«A MONSIEUR L'ABBÉ DE GRANCEY,
«vicaire-général du diocèse de Besançon.
Paris.
«Hélas! monsieur, il n'est au pouvoir de personne de rendre Albert à la vie du monde: il y a renoncé. Il est novice à la Grande-Chartreuse, près Grenoble. Vous savez encore mieux que moi, qui viens de l'apprendre, que tout meurt sur le seuil de ce cloître. En prévoyant ma visite, Albert a mis le Général des Chartreux entre tous mes efforts et lui. Je connais assez ce noble cœur pour savoir qu'il est victime d'une trame odieuse et pour nous invisible; mais tout est consommé. Madame la duchesse d'Argaiolo, maintenant duchesse de Rhétoré, me semble avoir poussé la cruauté bien loin. A Belgirate, où elle n'était plus quand Albert y courut, elle avait laissé des ordres pour lui faire croire qu'elle habitait Londres. De Londres, Albert alla chercher sa maîtresse à Naples et de Naples à Rome, où elle s'engageait avec le duc de Rhétoré. Quand Albert put rencontrer madame d'Argaiolo, ce fut à Florence, au moment où elle célébrait son mariage. Notre pauvre ami s'est évanoui dans l'église, et n'a jamais pu, même en se trouvant en danger de mort, obtenir une explication de cette femme, qui devait avoir je ne sais quoi dans le cœur. Albert a voyagé pendant sept mois à la recherche d'une sauvage créature qui se faisait un jeu de lui échapper: il ne savait où ni comment la saisir. J'ai vu notre pauvre ami à son passage à Paris; et si vous l'aviez vu comme moi, vous vous seriez aperçu qu'il ne lui fallait pas dire un mot au sujet de la duchesse, à moins de vouloir provoquer une crise où sa raison eût couru des risques. S'il avait connu son crime, il aurait pu trouver des moyens de justification; mais, faussement accusé de s'être marié! que faire! Albert est mort, et bien mort pour le monde. Il a voulu le repos, espérons que le profond silence et la prière dans lesquels il s'est jeté, feront son bonheur sous une autre forme. Si vous l'avez connu, monsieur, vous devez bien le plaindre et plaindre aussi ses amis! Agréez, etc.»
Aussitôt cette lettre reçue, le bon vicaire-général écrivit au Général des Chartreux, et voici quelle fut la réponse d'Albert Savarus.
LE FRÈRE ALBERT A MONSIEUR L'ABBÉ DE GRANCEY,
vicaire-général du diocèse de Besançon.
De la Grande-Chartreuse.
«J'ai reconnu, cher et bien-aimé vicaire-général, votre âme tendre et votre cœur encore jeune dans tout ce que vient de me communiquer le Révérend Père Général de notre Ordre. Vous avez deviné le seul vœu qui restât dans le dernier repli de mon cœur relativement aux choses du monde: faire rendre justice à mes sentiments par celle qui m'a si maltraité! Mais, en me laissant la liberté d'user de votre offre, le Général a voulu savoir si ma vocation était sûre: il a eu l'insigne bonté de me dire sa pensée en me voyant décidé à demeurer dans un absolu silence à cet égard. Si j'avais cédé à la tentation de réhabiliter l'homme du monde, le religieux était rejeté de ce Monastère. La grâce a certainement agi: car pour avoir été court, le combat n'en a pas été moins vif ni moins cruel. N'est-ce pas vous dire assez que je ne saurais rentrer dans le monde? Aussi le pardon que vous me demandez pour l'auteur de tant de maux est-il bien entier et sans une pensée de dépit: je prierai Dieu qu'il veuille lui pardonner comme je lui pardonne, de même que je le prierai d'accorder une vie heureuse à madame de Rhétoré. Eh! que ce soit la Mort ou la main opiniâtre d'une jeune fille acharnée à se faire aimer, que ce soit un de ces coups attribués au hasard, ne faut-il pas toujours obéir à Dieu? Le malheur fait dans certaines âmes un vaste désert où retentit la voix de Dieu. J'ai trop tard connu les rapports entre cette vie et celle qui nous attend, car tout est usé chez moi. Je n'aurais pu servir dans les rangs de l'Église militante, je me jette pour le reste d'une vie presque éteinte au pied du sanctuaire. Voici la dernière fois que j'écris. Il a fallu que ce fût vous, qui m'aimiez et que j'aimais tant, pour me faire rompre la loi d'oubli que je me suis imposée en entrant dans la métropole de Saint-Bruno. Vous serez aussi particulièrement dans les prières de
«Frère ALBERT.»
Novembre 1836.
—Peut-être tout est-il pour le mieux, se dit l'abbé de Grancey.
Quand il eut communiqué cette lettre à Philomène, qui baisa par un mouvement pieux le passage qui contenait sa grâce, il lui dit: —Eh! bien, maintenant qu'il est perdu pour vous, ne voulez-vous pas vous réconcilier avec votre mère en épousant le comte de Soulas?
—Il faudrait qu'Albert me l'ordonnât, dit-elle.
—Vous voyez qu'il est impossible de le consulter. Le Général ne le permettrait pas.
—Si j'allais le voir?
—On ne voit point les Chartreux. Et d'ailleurs aucune femme, excepté la reine de France, ne peut entrer à la Chartreuse, dit l'abbé. Ainsi rien ne vous dispense plus d'épouser le jeune monsieur de Soulas.
—Je ne veux pas faire le malheur de ma mère, répondit Philomène.
—Satan! s'écria le vicaire-général.
Vers la fin de cet hiver, l'excellent abbé de Grancey mourut. Il n'y eut plus entre madame de Watteville et sa fille cet ami qui s'interposait entre ces deux caractères de fer. L'événement prévu par le vicaire-général eut lieu. Au mois d'août 1837, madame de Watteville épousa monsieur de Soulas à Paris, où elle alla par le conseil de Philomène, qui se montra charmante et bonne pour sa mère. Du moins, madame de Watteville crut à l'amitié de sa fille; mais Philomène voulait tout bonnement voir Paris pour se donner le plaisir d'une atroce vengeance: elle ne pensait qu'à venger Savarus en martyrisant sa rivale.
On avait émancipé mademoiselle de Watteville, qui d'ailleurs atteignait bientôt à l'âge de vingt-un ans. Sa mère, pour terminer ses comptes avec elle, lui avait abandonné ses droits sur les Rouxey, et la fille avait donné décharge à sa mère à raison de la succession du baron de Watteville. Philomène avait encouragé sa mère à épouser le comte de Soulas et à l'avantager.
—Ayons chacune notre liberté, lui dit-elle.
Madame de Soulas, inquiète des intentions de sa fille, fut surprise de cette noblesse de procédés, elle fit présent à Philomène de six mille francs de rente sur le grand-livre par acquit de conscience. Comme madame la comtesse de Soulas avait quarante-huit mille francs de revenus en terres, et qu'elle était incapable de les aliéner dans le but de diminuer la part de Philomène, mademoiselle de Watteville était encore un parti de dix-huit cent mille francs: les Rouxey pouvaient produire, avec quelques améliorations, vingt mille francs de rente, outre les avantages de l'habitation, ses redevances et ses réserves. Aussi Philomène et sa mère, qui prirent bientôt le ton et les modes de Paris, furent-elles facilement introduites dans le grand monde. La clef d'or, ces mots: dix-huit cent mille francs!... brodés sur le corsage de Philomène, servirent beaucoup plus la comtesse de Soulas que ses prétentions à la de Rupt, ses fiertés mal placées, et même que ses parentés tirées d'un peu loin.
Vers le mois de février 1838, Philomène, à qui bien des jeunes gens faisaient une cour assidue, réalisa le projet qui l'amenait à Paris. Elle voulait rencontrer la duchesse de Rhétoré, voir cette merveilleuse femme et la plonger dans d'éternels remords. Aussi Philomène était-elle d'une recherche et d'une coquetterie étourdissantes afin de se trouver avec la duchesse sur un pied d'égalité. La première rencontre eut lieu dans le bal annuellement donné pour les pensionnaires de l'ancienne Liste civile, depuis 1830.
Un jeune homme, poussé par Philomène, dit à la duchesse en la lui montrant:—Voilà l'une des jeunes personnes les plus remarquables, une forte tête! Elle a fait jeter dans un cloître, à la Grande Chartreuse, un homme d'une grande portée, Albert de Savarus dont l'existence a été brisée par elle. C'est mademoiselle de Watteville, la fameuse héritière de Besançon....
La duchesse pâlit, Philomène échangea vivement avec elle un de ces regards qui, de femme à femme, sont plus mortels que les coups de pistolet d'un duel. Francesca Soderini, qui soupçonna l'innocence d'Albert, sortit aussitôt du bal, en quittant brusquement son interlocuteur incapable de deviner la terrible blessure qu'il venait de faire à la belle duchesse de Rhétoré.
«Si vous voulez en savoir davantage sur Albert, venez au bal de l'Opéra mardi prochain, en tenant à la main un souci.»
Ce billet anonyme, envoyé par Philomène à la duchesse, amena la malheureuse Italienne au bal où Philomène lui remit en main toutes les lettres d'Albert, celle écrite par le vicaire-général à Léopold Hannequin ainsi que la réponse du notaire, et même celle où elle avait fait ses aveux à monsieur de Grancey.
—Je ne veux pas être seule à souffrir, car nous avons été tout aussi cruelles l'une que l'autre! dit-elle à sa rivale.
Après avoir savouré la stupéfaction qui se peignit sur le beau visage de la duchesse, Philomène se sauva, ne reparut plus dans le monde, et revint avec sa mère à Besançon.
Mademoiselle de Watteville, qui vécut seule dans sa terre des Rouxey, montant à cheval, chassant, refusant ses deux ou trois partis par an, venant quatre ou cinq fois par hiver à Besançon, occupée à faire valoir sa terre, passa pour une personne extrêmement originale. Elle est une des célébrités de l'Est.
Madame de Soulas a deux enfants, un garçon et une fille, elle a rajeuni; mais le jeune monsieur de Soulas a considérablement vieilli.
—Ma fortune me coûte cher, disait-il au jeune Chavoncourt. Pour bien connaître une dévote, il faut malheureusement l'épouser!
Mademoiselle de Watteville se conduit en fille vraiment extraordinaire. On disait d'elle:—Elle a des lubies! Elle va tous les ans voir les murailles de la Grande-Chartreuse. Peut-être voulait-elle imiter son grand-oncle en franchissant l'enceinte de ce couvent pour y chercher son mari, comme Watteville franchit les murs de son monastère pour recouvrer la liberté.
En 1841, elle quitta Besançon dans l'intention, disait-on, de se marier; mais, on ne sait pas encore la véritable cause de ce voyage d'où elle est revenue dans un état qui lui interdit de jamais reparaître dans le monde. Par un de ces hasards auxquels le vieil abbé de Grancey avait fait allusion, elle se trouva sur la Loire dans le bateau à vapeur dont la chaudière fit explosion. Mademoiselle de Watteville fut si cruellement maltraitée qu'elle a perdu le bras et la jambe gauche; son visage porte d'affreuses cicatrices qui la privent de sa beauté; sa santé soumise à des troubles horribles lui laisse peu de jours sans souffrance. Enfin, elle ne sort plus aujourd'hui de la Chartreuse des Rouxey où elle mène une vie entièrement vouée à des pratiques religieuses.
Paris, mai 1842.
FIN DU PREMIER VOLUME.
Nous n'ignorons pas que le culte de sainte Philomène n'a commencé qu'après la Révolution de 1830 en Italie. Cet anachronisme, à propos du nom de mademoiselle de Watteville, nous a paru sans importance; mais il a été si remarqué par des personnes qui voudraient une entière exactitude dans cette histoire de mœurs, que l'auteur changera ce détail aussitôt que faire se pourra.
NOTES
TABLE DES MATIÈRES
DU PREMIER VOLUME
DES
SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.
| HONORÉ DE BALZAC | 1 |
| AVANT-PROPOS | 17 |
| LA MAISON DU CHAT-QUI-PELOTE | 33 |
| LE BAL DE SCEAUX | 85 |
| LA BOURSE | 139 |
| LA VENDETTA | 168 |
| MADAME FIRMIANI | 231 |
| UNE DOUBLE FAMILLE | 251 |
| LA PAIX DU MÉNAGE | 316 |
| LA FAUSSE MAITRESSE | 350 |
| ETUDE DE FEMME | 397 |
| ALBERT SAVARUS | 406 |
FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME.
PARIS, IMPRIMERIE DE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2.
Au lecteur
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