernail d'or fin;
J'ai pour lest une orange,
Pour voile, une aile d'ange;
Pour mousse, un séraphin.

Dites, la jeune belle,
Où voulez-vous aller?
La voile ouvre son aile,
La brise va souffler!

Est-ce dans la Baltique?
Sur la mer Pacifique,
Dans l'île de Java?
Ou bien dans la Norvége,
Cueillir la fleur de neige,
Ou la fleur d'Angsoka?

Dites, la jeune belle,
Où voulez-vous aller?
La voile ouvre son aile,
La brise va souffler!

Menez-moi, dit la belle,
A la rive fidèle
Où l'on aime toujours.
—Cette rive, ma chère,
On ne la connaît guère
Au pays des amours.

TRISTESSE.

        Avril est de retour.
        La première des roses,
        De ses lèvres mi-closes,
        Rit au premier beau jour;
        La terre bienheureuse
        S'ouvre et s'épanouit;
        Tout aime, tout jouit.
Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.

        Les buveurs en gaîté,
        Dans leurs chansons vermeilles,
        Célèbrent sous les treilles
        Le vin et la beauté;
        La musique joyeuse,
        Avec leur rire clair,
        S'éparpille dans l'air.
Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.

        En deshabillés blancs,
        Les jeunes demoiselles
        S'en vont sous les tonnelles,
        Au bras de leurs galants;
        La lune langoureuse
        Argente leurs baisers
        Longuement appuyés.
Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.

        Moi, je n'aime plus rien,
        Ni l'homme, ni la femme,
        Ni mon corps, ni mon âme,
        Pas même mon vieux chien.
        Allez dire qu'on creuse,
        Sous le pâle gazon,
        Une fosse sans nom.
Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.

QUI SERA ROI?

I.

BÉHÉMOT.

Moi, je suis Béhémot, l'éléphant, le colosse.
Mon dos prodigieux, dans la plaine, fait bosse
    Comme le dos d'un mont.
Je suis une montagne animée et qui marche:
Au déluge, je fis presque chavirer l'arche,
Et quand j'y mis le pied, l'eau monta jusqu'au pont.

Je porte, en me jouant, des tours sur mon épaule;
Les murs tombent broyés sous mon flanc qui les frôle
    Comme sous un bélier.
Quel est le bataillon que d'un choc je ne rompe?
J'enlève cavaliers et chevaux dans ma trompe,
Et je les jette en l'air sans plus m'en soucier!

Les piques, sous mes pieds, se couchent comme l'herbe
Je jette à chaque pas, sur la terre, une gerbe
    De blessés et de morts.
Au coeur de la bataille, aux lieux où la mêlée
Rugit plus furieuse et plus échevelée,
Comme un mortier sanglant, je vais gâchant les corps.

Les flèches font sur moi le pétillement grêle,
Que par un jour d'hiver font les grains de la grêle
    Sur les tuiles d'un toit.
Les plus forts javelots, qui faussent les cuirasses,
Effleurent mon cuir noir sans y laisser de traces,
Et par tous les chemins je marche toujours droit.

Quand devant moi je trouve un arbre, je le casse;
A travers les bambous, je folâtre et je passe
    Comme un faon dans les blés.
Si je rencontre un fleuve en route, je le pompe,
Je dessèche son urne avec ma grande trompe,
Et laisse sur le sec ses hôtes écaillés.

Mes défenses d'ivoire éventreraient le monde,
Je porterais le ciel et sa coupole ronde
    Tout aussi bien qu'Atlas.
Rien ne me semble lourd; pour soutenir le pôle;
Je pourrais lui prêter ma rude et forte épaule.
Je le remplacerai quand il sera trop las!

II.

Quand Béhémot eut dit jusqu'au bout sa harangue,
Léviathan, ainsi, répondit, en sa langue.

III.

LÉVIATHAN.

Taisez-vous, Béhémot, je suis Léviathan;
Comme un enfant mutin je fouette l'Océan
    Du revers de ma large queue.
Mes vieux os sont plus durs que des barres d'airain,
Aussi Dieu m'a fait roi de l'univers marin,
    Seigneur de l'immensité bleue.

Le requin endenté d'un triple rang de dents,
Le dauphin monstrueux, aux longs fanons pendants,
    Le kraken qu'on prend pour une île,
L'orque immense et difforme et le lourd cachalot,
Tout le peuple squameux qui laboure le flot,
    Du cétacé jusqu'au nautile;

Le grand serpent de mer et le poisson Macar,
Les baleines du pôle, à l'oeil rond et hagard,
    Qui soufflent l'eau par la narine;
Le triton fabuleux, la sirène aux chants clairs,
Sur le flanc d'un rocher, peignant ses cheveux verts
    Et montrant sa blanche poitrine;

Les oursons étoilés et les crabes hideux,
Comme des coutelas agitant autour d'eux
    L'arsenal crochu de leurs pinces;
Tous, d'un commun accord, m'ont reconnu pour roi.
Dans leurs antres profonds, ils se cachent d'effroi
    Quand je visite mes provinces.

Pour l'oeil qui peut plonger au fond du gouffre noir,
Mon royaume est superbe et magnifique à voir:
    Des végétations étranges,
Éponges, polypiers, madrépores, coraux,
Comme dans les forêts, s'y courbent en arceaux,
    S'y découpent en vertes franges.

Le frisson de mon dos fait trembler l'Océan,
Ma respiration soulève l'ouragan
    Et se condense en noirs nuages;
Le souffle impétueux de mes larges naseaux,
Fait, comme un tourbillon, couler bas les vaisseaux
    Avec les pâles équipages.

Ainsi, vous avez tort de tant faire le fier;
Pour avoir une peau plus dure que le fer
    Et renversé quelque muraille;
Ma gueule vous pourrait engloutir aisément.
Je vous ai regardé, Béhémot, et vraiment
    Vous êtes de petite taille.

L'empire revient donc à moi, prince des eaux;
Qui mène chaque soir les difformes troupeaux
    Paître dans les moites campagnes;
Moi témoin du déluge et des temps disparus;
Moi qui noyai jadis avec mes flots accrus
    Les grands aigles sur les montagnes!

IV.

Léviathan se tut et plongea sous les flots;
Ses flancs ronds reluisaient comme de noirs îlots.

V.

L'OISEAU ROCK.

Là bas, tout là bas, il me semble
Que j'entends quereller ensemble
Béhémot et Léviathan;
Chacun des deux rivaux aspire,
Ambition folle, à l'empire
De la terre et de l'Océan.

Eh quoi! Léviathan l'énorme,
S'asseoirait, majesté difforme,
Sur le trône de l'univers!
N'a-t-il pas ses grottes profondes,
Son palais d'azur sous les ondes?
N'est-il pas roi des peuples verts?

Béhémot, dans sa patte immonde,
Veut prendre le sceptre du monde
Et se poser en souverain.
Béhémot, avec son gros ventre,
Veut faire venir à son antre,
L'Univers terrestre et marin.

La prétention est étrange
Pour ces deux pétrisseurs de fange,
Qui ne sauraient quitter le sol.
C'est moi, l'oiseau Rock, qui dois être,
De ce monde, seigneur et maître,
Et je suis roi de par mon vol.

Je pourrais, dans ma forte serre,
Prendre la boule de la terre
Avec le ciel pour écusson.
Créez deux mondes; je me flatte
D'en tenir un dans chaque patte,
Comme les aigles du blason.

Je nage en plein dans la lumière,
Et ma prunelle sans paupière
Regarde en face le soleil.
Lorsque, par les airs, je voyage,
Mon ombre, comme un grand nuage,
Obscurcit l'horizon vermeil.

Je cause avec l'étoile bleue
Et la comète à pâle queue;
Dans la lune je fais mon nid;
Je perche sur l'arc d'une sphère;
D'un coup de mon aile légère,
Je fais le tour de l'infini.

VI.

L'HOMME.

Léviathan, je vais, malgré les deux cascades
Qui de tes noirs évents jaillissent en arcades;
La mer qui se soulève à tes reniflements,
Et les glaces du pôle et tous les éléments,
Monté sur une barque entr'ouverte et disjointe,
T'enfoncer dans le flanc une mortelle pointe;
Car il faut un peu d'huile à ma lampe le soir,
Quant le soleil s'éteint et qu'on n'y peut plus voir.
Béhémot, à genoux, que je pose la charge
Sur ta croupe arrondie et ton épaule large;
Je ne suis pas ému de ton énormité;
Je ferai de tes dents quelque hochet sculpté,
Et je te couperai tes immenses oreilles,
Avec leurs plis pendants, à des drapeaux pareilles
Pour en orner ma toque et gonfler mon chevet.
Oiseau Rock, prête-moi ta plume et ton duvet,
Mon plomb saura t'atteindre, et, l'aile fracassée,
Sans pouvoir achever la courbe commencée,
Des sommités du ciel, à mes pieds, sur le roc,
Tu tomberas tout droit, orgueilleux oiseau Rock.

COMPENSATION.

Il naît sous le soleil de nobles créatures,
Unissant ici-bas tout ce qu'on peut rêver,
Corps de fer, coeur de flamme, admirables natures;

Dieu semble les produire afin de se prouver;
Il prend, pour les pétrir, une argile plus douce,
Et souvent passe un siècle à les parachever.

Il met, comme un sculpteur, l'empreinte de son pouce
Sur leurs fronts rayonnants de la gloire des cieux,
Et l'ardente auréole en gerbes d'or y pousse.

Ces hommes-là s'en vont, calmes et radieux,
Sans quitter un instant leur pose solennelle,
Avec l'oeil immobile et le maintien des dieux.

Leur moindre fantaisie est une oeuvre éternelle,
Tout cède devant eux; les sables inconstants,
Gardent leurs pas empreints, comme un airain fidèle.

Ne leur donnez qu'un jour ou donnez-leur cent ans,
L'orage ou le repos, la palette ou le glaive,
Ils mèneront à bout, leurs destins éclatants.

Leur existence étrange est le réel du rêve;
Ils exécuteront votre plan idéal,
Comme un maître savant le croquis d'un élève.

Vos désirs inconnus, sous l'arceau triomphal,
Dont votre esprit en songe, arrondissait la voûte,
Passent assis en croupe au dos de leur cheval.

D'un pied sûr, jusqu'au bout, ils ont suivi la route,
Où, dès les premiers pas, vous vous êtes assis,
N'osant prendre une branche au carrefour du doute.

De ceux-là, chaque peuple en compte cinq ou six,
Cinq ou six, tout au plus, dans les siècles prospères,
Types toujours vivants dont on fait des récits.

Nature avare; ô toi! si féconde en vipères,
En serpents, en crapauds tout gonflés de venins;
Si prompte à repeupler tes immondes repaires;

Pour tant d'animaux vils, d'idiots et de nains,
Pour tant d'avortements et d'oeuvres imparfaites,
Tant de monstres impurs échappés de tes mains;

Nature, tu nous dois encor bien des poëtes!

CHINOISERIE.

Ce n'est pas vous, non, madame, que j'aime,
Ni vous non plus, Juliette; ni vous,
Ophélia, ni Béatrix, ni même
Laure la blonde, avec ses grands yeux doux.

Celle que j'aime, à présent, est en Chine;
Elle demeure, avec ses vieux parents,
Dans une tour de porcelaine fine,
Au fleuve jaune où sont les cormorans.

Elle a des yeux retroussés vers les tempes,
Un pied petit, à tenir dans la main,
Le teint plus clair que le cuivre des lampes,
Les ongles longs et rougis de carmin.

Par son treillis elle passe sa tête,
Que l'hirondelle, en volant, vient toucher;
Et, chaque soir, aussi bien qu'un poëte,
Chante le saule et la fleur du pêcher.

SONNET.

Pour veiner de son front la pâleur délicate,
Le Japon a donné son plus limpide azur,
La blanche porcelaine est d'un blanc bien moins pur
Que son col transparent et ses tempes d'agate.

Dans sa prunelle humide un doux rayon éclate;
Le chant du rossignol près de sa voix est dur,
Et quand elle se lève, à notre ciel obscur,
On dirait de la lune en sa robe d'ouate.

Ses yeux d'argent bruni roulent moëlleusement;
Le caprice a taillé son petit nez charmant;
Sa bouche a des rougeurs de pêche et de framboise;

Ses mouvements sont pleins d'une grâce chinoise,
Et près d'elle, on respire autour de sa beauté,
Quelque chose de doux comme l'odeur du thé.

A DEUX BEAUX YEUX.

Vous avez un regard singulier et charmant;
Comme la lune au fond du lac qui la reflète,
Votre prunelle, où brille une humide paillette,
Au coin de vos doux yeux roule languissamment;

Ils semblent avoir pris ses feux au diamant;
Ils sont de plus belle eau qu'une perle parfaite,
Et vos grands cils émus, de leur aile inquiète,
Ne voilent qu'à demi leur vif rayonnement.

Mille petits amours, à leur miroir de flamme,
Se viennent regarder et s'y trouvent plus beaux,
Et les désirs y vont rallumer leurs flambeaux.

Ils sont si transparents, qu'ils laissent voir votre âme,
Comme une fleur céleste au calice idéal
Que l'on apercevrait à travers un cristal.

LE THERMODON.

I.

J'ai, dans mon cabinet, une bataille énorme
Qui s'agite et se tord comme un serpent difforme,
Et dont l'étrange aspect arrête l'oeil surpris;
On dirait qu'on entend, avec un sourd murmure,
La gravure sonner comme une vieille armure,
Et le papier muet semble jeter des cris.

Un pont, par où se rue une foule en démence,
Arc-en-ciel de carnage, ouvre sa courbe immense,
Et, d'un cadre de pierre, entoure le tableau;
A travers l'arche, on voit une ville enflammée,
D'où montent, en tournant, de longs flots de fumée,
Dont le rouge reflet brille et tremble sur l'eau.

Une barque, pareille à la barque des ombres,
Glisse sinistrement au dos des vagues sombres,
Portant, triste fardeau, des vaincus et des morts;
Une averse de sang pleut des têtes coupées;
Des mains, par l'agonie, éperdument crispées,
Avec leurs doigts noueux s'accrochent à ses bords.

Pour recevoir le corps, mort ou vivant, qui tombe,
Le grand fleuve a toujours toute prête une tombe;
Il le berce un moment, et puis il l'engloutit;
Les flots toujours béants, de leurs gueules voraces,
Dévorent cavaliers, chevaux, casques, cuirasses,
Tout ce que le combat jette à leur appétit.

Ici c'est un cheval qui s'effare et se cabre,
Et se fait, dans sa chute, une blessure au sabre
Qu'un mourant tient encor dans son poing fracassé;
Plus loin, c'est un carquois plein de flèches, qui verse
Ses dards en pluie aiguë, et dont chaque trait perce
Un cadavre déjà de cent coups traversé.

C'est un rude combat! chevelures, crinières,
Panaches et cimiers, enseignes et bannières,
Au souffle des clairons volent échevelés;
Les lances, ces épis de la moisson sanglante,
S'inclinent à leur vent en tranche étincelante,
Comme sous une pluie on voit pencher des blés.

Les glaives dentelés font d'affreuses morsures;
Le poignard altéré, plongeant dans les blessures,
Comme dans une coupe, y boit à flots le sang;
Et les épieux, rompant les armes les plus fortes,
Pour le ciel ou l'enfer, ouvrent de larges portes
Aux âmes qui des corps sortent en rugissant.

Quelle férocité de dessin et de touche,
Quelle sauvagerie et quelle ardeur farouche!
Qui signa ce poëme étrange et véhément?
C'est toi, maître suprême, à la main turbulente,
Peintre au non rouge, roi de la couleur brûlante,
Divin Néerlandais, Michel-Ange flamand!

C'est toi, Rubens, c'est toi, dont la rage sublime,
Pencha cette bataille au bord de cet abîme,
Qui joignis ses deux bouts comme un bracelet d'or,
Et lui mis pour camée un beau groupe de femmes,
Si blanches, que le fleuve aux triomphantes lames,
S'apaise et n'ose pas les submerger encor!

II.

Car ce sont, ô pitié! des femmes, des guerrières
Que la mêlée étreint de ses mains meurtrières.
    Sous l'armure une gorge bat;
Les écailles d'airain couvrent des seins d'ivoire,
où, nourrisson cruel, la mort pâle vient boire
    Le lait empourpré du combat.

Regardez! regardez! les chevelures blondes
Coulent en ruisseaux d'or se mêler sous les ondes,
    Aux cheveux glauques des roseaux.
Voyez ces belles chairs, plus pures que l'albâtre,
Où, dans la blancheur mate, une veine bleuâtre
    Circule en transparents réseaux.

Hélas! sur tous ces corps à la teinte nacrée,
La mort a déjà mis sa pâleur azurée;
    Ils n'ont de rose que le sang.
Leurs bras abandonnés trempent, les mains ouvertes,
Dans la vase du fleuve, entre les algues vertes,
    Où l'eau les soulève en passant.

Le cheval de bataille à la croupe tigrée,
Secouant dans les cieux sa crinière effarée,
    Les foule avec ses durs sabots.
Et le lâche vainqueur, dans sa rage brutale,
Sur leur ventre appuyant sa poudreuse sandale,
    Tire à lui leurs derniers lambeaux.

Bientôt, du haut des monts, les vautours au col chauve,
Les corbeaux vernissés, les aigles à l'oeil fauve;
    L'orfraie au regard clandestin;
Les loups se balançant sur leurs échines maigres,
Les renards, les chakals, accourront tout allègres,
    Prendre leur part au grand festin;

Ce splendide banquet réparera leurs jeûnes;
O misère! ô douleur! tous ces corps frais et jeunes,
    Ces beaux seins, d'un si pur contour,
Faits pour les chauds baisers d'une amoureuse bouche,
Fouillés par le museau de l'hyène farouche,
    Piqués par le bec du vautour!

Cessez de vains efforts, ô braves amazones!
A quoi vous sert d'avoir, ainsi que des Bellones,
    Le casque grec empanaché,
La cuirasse de fer, de clous d'or étoilée,
Si votre main trop faible, au fort de la mêlée,
    Lâche votre glaive ébréché!

Votre armure faussée, entre ces bras robustes,
Comme un mince carton s'aplatit sur ces bustes,
    Où le poil pousse en plein terrain;
Avec ces forts lutteurs, les plus puissantes armes,
O guerrières! seraient les appas et les charmes
    Cachés sous vos corsets d'airain.

S'ils n'étaient repoussés par les rudes écailles,
Par les mailles d'acier qui hérissent vos tailles,
    Les bras se suspendraient autour;
Si vous aviez voulu, douce et modeste gloire,
Vous auriez, sans combat, remporté la victoire,
    Car la force cède à l'amour.

Penchez-vous sur le col de vos promptes cavales
Qui volent, de la brise et de l'éclair rivales.
    Fuyez sans vous tourner pour voir,
Et, ne vous arrêtez qu'en des retraites sûres,
Où se trouve un flot clair pour laver vos blessures
    Et du gazon pour vous asseoir!

III.

C'est la nécessité! c'est la règle fatale!
Toujours l'esprit le cède à la force brutale;
Et quand la passion, aux beaux élans divins,
Avec le positif veut en venir aux mains,
Ardente, et n'écoutant que le feu qui l'anime,
Engage le combat sur le pont de l'abîme;
Elle ne peut tenir, avec ses mains d'enfant,
Contre ces grands chevaux à forme d'éléphant,
Cabrés et renversés sur leurs énormes croupes,
Contre ces forts guerriers et ces robustes troupes
Aux bras durs et noueux comme des chênes verts,
Aux musculeux poitrails, de buffle recouverts;
Toujours le pied lui manque, et de flèches criblée,
Elle tombe en hurlant dans l'onde flagellée,
Où son corps va trouver les caïmans du fond.
Cependant, les vainqueurs, sur la crète du pont,
Sans donner une plainte aux victimes noyées,
Passent, tambours battants, enseignes déployées.
Cette planche, gravée en six cartons divers,
Par Lucas Vostermann, d'après Rubens, d'Anvers,
Femmes, au coeur hautain, pâles cariatides,
Qui ployez à regret des têtes moins timides
Sous le fronton pesant des devoirs et des lois,
Et qui vous refusez à porter votre croix,
De votre destinée est l'effrayant symbole
Et je l'y vois écrite en sombre parabole:
Comme vous, autrefois, folles de liberté,
Des femmes au grand coeur, à la mâle beauté,
Se brûlèrent un sein, et mirent à la place
La Méduse sculptée au coeur de la cuirasse;
Elles laissèrent là l'aiguille et les fuseaux,
La navette qui court à travers les réseaux,
Les travaux de la femme et les soins du ménage,
Pour la lance et l'épée, instruments de carnage;
Négligeant la parure, et n'ayant pour se voir
Qu'un bouclier d'airain, fauve et louche miroir;
Au Thermodon, qu'enjambe un pont d'une seule arche,
Leur troupe rencontra la grande armée en marche;
Ce fut un choc terrible, et sur le pont, longtemps
Incertaine marée, on vit les combattants,
Les chevelures d'or où bien les têtes brunes,
Femmes, soldats, suivant leurs diverses fortunes,
Pousser et repousser leur flux et leur reflux,
Et longtemps la victoire, aux pieds irrésolus,
Mesurant le terrain et supputant les pertes,
Erra d'un camp à l'autre avec ses palmes vertes.
De fatigue à la fin, les bras frêles et blancs
Laissèrent, tout meurtris, choir leurs glaives sanglants
Trop faibles ouvriers pour de si fortes âmes;
Et, dans l'eau, jusqu'au soir, il plut des corps de femmes!

ÉLÉGIE.

J'ai fait une remarque hier en te quittant.
Sans doute j'ai mal vu; mais quand on aime tant,
On a peur; on se fait, avec la moindre chose,
Un sujet de tourments. On veut savoir la cause
De chaque effet. Un mot, un geste, une ombre, un rien,
La plus folle chimère, un souvenir ancien
Qui dormait dans un coin du coeur et qui s'éveille,
Tout vous effraie. On dit qu'infortune pareille,
Ne s'est pas encor vue et que l'on en mourra;
L'on n'en meurt pas; demain peut-être on en rira.
Vous veniez pour vous plaindre; un baiser, un sourire,
Et vous ne savez plus ce que vous veniez dire.
Quand tu liras ces vers, sans doute tu diras
Que mon idée est folle et tu m'embrasseras,
Et puis, j'oublierai tout, excepté que je t'aime
Et que je t'aimerai toujours. Fais-en de même.
Or, voici ma remarque. Il m'a semblé cela.
Je voudrais oublier toutes ces choses-là.
Mais je ne puis. Hier tu paraissais distraite,
Et ce n'est pas ainsi, certes, que Juliette
Laisse aller Roméo qui part. En ce moment
Où mon âme pamée à chaque embrassement,
S'élançait sur ta bouche au-devant de ton âme,
Où ma prunelle en pleurs baignait ma joue en flamme,
Où mon coeur éperdu, sur ton coeur qu'il cherchait,
Vibrait comme une lyre au toucher de l'archet,
Où mes deux bras noués, comme ceux d'un avare
Qui tient son or et craint qu'un larron s'en empare,
Te tenaient enfermée et t'enchaînaient à moi.
Toi, tu ne disais rien; tu n'écoutais pas, toi;
Mes baisers s'éteignaient sur ta lèvre glacée;
Je ne te sentais pas sentir; ta main pressée
N'entendait pas la mienne et ne répondait rien.
J'étais là, devant toi, comme un musicien,
Tourmentant le clavier d'un clavecin sans cordes.
O mon âme! pourquoi faut-il, quand tu débordes,
Comme un lis rempli d'eau que le vent fait pencher,
Que l'âme où tout en pleurs tu voudrais t'épancher,
Se ferme et te repousse et te laisse répandre
Tes plus divins parfums sans en vouloir rien prendre?
J'ai cherché vainement pourquoi cette froideur,
Après tant de baisers vivants et pleins d'ardeur,
Après tant de serments et de douces paroles,
Tant de soupirs d'ivresse et de caresses folles;
Je n'ai rien pu trouver autre chose, sinon
Qu'on était fou d'avoir au fond du coeur un nom
Que l'on ne dira pas, et que c'était chimère
D'aimer une autre femme au monde que sa mère.
Rousseau dit quelque part:—Regardez votre amant
Au sortir de vos bras. Il a raison vraiment.
Lorsque, le désir mort, naît la mélancolie,
Que l'amour satisfait se recueille et s'oublie,
Comme au sein de sa mère un enfant qui s'endort;
Que l'ennui vient d'entrer et que le plaisir sort,
Le moment est venu de regarder en face
L'amant qu'on s'est choisi. Quoi qu'il dise ou qu'il fasse,
Vous lirez sur son front son amour tel qu'il est.
Le mot sans doute est beau, mais ce qui m'en déplaît,
C'est qu'il s'adresse à l'homme et non pas à la femme.
Quand le corps assouvi laisse en paix régner l'âme,
Qu'on s'écoute penser et qu'on entend son coeur,
Et que dans la maîtresse on embrasse la soeur,
La première lassée est la femme. La honte
D'avoir été vaincue, au fond d'elle surmonte
Le bonheur d'être aimée; elle hait son amant,
Comme on hait un vainqueur, et, certe, en ce moment
Les choses sont ainsi; s'il est quelqu'un au monde
Qu'elle haïsse bien et de haine profonde,
C'est lui, car c'est son maître et son seigneur; il peut
Divulguer tout; il peut la perdre s'il le veut;
Il ne le voudra pas, mais il le peut. La crainte
A remplacé l'amour; une froide contrainte
Succède aux beaux élans de folle liberté.
Adieu l'enivrement, le rire et la gaîté.
La femme se repent et l'homme se repose,
Il a touché son but, il a gagné sa cause;
C'est le triomphateur, le vainqueur, le César,
Qui, la couronne au front, au devant de son char,
Malgré tout son amour, s'il peut la prendre vive,
Traînera sans pitié Cléopâtre captive.
Aspic, dresse ton col tout gonflé de venin!
Sors du panier de fleurs, siffle et mord ce beau sein.
César attend dehors! il lui faut Cléopâtre,
Pour suivre le triomphe et paraître au théâtre.
Il faut que sur leurs bancs les chevaliers romains
Disent:—Heureux César! et lui battent des mains.
La femme sait cela que de reine et maîtresse,
Elle devient esclave et que son pouvoir cesse;
Mais le sceptre qu'hier, dans l'oubli du plaisir,
Elle a laissé tomber, aujourd'hui le désir
Le lui remet en main et la fait souveraine.
Il faut que son amant à ses genoux se traîne
Et lui baise les pieds et demande pardon.
Mais elle maintenant, froide et sans abandon,
Avec un double fil nouant son nouveau masque,
Ainsi qu'un chevalier à l'abri sous son casque,
Guette à couvert l'instant où, faible et désarmé,
Se livre à son poignard l'amant qu'on croit aimé.
Mon ange, n'est-ce pas qu'une telle pensée
N'eût pas dû me venir et doit être chassée,
Et que je suis bien fou de douter d'un amour
Dont personne ne doute, et prouvé chaque jour.
J'ai tort; mais que veux-tu? ces angoisses si vives,
Ces haines, ces retours et ces alternatives,
Ces désespoirs mortels suivis d'espoirs charmants,
C'est l'amour, c'est ainsi que vivent les amants.
Cette existence-là c'est la mienne, la nôtre;
Telle qu'elle est, pourtant, je n'en voudrais pas d'autre.
On est bien malheureux, mais pour un tel malheur
Les heureux volontiers changeraient leur bonheur.
Aimer! ce mot-là seul contient toute la vie.
Près de l'amour, que sont les choses qu'on envie?
Trésors, sceptres, lauriers, qu'est tout cela, mon Dieu!
Comme la gloire est creuse et vous contente peu!
L'amour seul peut combler les profondeurs de l'âme,
Et toute ambition meurt aux bras d'une femme!

LA BONNE JOURNÉE.

Ce jour, je l'ai passé ployé sur mon pupitre,
Sans jeter une fois l'oeil à travers la vitre.
Par Apollo! cent vers; je devrais être las,
On le serait à moins; mais je ne le suis pas;
Je ne sais quelle joie intime et souveraine
Me fait le regard vif et la face sereine,
Comme après la rosée une petite fleur;
Mon front se lève en haut avec moins de pâleur;
Un sourire d'orgueil sur mes lèvres rayonne,
Et mon souffle pressé plus fortement résonne.
J'ai rempli mon devoir comme un brave ouvrier.
Rien ne m'a pu distraire; en vain mon lévrier,
Entre mes deux genoux posant sa longue tête,
Semblait me dire:—En chasse! en vain d'un air de fête
Le ciel tout bleu dardait, par le coin du carreau,
Un filet de soleil jusque sur mon bureau;
Près de ma pipe, en vain, ma joyeuse bouteille
M'étalait son gros ventre et souriait vermeille;
En vain ma bien-aimée, avec son beau sein nu,
Se penchait en riant de son rire ingénu;
Sur mon fauteuil gothique, et dans ma chevelure
Répandait les parfums de son haleine pure.
Sourd comme saint Antoine à la tentation,
J'ai poursuivi mon oeuvre avec religion;
L'oeuvre de mon amour qui mort me fera vivre,
Et ma journée ajoute un feuillet à mon livre.