Butscha ressentit un léger frisson à l'aspect de Modeste, tant elle lui parut changée, car les ailes de l'amour étaient comme attachées à ses épaules, elle avait l'air d'une sylphide, elle montrait sur ses joues le divin coloris du plaisir.
—De qui donc sont les paroles sur lesquelles tu as fait une si jolie musique? demanda madame Mignon à sa fille.
—De Canalis, maman, répondit-elle en devenant à l'instant du plus beau cramoisi depuis le cou jusqu'au front.
—Canalis! s'écria le nain à qui l'accent de Modeste et sa rougeur apprirent la seule chose qu'il ignorât encore du secret. Lui, le grand poëte, faire des romances?...
—C'est, dit-elle, de simples stances sur lesquelles j'ai osé plaquer des réminiscences d'airs allemands...
—Non, non, reprit madame Mignon, c'est de la musique à toi, ma fille!
Modeste, se sentant devenir de plus en plus cramoisie, sortit en entraînant Butscha dans le petit jardin.
—Vous pouvez, lui dit-elle à voix basse, me rendre un grand service. Dumay fait le discret avec ma mère et avec moi sur la fortune que mon père rapporte, je voudrais savoir ce qui en est. Dumay, dans le temps, n'a-t-il pas envoyé cinq cent et quelques mille francs à papa? Mon père n'est pas homme à s'absenter pendant quatre ans pour seulement doubler ses capitaux. Or, il revient sur un navire à lui, et la part qu'il a faite à Dumay s'élève à près de six cent mille francs.
—Ce n'est pas la peine de questionner Dumay, dit Butscha. Monsieur votre père avait perdu, comme vous savez, quatre millions au moment de son départ, il les a sans doute regagnés; mais il aura dû donner à Dumay dix pour cent de ses bénéfices, et, par la fortune que le digne Breton avoue avoir, nous supposons, mon patron et moi, que celle du colonel monte à six ou sept millions...
—O mon père! dit Modeste en se croisant les bras sur la poitrine et levant les yeux au ciel, tu m'auras donné deux fois la vie!...
—Ah! mademoiselle, dit Butscha, vous aimez un poëte! Ce genre d'homme est plus ou moins Narcisse! saura-t-il vous bien aimer? Un ouvrier en phrases occupé d'ajuster des mots est bien ennuyeux. Un poëte, mademoiselle, n'est pas plus la poésie que la graine n'est la fleur.
—Butscha, je n'ai jamais vu d'homme si beau!
—La beauté, mademoiselle, est un voile qui sert souvent à cacher bien des imperfections...
—C'est le cœur le plus angélique du ciel...
—Fasse Dieu que vous ayez raison, dit le nain en joignant les mains, et soyez heureuse! Cet homme aura comme vous, un serviteur dans Jean Butscha. Je ne serai plus notaire alors, je vais me jeter dans l'étude, dans les sciences...
—Et pourquoi?
—Eh! mademoiselle, pour élever vos enfants, si vous daignez me permettre d'être leur précepteur... Ah! si vous vouliez agréer un conseil? Tenez, laissez-moi faire: je saurai pénétrer la vie et les mœurs de cet homme, découvrir s'il est bon, s'il est colère, s'il est doux, s'il aura ce respect que vous méritez, s'il est capable d'aimer absolument, en vous préférant à tout, même à son talent...
—Qu'est-ce que cela fait, si je l'aime? dit-elle naïvement.
—Eh! c'est vrai, s'écria le bossu.
En ce moment madame Mignon disait à ses amis:—Ma fille a vu ce matin celui qu'elle aime!
—Ce serait donc ce gilet soufre qui t'a tant intrigué, Latournelle, s'écria la notaresse. Ce jeune homme avait une jolie petite rose blanche à sa boutonnière...
—Ah! dit la mère, le signe de reconnaissance.
—Il avait, reprit la notaresse, la rosette d'officier de la Légion d'Honneur. C'est un homme charmant! mais nous nous trompons! Modeste n'a pas relevé son voile, elle était fagotée comme une pauvresse, et...
—Et, dit le notaire, elle se disait malade, mais elle vient d'ôter sa marmotte et se porte comme un charme...
—C'est incompréhensible! s'écria Dumay.
—Hélas! c'est maintenant clair comme le jour, dit le notaire.
—Mon enfant, dit madame Mignon à Modeste qui rentra suivie de Butscha, n'as-tu pas vu ce matin à l'église un petit jeune homme bien mis, qui portait une rose blanche à sa boutonnière, décoré...
—Je l'ai vu, dit Butscha vivement en apercevant à l'attention de chacun le piége où Modeste pouvait tomber, c'est Grindot, le fameux architecte avec qui la ville est en marché pour la restauration de l'église: il est venu de Paris, je l'ai trouvé ce matin examinant l'extérieur, quand je suis parti pour Sainte-Adresse.
—Ah! c'est un architecte... il m'a bien intriguée, dit Modeste à qui le nain avait ainsi donné le temps de se remettre.
Dumay regarda Butscha de travers. Modeste avertie se composa un maintien impénétrable. La défiance de Dumay fut excitée au plus haut point, et il se proposa d'aller le lendemain à la mairie afin de savoir si l'architecte attendu s'était en effet montré au Havre. De son côté, Butscha, très inquiet de l'avenir de Modeste, prit le parti d'aller à Paris espionner Canalis.
Gobenheim vint faire le whist et comprima par sa présence tous les sentiments en fermentation. Modeste attendait avec une sorte d'impatience l'heure du coucher de sa mère; elle voulait écrire, elle n'écrivait jamais que pendant la nuit, et voici la lettre que lui dicta l'amour, quand elle crut tout le monde endormi.
XXIV.
A MONSIEUR DE CANALIS.
«Ah! mon ami bien-aimé! quels atroces mensonges que vos portraits exposés aux vitres des marchands de gravures? Et moi qui faisais mon bonheur de cette horrible lithographie! Je suis honteuse d'aimer un homme si beau. Non, je ne saurais imaginer que les Parisiennes soient assez stupides pour ne pas avoir vu toutes que vous étiez leur rêve accompli. Vous délaissé! vous sans amour!... Je ne crois plus un mot de ce que vous m'avez écrit sur votre vie obscure et travailleuse, sur votre dévouement à une idole, cherchée en vain jusqu'aujourd'hui. Vous avez été trop aimé, monsieur; votre front, pâle et suave comme la fleur d'un magnolia, le dit assez, et je serai malheureuse. Que suis-je, moi, maintenant?... Ah! pourquoi m'avoir appelée à la vie! En un moment j'ai senti que ma pesante enveloppe me quittait! Mon âme a brisé le cristal qui la retenait captive, elle a circulé dans mes veines! Enfin, le froid silence des choses a cessé tout à coup pour moi. Tout, dans la nature, m'a parlé. La vieille église m'a semblé lumineuse; ses voûtes, brillant d'or et d'azur comme celles d'une cathédrale italienne, ont scintillé sur ma tête. Les sons mélodieux que les anges chantent aux martyrs et qui leur font oublier les souffrances ont accompagné l'orgue! Les horribles pavés du Havre m'ont paru comme un chemin fleuri. J'ai reconnu dans la mer une vieille amie dont le langage plein de sympathies pour moi ne m'était pas assez connu. J'ai vu clairement que les roses de mon jardin et de ma serre m'adorent depuis longtemps et me disaient tout bas d'aimer; elles ont souri toutes à mon retour de l'église, et j'ai enfin entendu votre nom de Melchior murmuré par les cloches des fleurs, je l'ai lu écrit sur les nuages! Oui, me voilà vivante, grâce à toi! poëte plus beau que ce froid et compassé lord Byron, dont le visage est aussi terne que le climat anglais. Épousée par un seul de tes regards d'Orient qui a percé mon voile noir, tu m'as jeté ton sang au cœur, il m'a rendue brûlante de la tête aux pieds! Ah! nous ne sentons pas la vie ainsi, quand notre mère nous la donne. Un coup que tu recevrais m'atteindrait au moment même, et mon existence ne s'explique plus que par ta pensée. Je sais à quoi sert la divine harmonie de la musique, elle fut inventée par les anges pour exprimer l'amour. Avoir du génie et être beau, mon Melchior, c'est trop! A sa naissance, un homme devrait opter. Mais quand je songe aux trésors de tendresse et d'affection que vous m'avez montrés depuis un mois surtout, je me demande si je rêve! Non, vous me cachez un mystère! Quelle femme vous cédera sans mourir? Ah! la jalousie est entrée dans mon cœur avec un amour auquel je ne croyais pas! Pouvais-je imaginer un pareil incendie? Quelle inconcevable et nouvelle fantaisie! je te voudrais laid, maintenant! Quelles folies ai-je faites en rentrant! Tous les dahlias jaunes m'ont rappelé votre joli gilet, toutes les roses blanches ont été mes amies, et je les ai saluées par un regard qui vous appartenait, comme tout moi! La couleur des gants qui moulaient les mains du gentilhomme, tout, jusqu'au bruit des pas sur les dalles, tout se représente à mon souvenir avec tant de fidélité que, dans soixante ans, je reverrai les moindres choses de cette fête, telles que la couleur particulière de l'air, le reflet du soleil qui miroitait sur un pilier, j'entendrai la prière que vous avez interrompue, je respirerai l'encens de l'autel, et je croirai sentir au-dessus de nos têtes les mains du curé qui nous a bénis tous deux au moment où tu passais, en donnant sa dernière bénédiction! Ce bon abbé Marcellin nous a mariés déjà! Le plaisir surhumain de ressentir ce monde nouveau d'émotions inattendues ne peut être égalé que par la joie que j'éprouve à vous les dire, à renvoyer tout mon bonheur à celui qui le verse dans mon âme avec la libéralité d'un Soleil. Aussi plus de voiles, mon bien-aimé! Tenez! oh! revenez promptement. Je me démasque avec plaisir.
»Vous avez dû sans doute entendre parler de la maison Mignon du Havre? Eh! bien, j'en suis, par l'effet d'un irréparable malheur, l'unique héritière. Ne faites pas fi de nous, descendant d'un preux de l'Auvergne! les armes des Mignon de La Bastide ne déshonoreront pas celles des Canalis. Nous portons de gueules à une bande de sable chargée de quatre besants d'or, et à chaque quartier une croix d'or patriarcale, avec un chapeau de cardinal pour cimier et les fiocchi pour supports. Cher, je serai fidèle à notre devise: Una fides, unus Dominus! La vraie foi, et un seul maître.
»Peut-être, mon ami, trouverez-vous quelque sarcasme dans mon nom, après tout ce que je viens de faire et ce que je vous avoue ici. Je me nomme Modeste. Ainsi je ne vous ai jamais trompé en signant O. d'Este—M.
»Je ne vous ai point abusé davantage en vous parlant de ma fortune; elle atteindra, je crois, à ce chiffre qui vous a rendu si vertueux. Et je sais si bien que, pour vous, la fortune est une considération sans importance, que je vous en parle avec simplicité. Néanmoins, laissez-moi vous dire combien je suis heureuse de pouvoir donner à notre bonheur la liberté d'action et de mouvements que procure la fortune, de pouvoir dire:—Allons! quand la fantaisie de voir un pays nous prendra, de voler dans une bonne calèche, assis à côté l'un de l'autre, sans nul souci d'argent; enfin heureuse de pouvoir vous donner le droit de dire au roi:—J'ai la fortune que vous voulez à vos pairs!... En ceci, Modeste Mignon vous sera bonne à quelque chose, et son or aura la plus noble des destinations.
»Quant à votre servante, vous l'avez vue une fois, à sa fenêtre, en déshabillé... Oui, la blonde fille d'Ève la blonde était votre inconnue; mais combien la Modeste d'aujourd'hui ressemble peu à celle de ce jour-là! L'une était dans un linceul, et l'autre (vous l'ai-je bien dit?) a reçu de vous la vie de la vie. L'amour pur et permis, l'amour, que mon père enfin revenu de voyage et riche autorisera, m'a relevée de sa main, à la fois enfantine et puissante, du fond de cette tombe où je dormais! Vous m'avez éveillée comme le soleil éveille les fleurs. Le regard de votre aimée n'est plus le regard de cette petite Modeste si hardie? oh! non, il est confus, il entrevoit le bonheur et il se voile sous de chastes paupières. Aujourd'hui j'ai peur de ne pas mériter mon sort! Le roi s'est montré dans sa gloire, mon seigneur n'a plus qu'une sujette qui lui demande pardon de ses libertés grandes, comme le joueur aux dés pipés après avoir escroqué le chevalier de Grammont. Va, poëte chéri, je serai ta Mignon; mais une Mignon plus heureuse que celle de Gœthe, car tu me laisseras dans ma patrie, n'est-ce pas? dans ton cœur. Au moment où je trace ce vœu de fiancée, un rossignol du parc Vilquin vient de me répondre pour toi. Oh! dis-moi bien vite que le rossignol, en filant sa note si pure, si nette, si pleine, qui m'a rempli le cœur de joie et d'amour, comme une Annonciation, n'a pas menti?...
»Mon père passera par Paris, il viendra de Marseille; la maison Mongenod, dont il a été le correspondant, saura son adresse; allez le voir, mon Melchior aimé, dites-lui que vous m'aimez, et n'essayez pas de lui dire combien je vous aime, faites que ce soit toujours un secret entre nous et Dieu! Moi, cher adoré, je vais tout dire à ma mère. La fille des Wallenrod Tustall-Bartenstild me donnera raison par des caresses, elle sera tout heureuse de notre poëme si secret, si romanesque, humain et divin tout ensemble! Vous avez l'aveu de la fille, ayez le consentement du comte de La Bastie, père de
»Votre Modeste.
»P. S.—Surtout ne venez pas au Havre sans avoir obtenu l'agrément de mon père; et, si vous m'aimez, vous saurez le trouver à son passage à Paris.»
—Que faites-vous donc à cette heure, mademoiselle Modeste? demanda Dumay.
—J'écris à mon père, répondit-elle au vieux soldat; n'avez-vous pas dit que vous partiez demain?
Dumay n'eut rien à répondre, il rentra se coucher, et Modeste se mit à écrire une longue lettre à son père.
Le lendemain, Françoise Cochet, tout effrayée en voyant le timbre du Havre, vint au Chalet remettre à sa jeune maîtresse la lettre suivante en emportant celle que Modeste avait écrite.
A Mademoiselle O. d'Este-M.
«Mon cœur m'a dit que vous étiez la femme si soigneusement voilée et déguisée, placée entre monsieur et madame Latournelle qui n'ont qu'un enfant, un fils. Ah! chère aimée, si vous êtes dans une condition modeste, sans éclat, sans illustration, sans fortune même, vous ne savez pas quelle serait ma joie! Vous devez me connaître maintenant, pourquoi ne me diriez-vous pas la vérité? Moi, je ne suis poëte que par l'amour, par le cœur, par vous. Oh! quelle puissance d'affection ne me faut-il pas pour rester ici, dans cet hôtel de Normandie, et ne pas monter à Ingouville que je vois de mes fenêtres! M'aimerez-vous comme je vous aime? S'en aller du Havre à Paris dans cette incertitude, n'est-ce pas être puni d'aimer, autant que si l'on avait commis un crime? J'ai obéi aveuglément. Oh! que j'aie promptement une lettre, car, si vous avez été mystérieuse, je vous ai rendu mystère pour mystère, et je dois enfin jeter le masque de l'incognito, vous dire le poëte que je suis et abdiquer la gloire qui me fut prêtée.»
Cette lettre inquiéta vivement Modeste, elle ne put reprendre la sienne que Françoise avait déjà mise à la poste quand elle chercha la signification des dernières lignes en les relisant; mais elle monta chez elle, et fit une réponse où elle demandait des explications.
Pendant ces petits événements, il s'en passait d'aussi petits au Havre, et qui devaient faire oublier cette inquiétude à Modeste. Dumay, descendu de bonne heure en ville, y sut promptement que nul architecte n'était arrivé l'avant-veille. Furieux du mensonge de Butscha qui révélait une complicité dont il lui fallait raison, il courut de la Mairie chez les Latournelle.
—Où donc est votre sieur Butscha?... demanda-t-il à son ami le notaire en ne trouvant pas le clerc à l'Étude.
—Butscha, mon cher, il est sur la route de Paris, la vapeur l'emmène. Il a rencontré ce matin, de grand matin, sur le port, un matelot qui lui a dit que son père, ce matelot suédois, est riche. Le père de Butscha serait allé dans les Indes, il aurait servi un prince, les Marattes, et il est à Paris...
—Des contes! des infamies! des farces! Oh! je trouverai ce damné bossu, je vais alors exprès à Paris pour ça! s'écria Dumay. Butscha nous trompe! il sait quelque chose de Modeste, et ne nous en a rien dit. S'il trempe là-dedans!... il ne sera jamais notaire, je le rendrai à sa mère, à la boue, en le...
—Voyons, mon ami, ne pendons jamais personne sans procès, répliqua Latournelle, effrayé de l'exaspération de Dumay.
Après avoir expliqué sur quoi ses soupçons étaient fondés, Dumay pria madame Latournelle de tenir compagnie à Modeste au Chalet pendant son absence.
—Vous trouverez le colonel à Paris, dit le notaire. Au mouvement des ports, ce matin dans le journal du Commerce, il y a, sous la rubrique de Marseille... Tenez, voyez? dit-il en présentant la feuille «Le Bettina-Mignon, capitaine Mignon, entré du 6 octobre,» et nous sommes aujourd'hui le 17; le Havre sait en ce moment l'arrivée du patron...
Dumay pria Gobenheim de se passer de lui désormais, il remonta sur-le-champ au Chalet, et il entrait au moment où Modeste venait de cacheter la lettre à son père et celle à Canalis. Hormis l'adresse, ces deux lettres étaient exactement pareilles, comme enveloppe et comme volume. Modeste crut avoir posé celle de son père sur celle de son Melchior et avait fait tout le contraire. Cette erreur, si commune dans le cours des petites choses de la vie, occasionna la découverte de son secret par sa mère et par Dumay. Le lieutenant parlait avec chaleur à madame Mignon dans le salon, en lui confiant les nouvelles craintes engendrées par la duplicité de Modeste et par la complicité de Butscha.
—Allez, madame, s'écriait-il, c'est un serpent que nous avons réchauffé dans notre sein, il n'y a pas de place pour une âme chez ces bouts d'hommes-là!...
Modeste mit dans la poche de son tablier la lettre pour son père en croyant y mettre celle destinée à son amant, et descendit avec celle de Canalis à la main, en entendant Dumay parler de son départ immédiat pour Paris.
—Qu'avez-vous donc contre mon pauvre nain mystérieux, et pourquoi criez-vous? dit Modeste en se montrant à la porte du salon.
—Butscha, mademoiselle, est parti pour Paris ce matin, et vous savez sans doute pourquoi!... Ce sera pour y aller intriguer avec ce soi-disant petit architecte à gilet jaune-soufre qui, par malheur pour le mensonge du bossu, n'est pas encore arrivé.
Modeste fut saisie, elle devina que le nain était parti pour procéder à une enquête sur les mœurs de Canalis; elle pâlit, et s'assit.
—Je le rejoindrai, je le trouverai, dit Dumay. C'est sans doute la lettre pour monsieur votre père, dit-il en tendant la main, je l'enverrai chez Mongenod, pourvu que nous ne nous croisions pas en route, mon colonel et moi!...
Modeste donna la lettre. Le petit Dumay, qui lisait sans lunettes, regarda machinalement l'adresse.
—Monsieur le baron de Canalis, rue de Paradis-Poissonnière, no 29!... s'écria Dumay. Qu'est-ce que cela veut dire?...
—Ah! ma fille, voilà l'homme que tu aimes! s'écria madame Mignon, les stances sur lesquelles tu as fait ta musique sont de lui...
—Et c'est son portrait que vous avez là-haut, encadré? dit Dumay.
—Rendez-moi cette lettre, monsieur Dumay?... dit Modeste qui se dressa comme une lionne défendant ses petits.
—La voici, mademoiselle, répondit le lieutenant.
Modeste remit la lettre dans son corset et tendit à Dumay celle destinée à son père.
—Je sais ce dont vous êtes capable, Dumay, dit-elle; mais si vous faites un seul pas vers monsieur Canalis, j'en fais un dehors la maison, où je ne reviendrai jamais!
—Vous allez tuer votre mère, mademoiselle, répondit Dumay qui sortit et appela sa femme.
La pauvre mère s'était évanouie, atteinte au cœur par la fatale phrase de Modeste.
—Adieu, ma femme, dit le Breton en embrassant la petite Américaine, sauve la mère, je vais aller sauver la fille.
Il laissa Modeste et madame Dumay près de madame Mignon, fit ses préparatifs de départ en quelques instants et descendit au Havre. Une heure après, il voyageait en poste avec cette rapidité que la passion ou la spéculation impriment seules aux roues.
Bientôt rappelée à la vie par les soins de Modeste, madame Mignon remonta chez elle sur le bras de sa fille, à qui, pour tout reproche, elle dit quand elles furent seules:—Malheureuse enfant, qu'as-tu fait? pourquoi te cacher de moi? Suis-je donc si sévère?...
—Eh! j'allais tout te dire naturellement, répondit la jeune fille en pleurs.
Elle raconta tout à sa mère, elle lui lut les lettres et les réponses, elle effeuilla dans le cœur de la bonne Allemande, pétale à pétale, la rose de son poëme, elle y passa la moitié de la journée. Quand la confidence fut achevée, quand elle aperçut presque un sourire sur les lèvres de la trop indulgente aveugle, elle se jeta sur elle tout en pleurs.
—O ma mère! dit-elle au milieu de ses sanglots, vous dont le cœur, tout or et tout poésie, est comme un vase d'élection pétri par Dieu pour contenir l'amour pur, unique et céleste qui remplit toute la vie!... vous que je veux imiter en n'aimant au monde que mon mari! vous devez comprendre combien sont amères les larmes que je répands en ce moment et qui mouillent vos mains... Ce papillon, aux ailes diaprées, cette double et belle âme élevée avec des soins maternels par votre fille, mon amour, mon saint amour, ce mystère animé, vivant, tombe en des mains vulgaires qui vont déchirer ses ailes et ses voiles sous le triste prétexte de m'éclairer, de savoir si le génie est correct comme un banquier, si mon Melchior est capable d'amasser des rentes, s'il a quelque passion à dénouer, s'il n'est pas coupable aux yeux des bourgeois de quelque épisode de jeunesse qui maintenant est à notre amour ce qu'est un nuage au soleil... Que vont-ils faire? Tiens, voilà ma main, j'ai la fièvre! Ils me feront mourir.
Modeste, prise d'un frisson mortel, fut obligée de se mettre au lit, et donna les plus vives inquiétudes à sa mère, à madame Latournelle et à madame Dumay, qui la gardèrent pendant le voyage du lieutenant à Paris, où la logique des événements transporta le drame pour un instant.
Les gens véritablement modestes, comme l'est Ernest de La Brière, mais surtout ceux qui, sachant leur valeur, ne sont ni aimés ni appréciés, comprendront les jouissances infinies dans lesquelles le Référendaire se complut en lisant la lettre de Modeste. Après l'avoir trouvé spirituel et grand par l'âme, sa jeune, sa naïve et rusée maîtresse le trouvait beau. Cette flatterie est la flatterie suprême. Et pourquoi? La beauté, sans doute, est la signature du maître sur l'œuvre où il a empreint son âme, c'est la divinité qui se manifeste; et la voir là où elle n'est pas, la créer par la puissance d'un regard enchanté, n'est-ce point le dernier mot de l'amour? Aussi le pauvre Référendaire, s'écria-t-il dans un ravissement d'auteur applaudi:—Enfin, je suis aimé! Quand une femme, courtisane ou jeune fille, a laissé échapper cette phrase: «Tu es beau!» fût-ce un mensonge; si un homme ouvre son crâne épais au subtil poison de ce mot, il est attaché par des liens éternels à cette menteuse charmante, à cette femme vraie ou abusée; elle devient alors son monde, il a soif de cette attestation, il ne s'en lassera jamais, fût-il prince! Ernest se promena fièrement dans sa chambre, il se mit de trois-quarts, de profil, de face devant la glace, il essaya de se critiquer; mais une voix diaboliquement persuasive lui disait: Modeste a raison! Et il revint à la lettre, il la relut, il vit sa blonde céleste, il lui parla! Puis, au milieu de son extase, il fut atteint par cette atroce pensée:—Elle me croit Canalis, et elle est millionnaire! Tout son bonheur tomba, comme tombe un homme qui, parvenu somnambuliquement sur la cime d'un toit, entend une voix, avance et s'écrase sur le pavé.—Sans l'auréole de la gloire, je serais laid, s'écria-t-il. Dans quelle situation affreuse me suis-je mis! La Brière était trop l'homme de ses lettres, il était trop le cœur noble et pur qu'il avait laissé voir, pour hésiter à la voix de l'honneur. Il résolut aussitôt d'aller tout avouer au père de Modeste s'il était à Paris, et de mettre Canalis au fait du dénoûment sérieux de leur plaisanterie parisienne. Pour ce délicat jeune homme, l'énormité de la fortune fut une raison déterminante. Il ne voulut pas surtout être soupçonné d'avoir fait servir à l'escroquerie d'une dot les entraînements de cette correspondance, si sincère de son côté. Les larmes lui vinrent aux yeux pendant qu'il allait de chez lui rue Chantereine, chez le banquier Mongenod dont la fortune, les alliances et les relations étaient en partie l'ouvrage du ministre, son protecteur à lui.
Au moment où La Brière consultait le chef de la maison Mongenod, et prenait toutes les informations que nécessitait son étrange position, il se passa chez Canalis une scène que le brusque départ de l'ancien lieutenant peut faire prévoir.
En vrai soldat de l'école impériale, Dumay, dont le sang breton avait bouillonné pendant le voyage, se représentait un poëte comme un drôle sans conséquence, un farceur à refrains, logé dans une mansarde, vêtu de drap noir blanchi sur toutes les coutures, dont les bottes ont quelquefois des semelles, dont le linge est anonyme, qui se rince le nez avec les doigts, ayant enfin toujours l'air de tomber de la lune quand il ne griffonne pas à la manière de Butscha. Mais l'ébullition qui grondait dans sa cervelle et dans son cœur reçut comme une application d'eau froide quand il entra dans le joli hôtel habité par le poëte, quand il vit dans la cour un valet nettoyant une voiture, quand il aperçut dans une magnifique salle à manger un valet vêtu comme un banquier et à qui le groom l'avait adressé, lequel lui répondit, en le toisant, que monsieur le baron n'était pas visible.
—Il y a, dit-il en finissant, séance pour monsieur le baron au Conseil d'État aujourd'hui...
—Suis-je bien, ici, dit Dumay, chez monsieur Canalis, auteur de quelques poésies?...
—Monsieur le baron de Canalis, répondit le valet de chambre, est bien le grand poëte dont vous parlez; mais il est aussi Maître des Requêtes au Conseil d'État, et attaché au Ministère des Affaires Étrangères.
Dumay, qui venait pour souffleter un poâcre, selon son expression méprisante, trouvait un haut fonctionnaire de l'État. Le salon où il attendit, remarquable par sa magnificence, offrit à ses méditations la brochette de croix qui brille sur l'habit noir de Canalis laissé sur une chaise par le valet de chambre. Bientôt ses yeux furent attirés par l'éclat et la façon d'une coupe de vermeil, où ces mots: Donné par Madame le frappèrent. Puis en regard, sur un socle, il vit un vase de porcelaine de Sèvres sur lequel était gravé: Donné par madame la Dauphine. Ces avertissements muets firent rentrer Dumay dans son bon sens, pendant que le valet de chambre demandait à son maître s'il voulait recevoir un inconnu, venu tout exprès du Havre pour le voir, un nommé Dumay.
—Qu'est-ce? dit Canalis.
—Un homme propre, décoré...
Sur un signe d'assentiment, le valet de chambre sortit et revint, il annonça:—Monsieur Dumay.
Quand il s'entendit annoncer, quand il fut devant Canalis, au milieu d'un cabinet aussi riche qu'élégant, les pieds sur un tapis tout aussi beau que le plus beau de la maison Mignon, et qu'il reçut le regard apprêté du poëte qui jouait avec les glands de sa somptueuse robe de chambre, Dumay fut si complétement interdit qu'il se laissa interpeller par le grand homme.
—A quoi dois-je l'honneur de votre visite, monsieur?
—Monsieur... dit Dumay qui resta debout.
—Si vous en avez pour longtemps? fit Canalis en interrompant, je vous prierai de vous asseoir...
Et Canalis se plongea dans son fauteuil à la Voltaire, se tirant les jambes, éleva la supérieure en la dandinant à la hauteur de l'œil, regarda fixement Dumay qui se trouva, selon son expression soldatesque, entièrement mécanisé.
—Je vous écoute, monsieur, dit le poëte, mes moments sont précieux, le ministre m'attend...
—Monsieur, reprit Dumay, je serai bref. Vous avez séduit, je ne sais comment, une jeune demoiselle du Havre, belle et riche, le dernier, le seul espoir de deux nobles familles, et je viens vous demander quelles sont vos intentions?...
Canalis qui, depuis trois mois, s'occupait d'affaires graves, qui voulait être fait commandeur de la Légion-d'Honneur, et devenir ministre dans une cour d'Allemagne, avait complétement oublié la lettre du Havre.
—Moi! s'écria-t-il.
—Vous, répéta Dumay.
—Monsieur, répondit Canalis en souriant, je ne sais pas plus ce que vous voulez me dire que si vous me parliez hébreu... Moi, séduire une jeune fille!... moi qui...—Un superbe sourire se dessina sur les lèvres de Canalis.—Allons donc, monsieur! je ne suis pas assez enfant pour m'amuser à voler un petit fruit sauvage, quand j'ai de beaux et bons vergers où mûrissent les plus belles pêches du monde. Tout Paris sait où mes affections sont placées. Qu'il y ait, au Havre, une jeune fille prise de quelque admiration, dont je ne suis pas digne, pour les vers que j'ai faits, mon cher monsieur, cela ne m'étonnerait pas! Rien de plus ordinaire. Tenez! voyez! regardez ce beau coffre d'ébène incrusté de nacre, et garni de fer travaillé comme de la dentelle... Ce coffre vient du pape Léon X, il me fut donné par la duchesse de Chaulieu qui le tenait du roi d'Espagne: je l'ai destiné à contenir toutes les lettres que je reçois, de toutes les parties de l'Europe, de femmes ou de jeunes personnes inconnues... J'ai le plus profond respect pour ces bouquets de fleurs, coupées à même l'âme, envoyés dans un moment d'exaltation vraiment respectable. Oui, pour moi, l'élan d'un cœur est une noble et sublime chose!... D'autres, des railleurs, roulent ces lettres pour en allumer leurs cigares, ou les donnent à leurs femmes qui s'en font des papillotes; mais, moi, qui suis garçon, monsieur, je suis trop délicat pour ne pas conserver ces offrandes si naïves, si désintéressées, dans une espèce de tabernacle; enfin, je les recueille avec une sorte de vénération; et, à ma mort, je les ferai brûler sous mes yeux. Tant pis pour ceux qui me trouveront ridicule! Que voulez-vous, j'ai de la reconnaissance, et ces témoignages-là m'aident à supporter les critiques, les ennuis de la vie littéraire. Quand je reçois dans le dos l'arquebusade d'un ennemi embusqué dans un journal, je regarde cette cassette, et je me dis:—Il est, çà et là, quelques âmes dont les blessures ont été guéries, ou amusées, ou pansées par moi...
Cette poésie, débitée avec le talent d'un grand acteur, pétrifia le petit caissier dont les yeux s'agrandissaient, et dont l'étonnement amusa le grand poëte.
—Pour vous, dit ce paon qui faisait la roue, et par égard pour une position que j'apprécie, je vous offre d'ouvrir ce trésor, vous verrez à y chercher votre jeune fille; mais je sais mon compte, je retiens les noms, et vous êtes dans une erreur que....
—Et voilà donc ce que devient, dans ce gouffre de Paris, une pauvre enfant?... s'écria Dumay, l'amour de ses parents, la joie de ses amis, l'espérance de tous, caressée par tous, l'orgueil d'une maison, et à qui six personnes dévouées font de leurs cœurs et de leurs fortunes un rempart contre tout malheur... Dumay reprit après une pause.—Tenez, monsieur, vous êtes un grand poëte, et je ne suis qu'un pauvre soldat... Pendant quinze ans que j'ai servi mon pays, et dans les derniers rangs, j'ai reçu le vent de plus d'un boulet dans la figure, j'ai traversé la Sibérie où je suis resté prisonnier, les Russes m'ont jeté sur un kitbit comme une chose, j'ai tout souffert; enfin j'ai vu mourir des tas de camarades... Eh! bien, vous venez de me donner froid dans mes os, ce que je n'ai jamais senti!...
Dumay crut avoir ému le poëte, il l'avait flatté, chose presque impossible, car l'ambitieux ne se souvenait plus de la première fiole embaumée que l'Éloge lui avait cassée sur la tête.
—Hé! mon brave! dit solennellement le poëte en posant sa main sur l'épaule de Dumay et trouvant drôle de faire frissonner un soldat impérial, cette jeune fille est tout pour vous... Mais dans la société, qu'est-ce?... Rien. En ce moment, le mandarin le plus utile à la Chine tourne l'œil en dedans, et met l'empire en deuil?... cela vous fait-il beaucoup de chagrin? Les Anglais tuent dans l'Inde des milliers de gens qui nous valent, et l'on y brûle, à la minute où je vous parle, la femme la plus ravissante; mais vous n'en avez pas moins déjeuné d'une tasse de café?... En ce moment même, il se trouve dans Paris des mères de famille qui sont sur la paille et qui mettent un enfant au monde sans linge pour le recevoir!... voici du thé délicieux dans une tasse de cinq louis et j'écris des vers pour faire dire aux Parisiennes: «Charmant! charmant! divin! délicieux! cela va à l'âme.» La nature sociale, de même que la nature elle-même, est une grande oublieuse! Vous vous étonnerez, dans dix ans, de votre démarche! Vous êtes dans une ville où l'on meurt, où l'on se marie, où l'on s'idolâtre dans un rendez-vous, où la jeune fille s'asphyxie, où l'homme de génie et sa cargaison de thèmes gros de bienfaits humanitaires sombrent, les uns à côté des autres, souvent sous le même toit, sans le savoir, en s'ignorant! Et vous venez nous demander de nous évanouir de douleur à cette question vulgaire: Une jeune fille du Havre est-elle ou n'est-elle pas?... Oh!... mais vous êtes...
—Et vous vous dites poëte, s'écria Dumay; mais vous ne sentez donc rien!...
—Eh! si nous éprouvions les misères ou les joies que nous chantons, nous serions usés en quelques mois, comme de vieilles bottes!... dit le poëte en souriant. Tenez, vous ne devez pas être venu du Havre à Paris, et chez Canalis, pour n'en rien rapporter. Soldat (Canalis eut la taille et le geste d'un héros d'Homère)! apprenez ceci du poëte: Tout grand sentiment est un poëme tellement individuel, que votre meilleur ami, lui-même, ne s'y intéresse pas. C'est un trésor qui n'est qu'à vous, c'est...
—Pardon de vous interrompre, dit Dumay qui contemplait Canalis avec horreur, êtes-vous venu au Havre?...
—J'y ai passé une nuit et un jour, dans le printemps de 1824, en allant à Londres.
—Vous êtes un homme d'honneur, reprit Dumay, pouvez-vous me donner votre parole de ne pas connaître mademoiselle Modeste Mignon?...
—Voici la première fois que ce nom frappe mon oreille, répondit Canalis.
—Ah! monsieur, s'écria Dumay, dans quelle ténébreuse intrigue vais-je donc mettre le pied?... Puis-je compter sur vous pour être aidé dans mes recherches, car on a, j'en suis sûr, abusé de votre nom! Vous auriez dû recevoir hier une lettre du Havre!...
—Je n'ai rien reçu! Soyez sûr que je ferai, monsieur, dit Canalis, tout ce qui dépendra de moi pour vous être utile...
Dumay se retira, le cœur plein d'anxiété, croyant que l'affreux Butscha s'était mis dans la peau de ce grand poëte pour séduire Modeste; tandis qu'au contraire Butscha, spirituel et fin autant qu'un prince qui se venge, plus habile qu'un espion, fouillait la vie et les actions de Canalis, en échappant par sa petitesse à tous les yeux comme un insecte qui fait son chemin dans l'aubier d'un arbre.
A peine le Breton était-il sorti que La Brière entra dans le cabinet de son ami. Naturellement Canalis parla de la visite de cet homme du Havre...
—Ah! dit Ernest, Modeste Mignon, je viens exprès à cause de cette aventure.
—Ah! bah! s'écria Canalis, aurais-je donc triomphé par procureur?...
—Eh! oui, voilà le nœud du drame. Mon ami, je suis aimé par la plus charmante fille du monde, belle à briller parmi les plus belles à Paris, du cœur et de la littérature autant qu'une Clarisse Harlowe; elle m'a vu, je lui plais, et elle me croit le grand Canalis!... Ce n'est pas tout. Modeste Mignon est de haute naissance, et Mongenod vient de me dire que le père, le comte de La Bastie, doit avoir quelque chose comme six millions... Ce père est arrivé depuis trois jours, et je viens de lui faire demander un rendez-vous à deux heures par Mongenod, qui, dans son petit mot, lui dit qu'il s'agit du bonheur de sa fille... Tu comprends, qu'avant d'aller trouver le père, je devais tout t'avouer.
—Dans le nombre de ces fleurs écloses au soleil de la gloire, dit emphatiquement Canalis, il s'en trouve une magnifique, portant, comme l'oranger, ses fruits d'or parmi les mille parfums de l'esprit et de la beauté réunis! un élégant arbuste, une tendresse vraie, un bonheur entier, et il m'échappe!...—Canalis regarda son tapis, pour ne pas laisser lire dans ses yeux.—Comment, reprit-il après une pause où il reprit son sang-froid, comment deviner à travers les senteurs enivrantes de ces jolis papiers façonnés, de ces phrases qui portent à la tête, le cœur vrai, la jeune fille, la jeune femme chez qui l'amour prend les livrées de la flatterie et qui nous aime pour nous, qui nous apporte la félicité?... il faudrait être un ange ou un démon, et je ne suis qu'un ambitieux maître des requêtes... Ah! mon ami, la gloire fait de nous un but que mille flèches visent! L'un de nous a dû son riche mariage à l'une des pièces hydrauliques de sa poésie, et moi, plus caressant, plus homme à femmes que lui, j'aurai manqué le mien... car, l'aimes-tu, cette pauvre fille?... dit-il en regardant La Brière.
—Oh! fit La Brière.
—Eh bien, dit le poëte en prenant le bras de son ami et s'y appuyant, sois heureux, Ernest! Par hasard, je n'aurai pas été ingrat avec toi! Te voilà richement récompensé de ton dévouement, car je me prêterai généreusement à ton bonheur.
Canalis enrageait; mais il ne pouvait se conduire autrement, et alors il tirait parti de son malheur en s'en faisant un piédestal. Une larme mouilla les yeux du jeune Référendaire, il se jeta dans les bras de Canalis et l'embrassa.
—Ah! Canalis, je ne te connaissais pas du tout!...
—Que veux-tu?... Pour faire le tour d'un monde, il faut du temps! répondit le poëte avec son emphatique ironie.
—Songes-tu, dit La Brière, à cette immense fortune?...
—Eh! mon ami, ne sera-t-elle pas bien placée?... s'écria Canalis en accompagnant son effusion d'un geste charmant.
—Melchior, dit La Brière, c'est entre nous à la vie et à la mort...
Il serra les mains du poëte et le quitta brusquement, il lui tardait de voir monsieur Mignon.
En ce moment, le comte de La Bastie était accablé de toutes les douleurs qui l'attendaient comme une proie. Il avait appris par la lettre de sa fille, la mort de Bettina-Caroline, la cécité de sa femme; et Dumay venait de lui raconter le terrible imbroglio des amours de Modeste.
—Laisse-moi seul, dit-il à son fidèle ami.
Quand le lieutenant eut fermé la porte, le malheureux père se jeta sur un divan, y resta la tête dans ses mains, pleurant de ces larmes rares, maigres, qui roulent entre les paupières des gens de cinquante-six ans, sans en sortir, qui les mouillent, qui se sèchent promptement et qui renaissent, une des dernières rosées de l'automne humain.—Avoir des enfants chéris, avoir une femme adorée, c'est se donner plusieurs cœurs et les tendre aux poignards! s'écria-t-il en faisant un bond de tigre et se promenant par la chambre. Être père, c'est se livrer pieds et poings liés au malheur. Si je rencontre ce d'Estourny, je le tuerai!—Ayez donc des filles?... L'une met la main sur un escroc, et l'autre, ma Modeste, sur quoi! sur un lâche qui l'abuse sous l'armure de papier doré d'un poëte. Encore si c'était Canalis! il n'y aurait pas grand mal. Mais ce Scapin d'amoureux?... je l'étranglerai de mes deux mains... se disait-il en faisant involontairement un geste d'une atroce énergie... Et après!... se demanda-t-il, si ma fille meurt de chagrin! Il regarda machinalement par les fenêtres de l'hôtel des Princes, et vint se rasseoir sur son divan où il resta immobile. Les fatigues de six voyages aux Indes, les soucis de la spéculation, les dangers courus, évités, les chagrins avaient argenté la chevelure de Charles Mignon. Sa belle figure militaire, d'un contour si pur, s'était bronzée au soleil de la Malaisie, de la Chine et de l'Asie Mineure, elle avait pris un caractère imposant que la douleur rendit sublime en ce moment.—Et Mongenod qui me dit d'avoir confiance dans le jeune homme qui va venir me parler de ma fille.
Ernest de La Brière fut alors annoncé par l'un des domestiques que le comte de La Bastie s'était attachés pendant ces quatre années et qu'il avait triés dans le nombre de ses subordonnés.
—Vous venez, monsieur, de la part de mon ami Mongenod? dit-il.
—Oui, répondit Ernest qui contempla timidement ce visage aussi sombre que celui d'Othello. Je me nomme Ernest de La Brière, allié, monsieur, à la famille du dernier premier-ministre, et son secrétaire particulier pendant son ministère. A sa chute, son Excellence me mit à la Cour des Comptes, où je suis Référendaire de première classe, et où je puis devenir Maître des Comptes...
—En quoi tout ceci peut-il concerner mademoiselle de La Bastie? demanda Charles Mignon.
—Monsieur, je l'aime, et j'ai l'inespéré bonheur d'être aimé d'elle... Écoutez-moi, monsieur, dit Ernest en arrêtant un mouvement terrible du père irrité, j'ai la plus bizarre confession à vous faire, la plus honteuse pour un homme d'honneur. La plus affreuse punition de ma conduite, naturelle peut-être, n'est pas d'avoir à vous la révéler... je crains encore plus la fille que le père...
Ernest raconta naïvement et avec la noblesse que donne la sincérité l'avant-scène de ce petit drame domestique, sans omettre les vingt et quelques lettres échangées qu'il avait apportées, ni l'entrevue qu'il venait d'avoir avec Canalis. Quand le père eut fini la lecture de ces lettres, le pauvre amant, pâle et suppliant, trembla sous les regards de feu que lui jeta le Provençal.
—Monsieur, dit Charles, il ne se trouve en tout ceci qu'une erreur, mais elle est capitale. Ma fille n'a pas six millions, elle a tout au plus deux cent mille francs de dot et des espérances très douteuses.
—Ah! monsieur, dit Ernest en se levant, se jetant sur Charles Mignon et le serrant, vous m'ôtez un poids qui m'oppressait! Rien ne s'opposera peut-être plus à mon bonheur!... J'ai des protecteurs, je serai Maître des Comptes. N'eût-elle que dix mille francs, fallût-il lui reconnaître une dot, mademoiselle Modeste serait encore ma femme; et la rendre heureuse, comme vous avez rendu la vôtre, être pour vous un vrai fils... (oui, monsieur, je n'ai plus mon père), voilà le fond de mon cœur.
Charles Mignon recula de trois pas, arrêta sur La Brière un regard qui pénétra dans les yeux du jeune homme comme un poignard dans sa gaîne, et il resta silencieux en trouvant la plus entière candeur, la vérité la plus pure sur cette physionomie épanouie, dans ces yeux enchantés.—Le sort se lasserait-il donc!... se dit-il à demi-voix, et trouverais-je dans ce garçon la perle des gendres? Il se promena très agité par la chambre.
—Vous devez, monsieur, dit enfin Charles Mignon, la plus entière soumission à l'arrêt que vous êtes venu chercher; car, sans cela, vous joueriez en ce moment la comédie.
—Oh! monsieur...
—Écoutez-moi, dit le père en clouant sur place La Brière par un regard. Je ne serai ni sévère, ni dur, ni injuste. Vous subirez et les inconvénients et les avantages de la position fausse dans laquelle vous vous êtes mis. Ma fille croit aimer un des grands poëtes de ce temps-ci, et dont la gloire, avant tout, l'a séduite. Eh bien! moi, son père, ne dois-je pas la mettre à même de choisir entre la Célébrité qui fut comme un phare pour elle, et la pauvre Réalité que le hasard lui jette par une de ces railleries qu'il se permet si souvent? Ne faut-il pas qu'elle puisse opter entre Canalis et vous? Je compte sur votre honneur pour vous taire sur ce que je viens de vous dire relativement à l'état de mes affaires. Vous viendrez, vous et votre ami le baron de Canalis, au Havre passer cette dernière quinzaine du mois d'octobre. Ma maison vous sera ouverte à tous deux, ma fille aura le loisir de vous observer. Songez que vous devez amener vous-même votre rival et lui laisser croire tout ce qu'on dira de fabuleux sur les millions du comte de La Bastie. Je serai demain au Havre, et vous y attends trois jours après mon arrivée. Adieu, monsieur...
Le pauvre La Brière retourna d'un pied très lent chez Canalis. En ce moment, seul avec lui-même, le poëte pouvait s'abandonner au torrent de pensées que fait jaillir ce second mouvement si vanté par le prince de Talleyrand. Le premier mouvement est la voix de la Nature, et le second est celle de la Société.
—Une fille riche de six millions! et mes yeux n'ont pas vu briller cet or à travers les ténèbres! Avec une fortune si considérable, je serais pair de France, comte, ambassadeur. J'ai répondu à des bourgeoises, à des sottes, à des intrigantes qui voulaient un autographe! Et je me suis lassé de ces intrigues de bal masqué, précisément le jour où Dieu m'envoyait une âme d'élite, un ange aux ailes d'or... Bah! je vais faire un poëme sublime, et ce hasard renaîtra! Mais est-il heureux, ce petit niais de La Brière, qui s'est pavané dans mes rayons?... Quel plagiat! Je suis le modèle, il sera la statue! Nous avons joué la fable de Bertrand et Raton! Six millions et un ange, une Mignon de La Bastie! un ange aristocratique aimant la poésie et le poëte... Et moi qui montre mes muscles d'homme fort, qui fais des exercices d'Alcide pour étonner par la force morale ce champion de la force physique, ce brave soldat plein de cœur, l'ami de cette jeune fille à laquelle il dira que je suis une âme de bronze! Je joue au Napoléon quand je devais me dessiner en séraphin!... Enfin j'aurai peut-être un ami, je l'aurai payé cher; mais l'amitié, c'est si beau! Six millions, voilà le prix d'un ami: on ne peut pas en avoir beaucoup à ce prix-là...
La Brière entra dans le cabinet de son ami sur ce dernier point d'exclamation. Il était triste.
—Eh bien! qu'as-tu? lui dit Canalis.
—Le père exige que sa fille soit mise à même de choisir entre les deux Canalis...
—Pauvre garçon, s'écria le poëte en riant. Il est très spirituel, ce père-là.
—Je suis engagé d'honneur à t'amener au Havre, dit piteusement La Brière.
—Mon cher enfant, répondit Canalis, du moment qu'il s'agit de ton honneur, tu peux compter sur moi... Je vais aller demander un congé d'un mois...
—Ah! Modeste est bien belle! s'écria La Brière au désespoir, et tu m'écraseras facilement! J'étais aussi bien étonné de voir le bonheur s'occupant de moi, et je me disais: Il se trompe!
—Bah! nous verrons! dit Canalis avec une atroce gaieté.
Le soir, après dîner, Charles Mignon et son caissier volaient, à raison de trois francs de guides, de Paris au Havre. Le père avait complétement rassuré le chien de garde sur les amours de Modeste, en le relevant de sa consigne et le rassurant sur le compte de Butscha.
—Tout est pour le mieux, mon vieux Dumay, dit Charles qui avait pris des renseignements auprès de Mongenod et sur Canalis et sur La Brière. Nous allons avoir deux personnages pour un rôle, s'écria-t-il gaiement!
Il recommanda néanmoins à son vieux camarade une discrétion absolue sur la comédie qui devait se jouer au Chalet, la plus douce des vengeances ou, si vous le voulez, des leçons d'un père à sa fille. De Paris au Havre, ce fut entre les deux amis une longue causerie qui mit le colonel au fait des plus légers incidents arrivés à sa famille pendant ces quatre années, et Charles apprit à Dumay que Desplein, le grand chirurgien, devait, avant la fin du mois, venir examiner la cataracte de la comtesse, afin de dire s'il était possible de lui rendre la vue.
Un moment avant l'heure à laquelle on déjeunait au Chalet, les claquements de fouet d'un postillon comptant sur un large pourboire apprirent le retour des deux soldats à leurs familles. La joie d'un père revenant après une si longue absence pouvait seule avoir de tels éclats; aussi les femmes se trouvèrent-elles toutes à la petite porte. Il y a tant de pères, tant d'enfants, et peut-être plus de pères que d'enfants, pour comprendre l'ivresse d'une pareille fête que la littérature n'a jamais eu besoin de la peindre, heureusement! car les plus belles paroles, la poésie est au-dessous de ces émotions. Peut-être les émotions douces sont-elles peu littéraires. Pas un mot qui pût troubler les joies de la famille Mignon ne fut prononcé dans cette journée. Il y eut trêve entre le père, la mère et la fille relativement au soi-disant mystérieux amour qui pâlissait Modeste levée pour la première fois. Le colonel, avec l'admirable délicatesse qui distingue les vrais soldats, se tint pendant tout le temps à côté de sa femme dont la main ne quitta pas la sienne, et il regardait Modeste sans se lasser d'admirer cette beauté fine, élégante, poétique. N'est-ce pas à ces petites choses que se reconnaissent les gens de cœur? Modeste, qui craignait de troubler la joie mélancolique de son père et de sa mère, venait, de moment en moment, embrasser le front du voyageur; et, en l'embrassant trop, elle semblait vouloir l'embrasser pour deux.
—Oh! chère petite! je te comprends! dit le colonel en serrant la main de Modeste à un moment où elle l'assaillait de caresses.
—Chut! lui répondit Modeste à l'oreille en lui montrant sa mère.
Le silence un peu finaud de Dumay rendit Modeste inquiète sur les résultats du voyage à Paris, elle regardait parfois le lieutenant à la dérobée, sans pouvoir pénétrer au delà de ce dur épiderme. Le colonel voulait, en père prudent, étudier le caractère de sa fille unique, et consulter surtout sa femme avant d'avoir une conférence d'où dépendait le bonheur de toute la famille.
—Demain, mon enfant chéri, dit-il le soir, lève-toi de bonne heure, nous irons ensemble, s'il fait beau, nous promener au bord de la mer... Nous avons à causer de vos poëmes, mademoiselle de La Bastie.
Ce mot, accompagné d'un sourire paternel qui reparut comme un écho sur les lèvres de Dumay, fut tout ce que Modeste put savoir; mais ce fut assez, et pour calmer ses inquiétudes, et pour la rendre curieuse à ne s'endormir que tard, tant elle fit de suppositions! Aussi, le lendemain était-elle tout habillée et prête avant le colonel.
—Vous savez tout, mon bon père, dit-elle aussitôt qu'elle se trouva sur le chemin de la mer.
—Je sais tout, et encore bien des choses que tu ne sais pas, répondit-il.
Sur ce mot, le père et la fille firent quelques pas en silence.
—Explique-moi, mon enfant, comment une fille adorée par sa mère a pu faire une démarche aussi capitale que celle d'écrire à un inconnu, sans la consulter?
—Hé! papa, parce que maman ne l'aurait pas permis.
—Crois-tu, ma fille, que ce soit raisonnable? Si tu t'es fatalement instruite toute seule, comment ta raison ou ton esprit, à défaut de la pudeur, ne t'ont-ils pas dit qu'agir ainsi c'était te jeter à la tête d'un homme? Ma fille, ma seule et unique enfant serait sans fierté, sans délicatesse?... Oh! Modeste, tu as fait passer à ton père deux heures d'enfer à Paris; car enfin, tu as tenu moralement la même conduite que Bettina, sans avoir l'excuse de la séduction; tu as été coquette à froid, et cette coquetterie-là, c'est l'amour de tête, le vice le plus affreux de la Française.
—Moi, sans fierté?... disait Modeste en pleurant, mais il ne m'a pas encore vue!...
—Il sait ton nom...
—Je ne lui ai dit qu'au moment où les yeux ont donné raison à trois mois de correspondance pendant lesquels nos âmes se sont parlé!
—Oui, mon cher ange égaré, vous avez mis une espèce de raison dans une folie qui compromettait et votre bonheur et votre famille...
—Eh! après tout, papa, le bonheur est l'absolution de cette témérité, dit-elle avec un mouvement d'humeur.
—Ah! c'est de la témérité seulement? s'écria le père.
—Une témérité que ma mère s'est permise, répliqua-t-elle vivement.
—Enfant mutiné! votre mère, après m'avoir vu pendant un bal, a dit le soir à son père, qui l'adorait, qu'elle croyait devoir être heureuse avec moi... Sois franche, Modeste, y a-t-il quelque similitude entre un amour conçu rapidement, il est vrai, mais sous les yeux d'un père, et la folle action d'écrire à un inconnu?...
—Un inconnu?... dites, papa, l'un de nos plus grands poëtes, dont le caractère et la vie sont exposés au grand jour, à la médisance, à la calomnie, un homme vêtu de gloire, et pour qui, mon cher père, je suis restée à l'état de personnage dramatique et littéraire, une fille de Shakspeare, jusqu'au moment où j'ai voulu savoir si l'homme est aussi bien que son âme est belle...
—Mon Dieu! ma pauvre enfant, tu fais de la poésie à propos de mariage; mais, si de tout temps on a cloîtré les filles dans l'intérieur de la famille; si Dieu, si la loi sociale les mettent sous le joug sévère du consentement paternel, c'est précisément pour leur épargner tous les malheurs de ces poésies qui vous charment, qui vous éblouissent, et qu'alors vous ne pouvez apprécier à leur juste valeur. La poésie est un des agréments de la vie, elle n'est pas toute la vie.
—Papa, c'est un procès encore pendant devant le tribunal des faits, car il y a lutte constante entre nos cœurs et la famille.
—Malheur à l'enfant qui serait heureuse par cette résistance!... dit gravement le colonel. En 1813, j'ai vu l'un de mes camarades, le marquis d'Aiglemont, épousant sa cousine contre l'avis du père, et ce ménage a payé cher l'entêtement qu'une jeune fille prenait pour de l'amour... La Famille est en ceci souveraine...
—Mon fiancé m'a dit tout cela, répondit-elle. Il s'est fait Orgon pendant quelque temps, et il a eu le courage de me dénigrer le personnel des poëtes.
—J'ai lu vos lettres, dit Charles Mignon en laissant échapper un malicieux sourire, qui rendit Modeste inquiète; mais, à ce propos, je dois te faire observer que ta dernière serait à peine permise à une fille séduite, à une Julie d'Étanges! Mon Dieu, quel mal nous font les romans!...
—On ne les écrirait pas, mon cher père, nous les ferions, il vaut mieux les lire... Il y a moins d'aventures dans ce temps-ci que sous Louis XIV et Louis XV, où l'on publiait moins de romans... D'ailleurs, si vous avez lu les lettres, vous avez dû voir que je vous ai trouvé pour gendre le fils le plus respectueux, l'âme la plus angélique, la probité la plus sévère, et que nous nous aimons au moins autant que vous et ma mère vous vous aimiez... Eh bien! je vous accorde que tout ne s'est pas exactement passé selon l'étiquette; j'ai fait, si vous voulez, une faute...
—J'ai lu vos lettres, répéta le père en interrompant sa fille, ainsi je sais comment il t'a justifiée à tes propres yeux d'une démarche que pourrait se permettre une femme à qui la vie est connue et qu'une passion entraînerait, mais qui chez une jeune fille de vingt ans est une faute monstrueuse...
—Une faute pour des bourgeois, pour des Gobenheim compassés, qui mesurent la vie à l'équerre... Ne sortons pas du monde artiste et poétique, papa... Nous sommes, nous autres jeunes filles, entre deux systèmes: laisser voir par des minauderies à un homme que nous l'aimons, ou aller franchement à lui... Ce dernier parti n'est-il pas bien grand, bien noble? Nous autres jeunes filles françaises, nous sommes livrées par nos familles comme des marchandises, à trois mois, quelquefois fin courant, comme mademoiselle Vilquin; mais en Angleterre, en Suisse, en Allemagne, on se marie à peu près d'après le système que j'ai suivi... Qu'avez-vous à répondre? Ne suis-je pas un peu Allemande?
—Enfant! s'écria le colonel en regardant sa fille, la supériorité de la France vient de son bon sens, de la logique à laquelle sa belle langue y condamne l'esprit: elle est la Raison du monde! l'Angleterre et l'Allemagne sont romanesques en ce point de leurs mœurs; et, encore, les grandes familles y suivent-elles nos lois. Vous ne voudrez donc jamais penser que vos parents, à qui la vie est bien connue, ont la charge de vos âmes et de votre bonheur, qu'ils doivent vous faire éviter les écueils du monde!... Mon Dieu! dit-il, est-ce leur faute, est-ce la nôtre? Doit-on tenir ses enfants sous un joug de fer? Devons-nous être punis de cette tendresse qui nous les fait rendre heureux, qui les met malheureusement à même notre cœur?...
Modeste observa son père du coin de l'œil, en entendant cette espèce d'invocation dite avec des larmes dans la voix.
—Est-ce une faute, à une fille libre de son cœur, de se choisir pour mari, non seulement un charmant garçon, mais encore un homme de génie, noble, et dans une belle position?... Un gentilhomme doux comme moi, dit-elle.
—Tu l'aimes?... demanda le père.
—Tenez, mon père, dit-elle en posant sa tête sur le sein du colonel, si vous ne voulez pas me voir mourir...
—Assez, dit le vieux soldat, ta passion est, je le vois, inébranlable!
—Inébranlable.
—Rien ne peut te faire changer?...
—Rien au monde!
—Tu ne supposes aucun événement, aucune trahison, reprit le vieux soldat, tu l'aimes quand même, à cause de son charme personnel, et ce serait un d'Estourny, tu l'aimerais encore?...
—Oh! mon père... vous ne connaissez pas votre fille. Pourrais-je aimer un lâche, un homme sans foi, sans honneur, un gibier de potence?...
—Et si tu avais été trompée?...
—Par ce charmant et candide garçon, presque mélancolique?... vous riez, ou vous ne l'avez pas vu.
—Enfin, fort heureusement ton amour n'est plus absolu, comme tu le disais. Je te fais apercevoir des circonstances qui modifieraient ton poëme... Eh bien! comprends-tu que les pères soient bons à quelque chose...
—Vous voulez donner une leçon à votre enfant, papa. Ceci tourne au Berquin...
—Pauvre égarée! reprit sévèrement le père, la leçon ne vient pas de moi, je n'y suis pour rien, si ce n'est pour t'adoucir le coup...
—Assez, mon père, ne jouez pas avec ma vie... dit Modeste en pâlissant.
—Allons, ma fille, rassemble ton courage. C'est toi qui as joué avec la vie, et la vie se joue de toi.
Modeste regarda son père d'un air hébété.
—Voyons, si le jeune homme que tu aimes, que tu as vu dans l'église du Havre, il y a quatre jours, était un misérable...
—Cela n'est pas! dit-elle, cette tête brune et pâle, cette noble figure pleine de poésie...
—Est un mensonge! dit le colonel en interrompant sa fille. Ce n'est pas plus monsieur de Canalis que je ne suis ce pêcheur qui lève sa voile pour partir...
—Savez-vous ce que vous tuez en moi?... dit-elle.
—Rassure-toi, mon enfant, si le hasard a mis ta punition dans ta faute même, le mal n'est pas irréparable. Le garçon que tu as vu, avec qui tu as échangé ton cœur par correspondance, est un loyal garçon, il est venu me confier son embarras; il t'aime et je ne le désavouerais pas pour gendre.
—Si ce n'est pas Canalis, qui est-ce donc?... dit Modeste d'une voix profondément altérée.
—Le secrétaire!... Il se nomme Ernest de La Brière. Il n'est pas gentilhomme; mais c'est un de ces hommes ordinaires, à vertus positives, d'une moralité sûre, qui plaisent aux parents. Qu'est-ce que cela nous fait, d'ailleurs, tu l'as vu, rien ne peut changer ton cœur, tu l'as choisi, tu connais son âme, elle est aussi belle qu'il est joli garçon!...
Le comte de La Bastie eut la parole coupée par un soupir de Modeste. La pauvre fille, pâle, les yeux attachés sur la mer, roide comme une morte, fut atteinte, comme d'un coup de pistolet, par ces mots: c'est un de ces hommes ordinaires à vertus positives, d'une moralité sûre, qui plaisent aux parents.
—Trompée!... dit-elle enfin.
—Comme ta pauvre sœur, mais moins gravement.
—Retournons, mon père! dit-elle en se levant du tertre où tous deux ils s'étaient assis. Tiens, papa, je te jure, devant Dieu, de suivre ta volonté, quelle qu'elle soit, dans l'affaire de mon mariage.
—Tu n'aimes donc déjà plus?... demanda railleusement le père.
—J'aimais un homme vrai, sans mensonge au front, probe comme vous l'êtes, incapable de se déguiser comme un acteur, de se mettre à la joue le fard de la gloire d'un autre...
—Tu disais que rien ne pouvait te faire changer? dit ironiquement le colonel.
—Oh! ne vous jouez pas de moi?... dit-elle en joignant les mains et regardant son père dans une anxiété cruelle, vous ne savez pas que vous maniez mon cœur et mes plus chères croyances avec vos plaisanteries...
—Dieu m'en garde! je t'ai dit l'exacte vérité.
—Vous êtes bien bon, mon père! répondit-elle après une pause et avec une sorte de solennité.
—Et il a tes lettres! reprit Charles Mignon. Hein?... Si ces folles caresses de ton âme étaient tombées entre les mains de ces poëtes qui, selon Dumay, en font des allumettes à cigare!
—Oh!... vous allez trop loin...
—Canalis le lui a dit...
—Il a vu Canalis?...
—Oui, répondit le colonel.
Ils marchèrent tous les deux en silence.
—Voilà donc pourquoi, reprit Modeste après quelques pas, ce monsieur me disait tant de mal de la poésie et des poëtes? pourquoi ce petit secrétaire parlait de... Mais, dit-elle en s'interrompant, ses vertus, ses qualités, ses beaux sentiments ne sont-ils pas un costume épistolaire?... Celui qui vole une gloire et un nom peut bien...
—Crocheter des serrures, voler le Trésor, assassiner sur le grand chemin!... s'écria Charles Mignon en souriant. Vous voilà bien, vous autres jeunes filles avec vos sentiments absolus et votre ignorance de la vie! un homme capable de tromper une femme descend nécessairement de l'échafaud ou doit y monter...
Cette raillerie arrêta l'effervescence de Modeste; et de nouveau le silence régna.
—Mon enfant, reprit le colonel, les hommes dans la société, comme dans la nature d'ailleurs, doivent chercher à s'emparer de vos cœurs, et vous devez vous défendre. Tu as interverti les rôles. Est-ce bien? Tout est faux dans une fausse position. A toi donc le premier tort. Non, un homme n'est pas un monstre quand il essaie de plaire à une femme et notre droit, à nous, nous permet l'agression dans toutes ses conséquences, hors le crime et la lâcheté. Un homme peut avoir encore des vertus, après avoir trompé une femme, ce qui veut tout bonnement dire qu'il ne reconnaît pas en elle les trésors qu'il y cherchait; tandis qu'il n'y a qu'une reine, une actrice, ou une femme placée tellement au-dessus d'un homme qu'elle soit pour lui comme une reine, qui puissent aller au-devant de lui, sans trop de blâme. Mais une jeune fille!... elle ment alors à tout ce que Dieu a fait fleurir de saint, de beau, de grand en elle, quelque grâce, quelque poésie, quelques précautions qu'elle mette à cette faute.
—Rechercher le maître et trouver le domestique!... Avoir rejoué les Jeux de l'Amour et du Hasard de mon côté seulement! dit-elle avec amertume: oh! je ne m'en relèverai jamais...
—Folle!... Monsieur Ernest de La Brière est, à mes yeux, un personnage au moins égal à monsieur le baron de Canalis: il a été le secrétaire particulier d'un premier ministre, il est Conseiller référendaire à la Cour des Comptes, il a du cœur, il t'adore; mais il ne compose pas de vers... Non, j'en conviens, il n'est pas poëte; mais il peut avoir le cœur plein de poésie. Enfin, ma pauvre enfant, dit-il à un geste de dégoût que fit Modeste, tu les verras l'un et l'autre, le faux et le vrai Canalis...
—Oh! papa!
—Ne m'as-tu pas juré de m'obéir en tout, dans l'affaire de ton mariage? Eh bien! tu pourras choisir entre eux celui qui te plaira pour mari. Tu as commencé par un poëme, tu finiras par une idylle bucolique en essayant de surprendre le vrai caractère de ces messieurs dans quelques aventures champêtres, la chasse ou la pêche!
Modeste baissa la tête, elle revint au Chalet avec son père en l'écoutant, en répondant par des monosyllabes. Elle était tombée au fond de la boue, et humiliée, de cette alpe où elle avait cru voler jusqu'au nid d'un aigle. Pour employer les poétiques expressions d'un auteur de ce temps: «après s'être senti la plante des pieds trop tendre pour cheminer sur les tessons de verre de la Réalité, la Fantaisie, qui, dans cette frêle poitrine réunissait tout de la femme, depuis les rêveries semées de violettes de la jeune fille pudique jusqu'aux désirs insensés de la courtisane, l'avait amenée au milieu de ses jardins enchantés, où, surprise amère! elle voyait au lieu de sa fleur sublime, sortir de terre les jambes velues et entortillées de la noire mandragore.» Des hauteurs mystiques de son amour, Modeste se trouvait dans le chemin uni, plat, bordé de fossés et de labours, sur la route pavée de la Vulgarité! Quelle fille à l'âme ardente ne se serait brisée dans une chute pareille? Aux pieds de qui donc avait-elle semé ses paroles?
La Modeste qui revint au Chalet ne ressemblait pas plus à celle qui sortit deux heures auparavant que l'actrice dans la rue ne ressemble à l'héroïne en scène. Elle tomba dans un engourdissement pénible à voir. Le soleil était obscur, la nature se voilait, les fleurs ne lui disaient plus rien. Comme toutes les filles à caractère extrême, elle but quelques gorgées de trop à la coupe du Désenchantement. Elle se débattit avec la Réalité sans vouloir tendre encore le cou au joug de la Famille et de la Société, elle le trouvait lourd, dur, pesant! Elle n'écouta même pas les consolations de son père et de sa mère, elle goûta je ne sais quelle sauvage volupté à se laisser aller à ses souffrances d'âme.
—Le pauvre Butscha, dit-elle un soir, a donc raison! Ce mot indique le chemin qu'elle fit en peu de temps dans les plaines arides du Réel, conduite par une morne tristesse. La tristesse, engendrée par le renversement de toutes nos espérances, est une maladie; elle donne souvent la mort. Ce ne sera pas une des moindres occupations de la Physiologie actuelle que de rechercher par quelles voies, par quels moyens une pensée arrive à produire la même désorganisation qu'un poison; comment le désespoir ôte l'appétit, détruit le pylore, et change toutes les conditions de la plus forte vie. Telle fut Modeste. En trois jours, elle offrit le spectacle d'une mélancolie morbide, elle ne chantait plus, on ne pouvait pas la faire sourire; elle effraya ses parents et ses amis. Charles Mignon, inquiet de ne pas voir arriver les deux amis, pensait à les aller chercher; mais le quatrième jour, monsieur Latournelle en eut des nouvelles. Voici comment.
Canalis, excessivement alléché par un si riche mariage, ne voulut rien négliger pour l'emporter sur La Brière, sans que La Brière pût lui reprocher d'avoir violé les lois de l'amitié. Le poëte pensa que rien ne déconsidérait plus un amant aux yeux d'une jeune fille que de le lui montrer dans une situation subalterne, et il proposa, de la manière la plus simple à La Brière, de faire ménage ensemble et de prendre pour un mois, à Ingouville, une petite maison de campagne où ils se logeraient tous deux sous prétexte de santé délabrée. Une fois que La Brière, qui dans le premier moment n'aperçut rien que de naturel à cette proposition, y eut consenti, Canalis se chargea de mener son ami gratuitement et fit à lui seul les préparatifs du voyage; il envoya son valet de chambre au Havre, et lui recommanda de s'adresser à monsieur Latournelle pour la location d'une maison de campagne à Ingouville en pensant que le notaire serait bavard avec la famille Mignon. Ernest et Canalis avaient, chacun je présume, causé de toutes les circonstances de cette aventure, et le prolixe La Brière avait donné mille renseignements à son rival. Le valet de chambre, au fait des intentions de son maître, les remplit à merveille; il trompetta l'arrivée au Havre du grand poëte à qui les médecins ordonnaient quelques bains de mer pour réparer ses forces épuisées dans les doubles travaux de la politique et de la littérature. Ce grand personnage voulait une maison composée d'au moins tant de pièces, car il amenait son secrétaire, un cuisinier, deux domestiques et un cocher, sans compter monsieur Germain Bonnet, son valet de chambre. La calèche choisie par le poëte et louée pour un mois, était assez jolie, elle pouvait servir à quelques promenades; aussi Germain chercha-t-il à louer dans les environs du Havre deux chevaux à deux fins, monsieur le baron et son secrétaire aimant l'exercice du cheval. Devant le petit Latournelle, Germain, en visitant les maisons de campagne, appuyait beaucoup sur le secrétaire, et il en refusa deux, en objectant que monsieur La Brière n'y serait pas convenablement logé.—«Monsieur le baron, disait-il, a fait de son secrétaire son meilleur ami. Ah! je serais joliment grondé si monsieur de La Brière n'était pas traité comme monsieur le baron lui-même! Et, après tout, monsieur de La Brière est Référendaire à la Cour des Comptes.» Germain ne se montra jamais que vêtu tout de drap noir, des gants propres aux mains, des bottes, et costumé comme un maître. Jugez quel effet il produisit, et quelle idée on prit du grand poëte, sur cet échantillon? Le valet d'un homme d'esprit finit par avoir de l'esprit, car l'esprit de son maître finit par déteindre sur lui. Germain ne chargea pas son rôle, il fut simple, il fut bonhomme, selon la recommandation de Canalis.