Les Solis restèrent donc seuls près de leur père, qui leur abandonna le quartier de derrière, en se logeant au second étage de la maison de devant. Marguerite continua de veiller au bonheur matériel de Balthazar, et fut aidée dans cette douce tâche par Emmanuel. Cette noble fille reçut par les mains de l’amour la couronne la plus enviée, celle que le bonheur tresse et dont l’éclat est entretenu par la constance. En effet, jamais couple n’offrit mieux l’image de cette félicité complète, avouée, pure, que toutes les femmes caressent dans leurs rêves. L’union de ces deux êtres si courageux dans les épreuves de la vie, et qui s’étaient si saintement aimés, excita dans la ville une admiration respectueuse. Monsieur de Solis, nommé depuis long-temps inspecteur-général de l’Université, se démit de ses fonctions pour mieux jouir de son bonheur, et rester à Douai où chacun rendait si bien hommage à ses talents et à son caractère, que son nom était par avance promis au scrutin des colléges électoraux, quand viendrait pour lui l’âge de la députation. Marguerite, qui s’était montrée si forte dans l’adversité, redevint dans le bonheur une femme douce et bonne. Claës resta pendant cette année gravement préoccupé sans doute; mais, s’il fit quelques expériences peu coûteuses et auxquelles ses revenus suffisaient, il parut négliger son laboratoire. Marguerite, qui reprit les anciennes habitudes de la maison Claës, donna tous les mois à son père, une fête de famille à laquelle assistaient les Pierquin et les Conyncks, et reçut la haute société de la ville à un jour de la semaine où elle avait un Café qui devint l’un des plus célèbres. Quoique souvent distrait, Claës assistait à toutes les assemblées, et redevint si complaisamment homme du monde pour complaire à sa fille aînée, que ses enfants purent croire qu’il avait renoncé à chercher la solution de son problème. Trois ans se passèrent ainsi.
En 1828, un événement favorable à Emmanuel l’appela en Espagne. Quoiqu’il y eût, entre les biens de la maison de Solis et lui, trois branches nombreuses, la fièvre jaune, la vieillesse, l’infécondité, tous les caprices de la fortune s’accordèrent pour rendre Emmanuel l’héritier des titres et des riches substitutions de sa maison, lui, le dernier. Par un de ces hasards qui ne sont invraisemblables que dans les livres, la maison de Solis avait acquis le comté de Nourho. Marguerite ne voulut pas se séparer de son mari qui devait rester en Espagne aussi long-temps que le voudraient ses affaires, elle fut d’ailleurs curieuse de voir le château de Casa-Réal, où sa mère avait passé son enfance, et la ville de Grenade, berceau patrimonial de la famille Solis. Elle partit, en confiant l’administration de la maison au dévouement de Martha, de Josette et de Lemulquinier qui avait l’habitude de la conduire. Balthazar, à qui Marguerite avait proposé le voyage en Espagne, s’y était refusé en alléguant son grand âge; mais plusieurs travaux médités depuis long-temps, et qui devaient réaliser ses espérances, furent la véritable raison de son refus.
Le comte et la comtesse de Soly Y Nourho restèrent en Espagne plus long-temps qu’ils ne le voulurent, Marguerite y eut un enfant. Ils se trouvaient au milieu de l’année 1830 à Cadix, où ils comptaient s’embarquer pour revenir en France, par l’Italie; mais ils y reçurent une lettre dans laquelle Félicie apprenait de tristes nouvelles à sa sœur. En dix-huit mois leur père s’était complétement ruiné. Gabriel et Pierquin étaient obligés de remettre à Lemulquinier une somme mensuelle pour subvenir aux dépenses de la maison. Le vieux domestique avait encore une fois sacrifié sa fortune à son maître. Balthazar ne voulait recevoir personne, et n’admettait même pas ses enfants chez lui. Josette et Martha étaient mortes. Le cocher, le cuisinier et les autres gens avaient été successivement renvoyés. Les chevaux et les équipages étaient vendus. Quoique Lemulquinier gardât le plus profond secret sur les habitudes de son maître, il était à croire que les mille francs donnés par mois par Gabriel Claës et par Pierquin s’employaient en expériences. Le peu de provisions que le valet de chambre achetait au marché faisait supposer que ces deux vieillards se contentaient du strict nécessaire. Enfin, pour ne pas laisser vendre la maison paternelle, Gabriel et Pierquin payaient les intérêts des sommes que le vieillard avait empruntées, à leur insu, sur cet immeuble. Aucun de ses enfants n’avait d’influence sur ce vieillard, qui, à soixante-dix ans, déployait une énergie extraordinaire pour arriver à faire toutes ses volontés, même les plus absurdes. Marguerite pouvait peut-être seule reprendre l’empire qu’elle avait jadis exercé sur Balthazar, et Félicie suppliait sa sœur d’arriver promptement; elle craignait que son père n’eût signé quelques lettres de change. Gabriel, Conyncks et Pierquin, effrayés tous de la continuité d’une folie qui avait dévoré environ sept millions sans résultat, étaient décidés à ne pas payer les dettes de monsieur Claës. Cette lettre changea les dispositions du voyage de Marguerite, qui prit le chemin le plus court pour gagner Douai. Ses économies et sa nouvelle fortune lui permettaient bien d’éteindre encore une fois les dettes de son père; mais elle voulait plus, elle voulait obéir à sa mère en ne laissant pas descendre au tombeau Balthazar déshonoré. Certes, elle seule pouvait exercer assez d’ascendant sur ce vieillard pour l’empêcher de continuer son œuvre de ruine, à un âge où l’on ne devait attendre aucun travail fructueux de ses facultés affaiblies. Mais elle désirait le gouverner sans le froisser, afin de ne pas imiter les enfants de Sophocle, au cas où son père approcherait du but scientifique auquel il avait tant sacrifié.
Monsieur et madame de Solis atteignirent la Flandre vers les derniers jours du mois de septembre 1831, et arrivèrent à Douai dans la matinée. Marguerite se fit arrêter à sa maison de la rue de Paris, et la trouva fermée. La sonnette fut violemment tirée sans que personne répondît. Un marchand quitta le pas de sa boutique où l’avait amené le fracas des voitures de monsieur de Solis et de sa suite. Beaucoup de personnes étaient aux fenêtres pour jouir du spectacle que leur offrait le retour d’un ménage aimé dans toute la ville, et attirées aussi par cette curiosité vague qui s’attachait aux événements que l’arrivée de Marguerite faisait préjuger dans la maison Claës. Le marchand dit au valet de chambre du comte de Solis que le vieux Claës était sorti depuis environ une heure. Sans doute, monsieur Lemulquinier promenait son maître sur les remparts. Marguerite envoya chercher un serrurier pour ouvrir la porte, afin d’éviter la scène que lui préparait la résistance de son père, si, comme le lui avait écrit Félicie, il se refusait à l’admettre chez lui. Pendant ce temps, Emmanuel alla chercher le vieillard pour lui annoncer l’arrivée de sa fille, tandis que son valet de chambre courut prévenir monsieur et madame Pierquin. En un moment la porte fut ouverte. Marguerite entra dans le parloir pour y faire mettre ses bagages, et frissonna de terreur en en voyant les murailles nues comme si le feu y eût été mis. Les admirables boiseries sculptées par Van-Huysium et le portrait du Président avaient été vendus, dit-on, à lord Spencer. La salle à manger était vide, il ne s’y trouvait plus que deux chaises de paille et une table commune sur laquelle Marguerite aperçut avec effroi deux assiettes, deux bols, deux couverts d’argent, et sur un plat les restes d’un hareng saur que Claës et son valet de chambre venaient sans doute de partager. En un instant elle parcourut la maison, dont chaque pièce lui offrit le désolant spectacle d’une nudité pareille à celle du parloir et de la salle à manger. L’idée de l’Absolu avait passé partout comme un incendie. Pour tout mobilier, la chambre de son père avait un lit, une chaise et une table sur laquelle était un mauvais chandelier de cuivre où la veille avait expiré un bout de chandelle de la plus mauvaise espèce. Le dénûment était si complet qu’il ne s’y trouvait plus de rideaux aux fenêtres. Les moindres objets qui pouvaient avoir une valeur dans la maison, tout, jusqu’aux ustensiles de cuisine, avait été vendu. Émue par la curiosité qui ne nous abandonne même pas dans le malheur, Marguerite entra chez Lemulquinier, dont la chambre était aussi nue que celle de son maître. Dans le tiroir à demi fermé de la table, elle aperçut une reconnaissance du Mont-de-Piété qui attestait que le valet avait mis sa montre en gage quelques jours auparavant. Elle courut au laboratoire, et vit cette pièce pleine d’instruments de science comme par le passé. Elle se fit ouvrir son appartement, son père y avait tout respecté.
Au premier coup d’œil qu’elle y jeta, Marguerite fondit en larmes et pardonna tout à son père. Au milieu de cette fureur dévastatrice, il avait donc été arrêté par le sentiment paternel et par la reconnaissance qu’il devait à sa fille! Cette preuve de tendresse reçue dans un moment où le désespoir de Marguerite était au comble, détermina l’une de ces réactions morales contre lesquelles les cœurs les plus froids sont sans force. Elle descendit au parloir et y attendit l’arrivée de son père, dans une anxiété que le doute augmentait affreusement. Comment allait-elle le revoir? Détruit, décrépit, souffrant, affaibli par les jeûnes qu’il subissait par orgueil? Mais aurait-il sa raison? Des larmes coulaient de ses yeux sans qu’elle s’en aperçût en retrouvant ce sanctuaire dévasté. Les images de toute sa vie, ses efforts, ses précautions inutiles, son enfance, sa mère heureuse et malheureuse, tout, jusqu’à la vue de son petit Joseph qui souriait à ce spectacle de désolation, lui composait un poème de déchirantes mélancolies. Mais, quoiqu’elle prévît des malheurs, elle ne s’attendait pas au dénoûment qui devait couronner la vie de son père, cette vie à la fois si grandiose et si misérable. L’état dans lequel se trouvait monsieur Claës n’était un secret pour personne. A la honte des hommes, il ne se rencontrait pas à Douai deux cœurs généreux qui rendissent honneur à sa persévérance d’homme de génie. Pour toute la société, Balthazar était un homme à interdire, un mauvais père, qui avait mangé six fortunes, des millions, et qui cherchait la pierre philosophale, au Dix-Neuvième Siècle, ce siècle éclairé, ce siècle incrédule, ce siècle, etc... On le calomniait en le flétrissant du nom d’alchimiste, en lui jetant au nez ce mot:—Il veut faire de l’or! Que ne disait-on pas d’éloges à propos de ce siècle, où, comme dans tous les autres, le talent expire sous une indifférence aussi brutale que l’était celle des temps où moururent Dante, Cervantes, Tasse e tutti quanti. Les peuples comprennent encore plus tardivement les créations du génie que ne les comprenaient les Rois.
Ces opinions avaient insensiblement filtré de la haute société douaisienne dans la bourgeoisie, et de la bourgeoisie dans le bas peuple. Le chimiste septuagénaire excitait donc un profond sentiment de pitié chez les gens bien élevés, une curiosité railleuse dans le peuple, deux expressions grosses de mépris et de ce væ victis! dont sont accablés les grands hommes par les masses quand elles les voient misérables. Beaucoup de personnes venaient devant la Maison Claës, se montrer la rosace du grenier où s’était consumé tant d’or et de charbon. Quand Balthazar passait, il était indiqué du doigt; souvent, à son aspect, un mot de raillerie ou de pitié s’échappait des lèvres d’un homme du peuple ou d’un enfant; mais Lemulquinier avait soin de le lui traduire comme un éloge, et pouvait le tromper impunément. Si les yeux de Balthazar avaient conservé cette lucidité sublime que l’habitude des grandes pensées y imprime, le sens de l’ouïe s’était affaibli chez lui. Pour beaucoup de paysans, de gens grossiers et superstitieux, ce vieillard était donc un sorcier. La noble, la grande maison Claës s’appelait, dans les faubourgs et dans les campagnes, la maison du diable. Il n’y avait pas jusqu’à la figure de Lemulquinier qui ne prêtât aux croyances ridicules qui s’étaient répandues sur son maître. Aussi, quand le pauvre vieux ilote allait au marché chercher les denrées nécessaires à la subsistance, et qu’il prenait parmi les moins chères de toutes, n’obtenait-il rien sans recevoir quelques injures en manière de réjouissance; heureux même, si, souvent, quelques marchandes superstitieuses ne refusaient pas de lui vendre sa maigre pitance en craignant de se damner par un contact avec un suppôt de l’enfer. Les sentiments de toute cette ville étaient donc généralement hostiles à ce grand vieillard et à son compagnon. Le désordre des vêtements de l’un et de l’autre y prêtait encore, ils allaient vêtus comme ces pauvres honteux qui conservent un extérieur décent et qui hésitent à demander l’aumône. Tôt ou tard ces deux vieilles gens pouvaient être insultés. Pierquin, sentant combien une injure publique serait déshonorante pour la famille, envoyait toujours, durant les promenades de son beau-père, deux ou trois de ses gens qui l’environnaient à distance avec la mission de le protéger, car la révolution de juillet n’avait pas contribué à rendre le peuple respectueux.
Par une de ces fatalités qui ne s’expliquent pas, Claës et Lemulquinier, sortis de grand matin, avaient trompé la surveillance secrète de monsieur et madame Pierquin, et se trouvaient seuls en ville. Au retour de leur promenade ils vinrent s’asseoir au soleil, sur un banc de la place Saint-Jacques où passaient quelques enfants pour aller à l’école ou au collége. En apercevant de loin ces deux vieillards sans défense, et dont les visages s’épanouissaient au soleil, les enfants se mirent à en causer. Ordinairement, les causeries d’enfants arrivent bientôt à des rires; du rire, ils en vinrent à des mystifications sans en connaître la cruauté. Sept ou huit des premiers qui arrivèrent se tinrent à distance et se mirent à examiner les deux vieilles figures en retenant des rires étouffés qui attirèrent l’attention de Lemulquinier.
—Tiens, vois-tu celui-là dont la tête est comme un genou?
—Oui.
—Hé! bien, il est savant de naissance.
—Papa dit qu’il fait de l’or, dit un autre.
—Par où? C’est-y par là ou par ici? ajouta un troisième en montrant d’un geste goguenard cette partie d’eux-mêmes que les écoliers se montrent si souvent en signe de mépris.
Le plus petit de la bande qui avait son panier plein de provisions, et qui léchait une tartine beurrée, s’avança naïvement vers le banc et dit à Lemulquinier:—C’est-y vrai, monsieur, que vous faites des perles et des diamants?
—Oui, mon petit milicien, répondit Lemulquinier en souriant et lui frappant sur la joue, nous t’en donnerons quand tu seras bien savant.
—Ha! monsieur, donnez-m’en aussi, fut une exclamation générale.
Tous les enfants accoururent comme une nuée d’oiseaux et entourèrent les deux chimistes. Balthazar, absorbé dans une méditation d’où il fut tiré par ces cris, fit alors un geste d’étonnement qui causa un rire général.
—Allons, gamins, respect à un grand homme! dit Lemulquinier.
—A la chienlit! crièrent les enfants. Vous êtes des sorciers.—Oui, sorciers, vieux sorciers! sorciers, na!
Lemulquinier se dressa sur ses pieds, et menaça de sa canne les enfants qui s’enfuirent en ramassant de la boue et des pierres. Un ouvrier, qui déjeunait à quelques pas de là, ayant vu Lemulquinier levant sa canne pour faire sauver les enfants, crut qu’il les avait frappés, et les appuya par ce mot terrible: A bas les sorciers!
Les enfants, se sentant soutenus, lancèrent leurs projectiles qui atteignirent les deux vieillards, au moment où le comte de Solis se montrait au bout de la place, accompagné des domestiques de Pierquin. Ils n’arrivèrent pas assez vite pour empêcher les enfants de couvrir de boue le grand vieillard et son valet de chambre. Le coup était porté. Balthazar, dont les facultés avaient été jusqu’alors conservées par la chasteté naturelle aux savants chez qui la préoccupation d’une découverte anéantit les passions, devina, par un phénomène d’intussusception, le secret de cette scène; son corps décrépit ne soutint pas la réaction affreuse qu’il éprouva dans la haute région de ses sentiments, il tomba frappé d’une attaque de paralysie entre les bras de Lemulquinier qui le ramena chez lui sur un brancard, entouré par ses deux gendres et par leurs gens. Aucune puissance ne put empêcher la populace de Douai d’escorter le vieillard jusqu’à la porte de sa maison, où se trouvaient Félicie et ses enfants, Jean, Marguerite et Gabriel qui, prévenu par sa sœur, était arrivé de Cambrai avec sa femme. Ce fut un spectacle affreux que celui de l’entrée de ce vieillard qui se débattait moins contre la mort que contre l’effroi de voir ses enfants pénétrant le secret de sa misère. Aussitôt un lit fut dressé au milieu du parloir, les secours furent prodigués à Balthazar dont la situation permit, vers la fin de la journée, de concevoir quelques espérances pour sa conservation. La paralysie, quoique habilement combattue, le laissa néanmoins assez long-temps dans un état voisin de l’enfance. Quand la paralysie eut cessé par degrés, elle resta sur la langue qu’elle avait spécialement affectée, peut-être parce que la colère y avait porté toutes les forces du vieillard au moment où il voulut apostropher les enfants.
Cette scène avait allumé dans la ville une indignation générale. Par une loi, jusqu’alors inconnue, qui dirige les affections des masses, cet événement ramena tous les esprits à monsieur Claës. En un moment il devint un grand homme, il excita l’admiration et obtint tous les sentiments qu’on lui refusait la veille. Chacun vanta sa patience, sa volonté, son courage, son génie. Les magistrats voulurent sévir contre ceux qui avaient participé à cet attentat; mais le mal était fait. La famille Claës demanda la première que cette affaire fût assoupie. Marguerite avait ordonné de meubler le parloir, dont les parois nues furent bientôt tendues de soie. Quand, quelques jours après cet événement, le vieux père eut recouvré ses facultés, et qu’il se retrouva dans une sphère élégante, environné de tout ce qui était nécessaire à la vie heureuse, il fit entendre que sa fille Marguerite devait être venue, au moment même où elle rentrait au parloir; en la voyant, Balthazar rougit, ses yeux se mouillèrent sans qu’il en sortît des larmes. Il put presser de ses doigts froids la main de sa fille, et mit dans cette pression tous les sentiments et toutes les idées qu’il ne pouvait plus exprimer. Ce fut quelque chose de saint et de solennel, l’adieu du cerveau qui vivait encore, du cœur que la reconnaissance ranimait. Épuisé par ses tentatives infructueuses, lassé par sa lutte avec un problème gigantesque et désespéré peut-être de l’incognito qui attendait sa mémoire, ce géant allait bientôt cesser de vivre; tous ses enfants l’entouraient avec un sentiment respectueux, en sorte que ses yeux purent être récréés par les images de l’abondance, de la richesse, et par le tableau touchant que lui présentait sa belle famille. Il fut constamment affectueux dans ses regards, par lesquels il put manifester ses sentiments; ses yeux contractèrent soudain une si grande variété d’expression qu’ils eurent comme un langage de lumière, facile à comprendre. Marguerite paya les dettes de son père, et rendit, en quelques jours, à la maison Claës une splendeur moderne qui devait écarter toute idée de décadence. Elle ne quitta plus le chevet du lit de Balthazar, de qui elle s’efforçait de deviner toutes les pensées, et d’accomplir les moindres souhaits. Quelques mois se passèrent dans les alternatives de mal et de bien qui signalent chez les vieillards le combat de la vie et de la mort; tous les matins, ses enfants se rendaient près de lui, restaient pendant la journée dans le parloir en dînant devant son lit, et ne sortaient qu’au moment où il s’endormait. La distraction qui lui plut davantage parmi toutes celles que l’on cherchait à lui donner, fut la lecture des journaux que les événements politiques rendirent alors fort intéressants. Monsieur Claës écoutait attentivement cette lecture que monsieur de Solis faisait à voix haute et près de lui.
Vers la fin de l’année 1832, Balthazar passa une nuit extrêmement critique pendant laquelle monsieur Pierquin le médecin fut appelé par la garde, effrayée d’un changement subit qui se fit chez le malade; en effet, le médecin voulut le veiller en craignant à chaque instant qu’il n’expirât sous les efforts d’une crise intérieure dont les effets eurent le caractère d’une agonie.
Le vieillard se livrait à des mouvements d’une force incroyable pour secouer les liens de la paralysie; il désirait parler et remuait la langue sans pouvoir former de sons; ses yeux flamboyants projetaient des pensées; ses traits contractés exprimaient des douleurs inouïes; ses doigts s’agitaient désespérément, il suait à grosses gouttes. Le matin, les enfants vinrent embrasser leur père avec cette affection que la crainte de sa mort prochaine leur faisait épancher tous les jours plus ardente et plus vive; mais il ne leur témoigna point la satisfaction que lui causaient habituellement ces témoignages de tendresse. Emmanuel, averti par Pierquin, s’empressa de décacheter le journal pour voir si cette lecture ferait diversion aux crises intérieures qui travaillaient Balthazar. En dépliant la feuille, il vit ces mots, découverte de l’absolu, qui le frappèrent vivement, et il lut à Marguerite un article où il était parlé d’un procès relatif à la vente qu’un célèbre mathématicien polonais avait faite de l’Absolu. Quoique Emmanuel lût tout bas l’annonce du fait à Marguerite qui le pria de passer l’article, Balthazar avait entendu.
Tout à coup le moribond se dressa sur ses deux poings, jeta sur ses enfants effrayés un regard qui les atteignit tous comme un éclair, les cheveux qui lui garnissaient la nuque remuèrent, ses rides tressaillirent, son visage s’anima d’un esprit de feu, un souffle passa sur cette face et la rendit sublime, il leva une main crispée par la rage, et cria d’une voix éclatante le fameux mot d’Archimède: EURÊKA! (j’ai trouvé). Il retomba sur son lit en rendant le son lourd d’un corps inerte, il mourut en poussant un gémissement affreux, et ses yeux convulsés exprimèrent jusqu’au moment où le médecin les ferma le regret de n’avoir pu léguer à la Science le mot d’une énigme dont le voile s’était tardivement déchiré sous les doigts décharnés de la Mort.
Paris, juin-septembre 1834.
FIN DU TOME QUATORZIÈME.
TABLE DES MATIÈRES.
ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.
| La Peau de Chagrin | 1 |
| Jésus-Christ en Flandre | 225 |
| Melmoth réconcilié | 241 |
| Le Chef-d’œuvre inconnu | 283 |
| La Recherche de l’Absolu | 308 |
FIN DE LA TABLE
PARIS.—IMP. DE PILLET FILS AINÉ, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5.