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La Comédie humaine - Volume 12. Scènes de la vie parisienne et scènes de la vie politique cover

La Comédie humaine - Volume 12. Scènes de la vie parisienne et scènes de la vie politique

Chapter 28: XI.—UNE VUE DU SALON MARION.
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About This Book

A rising young figure in Parisian society is abruptly arrested and drawn into a criminal investigation that exposes his rapid fall from favor. The narrative interweaves a procedural account of the police, prisons, and judicial instruction with detailed portraits of salons, financiers, courtesans, and an enigmatic criminal who manipulates events from the margins. Through close attention to investigative machinery and social networks, the work shows how ambition, moral compromise, secret alliances, and the transactional nature of relationships bind the respectable and the illicit, driving personal ruin and revealing the institutions and hypocrisies of urban life.

XI.—UNE VUE DU SALON MARION.

Comme doivent le deviner ceux qui connaissent la France ou la Champagne, ce qui n’est pas la même chose, et, si l’on veut, les petites villes, il y eut un monde fou chez madame Marion le soir de cette journée. Le triomphe du fils Giguet fut considéré comme une victoire remportée sur le comte de Gondreville, et l’indépendance d’Arcis en fait d’élection parut être à jamais assurée. La nouvelle de la mort du pauvre Charles Keller fut regardée comme un arrêt du ciel, et imposa silence à toutes les rivalités. Antonin Goulard, Frédéric Marest, Olivier Vinet, M. Martener, enfin les autorités qui jusqu’alors avaient hanté ce salon dont les opinions ne leur paraissaient pas devoir être contraires au gouvernement créé par la volonté populaire en juillet 1830, vinrent selon leur habitude, mais possédés tous d’une curiosité dont le but était l’attitude de la famille Beauvisage.

Le salon, rétabli dans sa forme, ne portait pas la moindre trace de la séance qui semblait avoir décidé de la destinée de maître Simon. A huit heures, quatre tables de jeu, chacune garnie de quatre joueurs, fonctionnaient. Le petit salon et la salle à manger étaient pleins de monde. Jamais, excepté dans les grandes occasions de bals ou de jours de fête, madame Marion n’avait vu ainsi des groupes à l’entrée du salon et formant comme la queue d’une comète.

—C’est l’aurore de la faveur, lui dit Olivier qui lui montra ce spectacle si réjouissant pour une maîtresse de maison qui aime à recevoir.

—On ne sait pas jusqu’où peut aller Simon, répondit madame Marion. Nous sommes à une époque où les gens qui ont de la persévérance et beaucoup de conduite peuvent prétendre à tout. Cette réponse était beaucoup moins faite pour Vinet que pour madame Beauvisage qui entrait alors avec sa fille et qui vint féliciter son amie.

Afin d’éviter toute demande indirecte, et pour se soustraire à toute interprétation de paroles dites en l’air, la mère de Cécile prit position à une table de whist, et s’enfonça dans une contention d’esprit à gagner cent fiches. Cent fiches font cinquante sous!... Quand un joueur a perdu cette somme, on en parle pendant deux jours dans Arcis.

Cécile alla causer avec mademoiselle Mollot, une de ses bonnes amies, et sembla prise d’un redoublement d’affection pour elle. Mademoiselle Mollot était la beauté d’Arcis, comme Cécile en était l’héritière.

Monsieur Mollot, le greffier du tribunal d’Arcis, habitait sur la grand’place une maison située dans les mêmes conditions que celle de Beauvisage sur la place du Pont. Madame Mollot, incessamment assise à la fenêtre de son salon, au rez-de-chaussée, était atteinte, par suite de cette situation, d’un cas de curiosité aiguë, chronique, devenue maladie consécutive, invétérée. Madame Mollot s’adonnait à l’espionnage comme une femme nerveuse parle de ses maux imaginaires, avec coquetterie et passion. Dès qu’un paysan débouchait par la route de Brienne sur la place, elle regardait et cherchait ce qu’il pouvait venir faire à Arcis; elle n’avait pas l’esprit en repos, tant que son paysan n’était pas expliqué. Elle passait sa vie à juger les événements, les hommes, les choses et les ménages d’Arcis. Cette grande femme sèche, fille d’un juge de Troyes, avait apporté en dot à M. Mollot, ancien premier clerc de Grévin, une dot assez considérable pour qu’il pût acheter la charge de greffier. On sait que le greffier d’un tribunal a le rang de juge, comme, dans les cours royales, le greffier en chef a celui de conseiller. La position de M. Mollot était due au comte de Gondreville qui, d’un mot, avait arrangé l’affaire du premier clerc de Grévin à la chancellerie. Toute l’ambition de la maison Mollot, du père, de la mère et de la fille, était de marier Ernestine Mollot, fille unique d’ailleurs, à Antonin Goulard. Aussi le refus par lequel les Beauvisage avaient accueilli les tentatives du sous-préfet, avait-il encore resserré les liens d’amitié des Mollot pour la famille Beauvisage.

—Voilà quelqu’un de bien impatienté! dit Ernestine à Cécile en lui montrant Simon Giguet. Oh! il voudrait bien causer avec nous; mais chaque personne qui entre se croit obligée de le féliciter, de l’entretenir. Voilà plus de cinquante fois que je lui entends dire: «C’est, je crois, moins à moi qu’à mon père que se sont adressés les vœux de mes concitoyens; mais, en tout cas, croyez que je serai dévoué non-seulement à nos intérêts généraux, mais encore aux vôtres propres.» Tiens, je devine la phrase au mouvement des lèvres, et chaque fois il te regarde en faisant des yeux de martyr...

—Ernestine, répondit Cécile, ne me quitte pas de toute la soirée, car je ne veux pas avoir à écouter ses propositions cachées sous des phrases à hélas! entremêlées de soupirs.

—Tu ne veux donc pas être la femme d’un garde des sceaux?

—Ah! ils n’en sont que là? dit Cécile en riant.

—Je t’assure, reprit Ernestine, que tout à l’heure, avant que tu n’arrivasses, M. Godivet, le receveur de l’enregistrement, dans son enthousiasme, prétendait que Simon serait garde des sceaux avant trois ans.

—Compte-t-on pour cela sur la protection du comte de Gondreville? demanda le sous-préfet, qui vint s’asseoir à côté des deux jeunes filles, en devinant qu’elles se moquaient de son ami Giguet.

—Ah! monsieur Antonin, dit la belle Ernestine Mollot, vous qui avez promis à ma mère de découvrir ce qu’est le bel inconnu, que savez-vous de lui?

—Les événements d’aujourd’hui, mademoiselle, sont bien autrement importants! dit Antonin en s’asseyant près de Cécile, comme un diplomate enchanté d’échapper à l’attention générale en se réfugiant dans une causerie de jeunes filles. Toute ma vie de sous-préfet ou de préfet est en question.

—Comment! vous ne laisserez pas nommer à l’unanimité votre ami Simon?

—Simon est mon ami, mais le gouvernement est mon maître, et je compte tout faire pour empêcher Simon de réussir. Et voilà madame Mollot qui me devra son concours, comme la femme d’un homme que ses fonctions attachent au gouvernement.

—Nous ne demandons pas mieux que d’être avec vous, répliqua la greffière. Mollot m’a raconté, dit-elle à voix basse, ce qui s’est fait ici ce matin... C’est pitoyable! Un seul homme a montré du talent, et c’est Achille Pigoult: tout le monde s’accorde à dire que ce serait un orateur qui brillerait à la Chambre; aussi, quoiqu’il n’ait rien et que ma fille soit fille unique, qu’elle aura d’abord sa dot, qui sera de soixante mille francs, puis notre succession, dont je ne parle pas, et enfin les héritages de l’oncle à Mollot, le meunier, et de ma tante Lambert, à Troyes; eh bien! je vous déclare que si M. Achille Pigoult voulait nous faire l’honneur de penser à elle et la demandait pour femme, je la lui donnerai, moi, si toutefois il plaisait à ma fille: mais la petite sotte ne veut se marier qu’à sa fantaisie... C’est mademoiselle Beauvisage qui lui met ces idées-là dans la tête... Le sous-préfet reçut cette double bordée en homme qui se sait trente mille livres de rente et qui attend une préfecture.

—Mademoiselle a raison, répondit-il en regardant Cécile; elle est bien assez riche pour faire un mariage d’amour...

—Ne parlons pas mariage, dit Ernestine. Vous attristez ma pauvre chère petite Cécile, qui m’avouait tout à l’heure que, pour ne pas être épousée pour sa fortune, mais pour elle-même, elle souhaiterait une aventure avec un inconnu qui ne saurait rien d’Arcis, ni des successions qui doivent faire d’elle une lady Crésus, et voudrait filer un roman où elle serait, au dénoûment, épousée, aimée pour elle-même...

—C’est très joli, cela. Je savais déjà que mademoiselle avait autant d’esprit que d’argent! s’écria Olivier Vinet en se joignant au groupe des demoiselles, en haine des courtisans de Simon Giguet, l’idole du jour.

—Est-ce ainsi, monsieur Goulard, dit Cécile en souriant, que nous sommes arrivés, de fil en aiguille, à parler de l’inconnu?...

—Et, dit Ernestine, elle l’a pris pour le héros de ce roman que je vous ai tracé....

—Oh! dit madame Mollot, un homme de cinquante ans!... Fi donc!

—Comment savez-vous qu’il a cinquante ans? demanda Olivier Vinet en souriant.

—Ma foi! dit madame Mollot, ce matin j’étais si intriguée, que j’ai pris ma lorgnette!

—Bravo! dit l’ingénieur des ponts et chaussées, qui faisait la cour à la mère pour avoir la fille.

—Donc, reprit madame Mollot, j’ai pu voir l’inconnu se faisant la barbe lui-même avec des rasoirs d’une élégance!... Ils sont montés en or ou en vermeil.

—En or! en or! dit Vinet. Quand les choses sont inconnues, il faut les imaginer de la plus belle qualité. Aussi, moi qui, je vous le déclare, n’ai pas vu ce monsieur, suis-je sûr que c’est au moins un comte... Le mot, pris pour un calembour, fit excessivement rire. Ce petit groupe où l’on riait excita la jalousie du groupe des douairières et l’attention du troupeau d’hommes en habit noir qui entourait Simon Giguet. Quant à l’avocat, il était au désespoir de ne pouvoir mettre sa fortune aux pieds de la riche Cécile. Oh! mon père, pensa le substitut en se voyant complimenté pour ce calembour involontaire, dans quel tribunal m’as-tu fait débuter!—Un comte par un M, mesdames et mesdemoiselles? reprit-il. Un homme aussi distingué par sa naissance, ses manières, par sa fortune et par ses équipages, un lion, un élégant, un gant jaune!...

—Il a, monsieur Olivier, dit Ernestine, le plus joli tilbury du monde.

—Comment! Antonin, tu ne m’avais pas dit qu’il avait un tilbury, ce matin, quand nous avons parlé de ce conspirateur; mais le tilbury, c’est une circonstance atténuante; ce ne peut plus être un républicain.

—Mesdemoiselles, il n’est rien que je ne fasse dans l’intérêt de vos plaisirs... dit Antonin Goulard. Nous allons savoir si c’est un comte par un M, afin que vous puissiez continuer votre conte par un N.

—Et ce deviendra peut-être une histoire, dit l’ingénieur de l’arrondissement.

—A l’usage des sous-préfets, dit Olivier Vinet.

—Comment allez-vous vous y prendre? demanda madame Mollot.

—Oh! répliqua le sous-préfet, demandez à mademoiselle Beauvisage qui elle prendrait pour mari si elle était condamnée à choisir parmi les gens ici présents, elle ne vous répondrait jamais!... Laissez au pouvoir sa coquetterie. Soyez tranquilles, mesdemoiselles, vous allez savoir dans dix minutes si l’inconnu est un comte ou un commis voyageur.

XII.—DESCRIPTION D’UNE PARTIE DE L’INCONNU.

Antonin Goulard quitta le petit groupe de demoiselles, car il s’y trouvait, outre mademoiselle Berton, fille du receveur des contributions, jeune personne insignifiante, qui jouait le rôle de satellite auprès de Cécile et d’Ernestine, mademoiselle Herbelot, la sœur du second notaire d’Arcis, vieille fille de trente ans, aigre, pincée et mise comme toutes les vieilles filles: elle portait, sur une robe d’alépine verte, un fichu brodé dont les coins ramassés sur la taille par devant, étaient noués à la mode qui régnait sous la Terreur.

—Julien, dit le sous-préfet dans l’antichambre à son domestique, toi qui as servi pendant six mois à Gondreville, tu sais comment est faite une couronne de comte?

—Il y a des perles sur les neuf pointes.

—Eh bien! va-t’en au Mulet et tâche d’y donner un coup d’œil au tilbury du monsieur qui y loge; puis viens me dire ce qui s’y trouvera peint. Enfin, fais bien ton métier, récolte tous les cancans... Si tu vois le petit domestique, demande-lui à quelle heure M. le comte peut recevoir le sous-préfet demain, dans le cas où tu verrais les neuf pointes à perles; ne bois pas, ne cause pas, reviens promptement, et quand tu seras revenu, fais-moi-le savoir en te montrant à la porte du salon...

—Oui, monsieur le sous-préfet.

L’auberge du Mulet, comme on l’a déjà dit, occupe sur la place le coin opposé à l’angle du mur de clôture des jardins de la maison Marion, de l’autre côté de la route de Brienne. Ainsi, la solution du problème devait être immédiate. Antonin Goulard revint prendre sa place auprès de mademoiselle Beauvisage.

—Nous avions tant parlé hier, ici, de l’étranger, disait alors madame Mollot, que j’ai rêvé de lui toute la nuit...

—Ah! ah! dit Vinet, vous rêvez encore aux inconnus, belle dame?

—Vous êtes un impertinent; si je voulais, je vous ferais rêver de moi! répliqua-t-elle. Ce matin donc, en me levant... Il n’est pas inutile de faire observer que madame Mollot passe à Arcis pour une femme d’esprit, c’est-à-dire qu’elle s’exprime si facilement, qu’elle abuse de ses avantages. Un Parisien, égaré dans ces parages comme l’était l’inconnu, l’aurait peut-être trouvée excessivement bavarde... Je fais, comme de raison, ma toilette, et je regarde machinalement devant moi!...

—Par la fenêtre... dit Antonin Goulard.

—Mais oui, mon cabinet de toilette donne sur la place. Or, vous savez que Poupart a mis l’inconnu dans une des chambres dont les fenêtres sont en face des miennes...

—Une chambre, maman! dit Ernestine. Le comte occupe trois chambres! Le petit domestique, habillé tout de noir, est dans la première. On a fait comme un salon de la seconde, et l’inconnu couche dans la troisième.

—Il a donc la moitié des chambres du Mulet? dit mademoiselle Herbelot.

—Enfin, mesdemoiselles, qu’est-ce que cela fait à sa personne? dit aigrement madame Mollot, fâchée d’être interrompue par les demoiselles. Il s’agit de sa personne.

—N’interrompez pas l’orateur, dit Olivier Vinet.

—Comme j’étais baissée...

—Assise, dit Antonin Goulard.

—Madame était comme elle devait être, reprit Vinet; elle faisait sa toilette et regardait le Mulet! En province, ces plaisanteries sont prisées, car on s’est tout dit depuis trop longtemps pour ne pas avoir recours aux bêtises dont s’amusaient nos pères avant l’introduction de l’hypocrisie anglaise, une de ces marchandises contre lesquelles les douanes sont impuissantes.

—N’interrompez pas l’orateur, dit en souriant mademoiselle Beauvisage à Vinet, avec qui elle échangea ce sourire.

—Mes yeux se sont portés involontairement sur la fenêtre de la chambre où la veille s’était couché l’inconnu, je ne sais pas à quelle heure, par exemple, car je ne me suis endormie que longtemps après minuit... J’ai le malheur d’être unie à un homme qui ronfle à faire trembler les planchers et les murs... Si je m’endors la première, oh! j’ai le sommeil si dur que je n’entends rien; mais si c’est Mollot qui part le premier, ma nuit est flambée...

—Il y a le cas où vous partez ensemble! dit Achille Pigoult qui vint se joindre à ce joyeux groupe. Je vois qu’il s’agit de votre sommeil...

—Taisez-vous, mauvais sujet! répliqua gracieusement madame Mollot.

—Comprends-tu? dit Cécile à l’oreille d’Ernestine.

—Donc, une heure après minuit, il n’était pas encore rentré! dit madame Mollot.

—Il vous a fraudée! Rentrer sans que vous le sachiez! dit Achille Pigoult. Ah! cet homme est très fin, il nous mettra tous dans un sac, nous vendra sur la place du marché!

—A qui? demanda Vinet.

—A une affaire! à une idée! à un système! répondit le notaire à qui le substitut sourit d’un air fin.

—Jugez de ma surprise, reprit madame Mollot, en apercevant une étoffe d’une magnificence, d’une beauté, d’un éclat... Je me dis: Il a sans doute une robe de chambre de cette étoffe de verre que nous sommes allés voir à l’Exposition des produits de l’industrie. Alors je vais chercher ma lorgnette, et j’examine... Mais, bon Dieu! qu’est-ce que je vois?... Au-dessus de la robe de chambre, là où devrait être la tête, je vois une masse énorme, quelque chose comme un genou... Non, je ne peux pas vous dire quelle a été ma curiosité.

—Je le conçois, dit Antonin.

—Non, vous ne le concevez pas, dit madame Mollot, car ce genou...

—Ah! je comprends, dit Olivier Vinet en riant aux éclats, l’inconnu faisait ainsi sa toilette, et vous avez vu ses deux genoux...

—Mais non! s’écria madame Mollot, vous me faites dire des incongruités. L’inconnu était debout, il tenait une éponge au-dessus d’une immense cuvette, et vous en serez pour vos mauvaises plaisanteries, monsieur Olivier. J’aurais bien reconnu ce que vous croyez...

—Oh! reconnu, madame, vous vous compromettez!... dit Antonin Goulard.

—Laissez-moi donc achever, dit madame Mollot. C’était sa tête! il se lavait la tête, et il n’a pas un seul cheveu...

—L’imprudent! dit Antonin Goulard. Il ne vient certes pas ici avec des idées de mariage. Ici, pour se marier, il faut avoir des cheveux... C’est très demandé.

—J’ai donc raison de dire que notre inconnu doit avoir cinquante ans. On ne prend guère perruque qu’à cet âge. Et en effet, de loin, l’inconnu, sa toilette finie, a ouvert sa fenêtre; je l’ai revu muni d’une superbe chevelure noire, et il m’a lorgnée quand je me suis mise à mon balcon. Ainsi, ma chère Cécile, vous ne prendrez pas ce monsieur-là pour héros de votre roman.

—Pourquoi pas? les gens de cinquante ans ne sont pas à dédaigner, quand ils sont comtes, reprit Ernestine.

—Il a peut-être des cheveux, dit malicieusement Olivier Vinet, et alors il serait très mariable. La question serait de savoir s’il a montré sa tête nue à madame Mollot, ou...

—Taisez-vous! dit madame Mollot.

Antonin Goulard s’empressa de dépêcher le domestique de madame Marion au Mulet, en lui donnant un ordre pour Julien.

—Mon Dieu! que fait l’âge d’un mari? dit mademoiselle Herbelot.

—Pourvu qu’on en ait un, ajouta le substitut qui se faisait redouter par sa méchanceté froide et ses railleries.

—Mais, répliqua la vieille fille, en sentant l’épigramme, j’aimerais mieux un homme de cinquante ans, indulgent et bon, plein d’attention pour sa femme, qu’un jeune homme de vingt et quelques années qui serait sans cœur, dont l’esprit mordait tout le monde, même sa femme.

—Ceci, dit Olivier Vinet, est bon pour la conversation; car, pour aimer mieux un quinquagénaire qu’un adulte, il faut les avoir à choisir.

—Oh! dit madame Mollot pour arrêter cette lutte de la vieille fille et du jeune Vinet qui allait toujours trop loin, quand une femme a l’expérience de la vie, elle sait qu’un mari de cinquante ans ou de vingt-cinq ans, c’est absolument la même chose quand il n’est qu’estimé... L’important dans le mariage, c’est les convenances qu’on y cherche. Si mademoiselle Beauvisage veut aller à Paris, y faire figure, et, à sa place, je penserais ainsi, je ne prendrais certainement pas mon mari dans la ville d’Arcis... Si j’avais eu la fortune qu’elle aura, j’aurais très bien accordé ma main à un comte, à un homme qui m’aurait mise dans une haute position sociale, et je n’aurais pas demandé à voir son extrait de naissance.

—Il vous eût suffi de le voir à sa toilette, dit tout bas Vinet à madame Mollot.

—Mais le roi fait des comtes, madame! vint dire madame Marion, qui depuis un moment surveillait le cercle des jeunes filles.

—Ah! madame, répliqua Vinet, il y a des jeunes filles qui aiment les comtes faits...

—Eh bien! monsieur Antonin, dit alors Cécile en riant du sarcasme d’Olivier Vinet, nos dix minutes sont passées, et nous ne savons pas si l’inconnu est comte.

—Le gouvernement doit être infaillible! dit Olivier Vinet en regardant Antonin.

—Je vais tenir ma promesse, répliqua le sous-préfet en voyant apparaître à la porte du salon la tête de son domestique. Et il quitta de nouveau sa place près de Cécile.

—Vous parlez de l’étranger? dit madame Marion. Sait-on quelque chose sur lui?

—Non, madame, répondit Achille Pigoult; mais il est, sans le savoir, comme un athlète dans un cirque, le centre des regards de deux mille habitants. Moi, je sais quelque chose, ajouta le petit notaire.

—Ah! dites, monsieur Achille! demanda vivement Ernestine.

—Son domestique s’appelle Paradis!...

—Paradis! ripostèrent toutes les personnes qui formaient le cercle.

—Peut-on s’appeler Paradis? demanda madame Herbelot en venant prendre place à côté de sa belle-sœur.

—Cela tend, reprit le petit notaire, à prouver que son maître est un ange; car lorsque son domestique le suit... Vous comprenez...

—C’est le chemin du Paradis! Il est très joli celui-là, dit madame Marion qui tenait à mettre Achille Pigoult dans les intérêts de son neveu.

XIII.—OÙ L’ÉTRANGER TIENT TOUT CE QUE PROMET L’INCONNU.

—Monsieur, disait dans la salle à manger le domestique d’Antonin à son maître, le tilbury est armorié...

—Armorié!...

—Et, monsieur, allez, les armes sont joliment drôles! il y a dessus une couronne à neuf pointes, et des perles...

—C’est un comte!

—On y voit un monstre ailé qui court à tout brésiller, absolument comme un postillon qui aurait perdu quelque chose! Et voilà ce qui est écrit sur la banderole, dit-il, en prenant un papier dans son gousset. Mademoiselle Anicette, la femme de chambre de Cadignan, qui venait d’apporter, en voiture, bien entendu (le chariot de Cinq-Cygne est devant le Mulet), une lettre à ce monsieur, m’a copié la chose...

—Donne! Le sous-préfet lut: QUO ME TRAHIT FORTUNA. S’il n’était pas assez fort en blason français pour connaître la maison qui portait cette devise, Antonin pensa que les Cinq-Cygne ne pouvaient donner leur chariot, et la princesse de Cadignan envoyer un exprès, que pour un personnage de la plus haute noblesse. Ah! tu connais la femme de chambre de la princesse de Cadignan!... Tu es un homme heureux... dit Antonin à son domestique.

Julien, garçon du pays, après avoir servi six mois à Gondreville, était entré chez M. le sous-préfet, qui voulait avoir un domestique bien stylé.

—Mais, monsieur, Anicette est la filleule de mon père. Papa qui voulait du bien à cette petite dont le père est mort, l’a envoyée à Paris pour y être couturière, parce que ma mère ne pouvait la souffrir.

—Est-elle jolie?

—Assez, monsieur le sous-préfet. A preuve qu’à Paris elle a eu des malheurs; mais enfin, comme elle a des talents, qu’elle sait faire des robes et coiffer, elle est entrée chez la princesse par la protection de M. Marin, le premier valet de chambre de M. le duc de Maufrigneuse...

—Que t’a-t-elle dit de Cinq-Cygne? Y a-t-il beaucoup de monde?

—Beaucoup, monsieur. Il y a la princesse et M. d’Arthez... le duc de Maufrigneuse et la duchesse, le jeune marquis... Enfin, le château est plein... Monseigneur l’évêque de Troyes y est attendu ce soir...

—Monseigneur Troubert?... Ah! je voudrais bien savoir s’il y restera quelque temps...

—Anicette le croit, et elle suppose que monseigneur vient pour le comte qui loge au Mulet. On attend encore du monde. Le cocher a dit qu’on parlait beaucoup des élections... Monsieur le président Michu doit y aller passer quelques jours...

—Tâche de faire venir cette femme de chambre en ville, sous prétexte d’y chercher quelque chose... Est-ce que tu as des idées sur elle?...

—Si elle avait quelque chose à elle, je ne dis pas!... Elle est bien finaude.

—Dis-lui de venir te voir à la sous-préfecture.

—Oui, monsieur, j’y vas...

—Ne lui parle pas de moi! elle ne viendrait point, propose-lui une place avantageuse...

—Ah! monsieur... j’ai servi à Gondreville.

—Tu ne sais pas pourquoi ce message de Cinq-Cygne à cette heure, car il est neuf heures et demie...

—Il paraît que c’est quelque chose de bien pressé, car le comte qui revenait de Gondreville...

—L’étranger est allé à Gondreville?

—Il y a dîné! monsieur le sous-préfet. Et, vous allez voir, c’est à faire rire! Le petit domestique est, parlant par respect, soûl comme une grive; il a bu tant de vin de Champagne à l’office, qu’il ne se tient pas sur ses jambes: on l’aura poussé par plaisanterie à boire.

—Eh bien! le comte?

—Le comte qui était couché, quand il a lu la lettre, s’est levé; maintenant il s’habille. On attelait le tilbury. Le comte va passer la soirée à Cinq-Cygne.

—C’est alors un bien grand personnage?

—Oh! oui, monsieur; car Gothard, l’intendant de Cinq-Cygne, est venu ce matin voir son beau-frère Poupart, et lui a recommandé la plus grande discrétion en toute chose sur ce monsieur, et de le servir comme si c’était un roi...

—Vinet aurait-il raison? se dit le sous-préfet. Y aurait-il quelque conspiration?...

—C’est le duc Georges de Maufrigneuse qui a envoyé monsieur Gothard au Mulet. Si Poupart est venu ce matin ici, à cette assemblée, c’est que ce comte a voulu qu’il y allât. Ce monsieur dirait à M. Poupart d’aller ce soir à Paris, il partirait... Gothard a dit à son beau-frère de tout confondre pour ce monsieur-là, et de se moquer des curieux.

—Si tu peux avoir Anicette, ne manque pas de m’en prévenir!... dit Antonin.

—Mais je peux bien l’aller voir à Cinq-Cygne, si monsieur veut m’envoyer chez lui au Valpreux.

—C’est une idée. Tu profiteras du chariot pour t’y rendre... Mais qu’as-tu à dire du petit domestique?

—C’est un crâne que ce petit garçon! monsieur le sous-préfet. Figurez-vous, monsieur, que, gris comme il l’est, il vient de partir sur le magnifique cheval anglais de son maître, un cheval de race qui fait sept lieues à l’heure, pour porter une lettre à Troyes afin qu’elle soit demain à Paris... Et ça n’a que neuf ans et demi! Qu’est-ce que ce sera donc à vingt ans?

Le sous-préfet écouta machinalement ce dernier commérage administratif. Et alors Julien bavarda pendant quelques minutes. Antonin Goulard écoutait Julien tout en pensant à l’inconnu.

—Attends, dit le sous-préfet à son domestique.

—Quel gâchis!... se disait-il en revenant à pas lents. Un homme qui dîne avec le comte de Gondreville et qui passe la nuit à Cinq-Cygne!... En voilà des mystères!...

—Eh bien! lui cria le cercle de mademoiselle Beauvisage tout entier quand il reparut.

—Eh bien! c’est un comte et de vieille roche, je vous en réponds!

—Oh! comme je voudrais le voir! s’écria Cécile.

—Mademoiselle, dit Antonin en souriant et en regardant avec malice madame Mollot, il est grand et bien fait, et il ne porte pas perruque! Son... petit domestique était gris comme les vingt-deux cantons; on l’avait abreuvé de vin de Champagne à l’office de Gondreville, et cet enfant de neuf ans a répondu avec la fierté d’un vieux laquais à Julien, qui lui parlait de la perruque de son maître: Mon maître, une perruque! je le quitterais... Il se teint les cheveux, c’est bien assez!

—Votre lorgnette grossit beaucoup les objets, dit Achille Pigoult à madame Mollot qui se mit à rire.

—Enfin, le tigre du beau comte, gris comme il est, court à Troyes à cheval porter une lettre, et il y va, malgré la nuit, en cinq quarts d’heure.

—Je voudrais voir le tigre, moi, dit Vinet.

—S’il a dîné à Gondreville, dit Cécile, nous saurons qui est ce comte; car mon grand-papa y va demain matin.

—Ce qui va vous sembler étrange, dit Antonin Goulard, c’est qu’on vient de dépêcher de Cinq-Cygne à l’inconnu mademoiselle Anicette, la femme de chambre de la princesse de Cadignan, et qu’il y va passer la soirée...

—Ah çà! dit Olivier Vinet, ce n’est pas un homme, c’est un diable, un phénix! il serait l’ami des deux châteaux, il poculerait...

—Ah! fi! monsieur, dit madame Mollot, vous avez des mots...

—Il poculerait est de la plus haute latinité, madame, reprit gravement le substitut... Il poculerait donc chez le roi Louis-Philippe le matin, et banqueterait le soir à Holy-Rood avec Charles X. Il n’y a qu’une raison qui puisse permettre à un chrétien d’aller dans les deux camps, chez les Montecchi et les Capuletti!... Ah! je sais qui est cet inconnu. C’est...

—Le directeur des chemins de fer de Paris à Lyon, ou de Paris à Dijon, ou de Montereau à Troyes.

—C’est vrai! dit Antonin, vous y êtes. Il n’y a que la banque, l’industrie ou la spéculation qui puissent être bien accueillies partout.

—Oui, dans ce moment-ci, les grands noms, les grandes familles, la vieille et la jeune pairie, arrivent au pas de charge dans les commandites! dit Achille Pigoult.

—Les francs attirent les Francs, repartit Olivier Vinet sans rire.

—Vous n’êtes guère l’olivier de la paix, dit madame Mollot en souriant.

—Mais n’est-ce pas démoralisant de voir les noms des Verneuil, des Maufrigneuse et des d’Hérouville accolés à ceux des du Tillet et des Nucingen dans des spéculations cotées à la Bourse?

—Notre inconnu doit être décidément un chemin de fer en bas âge, dit Olivier Vinet.

—Eh bien! tout Arcis va demain être sens dessus dessous, dit Achille Pigoult. Je vais voir ce monsieur pour être le notaire de la chose! Il y aura deux mille actes à faire.

—Notre roman devient une locomotive, dit tristement Ernestine à Cécile.

—Un comte doublé d’un chemin de fer, reprit Achille Pigoult, n’en est que plus conjugal. Mais est-il garçon?

—Eh! je saurai cela demain par grand-papa, dit Cécile avec un enthousiasme de parade.

—Oh! la bonne plaisanterie! s’écria madame Marion avec un rire forcé. Comment, Cécile, ma petite chatte, vous pensez à l’inconnu!...

—Mais le mari, c’est toujours l’inconnu, dit vivement Olivier Vinet en faisant à mademoiselle Beauvisage un signe qu’elle comprit à merveille.

—Pourquoi ne penserais-je pas à lui? demanda Cécile, ce n’est pas compromettant. Puis c’est, disent ces messieurs, ou quelque grand spéculateur, ou quelque grand seigneur... Ma foi! l’un et l’autre me vont. J’aime Paris! Je veux avoir voiture, hôtel, loge aux Italiens, etc.

—C’est cela! dit Olivier Vinet, quand on rêve, il ne faut se rien refuser. D’ailleurs, moi, si j’avais le bonheur d’être votre frère, je vous marierais au jeune marquis de Cinq-Cygne qui me paraît un petit gaillard à faire danser joliment les écus et à se moquer des répugnances de sa mère pour les acteurs du grand drame où le père de notre président a péri si malheureusement.

—Il vous serait plus facile de devenir premier ministre! dit madame Marion: il n’y aura jamais d’alliance entre la petite-fille des Grévin et les Cinq-Cygne!...

—Roméo a bien failli épouser Juliette! dit Achille Pigoult, et mademoiselle est plus belle que...

—Oh! si vous nous citez l’opéra! dit naïvement Herbelot le notaire qui venait de finir son whist.

—Mon confrère, dit Achille Pigoult, n’est pas fort sur l’histoire du moyen âge...

—Viens, Malvina! dit le gros notaire sans rien répondre à son confrère.

—Dites donc, monsieur Antonin, demanda Cécile au sous-préfet, vous avez parlé d’Anicette, la femme de chambre de la princesse Cadignan?... la connaissez-vous?

—Non; mais Julien la connaît: c’est la filleule de son père, et ils sont très bien ensemble.

—Oh! tâchez donc, par Julien, de nous l’avoir; maman ne regarderait pas aux gages...

—Mademoiselle! entendre, c’est obéir, dit-on en Asie aux despotes, répliqua le sous-préfet. Pour vous servir, vous allez voir comme je procède! Il sortit pour donner l’ordre à Julien de rejoindre le chariot qui retournait à Cinq-Cygne, et de séduire à tout prix Anicette.

XIV.—OÙ LE CANDIDAT PERD UNE VOIX.

En ce moment, Simon Giguet, qui venait d’achever ses courbettes en paroles à tous les gens influents d’Arcis, et qui se regardait comme sûr de son élection, vint se joindre au cercle qui entourait Cécile et mademoiselle Mollot. La soirée était assez avancée. Dix heures sonnaient. Après avoir énormément consommé de gâteaux, de verres d’orgeat, de punch, de limonades et de sirops variés, ceux qui n’étaient venus chez madame Marion, ce jour-là, que pour des raisons politiques, et qui n’avaient pas l’habitude de ces planches, pour eux aristocratiques, s’en allèrent d’autant plus promptement qu’ils ne se couchaient jamais si tard. La soirée allait donc prendre un caractère d’intimité. Simon Giguet espéra pouvoir échanger quelques paroles avec Cécile, et il la regardait en conquérant. Ce regard blessa Cécile.

—Mon cher, dit Antonin à Simon en voyant briller sur la figure de son ami l’auréole du succès, tu viens dans un moment où les gens d’Arcis ont tort...

—Très tort, dit Ernestine à qui Cécile poussa le coude. Nous sommes folles, Cécile et moi, de l’inconnu; nous nous le disputons!

—D’abord ce n’est plus un inconnu, dit Cécile, c’est un comte!

—Quelque farceur! répliqua Simon Giguet d’un air de mépris.

—Diriez-vous cela, monsieur Simon, répondit Cécile piquée, en face à un homme à qui la princesse de Cadignan vient d’envoyer ses gens, qui a dîné à Gondreville aujourd’hui, qui va passer la soirée chez la marquise de Cinq-Cygne. Ce fut dit si vivement et d’un ton si dur, que Simon en fut déconcerté.

—Ah! mademoiselle, dit Olivier Vinet, si l’on se disait en face ce que nous disons tous les uns des autres en arrière, il n’y aurait plus de société possible. Les plaisirs de la société, surtout en province, consistent à se dire du mal les uns des autres...

—M. Simon est jaloux de ton enthousiasme pour le comte inconnu, dit Ernestine...

—Il me semble, dit Cécile, que M. Simon n’a le droit d’être jaloux d’aucune de mes affections... Sur ce mot accentué de manière à foudroyer Simon, Cécile se leva; chacun lui laissa le passage libre, et elle alla rejoindre sa mère qui terminait ses comptes au whist.

—Ma petite, s’écria madame Marion en courant après l’héritière, il me semble que vous êtes bien dure pour mon pauvre Simon!

—Qu’a-t-elle fait, cette chère petite chatte! demanda madame Beauvisage.

—Maman, M. Simon a souffleté mon inconnu du mot farceur.

Simon suivit sa tante, et arriva sur le terrain de la table à jouer. Les quatre personnages dont les intérêts étaient si graves se trouvèrent alors réunis au milieu du salon, Cécile et sa mère d’un côté de la table, madame Marion et son neveu de l’autre.

—En vérité, dit Simon Giguet, avouez qu’il faut avoir bien envie de trouver des torts à quelqu’un pour se fâcher de ce que je viens de dire d’un monsieur dont parle tout Arcis et qui loge au Mulet...

—Est-ce que vous trouvez qu’il vous fait concurrence? dit en plaisantant madame Beauvisage.

—Je lui en voudrais certes beaucoup, s’il était cause de la moindre mésintelligence entre mademoiselle Cécile et moi, dit le candidat en regardant la jeune fille d’un air suppliant.

—Vous avez eu, monsieur, un ton tranchant en lançant votre arrêt, qui prouve que vous serez très despote, et vous avez raison; si vous voulez être ministre, il faut beaucoup trancher...

En ce moment, madame Marion prit madame Beauvisage par le bras et l’emmena sur un canapé. Cécile, se voyant seule, rejoignit le cercle où elle était assise, afin de ne pas écouter la réponse que Simon pouvait faire, et le candidat resta très sot devant la table où il s’occupa machinalement à jouer avec les fiches.

—Il y a des fiches de consolation, dit Olivier Vinet, qui suivait cette petite scène. Ce mot, quoique dit à voix basse, fut entendu de Cécile, qui ne put s’empêcher d’en rire.

—Ma chère amie, disait tout bas madame Marion à madame Beauvisage, vous voyez que rien maintenant ne peut empêcher l’élection de mon neveu.

—J’en suis enchantée pour vous et pour la Chambre des Députés, dit Séverine.

—Mon neveu, ma chère, ira très loin... Voici pourquoi: sa fortune à lui, celle que lui laissera son père, et la mienne, feront environ trente mille francs de rentes. Quand on est député, que l’on a cette fortune, on peut prétendre à tout.

—Madame, il aura notre admiration, et nos vœux le suivront dans sa carrière politique; mais...

—Je ne vous demande pas de réponse! dit vivement madame Marion en interrompant son amie. Je vous prie seulement de réfléchir à cette proposition. Nos enfants se conviennent-ils? pouvons-nous les marier? Nous habiterons Paris pendant tout le temps des sessions; et qui sait si le député d’Arcis n’y sera pas fixé par une belle place dans la magistrature?... Voyez le chemin qu’a fait M. Vinet, de Provins. On blâmait mademoiselle de Chargebœuf de l’avoir épousé; la voilà bientôt femme d’un garde des sceaux, et M. Vinet sera pair de France quand il le voudra.

—Madame, je ne suis pas maîtresse de marier ma fille à mon goût. D’abord, son père et moi nous lui laissons la pleine liberté de choisir. Elle voudrait épouser l’inconnu, que, pourvu que ce soit un homme convenable, nous lui accorderions notre consentement. Puis, Cécile dépend entièrement de son grand-père, qui lui donnera au contrat un hôtel à Paris, l’hôtel de Beauséant, qu’il a depuis dix ans acheté pour nous et qui vaut aujourd’hui huit cent mille francs. C’est l’un des plus beaux du faubourg Saint-Germain. En outre il a deux cent mille francs en réserve pour les frais d’établissement. Un grand-père qui se conduit ainsi et qui déterminera ma belle-mère à faire aussi quelques sacrifices pour sa petite-fille, en vue d’un mariage convenable, a droit de conseil...

—Certainement! dit madame Marion, stupéfaite de cette confidence qui rendait le mariage de son neveu d’autant plus difficile avec Cécile.

—Cécile n’aurait rien à attendre de son grand-père Grévin, reprit madame Beauvisage, qu’elle ne se marierait pas sans le consulter. Le gendre que mon père avait choisi vient de mourir; j’ignore ses nouvelles intentions. Si vous avez quelques propositions à faire, allez voir mon père.

—Eh bien! j’irai, dit madame Marion.

Madame Beauvisage fit un signe à Cécile, et toutes deux elles quittèrent le salon.

Le lendemain, Antonin et Frédéric Marest se trouvèrent, selon leur habitude après dîner, avec M. Martener et Olivier, sous les tilleuls de l’avenue des Soupirs, fumant leurs cigares et se promenant. Cette promenade est un des petits plaisirs des autorités en province, quand elles vivent bien ensemble.

Après que les promeneurs eurent fait quelques tours, Simon Giguet vint se joindre à eux, et d’un air mystérieux:

—Tu dois rester fidèle à un vieux camarade qui veut te faire donner la rosette d’officier et une préfecture, lui dit-il.

—Tu commences déjà ta carrière politique, dit Antonin en riant, tu veux me corrompre, enragé puritain?

—Veux-tu me seconder?

—Mon cher, tu sais bien que Bar-sur-Aube vient voter ici. Qui peut garantir une majorité dans ces circonstances-là? Mon collègue de Bar-sur-Aube se plaindrait de moi si je ne faisais pas les mêmes efforts que lui dans le sens du gouvernement, et ta promesse est conditionnelle, tandis que ma destitution est certaine.

—Mais je n’ai pas de concurrents.

—Tu le crois, dit Antonin; mais...

Il s’en présentera, garde-toi d’en douter.

—Et ma tante, qui sait que je suis sur des charbons ardents, et qui ne vient pas!... s’écria Giguet. Oh! voici trois heures qui peuvent compter pour trois années... Et son secret lui échappa! Il avoua à son ami que madame Marion était allée le proposer au vieux Grévin comme le prétendu de Cécile.

Les deux amis s’étaient avancés jusqu’à la hauteur de la route de Brienne, en face de l’hôtel du Mulet. Pendant que l’avocat regardait la rue en pente par laquelle sa tante devait revenir du pont, le sous-préfet examinait les ravins que les pluies avaient tracés sur la place. Arcis n’est pavé ni de grès ni de cailloux, car les plaines de la Champagne ne fournissent aucuns matériaux propres à bâtir, et encore moins de cailloux assez gros pour faire un pavage de cailloutis. Une ou deux rues et quelques endroits ont des chaussées; mais toutes les autres sont parfaitement macadamisées, et c’est assez dire en quel état elles se trouvent par les temps de pluie. Le sous-préfet se donnait une contenance, en paraissant exercer ses méditations sur cet objet important; mais il ne perdait pas une des souffrances intimes qui se peignaient sur la figure altérée de son camarade.

En ce moment, l’inconnu revenait du château de Cinq-Cygne où vraisemblablement il avait passé la nuit. Goulard résolut d’éclaircir par lui-même le mystère dans lequel s’enveloppait l’inconnu, qui, physiquement, était enveloppé dans cette petite redingote de gros drap appelée paletot, et alors à la mode; un manteau, jeté sur les pieds de l’inconnu comme une couverture, empêchait de voir le corps; enfin un énorme cache-nez de cachemire rouge montait jusque sur les yeux. Le chapeau, crânement mis sur le côté, n’avait cependant rien de ridicule. Jamais un mystère ne fut si mystérieusement emballé, entortillé.

—Gare! cria le tigre qui précédait à cheval le tilbury. Papa Poupart! ouvrez! cria-t-il d’une voix aigrelette.

Les trois domestiques du Mulet s’attroupèrent, et le tilbury fila sans que personne pût voir un seul des traits de l’inconnu. Le sous-préfet suivit le tilbury et vint sur le seuil de la porte de l’auberge.

—Madame Poupart, dit Antonin, voulez-vous demander à votre monsieur... monsieur!...

—Je ne sais pas son nom, dit la sœur de Gothard.

—Vous avez tort! les ordonnances de police sont formelles, et M. Groslier ne badine pas, comme tous les commissaires de police qui n’ont rien à faire.

—Les aubergistes n’ont jamais de tort en temps d’élections, dit le tigre qui descendait de cheval.

—Je vais aller répéter ce mot à Vinet, se dit le sous-préfet.—Va demander à ton maître s’il peut recevoir le sous-préfet d’Arcis. Et Antonin Goulard rejoignit les trois promeneurs, qui s’étaient arrêtés au bout de l’avenue en voyant le sous-préfet en conversation avec le tigre, illustre déjà dans Arcis par son nom et par ses reparties.

—Monsieur prie M. le sous-préfet de monter; il sera charmé de le recevoir, vint dire Paradis au sous-préfet quelques instants après.

—Mon petit, dit Olivier, combien ton maître donne-t-il par an à un garçon de ton poil et de ton esprit?

—Donner, monsieur?... Pour qui nous prenez-vous? M. le comte se laisse carotter... et je suis content.

—Cet enfant est à bonne école, dit Frédéric Marest.

—La haute école! monsieur le procureur du roi, répliqua Paradis en laissant les cinq amis étonnés de son aplomb.

—Quel Figaro! s’écria Vinet.

—Faut pas nous rabaisser, répliqua l’enfant. Mon maître m’appelle petit Robert-Macaire. Depuis que nous savons nous faire des rentes, nous sommes Figaro, plus la caisse d’épargnes.

—Que gagnes-tu donc?

—Il y a des courses où je gagne mille écus.... sans vendre mon maître, monsieur...

—Enfant sublime! dit Vinet. Il connaît le turf.

—Et tous les gentlemen riders, dit l’enfant en montrant la langue à Vinet.

—Le chemin de Paradis mène loin! dit Frédéric Marest.

XV.—INTERROGATOIRE SUBI PAR L’INCONNU.

Introduit par l’hôte du Mulet, Antonin Goulard trouva l’inconnu dans la pièce de laquelle il avait fait un salon, et il se vit sous le coup d’un lorgnon tenu de la façon la plus impertinente.

—Monsieur, dit Antonin Goulard avec une espèce de hauteur, je viens d’apprendre, par la femme de l’aubergiste, que vous refusez de vous conformer aux ordonnances de police, et comme je ne doute pas que vous ne soyez une personne distinguée, je viens moi-même...

—Vous vous nommez Goulard? demanda l’inconnu d’une voix de tête.

—Je suis le sous-préfet, monsieur... répondit Antonin Goulard.

—Votre père n’appartenait-il pas aux Simeuse?...

—Et moi, monsieur, j’appartiens au gouvernement, voilà la différence des temps.

—Vous avez un domestique nommé Julien, qui veut enlever la femme de chambre de la princesse de Cadignan?...

—Monsieur, je ne permets à personne de me parler ainsi, dit Goulard, vous méconnaissez mon caractère...

—Et vous voulez savoir le mien! riposta l’inconnu. Je me fais donc connaître... On peut mettre sur le livre de l’aubergiste: Impertinent... venant de Paris... questionneur... âge douteux... voyageant pour son plaisir. Ce serait une innovation très goûtée en France que d’imiter l’Angleterre dans sa méthode de laisser les gens aller et venir, selon leur bon plaisir, sans les tracasser, sans leur demander à tout moment des papiers... Je suis sans passe-port, que ferez-vous?

—M. le procureur du roi est là, sous les tilleuls... dit le sous-préfet.

—M. Marest!.... vous lui souhaiterez le bonjour de ma part...

—Mais qui êtes-vous?...

—Ce que vous voudrez que je sois, mon cher monsieur Goulard, dit l’inconnu, car c’est vous qui déciderez en quoi je serai dans cet arrondissement. Donnez-moi un bon conseil sur ma tenue. Tenez, lisez. Et l’inconnu tendit au sous-préfet une lettre ainsi conçue: