«Monsieur le sous-préfet,
»Vous vous concerterez avec le porteur de la présente pour l’élection d’Arcis, et vous vous conformerez à tout ce qu’il pourra vous demander. Je vous engage à garder la plus entière discrétion et à le traiter avec les égards dus à son rang.»
Cette lettre était écrite, signée par le préfet.
—Vous avez fait de la prose sans le savoir! dit l’inconnu en reprenant la lettre.
Antonin Goulard, déjà frappé par l’air gentilhomme et les manières de ce personnage, devint respectueux.
—Et comment, monsieur? demanda le sous-préfet.
—En voulant débaucher Anicette... Elle est venue nous dire les tentatives de corruption de Julien, que vous pourriez nommer Julien l’Apostat, car il a été vaincu par le jeune Paradis, mon tigre, et il a fini par avouer que vous souhaitiez faire entrer Anicette au service de la plus riche maison d’Arcis. Or, comme la plus riche maison d’Arcis est celle des Beauvisage, je ne doute pas que ce ne soit mademoiselle Cécile qui veut jouir de ce trésor.
—Oui, monsieur...
—Eh bien! Anicette entrera ce matin au service de Beauvisage! Il siffla. Paradis se présenta si rapidement, que l’inconnu lui dit: Tu écoutais!
—Malgré moi, monsieur le comte; les cloisons sont de papier... Si monsieur le comte le veut, j’irai dans une chambre en haut...
—Non, tu peux écouter, c’est ton droit. C’est à moi de parler bas quand je ne veux pas que tu connaisses mes affaires... Tu vas retourner à Cinq-Cygne, et tu remettras de ma part cette pièce de vingt francs à la petite Anicette...—Julien aura l’air de l’avoir séduite pour votre compte. Cette pièce d’or signifie qu’elle peut suivre Julien, dit l’inconnu en se tournant vers Goulard. Anicette pourra bien ne pas être inutile au succès de notre candidat.
—Anicette?...
—Voici, monsieur le sous-préfet, trente-deux ans que les femmes de chambre me servent... J’ai eu ma première aventure à treize ans, absolument comme le régent, le trisaïeul de notre roi... Connaissez-vous la fortune de cette demoiselle Beauvisage?
—On ne peut pas la connaître, monsieur; car hier, chez madame Marion, madame Séverine a dit que M. Grévin, le grand-père de Cécile, donnerait à sa petite-fille l’hôtel de Beauséant et deux cent mille francs en cadeau de noces...
Les yeux de l’inconnu n’exprimèrent aucune surprise; il eut l’air de trouver cette fortune très médiocre.
—Connaissez-vous bien Arcis? demanda-t-il à Goulard.
—Je suis le sous-préfet et je suis né dans le pays.
—Eh bien! comment peut-on y déjouer la curiosité?
—Mais en y satisfaisant. Ainsi, monsieur le comte a son nom de baptême, qu’il le mette sur les registres avec son titre.
—Bien: le comte Maxime...
—Et si monsieur veut prendre la qualité d’administrateur du chemin de fer, Arcis sera content, et l’on peut l’amuser avec ce bâton flottant pendant quinze jours.
—Non, je préfère la condition d’irrigateur, c’est moins commun... Je viens pour mettre les terres de Champagne en valeur. Ce sera, mon cher monsieur Goulard, une raison de m’inviter à dîner chez vous avec les Beauvisage, demain... je tiens à les voir, à les étudier.
—Je suis trop heureux de vous recevoir, dit le sous-préfet; mais je vous demande de l’indulgence pour les misères de ma maison...
—Si je réussis dans l’élection d’Arcis, au gré des vœux de ceux qui m’envoient, vous serez préfet, mon cher ami, dit l’inconnu. Tenez, lisez, dit-il en tendant deux autres lettres à Antonin.
—C’est bien, monsieur le comte, dit Goulard en rendant les lettres.
—Récapitulez toutes les voix dont peut disposer le ministère, et surtout n’ayons pas l’air de nous entendre. Je suis un spéculateur et je me moque des élections!...
—Je vais vous envoyer le commissaire de police pour vous forcer à vous faire inscrire sur le livre de Poupart.
—C’est très bien... Adieu, monsieur. Quel pays que celui-ci! dit le comte à haute voix. On ne peut pas y faire un pas sans que tout le monde, jusqu’au sous-préfet, soit sur votre dos.
—Vous aurez affaire au commissaire de police, monsieur, dit Antonin.
On parla vingt minutes après, chez madame Mollot, d’une altercation survenue entre le sous-préfet et l’inconnu.
—Eh bien! de quel bois est le soliveau tombé dans notre marais? dit Olivier Vinet à Goulard en le voyant revenir du Mulet.
—Un comte Maxime qui vient étudier le système géologique de la Champagne dans l’intention d’y trouver des sources minérales, répondit le sous-préfet d’un air dégagé.
—Dites des ressources, répondit Olivier.
—Il espère réunir des capitaux dans le pays?... dit monsieur Martener.
—Je doute que nos royalistes donnent dans ces mines-là, répondit Olivier Vinet en souriant.
—Que présumez-vous, d’après l’air et les gestes de madame Marion, dit le sous-préfet qui brisa la conversation en montrant Simon et sa tante en conférence.
Simon était allé au-devant de sa tante et causait avec elle sur la place.
—Mais, s’il était accepté, je crois qu’un mot suffirait pour le lui dire, répliqua le substitut.
—Eh bien? dirent à la fois les deux fonctionnaires à Simon qui venait sous les tilleuls.
—Eh bien! ma tante a bon espoir. Madame Beauvisage et le vieux Grévin, qui partaient pour Gondreville, n’ont pas été surpris de notre demande; on a causé des fortunes respectives, on veut laisser Cécile entièrement libre de faire un choix. Enfin, madame Beauvisage a dit que, quant à elle, elle ne voyait pas d’objections contre une alliance de laquelle elle se trouvait très honorée, qu’elle subordonnerait néanmoins sa réponse à ma nomination et peut-être à mon début à la Chambre, et le vieux Grévin a parlé de consulter le comte de Gondreville, sans l’avis de qui jamais il ne prenait de décision importante.
—Ainsi, dit nettement Goulard, tu n’épouseras pas Cécile, mon vieux!
—Et pourquoi? s’écria Giguet ironiquement.
—Mon cher, madame Beauvisage va passer avec sa fille et son mari quatre soirées par semaine dans le salon de ta tante; ta tante est la femme la plus comme il faut d’Arcis; elle est, quoiqu’il y ait vingt ans de différence entre elle et madame Beauvisage, l’objet de son envie, et tu crois que l’on ne doit pas envelopper un refus de quelques façons...?
—Ne dire ni oui, ni non, reprit Vinet, c’est dire non, eu égard aux relations intimes de vos deux familles. Si madame Beauvisage est la plus grande fortune d’Arcis, madame Marion en est la femme la plus considérée; car, à l’exception de la femme de notre président, qui ne voit personne, elle est la seule qui sache tenir un salon; elle est la reine d’Arcis. Madame Beauvisage paraît vouloir mettre de la politesse à son refus, voilà tout.
—Il me semble que le vieux Grévin s’est moqué de votre tante, mon cher, dit Frédéric Marest.
—Vous avez attaqué hier le comte de Gondreville, vous l’avez blessé, vous l’avez grièvement offensé, car Achille Pigoult l’a vaillamment défendu... et l’on veut le consulter sur votre mariage avec Cécile!...
—Il est impossible d’être plus narquois que le vieux père Grévin, dit Vinet.
—Madame Beauvisage est ambitieuse, répondit Goulard, et sait très bien que sa fille aura deux millions; elle veut être la belle-mère d’un ministre ou d’un ambassadeur, afin de trôner à Paris.
—Eh bien! pourquoi pas? dit Simon Giguet.
—Je te le souhaite, répondit le sous-préfet en regardant le substitut avec lequel il se mit à rire quand ils furent à quelques pas. Il ne sera pas seulement député! dit-il à Olivier, le ministère a des intentions. Vous trouverez chez vous une lettre de votre père qui vous enjoint de vous assurer des personnes de votre ressort, dont les votes appartiennent au ministère, il y va de votre avancement, et il vous recommande la plus entière discrétion.
—Et pour qui devront voter nos huissiers, nos avoués, nos juges de paix, nos notaires? fit le substitut.
—Pour le candidat que je vous nommerai...
—Mais comment savez-vous que mon père m’écrit, et ce qu’il m’écrit?...
—Par l’inconnu...
—L’homme des mines!
—Mon cher Vinet, nous ne devons pas le connaître, traitons-le comme un étranger... Il a vu votre père à Provins, en y passant. Tout à l’heure ce personnage m’a salué par un mot du préfet qui me dit de suivre, pour les élections d’Arcis, toutes les instructions que me donnera le comte Maxime. Je ne pouvais pas ne point avoir une bataille à livrer, je le savais bien! Allons dîner ensemble et dressons nos batteries: il s’agit pour vous de devenir procureur du roi à Mantes, pour moi d’être préfet, et nous ne devons pas avoir l’air de nous mêler des élections, car nous sommes entre l’enclume et le marteau. Simon est le candidat d’un parti qui veut renverser le ministère actuel et qui peut réussir; mais pour des gens aussi intelligents que nous, il n’y a qu’un parti à prendre...
—Lequel?
—Servir ceux qui font et défont les ministères... Et la lettre qu’on m’a montrée est d’un des personnages qui sont les compères de la pensée immuable.
Avant d’aller plus loin, il est nécessaire d’expliquer quel était ce mineur, et ce qu’il venait extraire de la Champagne.
XVI.—CHEZ MADAME D’ESPARD.
Environ deux mois avant le triomphe de Simon Giguet comme candidat, à onze heures, dans un hôtel du faubourg Saint-Honoré, au moment où l’on servit le thé chez la marquise d’Espard, le chevalier d’Espard, son beau-frère, dit en posant sa tasse et en regardant le cercle formé autour de la cheminée:—Maxime était bien triste ce soir, ne trouvez-vous pas?...
—Mais, répondit Rastignac, sa tristesse est assez explicable, il a quarante-huit ans; à cet âge, on ne se fait plus d’amis; et quand nous avons enterré de Marsay, Maxime a perdu le seul homme capable de le comprendre, de le servir et de se servir de lui...
—Il a sans doute quelques dettes pressantes, ne pourriez-vous pas le mettre à même de les payer? dit la marquise à Rastignac.
En ce moment Rastignac était pour la seconde fois ministre, il venait d’être fait comte presque malgré lui; son beau-père, le baron de Nucingen, avait été nommé pair de France; son frère était évêque; le comte de la Roche-Hugon, son beau-frère, était ambassadeur, et il passait pour être indispensable dans les combinaisons ministérielles à venir.
—Vous oubliez toujours, chère marquise, répondit Rastignac, que notre gouvernement n’échange son argent que contre de l’or; il ne comprend rien aux hommes.
—Maxime est-il homme à se brûler la cervelle? demanda le banquier du Tillet.
—Ah! tu le voudrais bien, nous serions quittes, répondit au banquier le comte Maxime de Trailles que chacun croyait parti.
Et le comte se dressa comme une apparition du fond d’un fauteuil placé derrière celui du chevalier d’Espard. Tout le monde se mit à rire.
—Voulez-vous une tasse de thé? lui dit la jeune comtesse de Rastignac que la marquise avait priée de faire les honneurs à sa place.
—Volontiers, répondit le comte en venant se mettre devant la cheminée.
Cet homme, le prince des mauvais sujets de Paris, s’était jusqu’à ce jour soutenu dans la position supérieure qu’occupaient les dandys, alors appelés Gants jaunes, et depuis des Lions. Il est assez inutile de raconter l’histoire de sa jeunesse pleine d’aventures galantes et marquée par des drames horribles où il avait toujours su garder les convenances. Pour cet homme, les femmes ne furent jamais que des moyens, il ne croyait pas plus à leurs douleurs qu’à leurs plaisirs; il les prenait, comme feu de Marsay, pour des enfants méchants. Après avoir mangé sa propre fortune, il avait dévoré celle d’une fille célèbre, nommée la Belle Hollandaise, mère de la fameuse Esther Gobseck. Puis il avait causé les malheurs de madame Restaud, la sœur de madame Delphine de Nucingen, mère de la jeune comtesse de Rastignac.
Le monde de Paris offre des bizarreries inimaginables. La baronne de Nucingen se trouvait en ce moment dans le salon de madame d’Espard, devant l’auteur de tous les maux de sa sœur, devant un assassin qui n’avait tué que le bonheur d’une femme. Voilà pourquoi, sans doute, il était là. Madame de Nucingen avait dîné chez la marquise avec sa fille, mariée depuis un an au comte de Rastignac, qui avait commencé sa carrière politique en occupant une place de sous-secrétaire d’État dans le célèbre ministère de feu de Marsay, le seul grand homme d’État qu’ait produit la Révolution du Juillet.
Le comte Maxime de Trailles savait seul combien de désastres il avait causés; mais il s’est toujours mis à l’abri du blâme en obéissant aux lois du Code-Homme. Quoiqu’il eût dissipé dans sa vie plus de sommes que les quatre bagnes de France n’en ont volé durant le même temps, la Justice était respectueuse pour lui. Jamais il n’avait manqué à l’honneur, il payait scrupuleusement ses dettes de jeu. Joueur admirable, il faisait la partie des plus grands seigneurs et des ambassadeurs. Il dînait chez tous les membres du corps diplomatique. Il se battait; il avait tué deux ou trois hommes en sa vie, les avait à peu près assassinés, car il était d’une adresse et d’un sang-froid sans pareils. Aucun jeune homme ne l’égalait dans sa mise, ni dans sa distinction de manières, dans l’élégance des mots, dans la désinvolture, ce qu’on appelait autrefois avoir un grand air. En sa qualité de page de l’Empereur, formé dès l’âge de douze ans aux exercices du manége, il passait pour un des plus habiles écuyers. Ayant toujours eu cinq chevaux dans son écurie, il faisait alors courir, il dominait toujours la mode. Enfin, personne ne se tirait mieux que lui d’un souper de jeunes gens, il buvait mieux que le plus aguerri d’entre eux, et sortait frais, prêt à recommencer, comme si la débauche était son élément. Maxime, un de ces hommes méprisés qui savent comprimer le mépris qu’ils inspirent par l’insolence de leur attitude et la peur qu’ils causent, ne s’abusait jamais sur sa situation. De là venait sa force. Les gens forts sont toujours leurs propres critiques.
Sous la Restauration, il avait assez bien exploité son état de page de l’Empereur; il attribuait à ses prétendues opinions bonapartistes la répulsion qu’il avait rencontrée chez les différents ministères quand il demandait à servir les Bourbons; car, malgré ses liaisons, sa naissance, et ses dangereuses aptitudes, il ne put rien obtenir; alors il entra dans la conspiration sourde sous laquelle succombèrent les Bourbons de la branche aînée. Quand la branche cadette eut marché, précédée du peuple parisien, sur la branche aînée, et se fut assise sur le trône, Maxime réexploita son attachement à Napoléon, de qui il se souciait comme de sa première amourette. Il rendit alors de grands services que l’on fut extrêmement embarrassé de reconnaître, car il voulait être trop souvent payé par des gens qui savent compter. Au premier refus, Maxime se mit en état d’hostilité, menaçant de révéler certains détails peu agréables, car les dynasties qui commencent ont, comme les enfants, des langes tachés.
Pendant son ministère, de Marsay répara les fautes de ceux qui avaient méconnu l’utilité de ce personnage; il lui donna de ces missions secrètes pour lesquelles il faut des consciences battues par le marteau de la nécessité, une adresse qui ne recule devant aucune mesure, de l’impudence, et surtout ce sang-froid, cet aplomb, ce coup d’œil qui constitue les bravi de la pensée et de la haute politique. De semblables instruments sont à la fois rares et nécessaires. Par calcul, de Marsay ancra Maxime de Trailles dans la société la plus élevée; il le peignit comme un homme mûri par les passions, instruit par l’expérience, qui savait les choses et les hommes, à qui les voyages et une certaine faculté d’observation avaient donné la connaissance des intérêts européens, des cabinets étrangers et des alliances de toutes les familles continentales. De Marsay convainquit Maxime de la nécessité de se faire un honneur à lui; il lui montra la discrétion moins comme une vertu que comme une spéculation; il lui prouva que le pouvoir n’abandonnerait jamais un instrument solide et sûr, élégant et poli.
—En politique, on ne fait chanter qu’une fois! lui dit-il en le blâmant d’avoir fait une menace.
Maxime était homme à sonder la profondeur de ce mot.
De Marsay mort, le comte Maxime de Trailles était retombé dans sa vie antérieure. Il allait jouer tous les ans aux eaux, il revenait passer l’hiver à Paris; mais, s’il recevait quelques sommes importantes, venues des profondeurs de certaines caisses extrêmement avares, cette demi-solde due à l’homme intrépide qu’on pouvait employer d’un moment à l’autre, et qui avait la confidence de bien des mystères de la contre-diplomatie, était insuffisante pour les dissipations d’une vie aussi splendide que celle du roi des dandys, du tyran de quatre ou cinq clubs parisiens. Aussi le comte Maxime avait-il souvent des inquiétudes sur la question financière. Sans propriété, il n’avait jamais pu consolider sa position en se faisant nommer député; puis, sans fonctions ostensibles, il lui était impossible de mettre le couteau sous la gorge à quelque ministère pour se faire nommer pair de France. Or, il se voyait gagné par le temps, car ses profusions avaient entamé sa personne aussi bien que ses diverses fortunes. Malgré ses beaux dehors, il se connaissait et ne pouvait se tromper sur lui-même, il pensait à faire une fin, à se marier.
Homme d’esprit, il ne s’abusait pas sur sa considération; il savait bien qu’elle était mensongère. Il ne devait donc y avoir de femmes pour lui ni dans la haute société de Paris, ni dans la bourgeoisie; il lui fallait prodigieusement de méchanceté, de bonhomie apparente et de services rendus pour se faire supporter, car chacun désirait sa chute, et une mauvaise veine pouvait le perdre. Une fois envoyé à la prison de Clichy ou à l’étranger par quelques lettres de change intraitables, il tombait dans le précipice où l’on peut voir tant de carcasses politiques qui ne se consolent pas entre elles. En ce moment même, il craignait les éboulements de quelques portions de cette voûte menaçante que les dettes élèvent au-dessus de plus d’une tête parisienne. Il avait laissé les soucis apparaître sur son front, il venait de refuser de jouer chez madame d’Espard, il avait causé avec les femmes en donnant des preuves de distraction, et il avait fini par rester muet et absorbé dans le fauteuil d’où il venait de se lever comme le spectre de Banquo. Le comte Maxime de Trailles se trouva l’objet de tous les regards, directs ou indirects, placé comme il l’était au milieu de la cheminée, illuminé par les feux croisés de deux candélabres. Le peu de mots dits sur lui l’obligeaient en quelque sorte à se poser fièrement, et il se tenait en homme d’esprit, sans arrogance, mais avec l’intention de se montrer au-dessus des soupçons.
Un peintre n’aurait jamais pu rencontrer un meilleur moment pour saisir le portrait de cet homme certainement extraordinaire. Ne faut-il pas être doué de facultés rares pour jouer un pareil rôle, pour avoir toujours séduit les femmes pendant trente ans, pour se résoudre à n’employer ses dons que dans une sphère cachée, en incitant un peuple à la révolte, en surprenant les secrets d’une politique astucieuse, en ne triomphant que dans les boudoirs ou dans les cabinets? N’y a-t-il pas je ne sais quoi de grand à s’élever aux plus hauts calculs de la politique, et à retomber froidement dans le néant d’une vie frivole? Quel homme de fer que celui qui résiste aux alternatives du jeu, aux rapides voyages de la politique, au pied de guerre de l’élégance et du monde, aux dissipations des galanteries nécessaires; qui fait de sa mémoire une bibliothèque de ruses et de mensonges; qui enveloppe tant de pensées diverses, tant de manéges sous une impénétrable élégance de manières! Si le vent de la faveur avait soufflé dans ces voiles toujours tendues, si le hasard des circonstances avait servi Maxime, il eût été Mazarin, le maréchal de Richelieu, Potemkin, ou peut-être plus justement Lauzun, sans Pignerol.
XVII.—PORTRAIT AVEC NOTICE.
Le comte, quoique d’une taille assez élevée et d’une constitution sèche, avait pris un peu de ventre, mais il le contenait au majestueux, suivant l’expression de Brillat-Savarin. Ses habits étaient d’ailleurs si bien faits, qu’il conservait dans toute sa personne un air de jeunesse, quelque chose de leste, de découplé, dû sans doute à ses exercices soutenus, à l’habitude de faire des armes, de monter à cheval et de chasser. Maxime possédait toutes les grâces et les noblesses physiques de l’aristocratie, encore rehaussées par sa tenue supérieure. Son visage, long et bourbonien, était encadré par des favoris, par un collier de barbe soigneusement frisés, élégamment coupés, et noirs comme du jais. Cette couleur, pareille à celle de sa chevelure abondante, s’obtenait par un cosmétique indien fort cher, en usage dans la Perse, et sur lequel Maxime gardait le secret. Il trompait ainsi les regards les plus exercés sur le blanc qui, depuis longtemps, avait envahi ses cheveux. Le propre de cette teinture, dont se servent les Persans pour leurs barbes, est de ne pas rendre les traits durs; elle peut se nuancer par le plus ou le moins d’indigo, et s’harmonie alors à la couleur de la peau. C’était sans doute cette opération que madame Mollot avait vu faire; mais on continue encore par certaines soirées la plaisanterie de se demander ce que madame Mollot a vu.
Maxime avait un très beau front, les yeux bleus, un nez grec, une bouche agréable et le menton bien coupé; mais le tour de ses yeux était cerné par de nombreuses lignes fines comme si elles eussent été tracées avec un rasoir, et au point de n’être plus vues à une certaine distance. Ses tempes portaient des traces semblables. Le visage était aussi passablement rayé. Les yeux, comme ceux des joueurs qui ont passé des nuits innombrables, étaient couverts comme d’un glacis; mais, quoique affaibli, le regard n’en était que plus terrible, il épouvantait. On sentait là-dessous une chaleur couvée, une lave de passions mal éteinte. Cette bouche, autrefois si fraîche et si rouge, avait également des teintes froides; elle n’était plus droite. Cette sinuosité semblait indiquer le mensonge. Le vice avait tordu ses lèvres; mais ses dents étaient encore belles et blanches.
Ces flétrissures disparaissaient dans l’ensemble de la physionomie et de la personne. Les formes étaient toujours si séduisantes, qu’aucun jeune homme ne pouvait lutter au bois de Boulogne avec Maxime à cheval, où il se montrait plus jeune, plus gracieux que le plus jeune et le plus gracieux d’entre eux. Ce privilége de jeunesse éternelle a été possédé par quelques hommes de ce temps.
Le comte était d’autant plus dangereux, qu’il paraissait souple, indolent, et ne laissait pas voir l’épouvantable parti pris qu’il avait sur toutes choses. Cette effroyable indifférence, qui lui permettait de seconder une sédition populaire avec autant d’habileté qu’il pouvait en mettre à une intrigue de cour, dans le but de raffermir l’autorité d’un prince, avait une sorte de grâce. Jamais on ne se défie du calme, de l’uni, surtout en France, où nous sommes habitués à beaucoup de mouvement pour les moindres choses.
Vêtu selon la mode de 1839, le comte était en habit noir, en gilet de cachemire bleu foncé, brodé de petites fleurs d’un bleu clair, en pantalon noir, en bas de soie gris, en souliers vernis. Sa montre, contenue dans une des poches du gilet, se rattachait par une chaîne élégante à l’une des boutonnières.
—Rastignac, dit-il en acceptant la tasse de thé que la jolie madame de Rastignac lui tendit, voulez-vous venir avec moi à l’ambassade d’Autriche?
—Mon cher, je suis trop nouvellement marié pour ne pas rentrer avec ma femme!
—C’est-à-dire que plus tard?... dit la jeune comtesse en se retournant et regardant son mari.
—Plus tard, c’est la fin du monde, répondit Maxime. Mais n’est-ce pas me faire gagner mon procès que de me donner madame pour juge?
Le comte, par un geste gracieux, amena la jolie comtesse auprès de lui; elle écouta quelques mots, regarda sa mère et dit à Rastignac:—Si vous voulez aller avec M. de Trailles à l’ambassade, ma mère me ramènera.
Quelques instants après, la baronne de Nucingen et la comtesse de Rastignac sortirent ensemble. Maxime et Rastignac descendirent bientôt, et quand ils furent assis tous deux dans la voiture du baron:—Que me voulez-vous, Maxime? dit le nouveau marié. Qu’y a-t-il de si pressé pour me prendre à la gorge? Qu’avez-vous dit à ma femme?
—Que j’avais à vous parler, répondit M. de Trailles. Vous êtes heureux, vous! Vous avez fini par épouser l’unique héritière des millions de Nucingen, et vous l’avez bien gagné... vingt ans de travaux forcés!
—Maxime!
—Mais moi, me voici mis en question par tout le monde, dit-il en continuant et tenant compte de l’interruption. Un misérable, un du Tillet, se demande si j’ai le courage de me tuer! Il est temps de se ranger. Veut-on ou ne veut-on pas se défaire de moi? vous pouvez le savoir, vous le saurez, dit Maxime en faisant un geste pour imposer silence à Rastignac. Voici mon plan, écoutez-le. Vous devez me servir, je vous ai déjà servi, je puis vous servir encore. La vie que je mène m’ennuie et je veux une retraite. Voyez à me seconder dans la conclusion d’un mariage qui me donne un demi-million; une fois marié, nommez-moi ministre auprès de quelque méchante république d’Amérique. Je resterai dans ce poste aussi longtemps qu’il le faudra pour légitimer ma nomination à un poste du même genre en Allemagne. Si je vaux quelque chose, on m’en tirera; si je ne vaux rien, on me remerciera. J’aurai peut-être un enfant, je serai sévère pour lui; sa mère sera riche, j’en ferai un diplomate, il pourra être ambassadeur.
—Voici ma réponse, dit Rastignac. Il y a un combat, plus violent que le vulgaire ne le croit, entre une puissance au maillot et une puissance enfant. La puissance au maillot, c’est la Chambre des Députés, qui, n’étant pas contenue par une chambre héréditaire...
—Ah! ah! dit Maxime, vous êtes pair de France.
—Ne le serais-je pas maintenant sous tous les régimes?... dit le nouveau pair. Mais ne m’interrompez pas, il s’agit de vous dans tout ce gâchis. La Chambre des Députés deviendra fatalement tout le gouvernement, comme nous le disait de Marsay, le seul homme par qui la France eût pu être sauvée, car les peuples ne meurent pas, ils sont esclaves ou libres, voilà tout. La puissance enfant est la royauté couronnée au mois d’août 1830. Le ministère actuel est vaincu, il a dissous la Chambre et veut faire les élections pour que le ministère qui viendra ne les fasse pas; mais il ne croit pas à une victoire. S’il était victorieux dans les élections, la dynastie serait en danger; tandis que, si le ministère est vaincu, le parti dynastique pourra lutter avec avantage pendant longtemps. Les fautes de la Chambre profiteront à une volonté qui, malheureusement, est tout dans la politique. Quand on est tout, comme fut Napoléon, il vient un moment où il faut se faire suppléer, et comme on a écarté les gens supérieurs, le grand tout ne trouve pas de suppléant. Le suppléant, c’est ce qu’on nomme un cabinet, et il n’y a pas de cabinet en France, il n’y a qu’une volonté viagère. En France, il n’y a que les gouvernants qui fassent des fautes, l’opposition ne peut pas en faire, elle peut perdre autant de batailles qu’elle en livre, il lui suffit, comme les alliés en 1814, de vaincre une seule fois. Avec trois glorieuses journées, enfin, elle détruit tout. Aussi est-ce se porter héritier du pouvoir que de ne pas gouverner et d’attendre. J’appartiens par mes opinions personnelles à l’aristocratie, et par mes opinions publiques à la royauté de Juillet. La maison d’Orléans m’a servi à relever la fortune de ma maison, et je lui reste attaché à jamais.
—Le jamais de M. de Talleyrand, bien entendu! dit Maxime.
—Dans ce moment je ne peux donc rien pour vous, reprit Rastignac; nous n’aurons pas le pouvoir dans six mois. Oui, ces six mois vont être une agonie, je le savais; nous connaissons notre sort en nous formant, nous sommes un ministère bouche-trou. Mais si vous vous distinguez au milieu de la bataille électorale qui va se livrer, si vous apportez une voix, un député fidèle à la cause dynastique, on accomplira votre désir. Je puis parler de votre bonne volonté, je puis mettre le nez dans les documents secrets, dans les rapports confidentiels, et vous trouver quelque rude tâche. Si vous réussissez, je puis insister sur vos talents, sur votre dévouement, et réclamer une récompense. Votre mariage, mon cher, ne se fera que dans une famille d’industriels ambitieux et en province. A Paris vous êtes trop connu. Il s’agit donc de trouver un millionnaire, un parvenu doué d’une fille, et possédé de l’envie de parader au château des Tuileries.
—Faites-moi prêter, par votre beau-père, vingt-cinq mille francs pour attendre jusque-là; il sera intéressé à ce qu’on ne me paie pas en eau bénite de cour après le succès, et il poussera au mariage.
—Vous êtes fin, Maxime, vous vous défiez de moi; mais j’aime les gens d’esprit, j’arrangerai votre affaire.
Ils étaient arrivés. Le baron de Rastignac vit dans le salon le ministre de l’intérieur et alla causer avec lui dans un coin. Le comte Maxime de Trailles était, en apparence, occupé de la vieille comtesse de Listomère; mais il suivait, en réalité, le cours de la conversation des deux pairs de France; il épiait leurs gestes, il interprétait leurs regards, et finit par saisir un favorable coup d’œil jeté sur lui par le ministre.
Maxime et Rastignac sortirent ensemble à une heure du matin, et, avant de monter chacun dans sa voiture, Rastignac dit à de Trailles, sur les marches de l’escalier:—Venez me voir à l’approche des élections. D’ici là j’aurai vu dans quelle localité les chances de l’opposition sont les plus mauvaises, et quelles ressources y trouveront deux esprits comme les nôtres.
—Les vingt-cinq mille francs sont pressés! lui répondit de Trailles.
—Eh bien! cachez-vous.
Cinquante jours après, un matin avant le jour, le comte de Trailles vint rue de Varennes, mystérieusement, dans un cabriolet de place. A la porte de l’hôtel du ministre des travaux publics, il renvoya le cabriolet, regarda s’il n’était pas suivi, puis attendit dans un petit salon du premier que Rastignac se levât. Quelques instants après, le valet de chambre qui avait porté la carte de Maxime l’introduisit dans la chambre à coucher, où l’homme d’État achevait sa toilette du matin.
—Mon cher, lui dit le ministre, je puis vous dire un secret qui sera divulgué dans deux jours par les journaux et que vous pouvez mettre à profit. Ce pauvre Charles Keller, qui dansait si bien la mazurka, a été tué en Afrique, et il était notre candidat dans l’arrondissement d’Arcis. Cette mort laisse un vide. Voici la copie de deux rapports, l’un du sous-préfet, l’autre du commissaire de police, qui prévenaient le ministre que l’élection de notre pauvre ami rencontrerait des difficultés. Il se trouve dans celui du commissaire de police des renseignements sur l’état de la ville, qui suffiront à un homme de votre habileté, car l’ambition du concurrent du pauvre feu Charles Keller vient de son désir d’épouser une héritière. A un entendeur tel que vous, ce mot suffit. Les Cinq-Cygne, la princesse de Cadignan et Georges de Maufrigneuse sont à deux pas d’Arcis; vous saurez avoir au besoin les votes légitimistes... Ainsi...
—N’use pas ta langue, dit Maxime. Le commissaire de police est encore là?
—Oui.
—Fais-moi donner un mot pour lui.
—Mon cher, dit Rastignac en remettant à Maxime tout un dossier, vous trouverez là deux lettres écrites à Gondreville pour vous. Vous avez été page, il a été sénateur, vous vous entendrez. Madame François Keller est dévote, voici pour elle une lettre de la maréchale de Carigliano. La maréchale est devenue dynastique, elle vous recommande chaudement et vous rejoindra d’ailleurs. Je ne vous ajouterai qu’un mot: défiez-vous du sous-préfet, que je crois capable de se ménager dans ce Simon Giguet un appui auprès de l’ex-président du conseil. S’il vous faut des lettres, des pouvoirs, des recommandations, écrivez-moi.
—Et les vingt-cinq mille francs? demanda Maxime.
—Signez cette lettre de change à l’ordre de du Tillet, voici les fonds.
—Je réussirai, dit le comte, et vous pouvez promettre au château que le député d’Arcis leur appartiendra corps et âme. Si j’échoue, qu’on m’abandonne!
Maxime de Trailles était en tilbury sur la route de Troyes une heure après.
XVIII.—PRÉFACE AVANT LA LETTRE.
Une fois en possession des renseignements fournis par l’hôtesse du Mulet et par le sous-préfet Antonin Goulard, M. de Trailles eut bientôt fait de disposer tout le plan de sa bataille électorale, et ce plan s’indique trop facilement de lui-même pour que le lecteur ne l’ait pas déjà pressenti. A la candidature de Simon Giguet, l’habile agent de la politique personnelle opposait brusquement la candidature de Philéas; et en dépit de la nullité et de l’invraisemblance du personnage, cette combinaison, il faut le reconnaître, avait pour elle d’incontestables chances de succès. Mis en évidence par l’auréole municipale auprès de la masse des électeurs indifférents, Beauvisage avait une avance énorme: son nom était connu d’eux.
La logique, bien plus qu’elle n’en a l’air, préside à la conduite des choses d’ici-bas; elle est comme la femme à laquelle, après beaucoup d’infidélités, on retourne toujours.
Ce que le bon sens voudrait, c’est qu’appelés à choisir un représentant de la chose publique, les électeurs fussent toujours parfaitement édifiés sur son aptitude, sa probité, son caractère. Trop souvent, sans doute, dans la pratique, de terribles entorses sont données à cette théorie; mais toutes les fois que le troupeau électoral, laissé à l’instinct de son mandat, peut se persuader qu’il vote avec son intelligence et avec ses lumières, on peut être assuré de le voir mettre de l’empressement et de l’amour-propre à se décider dans ce sens; or, quand il s’agit de connaître un homme, savoir au moins comment il s’appelle, électoralement parlant, n’est-ce pas un joli commencement?
Des électeurs indifférents en allant aux plus passionnés, Philéas était d’abord assuré de rallier le parti Gondreville. Quand il s’agissait de châtier l’outrecuidance de Simon Giguet, quel candidat n’eût été appuyé par le vice-roi d’Arcis? La nomination d’un homme placé vis-à-vis de lui en flagrant délit d’hostilité et d’ingratitude, c’était pour son importance provinciale un de ces échecs qu’il faut conjurer à tout prix.
Pourtant, à la première nouvelle de son ambition parlementaire, du côté de Grévin, son beau-père, Beauvisage devait s’attendre à un étonnement peu flatteur et peu encourageant. Une fois pour toutes, l’ancien notaire avait jaugé son gendre, et, à son esprit juste et exact, l’idée de Philéas homme d’État devait produire quelque chose du désagréable effet que produit à l’oreille la surprise d’une dissonance mal préparée. Si d’ailleurs il est vrai de dire qu’en son pays nul n’est prophète, on l’est bien moins, ce semble, dans sa famille, où la reconnaissance des succès les moins contestables continue encore d’être marchandée longtemps après que, dans le public, ils ont cessé de faire une question. Mais, la première impression passée, Grévin devait finir par s’acclimater à la pensée d’un expédient qui, en somme, s’ajustait assez avec la manière dont lui-même entendait arranger l’avenir de Séverine. D’ailleurs, pour le salut de l’influence Gondreville, si sérieusement menacée, quel sacrifice n’eût-il pas compris?
Auprès des partis légitimiste et républicain, qui tous deux ne pouvaient peser dans l’élection qu’à l’état d’appoint, le candidat de M. de Trailles avait une recommandation étrange, à savoir, celle de son ineptie bien constatée. Ne se sentant pas la force de faire un député, les deux fractions de l’opposition antidynastique devaient embrasser avec ardeur une occasion de faire une niche à ce qu’elles appelaient dédaigneusement l’ordre de choses, et l’on pouvait compter que dans leur joyeux désespoir elles s’attelleraient de tout cœur au succès d’un candidat assez éclatant de ridicule pour en refléter un large rayon sur le gouvernement qui lui aurait prêté son appui.
Enfin, dans l’opinion centre-gauche qui provisoirement avait adopté Simon Giguet pour son candidat, Beauvisage était en mesure d’opérer une grave scission; car, lui aussi, se donnait pour un homme de l’opposition dynastique, et jusqu’à nouvel ordre, tout en lui assurant le concours de l’influence ministérielle, M. de Trailles comptait bien lui garder cette teinte politique qui, dans le milieu où l’on opérait, était incontestablement la plus populaire. Mais quel que fût le bagage de convictions que l’incorruptible mandataire emporterait à Paris, son horoscope était tiré: on pouvait être assuré que dès sa première apparition dans les salons des Tuileries une auguste séduction ferait de lui un séide, si déjà même les simples enlacements de l’embauchage ministériel n’avaient pas suffi à ce résultat. L’intérêt de la chose publique ainsi bien réglé, restait, pour le courtier électoral, la question personnelle, celle de savoir si dans la façon du député il trouverait à tailler, de surcroît, l’étoffe d’un beau-père.
Premier point, la dot;
Deuxième point, la fille
lui convenaient: l’une sans l’éblouir; l’autre sans qu’il se dissimulât les imperfections d’une éducation provinciale qu’il aurait tout entière à refaire, mais qui ne devait point offrir de résistance sérieuse à sa savante pédagogie conjugale.
De plein saut madame Beauvisage emportait son mari; c’était une ambitieuse qui, malgré ses quarante-quatre ans sonnés, avait encore l’air de sentir son cœur. Dès lors le jeu était peut-être de commencer sur elle le feu d’une fausse attaque, qu’ensuite on rabattrait du côté de la fille. Jusqu’où l’on irait dans l’occupation de l’ouvrage avancé, question à résoudre selon les circonstances. Dans tous les cas, auprès des deux femmes, Maxime se sentait d’avance puissamment patronné par son titre, par sa réputation d’homme à la mode, par son aptitude magistrale à leur servir d’initiateur dans tous les difficiles et élégants mystères de la vie parisienne; enfin, auteur de la fortune politique de Beauvisage, qui promettait une si heureuse révolution dans l’existence des deux exilées champenoises, monsieur de Trailles ne devait-il pas s’attendre de leur part à la plus chaude reconnaissance?
Toutefois au succès de sa campagne matrimoniale ne laissait pas de se rencontrer une difficulté sérieuse. Il fallait obtenir la ratification du vieux Grévin, qui n’était point homme à marier Cécile sans s’être d’abord renseigné à fond sur tout le passé du prétendant. Or, cette enquête faite, n’était-il pas à craindre que dans l’orageuse biographie d’un roué quinquagénaire n’apparût pas pour le pointilleux vieillard la somme entière des sûretés et des convenances que sa prudence pouvait réclamer?
Toutefois dans l’espèce de mission gouvernementale dont M. de Trailles arrivait chargé à Arcis, pouvait être trouvée l’apparence d’une gravité et d’un amendement très propre à neutraliser la portée de certains renseignements. Avant que cette mission fût ébruitée, en en faisant faire, sous le plus grand secret, la confidence par Gondreville, on flatterait l’amour-propre de Grévin et l’on se ménagerait auprès de lui un certain relief. Ensuite la très ancienne habileté attribuée à Gribouille, et qui consiste à se jeter dans l’eau pour éviter d’être mouillé, dans ce cas difficile, Maxime était décidé à l’employer. Allant au-devant des défiances du vieux notaire, il avait arrangé que lui-même aurait l’air de douter de sa propre sagesse, et en manière de précaution contre l’influence de ses vieux entraînements, il se proposait de demander que dans les stipulations matrimoniales fût introduite la clause expresse de séparation de biens. De cette façon, on se croirait bien garanti contre toute rechute de ses anciennes habitudes de prodigalité. Quant à lui, c’était son affaire de prendre sur sa jeune femme assez d’empire pour rattraper, par la puissance du sentiment, la part d’autorité conjugale dont le contrat l’aurait dépossédé.
D’abord, rien ne vint contredire la sagesse et la lucidité de tous ces aperçus. Aussitôt mise en avant, la candidature de Beauvisage ayant pris feu comme une traînée de poudre, M. de Trailles dut voir, au succès de tous ses efforts, des chances si probables, qu’il se crut autorisé à écrire à Rastignac, et à lui cautionner l’heureuse et entière exécution de son mandat. Mais tout à coup devant le triomphateur Beauvisage vint se dresser une contre-candidature, et, soit dit en passant, pour l’heur et fortune de notre histoire, cette concurrence se présentait dans des conditions si exceptionnelles et si imprévues, qu’à la peinture d’abord attendue des petites misères d’une lutte électorale, elle pourrait bien finir par substituer l’intérêt d’un drame plus fortement accidenté.
L’homme qui, dans ce récit, survient chargé d’une mission si haute, est appelé à y jouer un rôle trop considérable pour qu’il ne devienne pas nécessaire de l’y installer par des explications rétrospectives assez étendues. Mais au point où en est parvenue la narration, en suspendre inopinément la marche par une sorte de tardive exposition, ne serait-ce point procéder contre toutes les règles de l’art et s’exposer aux colères de la critique, ce pieux sergent de ville de l’orthodoxie littéraire? En présence de cette difficulté, l’auteur serait resté grandement empêché, si la faveur de son étoile n’eût mis à sa disposition une correspondance où avec une vie et une animation que jamais il n’aurait su leur communiquer, se trouvent réunis et exposés tous les détails qu’il devient indispensable de faire passer sous les yeux du lecteur. Ces lettres doivent être lues avec attention. En remettant en scène bien des acteurs déjà connus de la Comédie humaine, elles produisent une foule de faits nécessaires à l’intelligence et à l’avenir du présent drame. Leur défilé opéré et le récit ramené au point où nous semblons l’abandonner aujourd’hui, sans secousse et de lui-même, il reprendra son cours; et nous aimons à nous persuader qu’à l’introduction transitoire de la forme épistolaire, l’unité, qui aurait pu en paraître un moment contrariée, n’aura fait que trouver son profit.