WeRead Powered by ReaderPub
La Comédie humaine - Volume 12. Scènes de la vie parisienne et scènes de la vie politique cover

La Comédie humaine - Volume 12. Scènes de la vie parisienne et scènes de la vie politique

Chapter 52: XVI.—MARIE-GASTON A MADAME DE L’ESTORADE.
Open in WeRead

About This Book

A rising young figure in Parisian society is abruptly arrested and drawn into a criminal investigation that exposes his rapid fall from favor. The narrative interweaves a procedural account of the police, prisons, and judicial instruction with detailed portraits of salons, financiers, courtesans, and an enigmatic criminal who manipulates events from the margins. Through close attention to investigative machinery and social networks, the work shows how ambition, moral compromise, secret alliances, and the transactional nature of relationships bind the respectable and the illicit, driving personal ruin and revealing the institutions and hypocrisies of urban life.

Hier, madame, nous sommes allés, dans notre calèche, au château de Cinq-Cygne, où Darthez nous a d’abord présentés à la princesse de Cadignan. Cette femme est vraiment merveilleuse de conservation, et il semble qu’elle soit embaumée par le bonheur de sa liaison avec le grand écrivain. (voir Les secrets de la princesse de Cadignan). «C’est le plus joli bonheur que j’aie jamais vu,» disiez-vous, madame, en parlant de M. et madame de Portenduère; ce mot, il faut le répéter à l’adresse de Darthez et de la princesse, en modifiant toutefois l’épithète de joli qui serait peut-être un peu jeune, appliquée à leur été de la Saint-Martin. Avec ce que j’ai su d’une scène qui eut lieu, il y a déjà longtemps, chez madame d’Espard, à l’époque où commença cette liaison, j’étais bien sûr de ne pas trouver M. Maxime de Trailles très bien installé à Cinq-Cygne; car, dans la scène à laquelle je fais allusion, il s’était efforcé d’être blessant pour Darthez, et Darthez, en se contentant de le faire ridicule, le trouva méprisable: or, c’est un sentiment dont il n’y a pas à revenir avec cette intelligence noble et élevée.

A son début dans le pays, muni de quelques lettres d’introduction, l’agent de la politique ministérielle commença par recevoir une ou deux politesses à Cinq-Cygne; mais c’était un bâton flottant, et, de près, Darthez eut bientôt fait de le couler à fond. Notre homme, qui se flattait de trouver à Cinq-Cygne de l’appui pour son intrigue, est aujourd’hui si loin de compte, que c’est de la bouche du duc de Maufrigneuse, auquel M. de Trailles s’était ouvert assez effrontément de tous ses projets, comme à son camarade du Jockey-Club, que nous avons recueilli les renseignements consignés au commencement de cette lettre, pour être retournés à M. de l’Estorade, si vous voulez bien vous charger de ce soin. Madame de Maufrigneuse et la vieille marquise de Cinq-Cygne ont été, madame, d’un accueil merveilleux pour Dorlange, pour Sallenauve, voulais-je dire, mais j’ai de la peine à m’y habituer; comme elles n’ont pas votre humilité, elles n’ont pas, ainsi que vous, été effrayées de ce qui peut se rencontrer de haut chez notre ami, et lui, de son côté, dans cette rencontre vraiment difficile, a été d’une convenance parfaite. On ne sait vraiment comment, ayant vécu si seul, il a pu, du premier coup, se faire si complétement présentable. Serait-ce que le beau, dont il a fait jusqu’ici l’étude de sa vie, comprend le joli, l’élégant, le convenable, qui s’apprennent en quelque sorte d’occasion et par-dessus le marché? Mais cela ne doit pas être vrai, car j’ai vu des artistes très éminents et des sculpteurs surtout, une fois sortis de leur atelier, n’être pas des hommes seulement supportables.

J’interromps ici ma lettre, madame: les faits me manquent et je me sens tomber dans le bavardage; demain j’aurai à vous faire le compte rendu de notre grand banquet, qui sera peut-être plus intéressant que mes aperçus philosophiques et moraux.

10 mai.

Le dîner a eu lieu, madame; il était magnifiquement servi, et il en sera, je pense, parlé longtemps à Arcis.

Sallenauve a dans cet organiste, qui, par parenthèse, hier, à la cérémonie de l’inauguration, avait fait preuve, sur l’orgue de ces dames, d’un talent admirable, une façon d’intendant et de factotum qui laisse bien loin de lui tous les Vatels du monde. Ce n’est pas là un homme qui se passerait son épée au travers du corps pour un peu de marée en retard. Lampions, verres de couleur, guirlandes et draperies pour décorer la salle du banquet, voire même un joli petit feu d’artifice que nous avions trouvé emballé dans les coffres de la calèche, par le soin de ce père bourru et invisible, mais qui pourtant a du bon, rien n’a manqué à la fête: elle s’est prolongée jusqu’à une heure assez avancée, dans les jardins du château, où la plèbe avait été admise à danser et à s’abreuver très abondamment.

Nous avions presque tous nos convives, moins ceux que nous avions voulu seulement compromettre. Les invitations ayant été faites à très bref délai, brièveté qui du reste était excusée par la circonstance, c’était chose plaisante de voir, jusqu’au moment de se mettre à table, défiler les lettres d’excuses que Sallenauve avait ordonné de lui apporter au salon, à mesure de leur arrivée. A chaque lettre qu’il décachetait, il avait soin de dire à haute voix: C’est M. le sous-préfet, c’est M. le procureur du roi, c’est M. son substitut qui m’expriment leur regret de ne pouvoir se rendre à mon invitation. Tous ces refus de concours étaient accueillis par les sourires et chuchotements de l’assistance, mais quand parut la lettre de Beauvisage, et que Dorlange annonça l’impossibilité où se trouvait M. le maire de correspondre à sa politesse, autant pour le fond que pour la forme, l’hilarité devint bruyante et générale, et elle ne fut suspendue que par l’entrée d’un M. Martener, juge d’instruction, qui faisait, en venant dîner, un acte de haut courage. Il faut remarquer cependant que, de sa nature, un juge d’instruction est quelque chose de divisible. Par le côté du juge il est inamovible, et il n’y a en lui de sujet au changement que son titre, le léger supplément de traitement qui lui est alloué et le privilége de décerner des mandats et d’interroger les voleurs, droits superbes qui, d’un trait de plume, peuvent lui être retirés par la chancellerie. Enfin, mettons qu’au moins M. Martener est un demi-brave; du reste il fut accueilli comme une lune tout entière.

A côté de la présence du duc de Maufrigneuse, de celle de Darthez et de celle surtout de Monseigneur l’évêque, qui est pour quelques jours au château de Cinq-Cygne, une absence qui fit une sensation profonde, quoique l’excuse, envoyée dès le matin, n’ait pas été proclamée en séance publique, ce fut celle de l’ancien notaire Grévin. Pour le comte de Gondreville, aussi délinquant, il n’y avait rien à dire: la perte toute récente de son petit-fils, Charles Keller, ne lui permettait pas de se trouver à la réunion, et en lui adressant une invitation conditionnelle, Sallenauve avait eu soin dans sa lettre de se faire à lui-même le refus. Mais Grévin, le bras droit du comte de Gondreville pour lequel il a eu des dévouements, certes plus compromettants et plus difficiles que celui de dîner en ville; Grévin ne venant pas, ne semblait-il pas témoigner par là que son patron tenait encore pour la candidature aujourd’hui à peu près désertée de Beauvisage? et cette influence qui se dérobait, comme on dit dans la langue du sport, était vraiment pour nous d’assez grande considération. Maître Achille Pigoult, le successeur de Grévin, essaya bien d’objecter que le vieillard vivait dans une retraite absolue et qu’à grand’peine, deux ou trois fois par an, on pouvait l’avoir à dîner chez son gendre. Mais on rétorqua vivement l’argument, en faisant remarquer qu’à un dîner donné par le sous-préfet, pour mettre en rapport la famille Beauvisage avec M. Maxime de Trailles, Grévin avait parfaitement accepté d’être l’un des convives. Nous aurons donc encore, du côté du château de Gondreville, un certain tirage, et il faudra, je crois, que la mère Marie-des-Anges se décide à user de sa botte secrète.

Le dîner ayant pour prétexte l’inauguration de la sainte Ursule, qui, chez les dames Ursulines, ne pouvait être célébrée par un banquet, Sallenauve l’avait belle, au dessert, pour porter un toast: «A la mère des pauvres; à la sainte et noble intelligence qui, depuis cinquante ans, rayonne sur toute la Champagne, et à laquelle doit être attribué le nombre prodigieux de femmes distinguées et accomplies qui font l’ornement de cette belle contrée!» Si vous saviez comme moi, madame, quelle contrée c’est que la Champagne Pouilleuse, vous vous diriez, en lisant la phrase que je vous reproduis, ou à peu près, que Sallenauve est un grand misérable, et que la passion d’être député peut rendre un homme capable des plus effroyables énormités. Est-ce donc la peine, pour un homme qui ordinairement se respecte, d’assumer sur lui le courage d’un mensonge assez gros pour arriver à la dimension d’un crime, quand, mieux que son infâme toast, une petite chose à laquelle il n’a pas pensé, qui n’est pas de son fait, et dont tout l’honneur doit être reporté à la capricieuse agrégation des atomes crochus, allait, mieux que tous les discours du monde, le recommander à la sympathie des électeurs!

Vous-même m’avez dit, madame, que votre fils Armand trouvait à Sallenauve une grande ressemblance avec les portraits de Danton; mais c’est qu’il paraît que cette remarque est juste, car elle était faite aussi autour de moi, non pas sur des portraits, mais sur le vivant, par plusieurs des convives qui avaient connu et pratiqué le grand révolutionnaire. Laurent Goussard, comme chef de parti, n’avait pas manqué d’être convié. Il n’a pas seulement, ainsi que je vous le disais l’autre jour, été l’ami de Danton; il aurait été aussi quelque peu son beau-frère: Danton, qui fut assez vert galant, ayant pendant quelques années courtisé une sœur de l’honnête meunier, et, comme dit la chanson, vu la meunière. Eh bien! il faut que la ressemblance soit très frappante, car, après le dîner, pendant qu’on prenait le café, comme le digne homme avait la tête un peu échauffée par les fumées du vin du pays qui n’avait pas été ménagé, vous l’imaginez bien, il s’approche de Sallenauve et lui demande tout cru s’il ne se serait pas par hasard trompé de père et s’il pourrait affirmer que Danton ne fût pas pour quelque chose dans sa façon?

Sallenauve prit gaiement la chose, et fit simplement ce calcul: «Danton est mort le 5 avril 1793. Pour être son fils il faudrait que je fusse né au plus tard en 94, j’aurais donc aujourd’hui quarante-cinq ans. Or, l’acte de l’état civil où j’étais inscrit comme né de père et mère inconnus, et j’espère aussi un peu mon visage, me font naître en 1809, et ne m’accordent que juste trente ans.»

—Vous avez raison, répondit Laurent Goussard, les chiffres aplatissent mon idée; mais c’est égal, nous vous nommerons tout de même.

Et je crois que cet homme a raison; ce caprice de ressemblance sera dans l’élection d’un poids immense. Il ne faut pas croire, en effet, madame, que, malgré les funestes souvenirs qui entourent sa mémoire, Danton soit pour les gens d’Arcis un objet d’horreur et d’exécration. D’abord le temps l’a épuré; alors est resté un grand caractère et une forte intelligence dont on est fier d’être le compatriote: à Arcis, les raretés et les curiosités sont rares, et l’on vous y parle de Danton comme à Marseille on vous parle de la Canebière. Heureuse donc la ressemblance avec ce Dieu, dont le culte n’est pas borné à l’enceinte de la ville, mais s’étend aussi à sa banlieue et environs! Ces élections extra muros sont parfois d’une naïveté curieuse, et les contradictions ne les gênent guère. Quelques agents, dépêchés dans le pays circonvoisin, ont déjà exploité cette lointaine parité de traits; et comme, dans la propagande champêtre, la question est bien moins de frapper juste, que de frapper fort, la version de Laurent Goussard, tout apocryphe qu’elle soit, est colportée dans les communes rurales avec un aplomb qui ne trouve pas un contradicteur. Pendant que cette prétendue origine révolutionnaire fait les affaires de notre ami, on les fait encore, d’un autre côté, en disant aux braves électeurs qu’on veut embaucher, quelque chose de plus vrai et qui ne frappe pas moins leurs esprits. C’est ce monsieur, va-t-on leur répétant, qui a acheté le château d’Arcis; et comme le château d’Arcis, qui plane au-dessus de la ville, est connu de toute la contrée, c’est à ces bonnes gens comme un point de repère; mais, en même temps, toujours prêts à retourner aux vieux souvenirs du passé, bien moins morts et enterrés qu’on ne pourrait se le figurer: Ah! c’est le seigneur du château, disent-ils, en donnant de l’idée qu’on leur présente une traduction respectueuse et libre.

Et voilà, madame, sauf votre respect, comment se traite la cuisine électorale et la manière dont s’opère la cuisson d’un député.

XVI.—MARIE-GASTON A MADAME DE L’ESTORADE.

Arcis-sur-Aube, 11 mai 1839.

Madame,

Vous me faites l’honneur de me dire que mes lettres vous amusent, et vous m’engagez à ne pas craindre de les multiplier. Cela n’est-il pas pour moi bien humiliant, et après l’affreux malheur qui a été le premier lien de notre connaissance, m’est-il encore permis, dans tout le reste de ma vie, de me montrer un homme amusant? Mais, je vous l’ai dit, je suis ici dans une atmosphère qui me grise. Il m’a pris comme une passion du succès de Sallenauve, et, en ma qualité d’esprit sombre et chagrin, peut-être encore une passion plus forte d’empêcher le triomphe de l’ineptie et de la sottise patronnée par le vil intérêt et l’intrigue. Merci donc, monsieur de Trailles, de l’exhibition que vous nous avez faite de votre burlesque beau-père! Vous êtes parvenu à m’intéresser à quelque chose: par moments, je ris plus souvent que je m’indigne, mais pendant ce temps-là j’oublie.

Aujourd’hui, madame, c’est plus que jamais le tour du grotesque, et nous voilà en pleine parade.

Nonobstant les découragements de M. de l’Estorade, nous sommes induits à penser que le ministère a reçu de son agent des nouvelles peu rassurantes, et voici ce qui semble autoriser cette supposition. Nous n’habitons plus l’hôtel de la Poste, nous l’avons quitté pour notre château; mais, grâce à la rivalité qui de tout temps a existé entre la Poste et le Mulet où M. de Trailles a installé son quartier général, nous avons gardé dans notre ancienne résidence des intelligences d’autant plus zélées et d’autant plus bienveillantes, que notre hôtelier n’est pas resté étranger à l’organisation pour lui, je pense, assez fructueuse, du grand banquet dont j’ai eu l’honneur de vous faire parvenir la relation. Or, par cet homme, nous avons appris que presque aussitôt après notre départ, est descendu à son hôtel un journaliste arrivant de Paris. Ce monsieur, dont je ne sais plus le nom et pour son honneur, attendu la glorieuse mission dont il est chargé, autant vaut que je l’aie oublié, ce monsieur, disais-je donc, s’est aussitôt annoncé comme un pourfendeur qui venait apporter le renfort de sa verve parisienne à la polémique que la presse locale, subventionnée par le bureau de l’esprit public, avait été chargée de diriger contre nous.

Jusque-là il n’y a rien de très gai, ni rien non plus de très attristant; depuis que le monde est monde, les gouvernements ont toujours trouvé des plumes à vendre, et jamais ils ne se sont fait faute d’en acheter; mais là où commence la comédie, c’est dans la co-arrivée et dans la coprésence à l’hôtel de la Poste d’une demoiselle de vertu très problématique, dont Son Excellence Monseigneur le journaliste ministériel se présenterait accompagné.

Le nom de la demoiselle, par exemple, ne m’est pas échappé: sur son passeport, elle s’appelle mademoiselle Chocardelle, rentière; mais le journaliste, en parlant d’elle, ne dit jamais qu’Antonia tout court, et quand il veut la traiter avec plus de respect, mademoiselle ou miss Antonia. Mais que vient faire à Arcis mademoiselle Chocardelle? Un voyage d’agrément, sans doute; ou la conduite à M. le journaliste, qui, probablement, aura voulu lui donner part au crédit que l’entreprise à forfait de notre diffamation quotidienne va lui ouvrir sur la caisse des fonds secrets? Non, madame. Mademoiselle Chocardelle vient à Arcis pour affaire, pour des rentrées.

Il paraîtrait qu’avant son départ pour l’Afrique, où il vient de trouver une mort glorieuse, le jeune Charles Keller aurait fait à mademoiselle Antonia ou ordre un billet de la somme de dix mille francs valeur reçue en meubles, ce qui constitue une charmante équivoque, les meubles n’ayant pu être reçus que par mademoiselle Chocardelle, qui ainsi aurait estimé à la somme de dix mille francs le sacrifice qu’elle faisait de les accepter. Quoi qu’il en soit, peu de jours après la nouvelle du décès de son débiteur, le billet étant près d’arriver à l’échéance, mademoiselle Antonia aurait fait passer à la caisse des frères Keller pour savoir s’il serait acquitté. Le caissier, qui est un bourru, comme tous les caissiers, aurait répondu qu’il ne s’expliquait pas que mademoiselle Antonia eût le front de faire présenter un pareil titre, mais que, dans tous les cas, les frères Keller ses patrons, étaient dans le moment à Gondreville, où la fatale nouvelle avait réuni toute la famille, et qu’il ne paierait pas sans leur en avoir référé.—Eh bien! j’en référerai moi-même, aurait répondu mademoiselle Antonia, qui ne voulait pas laisser périmer son titre. Là-dessus, comme elle méditait de partir seule pour Arcis, le gouvernement éprouve le besoin de nous faire dire des injures, sinon plus grossières, du moins plus spirituelles qu’on ne les dit en province, et le soin de les aiguiser est confié à un journaliste entre deux âges, pour lequel mademoiselle Antonia, en l’absence de Charles Keller, avait eu des bontés! «Je pars pour Arcis,» se seraient dit au même instant l’écrivain et la demoiselle: la vie la plus ordinaire et la plus courante a de ces rencontres. Est-il maintenant bien merveilleux que, partis de compagnie, on arrive ensemble, et qu’on descende au même endroit?

Maintenant, madame, admirez l’enchaînement des choses! Débarquée ici dans un intérêt purement financier, ne voilà-t-il pas tout à coup mademoiselle Chocardelle arrivée à prendre une portée électorale immense! et vous allez voir si sa bonne influence n’est pas de nature à nous compenser les piquantes étrivières qu’est venu nous cingler son galant compagnon. D’abord il se trouve qu’en apprenant la présence à Arcis de M. Maxime de Trailles, mademoiselle Chocardelle s’écrie:

—Comment! il est ici, cette affreuse crapule! Le mot n’a rien de parlementaire, et je ne l’écris qu’en rougissant. Mais il tiendrait à des relations antérieures, et toujours d’affaires, que mademoiselle Antonia aurait eues avec l’illustre confident de la politique ministérielle. Habitué à ne courtiser que de grandes dames, lesquelles l’aidaient plutôt dans l’amortissement de sa dette, qu’elles ne travaillaient à l’accroître, une fois dans sa vie M. de Trailles aurait eu la fantaisie de ne pas être aimé tout à fait pour lui-même, et de se montrer un homme moins coûteux qu’utile. En conséquence, il aurait acheté à mademoiselle Antonia un cabinet de lecture, situé rue Coquenard, où elle aurait trôné pendant quelque temps. Mais l’entreprise n’aurait pas bien tourné; une liquidation serait devenue nécessaire, et M. Maxime de Trailles, avec son esprit toujours tourné aux affaires, aurait compliqué cette liquidation de l’achat d’un mobilier qui, par le fait d’un drôle infiniment plus retors que lui, aurait subtilement glissé de ses mains. (Voir Une esquisse d’homme d’affaires). De cette manière, mademoiselle Antonia aurait vu s’évanouir le mobilier que déjà les voitures de déménagement attendaient à la porte, et une autre demoiselle Hortense, également rentière et maîtresse du vieux lord Dudley, aurait gagné vingt-cinq louis à sa déconvenue. Vous comprenez, madame, que je n’ai pas la prétention de faire pénétrer dans tous ces détails une clarté absolue, d’autant qu’ils nous sont parvenus seulement de la seconde main par l’hôtesse de la Poste, à laquelle ils ont été confiés par mademoiselle Antonia d’une manière sans doute plus cohérente et plus lumineuse. Toujours est-il que M. de Trailles et mademoiselle Chocardelle se sont séparés brouillés, et qu’à présent la dernière se croit en droit de parler de lui avec la légèreté et le manque absolu de mesure dont vous aurez été frappée ainsi que moi.

Les choses, même depuis la première explosion de mademoiselle Antonia, semblent avoir été poussées à ce point que M. de Trailles, par suite de ce propos ou autres équivalents, voyant sa considération gravement compromise, aurait prié le journaliste avec qui naturellement il a des relations fréquentes, de morigéner un peu son indiscrète compagne; mais celle-ci n’en a tenu compte, et par l’action incessante d’une foule de mots et d’anecdotes, elle produit à notre profit, je ne dirai pas l’effet d’une contre-mine, mais l’effet continu d’une contre-Maxime au moyen de laquelle l’action vénéneuse de notre terrible adversaire se trouve constamment paralysée. Ce n’est pas tout, et voici un autre service que nous aura rendu la présence de mademoiselle Chocardelle à Arcis. L’affaire de la rentrée traîne en longueur; deux fois elle s’est présentée à Gondreville; jamais elle n’y a été reçue. Le journaliste a beaucoup à faire: d’abord ses articles et ensuite un certain nombre de démarches que demande de lui M. de Trailles, à la disposition duquel il a été mis.

Mademoiselle Antonia est donc souvent seule, et dans le désœuvrement et l’ennui que lui causent sa solitude aussi bien que l’absence de tout Opéra, de tout Ranelagh et de tout boulevard Italien, elle a été induite à se créer une distraction vraiment désespérée. Ressource presque incroyable, ce passe-temps toutefois n’a rien d’impossible à comprendre, dans l’existence d’une Parisienne de son espèce, déportée à Arcis. A deux pas de l’hôtel de la Poste existe un pont jeté sur l’Aube. En aval de ce pont, par une pente assez rapide, mais dans laquelle a été pratiqué un sentier, on arrive jusque sur le bord de la rivière, qui, se trouvant en contre-bas du chemin public, d’ailleurs peu fréquenté, promet des trésors de calme et de solitude à qui veut venir en cet endroit rêver au bruit de ses eaux. Mademoiselle Antonia commença par aller s’asseoir là avec un livre; mais peut-être en souvenir du mauvais succès de son cabinet de lecture, les livres, comme elle dit, ne sont pas à sa main; si bien que la voyant toujours plus empêchée d’elle-même, la maîtresse de l’hôtel de la Poste eut l’idée de mettre à sa disposition un équipage de pêche très complet, formé par son mari, mais qu’à raison de ses occupations multipliées, celui-ci laisse presque constamment sans emploi.

Assez heureuse dans ses premiers essais, la jolie déportée a pris goût à cette occupation qui doit être vraiment très attachante, vu les nombreux fanatiques qu’elle fait, et, depuis ce moment, pendant la journée presque entière, les rares passants qui traversent le pont peuvent, malgré les variations de la température encore incertaine, admirer sur le bord de l’Aube une charmante naïade en robe à volants et en chapeau de paille à grands bords, pêchant à la ligne avec la consciencieuse gravité du gamin de Paris le plus passionné. Jusque-là tout est bien, et avec cette pêcherie, notre élection n’a encore trop rien à faire; mais si, dans l’histoire de don Quichotte, que vous aimez, madame, à cause du bon sens et de la joyeuse raison qui débordent dans ce livre, vous voulez bien vous rappeler une aventure assez désagréable arrivée à Rossinante avec des muletiers Yanguois, vous aurez, avant que je vous l’aie contée, un avant-goût de la bonne fortune que nous a value la passion tout à coup développée chez mademoiselle Antonia.

Notre concurrent Beauvisage n’est pas seulement un ancien fabricant de bas et maintenant un maire exemplaire, il est aussi le modèle des époux, n’ayant jamais bronché devant sa femme qu’il respecte et admire. Tous les soirs, par ses ordres, il est couché avant dix heures, pendant que madame Beauvisage et sa fille vont dans ce qu’on est convenu d’appeler le monde à Arcis. Mais il n’est pire eau, comme on dit, que l’eau qui dort, de même que rien de moins chaste et de moins ordonné que la calme et tranquille Rossinante dans la rencontre rappelée il n’y a qu’un moment.

Tant il y a qu’en faisant dans sa ville la ronde dont chaque jour il a la louable habitude, Beauvisage, du haut du pont, vint à remarquer la Parisienne qui, le bras virilement tendu et le corps cambré gracieusement, se livrait à son occupation favorite. Un petit mouvement, d’une charmante impatience avec laquelle la jolie pêcheuse tirait sa ligne hors de l’eau quand le poisson n’avait pas mordu, fut peut-être le choc électrique qui retentit au cœur de ce magistrat jusqu’à ce jour irréprochable. Nul ne peut dire d’ailleurs comment la chose se fit et à quel moment précis. Je dois faire remarquer seulement qu’entre sa retraite du commerce des bonnets de coton et sa mairie, Beauvisage avait lui-même pratiqué l’art de la pêche à la ligne avec un talent distingué, et aujourd’hui il le pratiquerait certainement encore, n’était sa grandeur, qui, au rebours de Louis XIV, l’éloigne du rivage. Sans doute, il lui parut que la pauvre enfant ayant plus de bonne volonté que de science, ne s’y prenait pas comme il faut, et il n’est pas impossible, toute son administrée temporaire qu’elle soit, que l’idée de la remettre dans la bonne voie ait été la cause de son apparent désordre. Ce qu’il y a de certain, c’est que, venant à passer sur le pont, dans la compagnie de sa mère, mademoiselle Beauvisage s’écrie en véritable enfant terrible:

—Tiens, papa qui cause avec la Parisienne!

S’assurer, par un regard, de la monstruosité du fait, d’un pas précipité descendre la berge; arriver à portée de son mari qu’elle trouve la bouche riante avec un air heureux de mouton qui broute, le foudroyer d’un Que faites-vous donc là? à ne lui laisser d’autre refuge que l’Aube, et d’un air de reine lui intimer l’ordre de retraite, pendant que, d’abord étonnée, mademoiselle Chocardelle, devinant ce dont il s’agit, se livre aux éclats de la gaîté la moins mesurée; tel fut, madame, le procédé de madame Beauvisage, née Grévin, et si le procédé pouvait passer pour justifié, au moins ne fut-il pas habile, car, le soir même, la ville entière savait la catastrophe, et atteint et convaincu de mœurs déplorables, M. Beauvisage voyait une désertion nouvelle s’opérer dans la phalange déjà bien éclaircie de ses partisans.

Toutefois, le côté de Gondreville et Grévin tenait encore, et croiriez-vous, madame, que c’est encore à mademoiselle Antonia que nous devons le renversement de ce dernier rempart. Voici la marche du phénomène: la mère Marie-des-Anges voulait avoir avec le comte de Gondreville un entretien. Mais elle ne savait comment s’y prendre: le demander ne lui paraissait pas convenable. Ayant, à ce qu’il paraît, de dures choses à dire, elle ne voulait pas avoir fait venir exprès ce vieillard chez elle; ce procédé lui paraissait blesser trop cruellement la charité. D’ailleurs, dites à bout portant, les choses comminatoires cabrent aussi souvent qu’elles effrayent, tandis que, glissées, comme on dit, en douceur, elles sont bien autrement sûres de leur effet. Cependant, le temps s’écoulait, car l’élection est pour demain dimanche, et ce soir la réunion préparatoire. La pauvre chère dame ne savait vraiment à quel parti s’arrêter quand elle apprend quelque chose d’assez flatteur pour son amour-propre. Une jolie pécheresse, venue à Arcis dans la pensée de faire financer Keller, le gendre de Gondreville, a entendu parler des vertus, de la bonté inépuisable, de la verte vieillesse de la mère Marie-des-Anges, enfin de tout ce qu’on dit d’elle dans le pays dont elle est, après Danton, la seconde curiosité, et le plus grand regret de cette fille c’est de n’oser point demander à être admise en sa présence. Une heure après, le mot suivant était remis à l’hôtel de la Poste: «Mademoiselle, on dit que vous désirez me voir et que vous ne savez comment vous y prendre. Rien pourtant n’est plus facile: sonner à la porte de ma grave maison, me demander à la sœur tourière, n’avoir pas trop peur de ma robe noire et de ma vieille figure, et ne pas croire que j’impose mes conseils aux jolies filles qui ne me les demandent pas, et qui peuvent être un jour de bien plus grandes saintes que moi. Voilà tout le mystère d’une entrevue avec la mère Marie-des-Anges, qui vous salue en Notre-Seigneur Jésus-Christ. †.»

Vous comprenez, madame, qu’à une invitation si gracieusement faite, on ne résiste pas: et bientôt, dans la toilette la plus sévère qu’elle eût pu imaginer, mademoiselle Antonia était rendue au couvent. Je voudrais bien pouvoir vous dire tout le détail de cette entrevue, qui, à coup sûr, dut être curieuse; mais personne n’y assistait, et l’on n’a rien pu en savoir que ce qui a été conté par la brebis égarée, laquelle en revint émue et touchée jusqu’aux larmes. Comme le journaliste voulait la plaisanter sur ses airs de nouvelle convertie:

—Tiens! tais-toi, lui répondit mademoiselle Antonia, tu n’as jamais de ta vie écrit une phrase pareille.

—Voyons la phrase!

—Allez, mon enfant, m’a dit cette bonne vieille, les voies de Dieu sont bien belles et bien peu connues, et souvent dans une Madeleine il y a plus l’étoffe d’une sainte que dans une religieuse.

Et je dois constater, madame, qu’en répétant ces belles paroles, la voix de la pauvre fille s’altéra et qu’elle fut forcée de porter son mouchoir à ses yeux. Le journaliste, lui, un de ces misérables, la honte de la presse, qui ne doivent pas être plus confondus avec elle qu’un mauvais prêtre avec la religion, le journaliste se mit à rire, et, avisant aussitôt un danger:

—Ah çà! quand définitivement retournes-tu à Gondreville pour parler à ce Keller, que je finirai par éreinter dans le coin de quelque article, nonobstant toutes les recommandations contraires de Maxime?

—Est-ce que je fais de ces saletés-là! répondit Antonia avec dignité.

—Comment! maintenant tu ne présentes plus ton billet?

—Moi! répondit l’admiratrice, et probablement l’écho de la mère Marie-des-Anges, mais, dans sa langue à elle, aller faire chanter une famille au désespoir; mais, à mon lit de mort, ce souvenir me poignarderait, et jamais je ne pourrais croire pour moi à la miséricorde de Dieu.

—Alors, fais-toi Ursuline pendant que nous y sommes.

—Si j’en avais le courage, je serais peut-être plus heureuse; mais, dans tous les cas, je n’irai pas à Gondreville, la mère Marie-des-Anges s’est chargée de tout arranger.

—Comment, malheureuse, tu lui as laissé ton billet!

—Je voulais le déchirer; c’est elle qui m’en a empêchée en me disant de le lui remettre et qu’elle s’arrangerait pour m’en tirer honnêtement pied ou aile.

—Très bien! tu étais créancière, et tu seras mendiante.

—Non, car l’aumône, c’est moi qui la fais; j’ai dit à madame la supérieure de tout garder pour ses pauvres.

—Oh! alors maintenant si tu deviens bienfaitrice de couvents, avec ton autre vice de pêcher à la ligne, tu vas être une fille agréable à fréquenter.

—Tu ne me fréquenteras toujours pas longtemps, car je pars ce soir, et je te laisse à ton joli métier.

—Tiens! tu te retires aux Carmélites?

—Les Carmélites, répondit spirituellement Antonia, c’est bon, mon vieux, quand on quitte des Louis XIV.

Ces filles, même les plus ignorantes, savent toute l’histoire de La Vallière, dont elles eussent à coup sûr fait leur patronne si sœur Louise de la Miséricorde eût été canonisée.

Je ne sais comment s’y prit la mère Marie-des-Anges; mais ce matin, on a vu la voiture du comte de Gondreville arrêtée à la porte du couvent; le miracle, entendons-nous bien, ne consiste pas à avoir évoqué ce vieux singe: car du moment qu’il avait été avisé d’une somme de dix mille francs à payer, quoique la somme ne dût pas sortir de sa bourse, mais bien de celle de Keller, il avait dû se presser d’accourir; c’était de l’argent de famille; et puis les avares comme lui se passionnent même pour la perte du bien d’autrui quand ils ne le trouvent pas bien dépensé.

Mais la mère Marie-des-Anges ne s’était pas contentée de l’attirer à la communauté; apparemment aussi elle fit nos affaires. En sortant, le pair de France se rendit chez son ami Grévin: et, dans la journée, celui-ci dit à plusieurs personnes que, décidément, son gendre était par trop stupide; qu’il venait encore de se compromettre avec l’histoire de cette Parisienne, et qu’il n’y aurait jamais rien à faire de lui. En même temps on a été informé que les curés des deux paroisses avaient reçu, par les mains de la mère Marie-des-Anges, une somme de mille écus à se partager entre leurs pauvres et à elle remise par un bienfaiteur qui désirait ne pas être connu.

Sallenauve est furieux parce que quelques-uns de nos agents s’en vont disant partout qu’il est ce bienfaiteur anonyme, et bien des gens le croient, quoique l’histoire du billet Keller ait beaucoup couru et que l’honneur de cette générosité pût être facilement reporté à son auteur véritable. Mais quand on a une fois le vent en poupe, on ne peut le mesurer mathématiquement à chaque voile et souvent il faut en prendre plus qu’on n’en veut. M. Maxime de Trailles ne décolère pas, il y a tout lieu de croire que l’échec qu’il doit voir maintenant inévitable, enterre avec lui son mariage. Il faut dire de sa mésaventure la phrase consacrée pour les auteurs malheureux, que c’est un homme d’esprit qui prendra sa revanche.

Quel curieux homme, madame, que cet organiste, qui, comme un de nos grands médecins, dont il n’est pourtant pas parent, s’appelle Bricheteau. On n’a pas plus d’activité, plus de présence d’esprit, plus de dévouement et plus d’intelligence, et il n’y a pas deux hommes en Europe qui touchent de l’orgue comme lui. Vous qui ne voulez pas que Naïs soit une pianoteuse, vous devriez bien le lui donner pour maître. Voilà un homme qui lui apprendrait vraiment la musique, et celui-ci ne vous paraîtrait pas d’une grandeur inquiétante, car il a autant de modestie que de talent: auprès de Sallenauve, c’est un caniche, aussi adroit, aussi fidèle, et je dirais aussi laid, si avec une physionomie bonne et ouverte, comme la sienne, on pouvait ne pas être tenu pour beau.

A ce chapitre s’arrête le manuscrit laissé par M. de Balzac. Après sa mort, ce roman a été continué par un autre auteur; mais les œuvres de M. de Balzac ne devant contenir que ce qui fut écrit par lui, nous n’avons pas joint cette continuation qui, d’ailleurs fort longue, eût nécessité tout un volume de plus.

(Note de l’Éditeur.)

Il est inutile de faire observer que la ville d’Arcis-sur-Aube n’a pas été le théâtre des événements qui sont le sujet de la peinture des élections en province.

L’arrondissement d’Arcis va voter à Bar-sur-Aube, qui se trouve à quinze lieues d’Arcis; il n’existe donc pas de député d’Arcis à la Chambre.

Des ménagements exigés par l’histoire des mœurs contemporaines ont dicté ces précautions. Peut-être est-ce une ingénieuse combinaison que de donner la peinture d’une ville pour cadre à des faits qui se sont passés ailleurs. Plusieurs fois déjà, dans le cours de la COMÉDIE HUMAINE, ce moyen fut employé, malgré son inconvénient, qui consiste à rendre la bordure souvent aussi considérable que la toile[1].

[1] Voir la note à la fin des Paysans.