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La Comédie humaine - Volume 12. Scènes de la vie parisienne et scènes de la vie politique cover

La Comédie humaine - Volume 12. Scènes de la vie parisienne et scènes de la vie politique

Chapter 42: VI.—LA COMTESSE DE L’ESTORADE A MADAME OCTAVE DE CAMPS.
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About This Book

A rising young figure in Parisian society is abruptly arrested and drawn into a criminal investigation that exposes his rapid fall from favor. The narrative interweaves a procedural account of the police, prisons, and judicial instruction with detailed portraits of salons, financiers, courtesans, and an enigmatic criminal who manipulates events from the margins. Through close attention to investigative machinery and social networks, the work shows how ambition, moral compromise, secret alliances, and the transactional nature of relationships bind the respectable and the illicit, driving personal ruin and revealing the institutions and hypocrisies of urban life.

«Le lendemain de l’arrivée à Paris, se rendre à huit heures précises du matin au jardin du Luxembourg, allée de l’Observatoire, quatrième banc à droite à partir de la grille. Cette prescription est de rigueur.»

Exact, on peut le croire, à ce rendez-vous, Dorlange n’y fut pas longtemps sans être abordé par un petit homme de deux pieds de haut, qu’à son énorme tête couronnée d’une immense chevelure, à son nez, à son menton et à ses jambes crochues, on pouvait prendre pour un échappé des Contes d’Hoffmann. Sans mot dire, car, à tous ses autres avantages physiques, ce galant messager joignait celui d’être muet et sourd, il remit au jeune homme une lettre et une bourse. La lettre disait que la famille de Dorlange le voyait avec plaisir se destiner aux beaux-arts. On l’engageait à travailler vaillamment et à bien profiter des leçons du grand maître sous la direction duquel il était placé. On espérait qu’il vivrait sagement; dans tous les cas, on aurait l’œil sur sa conduite. Mais on voulait aussi qu’il ne fût privé d’aucun des amusements honnêtes qui convenaient à son âge. Pour ses besoins, comme pour ses plaisirs, il pouvait compter sur une somme de vingt-cinq louis qui, tous les trois mois, lui serait remise au même lieu par le même homme. Au sujet de cet intermédiaire, défense expresse de le suivre quand il se retirerait après sa commission faite. Pour le cas de manquement direct ou indirect à cette injonction, la pénalité était très grave: elle n’allait rien moins qu’à la suppression de tout subside et à la menace d’un abandon absolu.

Vous souvient-il, chère madame, qu’en 1831 je vous entraînai à l’école des Beaux-Arts, où se faisait alors l’exposition du concours pour le grand prix de sculpture? Le sujet de ce concours m’avait été au cœur: Niobé pleurant ses enfants. Vous souvient-il aussi de mon indignation en présence de l’œuvre d’un des concurrents, autour de laquelle la foule se pressait si compacte qu’à peine nous pûmes nous en approcher? L’insolent! il avait osé prendre le sujet en moquerie! Sa Niobé, il fallut bien en convenir avec vous et avec le public, était admirablement touchante de beauté et de douleur; mais avoir imaginé de représenter les enfants sous la forme de petits singes, étendus sur le sol dans les attitudes les plus variées et les plus grotesques, quel déplorable abus du talent! Vous aviez beau me faire remarquer que ces petits singes étaient ravissants de grâce et d’esprit, et qu’on ne pouvait se railler plus ingénieusement de l’aveuglement et de l’idolâtrie de ces mères qui, dans une affreuse laideron, découvrent un chef-d’œuvre accompli de la nature, je n’en tenais pas moins la conception pour monstrueuse, et la colère des vieux académiciens demandant que cette impertinente sculpture fût solennellement écartée du concours me paraissait, de tout point, justifiée.

Poussée par le public et par les journaux qui parlaient d’ouvrir une souscription pour envoyer à Rome le jeune concurrent, dans le cas où le prix ne lui serait pas décerné, l’Académie ne fut ni de mon sentiment, ni de celui des anciens. L’insigne beauté de la Niobé fit passer sur tout le reste, et moyennant une sévère admonestation que M. le secrétaire perpétuel fut chargé de lui adresser le jour de la distribution des prix, le diffamateur des mères vit son œuvre couronnée. Le malheureux! maintenant je l’excuse, il n’avait pas connu la sienne! C’était Dorlange, le pauvre abandonné du collége de Tours, l’ami de Marie-Gaston.

Pendant quatre ans, de 1827 à 1831, époque à laquelle Dorlange partit pour Rome, les deux amis ne s’étaient pas quittés. Avec sa pension de deux mille quatre cents francs, toujours exactement payée par les soins du nain mystérieux, Dorlange était une sorte de marquis d’Aligre. Réduit à ses seules ressources, au contraire, Marie-Gaston eût vécu dans une gêne extrême; mais entre gens qui s’aiment, et l’espèce est plus rare qu’on ne l’imagine, tout d’un côté et rien de l’autre, est une raison déterminante pour une association. Sans compter, nos deux pigeons mirent en société leur avoir: logis, argent, peines, plaisirs, espérances, tout entre eux fut commun; ils n’eurent en quelque sorte qu’une vie à deux.

Malheureusement pour Marie-Gaston, ses efforts ne furent pas, comme ceux de Dorlange, couronnés de succès. Son volume de vers, soigneusement retouché et refondu, beaucoup d’autres poésies tombées de sa plume, deux ou trois pièces de théâtre dont il enrichit son portefeuille; tout cela, faute de bonne volonté dans les directeurs de spectacle et dans les éditeurs, demeura impitoyablement inédit. L’association, sur les instances de Dorlange, prit alors un parti violent: elle fit des économies, et sur ces économies trouva la somme nécessaire à l’impression d’un volume. Le titre était charmant: les Perce-Neige; la couverture du plus joli gris-perle, les blancs à profusion, plus une délicieuse vignette dessinée par Dorlange. Mais le public fit comme les éditeurs et les directeurs de théâtres: il ne voulut ni acheter, ni lire; si bien qu’un jour de loyer, dans un accès de désespoir, Marie-Gaston fit venir un bouquiniste et lui livra l’édition tout entière au prix de trois sous le volume, d’où bientôt une inondation de Perce-Neige s’étendant le long des quais, à tous les étages, depuis le pont Royal jusqu’au pont Marie. Cette blessure était encore saignante au cœur du poëte, lorsqu’il fut question que Dorlange se mît en route pour l’Italie.

Dès lors, plus de communauté possible. Averti par l’entremise du nain mystérieux que la subvention de sa famille continuerait à lui être payée à Rome, chez le banquier Torlonia, Dorlange eut une prétention, celle d’affecter à l’existence de Marie-Gaston, pendant les cinq années qu’allait durer leur séparation, les quinze cents francs qui lui étaient alloués comme pensionnaire du roi. Mais le bon cœur qui sait recevoir est peut-être encore plus rare que le bon cœur qui sait donner. Ulcéré d’ailleurs de ses échecs continus, Marie-Gaston n’eut pas le courage du sacrifice qui lui était demandé. La dissolution de la société mettait trop à nu la situation d’obligé qu’il avait acceptée jusque-là. Quelques travaux que lui avait confiés Daniel Darthez, notre grand écrivain, joints à son petit avoir, devaient, dit-il, suffire à le faire vivre. Il refusa donc péremptoirement ce que son amour-propre lui faisait appeler une aumône. Cette fierté mal entendue amena une nuance de refroidissement entre les deux amis.

Jusqu’en 1833, leur intimité fut néanmoins entretenue par une correspondance assez active, mais du côté de Marie-Gaston la confiance et l’abandon n’étaient plus absolus. Il avait à cacher quelque chose; son orgueilleuse prétention de se suffire à lui-même avait été un dur mécompte. Chaque jour avait vu croître sa gêne, et sous les entraînements de cette détestable conseillère, il avait imprimé à sa vie une direction déplorable. Jouant le tout pour le tout, il avait essayé d’en finir avec cette incessante pression du besoin par laquelle son essor lui semblait paralysé. Imprudemment mêlé à une affaire de journal, pour s’y créer une situation prépondérante, il avait assumé sur lui presque toutes les charges de l’entreprise, et tombé sous le coup d’engagements qui n’allaient pas à moins de trente mille francs, déjà il pouvait entrevoir la prison de la dette ouvrant sa large gueule pour le dévorer.

Ce fut à ce moment qu’eut lieu sa rencontre avec Louise de Chaulieu. Pendant neuf mois que dura la floraison de leur mariage, les lettres de Marie-Gaston allèrent de plus en plus s’espaçant; et pas une, encore, qui ne fût entachée du crime de lèse-amitié! Dorlange aurait dû être le premier à tout savoir, et rien ne lui était confié. Très haute et très puissante dame Louise de Chaulieu, baronne de Macumer, avait exigé qu’il en fût ainsi.

Le moment du mariage arrivé, la passion du secret s’était poussée chez madame de Macumer jusqu’à une sorte de frénésie. A peine, moi, son amie la plus chère, m’avisa-t-elle de l’événement, et personne ne fut admis à la cérémonie. Pour satisfaire au vœu de la loi, il fallut bien pourtant des témoins. Mais en même temps que, de son côté, Marie-Gaston conviait deux amis à lui rendre ce service, il leur signifiait une amiable et complète rupture. Pour tout autre que pour sa femme, passée à l’état d’une pure abstraction, «l’amitié, écrivait-il à Daniel Darthez, subsistera sans l’ami.» Louise, je pense, pour plus de discrétion, eût fait égorger les témoins au sortir de la mairie, n’était un peu de respect qu’elle conservait pour monsieur le procureur du roi.

Dorlange était absent; chance trop heureuse pour ne pas tout lui cacher. Entré au couvent de la Trappe, Marie-Gaston eût été moins pour lui. A force d’écrire à des amis communs et de se renseigner, l’abandonné finit pourtant par apprendre que Marie-Gaston n’habitait plus la terre, et que, comme Tithon, une divinité jalouse l’avait mythologiquement ravi dans un Olympe champêtre qu’elle avait fait tout exprès disposer au milieu des bois de Ville-d’Avray. En 1836, quand il revint de Rome, le séquestre mis sur la personne de Marie-Gaston durait plus que jamais étroit et inexorable. Dorlange avait trop d’amour-propre pour s’introduire furtivement ou de vive force dans le sanctuaire élevé par Louise et ses folles amours; pour rompre son ban et s’échapper des jardins d’Armide, Marie-Gaston était trop cruellement épris. Les deux amis, chose presque incroyable, ne se virent pas et n’échangèrent même pas un billet.

Mais à la nouvelle de la mort de madame Marie-Gaston, Dorlange a tout oublié et le voilà courant à Ville-d’Avray pour y porter des consolations. Empressement inutile: deux heures après la triste cérémonie, Marie-Gaston s’était jeté dans une chaise de poste qui l’emportait vers l’Italie. Dorlange trouva que cet égoïsme de douleur comblait la mesure, et il crut avoir effacé de son cœur jusqu’au dernier souvenir d’une amitié qui, même au souffle du malheur, n’avait pas reverdi.

Mon mari et moi avions trop tendrement aimé Louise de Chaulieu pour ne pas continuer à celui qui, trois années durant, avait été toute sa vie, quelque chose de ce sentiment. En partant, Marie-Gaston avait prié M. de l’Estorade de vouloir bien rester chargé de tous ses intérêts, et plus tard il lui avait fait parvenir une procuration dans ce sens. Il y a quelques semaines, sa douleur, toujours active et vivante, lui suggéra une pensée. Au milieu du fameux parc de Ville-d’Avray a été ménagé un petit lac, et au milieu de ce lac s’élève une île que Louise affectionnait. Dans cette île, ombreux et calme réduit, Marie-Gaston voulait faire transporter le tombeau de sa femme, et de Carrare, où il s’était rendu pour mieux évaluer la dépense des marbres, il nous écrivit pour nous communiquer son idée. Cette fois, ayant mémoire de Dorlange, il pria mon mari de passer chez lui pour savoir s’il consentirait à se charger de ce monument. Dorlange feignit d’abord de ne pas même se rappeler le nom de Marie-Gaston, et, sous un prétexte poli, il refusa la commande. Mais chez ceux qui aiment, admirez la solidité des partis pris! Le soir même du jour où il avait éconduit M. de l’Estorade, se trouvant à l’Opéra, il entend le duc de Rhétoré parler légèrement de son ancien ami, et relève avec la dernière vivacité ses paroles. De là, un duel où il est blessé et dont le bruit est certainement arrivé jusqu’à vous: en sorte que voilà un homme se mettant en passe de se faire tuer pour celui que, le matin même, il reniait désespérément.

Comment, chère madame, ce long exposé se relie à ma ridicule aventure, c’est ce que je vous dirais si déjà ma lettre n’était démesurément longue. D’ailleurs, puisque j’ai parlé du roman-feuilleton, le moment ne vous paraît-il pas merveilleusement choisi pour suspendre l’intérêt? J’ai, à ce qu’il me semble, assez savamment excité votre curiosité pour avoir conquis le droit de ne pas la satisfaire. La suite donc, que cela vous agrée ou non, au prochain courrier.

VI.—LA COMTESSE DE L’ESTORADE A MADAME OCTAVE DE CAMPS.

Paris, mars 1839.

L’immense digression biographique par laquelle je vous ai fait passer, chère madame, j’en avais puisé les éléments dans une lettre toute récente de M. Marie-Gaston.

En apprenant l’héroïque dévouement dont il venait d’être l’objet, son premier mouvement avait été d’accourir à Paris pour serrer la main de l’ami incomparable qui se vengeait si noblement de son oubli. Malheureusement, la veille de son départ, un cruel empêchement lui était survenu. Par le coup d’une sympathie singulière, tandis que, pour lui, M. Dorlange se faisait blesser à Paris; à Savarezza, en visitant l’une des plus belles carrières de marbre qui s’exploitent aux environs de Carrare, lui-même faisait une dangereuse chute et se luxait une jambe. Obligé d’ajourner son voyage, de son lit de douleur il avait écrit à M. Dorlange pour lui exprimer sa vive gratitude; mais par le même courrier me parvenait aussi une volumineuse lettre: en m’y racontant tout le passé de leur liaison, M. Marie-Gaston me suppliait de voir son ancien ami de collége et de me faire auprès de lui son avocat.

Il ne lui suffisait pas, en effet, d’avoir pu constater par un éclatant témoignage la place qu’il occupait encore dans les affections de M. Dorlange: sa prétention est de lui démontrer que cette place, malgré toutes les apparences contraires, jamais il n’a cessé de la mériter. Cette démonstration pour M. Marie-Gaston devenait difficile parce que, à aucun prix, il n’aurait consenti à faire remonter jusqu’à leur véritable auteur les torts qu’il a semblé se donner.

Là, pourtant, est tout le nœud de sa conduite avec M. Dorlange. Sa femme l’avait voulu à elle seule et avait mis à l’isoler de toute autre affection un acharnement singulier. Mais rien ne saurait le décider à reconnaître et à avouer l’espèce d’infériorité morale que révélait cette jalousie désordonnée et furieuse. Louise de Chaulieu, pour lui, a été la perfection même, et, par les côtés les plus excessifs de son imagination et de son caractère, elle lui paraissait encore adorable. Tout ce qu’il pourrait concéder, c’est que la personnalité et les actions de cette chère despote ne peuvent pas être pesées à la même balance que les actions et la personnalité des autres femmes. Il tient que Louise a été dans son sexe une exception glorieuse, et qu’à ce compte, pour être comprise, elle peut avoir besoin d’être expliquée. Or, qui, mieux que moi, pour laquelle elle n’eut jamais de secret, pouvait se charger de ce soin? J’étais donc priée de vouloir bien faire, à l’usage de M. Dorlange, cette espèce de travail d’illustration; car, une fois l’influence de madame Marie-Gaston justifiée et admise, tout le procédé de son mari se trouvait naturellement amnistié.

Pour entrer dans le désir de M. Marie-Gaston, ma première idée fut d’écrire un mot à son ami le sculpteur et de l’engager à passer chez moi. Mais, tout bien réfléchi, il était à peine remis de sa blessure, et puis, dans cette convocation qui aurait d’avance un but déterminé, mon rôle de médiatrice ne prenait-il pas une solennité étrange? Je m’avisai d’une autre forme. Tous les jours on va visiter l’atelier d’un artiste. Accompagnée de Naïs et de mon mari, je pouvais, sans être annoncée, arriver chez M. Dorlange, sous le spécieux prétexte de renouveler les instances qui déjà lui avaient été faites pour obtenir le concours de son talent. En ayant l’air de vouloir peser dans ce sens du poids de mon influence féminine, j’avais une transition toute faite pour arriver au sujet véritable de ma visite: ne m’approuvez-vous pas, chère madame, et les choses, comme cela, ne paraissaient-elles pas très bien arrangées? En conséquence, moi et l’escorte que je viens de vous dire, le lendemain de ma belle résolution prise, nous arrivons à une petite maison d’agréable apparence, située rue de l’Ouest, derrière le jardin du Luxembourg, dans un des quartiers les plus retirés de Paris.

Dès l’entrée, des fragments de sculpture, des bas-reliefs, des inscriptions gracieusement enchâssées dans les murs, témoignaient du bon goût en même temps que des occupations habituelles du propriétaire. Sur le perron, décoré de deux beaux vases antiques, nous sommes reçus par une femme dont déjà M. de l’Estorade m’avait touché un mot. Le lauréat de Rome, à ce qu’il paraît, n’aurait pas voulu quitter l’Italie sans en ramener avec lui quelque agréable souvenir.

Espèce de Galathée bourgeoise, tantôt gouvernante et tantôt modèle, représentant ainsi le pot-au-feu et l’art, cette belle Italienne, si l’on en croit certains propos indiscrets, serait appelée à réaliser dans le ménage de M. Dorlange l’idéal le plus complet de la fameuse femme pour tout faire, sans cesse annoncée par les Petites-Affiches. Pourtant, je dois me hâter de le dire, rien absolument dans l’apparence extérieure qui donne à deviner cet étrange cumul! Une politesse sérieuse et un peu froide; de grands yeux noirs veloutés, un teint légèrement orangé, une coiffure en bandeaux qui, par l’ampleur et le savant agencement de tresses luxuriantes, donne à deviner la plus magnifique chevelure; des mains un peu fortes, mais d’une forme élégante et dont la blancheur dorée ressort sur le fond noir de la robe; celle-ci simple, mais ajustée de façon à faire valoir la remarquable beauté de la taille; enfin, planant sur tout cet ensemble, un je ne sais quoi de fier et presque de sauvage, auquel on m’a toujours dit qu’à Rome se reconnaissent les femmes du Transtevère: tel est le portrait de notre introductrice, qui nous fait pénétrer dans une galerie encombrée d’objets d’art par laquelle est précédé l’atelier.

Pendant que la belle gouvernante annonçait monsieur le comte et madame la comtesse de l’Estorade, M. Dorlange, dans un costume d’atelier assez pittoresque et nous tournant le dos, se hâtait de ramener un ample rideau de serge verte sur une statue à laquelle il travaillait avant notre venue. Au moment où il se retourne et avant que j’aie eu le temps de l’envisager, imaginez mon étonnement en voyant Naïs se précipiter vers lui et avec une naïveté tout enfantine se jeter presque à son cou en s’écriant:

—Ah! c’est vous le monsieur qui m’a sauvée!

—Comment! le monsieur qui l’a sauvée? Mais à ce compte M. Dorlange se trouverait donc être ce fameux inconnu?—Oui, madame. Et tout d’abord, comme Naïs, je constatai que c’était lui.—Mais, s’il était l’inconnu, il était aussi le fâcheux.—Oui, madame: le hasard, qui est bien souvent le plus habile des romanciers, avait voulu que M. Dorlange fût tout cela, et dès ma dernière lettre, à ce qu’il me semble, vous auriez dû vous en douter, rien qu’à la manière un peu prolixe dont je vous déduisais sa vie.—Mais alors vous, ma chère comtesse, tombée ainsi dans son atelier!...—Moi! madame, ne m’en parlez pas, émue, tremblante, rougissant, pâlissant, un moment je dus offrir le spectacle du dernier désordre qui se puisse imaginer. Heureusement mon mari se lança dans un compliment assez compliqué de père heureux et reconnaissant. Pendant ce temps, j’eus le loisir de me remettre, et quand à mon tour je dus prendre la parole, j’avais installé sur mon visage un de mes plus beaux airs de l’Estorade, comme il vous plaît les appeler; vous savez, je marque alors vingt-cinq degrés au-dessous de zéro et ferais geler la parole sur les lèvres du plus ardent des amoureux. J’espérais ainsi tenir monsieur l’artiste à distance et faire obstacle à ce qu’il s’avisât de prendre avantage de ma sotte présence chez lui.

Quant à M. Dorlange, il me parut bien moins troublé que surpris de la rencontre; puis, comme si, au gré de sa modestie, nous le tenions trop longtemps sur le chapitre de notre gratitude, pour couper court, changeant brusquement de propos:

—Mon Dieu! madame, me dit-il, puisque nous sommes plus que nous ne l’avions pensé en pays de connaissance, oserai-je me permettre une curiosité!

Je crus sentir la griffe du chat s’apprêtant à jouer avec sa proie; aussi répondis-je:

—Les artistes, si je suis bien informée, ont souvent des curiosités assez indiscrètes. Et je mis, à accentuer cette allusion, une nuance bien marquée de sécheresse qui me sembla devoir en compléter le sens. Je ne vis pas que notre homme se démontât.

—J’espère, reprit-il, qu’il n’en sera pas ainsi de ma question; je voulais seulement savoir si vous aviez une sœur?

Bon, pensais-je, une porte de sortie! faire passer sur le compte d’une ressemblance l’audacieuse continuité de son obsession; voilà le jeu que nous allons jouer. Mais m’eût-il convenu de lui laisser cette échappatoire, en présence de M. de l’Estorade la liberté de mentir ne m’était pas laissée.

—Non, monsieur, repartis-je donc, je n’ai pas de sœur; pas que je sache, du moins. Et cette réponse, je la laissai tomber d’un petit air narquois, de manière à bien constater qu’on ne me prenait pas pour une dupe.

—Il n’était pas impossible, reprit cependant M. Dorlange de l’air du monde le plus naturel, que ma visée eût quelque réalité. La famille dans laquelle j’ai rencontré une personne qui avait avec vous bien de la ressemblance est entourée d’une certaine atmosphère mystérieuse qui rend à son endroit toutes les suppositions possibles.

—Et votre famille, y a-t-il quelque indiscrétion à vous demander son nom?

—Pas la moindre: ce sont des gens que vous avez pu connaître à Paris de 1829 à 1830; ils tenaient un grand état de maison et donnaient de très belles fêtes; moi, je les ai rencontrés en Italie.

—Mais, leur nom? demandai-je avec une instance qui certes n’avait rien de charitable.

—La famille de Lanty, me répondit M. Dorlange sans embarras et sans hésitation.

Et dans le fait, chère madame, il y a eu à Paris, à l’époque où je ne l’habitais pas encore, une famille de ce nom, et vous devez, comme moi, vous rappeler avoir ouï sur son compte de bien étranges histoires. Tout en répondant à ma question, l’artiste s’était dirigé du côté de sa statue voilée.

—La sœur que vous n’aviez pas, me dit-il brusquement, je me suis permis, madame, de vous la donner, et j’ose vous prier de voir si vous vous trouverez avec elle un peu d’air de famille. En même temps, il enlève l’étoffe sous laquelle était recélée son œuvre, et alors, chère madame, je m’apparais, sous la figure d’une sainte, ayant autour de ma tête une auréole. Le moyen, je vous prie, de se fâcher.

En présence de la prodigieuse ressemblance qu’ils avaient sous les yeux, mon mari et Naïs n’avaient jeté qu’un cri d’admiration. Quant à M. Dorlange, entreprenant sans plus tarder l’apologie de ce coup de théâtre:

—Cette statue, nous dit-il, est une sainte Ursule, commandée pour un couvent de province. Par des circonstances qu’il serait trop long de vous raconter, le type de cette personne, dont je vous parlais il n’y a qu’un moment, était resté profondément gravé dans mon souvenir. Vainement j’eusse essayé, par l’imagination, d’en créer un autre qui fût plus complétement l’expression de ma pensée. J’avais donc commencé de modeler avec ma mémoire; mais un jour, madame, à Saint-Thomas d’Aquin, je vous aperçus, et j’eus la superstition de vous prendre pour une contre-épreuve que m’envoyait la Providence. Dès lors, je ne travaillai plus que d’après vous; et comme je ne pouvais penser à vous prier de venir poser dans mon atelier, du mieux qu’il me fut possible, je multipliai mes chances de vous rencontrer. J’évitai d’ailleurs avec soin de savoir votre nom et rien de votre position sociale: c’eût été vous matérialiser et vous descendre de l’idéal. Si le malheur eût voulu que mon assiduité à me trouver sous vos pas eût été remarquée par vous, vous m’eussiez pris pour un de ces oisifs qui s’en vont par les rues, courant les aventures, et pourtant je n’étais qu’un artiste consciencieux, prenant, comme dit Molière, son bien où il le trouve, et tâchant à ne m’inspirer que de la nature, ce qui donne toujours des résultats bien plus complets.

—Oh! moi, j’avais bien remarqué que vous nous suiviez, dit alors Naïs d’un petit air capable.

Les enfants, chère madame, quelqu’un y comprend-il quelque chose? Naïs avait tout vu; lors de son accident, il eût été tout naturel qu’elle parlât à son père ou à moi de ce monsieur dont l’assiduité ne lui avait pas échappé, et pourtant pas un mot! Élevée par moi avec tant de soin et ne m’ayant presque jamais quittée d’un moment, la plénitude de son innocence ne fait pas pour moi un doute. Il faudrait donc croire que la nature seule, dès l’âge de treize ans, donne aux petites filles l’instinct de certains secrets: cela n’est-il pas vraiment effrayant à penser?

Mais les maris, chère madame, ce sont eux surtout qui vous épouvantent, quand par moments on les voit livrés à une sorte de stupide prédestination! Le mien, ce semble, aurait dû vivement dresser l’oreille au récit de la manière osée dont ce monsieur avait fait de moi un modèle; M. de l’Estorade, d’ailleurs, ne passe pas pour un sot: en toute rencontre, il a au plus haut degré le sentiment des convenances, et je le crois très disposé, si jamais je lui en donnais le moindre sujet, à se montrer ridiculement jaloux; mais d’avoir vu sa belle Renée, comme il m’appelle, exécutée en marbre blanc sous la figure d’une sainte, l’avait jeté, à ce qu’il paraît, dans une admiration à ne se plus connaître. Avec Naïs, il n’était occupé qu’à bien inventorier la fidélité de la coupe; que c’était bien ma pose, bien mes yeux, bien ma bouche et bien aussi les deux fossettes de mes joues. Enfin, je crus devoir prendre à mon compte le rôle dont M. de l’Estorade semblait tout à fait donner sa démission, et d’un air très sérieux:

—Ne pensez-vous pas, monsieur, dis-je à l’impertinent artiste, que s’approprier sans permission, tranchons le mot, que voler ainsi la figure des gens, pourrait bien leur paraître un procédé un peu étrange?

—Aussi, madame, me répondit-il d’un ton respectueux, ma soustraction frauduleuse n’aurait-elle été poussée que jusqu’au point où vous l’auriez soufferte. Bien que ma statue soit destinée à aller s’enfouir dans un oratoire de religieuses, je ne l’eusse pas mise en route sans avoir obtenu de vous l’agrément de la laisser dans l’état où elle était venue. J’aurais su, quand je l’aurais voulu, votre adresse, et vous confessant l’entraînement auquel j’avais cédé, je vous aurais supplié de venir visiter mon œuvre. Une fois en sa présence, dans le cas où une ressemblance trop exacte eût paru vous désobliger, je vous aurais dit ce que je dis encore aujourd’hui: qu’avec quelques coups de ciseau, je me charge de dérouter les yeux les plus exercés.

Il s’agissait bien, vraiment, d’atténuer la ressemblance! Mon mari, apparemment, trouvait qu’on ne l’avait pas serrée d’assez près, car, en ce moment, s’adressant à M. Dorlange:

—Monsieur, lui dit-il béatement, ne trouvez-vous pas que dans le nez de madame de l’Estorade, il y a quelque chose de plus fin?

Bouleversée que j’étais par tout cet imprévu, j’aurais, je crois, très mal plaidé la cause de M. Marie-Gaston; mais, dès les premiers mots que j’en touchai à M. Dorlange:

—Je sais, madame, me répondit-il, tout ce que vous pourriez me dire à la décharge de mon infidèle. Je ne lui pardonne pas, mais j’oublie. Les choses ayant tourné à ce que je manquasse de me faire tuer pour lui, il y aurait vraiment trop peu de logique à vouloir garder rancune. Néanmoins, pour ce qui est du monument de Ville-d’Avray, rien ne me décidera à m’en charger. J’ai déjà dit à M. de l’Estorade un empêchement qui, de jour en jour, se dessine pour moi plus absolu; je trouve d’ailleurs misérable que Marie-Gaston s’étudie ainsi à ruminer sa douleur, et je lui ai écrit dans ce sens. Il faut enfin qu’il soit homme, et qu’il demande à l’étude et au travail les consolations qui toujours peuvent en être attendues.

Le sujet de ma visite était épuisé, et je n’avais pas, pour le présent, l’espérance d’aller au fond de toutes les obscurités qu’il me faudra pourtant pénétrer. Au moment où je me levais pour partir:

—Puis-je compter, me demanda M. Dorlange, que vous n’exigerez pas à ma statue des dégradations trop considérables?

—C’est à mon mari, bien plus qu’à moi, à vous répondre; d’ailleurs, nous en reparlerons, car M. de l’Estorade espère bien que vous nous ferez l’honneur de votre visite.

M. Dorlange s’inclina en signe d’acquiescement respectueux, et nous sortîmes. Comme il nous reconduisait jusqu’à notre voiture, sans avoir osé, je pense, m’offrir son bras, je vins à me retourner pour appeler Naïs qui s’approchait imprudemment d’un chien des Pyrénées, couché dans la cour. J’aperçus alors, derrière le rideau d’une des fenêtres, la belle gouvernante, avidement occupée à me suivre des yeux. En se voyant surprise dans cette curiosité, elle ferma le rideau avec une brusquerie marquée.

—Allons, pensai-je, voilà cette fille jalouse de moi; craindrait-elle, par hasard, qu’au moins comme modèle, je ne lui fasse concurrence? En somme, je sortis d’une humeur massacrante; j’étais outrée contre Naïs, contre mon mari, et je fus sur le point de lui faire une scène à laquelle, bien certainement, il n’eût rien compris.

Qu’en pensez-vous, chère madame? Cet homme est-il un des fourbes les plus adroits que l’on puisse rencontrer, ayant su, tout d’un coup, pour se retirer d’un mauvais pas, inventer la fable la plus ingénieuse, ou bien n’est-ce réellement qu’un artiste m’ayant prise en toute naïveté pour la vivante réalisation de son idéal? C’est ce que je saurai, du reste, d’ici à quelques jours, car, plus que jamais, voilà le cas de rentrer dans mon programme, et demain, pas plus tard, M. le comte et madame la comtesse de l’Estorade auront l’honneur de prier M. Dorlange à dîner.

VII.—LA COMTESSE DE L’ESTORADE A MADAME OCTAVE DE CAMPS.

Paris, mars 1839.

Chère madame, M. Dorlange dîna hier chez moi.

Ma pensée à moi avait été de l’avoir en famille, afin de le tenir mieux sous mon œil, et de lui donner tout à mon aise la question. Mais M. de l’Estorade, que je n’avais pu mettre dans la confidence de ma disposition charitable, me fit remarquer que cette invitation en tête-à-tête pourrait avoir quelque chose de blessant: M. le comte de l’Estorade, pair de France, aurait l’air de trouver que le sculpteur Dorlange n’est pas d’assez bon lieu pour être admis dans son monde. Nous ne pouvons, ajouta gaiement mon mari, le traiter comme le fils d’un de nos fermiers, qui viendrait nous voir avec l’épaulette de sous-lieutenant et que nous inviterions à huis clos, faute d’oser l’envoyer à l’office.

Nous eûmes donc avec notre convive principal, M. Joseph Bridau, le peintre, le chevalier d’Espard, M. et madame de la Bastie, et M. de Ronquerolles. En invitant ce dernier, mon mari lui avait demandé s’il ne lui serait pas désagréable de se rencontrer avec l’adversaire de M. de Rhétoré? Vous avez su sans doute que, dans son duel, le duc avait choisi pour ses témoins le général de Montriveau et M. de Ronquerolles.

—Loin que cette rencontre, répondit ce dernier, me soit désagréable, c’est avec empressement que je saisis cette occasion de me rapprocher d’un homme de talent qui, dans l’affaire à laquelle j’ai été mêlé, s’est montré du dernier bien.—Et comme mon mari lui apprenait la grande obligation que nous avions à M. Dorlange:—Mais c’est donc un héros, ajouta-t-il, que cet artiste! Pour peu qu’il continue, nous ne lui irons pas à la cheville.

Dans son atelier, le cou nu, ce qui lui dégage la tête, qu’il a un peu forte pour le reste du corps, et vêtu d’une façon de costume oriental, dont il s’est assez heureusement avisé, M. Dorlange m’avait paru beaucoup mieux que dans ses habits de ville. Il faut dire pourtant que lorsqu’il s’anime en parlant, son visage semble s’illuminer, et alors de ses yeux s’échappe un flot de ces effluves magnétiques que déjà j’avais remarqués dans nos précédentes rencontres; comme moi, madame de la Bastie en a été très frappée.

Je ne sais si je vous ai dit l’ambition de M. Dorlange, et qu’il compte se porter candidat aux prochaines élections. Ce fut là sa raison pour décliner la commande que mon mari avait été chargé de lui faire de la part de M. Marie-Gaston. Ce que M. de l’Estorade et moi avions d’abord pris pour une défaite ou pour un dessein en l’air, serait, à ce qu’il paraît, une prétention sérieuse. A table, sommé par M. Joseph Bridau de s’expliquer sur la créance qui devait être donnée à la réalité de ses projets parlementaires, M. Dorlange les a formellement maintenus. De là, pendant presque toute la durée du dîner, une allure exclusivement politique donnée à la conversation. En des questions jusqu’ici très étrangères à ses études, je m’attendais à trouver notre artiste, sinon absolument novice, au moins d’une très courante médiocrité. Point du tout: sur les hommes, sur les choses, sur le passé comme sur l’avenir des partis, il eut des aperçus vraiment neufs, où rien évidemment n’était emprunté à la phraséologie quotidienne des journaux; et tout cela dit d’une parole vive, facile, élégante; de telle sorte qu’après son départ, M. de Ronquerolles et M. de l’Estorade se déclarèrent positivement surpris de la forte et puissante aptitude politique qui venait de se révéler à eux. L’aveu est d’autant plus remarquable, que ces messieurs, par tempérament autant que par position, se trouvent être de zélés conservateurs, tandis que la pente de M. Dorlange l’entraîne d’une façon marquée vers les idées démocratiques.

Par le côté de cette supériorité inattendue qui se déclarait chez mon problématique amoureux, il commença de me rassurer un peu. La politique, en effet, est à elle seule une passion absorbante et dominatrice qui n’en laisse pas facilement une autre s’épanouir à ses côtés. Néanmoins, j’étais décidée à aller au fond de notre situation, et, après le dîner, j’attirai insidieusement notre homme dans un de ces tête-à-tête qu’il est toujours si facile à une maîtresse de maison de ménager. Après avoir un peu parlé de M. Marie-Gaston, notre ami commun, des exaltations de ma pauvre Louise et de mes inutiles et constants efforts pour les tempérer, ne marchandant pas à le placer sur le terrain où il eût toute commodité pour engager l’attaque, je lui demandai si bientôt sa sainte Ursule se mettrait en route?

—Tout est prêt, me répondit-il, pour son départ; mais j’ai besoin, madame, de votre exeat et que vous vouliez bien me dire si je dois ou non modifier quelque chose à son expression.

—Une question d’abord, répliquai-je. Votre œuvre, en supposant que j’y désirasse quelque changement, doit-elle beaucoup perdre à être ainsi remaniée?

—C’est probable: pour si peu qu’on lui rogne les ailes, l’oiseau est toujours empêché dans son vol.

—Autre curiosité. Est-ce moi ou l’autre personne que votre statue reproduit avec le plus de fidélité?

—Vous, madame, cela va sans dire: vous êtes le présent, et elle le passé.

—Mais laisser là le passé pour le présent, cela, monsieur, le savez-vous? s’appelle d’un assez vilain nom, et de mauvais entraînement, vous l’avouez avec une naïveté et avec une aisance qui ont quelque chose d’effrayant.

—C’est vrai, me répondit en riant M. Dorlange, l’art est féroce: quelque part que lui apparaisse la matière de ses créations, il se précipite dessus en désespéré.

—L’art, repartis-je, est un grand mot sous lequel un monde de choses peut s’abriter. L’autre jour, vous me disiez que des circonstances trop longues à raconter avaient contribué à vous rendre toujours présente cette forme dont je suis un reflet, et qui a laissé une trace si vive dans votre mémoire: n’était-ce pas assez clairement me dire qu’en vous ce n’était pas seulement le sculpteur qui se souvenait?

—Réellement, madame, le temps m’eût manqué pour mieux m’expliquer; mais, dans tous les cas, ayant l’honneur de vous voir pour la première fois, ne m’eussiez-vous pas trouvé bien étrange de prétendre en être avec vous aux confidences?

—Mais aujourd’hui? répliquai-je effrontément.

—Aujourd’hui... à moins d’un encouragement exprès, j’aurais encore quelque peine à me persuader que rien de mon passé puisse bien vivement vous intéresser.

—Pourquoi cela? il y a des connaissances qui mûrissent vite. Votre dévouement pour ma Naïs est, dans la nôtre, une grande avance. D’ailleurs, ajoutai-je avec une étourderie jouée, j’aime à la folie les histoires.

—Outre que la mienne a le malheur de manquer de dénoûment, pour moi-même elle est restée une énigme.

—Raison de plus: à deux, peut-être, nous en trouverons le mot.

M. Dorlange parut un moment se consulter; puis, après un court silence:

—C’est vrai, dit-il, les femmes sont admirables à saisir dans les faits et dans les sentiments des nuances où nous autres hommes ne savons rien démêler. Mais cette confidence ne m’intéresse pas seul, et j’aurais besoin d’espérer qu’elle restera expressément entre nous; je n’excepte pas même M. de l’Estorade de cette réserve: au delà de celui qui le confie et de celui qui l’écoute, un secret est déjà entamé.

En vérité, j’étais fort intriguée de ce qui allait suivre; dans cette dernière phrase n’y avait-il pas toute la préparation d’un homme qui se dispose à chasser sur les terres d’autrui? Néanmoins, continuant mon système d’encouragements éhontés:

—M. de l’Estorade, répliquai-je, est si peu habitué avec moi à tout savoir, que, de ma correspondance avec madame Marie-Gaston, jamais il n’a vu une ligne.

Ce qui n’empêchait pas qu’avec vous, chère madame, je ne me réservasse de ne garder qu’une discrétion relative; car enfin, n’êtes-vous pas mon directeur? et à son directeur il faut tout dire, si l’on veut être pertinemment conseillé.

Jusque-là M. Dorlange s’était tenu debout devant la cheminée, au coin de laquelle j’étais assise; il prit alors auprès de moi un fauteuil, puis en manière de préambule:

—Je vous ai parlé, madame, me dit-il, de la famille de Lanty?...

A ce moment, fâcheuse comme la pluie dans une partie de campagne, madame de la Bastie s’approcha pour me demander si j’avais vu le dernier drame de Nathan? Il s’agissait bien de la comédie des autres en présence de celle dans laquelle, ce me semble, j’avais joué un rôle passablement éveillé. Force fut néanmoins à M. Dorlange de céder la place qu’il occupait à mes côtés, et impossible de renouer notre tête-à-tête de toute la soirée.

Comme vous pouvez le voir, chère madame, de toutes mes provocations et de tous mes enlacements, n’est sortie, à vrai dire, aucune lumière; mais à défaut des paroles de M. Dorlange, quand je me rappelle toute son attitude que j’ai soigneusement étudiée, c’est vraiment du côté de sa parfaite innocence que ma pensée incline le plus volontiers. Au fait, rien ne prouve que, dans cette histoire interrompue, l’amour joue le rôle que j’avais insinué. Il y a mille autres manières d’installer fortement les gens dans son souvenir, et si M. Dorlange n’a réellement pas aimé celle que je lui rappelle, pourquoi donc en voudrait-il à moi, qui ne viens là que de la seconde main? N’oublions-nous pas, d’ailleurs, un peu trop sa belle gouvernante, et à supposer même dans cette habitude beaucoup plus de sens que de cœur, ne faut-il pas admettre qu’au moins, relativement, cette fille doit être pour moi une sorte de garde-fou? A ce compte, chère madame, avec toutes mes terreurs, dont je vous ai rebattue, je serais passablement ridicule, et j’aurais quelque peu l’air de Bélise des Femmes savantes, aheurtée à l’idée que tout ce qui la voit tombe fatalement amoureux d’elle. Je m’abandonnerais pourtant de grand cœur à ce plat dénoûment. Amoureux ou non, M. Dorlange est un caractère élevé et un esprit d’une distinction rare, et si, par des prétentions déplacées, il n’arrivait pas à se rendre impossible, on aurait assurément plaisir et honneur à le compter au nombre de ses amis. Le service qu’il nous a rendu le prédestine d’ailleurs à ce rôle, et je serais vraiment aux regrets d’avoir à le traiter avec dureté. Dans ce cas je me brouillerais avec Naïs, qui, chose bien naturelle, raffole de son sauveur. Le soir quand il fut parti:

—Maman, comme il parle bien, M. Dorlange! me dit-elle avec un petit air d’approbation tout à fait amusant. A propos de Naïs, voilà l’explication qu’elle m’a donnée de cette réticence dont je m’étais si fort émue.—Dame! maman, je croyais que tu l’avais remarqué aussi. Mais après qu’il a eu arrêté les chevaux, comme tu n’as pas eu l’air de le connaître, et qu’il n’a pas une figure trop distinguée, j’ai cru que c’était un homme.

—Comment! un homme?

—Eh bien, oui! un de ces gens auxquels on ne fait pas attention. Mais quel bonheur, quand j’ai su que c’était un monsieur! tu m’as bien entendue, comme je me suis écriée: Ah! c’est vous le monsieur qui m’a sauvée!

Si l’innocence est entière, il y a dans cette explication un vilain côté de vanité, sur lequel vous pensez bien que j’ai fait une grande morale. Cette distinction de l’homme et du monsieur est affreuse; mais, en somme, l’enfant n’est-elle pas dans le vrai? Seulement elle dit avec une naïveté toute crue ce que nos mœurs démocratiques nous permettent très bien encore de pratiquer, mais ce qu’elles ne nous permettent plus d’avouer hautement. La fameuse révolution de 89 a du moins servi à installer dans notre société cette vertueuse hypocrisie... Mais me voilà tournant aussi à la politique, et, si je poussais plus loin mes aperçus, vous me diriez de prendre garde, et que déjà M. Dorlange a commencé de déteindre sur moi.

VIII.—LA COMTESSE DE L’ESTORADE A MADAME OCTAVE DE CAMPS.

Paris, avril 1839.

Pendant près de deux semaines, chère madame, on n’a plus entendu parler de M. Dorlange. Non-seulement il n’a pas jugé convenable de venir reprendre la confidence si malencontreusement interrompue par madame de la Bastie; mais il n’a pas même paru se souvenir qu’à la suite d’un dîner chez les gens, on leur doit, pour le moins, une carte à huitaine.

Nous étions hier matin à déjeuner, et, sans aigreur, en manière de conversation, je venais de faire cette remarque, quand notre Lucas, qui, en sa qualité de vieux domestique, se permet parfois des familiarités un peu hasardées, se fait ouvrir triomphalement la porte de la salle à manger, et en même temps qu’il remet un billet à M. de l’Estorade, il dépose au milieu de la table un je ne sais quoi, soigneusement enveloppé de papier de soie, et que d’abord je prends pour un plat monté.

—Qu’est-ce que c’est que cela? dis-je à Lucas, sur le visage duquel je lisais l’annonce d’une surprise, et en même temps j’avance la main pour dégager l’inconnu.

—Oh! que madame prenne garde! s’écrie Lucas, c’est fragile.

Pendant ce temps, mon mari avait lu le billet, qu’il me passa en disant:

—Tenez, l’excuse de M. Dorlange!

Voilà ce que monsieur l’artiste écrivait:

«Monsieur le comte, j’ai cru entrevoir que madame de l’Estorade ne m’autorisait qu’à regret à profiter de l’audacieux larcin pratiqué à son préjudice. J’ai donc pris courageusement mon parti de modifier en ce sens mon œuvre, et, à l’heure qu’il est, les deux sœurs ne se ressemblent presque plus. Je n’ai pas voulu cependant que tout fût perdu pour tout le monde, et, après avoir fait mouler la tête de la sainte Ursule avant les retouches, j’en ai fait faire une réduction que j’ai placée sur les épaules d’une charmante comtesse, non encore canonisée, Dieu merci! le moule a été brisé aussitôt après le tirage de l’exemplaire unique que j’ai l’honneur de vous adresser. Ce procédé, qui était de haute convenance, donne peut-être un peu plus de valeur à l’objet.

»Veuillez agréer, monsieur le comte, etc.»

Tandis que je lisais, mon mari, Lucas, Naïs et René avaient à l’envi travaillé à m’extraire de mon enveloppe, et, en effet, de sainte que j’avais été, j’étais devenue une femme du monde, en la forme d’une ravissante statuette délicieusement ajustée. J’ai cru que M. de l’Estorade, Naïs et René allaient devenir fous de bonheur et d’admiration. La nouvelle du chef-d’œuvre s’était bientôt répandue dans la maison: tous nos domestiques, qu’en réalité nous gâtons un peu, d’arriver les uns après les autres, comme s’ils eussent été conviés, et tous de s’écrier: Ah! que c’est bien madame! Je vous dis là le thème général, sans me rappeler les variations plus ou moins saugrenues.

Moi seule ne partageais pas l’enivrement universel. Servir éternellement de matière aux élucubrations sculpturales de M. Dorlange me semblait un bonheur médiocrement enviable, et, pour toutes les raisons que vous savez, chère madame, j’aurais beaucoup mieux aimé ne pas me trouver si souvent dans sa pensée et sous son ciseau. Quant à M. de l’Estorade, après avoir travaillé pendant une heure à trouver dans son cabinet la place où le chef-d’œuvre serait le mieux dans son jour:

—En allant à la Cour des comptes, vint-il me dire, je passerai chez M. Dorlange; s’il est libre ce soir, je le prierai de venir dîner avec nous: Armand, qu’il ne connaît pas encore, sort aujourd’hui; il verra ainsi toute la famille réunie, et vous pourrez lui faire vos remercîments.

Je n’approuvais pas l’idée de cette invitation en famille. Il me parut qu’elle installait M. Dorlange sur un pied d’intimité que sa nouvelle galanterie recommençait à me faire trouver dangereuse. A quelques objections que je fis:

—Mais, ma chère, me répondit M. de l’Estorade, la première fois que nous le reçûmes, vous vouliez que ce fût en petit comité, ce qui eût été parfaitement maladroit; et aujourd’hui que cela devient convenable, vous y voyez des difficultés.

A un si bel argument, qui me prenait en flagrant défit de contradiction, je n’avais pas un mot à dire, si ce n’est, à part moi, que les maris n’ont vraiment pas la main heureuse.

M. Dorlange consentit à être des nôtres. Il dut me trouver un peu froide dans l’expression de ma reconnaissance. J’allai même jusq’à lui dire qu’il avait mal interprété ma pensée et que je ne lui aurais pas demandé de modifier sa statue, ce qui était lui créer un regret, et implicitement ne pas donner une grande approbation à son envoi de la matinée. Il eut d’ailleurs le talent de me déplaire par un autre côté sur lequel, vous le savez, je ne suis pas fort traitable. A dîner, M. de l’Estorade revint sur sa candidature à laquelle il donna moins que jamais son approbation, tout en ayant cessé de la trouver ridicule. Cela menait droit à la politique. Armand, qui est un esprit grave et réfléchi, et qui lit les journaux, se mêla de la conversation. Contre l’usage de la jeunesse actuelle, il est de l’opinion de son père, c’est-à-dire très conservateur, mais peut-être un peu hors de cette juste et sage mesure qu’il est bien difficile d’avoir à quinze ans. Il fut donc amené à contredire M. Dorlange dont je vous ai dit la pente un peu jacobine. Et vraiment, je ne trouvais pas que les arguments de mon petit homme fussent très mauvais et exprimés en trop méchants termes.

Sans cesser d’être poli, M. Dorlange eut l’air de dédaigner d’entrer en discussion avec le pauvre enfant, et il lui rappela assez durement son habit de collége, si bien que je vis Armand près de perdre patience et de tourner à l’aigre. Comme il est bien élevé, je n’eus qu’à lui faire un signe, et il se contint; mais en le voyant, devenu rouge pourpre, se renfermer dans un silence absolu, je sentis à son amour-propre une profonde blessure et trouvai peu généreux à M. Dorlange de l’avoir ainsi écrasé de sa supériorité. Je sais bien que les enfants d’aujourd’hui ont le tort de vouloir trop tôt être des personnages, et que de temps à autre il n’y a pas grand mal à se mettre en travers pour les empêcher d’avoir de si bonne heure quarante ans. Mais vrai, Armand a un développement intellectuel et une raison au-dessus de son âge. En voulez-vous la preuve? Jusqu’à l’année dernière, je n’avais pas voulu consentir à me séparer de lui, et c’était comme externe qu’il suivait les cours du collége Henri IV. Eh bien! lui-même, dans l’intérêt de ses études, que les allées et venues de l’externat ne laissaient pas de contrarier un peu, a demandé à être cloîtré, et pour obtenir la faveur d’aller s’enfermer sous la férule d’un proviseur, il a dépensé plus d’arguments et a fait auprès de moi plus d’intrigues que n’en eût employé un enfant ordinaire pour parvenir à un résultat tout opposé. Aussi, cette allure d’homme fait, qui, chez beaucoup de collégiens, est un insupportable ridicule, ne paraît-elle chez lui que le résultat d’une précocité naturelle; or, cette précocité, il faut bien la lui pardonner, puisque après tout, elle lui vient de Dieu.

Grâce au malheur de sa naissance, M. Dorlange, moins que tout autre, est en mesure de savoir ce que c’est que les enfants, et nécessairement il doit, pour eux, manquer d’indulgence. Qu’il y prenne garde pourtant, c’est là un mauvais moyen de me faire sa cour, même sur le pied de la plus simple amitié. La soirée en famille ne prêtait guère à ce que je pusse le remettre sur le chapitre de son histoire; mais il ne me sembla pas que lui-même eût un grand empressement à reprendre ce point. Il s’occupa vraiment beaucoup moins de moi que de Naïs, à laquelle, pendant plus d’une heure, il découpa des silhouettes. Il faut dire aussi que madame de Rastignac vint se jeter à la traverse, et que, de mon côté, je dus me donner tout entière à cette visite. Pendant que je lui tenais conversation au coin de la cheminée, à l’autre bout de l’appartement, M. Dorlange faisait poser Naïs et René, qui vinrent en triomphe m’apporter leur profil très ressemblant, exécuté en quelques coups de ciseaux.

—Tu ne sais pas, me dit tout bas Naïs, M. Dorlange qui veut faire mon buste en marbre!

Tout cela me parut d’assez mauvais goût. Je n’aime pas, qu’admis dans un salon, les artistes aient l’air d’y continuer encore leur métier. Ils semblent par là autoriser cette morgue aristocratique qui souvent ne les trouve pas bons à être reçus pour eux-mêmes.

M. Dorlange nous quitta de bonne heure, et M. de l’Estorade, comme il lui est arrivé bien des fois dans sa vie, me donna sur les nerfs, lorsqu’en reconduisant notre convive qui avait voulu s’échapper sans être aperçu, je l’entendis lui dire d’être moins rare, et que je passais chez moi presque toutes mes soirées.

De cette fameuse invitation en famille est résulté, entre mes enfants, une sorte de guerre civile. Naïs porte aux nues son cher sauveur, et étant soutenue dans son opinion par René qui s’est livré corps et âme, moyennant un superbe lancier à cheval que M. Dorlange lui a découpé. Armand, au contraire, le trouve laid, ce qui est incontestable: il dit qu’il ressemble aux portraits de Danton qu’il a vus dans les histoires de la Révolution illustrées, ce qui a quelque chose de vrai. Il dit encore que dans ma statuette, il m’a donné un air de grisette, ce qui n’est pas exact le moins du monde. De là, entre ces chers chéris, des débats qui ne finissent pas.

Tout à l’heure encore, j’ai été obligée d’intervenir en leur disant qu’ils me fatiguaient avec leur M. Dorlange. N’en dites-vous pas autant de moi, chère madame, qui, à son sujet, vous ai déjà tant écrit, sans savoir vous apprendre rien de précis?

IX.—DORLANGE A MARIE-GASTON.

Paris, avril 1839.

Pourquoi je déserte mon art et ce que j’entends aller faire dans cette maudite galère de la politique? Voilà ce que c’est, mon cher amoureux, que de s’enfermer pendant des années dans des chartreuses conjugales! Durant ce temps, le monde a marché. Pour ceux qu’on a oubliés à la porte, la vie a amené des combinaisons nouvelles, et plus on les ignore, plus on est disposé à jeter à cet inconnu son blâme. On est toujours si grands docteurs dans les choses d’autrui! Apprends donc, cher curieux, que je n’ai pas pris de mon crû le parti dont tu me demandes compte. En me présentant d’une manière si imprévue sur la brèche électorale, je ne fais que céder à une inspiration venue de haut lieu. Laissant enfin glisser un rayon de lumière au milieu de mes éternelles ténèbres, un père s’est aux trois quarts révélé à moi, et, si j’en crois les apparences, il serait posé dans le monde de manière à satisfaire l’amour-propre le plus exigeant. Du reste, suivant la donnée ordinaire de ma vie, à cette révélation s’est rencontré un entourage de circonstances assez bizarres et assez romanesques pour mériter de t’être contées avec quelque détail.

Puisque depuis deux ans tu habites l’Italie, en visitant les villes les plus intéressantes, il me paraît très inutile de t’expliquer ce que c’est que le fameux café Greco, rendez-vous ordinaire des élèves de l’Académie de tous les pays pendant leur séjour à Rome. A Paris, rue du Coq-Saint-Honoré, existe un lointain équivalent de cette institution dans un café très anciennement connu sous le nom de Café des Arts.

Deux ou trois fois par semaine, je vais y passer une soirée. Là je retrouve plusieurs pensionnaires de Rome, mes contemporains. Eux-mêmes m’ont fait faire la connaissance de quelques journalistes et hommes de lettres, tous gens aimables et distingués, avec lesquels il y a profit et plaisir à échanger ses idées. Dans un certain coin où nous nous groupons, s’agitent et se débattent toutes les questions qui sont de nature à intéresser des esprits sérieux; la politique a surtout le privilége de passionner nos discussions. Dans notre petit club, l’opinion démocratique est la tendance dominante: elle se trouve représentée dans ses nuances les plus diverses, l’utopie phalanstérienne comprise. C’est assez te dire qu’à ce tribunal, la marche du gouvernement est souvent jugée avec sévérité, et que dans nos appréciations règne la liberté la plus illimitée de langage.

Il y a de cela un peu plus d’un an, le garçon qui seul est admis à l’honneur de nous servir, me prit un jour à part, ayant, prétendait-il, à me donner un avis important.

—Vous êtes, monsieur, me dit-il, surveillé par la police, et vous feriez bien de ne pas toujours parler comme saint Paul, la bouche ouverte.

—La police! mon pauvre ami, mais que diable surveillerait-elle? Ce que je dis, et bien d’autres choses, s’impriment tous les matins dans les journaux.

—C’est égal, on vous guette. Je l’ai bien observé; il y a un petit vieux qui prend beaucoup de tabac et qui se place toujours à portée de vous entendre: quand vous parlez, il a l’air de prêter l’oreille avec bien plus d’attention que pour les autres, et même une fois je l’ai vu écrire quelque chose sur son agenda en signes qui n’étaient pas de l’écriture.

—C’est bien! la première fois qu’il viendra, tu me le feras remarquer.

Cette première fois ne tarda pas plus que le lendemain. Le personnage qui me fut signalé était un petit homme à cheveux gris, d’un extérieur assez négligé et dont le visage, très gravé de la petite vérole, me parut accuser la cinquantaine. Très fréquemment, en effet, il puisait dans une large tabatière et semblait honorer tous mes discours d’une attention qu’à mon choix je pouvais tenir pour très obligeante ou pour très indiscrète. Mais entre ces deux interprétations, ce qui semblait devoir conseiller la plus bienveillante, c’était un air de douceur et de probité répandu dans toute la personne de ce prétendu suppôt de la police. Comme j’objectais cette rassurante apparence à celui qui se flattait d’avoir éventé un agent secret:

—Parbleu! me dit-il, ce sont des airs mielleux qu’ils se donnent pour mieux déguiser leur jeu.

Deux jours plus tard, un dimanche, à l’heure des vêpres, dans une de ces promenades à travers le vieux Paris, dont tu te rappelles que j’ai toujours eu le goût et l’habitude, le hasard me conduisit à l’église de Saint-Louis-en-l’Ile, paroisse du quartier perdu qui porte ce nom. Cette église est un monument d’un très médiocre intérêt, quoi qu’en disent plusieurs historiens et après eux tous les Conducteurs de l’étranger à Paris. Je n’eusse donc fait que la traverser en courant, si le remarquable talent de l’organiste qui touchait l’office ne m’eût retenu d’autorité.

Te dire que le jeu de cet homme réalisait mon idéal, c’est t’en faire un immense éloge; car tu te souviens sans doute de ma subtile distinction entre les toucheurs d’orgue et les organistes, noblesse d’un ordre supérieur et dont je ne délivre les titres qu’à bon escient. L’office achevé, j’eus la curiosité de voir la figure d’un artiste si éminent, déporté en pareil lieu. J’allai donc me poser en embuscade à la porte de la tribune, afin d’apercevoir le virtuose à sa sortie. Je n’en eusse pas plus fait pour une tête couronnée; mais les grands artistes, après tout, ne sont-ce pas là les vrais rois du droit divin?

Représente-toi mon étonnement quand après quelques minutes d’attente, au lieu d’un visage entièrement nouveau pour moi, je vois paraître un homme qui d’abord éveille dans mon esprit un vague souvenir, et qu’à un second coup d’œil je reconnais pour mon auditeur acharné du Café des Arts. Ce n’est pas tout: à sa suite, marche un à peu près de créature humaine, et dans cette informe ébauche, à ses jambes torses, à son immense et inculte chevelure, je démêle notre ancienne Providence trimestrielle, mon banquier, ou apporteur d’argent, en un mot, notre estimable ami, le nain mystérieux.

De mon côté, je n’échappe pas à son œil vigilant, et, d’un geste animé, je le vois me signalant à l’organiste. Celui-ci, par un mouvement dont il n’a sans doute pas calculé toute la portée, se retourne précipitamment pour me regarder; mais, sans plus de démonstration, il continue son chemin. Pendant ce temps, le bancroche, qu’à ce détail je dois reconnaître pour un employé de la maison, s’approche familièrement du donneur d’eau bénite et lui offre une prise de tabac, puis, clopinant, sans plus m’honorer de son attention, il gagne une porte dérobée qui s’ouvre dans un des bas-côtés de l’église, et disparaît.

Le soin que cet homme avait pris de faire remarquer ma présence à l’organiste devenait pour moi une révélation. Évidemment le maëstro était au courant du bizarre procédé employé pour me faire parvenir ma pension, laquelle, à mon retour de Rome, et jusqu’au moment où je fus mis au-dessus du besoin par quelques commandes, avait continué de m’être religieusement servie. Quelque chose de non moins probable, c’est que l’homme initié à ce mystère financier était dépositaire de bien d’autres secrets; je devais être d’autant plus ardent à me procurer avec lui une explication, qu’arrivé à vivre de mes propres ressources, je n’avais plus à craindre de voir ma curiosité punie par ce retranchement de subsides dont j’avais été menacé dans un autre temps.

Prenant donc aussitôt mon parti, je m’élance sur les traces de l’organiste; au moment où je dépasse la porte de l’église, il était déjà hors de vue; mais, secondé par le hasard qui me mène du côté où il a tourné, comme je débouche sur le quai de Béthune, de loin j’ai le bonheur de l’apercevoir frappant à la porte d’une maison. Entré résolûment après lui, je demande au portier, monsieur l’organiste de Saint-Louis-en-l’Ile:

—M. Jacques Bricheteau?

—Oui, M. Jacques Bricheteau, c’est bien ici qu’il demeure?

—Au quatrième au-dessus de l’entresol, la porte à gauche. D’ailleurs, le voilà qui rentre; vous pouvez le rattraper sur l’escalier.

Quelque diligence que j’eusse faite au moment où je rejoignis mon homme, déjà sa clef était dans la serrure.

—C’est à M. Jacques Bricheteau, m’empressai-je de lui dire, que j’ai l’honneur de parler?

—Connais pas, me répondit-il effrontément en faisant jouer le double tour.

—Je dis peut-être mal le nom, mais monsieur l’organiste de Saint-Louis-en-l’Ile.

—Je n’ai jamais ouï dire qu’il y eût d’organiste dans la maison.

—Je vous demande pardon, monsieur: il y en a un, le concierge vient de me l’affirmer. D’ailleurs, c’est bien vous que tout à l’heure j’ai vu sortir de la tribune de l’orgue, escorté, parbleu! d’un individu...

Avant même que j’eusse achevé ma phrase, ce singulier interlocuteur m’avait faussé compagnie en refermant sa porte sur lui. Un moment je crus à une méprise; mais, réflexion faite, toute erreur était impossible. N’avais-je pas d’ailleurs affaire à un homme qui depuis des années faisait ses preuves d’une discrétion à outrance? c’était donc lui qui déclinait désespérément ma rencontre, et non pas moi qui me trompais. Je me mets alors à tirer vigoureusement sa sonnette, bien décidé à avoir raison par mon instance de la fin de non-recevoir qui m’est opposée. Pendant quelque temps, l’assiégé a patience du tapage que je fais à sa porte; mais tout à coup je remarque que la sonnette a cessé de tinter. Évidemment elle venait d’être tamponnée: dès lors mon obstiné n’ouvrirait plus, et le seul moyen d’entrer avec lui en communication c’était d’enfoncer sa porte, mais cela ne se fait pas trop.

Descendu chez le portier, sans lui dire les raisons qui m’expliquaient ma mésaventure, je la lui raconte; par là je provoquais sa confiance et me faisais une ouverture à obtenir quelques renseignements sur l’impénétrable M. Jacques Bricheteau. Quoique fournies avec tout l’empressement que je pouvais désirer, ces informations n’apportèrent à la situation aucune lumière. En résumé, M. Bricheteau était un locataire tranquille, poli, mais point communicatif; quoique fort exact à payer son terme, il paraissait peu aisé, n’avait pas même une femme de ménage pour le servir et ne prenait pas ses repas chez lui. Sorti tous les matins avant dix heures, et ne rentrant que dans la soirée, il devait être employé dans un bureau ou donner en ville des leçons de musique. Un détail au milieu de toute cette récolte de renseignements vains et vagues aurait pu présenter de l’intérêt. Depuis quelques mois, M. Jacques Bricheteau avait assez fréquemment reçu de volumineuses lettres, qu’attendu l’élévation de leur port, on pouvait supposer adressées de pays lointains; mais malgré sa bonne volonté, le digne concierge n’était jamais parvenu à bien déchiffrer le timbre indiquant le point de départ, et, dans tous les cas, le nom du pays, qu’il avait très incomplétement entrevu, était entièrement sorti de sa mémoire; ainsi pour le moment, cette remarque, qui aurait pu devenir instructive, n’éclaircissait absolument rien.

Rentré chez moi, je me persuadai qu’une épître pathétique adressée à mon réfractaire aurait pour effet de l’engager à me recevoir. Mêlant à mes formes suppliantes une pointe d’intimidation, je ne lui laissai pas ignorer mon dessein très arrêté de pénétrer à tout prix le mystère qui pesait sur ma vie, et dont il paraissait savoir le mot. Maintenant que j’avais une entrée dans ce secret, c’était à lui de voir si mes efforts désespérés, se ruant à l’aveugle sur tout cet inconnu, n’entraîneraient pas après eux beaucoup plus d’inconvénients qu’une franche explication dans laquelle je le conjurais de vouloir bien entrer avec moi. Mon ultimatum ainsi formulé, afin qu’il parvînt aux mains de M. Jacques Bricheteau dans le moindre délai possible, le lendemain matin, avant neuf heures, je me présentai à son domicile. Mais, enragé de discrétion, ou ayant à éviter ma rencontre un intérêt vraiment inexplicable, dès le petit jour, le maëstro, après avoir payé le terme courant et le terme à échoir, avait fait enlever son mobilier, et il faut croire que le silence des gens employés à ce brusque déménagement avait été largement payé, car jamais le concierge n’avait pu savoir d’eux le nom de la rue vers laquelle son locataire émigrait. Ces gens, d’ailleurs, n’étaient point du quartier; aucune chance, par conséquent, de les retrouver plus tard et de les faire parler.

Possédé d’une curiosité qui avait fini par être aussi excitée que la mienne, le portier s’était bien avisé d’un moyen de la contenter. Ce moyen, peu délicat, consistait à suivre de loin la charrette sur laquelle le ménage du musicien s’en allait empilé. Mais ce diable d’homme pensait à tout; et gardant à vue le trop zélé concierge, il était resté en croisière devant la porte de la maison jusqu’au moment où ses commissionnaires avaient pris assez d’avance pour ne plus courir la chance d’être dépistés. Toutefois, malgré l’entêtement et l’habileté de cet insaisissable adversaire, je ne me tenais pas pour battu.

Par l’orgue de Saint-Louis, je me sentais toujours avec lui un lien, et, dès le dimanche suivant, avant la fin de la grand’messe, j’étais posté à la porte de la tribune, bien décidé à ne pas lâcher le sphinx que je ne l’eusse fait parler.

Mais là, nouveau désappointement: M. Jacques Bricheteau s’était fait remplacer par un de ses élèves, et, pendant trois dimanches de suite, même substitution. Le quatrième, je pris le parti d’aborder le suppléant et de lui demander si le maëstro était malade.

—Non, monsieur. M. Bricheteau a pris un congé; il est absent pour quelque temps, par suite d’un voyage d’affaires.

—Alors, où pourrait-on lui écrire?

—Je ne sais pas au juste; il me semble pourtant qu’en adressant votre lettre à son domicile, à deux pas d’ici, quai de Béthune...

—Mais il a déménagé; vous ne le savez donc pas?

—Non, vraiment; et où demeure-t-il?

J’étais bien chanceux: je demandais des renseignements à un homme qui me priait de l’instruire quand je l’interrogeais. Comme pour achever de me mettre hors de moi, pendant que je prenais mes informations en si bon lieu, de loin j’aperçus le damné sourd et muet qui faisait mine de rire en me regardant.

Heureusement pour mon impatience et ma curiosité qui, s’exaltant de chaque délai, se montaient peu à peu à un diapason vraiment inquiétant, un peu de lumière se fit. Quelques jours après ma dernière déconvenue, une lettre me parvint, et plus habile que le concierge du quai de Béthune, tout d’abord je sus voir qu’elle était timbrée de Stockholm, Suède, ce qui ne me surprit pas autrement. A Rome, j’avais été honoré de la bienveillance de Thorwaldsen, le grand sculpteur suédois, et souvent dans son atelier j’avais vu de ses compatriotes; c’était peut-être quelque commande qui m’arrivait par son intermédiaire; mais la lettre décachetée, juge un peu et de ma surprise et de mon émotion, en présence de ces premiers mots: Monsieur mon fils.

La lettre était longue et je n’eus pas la patience de la lire avant de savoir le nom que je portais. Je courus donc d’abord à la signature; cette forme: Monsieur mon fils, que j’ai vue plusieurs fois dans l’histoire employée par les rois pour écrire à leurs rejetons, ne semblait-elle pas m’annoncer la plus aristocratique origine? Mais mon désappointement fut complet; de signature, point. «Monsieur mon fils, me disait mon père anonyme, je ne regrette pas que, par votre insistance passionnée pour connaître le secret de votre naissance, vous ayez forcé la personne qui a eu soin de votre jeunesse de venir ici conférer avec moi touchant le parti que pouvait nous commander cette dangereuse et turbulente curiosité. Depuis longtemps, je nourrissais une pensée qui arrive aujourd’hui à maturité, et de vive voix, l’exécution en a été bien plus sûrement réglée qu’elle n’eût pu l’être par correspondance. Presque aussitôt après votre naissance, qui coûta la vie à votre mère, forcé de m’expatrier, j’ai fait dans un pays étranger une belle fortune, et dans le gouvernement de ce pays j’occupe un poste éminent.

»J’entrevois le moment où, libre de vous restituer mon nom, je pourrai en même temps vous procurer la survivance de la haute situation à laquelle je suis arrivé. Mais, pour parvenir à ce sommet, la notoriété que, de mon aveu, vous vous êtes mis en mesure d’acquérir dans les arts, ne serait pas une recommandation suffisante; j’ai donc le désir que vous abordiez la vie politique; et dans cette voie, sous les institutions actuelles de la France, il n’y a pas deux manières de devenir un homme considérable: il faut être député. Je sais que vous n’avez pas l’âge légal et que vous ne payez pas le cens. Mais dans un an vous aurez trente ans, et c’est juste le délai nécessaire pour que, devenu propriétaire, vous soyez en mesure de justifier de la possession annale. Dès demain, vous pouvez vous présenter chez les frères Mongenod, banquiers, rue de la Victoire; une somme de deux cent cinquante mille francs vous sera comptée; vous devrez l’employer immédiatement à l’acquisition d’un immeuble, affectant le surplus à prendre des intérêts dans quelque journal qui, le moment venu, appuiera votre candidature, et à une autre dépense qui vous sera expliquée plus bas.

»Votre aptitude politique m’est cautionnée par la personne qui, avec un zèle et un désintéressement que je ne saurai jamais reconnaître, a veillé sur votre abandon. Depuis quelque temps, elle vous a suivi, écouté, et elle est sûre que vous pourrez paraître dignement à la tribune. Vos opinions, d’un libéralisme ardent à la fois et modéré, me conviennent, et, sans le savoir, jusqu’ici vous avez très habilement joué dans mon jeu. Je ne vous dis pas encore le lieu de votre élection probable; l’habileté occulte et profonde qui la prépare a d’autant plus de chances de réussir, qu’elle marchera plus sourdement et plus entourée de ténèbres; mais son succès peut être en partie assuré par l’exécution d’un travail que je vous recommande et dont je vous engage à accepter l’apparente étrangeté sans étonnement et sans commentaire.