Le directeur du jury de Troyes était un ancien lieutenant de Bailliage, ancien secrétaire appointé d’un des comités de la Convention, ami de Malin, et placé par lui. Ce magistrat, nommé Lechesneau, vrai praticien de la vieille justice criminelle, avait, ainsi que Grévin, beaucoup aidé Malin dans ses travaux judiciaires à la Convention. Aussi Malin le recommanda-t-il à Cambacérès, qui le nomma Procureur général en Italie. Malheureusement pour sa carrière, Lechesneau eut des liaisons avec une grande dame de Turin, et Napoléon fut obligé de le destituer pour le soustraire à un procès correctionnel intenté par le mari à propos de la soustraction d’un enfant adultérin. Lechesneau, devant tout à Malin, et devinant l’importance d’un pareil attentat, avait amené le capitaine de la gendarmerie et un piquet de douze hommes.
Avant de partir, il s’était entendu naturellement avec le préfet, qui, pris par la nuit, ne put se servir du télégraphe. On expédia sur Paris une estafette afin de prévenir le ministre de la Police Générale, le Grand-Juge et l’Empereur de ce crime inouï. Lechesneau trouva dans le salon de Gondreville mesdames Marion et Grévin, Violette, le valet de chambre du sénateur, et le juge de paix assisté de son greffier. Déjà des perquisitions avaient été pratiquées dans le château. Le juge de paix, aidé par Grévin, recueillait soigneusement les premiers éléments de l’instruction. Le magistrat fut tout d’abord frappé des combinaisons profondes que révélaient et le choix du jour et celui de l’heure. L’heure empêchait de chercher immédiatement des indices et des preuves. Dans cette saison, à cinq heures et demie, moment où Violette avait pu poursuivre les délinquants, il faisait presque nuit; et, pour les malfaiteurs, la nuit est souvent l’impunité. Choisir un jour de réjouissances où tout le monde irait voir la mascarade d’Arcis, et où le sénateur devait se trouver seul chez lui, n’était-ce pas éviter les témoins?
—Rendons justice à la perspicacité des agents de la Préfecture de police, dit Lechesneau. Ils n’ont cessé de nous mettre en garde contre les nobles de Cinq-Cygne, et nous ont dit que tôt ou tard ils feraient quelque mauvais coup.
Sûr de l’activité du préfet de l’Aube, qui envoya dans toutes les Préfectures environnant celle de Troyes des estafettes pour faire chercher les traces des cinq hommes masqués et du sénateur, Lechesneau commença par établir les bases de son instruction. Ce travail se fit rapidement avec deux têtes judiciaires aussi fortes que celles de Grévin et du juge de paix. Le juge de paix, nommé Pigoult, ancien premier clerc de l’étude où Malin et Grévin avaient étudié la chicane à Paris, fut nommé trois mois après Président du tribunal d’Arcis. En ce qui concernait Michu, Lechesneau connaissait les menaces précédemment faites par cet homme à monsieur Marion, et le guet-apens auquel le sénateur avait échappé dans son parc. Ces deux faits, dont l’un était la conséquence de l’autre, devaient être les prémisses de l’attentat actuel, et désignaient d’autant mieux l’ancien garde comme le chef des malfaiteurs, que Grévin, sa femme, Violette, et madame Marion déclaraient avoir reconnu dans les cinq individus masqués un homme entièrement semblable à Michu. La couleur des cheveux, celle des favoris, la taille trapue de l’individu, rendaient son déguisement à peu près inutile. Quel autre que Michu, d’ailleurs, aurait pu ouvrir la grille de Cinq-Cygne avec une clef? Le garde et sa femme, revenus d’Arcis et interrogés, déposèrent avoir fermé les deux grilles à la clef. Les grilles, examinées par le juge de paix, assisté du garde champêtre et de son greffier, n’avaient offert aucune trace d’effraction.
—Quand nous l’avons mis à la porte, il aura gardé des doubles clefs du château, dit Grévin. Mais il doit avoir médité quelque coup désespéré, car il a vendu ses biens en vingt jours, et en a touché le prix dans mon Étude avant-hier.
—Ils lui auront tout mis sur le dos, s’écria Lechesneau frappé de cette circonstance. Il s’est montré leur âme damnée.
Qui pouvait, mieux que messieurs de Simeuse et d’Hauteserre, connaître les êtres du château? Aucun des assaillants ne s’était trompé dans ses recherches, ils étaient allés partout avec une certitude qui prouvait que la troupe savait bien ce qu’elle voulait, et savait surtout où l’aller prendre. Aucune des armoires restées ouvertes n’avait été forcée. Ainsi les délinquants en avaient les clefs; et, chose étrange! ils ne s’étaient pas permis le moindre détournement. Il ne s’agissait donc pas d’un vol. Enfin, Violette, après avoir reconnu les chevaux du château de Cinq-Cygne, avait trouvé la comtesse en embuscade devant le pavillon du garde. De cet ensemble de faits et de dépositions il résultait, pour la justice la moins prévenue, des présomptions de culpabilité relativement à messieurs de Simeuse, d’Hauteserre et Michu, qui dégénéraient en certitude pour un directeur du jury. Maintenant que voulaient-ils faire du futur comte de Gondreville? Le forcer à une rétrocession de sa terre, pour l’acquisition de laquelle le régisseur annonçait, dès 1799, avoir des capitaux? Ici tout changeait d’aspect.
Le savant criminaliste se demanda quel pouvait être le but des recherches actives faites dans le château. S’il se fût agi d’une vengeance, les délinquants eussent pu tuer Malin. Peut-être le sénateur était-il mort et enterré. L’enlèvement accusait néanmoins une séquestration. Pourquoi la séquestration après les recherches accomplies au château? Certes, il y avait folie à croire que l’enlèvement d’un dignitaire de l’Empire resterait longtemps secret! La rapide publicité que devait avoir cet attentat en annulait les bénéfices.
A ces objections, Pigoult répondit que jamais la Justice ne pouvait deviner tous les motifs des scélérats. Dans tous les procès criminels, il existait du juge au criminel, et du criminel au juge, des parties obscures; la conscience avait des abîmes où la lumière humaine ne pénétrait que par la confession des coupables.
Grévin et Lechesneau firent un hochement de tête en signe d’assentiment, sans pour cela cesser d’avoir les yeux sur ces ténèbres qu’ils tenaient à éclairer.
—L’Empereur leur a pourtant fait grâce, dit Pigoult à Grévin et à madame Marion, il les a radiés de la liste, quoiqu’ils fussent de la dernière conspiration ourdie contre lui!
Lechesneau, sans plus tarder, expédia toute sa gendarmerie sur la forêt et la vallée de Cinq-Cygne, en faisant accompagner Giguet par le juge de paix qui devint, aux termes du Code, son officier de police judiciaire auxiliaire; il le chargea de recueillir dans la commune de Cinq-Cygne les éléments de l’instruction, de procéder au besoin à tous interrogatoires, et, pour plus de diligence, il dicta rapidement et signa le mandat d’arrêt de Michu, sur qui les charges paraissaient évidentes. Après le départ des gendarmes et du juge de paix, Lechesneau reprit le travail important des mandats d’arrêt à décerner contre les Simeuse et les d’Hauteserre. D’après le Code, ces actes devaient contenir toutes les charges qui pesaient sur les délinquants. Giguet et le juge de paix se portèrent si rapidement sur Cinq-Cygne, qu’ils rencontrèrent les gens du château revenant de Troyes. Arrêtés et conduits chez le maire, où ils furent interrogés, chacun d’eux, ignorant l’importance de cette réponse, dit naïvement avoir reçu, la veille, la permission d’aller pendant toute la journée à Troyes. Sur une interpellation du juge de paix, chacun répondit également que mademoiselle leur avait offert de prendre cette distraction à laquelle ils ne songeaient pas. Ces dépositions parurent si graves au juge de paix, qu’il envoya l’Égyptien à Gondreville prier monsieur Lechesneau de venir procéder lui-même à l’arrestation des gentilshommes de Cinq-Cygne, afin d’opérer simultanément, car il se transportait à la ferme de Michu, pour y surprendre le prétendu chef des malfaiteurs. Ces nouveaux éléments parurent si décisifs, que Lechesneau partit aussitôt pour Cinq-Cygne, en recommandant à Grévin de faire soigneusement garder les empreintes laissées par le pied des chevaux dans le parc. Le directeur du jury savait quel plaisir causerait à Troyes sa procédure contre d’anciens nobles, les ennemis du peuple, devenus les ennemis de l’Empereur. En de pareilles dispositions, un magistrat prend facilement de simples présomptions pour des preuves évidentes. Néanmoins, en allant de Gondreville à Cinq-Cygne dans la propre voiture du sénateur, Lechesneau qui, certes, eût fait un grand magistrat sans la passion à laquelle il dut sa disgrâce, car l’Empereur devint prude, trouva l’audace des jeunes gens et de Michu bien folle et peu en harmonie avec l’esprit de mademoiselle de Cinq-Cygne. Il crut en lui-même à des intentions autres que celles d’arracher au sénateur une rétrocession de Gondreville. En toute chose, même en magistrature, il existe ce qu’il faut appeler la conscience du métier. Les perplexités de Lechesneau résultaient de cette conscience que tout homme met à s’acquitter des devoirs qui lui plaisent, et que les savants portent dans la science, les artistes dans l’art, les juges dans la justice. Aussi peut-être les juges offrent-ils aux accusés plus de garanties que les jurés. Le magistrat ne se fie qu’aux lois de la raison, tandis que le juré se laisse entraîner par les ondes du sentiment. Le directeur du jury se posa plusieurs questions à lui-même, en se proposant d’y chercher des solutions satisfaisantes dans l’arrestation même des délinquants. Quoique la nouvelle de l’enlèvement de Malin agitât déjà la ville de Troyes, elle était encore ignorée dans Arcis à huit heures, car tout le monde soupait quand on y vint chercher la gendarmerie et le juge de paix; enfin personne ne la savait à Cinq-Cygne, dont la vallée et le château étaient pour la seconde fois cernés, mais cette fois par la Justice et non par la Police: les transactions, possibles avec l’une, sont souvent impossibles avec l’autre.
Laurence n’avait eu qu’à dire à Marthe, à Catherine et aux Durieu de rester dans le château sans en sortir ni regarder au dehors, pour être strictement obéie par eux. A chaque voyage, les chevaux stationnèrent dans le chemin creux, en face de la brèche, et de là, Robert et Michu, les plus robustes de la troupe, avaient pu transporter secrètement les sacs par la brèche dans une cave située sous l’escalier de la tour dite de Mademoiselle. En arrivant au château vers cinq heures et demie, les quatre gentilshommes et Michu se mirent aussitôt à y enterrer l’or. Laurence et les d’Hauteserre jugèrent convenable de murer le caveau. Michu se chargea de cette opération en se faisant aider par Gothard, qui courut à la ferme chercher quelques sacs de plâtre restés lors de la construction, et Marthe retourna chez elle pour donner secrètement les sacs à Gothard. La ferme bâtie par Michu se trouvait sur l’éminence d’où jadis il avait aperçu les gendarmes, et l’on y allait par le chemin creux. Michu, très affamé, se dépêcha si bien que, vers sept heures et demie, il eut fini sa besogne. Il revenait d’un pas leste, afin d’empêcher Gothard d’apporter un dernier sac de plâtre dont il avait cru avoir besoin. Sa ferme était déjà cernée par le garde-champêtre de Cinq-Cygne, par le juge de paix, son greffier et trois gendarmes qui se cachèrent et le laissèrent entrer en l’entendant venir.
Michu rencontra Gothard, un sac sur l’épaule, et lui cria de loin:—C’est fini, petit, reporte-le, et dîne avec nous.
Michu, le front en sueur, les vêtements souillés de plâtre et de débris de pierres meulières boueuses provenant des décombres de la brèche, entra tout joyeux dans la cuisine de sa ferme, où la mère de Marthe et Marthe servaient la soupe en l’attendant.
Au moment où Michu tournait le robinet de la fontaine pour se laver les mains, le juge de paix se présenta, accompagné de son greffier et du garde-champêtre.
—Que nous voulez-vous, monsieur Pigoult? demanda Michu.
—Au nom de l’Empereur et de la Loi, je vous arrête! dit le juge de paix.
Les trois gendarmes se montrèrent alors amenant Gothard. En voyant les chapeaux bordés, Marthe et sa mère échangèrent un regard de terreur.
—Ah! bah! Et pourquoi? demanda Michu qui s’assit à sa table en disant à sa femme:—Sers-moi, je meurs de faim.
—Vous le savez aussi bien que nous, dit le juge de paix qui fit signe à son greffier de commencer le procès-verbal, après avoir exhibé le mandat d’arrêt au fermier.
—Eh bien! tu fais l’étonné, Gothard. Veux-tu dîner, oui ou non? dit Michu. Laisse-leur écrire leurs bêtises.
—Vous reconnaissez l’état dans lequel sont vos vêtements? dit le juge de paix. Vous ne niez pas non plus les paroles que vous avez dites à Gothard dans votre cour.
Michu, servi par sa femme stupéfaite de son sang-froid, mangeait avec l’avidité que donne la faim, et ne répondait point; il avait la bouche pleine et le cœur innocent. L’appétit de Gothard fut suspendu par une horrible crainte.
—Voyons, dit le garde-champêtre à l’oreille de Michu, qu’avez-vous fait du sénateur? Il s’en va, pour vous, à entendre les gens de justice, de la peine de mort.
—Ah! mon Dieu! cria Marthe qui surprit les derniers mots et tomba comme foudroyée.
—Violette nous aura joué quelque vilain tour! s’écria Michu en se souvenant des paroles de Laurence.
—Ah! vous savez donc que Violette vous a vu, dit le juge de paix.
Michu se mordit les lèvres, et résolut de ne plus rien dire. Gothard imita cette réserve. En voyant l’inutilité de ses efforts pour le faire parler, et connaissant d’ailleurs ce qu’on nommait dans le pays la perversité de Michu, le juge de paix ordonna de lui lier les mains ainsi qu’à Gothard, et de les emmener au château de Cinq-Cygne, sur lequel il se dirigea pour y rejoindre le directeur du jury.
Les gentilshommes et Laurence avaient trop appétit, et le dîner leur offrait un trop violent intérêt pour qu’ils le retardassent en faisant leur toilette. Ils vinrent, elle en amazone, eux en culotte de peau blanche, en bottes à l’écuyère et dans leur veste de drap vert retrouver au salon monsieur et madame d’Hauteserre, qui étaient assez inquiets. Le bonhomme avait remarqué des allées et venues, et surtout la défiance dont il fut l’objet, car Laurence n’avait pu le soumettre à la consigne des gens. Donc, à un moment où l’un de ses fils avait évité de lui répondre en s’enfuyant, il était venu dire à sa femme:—Je crains que Laurence ne nous taille encore des croupières!
—Quelle espèce de chasse avez-vous faite aujourd’hui? demanda madame d’Hauteserre à Laurence.
—Ah! vous apprendrez quelque jour le mauvais coup auquel vos enfants ont participé, répondit-elle en riant.
Quoique dites par plaisanterie, ces paroles firent frémir la vieille dame. Catherine annonça le dîner. Laurence donna le bras à monsieur d’Hauteserre, et sourit de la malice qu’elle faisait à ses cousins, en forçant l’un d’eux à offrir son bras à la vieille dame, transformée en oracle par leur convention.
Le marquis de Simeuse conduisit madame d’Hauteserre à table. La situation devint alors si solennelle, que le Benedicite fini, Laurence et ses deux cousins éprouvèrent au cœur des palpitations violentes. Madame d’Hauteserre, qui servait, fut frappée de l’anxiété peinte sur le visage des deux Simeuse et de l’altération que présentait la figure moutonne de Laurence.
—Mais il s’est passé quelque chose d’extraordinaire? s’écria-t-elle en les regardant tous.
—A qui parlez-vous? dit Laurence.
—A vous tous, répondit la vieille dame.
—Quant à moi, ma mère, dit Robert, j’ai une faim de loup.
Madame d’Hauteserre, toujours troublée, offrit au marquis de Simeuse une assiette qu’elle destinait au cadet.
—Je suis comme votre mère, je me trompe toujours, même malgré vos cravates. Je croyais servir votre frère, lui dit-elle.
—Vous le servez mieux que vous ne pensez, dit le cadet en pâlissant. Le voilà comte de Cinq-Cygne.
Ce pauvre enfant si gai devint triste pour toujours; mais il trouva la force de regarder Laurence en souriant, et de comprimer ses regrets mortels. En un instant, l’amant s’abîma dans le frère.
—Comment! la comtesse aurait fait son choix? s’écria la vieille dame.
—Non, dit Laurence, nous avons laissé agir le sort, et vous en étiez l’instrument.
Elle raconta la convention stipulée le matin. L’aîné des Simeuse, qui voyait s’augmenter la pâleur du visage chez son frère, éprouvait de moment en moment le besoin de s’écrier:—Épouse-la, j’irai mourir, moi! Au moment où l’on servait le dessert, les habitants de Cinq-Cygne entendirent frapper à la croisée de la salle à manger, du côté du jardin. L’aîné des d’Hauteserre, qui alla ouvrir, livra passage au curé dont la culotte s’était déchirée aux treillis en escaladant les murs du parc.
—Fuyez, on vient vous arrêter!
—Pourquoi?
—Je ne sais pas encore, mais on procède contre vous.
Ces paroles furent accueillies par des rires universels.
—Nous sommes innocents, s’écrièrent les gentilshommes.
—Innocents ou coupables, dit le curé, montez à cheval et gagnez la frontière. Là, vous serez à même de prouver votre innocence. On revient sur une condamnation par contumace, on ne revient pas d’une condamnation contradictoire obtenue par les passions populaires, et préparée par les préjugés. Souvenez-vous du mot du président de Harlay: Si l’on m’accusait d’avoir emporté les tours de Notre-Dame, je commencerais par m’enfuir.
—Mais fuir, n’est-ce pas s’avouer coupable? dit le marquis de Simeuse.
—Ne fuyez pas!... dit Laurence.
—Toujours de sublimes sottises, dit le curé au désespoir. Si j’avais la puissance de Dieu, je vous enlèverais. Mais si l’on me trouve ici, dans cet état, ils tourneront contre vous et moi cette singulière visite, je me sauve par la même voie. Songez-y! vous avez encore le temps. Les gens de justice n’ont pas pensé au mur mitoyen du presbytère, et vous êtes cernés de tous côtés.
Le retentissement des pas d’une foule et le bruit des sabres de la gendarmerie, remplirent la cour et parvinrent dans la salle à manger quelques instants après le départ du pauvre curé, qui n’eut pas plus de succès dans ses conseils que le marquis de Chargebœuf dans les siens.
—Notre existence commune, dit mélancoliquement le cadet de Simeuse à Laurence, est une monstruosité et nous éprouvons un monstrueux amour. Cette monstruosité a gagné votre cœur. Peut-être est-ce parce que les lois de la nature sont bouleversées en eux que les jumeaux dont l’histoire nous est conservée ont tous été malheureux. Quant à nous, voyez avec quelle persistance le sort nous poursuit. Voilà votre décision fatalement retardée.
Laurence était hébétée, elle entendit comme un bourdonnement ces paroles, sinistres pour elle, prononcées par le directeur du jury:—Au nom de l’Empereur et de la loi! j’arrête les sieurs Paul-Marie et Marie-Paul Simeuse, Adrien et Robert d’Hauteserre. Ces messieurs, ajouta-t-il en montrant à ceux qui l’accompagnaient des traces de boue sur les vêtements des prévenus, ne nieront pas d’avoir passé une partie de cette journée à cheval?
—De quoi les accusez-vous? demanda fièrement mademoiselle de Cinq-Cygne.
—Vous n’arrêtez pas mademoiselle? dit Giguet.
—Je la laisse en liberté, sous caution, jusqu’à un plus ample examen des charges qui pèsent sur elle.
Goulard offrit sa caution en demandant simplement à la comtesse sa parole d’honneur de ne pas s’évader. Laurence foudroya l’ancien piqueur de la maison de Simeuse par un regard plein de hauteur qui lui fit de cet homme un ennemi mortel, et une larme sortit de ses yeux, une de ces larmes de rage qui annoncent un enfer de douleurs. Les quatre gentilshommes échangèrent un regard terrible et restèrent immobiles. Monsieur et madame d’Hauteserre, craignant d’avoir été trompés par les quatre jeunes gens et par Laurence, étaient dans un état de stupeur indicible. Cloués dans leurs fauteuils, ces parents, qui se voyaient arracher leurs enfants après avoir tant craint pour eux et les avoir reconquis, regardaient sans voir, écoutaient sans entendre.
—Faut-il vous demander d’être ma caution, monsieur d’Hauteserre? cria Laurence à son ancien tuteur, qui fut réveillé par ce cri pour lui clair et déchirant comme le son de la trompette du jugement dernier.
Le vieillard essuya les larmes qui lui vinrent aux yeux, il comprit tout et dit à sa parente d’une voix faible:—Pardon, comtesse, vous savez que je vous appartiens corps et âme.
Lechesneau, frappé d’abord de la tranquillité de ces coupables qui dînaient, revint à ses premiers sentiments sur leur culpabilité quand il vit la stupeur des parents et l’air songeur de Laurence, qui cherchait à deviner le piége qu’on lui avait tendu.
—Messieurs, dit-il poliment, vous êtes trop bien élevés pour faire une résistance inutile; suivez-moi tous les quatre aux écuries où il est nécessaire de détacher en votre présence les fers de vos chevaux, qui deviendront des pièces importantes au procès, et démontreront peut-être votre innocence ou votre culpabilité. Venez aussi, mademoiselle...
Le maréchal ferrant de Cinq-Cygne et son garçon avaient été requis par Lechesneau de venir en qualité d’experts. Pendant l’opération qui se faisait aux écuries, le juge de paix amena Gothard et Michu. L’opération de détacher les fers à chaque cheval, et de les réunir en les désignant, afin de procéder à la confrontation des marques laissées dans le parc par les chevaux des auteurs de l’attentat, prit du temps. Néanmoins Lechesneau, prévenu de l’arrivée de Pigoult, laissa les accusés avec les gendarmes, vint dans la salle à manger pour dicter le procès-verbal, et le juge de paix lui montra l’état des vêtements de Michu en racontant les circonstances de l’arrestation.
—Ils auront tué le sénateur et l’auront plâtré dans quelque muraille, dit en finissant Pigoult à Lechesneau.
—Maintenant, j’en ai peur, répondit le magistrat.—Où as-tu porté le plâtre? dit-il à Gothard.
Gothard se mit à pleurer.
—La justice l’effraie, dit Michu dont les yeux lançaient des flammes comme ceux d’un lion pris dans un filet.
Tous les gens de la maison retenus chez le maire arrivèrent alors, ils encombrèrent l’antichambre où Catherine et les Durieu pleuraient, et leur apprirent l’importance des réponses qu’ils avaient faites. A toutes les questions du directeur et du juge de paix, Gothard répondit par des sanglots; en pleurant il finit par se donner une sorte d’attaque convulsive qui les effraya, et ils le laissèrent. Le petit drôle, ne se voyant plus surveillé, regarda Michu en souriant, et Michu l’approuva par un regard. Lechesneau quitta le juge de paix pour aller presser les experts.
—Monsieur, dit enfin madame d’Hauteserre en s’adressant à Pigoult, pouvez-vous nous expliquer la cause de ces arrestations?
—Ces messieurs sont accusés d’avoir enlevé le sénateur à main armée, et de l’avoir séquestré, car nous ne supposons pas qu’ils l’aient tué, malgré les apparences.
—Et quelles peines encourraient les auteurs de ce crime? demanda le bonhomme.
—Mais comme les lois auxquelles il n’est pas dérogé par le Code actuel resteront en vigueur, il y a peine de mort, reprit le juge de paix.
—Peine de mort! s’écria madame d’Hauteserre qui s’évanouit.
Le curé se présenta dans ce moment avec sa sœur, qui appela Catherine et la Durieu.
—Mais nous ne l’avons seulement pas vu, votre maudit sénateur, s’écria Michu.
—Madame Marion, madame Grévin, monsieur Grévin, le valet de chambre du sénateur, Violette, ne peuvent pas en dire autant de vous, répondit Pigoult avec le sourire aigre du magistrat convaincu.
—Je n’y comprends rien, dit Michu, que cette réponse frappa de stupeur et qui commença dès lors à se croire entortillé avec ses maîtres dans quelque trame ourdie contre eux.
En ce moment tout le monde revint des écuries. Laurence accourut à madame d’Hauteserre qui reprit ses sens pour lui dire:—Il y a peine de mort.
—Peine de mort!... répéta Laurence en regardant les quatre gentilshommes.
Ce mot répandit un effroi dont profita Giguet, en homme instruit par Corentin.
—Tout peut s’arranger encore, dit-il en emmenant le marquis de Simeuse dans un coin de la salle à manger, peut-être n’est-ce qu’une plaisanterie? Que diable! vous avez été militaires. Entre soldats on s’entend. Qu’avez-vous fait du sénateur? Si vous l’avez tué, tout est dit; mais si vous l’avez séquestré, rendez-le, vous voyez bien que votre coup est manqué. Je suis certain que le directeur du jury, d’accord avec le sénateur, étouffera les poursuites.
—Nous ne comprenons absolument rien à vos questions, dit le marquis de Simeuse.
—Si vous le prenez sur ce ton, cela ira loin, dit le lieutenant.
—Chère cousine, dit le marquis de Simeuse, nous allons en prison, mais ne soyez pas inquiète, nous reviendrons dans quelques heures: il y a dans cette affaire des malentendus qui vont s’expliquer.
—Je le souhaite pour vous, messieurs, dit le magistrat en faisant signe à Giguet d’emmener les quatre gentilshommes, Gothard et Michu.—Ne les conduisez pas à Troyes, dit-il au lieutenant, gardez-les à votre poste d’Arcis; ils doivent être présents demain, au jour, à la vérification des fers de leurs chevaux avec les empreintes laissées dans le parc.
Lechesneau et Pigoult ne partirent qu’après avoir interrogé Catherine, monsieur, madame d’Hauteserre et Laurence. Les Durieu, Catherine et Marthe déclarèrent n’avoir vu leurs maîtres qu’au déjeuner; monsieur d’Hauteserre déclara les avoir vus à trois heures. Quand, à minuit, Laurence se vit entre monsieur et madame d’Hauteserre, devant l’abbé Goujet et sa sœur, sans les quatre jeunes gens qui, depuis dix-huit mois, étaient la vie de ce château, son amour et sa joie, elle garda pendant longtemps un silence que personne n’osa rompre. Jamais affliction ne fut plus profonde ni plus complète. Enfin, on entendit un soupir, on regarda.
Marthe, oubliée dans un coin, se leva, disant:—La mort! madame!... on nous les tuera, malgré leur innocence.
—Qu’avez-vous fait! dit le curé.
Laurence sortit sans répondre. Elle avait besoin de la solitude pour retrouver sa force au milieu de ce désastre imprévu.
CHAPITRE III.
UN PROCÈS POLITIQUE SOUS L’EMPIRE.
A trente-quatre ans de distance, pendant lesquels il s’est fait trois grandes révolutions, les vieillards seuls peuvent se rappeler aujourd’hui le tapage inouï produit en Europe par l’enlèvement d’un sénateur de l’Empire français. Aucun procès, si ce n’est ceux de Trumeau, l’épicier de la place Saint-Michel et celui de la veuve Morin, sous l’Empire; ceux de Fualdès et de Castaing, sous la Restauration; ceux de madame Lafarge et Fieschi, sous le gouvernement actuel, n’égala en intérêt et en curiosité celui des jeunes gens accusés de l’enlèvement de Malin. Un pareil attentat contre un membre de son Sénat excita la colère de l’Empereur, à qui l’on apprit l’arrestation des délinquants presque en même temps que la perpétration du délit et le résultat négatif des recherches. La forêt fouillée dans ses profondeurs, l’Aube et les départements environnants parcourus dans toute leur étendue, n’offrirent pas le moindre indice du passage ou de la séquestration du comte de Gondreville. Le grand juge, mandé par Napoléon, vint après avoir pris des renseignements auprès du ministre de la police, et lui expliqua la position de Malin vis-à-vis des Simeuse. L’Empereur, alors occupé de choses graves, trouva la solution de l’affaire dans les faits antérieurs.
—Ces jeunes gens sont fous, dit-il. Un jurisconsulte comme Malin doit revenir sur des actes arrachés par la violence. Surveillez ces nobles pour savoir comment ils s’y prendront pour relâcher le comte de Gondreville.
Il enjoignit de déployer la plus grande célérité dans une affaire où il vit un attentat contre ses institutions, un fatal exemple de résistance aux effets de la Révolution, une atteinte à la grande question des biens nationaux, et un obstacle à cette fusion des partis qui fut la constante occupation de sa politique intérieure. Enfin il se trouvait joué par ces jeunes gens qui lui avaient promis de vivre tranquillement.
—La prédiction de Fouché s’est réalisée, s’écria-t-il en se rappelant la phrase échappée deux ans auparavant à son ministre actuel de la police qui ne l’avait dite que sous l’impression du rapport fait par Corentin sur Laurence.
On ne peut pas se figurer, sous un gouvernement constitutionnel où personne ne s’intéresse à une Chose Publique aveugle et muette, ingrate et froide, le zèle qu’un mot de l’Empereur imprimait à sa machine politique ou administrative. Cette puissante volonté semblait se communiquer aux choses aussi bien qu’aux hommes. Une fois son mot dit, l’Empereur, surpris par la coalition de 1806, oublia l’affaire. Il pensait à de nouvelles batailles à livrer, et s’occupait de masser ses régiments pour frapper un grand coup au cœur de la monarchie prussienne. Mais son désir de voir faire prompte justice trouva un puissant véhicule dans l’incertitude qui affectait la position de tous les magistrats de l’Empire. En ce moment Cambacérès, en sa qualité d’archichancelier, et le grand juge Régnier préparaient l’institution des tribunaux de première instance, des cours impériales et de la cour de cassation; ils agitaient la question des costumes auxquels Napoléon tenait tant et avec tant de raison; ils revisaient le personnel et recherchaient les restes des parlements abolis. Naturellement, les magistrats du département de l’Aube pensèrent que donner des preuves de zèle dans l’affaire de l’enlèvement du comte de Gondreville, serait une excellente recommandation. Les suppositions de Napoléon devinrent alors des certitudes pour les courtisans et pour les masses.
La paix régnait encore sur le continent, et l’admiration pour l’Empereur était unanime en France: il cajolait les intérêts, les vanités, les personnes, les choses, enfin tout jusqu’aux souvenirs. Cette entreprise parut donc à tout le monde une atteinte au bonheur public. Ainsi les pauvres gentilshommes innocents furent couverts d’un opprobre général. En petit nombre et confinés dans leurs terres, les nobles déploraient cette affaire entre eux, mais pas un n’osait ouvrir la bouche. Comment, en effet, s’opposer au déchaînement de l’opinion publique? Dans tout le département on exhumait les cadavres des onze personnes tuées en 1792, à travers les persiennes de l’hôtel de Cinq-Cygne, et l’on en accablait les accusés. On craignait que les émigrés enhardis n’exerçassent tous des violences sur les acquéreurs de leurs biens, pour en préparer la restitution en protestant ainsi contre un injuste dépouillement. Ces nobles gens furent donc traités de brigands, de voleurs, d’assassins, et la complicité de Michu leur devint surtout fatale. Cet homme qui avait coupé, lui ou son beau-père, toutes les têtes tombées dans le département pendant la Terreur, était l’objet des contes les plus ridicules. L’exaspération fut d’autant plus vive que Malin avait à peu près placé tous les fonctionnaires de l’Aube. Aucune voix généreuse ne s’éleva pour contredire la voix publique. Enfin les malheureux n’avaient aucun moyen légal de combattre les préventions; car, en soumettant à des jurés et les éléments de l’accusation et le jugement, le code de Brumaire an IV n’avait pu donner aux accusés l’immense garantie du recours en cassation pour cause de suspicion légitime. Le surlendemain de l’arrestation, les maîtres et les gens du château de Cinq-Cygne furent assignés à comparaître devant le jury d’accusation. On laissa Cinq-Cygne à la garde du fermier, sous l’inspection de l’abbé Goujet et de sa sœur qui s’y établirent. Mademoiselle de Cinq-Cygne, monsieur et madame d’Hauteserre vinrent occuper la petite maison que possédait Durieu dans un de ces longs et larges faubourgs qui s’étalent autour de la ville de Troyes. Laurence eut le cœur serré quand elle reconnut la fureur des masses, la malignité de la bourgeoisie et l’hostilité de l’administration par plusieurs de ces petits événements qui arrivent toujours aux parents des gens impliqués dans une affaire criminelle, dans les villes de province où elles se jugent. C’est, au lieu de mots encourageants et pleins de compassion, des conversations entendues où éclatent d’affreux désirs de vengeance; des témoignages de haine à la place des actes de la stricte politesse ou de la réserve ordonnée par la décence, mais surtout un isolement dont s’affectent les hommes ordinaires, et d’autant plus rapidement senti que le malheur excite la défiance. Laurence, qui avait recouvré toute sa force, comptait sur les clartés de l’innocence et méprisait trop la foule pour s’épouvanter de ce silence désapprobateur par lequel on l’accueillait. Elle soutenait le courage de monsieur et madame d’Hauteserre, tout en pensant à la bataille judiciaire qui, d’après la rapidité de la procédure, devait bientôt se livrer devant la cour criminelle. Mais elle allait recevoir un coup auquel elle ne s’attendait point et qui diminua son courage. Au milieu de ce désastre et par le déchaînement général, au moment où cette famille affligée se voyait comme dans un désert, un homme grandit tout à coup aux yeux de Laurence et montra toute la beauté de son caractère. Le lendemain du jour où l’accusation approuvée par la formule: Oui, il y a lieu, que le chef du jury écrivait au bas de l’acte, fut renvoyée à l’accusateur public, et que le mandat d’arrêt décerné contre les accusés eut été converti en une ordonnance de prise de corps, le marquis de Chargebœuf vint courageusement dans sa vieille calèche au secours de sa jeune parente. Prévoyant la promptitude de la justice, le chef de cette grande famille s’était hâté d’aller à Paris, d’où il amenait l’un des plus rusés et des plus honnêtes procureurs du vieux temps, Bordin, qui devint, à Paris, l’avoué de la noblesse pendant dix ans, et dont le successeur fut le célèbre avoué Derville. Ce digne procureur choisit aussitôt pour avocat le petit-fils d’un ancien président du parlement de Normandie qui se destinait à la magistrature et dont les études s’étaient faites sous sa tutelle. Ce jeune avocat, pour employer une dénomination abolie que l’Empereur allait faire revivre, fut en effet nommé substitut du procureur général à Paris après le procès actuel, et devint un de nos plus célèbres magistrats. Monsieur de Grandville accepta cette défense comme une occasion de débuter avec éclat. A cette époque, les avocats étaient remplacés par des défenseurs officieux. Ainsi le droit de défense n’était pas restreint, tous les citoyens pouvaient plaider la cause de l’innocence; mais les accusés n’en prenaient pas moins d’anciens avocats pour se défendre. Le vieux marquis, effrayé des ravages que la douleur avait faits chez Laurence, fut admirable de bon goût et de convenance. Il ne rappela point ses conseils donnés en pure perte; il présenta Bordin comme un oracle dont les avis devaient être suivis à la lettre, et le jeune de Grandville comme un défenseur en qui l’on pouvait avoir une entière confiance.
Laurence tendit la main au vieux marquis, et lui serra la sienne avec une vivacité qui le charma.
—Vous aviez raison, lui dit-elle.
—Voulez-vous maintenant écouter mes conseils? demanda-t-il.
La jeune comtesse fit, ainsi que monsieur et madame d’Hauteserre, un signe d’assentiment.
—Eh bien! venez dans ma maison, elle est au centre de la ville près du tribunal; vous et vos avocats, vous vous y trouverez mieux qu’ici où vous êtes entassés, et beaucoup trop loin du champ de bataille. Vous auriez la ville à traverser tous les jours.
Laurence accepta; le vieillard l’emmena ainsi que madame d’Hauteserre à sa maison, qui fut celle des défenseurs et des habitants de Cinq-Cygne tant que dura le procès. Après le dîner, les portes closes, Bordin se fit raconter exactement par Laurence les circonstances de l’affaire en la priant de n’omettre aucun détail, quoique déjà quelques-uns des faits antérieurs eussent été dits à Bordin et au jeune défenseur par le marquis durant leur voyage de Paris à Troyes. Bordin écouta, les pieds au feu, sans se donner la moindre importance. Le jeune avocat, lui, ne put s’empêcher de se partager entre son admiration pour mademoiselle de Cinq-Cygne et l’attention qu’il devait aux éléments de la cause.
—Est-ce bien tout? demanda Bordin quand Laurence eut raconté les événements du drame tels que ce récit les a présentés jusqu’à présent.
—Oui, répondit-elle.
Le silence le plus profond régna pendant quelques instants dans le salon de l’hôtel de Chargebœuf où se passait cette scène, une des plus graves qui aient lieu durant la vie, et une des plus rares aussi. Tout procès est jugé par les avocats avant les juges, de même que la mort du malade est pressentie par les médecins, avant la lutte que les uns soutiendront avec la nature et les autres avec la justice. Laurence, monsieur et madame d’Hauteserre, le marquis avaient les yeux sur la vieille figure noire et profondément labourée par la petite vérole de ce vieux procureur qui allait prononcer des paroles de vie ou de mort. Monsieur d’Hauteserre s’essuya des gouttes de sueur sur le front. Laurence regarda le jeune avocat et lui trouva le visage attristé.
—Eh bien! mon cher Bordin? dit le marquis en lui tendant sa tabatière où le procureur puisa d’une façon distraite.
Bordin frotta le gras de ses jambes vêtues de gros bas de filoselle noire, car il était en culotte de drap noir, et portait un habit qui se rapprochait par sa forme des habits dits à la française; il jeta son regard malicieux sur ses clients en y donnant une expression craintive, mais il les glaça.
—Faut-il vous disséquer cela, dit-il, et vous parler franchement?
—Mais allez donc, monsieur! dit Laurence.
—Tout ce que vous avez fait de bien se tourne en charges contre vous, lui dit alors le vieux praticien. On ne peut pas sauver vos parents, on ne pourra que faire diminuer la peine. La vente que vous avez ordonné à Michu de faire de ses biens, sera prise pour la preuve la plus évidente de vos intentions criminelles sur le sénateur. Vous avez envoyé vos gens exprès à Troyes pour être seuls, et cela sera d’autant plus plausible que c’est la vérité. L’aîné des d’Hauteserre a dit à Beauvisage un mot terrible qui vous perd tous. Vous en avez dit un autre dans votre cour qui prouvait longtemps à l’avance vos mauvais vouloirs contre Gondreville. Quant à vous, vous étiez à la grille en observation au moment du coup; si l’on ne vous poursuit pas, c’est pour ne pas mettre un élément d’intérêt dans l’affaire.
—La cause n’est pas tenable, dit monsieur de Grandville.
—Elle l’est d’autant moins, reprit Bordin, qu’on ne peut plus dire la vérité. Michu, messieurs de Simeuse et d’Hauteserre doivent s’en tenir tout simplement à prétendre qu’ils sont allés dans la forêt avec vous pendant une partie de la journée et qu’ils sont venus déjeuner à Cinq-Cygne. Mais si nous pouvons établir que vous y étiez tous à trois heures pendant que l’attentat avait lieu, quels sont nos témoins? Marthe, la femme d’un accusé, les Durieu, Catherine, gens à votre service, monsieur et madame, père et mère de deux accusés. Ces témoins sont sans valeur, la loi ne les admet pas contre vous, le bon sens les repousse en votre faveur. Si, par malheur, vous disiez être allé chercher onze cent mille francs d’or dans la forêt, vous enverriez tous les accusés aux galères comme voleurs. Accusateur public, jurés, juges, audience, et la France croiraient que vous avez pris cet or à Gondreville, et que vous avez séquestré le sénateur pour faire votre coup. En admettant l’accusation telle qu’elle est en ce moment, l’affaire n’est pas claire; mais, dans sa vérité pure, elle deviendrait limpide: les jurés expliqueraient par le vol toutes les parties ténébreuses, car royaliste aujourd’hui veut dire brigand! Le cas actuel présente une vengeance admissible dans la situation politique. Les accusés encourent la peine de mort, mais elle n’est pas déshonorante à tous les yeux; tandis qu’en y mêlant la soustraction des espèces qui ne paraîtra jamais légitime, vous perdrez les bénéfices de l’intérêt qui s’attache à des condamnés à mort, quand leur crime paraît excusable. Dans le premier moment, quand vous pouviez montrer vos cachettes, le plan de la forêt, les tuyaux de fer-blanc, l’or, pour justifier l’emploi de votre journée, il eût été possible de s’en tirer en présence de magistrats impartiaux; mais dans l’état des choses, il faut se taire. Dieu veuille qu’aucun des six accusés n’ait compromis la cause, mais nous verrons à tirer parti de leurs interrogatoires.
Laurence se tordit les mains de désespoir et leva les yeux au ciel par un regard désolant, car elle aperçut alors dans toute sa profondeur le précipice où ses cousins étaient tombés. Le marquis et le jeune défenseur approuvaient le terrible discours de Bordin. Le bonhomme d’Hauteserre pleurait.
—Pourquoi ne pas avoir écouté l’abbé Goujet qui voulait les faire enfuir? dit madame d’Hauteserre exaspérée.
—Ah! s’écria l’ancien procureur, si vous avez pu les faire sauver, et que vous ne l’ayez pas fait, vous les aurez tués vous-mêmes. La contumace donne du temps. Avec le temps, les innocents éclaircissent les affaires. Celle-ci me semble la plus ténébreuse que j’aie vue de ma vie, pendant laquelle j’en ai cependant bien débrouillé.
—Elle est inexplicable pour tout le monde, et même pour nous, dit monsieur de Grandville. Si les accusés sont innocents, le coup a été fait par d’autres. Cinq personnes ne viennent pas dans un pays comme par enchantement, ne se procurent pas des chevaux ferrés comme ceux des accusés, n’empruntent pas leur ressemblance et ne mettent pas Malin dans une fosse, exprès pour perdre Michu, messieurs d’Hauteserre et de Simeuse. Les inconnus, les vrais coupables, avaient un intérêt quelconque à se mettre dans la peau de ces cinq innocents; pour les retrouver, pour chercher leurs traces, il nous faudrait, comme au gouvernement, autant d’agents et d’yeux qu’il y a de communes dans un rayon de vingt lieues.
—C’est là chose impossible, dit Bordin. Il n’y faut même pas songer. Depuis que les sociétés ont inventé la justice, elles n’ont jamais trouvé le moyen de donner à l’innocence accusée un pouvoir égal à celui dont le magistrat dispose contre le crime. La justice n’est pas bilatérale. La Défense, qui n’a ni espions, ni police, ne dispose pas en faveur de ses clients de la puissance sociale. L’innocence n’a que le raisonnement pour elle; et le raisonnement, qui peut frapper des juges, est souvent impuissant sur les esprits prévenus des jurés. Le pays est tout entier contre vous. Les huit jurés qui ont sanctionné l’acte d’accusation étaient des propriétaires de biens nationaux. Nous aurons dans nos jurés de jugement des gens qui seront, comme les premiers, acquéreurs, vendeurs de biens nationaux ou employés. Enfin, nous aurons un jury Malin. Aussi faut-il un système complet de défense, n’en sortez pas, et périssez dans votre innocence. Vous serez condamnés. Nous irons au tribunal de cassation, et nous tâcherons d’y rester longtemps. Si, dans l’intervalle, je puis recueillir des preuves en votre faveur, vous aurez le recours en grâce. Voilà l’anatomie de l’affaire et mon avis. Si nous triomphons (car tout est possible en justice), ce serait un miracle; mais votre avocat est, parmi tous ceux que je connais, le plus capable de faire ce miracle, et j’y aiderai.
—Le sénateur doit avoir la clef de cette énigme, dit alors monsieur de Grandville, car on sait toujours qui nous en veut et pourquoi l’on nous en veut. Je le vois quittant Paris à la fin de l’hiver, venant à Gondreville seul, sans suite, s’y enfermant avec son notaire, et se livrant, pour ainsi dire, à cinq hommes qui l’empoignent.
—Certes, dit Bordin, sa conduite est au moins aussi extraordinaire que la nôtre; mais comment, à la face d’un pays soulevé contre nous, devenir accusateurs, d’accusés que nous étions? Il nous faudrait la bienveillance, le secours du Gouvernement, et mille fois plus de preuves que dans une situation ordinaire. J’aperçois là de la préméditation, et de la plus raffinée, chez nos adversaires inconnus, qui connaissaient la situation de Michu et de messieurs de Simeuse à l’égard de Malin. Ne pas parler! ne pas voler! il y a prudence. J’aperçois tout autre chose que des malfaiteurs sous ces masques. Mais dites donc ces choses-là aux jurés qu’on nous donnera!
Cette perspicacité dans les affaires privées qui rend certains avocats et certains magistrats si grands, étonnait et confondait Laurence; elle eut le cœur serré par cette épouvantable logique.
—Sur cent affaires criminelles, dit Bordin, il n’y en a pas dix que la Justice développe dans toute leur étendue, et il y en a peut-être un bon tiers dont le secret lui est inconnu. La vôtre est du nombre de celles qui sont indéchiffrables pour les accusés et pour les accusateurs, pour la Justice et pour le public. Quant au souverain, il a d’autres pois à lier qu’à secourir messieurs de Simeuse, quand même ils n’auraient pas voulu le renverser. Mais qui diable en veut à Malin? et que lui voulait-on?
Bordin et monsieur de Grandville se regardèrent, ils eurent l’air de douter de la véracité de Laurence. Ce mouvement fut pour la jeune fille une des plus cuisantes des mille douleurs de cette affaire; aussi jeta-t-elle aux deux défenseurs un regard qui tua chez eux tout mauvais soupçon.
Le lendemain la procédure fut remise aux défenseurs qui purent communiquer avec les accusés. Bordin apprit à la famille, qu’en gens de bien, les six accusés s’étaient bien tenus, pour employer un terme de métier.
—Monsieur de Grandville défendra Michu, dit Bordin.
—Michu?... s’écria monsieur de Chargebœuf, étonné de ce changement.
—Il est le cœur de l’affaire, et là est le danger, répliqua le vieux procureur.
—S’il est le plus exposé, la chose me semble juste! s’écria Laurence.
—Nous apercevons des chances, dit monsieur de Grandville, et nous allons bien les étudier. Si nous pouvons les sauver, ce sera parce que monsieur d’Hauteserre a dit à Michu de réparer l’un des poteaux de la barrière du chemin creux, et qu’un loup a été vu dans la forêt, car tout dépend des débats devant une cour criminelle, et les débats rouleront sur de petites choses que vous verrez devenir immenses.
Laurence tomba dans l’abattement intérieur qui doit mortifier l’âme de toutes les personnes d’action et de pensée, quand l’inutilité de l’action et de la pensée leur est démontrée. Il ne s’agissait plus ici de renverser un homme ou le pouvoir à l’aide de gens dévoués, de sympathies fanatiques enveloppées dans les ombres du mystère: elle voyait la société tout entière armée contre elle et ses cousins. On ne prend pas à soi seul une prison d’assaut, on ne délivre pas des prisonniers au sein d’une population hostile et sous les yeux d’une police éveillée par la prétendue audace des accusés. Aussi, quand effrayé de la stupeur de cette noble et courageuse fille que sa physionomie rendait plus stupide encore, le jeune défenseur essaya de relever son courage, lui répondit-elle:—Je me tais, je souffre et j’attends. L’accent, le geste et le regard firent de cette réponse une de ces choses sublimes auxquelles il manque un plus vaste théâtre pour devenir célèbres. Quelques instants après, le bonhomme d’Hauteserre disait au marquis de Chargebœuf:—Me suis-je donné de la peine pour mes deux malheureux enfants! J’ai déjà refait pour eux près de huit mille livres de rentes sur l’État. S’ils avaient voulu servir, ils auraient gagné des grades supérieurs et pourraient aujourd’hui se marier avantageusement. Voilà tous mes plans à vau-l’eau.
—Comment, lui dit sa femme, pouvez-vous songer à leurs intérêts, quand il s’agit de leur honneur et de leurs têtes.
—Monsieur d’Hauteserre pense à tout, dit le marquis.
Pendant que les habitants de Cinq-Cygne attendaient l’ouverture des débats à la cour criminelle et sollicitaient la permission de voir les prisonniers sans pouvoir l’obtenir, il se passait au château, dans le plus profond secret, un événement de la plus haute gravité. Marthe était revenue à Cinq-Cygne aussitôt après sa déposition devant le jury d’accusation, qui fut tellement insignifiante qu’elle ne fut pas assignée par l’accusateur public devant la cour criminelle. Comme toutes les personnes d’une excessive sensibilité, la pauvre femme restait assise dans le salon où elle tenait compagnie à mademoiselle Goujet, dans un état de stupeur qui faisait pitié. Pour elle, comme pour le curé d’ailleurs et pour tous ceux qui ne savaient point l’emploi que les accusés avaient fait de la journée, leur innocence paraissait douteuse. Par moments, Marthe croyait que Michu, ses maîtres et Laurence avaient exercé quelque vengeance sur le sénateur. La malheureuse femme connaissait assez le dévouement de Michu pour comprendre qu’il était de tous les accusés le plus en danger, soit à cause de ses antécédents, soit à cause de la part qu’il aurait prise dans l’exécution. L’abbé Goujet, sa sœur et Marthe se perdaient dans les probabilités auxquelles cette opinion donnait lieu; mais, à force de les méditer, ils laissaient leur esprit s’attacher à un sens quelconque. Le doute absolu que demande Descartes ne peut pas plus s’obtenir dans le cerveau de l’homme que le vide dans la nature, et l’opération spirituelle par laquelle il aurait lieu serait, comme l’effet de la machine pneumatique, une situation exceptionnelle et monstrueuse. En quelque matière que ce soit, on croit à quelque chose. Or, Marthe avait si peur de la culpabilité des accusés, que sa crainte équivalait à une croyance; et cette situation d’esprit lui fut fatale. Cinq jours après l’arrestation des gentilshommes, au moment où elle allait se coucher, sur les dix heures du soir, elle fut appelée dans la cour par sa mère qui arrivait à pied de la ferme.
—Un ouvrier de Troyes veut te parler de la part de Michu, et t’attend dans le chemin creux, dit-elle à Marthe.
Toutes deux passèrent par la brèche pour aller au plus court. Dans l’obscurité de la nuit et du chemin, il fut impossible à Marthe de distinguer autre chose que la masse d’une personne qui tranchait sur les ténèbres.
—Parlez, madame, afin que je sache si vous êtes bien madame Michu, dit cette personne d’une voix assez inquiète.
—Certainement, dit Marthe. Et que me voulez-vous?
—Bien, dit l’inconnu. Donnez-moi votre main, n’ayez pas peur de moi. Je viens, ajouta-t-il en se penchant à l’oreille de Marthe, de la part de Michu, vous remettre un petit mot. Je suis un des employés de la prison, et si mes supérieurs s’apercevaient de mon absence, nous serions tous perdus. Fiez-vous à moi. Dans les temps votre brave père m’a placé là. Aussi Michu a-t-il compté sur moi.
Il mit une lettre dans la main de Marthe et disparut vers la forêt sans attendre de réponse. Marthe eut comme un frisson en pensant qu’elle allait sans doute apprendre le secret de l’affaire. Elle courut à la ferme avec sa mère et s’enferma pour lire la lettre suivante: