Fils d’un ancien piqueur de la maison de Simeuse, enrichi par un achat de biens nationaux, Antonin Goulard était, comme Simon Giguet, un enfant d’Arcis. Le vieux Goulard son père quitta l’abbaye du Valpreux (corruption du Val des Preux) pour habiter Arcis après la mort de sa femme, et il envoya son fils Antonin au lycée impérial, où le colonel Giguet avait déjà mis son fils Simon. Les deux compatriotes, après s’être trouvés camarades de collége, firent à Paris leur droit ensemble, et leur amitié s’y continua dans les amusements de la jeunesse. Ils se promirent de s’aider l’un l’autre à parvenir en se trouvant tous deux dans des carrières différentes. Mais le sort voulut qu’ils devinssent rivaux. Malgré ses avantages assez positifs, malgré la croix de la Légion d’honneur que le comte de Gondreville, à défaut d’avancement, avait fait obtenir à Goulard et qui fleurissait sa boutonnière, l’offre de son cœur et de sa position avait été honnêtement rejetée, quand six mois avant le jour où cette histoire commence, Antonin s’était présenté lui-même secrètement à madame Beauvisage.
Aucune démarche de ce genre n’est secrète en province. Le procureur du roi, Frédéric Marest, dont la fortune, la boutonnière, la position étaient égales à celles d’Antonin Goulard, avait essuyé, trois ans auparavant, un refus motivé sur la différence des âges.
Aussi le sous-préfet et le procureur du roi se renfermaient-ils dans les bornes d’une exacte politesse avec les Beauvisage, et se moquaient d’eux en petit comité. Tous deux, en se promenant, ils venaient de deviner et de se communiquer le secret de la candidature de Simon Giguet, car ils avaient compris, la veille, les espérances de madame Marion. Possédés l’un et l’autre du sentiment qui anime le chien du jardinier, ils étaient pleins d’une secrète bonne volonté pour empêcher l’avocat d’épouser la riche héritière dont la main leur avait été refusée.
—Dieu veuille que je sois le maître des élections, reprit le sous-préfet, et que le comte de Gondreville me fasse nommer préfet, car je n’ai pas plus envie que vous de rester ici, quoique je sois d’Arcis.
—Vous avez une belle occasion de vous faire nommer député, mon chef, dit Olivier Vinet à Marest... Venez voir mon père, qui sans doute arrivera dans quelques heures à Provins, et nous lui demanderons de vous faire prendre pour candidat ministériel...
—Restez ici, reprit Antonin, le ministère a des vues sur la candidature d’Arcis...
—Ah! bah! Mais il y a deux ministères: celui qui croit faire les élections, et celui qui croit en profiter, dit Vinet.
—Ne compliquons pas les embarras d’Antonin, répondit Frédéric Marest en faisant un clignement d’yeux à son substitut.
Les quatre magistrats, alors arrivés bien au delà de l’avenue des Soupirs, sur la place, s’avancèrent jusque devant l’auberge du Mulet, en voyant venir Poupart qui sortait de chez madame Marion. En ce moment, la porte cochère de la maison vomissait les soixante-sept conspirateurs.
—Vous êtes donc allé dans cette maison? lui dit Antonin Goulard en lui montrant les murs du jardin Marion qui bordent la route de Brienne en face des écuries du Mulet.
—Je n’y retournerai plus, monsieur le sous-préfet, répondit l’aubergiste: le fils de M. Keller est mort, je n’ai plus rien à faire. Dieu s’est chargé de faire la place nette...
—Hé bien! Pigoult?... fit Olivier Vinet en voyant venir toute l’opposition de l’assemblée Marion.
—Eh bien! répondit le notaire sur le front de qui la sueur non séchée témoignait de ses efforts, Sinot est venu nous apprendre une nouvelle qui les a mis tous d’accord! A l’exception de cinq dissidents: Poupart, mon grand-père, Mollot, Sinot et moi, tous ont juré, comme au Jeu de Paume, d’employer leurs moyens au triomphe de Simon Giguet, de qui je me suis fait un ennemi mortel. Oh! nous nous étions bien échauffés! J’ai toujours amené les Giguet à fulminer contre les Gondreville! Ainsi, le vieux comte sera de mon côté. Pas plus tard que demain, il saura tout ce que les soi-disant patriotes d’Arcis ont dit de lui, de sa corruption, de ses infamies, pour se soustraire à sa protection, ou, selon eux, à son joug.
—Ils sont unanimes, dit en souriant Olivier Vinet.
—Aujourd’hui, répondit M. Martener.
—Oh! s’écria Pigoult, le sentiment général des électeurs est de nommer un homme du pays. Qui voulez-vous opposer à Simon Giguet? un homme qui vient de passer deux heures à expliquer le mot Progrès!...
—Nous trouverons le vieux Grévin! s’écria le sous-préfet.
—Il est sans ambition, répondit Pigoult; mais il faut avant tout consulter le comte de Gondreville. Tenez, voyez, ajouta-t-il, avec quels soins Simon reconduit cette ganache dorée de Beauvisage. Et il montrait l’avocat qui tenait le maire par le bras et lui parlait à l’oreille. Beauvisage saluait à droite et à gauche tous les habitants, qui le regardaient avec la déférence que les gens de la province témoignent à l’homme le plus riche de leur ville.
—Il le soigne comme père et maire! répliqua Vinet.
—Oh! il aura beau le papelarder, répondit Pigoult qui saisit la pensée cachée dans le calembour du substitut, la main de Cécile ne dépend ni du père ni de la mère.
—Et de qui donc?...
—De mon ancien patron. Simon serait nommé député d’Arcis, il n’aurait pas ville gagnée...
Quoi que le sous-préfet et Frédéric Marest pussent dire à Pigoult, il refusa d’expliquer cette exclamation qui leur avait justement paru grosse d’événements, et qui révélait une certaine connaissance des projets de la famille Beauvisage.
Tout Arcis était en mouvement, non-seulement à cause de la fatale nouvelle qui venait d’atteindre la famille Gondreville, mais encore à cause de la grande résolution prise chez les Giguet où, dans ce moment, les trois domestiques et madame Marion travaillaient à tout remettre en état pour être en mesure de recevoir pendant la soirée leurs habitués, que la curiosité devait attirer au grand complet.
VI.—LA CAMPAGNE DE 1814 AU POINT DE VUE DE LA BONNETERIE.
La Champagne a l’apparence d’un pays pauvre et n’est qu’un pauvre pays. Son aspect est généralement triste, la campagne y est plate. Si vous traversez les villages et même les villes, vous n’apercevez que de méchantes constructions en bois ou en pisé; les plus luxueuses sont de briques. La pierre y est à peine employée pour les établissements publics. Aussi le château, le palais de justice d’Arcis, l’église, sont-ils les seuls édifices bâtis de pierre. Néanmoins la Champagne, ou, si vous voulez, les départements de l’Aube, de la Marne et de la Haute-Marne, déjà richement dotés de ces vignobles dont la renommée est universelle, sont encore pleins d’industries florissantes.
Sans parler des manufactures de Reims, presque toute la bonneterie de France, commerce considérable, se fabrique autour de Troyes. La campagne, dans un rayon de dix lieues, est couverte d’ouvriers dont les métiers s’aperçoivent par les portes ouvertes quand on passe dans les villages. Ces ouvriers correspondent à des facteurs, lesquels aboutissent à un spéculateur appelé fabricant. Ce fabricant traite avec des maisons de Paris ou souvent avec de simples bonnetiers au détail qui, les uns et les autres, ont une enseigne où se lisent ces mots: Fabrique de bonneteries. Ni les uns ni les autres ne font un bas, ni un bonnet, ni une chaussette. La bonneterie vient de la Champagne en grande partie, car il existe à Paris des ouvriers qui rivalisent avec les Champenois. Cet intermédiaire entre le producteur et le consommateur n’est pas une plaie particulière à la bonneterie. Il existe dans la plupart des commerces, et renchérit la marchandise de tout le bénéfice exigé par l’entrepositaire. Abattre ces consolis coûteuses qui nuisent à la vente des produits, serait une entreprise grandiose qui, par ses résultats, arriverait à la hauteur d’une œuvre politique. En effet, l’industrie tout entière y gagnerait, en établissant à l’intérieur ce bon marché si nécessaire à l’extérieur pour soutenir victorieusement la guerre industrielle avec l’étranger; bataille tout aussi meurtrière que celle des armes.
Mais la destruction d’un abus de ce genre ne rapporterait pas aux philanthropes modernes la gloire et les avantages d’une polémique soutenue pour les noix creuses de la négrophilie ou du système pénitentiaire; aussi le commerce interlope de ces banquiers de marchandises continuera-t-il à peser pendant longtemps et sur la production et sur la consommation. En France, dans ce pays si spirituel, il semble que simplifier ce soit détruire. La révolution de 1789 y fait encore peur.
On voit, par l’énergie industrielle que déploie un pays pour qui la nature est marâtre, quels progrès y ferait l’agriculture si l’argent consentait à commanditer le sol, qui n’est pas plus ingrat dans la Champagne qu’il l’est en Écosse, où les capitaux ont produit des merveilles. Aussi le jour où l’agriculture aura vaincu les portions infertiles de ces départements; quand l’industrie aura semé quelques capitaux sur la craie champenoise, la prospérité triplera-t-elle. En effet, le pays est sans luxe, les habitations y sont dénuées; le confort des Anglais y pénétrera, l’argent y prendra cette rapide circulation qui est la moitié de la richesse, et qui commence dans beaucoup de contrées inertes de la France.
Les écrivains, les administrateurs, l’Église du haut de ses chaires, la Presse du haut de ses colonnes, tous ceux à qui le hasard donne le pouvoir d’influer sur les masses, doivent le dire et le redire: thésauriser est un crime social. L’économie intelligente de la province arrête la vie du corps industriel et gêne la santé de la nation.
Ainsi, la petite ville d’Arcis, sans transit, sans passage, en apparence vouée à l’immobilité la plus complète, est, relativement, une ville riche et pleine de capitaux lentement amassés dans l’industrie de la bonneterie.
M. Philéas Beauvisage était l’Alexandre, ou, si vous voulez, l’Attila de cette partie. Voici comment cet honorable industriel avait conquis sa suprématie sur le coton. Resté le seul enfant des Beauvisage, anciens fermiers de la magnifique ferme de Bellache, dépendant de la terre de Gondreville, ses parents firent en 1811 un sacrifice pour le sauver de la conscription, en achetant un homme. Depuis, la mère Beauvisage, devenue veuve, avait en 1813 encore soustrait son fils unique à l’enrôlement des Gardes d’Honneur, grâce au crédit du comte de Gondreville. En 1813, Philéas, âgé de vingt et un ans, s’était déjà voué depuis trois ans au commerce pacifique de la bonneterie. En se trouvant alors à la fin du bail de Bellache, la vieille fermière refusa de le continuer. Elle se voyait en effet assez d’ouvrage pour ses vieux jours à faire valoir ses biens. Pour que rien ne troublât sa vieillesse, elle voulut procéder chez M. Grévin, le notaire d’Arcis, à la liquidation de la succession de son mari, quoique son fils ne lui demandât aucun compte; il en résulta qu’elle lui devait cent cinquante mille francs environ. La bonne femme ne vendit point ses terres, dont la plus grande partie provenait du malheureux Michu, l’ancien régisseur de la maison de Simeuse; elle remit la somme en argent à son fils, en l’engageant à traiter de la maison de son patron, M. Pigoult, le fils du vieux juge de paix, dont les affaires étaient devenues si mauvaises, qu’on suspecta, comme on l’a dit déjà, sa mort d’être volontaire. Philéas Beauvisage, garçon sage et plein de respect pour sa mère, eut bientôt conclu l’affaire avec son patron; et comme il tenait de ses parents la bosse que les phrénologistes appellent l’acquisivité, son ardeur de jeunesse se porta sur ce commerce qui lui parut magnifique et qu’il voulut agrandir par la spéculation. Ce prénom de Philéas, qui peut paraître extraordinaire, est une des mille bizarreries dues à la Révolution. Attachés à la famille Simeuse, et conséquemment bon catholiques, les Beauvisage avaient voulu faire baptiser leur enfant. Le curé de Cinq-Cygne, l’abbé Goujet, consulté par les fermiers, leur conseilla de donner à leur fils Philéas pour patron, un saint dont le nom grec satisferait la municipalité; car cet enfant naquit à une époque où les enfants s’inscrivaient à l’état civil sous les noms bizarres du calendrier républicain.
En 1814, la bonneterie, commerce peu chanceux en temps ordinaires, était soumise à toutes les variations des prix du coton. Le prix du coton dépendait du triomphe ou de la défaite de l’empereur Napoléon dont les adversaires, les généraux anglais, disaient en Espagne:—La ville est prise, faites avancer les ballots...
Pigoult, l’ex-patron du jeune Philéas, fournissait la matière première à ses ouvriers dans les campagnes. Au moment où il vendit sa maison de commerce au fils Beauvisage, il possédait une forte partie de cotons achetés en pleine hausse, tandis que de Lisbonne on en introduisait des masses dans l’Empire à six sous le kilogramme, en vertu du fameux décret de l’Empereur. La réaction produite en France par l’introduction de ces cotons causa la mort de Pigoult, le père d’Achille, et commença la fortune de Philéas, qui, loin de perdre la tête comme son patron, se fit un prix moyen en achetant du coton à bon marché, en quantité double de celle acquise par son prédécesseur. Cette idée si simple permit à Philéas de tripler la fabrication, de se poser en bienfaiteur des ouvriers, et il put verser ses bonneteries dans Paris et en France, avec des bénéfices, quand les plus heureux vendaient à prix coûtant. Au commencement de 1814, Philéas avait vidé ses magasins. La perspective d’une guerres sur le territoire, et dont les malheurs devaient peser principalement sur la Champagne, le rendit prudent; il ne fit rien fabriquer, et se tint prêt à tout événement avec ses capitaux réalisés en or.
A cette époque, les lignes de Douanes étaient enfoncées. Napoléon n’avait pu se passer de ses trente mille douaniers pour sa lutte sur le territoire. Le coton, introduit par mille trous faits à la haie de nos frontières, se glissait sur tous les marchés de la France. On ne se figure pas combien le coton fut fin et alerte à cette époque, ni avec quelle avidité les Anglais s’emparèrent d’un pays où les bas de coton valaient six francs, et où les chemises de percale étaient un objet de luxe! Les fabricants du second ordre, les principaux ouvriers, comptant sur le génie de Napoléon, avaient acheté les cotons venus d’Espagne. Ils travaillèrent dans l’espoir de faire la loi plus tard aux négociants de Paris. Philéas observa ces faits. Puis, quand la guerre ravagea la Champagne, il se tint entre l’armée française et Paris. A chaque bataille perdue, il se présentait chez les ouvriers qui avaient enterré leurs produits dans des futailles, les silos de la bonneterie; puis, l’or à la main, ce cosaque du tricot achetait au-dessous du prix de fabrication, de village en village, les tonneaux de marchandises qui pouvaient du jour au lendemain devenir la proie d’un ennemi dont les pieds avaient autant besoin d’être chaussés que le gosier d’être humecté.
Philéas déploya dans ces circonstances malheureuses une activité presque égale à celle de l’Empereur. Ce général en bonneterie fit commercialement la campagne de 1814 avec un courage ignoré. A une lieue en arrière, là où le général se portait à une lieue en avant, il accaparait des bonnets et des bas de coton dans son succès, là où l’Empereur recueillait dans ses revers des palmes immortelles. Le génie fut égal de part et d’autre, quoiqu’il s’exerçât dans des sphères différentes et que l’un pensât à couvrir les têtes en aussi grand nombre que l’autre en faisait tomber. Obligé de se créer des moyens de transport pour sauver ses tonnes de bonneterie qu’il emmagasina dans un faubourg de Paris, Philéas mit souvent en réquisition des chevaux et des fourgons, comme s’il s’agissait du salut de l’Empire. Mais la majesté du commerce ne valait-elle pas celle de Napoléon? Les marchands anglais, après avoir soldé l’Europe, n’avaient-ils pas raison du colosse qui menaçait leurs boutiques?... Au moment où l’Empereur abdiquait à Fontainebleau, Philéas triomphant se trouvait maître de l’article. Il soutint, par suite de ses habiles manœuvres, la dépréciation des cotons, et doubla sa fortune au moment où les plus heureux fabricants étaient ceux qui se défaisaient de leurs marchandises à cinquante pour cent de perte. Il revint à Arcis, riche de trois cent mille francs, dont la moitié, placée sur le Grand-Livre à soixante francs, lui produisit quinze mille livres de rentes. Cent mille francs furent destinés à doubler le capital nécessaire à son commerce. Il employa le reste à bâtir, meubler, orner une belle maison sur la place du Pont, à Arcis.
Au retour du bonnetier triomphant, monsieur Grévin fut naturellement son confident. Le notaire avait alors à marier une fille unique, âgée de vingt ans. Le beau-père de Grévin, qui fut pendant quarante ans médecin d’Arcis, n’était pas encore mort. Grévin, déjà veuf, connaissait la fortune de la mère Beauvisage. Il crut à l’énergie, à la capacité d’un jeune homme assez hardi pour avoir ainsi fait la campagne de 1814. Séverine Grévin avait en dot la fortune de sa mère, soixante mille francs. Que pouvait laisser le vieux bonhomme Varlet à Séverine? tout au plus une pareille somme. Grévin était alors âgé de cinquante ans; il craignait de mourir; il ne voyait plus jour, sous la Restauration, à marier sa fille à son goût; car, pour elle, il avait de l’ambition. Dans ces circonstances, il eut la finesse de se faire demander sa fille en mariage par Philéas.
Séverine Grévin, jeune personne bien élevée, belle, passait alors pour être un des bons partis d’Arcis. D’ailleurs une alliance avec l’ami le plus intime du sénateur, comte de Gondreville, maintenu pair de France, ne pouvait qu’honorer le fils d’un fermier de Gondreville; la veuve Beauvisage eût fait un sacrifice pour l’obtenir; mais, en apprenant le succès de son fils, elle se dispensa de lui donner une dot, sage réserve qui fut imitée par le notaire. Ainsi fut consommée l’union du fils d’un fermier, jadis si fidèle aux Simeuse, avec la fille d’un de leurs plus cruels ennemis. C’est peut-être la seule application qui se fit du mot de Louis XVIII: Union et oubli.
Au second retour des Bourbons, le vieux médecin, monsieur Varlet, mourut à soixante-seize ans, laissant deux cent mille francs en or dans sa cave, outre ses biens évalués à une somme égale. Ainsi Philéas et sa femme eurent, dès 1816, en dehors de leur commerce, trente mille francs de rente; car Grévin voulut placer en immeubles la fortune de sa fille, et Beauvisage ne s’y opposa point. Les sommes recueillies par Séverine Grévin dans la succession de son grand-père donnèrent à peine quinze mille francs de revenu, malgré les belles occasions de placement que rechercha le vieux Grévin.
IMP. RAÇON.
PHILÉAS BEAUVISAGE.
Il souriait toujours à tout le monde. Ses lèvres poupines auraient souri à un enterrement.
Ces deux premières années suffirent à madame Beauvisage et à Grévin pour reconnaître la profonde ineptie de Philéas. Le coup d’œil de la rapacité commerciale avait paru l’effet d’une capacité supérieure au vieux notaire, de même qu’il avait pris la jeunesse pour la force, et le bonheur pour le génie des affaires. Mais si Philéas savait lire, écrire et bien compter, jamais il n’avait rien lu. D’une ignorance crasse, on ne pouvait pas avoir avec lui la plus petite conversation, il répondait par un déluge de lieux communs agréablement débités. Seulement, en sa qualité de fils de fermier, il ne manquait pas de bon sens commercial. La parole d’autrui devait exprimer des propositions nettes, claires, saisissables, mais il ne rendait jamais la pareille à son adversaire. Philéas, bon et même tendre, pleurait au moindre récit pathétique. Cette bonté lui fit surtout respecter sa femme, dont la supériorité lui causa la plus profonde admiration. Séverine, femme à idées, savait tout, selon Philéas. Puis elle voyait d’autant plus juste, qu’elle consultait son père en toute chose. Enfin elle possédait une grande fermeté qui la rendit chez elle maîtresse absolue. Dès que ce résultat fut obtenu, le vieux notaire eut moins de regret en voyant sa fille heureuse par une domination qui satisfait toujours les femmes de ce caractère; mais restait la femme! Voici ce que trouva, dit-on, la femme.
VII.—LA MAISON BEAUVISAGE.
Dans la réaction de 1815 on envoya pour sous-préfet à Arcis un vicomte de Chargebœuf, de la branche pauvre, et qui fut nommé par la protection de la marquise de Cinq-Cygne, à la famille de laquelle il était allié. Ce jeune homme resta sous-préfet pendant cinq ans. La belle madame Beauvisage ne fut pas, dit-on, étrangère au séjour infiniment trop prolongé pour son avancement, que le vicomte fit dans cette sous-préfecture. Néanmoins hâtons-nous de dire que les propos ne furent sanctionnés par aucun de ces scandales qui révèlent en province ces passions si difficiles à cacher aux Argus de petite ville. Si Séverine aima le vicomte de Chargebœuf, si elle fut aimée de lui, ce fut en tout bien, tout honneur, dirent les amis de Grévin et ceux de Marion. Cette double coterie imposa son opinion à tout l’arrondissement; mais les Marion, les Grévin n’avaient aucune influence sur les royalistes, et les royalistes tinrent le sous-préfet pour très heureux.
Dès que la marquise de Cinq-Cygne apprit ce qui se disait de son parent dans les châteaux, elle le fit venir à Cinq-Cygne; et telle était son horreur pour tous ceux qui tenaient de loin ou de près aux acteurs du drame judiciaire si fatal à sa famille, qu’elle enjoignit au vicomte de changer de résidence. Elle obtint la nomination de son cousin à la sous-préfecture de Sancerre, en lui promettant une préfecture. Quelques fins observateurs prétendirent que le vicomte avait joué la passion pour devenir préfet, car il connaissait la haine de la marquise pour le nom de Grévin. D’autres remarquèrent des coïncidences entre les apparitions du vicomte de Chargebœuf à Paris et les voyages qu’y faisait madame Beauvisage, sous les prétextes les plus frivoles.
Un historien impartial serait fort embarrassé d’avoir une opinion sur des faits ensevelis dans les mystères de la vie privée. Une seule circonstance a paru donner gain de cause à la médisance. Cécile-Renée Beauvisage était née en 1820, au moment où M. de Chargebœuf quitta sa sous-préfecture, et parmi les noms de l’heureux sous-préfet se trouve celui de René. Ce nom fut donné par le comte de Gondreville, parrain de Cécile. Si la mère s’était opposée à ce que sa fille reçût ce nom, elle aurait en quelque sorte confirmé les soupçons. Comme le monde veut toujours avoir raison, ceci passa pour une malice du vieux pair de France. Madame Keller, fille du comte, et qui avait nom Cécile, était la marraine. Quant à la ressemblance de Cécile-Renée Beauvisage, elle est frappante! Cette jeune personne ne ressemble ni à son père ni à sa mère; et, avec le temps, elle est devenue le portrait vivant du vicomte dont elle a pris les manières aristocratiques. Cette double ressemblance morale et physique ne put jamais être remarquée par les gens d’Arcis, où le vicomte ne revint plus.
Séverine rendit d’ailleurs Philéas heureux à sa manière. Il aimait la bonne chère et les choses aisées de la vie; elle eut pour lui les vins les plus exquis, une table digne d’un évêque et entretenue par la meilleure cuisinière du département, mais sans afficher aucun luxe, car elle maintint sa maison dans les conditions de la vie bourgeoise d’Arcis. Le proverbe d’Arcis est qu’il faut dîner chez madame Beauvisage et passer la soirée chez madame Marion.
La prépondérance que la Restauration donnait à la maison de Cinq-Cygne, dans l’arrondissement d’Arcis, avait naturellement resserré les liens entre toutes les familles du pays qui touchèrent au procès criminel fait à propos de l’enlèvement de Gondreville. Les Marion, les Grévin, les Giguet, furent d’autant plus unis, que le triomphe de leur opinion dite constitutionnelle aux élections exigeait une harmonie parfaite.
Par calcul, Séverine occupa Beauvisage au commerce de la bonneterie, auquel tout autre que lui aurait pu renoncer; elle l’envoyait à Paris, dans les campagnes, pour ses affaires. Aussi, jusqu’en 1830, Philéas, qui trouvait à exercer ainsi sa bosse de l’acquisivité, gagna-t-il chaque année une somme équivalente à celle de ses dépenses, outre l’intérêt de ses capitaux, en faisant son métier en pantoufles, pour employer une expression proverbiale. Les intérêts et la fortune de M. et Mme Beauvisage, capitalisés depuis quinze ans par les soins de Grévin, devaient donc donner cinq cent mille francs en 1830. Telle était, en effet, à cette époque, la dot de Cécile, que le vieux notaire fit placer en trois pour cent à cinquante francs, ce qui produisit trente mille livres de rentes. Ainsi personne ne se trompait dans l’appréciation de la fortune des Beauvisage, alors évaluée à quatre-vingt mille francs de rentes. Depuis 1830, ils avaient vendu leur commerce de bonneterie à Jean Violette, un de leurs facteurs, petit-fils d’un des principaux témoins à charge dans l’affaire Simeuse. M. et Mme Beauvisage avaient encore en perspective les deux successions du vieux Grévin et de la vieille fermière Beauvisage, estimées chacune entre quinze et vingt mille francs de rentes. Les grandes fortunes de la province sont le produit du temps multiplié par l’économie. Trente ans de vieillesse y sont toujours un capital.
En donnant à Cécile-Renée cinquante mille francs de rentes en dot, M. et Mme Beauvisage conservaient encore pour eux ces deux successions, trente mille livres de rentes et leur maison d’Arcis. Une fois la marquise de Cinq-Cygne morte, Cécile pouvait assurément épouser le jeune marquis; mais la santé de cette femme, encore forte et presque belle à soixante ans, tuait cette espérance, si toutefois elle était entrée au cœur de Grévin et de sa fille, comme le prétendaient quelques gens, étonnés des refus essuyés par des gens aussi convenables que le sous-préfet et le procureur du roi.
La maison Beauvisage, une des plus belles d’Arcis, est située sur la place du Pont, dans l’alignement de la rue Vide-Bourse, à l’angle de la rue du Pont qui monte jusqu’à la place de l’Église. Quoique sans cour ni jardin, comme beaucoup de maisons de province, elle y produit un certain effet, malgré des ornements de mauvais goût. La porte bâtarde, mais à deux vantaux, donne sur la place. Les croisées du rez-de-chaussée ont sur la rue la vue de l’auberge de la poste, et sur la place celle du paysage assez pittoresque de l’Aube, dont la navigation commence en aval du pont. Au delà du pont, se trouve une autre petite place, sur laquelle demeure M. Grévin et où commence la route de Sézanne. Sur la rue comme sur la place, la maison Beauvisage, soigneusement peinte en blanc, a l’air d’avoir été bâtie de pierre. La hauteur des persiennes, les moulures extérieures des croisées, tout contribue à donner à cette maison une certaine tournure, que rehausse l’aspect généralement misérable des maisons d’Arcis, construites presque toutes en bois, et couvertes d’un enduit à l’aide duquel on simule la solidité de la pierre. Néanmoins ces maisons ne manquent pas d’une certaine naïveté, par cela même que chaque architecte ou chaque bourgeois s’est ingénié pour résoudre le problème que présente ce mode de bâtisse. On voit, sur chacune des places qui se trouvent de l’un et de l’autre côté du pont, un modèle de ces édifices champenois.
Au milieu de la rangée de maisons située sur la place, à gauche de la maison Beauvisage, on aperçoit, peinte en couleur lie de vin et les bois peints en vert, la frêle boutique de Jean Violette, petit-fils du fameux fermier de Grouage, un des témoins principaux dans l’affaire de l’enlèvement du sénateur, à qui, depuis 1830, Beauvisage avait cédé son fonds de commerce, ses relations, et à qui, dit-on, il prêtait des capitaux.
Le pont d’Arcis est de bois. A cent mètres de ce pont, en remontant l’Aube, la rivière est barrée par un autre pont sur lequel s’élèvent les hautes constructions en bois d’un moulin à plusieurs tournants. Cet espace entre le pont public et le pont particulier forme un grand bassin, sur les rives duquel sont assises de grandes maisons. Par une échancrure et au-dessus des toits, on aperçoit l’éminence sur laquelle sont assis le château d’Arcis, ses jardins, son parc, ses murs de clôture, ses arbres qui dominent le cours supérieur de l’Aube et les maigres prairies de la rive gauche.
Le bruit de l’Aube, qui s’échappe au delà de la chaussée des moulins par-dessus le barrage, la musique des roues contre lesquelles l’eau fouettée retombe dans le bassin en y produisant des cascades, animent la rue du Pont et contrastent avec la tranquillité de la rivière, qui coule en aval entre le jardin de M. Grévin, dont la maison se trouve au coin du pont sur la rive gauche, et le port où, sur la rive droite, les bateaux déchargent leurs marchandises devant une rangée de maisons assez pauvres, mais pittoresques. L’Aube serpente dans le lointain entre des arbres épars ou serrés, grands ou petits, de divers feuillages, au gré des caprices des riverains.
La physionomie des maisons est si variée, qu’un voyageur y trouverait un spécimen des maisons de tous les pays. Ainsi, au nord, sur le bord du bassin, dans les eaux duquel s’ébattent des canards, il y a une maison quasi méridionale, dont le toit plie sous la tuilerie à gouttières en usage dans l’Italie; elle est flanquée d’un jardinet soutenu par un coin de quai, dans lequel il s’élève des vignes, une treille et deux ou trois arbres. Elle rappelle quelques détails de Rome où, sur la rive du Tibre, quelques maisons offrent des aspects semblables. En face, sur l’autre bord, est une grande maison à toit avancé avec des galeries qui ressemblent à une maison suisse. Pour compléter l’illusion, entre cette construction et le déversoir, on aperçoit une vaste prairie ornée de ses peupliers et que traverse une petite route sablonneuse. Enfin, les constructions du château qui paraît entouré de maisons si frêles, d’autant plus imposant, représentent les splendeurs de l’aristocratie française.
Quoique les deux places du pont soient coupées par le chemin de Sézanne, une affreuse chaussée en mauvais état, et qu’elles soient l’endroit le plus vivant de la ville, car la justice de paix et la mairie d’Arcis sont situées rue Vide-Bourse, un Parisien trouverait ce lieu prodigieusement champêtre et solitaire. Ce paysage a tant de naïveté que, sur la place du Pont, en face de l’auberge de la Poste, vous voyez une pompe de ferme: pendant un demi-siècle on a pu en admirer une à peu près semblable dans la splendide cour du Louvre!
Rien n’explique mieux la vie de province que le silence profond dans lequel est ensevelie cette petite ville et qui règne dans son endroit le plus vivant. On doit facilement imaginer combien la présence d’un étranger, n’y passât-il qu’une demi-journée, y est inquiétante, avec quelle attention des visages se penchent à toutes les croisées pour l’observer, et dans quel état d’espionnage les habitants vivent les uns envers les autres. La vie y devient si conventuelle, qu’à l’exception des dimanches et jours de fêtes, un étranger ne rencontre personne sur les boulevards, ni dans l’avenue des Soupirs, nulle part, pas même par les rues. Chacun peut comprendre maintenant pourquoi le rez-de-chaussée de la maison Beauvisage était de plain-pied avec la rue et la place. La place y servait de cour. En se mettant à sa fenêtre, l’ancien bonnetier pouvait embrasser en enfilade la place de l’Église, les deux places du pont, et le chemin de Sézanne. Il voyait arriver les messagers et les voyageurs à l’auberge de la Poste. Enfin il apercevait, les jours d’audience, le mouvement de la justice de paix et celui de la mairie. Aussi Beauvisage n’aurait pas troqué sa maison contre le château, malgré son air seigneurial, ses pierres de taille et sa superbe situation.
VIII.—OÙ PARAÎT LA DOT, UNE DES HÉROÏNES DE CETTE HISTOIRE.
En entrant chez Beauvisage, on trouvait devant soi un péristyle où se développait au fond un escalier. A droite, on entrait dans un vaste salon dont les deux fenêtres donnaient sur la place, et à gauche dans une belle salle à manger dont les fenêtres voyaient sur la rue. Le premier étage servait à l’habitation.
Malgré la fortune de Beauvisage, le personnel de leur maison se composait de la cuisinière et d’une femme de chambre, espèce de paysanne qui savonnait, repassait, frottait plus souvent qu’elle n’habillait madame et mademoiselle, habituées à se servir l’une l’autre pour employer le temps. Depuis la vente du fonds de bonneterie, le cheval et le cabriolet de Philéas, logés à l’hôtel de la Poste, avaient été supprimés et vendus.
Au moment où Philéas rentra chez lui, sa femme, qui avait appris la résolution de l’assemblée Giguet, avait mis ses bottines et son châle pour aller chez son père, car elle devinait bien que, le soir, madame Marion lui ferait quelques ouvertures relativement à Cécile pour Simon. Après avoir appris à sa femme la mort de Charles Keller, il lui demanda naïvement son avis par un:—Que dis-tu de cela, ma femme?—qui peignait son habitude de respecter l’opinion de Séverine en toute chose. Puis il s’assit sur un fauteuil et attendit une réponse.
En 1839, madame Beauvisage, alors âgée de quarante-quatre ans, était si bien conservée, qu’elle aurait pu doubler mademoiselle Mars. En se rappelant la plus charmante Célimène que le Théâtre-Français ait eue, on se fera une idée exacte de la physionomie de Séverine Grévin. C’était la même richesse de formes, la même beauté de visage, la même netteté de contours; mais la femme du bonnetier avait une petite taille qui lui ôtait cette grâce noble, cette coquetterie à la Sévigné par lesquelles la grande actrice se recommande au souvenir des hommes qui ont vu l’Empire et la Restauration.
La vie de province et la mise un peu négligée à laquelle Séverine se laissait aller depuis dix ans donnaient je ne sais quoi de commun à ce beau profil, à ces beaux traits, et l’embonpoint avait détruit ce corps magnifique pendant les douze premières années de mariage. Mais Séverine rachetait ses imperfections par un regard souverain, superbe, impérieux et par une certaine attitude de tête pleine de fierté. Ses cheveux encore noirs, longs et fournis, relevés en hautes tresses sur la tête, lui prêtaient un air jeune. Elle avait une poitrine et des épaules de neige, mais tout cela rebondi, plein, de manière à gêner le mouvement du cou, devenu trop court. Au bout de ses gros bras potelés pendait une jolie petite main trop grasse. Elle était enfin accablée de tant de vie et de santé, que par-dessus ses souliers, la chair, quoique contenue, formait un léger bourrelet. Deux anneaux de nuit, d’une valeur de mille écus chacun, ornaient ses oreilles. Elle portait un bonnet de dentelles à nœuds roses, une robe-redingote de mousseline de laine à raies alternativement roses et gris de lin, bordée de lisérés verts, qui s’ouvrait par en bas pour laisser voir un jupon garni d’une petite valenciennes, et un châle de cachemire vert à palmes dont la pointe traînait jusqu’à terre. Ses pieds ne paraissaient pas à l’aise dans ses brodequins de peau bronzée.
—Vous n’avez pas tellement faim, dit-elle en jetant les yeux sur Beauvisage, que vous ne puissiez attendre une demi-heure. Mon père a fini de dîner, et je ne peux pas manger en repos, sans avoir su ce qu’il pense et si nous devons aller à Gondreville.
—Va, va, ma bonne, je t’attendrai, dit le bonnetier.
—Mon Dieu, je ne vous déshabituerai donc jamais de me tutoyer? dit-elle en faisant un geste d’épaules assez significatif.
—Jamais cela ne m’est arrivé devant le monde depuis 1817, dit Philéas.
—Cela vous arrive constamment devant les domestiques et devant votre fille.
—Comme vous voudrez, Séverine, répondit tristement Beauvisage.
—Surtout, ne dites pas un mot à Cécile de cette détermination des électeurs, ajouta madame Beauvisage qui se mirait dans la glace en arrangeant son châle.
—Veux-tu que j’aille avec toi chez ton père? demanda Philéas.
—Non, restez avec Cécile. D’ailleurs, Jean Violette ne doit-il pas vous payer aujourd’hui le reste de son prix? Il va venir vous apporter ses vingt mille francs. Voilà trois fois qu’il nous remet à trois mois; ne lui accordez plus de délais; et s’il n’est pas en mesure, allez porter son billet à Courtet, l’huissier: soyons en règle, prenez jugement. Achille Pigoult vous dira comment faire pour toucher notre argent. Ce Violette est bien le digne petit-fils de son grand-père! je le crois capable de s’enrichir par une faillite: il n’a ni foi ni loi.
—Il est bien intelligent, dit Beauvisage.
—Vous lui avez donné pour trente mille francs une clientèle et un établissement qui, certes, en valaient cinquante mille, et en huit ans il ne vous a payé que dix mille francs...
—Je n’ai jamais poursuivi personne, répondit Beauvisage, et j’aime mieux perdre mon argent que de tourmenter un pauvre homme...
—Un homme qui se moque de vous!
Beauvisage resta muet. Ne trouvant rien à répondre à cette observation cruelle, il regarda les planches qui formaient le parquet du salon. Peut-être l’abolition progressive de l’intelligence et de la volonté de Beauvisage s’expliquerait-elle par l’abus du sommeil. Couché tous les soirs à huit heures et levé le lendemain à huit heures, il dormait depuis vingt ans ses douze heures sans jamais s’être réveillé la nuit, ou, si ce grave événement arrivait, c’était pour lui le fait le plus extraordinaire: il passait à sa toilette une heure environ, car sa femme l’avait habitué à ne se présenter devant elle, au déjeuner, que rasé, propre et habillé. Quand il était dans le commerce, il partait après le déjeuner, il allait à ses affaires, et ne revenait que pour le dîner. Depuis 1832, il avait remplacé les courses d’affaires par une visite à son beau-père, et par une promenade, ou par des visites en ville. En tout temps il portait des bottes, un pantalon de drap bleu, un gilet blanc et un habit bleu, tenue encore exigée par sa femme. Son linge se recommandait par une blancheur et une finesse d’autant plus remarquée que Séverine l’obligeait à en changer tous les jours. Ces soins pour son extérieur, si rarement pris en province, contribuaient à le faire considérer dans Arcis comme on considère à Paris un homme élégant.
A l’extérieur, ce digne et grave marchand de bonnets de coton paraissait donc un personnage; car sa femme était assez spirituelle pour n’avoir jamais dit une parole qui mît le public d’Arcis dans la confidence de son désappointement et dans la nullité de son mari, qui, grâce à ses sourires, à ses phrases obséquieuses et à sa tenue d’homme riche, passait pour un des hommes les plus considérables. On disait que Séverine en était si jalouse, qu’elle l’empêchait d’aller en soirée; tandis que Philéas broyait les roses et les lis sur son teint par la pesanteur d’un heureux sommeil.
Beauvisage qui vivait selon ses goûts, choyé par sa femme, bien servi par ses deux domestiques, cajolé par sa fille, se disait l’homme le plus heureux d’Arcis, et il l’était. Le sentiment de Séverine pour cet homme nul n’allait pas sans la pitié protectrice de la mère pour ses enfants. Elle déguisait la dureté des paroles qu’elle était obligée de lui dire, sous un air de plaisanterie. Aucun ménage n’était plus calme, et l’aversion que Philéas avait pour le monde, où il s’endormait, où il ne pouvait pas jouer, ne sachant aucun jeu de cartes, avait rendu Séverine entièrement maîtresse de ses soirées.
L’arrivée de Cécile mit un terme à l’embarras de Philéas, qui s’écria:—Comme te voilà belle!
Madame Beauvisage se retourna brusquement et jeta sur sa fille un regard perçant qui la fit rougir.
—Ah! Cécile, qui vous a dit de faire une pareille toilette?... demanda la mère.
—N’irons-nous pas ce soir chez madame Marion? Je me suis habillée pour voir comment m’allait ma nouvelle robe.
—Cécile! Cécile! fit Séverine, pourquoi vouloir tromper votre mère?... Ce n’est pas bien, je ne suis pas contente de vous, vous voulez me cacher quelque pensée...
—Qu’a-t-elle donc fait? demanda Beauvisage, enchanté de voir sa fille si pimpante.
—Ce qu’elle a fait? je le lui dirai!... fit madame Beauvisage en menaçant du doigt sa fille unique.
Cécile se jeta au cou de sa mère, l’embrassa, la cajola, ce qui, pour les filles uniques, est une manière d’avoir raison.
Cécile Beauvisage, jeune personne de dix-neuf ans, venait de mettre une robe de soie gris de lin, garnie de brandebourgs en gris plus foncé, et qui figurait par devant une redingote. Le corsage à guimpe, orné de boutons et de jokeys, se terminait en pointe par devant, et se laçait par derrière comme un corset. Ce faux corset dessinait parfaitement le dos, les hanches et le buste. La jupe, garnie de trois rangs d’effilés, faisait des plis charmants, et annonçait par sa coupe et sa façon la science d’une couturière de Paris. Un joli fichu, garni de dentelle, retombait sur le corsage. L’héritière avait autour du cou un petit foulard rose noué très élégamment, et sur la tête un chapeau de paille orné d’une rose mousseuse. Ses mains étaient gantées de mitaines de filet noir. Elle était chaussée de brodequins de peau bronzée; enfin, excepté son petit air endimanché, cette tournure de figurine, dessinée dans les journaux de mode, devait ravir le père et la mère de Cécile. Cécile était d’ailleurs bien faite, d’une taille moyenne et parfaitement proportionnée. Elle avait tressé ses cheveux châtains selon la mode de 1839, en deux grosses nattes qui lui accompagnaient le visage et se rattachaient derrière la tête. Sa figure pleine de santé, d’un ovale distingué, se recommandait par cet air aristocratique qu’elle ne tenait ni de son père ni de sa mère. Ses yeux, d’un brun clair, étaient entièrement dépourvus de cette expression douce, calme et presque mélancolique, si naturelle aux jeunes filles.
Vive, animée, bien portante, Cécile gâtait, par une sorte de positif bourgeois, et par la liberté de manières que prennent les enfants gâtés, tout ce que sa physionomie avait de romanesque. Néanmoins un mari capable de refaire son éducation et d’y effacer les traces de la vie de province pouvait encore extraire de ce bloc une femme charmante. En effet, l’orgueil que Séverine mettait en sa fille avait contre-balancé les effets de sa tendresse. Madame Beauvisage avait eu le courage de bien élever sa fille; elle s’était habituée avec elle à une fausse sévérité qui lui permit de se faire obéir et de réprimer le peu de mal qui se trouvait dans cette âme. La mère et la fille ne s’étaient jamais quittées; ainsi Cécile avait, ce qui chez les jeunes filles est plus rare qu’on ne le pense, une pureté de pensée, une fraîcheur de cœur, une naïveté réelles, entières et parfaites.
—Votre toilette me donne à penser, dit madame Beauvisage: Simon Giguet vous aurait-il dit quelque chose hier que vous m’auriez caché?
—Eh bien! dit Philéas, un homme qui va recevoir le mandat de ses concitoyens...
—Ma chère maman, dit Cécile à l’oreille de sa mère, il m’ennuie; mais il n’y a plus que lui pour moi dans Arcis.
—Tu l’as bien jugé: mais attends que ton grand-père ait prononcé, dit madame Beauvisage en embrassant sa fille, dont la réponse annonçait un grand sens tout en révélant une brèche faite dans son innocence par l’idée du mariage.
IX.—HISTOIRE DE DEUX MALINS.
La maison de Grévin, située sur la rive droite de l’Aube, et qui fait le coin de la petite place d’au delà le pont, est une des plus vieilles maisons d’Arcis. Aussi est-elle bâtie de bois, et les intervalles de ces murs si légers sont-ils remplis de cailloux; mais elle est revêtue d’une couche de mortier lissé à la truelle et peint en gris. Malgré ce fard coquet, elle n’en paraît pas moins être une maison de cartes.
Le jardin, situé le long de l’Aube, est protégé par un mur de terrasse couronné de pots de fleurs. Cette humble maison, dont les croisées ont des contrevents solides peints en gris comme le mur, est garnie d’un mobilier en harmonie avec la simplicité de l’extérieur. En entrant, on apercevait, dans une petite cour cailloutée, les treillages verts qui servaient de clôture au jardin. Au rez-de-chaussée, l’ancienne étude, convertie en salon, et dont les fenêtres donnent sur la rivière et sur la place, est meublée de vieux meubles en velours d’Utrecht vert, excessivement passé. L’ancien cabinet est devenu la salle à manger du notaire retiré. Là tout annonce un vieillard profondément philosophe, et une de ces vies qui se sont écoulées comme coule l’eau des ruisseaux champêtres que les arlequins de la vie politique finissent par envier quand ils sont désabusés sur les grandeurs sociales, ou fatigués des luttes insensées avec le cours de l’humanité.
Pendant que Séverine traverse le pont en regardant si son père a fini de dîner, il n’est pas inutile de jeter un coup d’œil sur la personne, sur la vie et les opinions de ce vieillard, que l’amitié du comte Malin de Gondreville recommandait au respect de tout le pays.
Voici la simple et naïve histoire de ce notaire, pendant longtemps, pour ainsi dire, le seul notaire d’Arcis. En 1787, deux jeunes gens d’Arcis allèrent à Paris, recommandés à un avocat au conseil nommé Danton. Cet illustre patriote était d’Arcis. On y voit encore sa maison, et sa famille y existe encore. Ceci pourrait expliquer l’influence que la Révolution exerça sur ce coin de la Champagne. Danton plaça ses compatriotes chez le procureur au Châtelet si fameux par son procès avec le comte Morton de Chabrillant, à propos de sa loge à la première représentation du Mariage de Figaro, et pour qui le parlement prit fait et cause en se regardant comme outragé dans la personne de son procureur.
L’un s’appelait Malin, et l’autre Grévin, tous deux fils uniques. Malin avait pour père le propriétaire même de la maison où demeure actuellement Grévin. Tous deux ils eurent l’un pour l’autre une mutuelle, une solide affection. Malin, garçon retors, d’un esprit profond, ambitieux, avait le don de la parole. Grévin, honnête travailleur, eut pour vocation d’admirer Malin. Ils revinrent à leur pays lors de la révolution, l’un pour être avocat à Troyes, l’autre pour être notaire à Arcis. Grévin, l’humble serviteur de Malin, le fit nommer député à la Convention. Malin fit nommer Grévin procureur syndic d’Arcis. Malin fut un obscur conventionnel jusqu’au 9 thermidor, se rangeant toujours du côté du plus puissant, écrasant le faible; mais Tallien lui fit comprendre la nécessité d’abattre Robespierre. Malin se distingua lors de cette terrible bataille parlementaire, il eut du courage à propos. Dès ce moment commença le rôle politique de cet homme, un des héros de la sphère inférieure; il abandonna le parti des Thermidoriens pour celui des Clichyens, et fut alors nommé membre du conseil des Anciens. Devenu l’ami de Talleyrand et de Fouché, conspirant avec eux, contre Bonaparte, il devint, comme eux, un des plus ardents partisans de Bonaparte après la victoire de Marengo. Nommé tribun, il entra l’un des premiers au conseil d’État, fut un des rédacteurs du Code, et fut promu l’un des premiers à la dignité de sénateur, sous le nom de comte de Gondreville. Ceci est le côté politique de cette vie; en voici le côté financier.
Grévin fut dans l’arrondissement d’Arcis l’instrument le plus actif et le plus habile de la fortune du comte de Gondreville. La terre de Gondreville appartenait aux Simeuse, bonne vieille noble famille de province, décimée par l’échafaud et dont les héritiers, deux jeunes gens, servaient dans l’armée de Condé. Cette terre, vendue nationalement, fut acquise pour Malin sous le nom de M. Marion et par les soins de Grévin. Grévin fit acquérir à son ami la meilleure partie des biens ecclésiastiques vendus par la République dans le département de l’Aube. Malin envoyait à Grévin les sommes nécessaires à ces acquisitions, et n’oubliait d’ailleurs point son homme d’affaires. Quand vint le Directoire, époque à laquelle Malin régnait dans les conseils de la République, les ventes furent réalisées au nom de Malin. Grévin fut notaire et Malin fut conseiller d’État. Grévin fut maire d’Arcis, Malin fut sénateur et comte de Gondreville. Malin épousa la fille d’un fournisseur millionnaire, Grévin épousa la fille unique du bonhomme Varlet, le premier médecin d’Arcis. Le comte de Gondreville eut trois cent mille livres de rentes, un hôtel à Paris, le magnifique château de Gondreville; il maria l’une de ses filles à l’un des Keller, banquier à Paris, l’autre au maréchal duc de Carigliano.
Grévin lui, riche de quinze mille livres de rentes, possède la maison où il achève sa paisible vie en économisant, et il a géré les affaires de son ami, qui lui a vendu cette maison pour six mille francs.
Le comte de Gondreville a quatre-vingts et Grévin soixante-seize ans. Le pair de France se promène dans son parc, l’ancien notaire dans le jardin du père de Malin. Tous deux, enveloppés de molleton, entassent écus sur écus. Aucun nuage n’a troublé cette amitié de soixante ans. Le notaire a toujours obéi au conventionnel, au conseiller d’État, au sénateur, au pair de France. Après la révolution de Juillet, Malin, en passant par Arcis, dit à Grévin:—Veux-tu la croix?—Qué que j’en ferais? répondit Grévin. L’un n’avait jamais failli à l’autre; tous deux s’étaient toujours mutuellement éclairés, conseillés: l’un sans jalousie, et l’autre sans morgue ni prétention blessante. Malin avait toujours été obligé de faire la part de Grévin, car tout l’orgueil de Grévin était le comte de Gondreville. Grévin était autant comte de Gondreville que le comte de Gondreville lui-même.
Cependant, depuis la Révolution de Juillet, moment où Grévin, se sentant vieilli, avait cessé de gérer les biens du comte, et où le comte, affaibli par l’âge et par sa participation aux tempêtes politiques, avait songé à vivre tranquille, les deux vieillards, sûrs d’eux-mêmes, mais n’ayant plus tant besoin l’un de l’autre, ne se voyaient plus guère. En allant à sa terre, ou en retournant à Paris, le comte venait voir Grévin, qui faisait seulement une ou deux visites au comte pendant son séjour à Gondreville; il n’existait aucun lien entre leurs enfants. Jamais ni madame Keller ni la duchesse de Carigliano n’avaient eu la moindre relation avec mademoiselle Grévin, ni avant ni après son mariage avec le bonnetier Beauvisage. Ce dédain involontaire ou réel surprenait beaucoup Séverine.
Grévin, maire d’Arcis sous l’Empire, serviable pour tout le monde, avait, durant l’exercice de son ministère, concilié, prévenu beaucoup de difficultés. Sa rondeur, sa bonhomie et sa probité lui méritaient l’estime et l’affection de tout l’arrondissement; chacun, d’ailleurs, respectait en lui l’homme qui disposait de la faveur, du pouvoir et du crédit du comte de Gondreville. Néanmoins, depuis que l’activité du notaire et sa participation aux affaires publiques et particulières avaient cessé, depuis huit ans, son souvenir s’était presque aboli dans la ville d’Arcis, où chacun s’attendait, de jour en jour, à le voir mourir. Grévin, à l’instar de son ami Malin, paraissait plus végéter que vivre, il ne se montrait point, il cultivait son jardin, taillait ses arbres, allait examiner ses légumes, ses bourgeons; et, comme les vieillards, il s’essayait à l’état de cadavre. La vie de ce septuagénaire était d’une régularité parfaite. De même que son ami le colonel Giguet, levé au jour, couché avant neuf heures, il avait la frugalité des avares. Il buvait peu de vin, mais ce vin était exquis. Il prenait du café, mais jamais de liqueurs, et le seul exercice auquel il se livrât, était celui qu’exige le jardinage. En tout temps, il portait les mêmes vêtements: de gros souliers huilés, des bas drapés, un pantalon de molleton gris à boucles, sans bretelles, un grand gilet de drap léger bleu de ciel à boutons de corne, et une redingote de molleton gris pareil à celui du pantalon; il avait sur la tête une petite casquette de loutre ronde, et la gardait au logis. En été, il remplaçait cette casquette par une espèce de calotte de velours noir, et la redingote de molleton par une redingote de drap gris de fer. Sa taille était de cinq pieds quatre pouces; il avait l’embonpoint des vieillards bien portants, ce qui alourdissait un peu sa démarche, déjà lente, comme celle de tous les gens de cabinet.
Dès le jour, ce bonhomme s’habillait en accomplissant les soins de toilette les plus minutieux; il se rasait lui-même, puis il faisait le tour de son jardin, il regardait le temps, allait consulter son baromètre, en ouvrant lui-même les volets de son salon. Enfin il binait, il échenillait, il sarclait, il avait toujours quelque chose à faire jusqu’au déjeuner. Après son déjeuner, il restait assis à digérer jusqu’à deux heures, pensant on ne sait à quoi. Sa petite-fille venait presque toujours, conduite par une domestique, quelquefois accompagnée de sa mère, le voir entre deux et cinq heures. A certains jours, cette vie mécanique était interrompue: il y avait à recevoir les fermages et les revenus en nature, aussitôt vendus. Mais ce petit trouble n’arrivait que les jours de marché, et une fois par mois. Que devenait l’argent? Personne, pas même Séverine et Cécile, ne le savait. Grévin était là-dessus d’une discrétion ecclésiastique. Cependant tous les sentiments de ce vieillard avaient fini par se concentrer sur sa fille et sur sa petite-fille; il les aimait plus que son argent.
Ce septuagénaire propret, à figure toute ronde, au front dégarni, aux yeux bleus et à cheveux blancs, avait quelque chose d’absolu dans le caractère comme tous ceux à qui ni les hommes ni les choses n’ont résisté. Son seul défaut, extrêmement caché d’ailleurs, car il n’avait jamais eu occasion de le manifester, était une rancune persistante, terrible, une susceptibilité que Malin n’avait jamais heurtée. Si Grévin avait toujours servi le comte de Gondreville, il l’avait toujours trouvé reconnaissant; jamais Malin n’avait ni humilié ni froissé son ami, qu’il connaissait à fond. Les deux amis conservaient encore le tutoiement de leur jeunesse et la même affectueuse poignée de main. Jamais le sénateur n’avait fait sentir à Grévin la différence de leurs situations; il devançait toujours les désirs de son ami d’enfance, en lui offrant toujours tout, sachant qu’il se contenterait de peu. Grévin, adorateur de la littérature classique, puriste, bon administrateur, possédait de sérieuses et vastes connaissances en législation; il avait fait pour Malin des travaux qui fondèrent au Conseil d’État la gloire du rédacteur des Codes. Séverine aimait beaucoup son père. Elle et sa fille ne laissaient à personne le soin de faire son linge; elles lui tricotaient des bas pour l’hiver, elles avaient pour lui les plus petites précautions, et Grévin savait qu’il n’entrait dans leur affection aucune pensée d’intérêt: le million probable de la succession paternelle n’aurait pas séché leurs larmes. Les vieillards sont sensibles à la tendresse désintéressée. Avant de s’en aller chez le bonhomme, tous les jours madame Beauvisage et Cécile s’inquiétaient du dîner de leur père pour le lendemain, et lui envoyaient les primeurs du marché.
Madame Beauvisage avait toujours souhaité que son père la présentât au château de Gondreville, et la liât avec les filles du comte; mais le sage vieillard lui avait maintes fois expliqué combien il était difficile d’entretenir des relations suivies avec la duchesse de Carigliano, qui habitait Paris, et qui venait rarement à Gondreville, ou avec la brillante madame Keller, quand on tenait une fabrique de bonneterie à Arcis.
—Ta vie est finie, disait Grévin à sa fille, mets toutes tes jouissances en Cécile, qui sera certes assez riche pour te donner, quand tu quitteras le commerce, l’existence grande et large à laquelle tu as droit. Choisis un gendre qui ait de l’ambition, des moyens, tu pourras un jour aller à Paris, et laisser ici ce benêt de Beauvisage. Si je vis assez pour me voir un petit-gendre, je vous piloterai sur la mer des intérêts politiques comme j’ai piloté Malin, et vous arriverez à une position égale à celle des Keller...
Ce peu de paroles, dites avant la révolution de 1830, un an après la retraite du vieux notaire dans cette maison, explique cette attitude végétative. Grévin voulait vivre, il voulait mettre dans la route des grandeurs sa fille, sa petite-fille et ses arrière-petits-enfants. Le vieillard avait de l’ambition à la troisième génération. Quand il parlait ainsi, le vieillard rêvait de marier Cécile à Charles Keller; aussi pleurait-il en ce moment sur ses espérances renversées, il ne savait plus que résoudre. Sans relations dans la société parisienne, ne voyant plus dans le département de l’Aube d’autre mari pour Cécile que le jeune marquis de Cinq-Cygne, il se demandait s’il pouvait surmonter à force d’or les difficultés que la Révolution de Juillet suscitait entre les royalistes fidèles à leurs principes et leurs vainqueurs. Le bonheur de sa petite-fille lui paraissait si compromis en la livrant à l’orgueilleuse marquise de Cinq-Cygne, qu’il se décidait à se confier à l’ami des vieillards, au Temps. Il espérait que son ennemie capitale, la marquise de Cinq-Cygne, mourrait, et il croyait pouvoir séduire le fils, en se servant du grand-père du marquis, le vieux d’Hauteserre, qui vivait alors à Cinq-Cygne, et qu’il savait accessible aux calculs de l’avarice.
Si ce plan manquait, quand Cécile Beauvisage atteindrait à vingt-deux ans, en désespoir de cause, Grévin comptait consulter son ami Gondreville, qui lui choisirait à Paris un mari selon son cœur et son ambition, parmi les ducs de l’Empire.
X.—L’INCONNU.
Séverine trouva son père assis sur un banc de bois, au bout de sa terrasse, sous les lilas en fleur et prenant son café, car il était cinq heures et demie. Elle vit bien, à la douleur gravée sur la figure de son père, qu’il savait la nouvelle. En effet, le vieux pair de France venait d’envoyer un valet de chambre à son ami, en le priant de venir le voir. Jusqu’alors le vieux Grévin n’avait pas voulu trop encourager l’ambition de sa fille; mais en ce moment, au milieu de réflexions contradictoires qui se heurtaient dans sa triste méditation, son secret lui échappa.
—Ma chère enfant, lui dit-il, j’avais formé pour ton avenir les plus beaux et les plus fiers projets. La mort vient de les renverser. Cécile eût été vicomtesse Keller, car Charles, par mes soins, eût été nommé député d’Arcis, et il eût succédé quelque jour à la pairie de son père. Gondreville, ni sa fille madame Keller, n’auraient refusé les soixante mille francs de rente que Cécile a en dot, surtout avec la perspective de cent autres que vous aurez un jour... Tu aurais habité Paris avec ta fille, et tu y aurais joué ton rôle de belle-mère dans les hautes régions du pouvoir (madame Beauvisage fit un signe de satisfaction). Mais nous sommes atteints ici du coup qui frappe ce charmant jeune homme à qui l’amitié du prince royal était acquise déjà... Maintenant ce Simon Giguet, qui se pousse sur la scène politique, est un sot, un sot de la pire espèce, car il se croit un aigle... Vous êtes trop liés avec les Giguet et la maison Marion pour ne pas mettre beaucoup de formes à votre refus, et il faut refuser...
—Nous sommes, comme toujours, du même avis, mon père.
—Tout ceci m’oblige à voir mon vieux Malin, d’abord pour le consoler, puis pour le consulter. Cécile et toi, vous seriez malheureuses avec une vieille famille du faubourg Saint-Germain, on vous ferait sentir votre origine de mille façons: nous devons chercher quelque duc de la façon de Bonaparte, qui soit ruiné; nous serons à même d’avoir ainsi pour Cécile un beau titre, et nous la marierons séparée de biens. Tu peux dire que j’ai disposé de la main de Cécile, nous couperons court ainsi à toutes les demandes saugrenues comme celle d’Antonin Goulard. Le petit Vinet ne manquera pas de s’offrir, il serait préférable à tous les épouseurs qui viendront flairer la dot... Il a du talent, de l’intrigue, et il appartient aux Chargebœuf par sa mère; mais il a trop de caractère pour ne pas dominer sa femme, et il est assez jeune pour se faire aimer: tu périras entre ces deux sentiments-là, car je te sais par cœur, mon enfant!
—Je serai bien embarrassée ce soir, chez les Marion, dit Séverine.
—Eh bien! mon enfant, répondit Grévin, envoie-moi madame Marion, je lui parlerai, moi!
—Je savais bien, mon père, que vous pensiez à notre avenir, mais je ne m’attendais pas à ce qu’il fût si brillant, dit madame Beauvisage en prenant les mains de son père et les lui baisant.
—J’y avais si profondément pensé, reprit Grévin, qu’en 1831, j’ai acheté un hôtel que tu connais, l’hôtel Beauséant. Madame Beauvisage fit un mouvement de surprise en apprenant ce secret si bien gardé, mais elle n’interrompit point son père.—Ce sera mon présent de noces, dit-il. En 1832, je l’ai loué pour sept ans à des Anglais, à raison de vingt-quatre mille francs; une jolie affaire, car il ne m’a coûté que trois cent vingt-cinq mille francs, et en voici près de deux cent mille de retrouvés. Le bail finit le 15 juillet de cette année.
Séverine embrassa son père au front et sur les deux joues. Cette dernière révélation agrandissait tellement son avenir, qu’elle eut comme un éblouissement. «Mon père, par mon conseil, ne donnera que la nue propriété de cet héritage à ses petits-enfants, se dit-elle en traversant le pont, j’en aurai l’usufruit; je ne veux pas que ma fille et un gendre me chassent de chez eux: ils seront chez moi!»
Au dessert, quand les deux bonnes furent attablées dans la cuisine, et que madame Beauvisage eut la certitude de n’être pas écoutée, elle jugea nécessaire de faire une petite leçon à Cécile.
—Ma fille, lui dit-elle, conduisez-vous ce soir en personne bien élevée, et, à dater d’aujourd’hui, prenez un air posé, ne causez pas légèrement, ne vous promenez pas seule avec M. Giguet, ni avec M. Olivier Vinet, ni avec le sous-préfet, ni avec M. Martener, avec personne enfin, pas même avec Achille Pigoult. Vous ne vous marierez à aucun des jeunes gens d’Arcis ni du département. Vous êtes destinée à briller à Paris. Aussi, tous les jours, aurez-vous de charmantes toilettes, pour vous habituer à l’élégance. Nous tâcherons de débaucher une femme de chambre à la jeune duchesse de Maufrigneuse; nous saurons ainsi où se fournissent la princesse de Cadignan et la marquise de Cinq-Cygne!... Oh! je ne veux pas que nous ayons le moindre air provincial. Vous étudierez trois heures par jour le piano; je ferai venir tous les jours M. Moïse de Troyes, jusqu’à ce qu’on m’ait dit le maître que je puis faire venir de Paris. Il faut perfectionner tous vos talents, car vous n’avez plus qu’un an tout au plus à rester fille. Vous voilà prévenue, je verrai comment vous vous comporterez ce soir. Il s’agit de tenir Simon à une grande distance de vous, sans vous amuser de lui.
—Soyez tranquille, madame, je vais me mettre à adorer l’inconnu. Ce mot, qui fit sourire madame Beauvisage, a besoin d’une explication.
—Ah! je ne l’ai point encore vu, dit Philéas; mais tout le monde parle de lui. Quand je voudrai savoir qui c’est, j’enverrai le brigadier ou M. Groslier lui demander son passe-port...
Il n’est pas de petite ville en France où, dans un temps donné, le drame ou la comédie de l’étranger ne se joue. Souvent l’étranger est un aventurier qui fait des dupes et qui part, emportant la réputation d’une femme ou l’argent d’une famille. Plus souvent l’étranger est un étranger véritable, dont la vie reste assez longtemps mystérieuse pour que la petite ville soit occupée de ses faits et gestes. Or, l’avénement probable de Simon Giguet au pouvoir n’était pas le seul événement grave. Depuis deux jours, l’attention de la ville d’Arcis avait pour point de mire un personnage arrivé depuis trois jours, qui se trouvait être le premier inconnu de la génération actuelle. Aussi l’inconnu faisait-il en ce moment les frais de la conversation dans toutes les maisons. C’était le soliveau tombé du ciel dans la ville des grenouilles.
La situation d’Arcis-sur-Aube explique l’effet que devait y produire l’arrivée d’un étranger. A six lieues avant Troyes, sur la grande route de Paris, devant une ferme appelée la Belle-Étoile, commence un chemin départemental qui mène à la ville d’Arcis, en traversant de vastes plaines où la Seine trace une étroite vallée verte ombragée de peupliers, qui tranche sur la blancheur des terres crayeuses de la Champagne. La route qui relie Arcis à Troyes a six lieues de longueur et fait la corde d’un arc dont les extrémités sont Arcis et Troyes, en sorte que le plus court chemin pour aller de Paris à Arcis est cette route départementale qu’on prend à la Belle-Étoile. L’Aube, comme on l’a dit, n’est navigable que depuis Arcis jusqu’à son embouchure. Ainsi cette ville, sise à six lieues de la grande route, séparée de Troyes par des plaines monotones, se trouve perdue au milieu des terres, sans commerce ni transit, soit par eau, soit par terre. En effet, Sézanne, situé à quelques lieues d’Arcis, de l’autre côté de l’Aube, est traversé par une grande route qui économise huit postes sur l’ancienne route d’Allemagne par Troyes. Arcis est donc une ville entièrement isolée où ne passe aucune voiture, et qui ne se rattache à Troyes et à la station de la Belle-Étoile que par des messagers. Tous les habitants se connaissent, ils connaissent même les voyageurs de commerce qui viennent pour les affaires des maisons parisiennes: ainsi, comme toutes les petites villes de province qui sont dans une situation analogue, un étranger doit y mettre en branle toutes les langues et agiter toutes les imaginations, quand il reste plus de deux jours sans qu’on sache ni son nom ni ce qu’il y vient faire.
Or, comme tout Arcis était encore tranquille, trois jours avant la matinée où, par la volonté du créateur de tant d’histoires celle-ci commence, tout le monde avait vu venir par la route de la Belle-Étoile un étranger conduisant un joli tilbury attelé d’un cheval de prix, et accompagné d’un petit domestique gros comme le poing, monté sur un cheval de selle. Le messager en relation avec les diligences de Troyes avait apporté de la Belle-Étoile trois malles venues de Paris, sans adresse, et appartenant à cet inconnu, qui se logea au Mulet.
Chacun, dans Arcis, imagina le soir que ce personnage avait l’intention d’acheter la terre d’Arcis, et l’on en parla dans beaucoup de ménages comme du futur propriétaire du château. Le tilbury, le voyageur, ses chevaux, son domestique, tout paraissait appartenir à un homme tombé des plus hautes sphères sociales. L’inconnu, sans doute fatigué, ne se montra pas; peut-être passa-t-il une partie de son temps à s’installer dans les chambres qu’il choisit, en annonçant devoir demeurer un certain temps. Il voulut voir la place que ses chevaux devaient occuper dans l’écurie et se montra très exigeant; il voulut qu’on les séparât de ceux de l’aubergiste et de ceux qui pourraient venir. En présence de tant de prétentions singulières, le maître de l’hôtel du Mulet considéra son hôte comme un Anglais. Dès le soir du premier jour, quelques tentatives furent faites par des curieux, au Mulet; mais on n’obtint aucune lumière du petit groom, qui refusa de s’expliquer sur son maître, non pas par des défaites ou par le silence, mais par des moqueries qui parurent être au-dessus de son âge et annoncer une grande corruption.
Après avoir fait une toilette soignée et avoir dîné, sur les six heures, il partit à cheval, suivi de son tigre, disparut par la route de Brienne et ne revint que fort tard.
L’hôte, sa femme et ses filles de chambre ne recueillirent, en examinant les malles et les effets de l’inconnu, rien qui pût les éclairer sur le rang, sur le nom, sur la condition ou les projets de cet hôte mystérieux. Ce fut d’un effet incalculable. On fit mille commentaires de nature à nécessiter l’intervention du procureur du roi.
A son retour, l’inconnu laissa monter la maîtresse de la maison, qui lui présenta le livre où, selon les ordonnances de police, il devait inscrire son nom, sa qualité, le but de son voyage et son point de départ.
—Je n’écrirai rien, dit-il à la maîtresse de l’auberge. Si vous étiez tourmentée à ce sujet, vous diriez que je m’y suis refusé, et vous m’enverriez le sous-préfet, car je n’ai point de passe-port. On vous fera sur moi bien des questions, madame, reprit-il, mais répondez-moi comme vous voudrez; je veux que vous ne sachiez rien sur moi, quand même vous apprendriez malgré moi quelque chose. Si vous me tourmentez, j’irai à l’hôtel de la Poste, sur la place du Pont, et remarquez que je compte rester au moins quinze jours ici. Cela me contrarierait beaucoup, car je sais que vous êtes la sœur de Gothard, l’un des héros de l’affaire Simeuse.
—Suffit, monsieur! dit la sœur de Gothard, l’intendant des Cinq-Cygne.
Après un pareil mot, l’inconnu put garder près de lui, pendant deux heures environ, la maîtresse de l’hôtel, et lui fit dire tout ce qu’elle savait sur Arcis, sur toutes les fortunes, sur tous les intérêts et sur les fonctionnaires. Le lendemain, il disparut à cheval, suivi de son tigre, et ne revint qu’à minuit.
On doit comprendre alors la plaisanterie qu’avait faite Cécile, et que madame Beauvisage crut être sans fondement. Beauvisage et Cécile, surpris de l’ordre du jour formulé par Séverine, en furent enchantés. Pendant que sa femme passait une robe pour aller chez madame Marion, le père entendit sa fille faire les suppositions auxquelles il est si naturel aux jeunes personnes de se livrer en pareil cas. Puis, fatigué de sa journée, il alla se coucher lorsque la mère et la fille furent parties.