La duchesse augmentait ainsi le sentiment naturel qui lie un fils à sa mère, par les tendresses d’un amour ressuscité. La délicatesse d’Étienne lui fit continuer pendant plusieurs années les soins donnés à l’enfance, elle venait l’habiller, elle le couchait; elle seule peignait, lissait, bouclait et parfumait la chevelure de son fils. Cette toilette était une caresse continuelle; elle donnait à cette tête chérie autant de baisers qu’elle y passait de fois le peigne d’une main légère. De même que les femmes aiment à se faire presque mères pour leurs amants en leur rendant quelques soins domestiques, de même la mère se faisait de son fils un simulacre d’amant; elle lui trouvait une vague ressemblance avec le cousin aimé par delà le tombeau. Étienne était comme le fantôme de Georges, entrevu dans le lointain d’un miroir magique; elle se disait qu’il était plus gentilhomme qu’ecclésiastique.
—Si quelque femme aussi aimante que moi voulait lui infuser la vie de l’amour, il pourrait être bien heureux! pensait-elle souvent.
Mais les terribles intérêts qui exigeaient la tonsure sur la tête d’Étienne lui revenaient en mémoire, et elle baisait les cheveux que les ciseaux de l’Église devaient retrancher, en y laissant des larmes. Malgré l’injuste convention faite avec le duc, elle ne voyait Étienne ni prêtre ni cardinal dans ces trouées que son œil de mère faisait à travers les épaisses ténèbres de l’avenir. Le profond oubli du père lui permit de ne pas engager son pauvre enfant dans les Ordres.
—Il sera toujours bien temps! se disait-elle.
Puis, sans s’avouer une pensée enfouie dans son cœur, elle formait Étienne aux belles manières des courtisans, elle le voulait doux et gentil comme était Georges de Chaverny. Réduite à quelque mince épargne par l’ambition du duc, qui gouvernait lui-même les biens de sa maison en employant tous les revenus à son agrandissement ou à son train, elle avait adopté pour elle la mise la plus simple, et ne dépensait rien afin de pouvoir donner à son fils des manteaux de velours, des bottes en entonnoir garnies de dentelles, des pourpoints en fines étoffes tailladées. Ses privations personnelles lui faisaient éprouver les mêmes joies que causent les dévouements qu’on se plaît tant à cacher aux personnes aimées. Elle se faisait des fêtes secrètes en pensant, quand elle brodait un collet, au jour où le cou de son fils en serait orné. Elle seule avait soin des vêtements, du linge, des parfums, de la toilette d’Étienne, elle ne se parait que pour lui, car elle aimait à être trouvée belle par lui. Tant de sollicitudes accompagnées d’un sentiment qui pénétrait la chair de son fils et la vivifiait, eurent leur récompense. Un jour Beauvouloir, cet homme divin qui par ses leçons s’était rendu cher à l’enfant maudit et dont les services n’étaient pas d’ailleurs ignorés d’Étienne; ce médecin de qui le regard inquiet faisait trembler la duchesse toutes les fois qu’il examinait cette frêle idole, déclara qu’Étienne pouvait vivre de longs jours si aucun sentiment violent ne venait agiter brusquement ce corps si délicat. Étienne avait alors seize ans.
A cet âge, la taille d’Étienne avait atteint cinq pieds, mesure qu’il ne devait plus dépasser; mais Georges de Chaverny était de taille moyenne. Sa peau, transparente et satinée comme celle d’une petite fille, laissait voir le plus léger rameau de ses veines bleues. Sa blancheur était celle de la porcelaine. Ses yeux, d’un bleu clair empreints d’une douceur ineffable, imploraient la protection des hommes et des femmes; les entraînantes suavités de la prière s’échappaient de son regard et séduisaient avant que les mélodies de sa voix n’achevassent le charme. La modestie la plus vraie se révélait dans tous ses traits. De longs cheveux châtains, lisses et fins, se partageaient en deux bandeaux sur son front et se bouclaient à leurs extrémités. Ses joues pâles et creuses, son front pur, marqué de quelques rides, exprimaient une souffrance native qui faisait mal à voir. Sa bouche, gracieuse et ornée de dents très-blanches, conservait cette espèce de sourire qui se fixe sur les lèvres des mourants. Ses mains blanches comme celles d’une femme, étaient remarquablement belles de forme. Semblable à une plante étiolée, ses longues méditations l’avaient habitué à pencher la tête, et cette attitude seyait à sa personne: c’était comme la dernière grâce qu’un grand artiste met à un portrait pour en faire ressortir toute la pensée. Vous eussiez cru voir une tête de jeune fille malade placée sur un corps d’homme débile et contrefait.
La studieuse poésie dont les riches méditations nous font parcourir en botaniste les vastes champs de la pensée, la féconde comparaison des idées humaines, l’exaltation que nous donne la parfaite intelligence des œuvres du génie, étaient devenues les inépuisables et tranquilles félicités de sa vie rêveuse et solitaire. Les fleurs, créations ravissantes dont la destinée avait tant de ressemblance avec la sienne, eurent tout son amour. Heureuse de voir à son fils des passions innocentes qui le garantissaient du rude contact de la vie sociale auquel il n’aurait pas plus résisté que la plus jolie dorade de l’Océan n’eût soutenu sur la grève un regard du soleil, la comtesse avait encouragé les goûts d’Étienne, en lui apportant des romanceros espagnols, des motets italiens, des livres, des sonnets, des poésies. La bibliothèque du cardinal d’Hérouville était l’héritage d’Étienne, la lecture devait remplir sa vie. Chaque matin, l’enfant trouvait sa solitude peuplée de jolies plantes aux riches couleurs, aux suaves parfums. Ainsi, ses lectures, auxquelles sa frêle santé ne lui permettait pas de se livrer longtemps, et ses exercices au milieu des rochers, étaient interrompus par de naïves méditations qui le faisaient rester des heures entières assis devant ses riantes fleurs, ses douces compagnes, ou tapi dans le creux de quelque roche en présence d’une algue, d’une mousse, d’une herbe marine en en étudiant les mystères. Il cherchait une rime au sein des corolles odorantes, comme l’abeille y eût butiné son miel. Il admirait souvent sans but, et sans vouloir s’expliquer son plaisir, les filets délicats imprimés sur les pétales en couleurs foncées, la délicatesse des riches tuniques d’or ou d’azur, vertes ou violâtres, les découpures si profusément belles des calices ou des feuilles, leurs tissus mats ou veloutés qui se déchiraient, comme devait se déchirer son âme au moindre effort. Plus tard, penseur autant que poëte, il devait surprendre la raison de ces innombrables différences d’une même nature, en y découvrant l’indice de facultés précieuses; car, de jour en jour, il fit des progrès dans l’interprétation du Verbe divin écrit sur toute chose de ce monde. Ces recherches obstinées et secrètes, faites dans le monde occulte, donnaient à sa vie l’apparente somnolence des génies méditatifs. Étienne demeurait pendant de longues journées couché sur le sable, heureux, poëte à son insu. L’irruption soudaine d’un insecte doré, les reflets du soleil dans l’Océan, les tremblements du vaste et limpide miroir des eaux, un coquillage, une araignée de mer, tout devenait événement et plaisir pour cette âme ingénue. Voir venir sa mère, entendre de loin le frôlement de sa robe, l’attendre, la baiser, lui parler, l’écouter, lui causaient des sensations si vives, que souvent un retard ou la plus légère crainte lui causaient une fièvre dévorante. Il n’y avait qu’une âme en lui, et pour que le corps faible et toujours débile ne fût pas détruit par les vives émotions de cette âme, il fallait à Étienne le silence, des caresses, la paix dans le paysage, et l’amour d’une femme. Pour le moment, sa mère lui prodiguait l’amour et les caresses; les rochers étaient silencieux; les fleurs, les livres charmaient sa solitude; enfin, son petit royaume de sable et de coquilles, d’algues et de verdure, lui semblait un monde toujours frais et nouveau.
Étienne eut tous les bénéfices de cette vie physique si profondément innocente, et de cette vie morale si poétiquement étendue. Enfant par la forme, homme par l’esprit, il était également angélique sous les deux aspects. Par la volonté de sa mère, ses études avaient transporté ses émotions dans la région des idées. L’action de sa vie s’accomplit alors dans le monde moral, loin du monde social qui pouvait le tuer ou le faire souffrir. Il vécut par l’âme et par l’intelligence. Après avoir saisi les pensées humaines par la lecture, il s’éleva jusqu’aux pensées qui meuvent la matière, il sentit des pensées dans les airs, il en lut d’écrites au ciel. Enfin, il gravit de bonne heure la cime éthérée où se trouvait la nourriture délicate propre à son âme, nourriture enivrante, mais qui le prédestinait au malheur le jour où ces trésors accumulés se joindraient aux richesses qu’une passion met soudain au cœur. Si parfois Jeanne de Saint-Savin redoutait cet orage, elle se consolait bientôt par une pensée que lui inspirait la triste destinée de son fils; car cette pauvre mère ne trouvait d’autre remède à un malheur qu’un malheur moindre; aussi chacune de ses jouissances était-elle pleine d’amertume!
—Il sera cardinal, se disait-elle, il vivra par le sentiment des arts dont il se fera le protecteur. Il aimera l’art au lieu d’aimer une femme, et l’art ne le trahira jamais.
Les plaisirs de cette amoureuse maternité furent donc sans cesse altérés par de sombres pensées qui naissaient de la singulière situation où se trouvait Étienne au sein de sa famille. Les deux frères avaient déjà dépassé l’un et l’autre l’âge de l’adolescence sans se connaître, sans s’être vus, sans soupçonner leur existence rivale. La duchesse avait longtemps espéré pouvoir, pendant une absence de son mari, lier les deux frères par quelque scène solennelle où elle comptait les envelopper de son âme. Elle se flattait d’intéresser Maximilien à Étienne, en disant au cadet combien il devait de protection et d’amour à son aîné souffrant en retour des renoncements auxquels il avait été soumis, et auxquels il serait fidèle, quoique contraint. Cet espoir longtemps caressé s’était évanoui. Loin de vouloir amener une reconnaissance entre les deux frères, elle redoutait plus une rencontre entre Étienne et Maximilien qu’entre Étienne et son père. Maximilien, qui ne croyait qu’au mal, eût craint qu’un jour Étienne ne redemandât ses droits méconnus, et l’aurait jeté dans la mer en lui mettant une pierre au cou. Jamais fils n’eut moins de respect que lui pour sa mère. Aussitôt qu’il avait pu raisonner, il s’était aperçu du peu d’estime que le duc avait pour sa femme. Si le vieux gouverneur conservait quelques formes dans ses manières avec la duchesse, Maximilien, peu contenu par son père, causait mille chagrins à sa mère. Aussi Bertrand veillait-il incessamment à ce que jamais Maximilien ne vît Étienne, de qui la naissance d’ailleurs était soigneusement cachée. Tous les gens du château haïssaient cordialement le marquis de Saint-Sever, nom que portait Maximilien, et ceux qui savaient l’existence de l’aîné le regardaient comme un vengeur que Dieu tenait en réserve. L’avenir d’Étienne était donc douteux; peut-être serait-il persécuté par son frère! La pauvre duchesse n’avait point de parents auxquels elle pût confier la vie et les intérêts de son enfant chéri; Étienne n’accuserait-il pas sa mère, quand, sous la pourpre romaine, il voudrait être père comme elle avait été mère? Ces pensées, sa vie mélancolique et pleine de douleurs secrètes, étaient comme une longue maladie tempérée par un doux régime. Son cœur exigeait les ménagements les plus habiles, et ceux qui l’entouraient étaient cruellement inexperts en douceurs. Quel cœur de mère n’eût pas été meurtri sans cesse en voyant le fils aîné, l’homme de tête et de cœur en qui se révélait un beau génie, dépouillé de ses droits; tandis que le cadet, homme de sac et de corde, sans aucun talent, même militaire, était chargé de porter la couronne ducale et de perpétuer la famille. La maison d’Hérouville reniait sa gloire. Incapable de maudire, la douce Jeanne de Saint-Savin ne savait que bénir et pleurer; mais elle levait souvent les yeux au ciel, pour lui demander compte de cet arrêt bizarre. Ses yeux s’emplissaient de larmes quand elle pensait qu’à sa mort son fils serait tout à fait orphelin et resterait en butte aux brutalités d’un frère sans foi ni loi. Tant de sensations réprimées, un premier amour inoublié, tant de douleurs incomprises, car elle taisait ses plus vives souffrances à son enfant chéri, ses joies toujours troublées, ses chagrins incessants, avaient affaibli les principes de la vie et développé chez elle une maladie de langueur qui, loin d’être atténuée, prit chaque jour une force nouvelle. Enfin, un dernier coup activa la consomption de la duchesse, elle essaya d’éclairer le duc sur l’éducation de Maximilien et fut rebutée; elle ne put porter aucun remède aux détestables semences qui germaient dans l’âme de cet enfant. Elle entra dans une période de dépérissement si visible, que cette maladie nécessita la promotion de Beauvouloir au poste de médecin de la maison d’Hérouville et du gouvernement de Normandie. L’ancien rebouteur vint demeurer au château. Dans ce temps, ces places appartenaient à des savants qui y trouvaient les loisirs nécessaires à l’accomplissement de leurs travaux et les honoraires indispensables à leur vie studieuse. Beauvouloir souhaitait depuis quelque temps cette position, car son savoir et sa fortune lui avaient valu de nombreux et d’acharnés ennemis. Malgré la protection d’une grande famille à laquelle il avait rendu service dans une affaire dont il était question, il avait été récemment impliqué dans un procès criminel, et l’intervention du gouverneur de Normandie, sollicitée par la duchesse, arrêta seule les poursuites. Le duc n’eut pas à se repentir de l’éclatante protection qu’il accordait à l’ancien rebouteur: Beauvouloir sauva le marquis de Saint-Sever d’une maladie si dangereuse, que tout autre médecin eût échoué dans cette cure. Mais la blessure de la duchesse datait de trop loin pour qu’on pût la guérir, surtout quand elle était incessamment ravivée au logis. Lorsque les souffrances firent entrevoir une fin prochaine à cet ange que tant de douleurs préparaient à de meilleures destinées, la mort eut un véhicule dans les sombres prévisions de l’avenir.
—Que deviendra mon pauvre enfant sans moi! était une pensée que chaque heure ramenait comme un flot amer.
Enfin, lorsqu’elle dut demeurer au lit, la duchesse inclina promptement vers la tombe; car alors elle fut privée de son fils, à qui son chevet était interdit par le pacte à l’observation duquel il devait la vie. La douleur de l’enfant fut égale à celle de la mère. Inspiré par le génie particulier aux sentiments comprimés, Étienne se créa le plus mystique des langages pour pouvoir s’entretenir avec sa mère. Il étudia les ressources de sa voix comme eût fait la plus habile des cantatrices, et venait chanter d’une voix mélancolique sous les fenêtres de sa mère, quand, par un signe, Beauvouloir lui disait qu’elle était seule. Jadis, au maillot, il avait consolé sa mère par d’intelligents sourires; devenu poëte, il la caressait par les plus suaves mélodies.
—Ces chants me font vivre! disait la duchesse à Beauvouloir en aspirant l’air animé par la voix d’Étienne.
Enfin arriva le moment où devait commencer un long deuil pour l’enfant maudit. Déjà plusieurs fois il avait trouvé de mystérieuses correspondances entre ses émotions et les mouvements de l’Océan. La divination des pensées de la matière dont l’avait doué sa science occulte, rendait ce phénomène plus éloquent pour lui que pour tout autre. Pendant la fatale soirée où il allait voir sa mère pour la dernière fois, l’Océan fut agité par des mouvements qui lui parurent extraordinaires. C’était un remuement d’eaux qui montrait la mer travaillée intestinement; elle s’enflait par de grosses vagues qui venaient expirer avec des bruits lugubres et semblables aux hurlements des chiens en détresse. Étienne se surprit à se dire à lui-même:—Que me veut-elle? elle tressaille et se plaint comme une créature vivante! Ma mère m’a souvent raconté que l’Océan était en proie à d’horribles convulsions pendant la nuit où je suis né. Que va-t-il m’arriver?
Cette pensée le fit rester debout à la fenêtre de sa chaumière, les yeux tantôt sur la croisée de la chambre de sa mère où tremblotait une lumière, tantôt sur l’Océan qui continuait à gémir. Tout à coup Beauvouloir frappa doucement, ouvrit, et montra sur sa figure assombrie le reflet d’un malheur.
—Monseigneur, dit-il, madame la duchesse est dans un si triste état qu’elle veut vous voir. Toutes les précautions sont prises pour qu’il ne vous advienne aucun mal au château; mais il nous faut beaucoup de prudence, nous serons obligés de passer par la chambre de Monseigneur, là où vous êtes né.
Ces paroles firent venir des larmes aux yeux d’Étienne, qui s’écria:—L’Océan m’a parlé!
Il se laissa machinalement conduire vers la porte de la tour par où Bertrand était monté pendant la nuit où la duchesse avait accouché de l’enfant maudit. L’écuyer s’y trouvait une lanterne à la main. Étienne parvint à la grande bibliothèque du cardinal d’Hérouville où il fut obligé de rester avec Beauvouloir pendant que Bertrand allait ouvrir les portes et reconnaître si l’enfant maudit pouvait passer sans danger. Le duc ne s’éveilla pas. En s’avançant à pas légers, Étienne et Beauvouloir n’entendaient dans cet immense château que la faible plainte de la mourante. Ainsi, les circonstances qui accompagnèrent la naissance d’Étienne se retrouvaient à la mort de sa mère. Même tempête, mêmes angoisses, même peur d’éveiller le géant sans pitié, qui cette fois dormait bien. Pour éviter tout malheur, l’écuyer prit Étienne dans ses bras et traversa la chambre de son redoutable maître, décidé à lui donner quelque prétexte tiré de l’état où se trouvait la duchesse, s’il était surpris. Étienne eut le cœur horriblement serré par la crainte qui animait ces deux fidèles serviteurs; mais cette émotion le prépara pour ainsi dire au spectacle qui s’offrit à ses regards dans cette chambre seigneuriale où il revenait pour la première fois depuis le jour où la malédiction paternelle l’en avait banni. Sur ce grand lit que le bonheur n’approcha jamais, il chercha sa bien-aimée et ne la trouva pas sans peine, tant elle était maigrie. Blanche comme ses dentelles, n’ayant plus qu’un dernier souffle à exhaler, elle rassembla ses forces pour prendre les mains d’Étienne, et voulut lui donner toute son âme dans un long regard, comme autrefois Chaverny lui avait légué à elle toute sa vie dans un adieu. Beauvouloir et Bertrand, l’enfant et la mère, le duc endormi, se trouvaient encore réunis. Même lieu, même scène, mêmes acteurs; mais c’était la douleur funèbre au lieu des joies de la maternité, la nuit de la mort au lieu du jour de la vie. En ce moment, l’ouragan annoncé depuis le coucher du soleil par les lugubres hurlements de la mer, se déclara soudain.
—Chère fleur de ma vie, dit Jeanne de Saint-Savin en baisant son fils au front, tu fus détaché de mon sein au milieu d’une tempête, et c’est par une tempête que je me détache de toi. Entre ces deux orages tout me fut orage, hormis les heures où je t’ai vu. Voici ma dernière joie, elle se mêle à ma dernière douleur. Adieu mon unique amour, adieu belle image de deux âmes bientôt réunies, adieu ma seule joie, joie pure, adieu tout mon bien-aimé!
—Laisse-moi te suivre, dit Étienne qui s’était couché sur le lit de sa mère.
—Ce serait un meilleur destin! dit-elle en laissant couler deux larmes sur ses joues livides, car, comme autrefois, son regard parut lire dans l’avenir.—Personne ne l’a vu? demanda-t-elle à ses deux serviteurs. En ce moment le duc se remua dans son lit, tous tressaillirent.—Il y a du mélange jusque dans ma dernière joie! dit la duchesse. Emmenez-le! emmenez-le!
—Ma mère, j’aime mieux te voir un moment de plus et mourir! dit le pauvre enfant en s’évanouissant sur le lit.
A un signe de la duchesse, Bertrand prit Étienne dans ses bras, et le laissant voir une dernière fois à la mère qui le baisait par un dernier regard, il se mit en devoir de l’emporter, en attendant un nouvel ordre de la mourante.
—Aimez-le bien, dit-elle à l’écuyer et au rebouteur, car je ne lui vois pas d’autres protecteurs que vous et le ciel.
Avertie par un instinct qui ne trompe jamais les mères, elle s’était aperçue de la pitié profonde qu’inspirait à l’écuyer l’aîné de la maison puissante à laquelle il portait un sentiment de vénération comparable à celui des Juifs pour la Cité Sainte. Quant à Beauvouloir, le pacte entre la duchesse et lui s’était signé depuis longtemps. Ces deux serviteurs, émus de voir leur maîtresse forcée de leur léguer ce noble enfant, promirent par un geste sacré d’être la providence de leur jeune maître, et la mère eut foi en ce geste.
La duchesse mourut au matin, quelques heures après; elle fut pleurée des derniers serviteurs qui, pour tout discours, dirent sur sa tombe qu’elle était une gente femme tombée du paradis.
Étienne fut en proie à la plus intense, à la plus durable des douleurs, douleur muette d’ailleurs. Il ne courut plus à travers les rochers, il ne se sentit plus la force de lire ni de chanter. Il demeura des journées entières accroupi dans le creux d’un roc, indifférent aux intempéries de l’air, immobile, attaché sur le granit, semblable à l’une des mousses qui y croissaient, pleurant bien rarement; mais perdu dans une seule pensée, immense, infinie comme l’Océan; et comme l’Océan, cette pensée prenait mille formes, devenait terrible, orageuse, calme. Ce fut plus qu’une douleur, ce fut une vie nouvelle, une irrévocable destinée faite à cette belle créature qui ne devait plus sourire. Il est des peines qui, semblables à du sang jeté dans une eau courante, teignent momentanément les flots; l’onde, en se renouvelant, restaure la pureté de sa nappe; mais, chez Étienne, la source même fut adultérée; et chaque flot du temps lui apporta même dose de fiel.
Dans ses vieux jours, Bertrand avait conservé l’intendance des écuries, pour ne pas perdre l’habitude d’être une autorité dans la maison. Son logis se trouvait près de la maison où se retirait Étienne, en sorte qu’il était à portée de veiller sur lui avec la persistance d’affection et la simplicité rusée qui caractérisent les vieux soldats. Il dépouillait toute sa rudesse pour parler au pauvre enfant; il allait doucement le prendre par les temps de pluie, et l’arrachait à sa rêverie pour le ramener au logis. Il mit de l’amour-propre à remplacer la duchesse de manière à ce que le fils trouvât, sinon le même amour, du moins les mêmes attentions. Cette pitié ressemblait à de la tendresse. Étienne supporta sans plainte ni résistance les soins du serviteur; mais trop de liens étaient brisés entre l’enfant maudit et les autres créatures, pour qu’une vive affection pût renaître dans son cœur. Il se laissa machinalement protéger, car il devint une sorte de créature intermédiaire entre l’homme et la plante, ou peut-être entre l’homme et Dieu. A quoi comparer un être à qui les lois sociales, les faux sentiments du monde étaient inconnus, et qui conservait une ravissante innocence, en n’obéissant qu’à l’instinct de son cœur. Néanmoins, malgré sa sombre mélancolie, il sentit bientôt le besoin d’aimer, d’avoir une autre mère, une autre âme à lui; mais séparé de la civilisation par une barrière d’airain, il était difficile qu’il rencontrât un être qui se fût fait fleur comme lui. A force de chercher un autre lui-même auquel il pût confier ses pensées et dont la vie pût devenir la sienne, il finit par sympathiser avec l’Océan. La mer devint pour lui un être animé, pensant. Toujours en présence de cette immense création dont les merveilles cachées contrastent si grandement avec celles de la terre, il y découvrit la raison de plusieurs mystères. Familiarisé dès le berceau avec l’infini de ces campagnes humides, la mer et le ciel lui racontèrent d’admirables poésies. Pour lui, tout était varié dans ce large tableau si monotone en apparence. Comme tous les hommes de qui l’âme domine le corps, il avait une vue perçante, et pouvait saisir à des distances énormes, avec une admirable facilité, sans fatigue, les nuances les plus fugitives de la lumière, les tremblements les plus éphémères de l’eau. Par un calme parfait, il trouvait encore des teintes multipliées à la mer qui, semblable à un visage de femme, avait alors une physionomie, des sourires, des idées, des caprices: là verte et sombre, ici riant dans son azur, tantôt unissant ses lignes brillantes avec les lueurs indécises de l’horizon, tantôt se balançant d’un air doux sous des nuages orangés. Il se rencontrait pour lui des fêtes magnifiques pompeusement célébrées au coucher du soleil, quand l’astre versait ses couleurs rouges sur les flots comme un manteau de pourpre. Pour lui la mer était gaie, vive, spirituelle au milieu du jour, lorsqu’elle frissonnait en répétant l’éclat de la lumière par ses mille facettes éblouissantes; elle lui révélait d’étonnantes mélancolies, elle le faisait pleurer, lorsque, résignée, calme et triste, elle réfléchissait un ciel gris chargé de nuages. Il avait saisi les langages muets de cette immense création. Le flux et reflux était comme une respiration mélodieuse dont chaque soupir lui peignait un sentiment, il en comprenait le sens intime. Nul marin, nul savant n’aurait pu prédire mieux que lui la moindre colère de l’Océan, le plus léger changement de sa face. A la manière dont le flot venait mourir sur le rivage, il devinait les houles, les tempêtes, les grains, la force des marées. Quand la nuit étendait ses voiles sur le ciel, il voyait encore la mer sous les lueurs crépusculaires, et conversait avec elle; il participait à sa féconde vie, il éprouvait en son âme une véritable tempête quand elle se courrouçait; il respirait sa colère dans ses sifflements aigus, il courait avec les lames énormes qui se brisaient en mille franges liquides sur les rochers, il se sentait intrépide et terrible comme elle, et comme elle bondissait par des retours prodigieux; il gardait ses silences mornes, il imitait ses clémences soudaines. Enfin, il avait épousé la mer, elle était sa confidente et son amie. Le matin, quand il venait sur ses rochers, en parcourant les sables fins et brillants de la grève, il reconnaissait l’esprit de l’Océan par un simple regard; il en voyait soudain les paysages, et planait ainsi sur la grande face des eaux, comme un ange venu du ciel. Si de joyeuses, de lutines, de blanches vapeurs lui jetaient un réseau fin, comme un voile au front d’une fiancée, il en suivait les ondulations et les caprices avec une joie d’amant, aussi charmé de la trouver au matin coquette comme une femme qui se lève encore tout endormie, qu’un mari de revoir sa jeune épouse dans la beauté que lui a faite le plaisir. Sa pensée, mariée avec cette grande pensée divine, le consolait dans sa solitude, et les mille jets de son âme avaient peuplé son étroit désert de fantaisies sublimes. Enfin, il avait fini par deviner dans tous les mouvements de la mer sa liaison intime avec les rouages célestes, et il entrevit la nature dans son harmonieux ensemble, depuis le brin d’herbe jusqu’aux astres errants qui cherchent, comme des graines emportées par le vent, à se planter dans l’éther. Pur comme un ange, vierge des idées qui dégradent les hommes, naïf comme un enfant, il vivait comme une mouette, comme une fleur, prodigue seulement des trésors d’une imagination poétique, d’une science divine de laquelle il contemplait seul la féconde étendue. Incroyable mélange de deux créations! tantôt il s’élevait jusqu’à Dieu par la prière, tantôt il redescendait, humble et résigné, jusqu’au bonheur paisible de la brute. Pour lui, les étoiles étaient les fleurs de la nuit; le soleil était un père; les oiseaux étaient ses amis. Il plaçait partout l’âme de sa mère; souvent il la voyait dans les nuages, il lui parlait, et ils communiquaient réellement par des visions célestes; en certains jours, il entendait sa voix, il admirait son sourire, enfin il y avait des jours où il ne l’avait pas perdue! Dieu semblait lui avoir donné la puissance des anciens solitaires, l’avoir doué de sens intérieurs perfectionnés qui pénétraient l’esprit des choses. Des forces morales inouïes lui permettaient d’aller plus avant que les autres hommes dans les secrets des œuvres immortelles. Ses regrets et sa douleur étaient comme des liens qui l’unissaient au monde des esprits; il y allait, armé de son amour, pour y chercher sa mère, en réalisant ainsi par les sublimes accords de l’extase la symbolique entreprise d’Orphée. Il s’élançait dans l’avenir ou dans le ciel, comme de son rocher il volait sur l’Océan d’une ligne à l’autre de l’horizon. Souvent aussi, quand il était tapi au fond d’un trou profond, capricieusement arrondi dans un fragment de granit, et dont l’entrée avait l’étroitesse d’un terrier; quand, doucement éclairé par les chauds rayons du soleil qui passaient par des fissures et lui montraient les jolies mousses marines par lesquelles cette retraite était décorée, véritable nid de quelque oiseau de mer; là, souvent, il était saisi d’un sommeil involontaire. Le soleil, son souverain, lui disait seul qu’il avait dormi en lui mesurant le temps pendant lequel avaient disparu pour lui ses paysages d’eau, ses sables dorés et ses coquillages. Il admirait à travers une lumière brillante comme celle des cieux, les villes immenses dont lui parlaient ses livres; il allait regardant avec étonnement, mais sans envie, les cours, les rois, les batailles, les hommes, les monuments. Ce rêve en plein jour lui rendait toujours plus chères ses douces fleurs, ses nuages, son soleil, ses beaux rochers de granit. Pour le mieux attacher à sa vie solitaire, un ange semblait lui révéler les abîmes du monde moral, et les chocs terribles des civilisations. Il sentait que son âme, bientôt déchirée à travers ces océans d’hommes, périrait brisée comme une perle qui, à l’entrée royale d’une princesse, tombe de la coiffure dans la boue d’une rue.
COMMENT MOURUT LE FILS.
En 1617, vingt et quelques années après l’horrible nuit pendant laquelle Étienne fut mis au monde, le duc d’Hérouville, alors âgé de soixante-seize ans, vieux, cassé, presque mort, était assis au coucher du soleil dans un immense fauteuil, devant la fenêtre ogive de sa chambre à coucher, à la place d’où jadis la comtesse avait si vainement réclamé, par les sons du cor perdus dans les airs, le secours des hommes et du ciel. Vous eussiez dit d’un véritable débris de tombeau. Sa figure énergique, dépouillée de son aspect sinistre par la souffrance et par l’âge, avait une couleur blafarde en rapport avec les longues mèches de cheveux blancs qui tombaient autour de sa tête chauve, dont le crâne jaune semblait débile. La guerre et le fanatisme brillaient encore dans ces yeux jaunes, quoique tempérés par un sentiment religieux. La dévotion jetait une teinte monastique sur ce visage, jadis si dur et marqué maintenant de teintes qui en adoucissaient l’expression. Les reflets du couchant coloraient par une douce lueur rouge cette tête encore vigoureuse. Le corps affaibli, enveloppé de vêtements bruns, achevait, par sa pose lourde, par la privation de tout mouvement, de peindre l’existence monotone, le repos terrible de cet homme, autrefois si entreprenant, si haineux, si actif.
—Assez, dit-il à son chapelain.
Ce vieillard vénérable lisait l’Évangile en se tenant debout devant le maître dans une attitude respectueuse. Le duc, semblable à ces vieux lions de ménagerie qui arrivent à une décrépitude encore pleine de majesté, se tourna vers un autre homme en cheveux blancs, et lui tendit un bras décharné, couvert de poils rares, encore nerveux, mais sans vigueur.
—A vous, rebouteur, s’écria-t-il, voyez où j’en suis aujourd’hui.
—Tout va bien, monseigneur, et la fièvre a cessé. Vous vivrez encore de longues années.
—Je voudrais voir Maximilien ici, reprit le duc en laissant échapper un sourire d’aise. Ce brave enfant! il commande maintenant une compagnie d’arquebusiers chez le roi. Le maréchal d’Ancre a eu soin de mon gars, et notre gracieuse reine Marie pense à le bien apparenter, maintenant qu’il a été créé duc de Nivron. Mon nom sera donc dignement continué. Le gars a fait des prodiges de valeur à l’attaque...
En ce moment Bertrand arriva, tenant une lettre à la main.
—Qu’est ceci? dit vivement le vieux seigneur.
—Une dépêche apportée par un courrier que vous envoie le roi, répondit l’écuyer.
—Le roi et non la reine-mère! s’écria le duc. Que se passe-t-il donc? les Huguenots reprendraient-ils les armes, tête-dieu pleine de reliques! reprit le duc en se dressant et jetant un regard étincelant sur les trois vieillards. J’armerais encore mes soldats, et, avec Maximilien à mes côtés, la Normandie...
—Asseyez-vous, mon bon seigneur, dit le rebouteur inquiet de voir le duc se livrant à une bravade dangereuse chez un convalescent.
—Lisez, maître Corbineau, dit le vieillard en tendant la dépêche à son confesseur.
Ces quatre personnages formaient un tableau plein d’enseignements pour la vie humaine. L’écuyer, le prêtre et le médecin, blanchis par les années, tous trois debout devant leur maître assis dans son fauteuil, et ne se jetant l’un à l’autre que de pâles regards, traduisaient chacun l’une des idées qui finissent par s’emparer de l’homme au bord de la tombe. Fortement éclairés par un dernier rayon du soleil couchant, ces hommes silencieux composaient un tableau sublime de mélancolie et fertile en contrastes. Cette chambre sombre et solennelle, où rien n’était changé depuis vingt-cinq années, encadrait bien cette page poétique, pleine de passions éteintes, attristée par la mort, remplie par la religion.
—Le maréchal d’Ancre a été tué sur le pont du Louvre par ordre du roi, puis... Oh! mon Dieu...
—Achevez, cria le seigneur.
—Monseigneur le duc de Nivron...
—Eh! bien.
—Est mort!
Le duc pencha la tête sur sa poitrine, fit un grand soupir, et resta muet. A ce mot, à ce soupir, les trois vieillards se regardèrent. Il leur sembla que l’illustre et opulente maison d’Hérouville disparaissait devant eux comme un navire qui sombre.
—Le maître d’en haut, reprit le duc en lançant un terrible regard sur le ciel, se montre bien ingrat envers moi. Il ne se souvient pas des hauts faits que j’ai commis pour sa sainte cause!
—Dieu se venge, dit le prêtre d’une voix grave.
—Mettez cet homme au cachot, s’écria le seigneur.
—Vous pouvez me faire taire plus facilement que vous n’apaiserez votre conscience.
Le duc d’Hérouville redevint pensif.
—Ma maison périr! mon nom s’éteindre! Je veux me marier, avoir un fils! dit-il après une longue pause.
Quelque effrayante que fût l’expression du désespoir peint sur la face du duc d’Hérouville, le rebouteur ne put s’empêcher de sourire. En ce moment, un chant frais comme l’air du soir, aussi pur que le ciel, simple autant que la couleur de l’Océan, domina le murmure de la mer et s’éleva pour charmer la nature. La mélancolie de cette voix, la mélodie des paroles, répandirent dans l’âme comme un parfum. L’harmonie montait par nuages, remplissait les airs, versait du baume sur toutes douleurs, ou plutôt elle les consolait en les exprimant. La voix s’unissait au bruissement de l’onde avec une si rare perfection qu’elle semblait sortir du sein des flots. Ce chant fut plus doux pour ces vieillards que ne l’aurait été la plus tendre parole d’amour pour une jeune fille, il apportait tant de religieuses espérances qu’il résonna dans le cœur comme une voix partie du ciel.
—Qu’est ceci? demanda le duc.
—Le petit rossignol chante, dit Bertrand, tout n’est pas perdu, ni pour lui, ni pour vous.
—Qu’appelez-vous un rossignol?
—C’est le nom que nous avons donné au fils aîné de monseigneur, répondit Bertrand.
—Mon fils, s’écria le vieillard. J’ai donc un fils, enfin quelque chose qui porte mon nom et qui peut le perpétuer.
Il se dressa sur ses pieds, et se mit à marcher dans sa chambre d’un pas tour à tour lent et précipité; puis il fit un geste de commandement et renvoya ses gens, à l’exception du prêtre.
Le lendemain matin, le duc appuyé sur son vieil écuyer allait le long de la grève, à travers les rochers cherchant le fils que jadis il avait maudit; il l’aperçut de loin, tapi dans une crevasse de granit, nonchalamment étendu au soleil, la tête posée sur une touffe d’herbes fines, les pieds gracieusement ramassés sous le corps. Étienne ressemblait à une hirondelle en repos. Aussitôt que le grand vieillard se montra sur le bord de la mer, et que le bruit de ses pas assourdi par le sable résonna faiblement en se mêlant à la voix des flots, Étienne tourna la tête, jeta un cri d’oiseau surpris, et disparut dans le granit même, comme une souris qui rentre si lestement dans son trou que l’on finit par douter de l’avoir aperçue.
—Hé! tête-dieu pleine de reliques, où s’est-il donc fourré? s’écria le seigneur en arrivant au rocher sur lequel son fils était accroupi.
—Il est là, dit Bertrand en montrant une fente étroite dont les bords avaient été polis, usés par l’assaut répété des hautes marées.
—Étienne, mon fils bien-aimé! s’écria le vieillard.
L’enfant maudit ne répondit pas. Pendant une partie de la matinée, le vieux duc supplia, menaça, gronda, implora tour à tour, sans pouvoir obtenir de réponse. Parfois il se taisait, appliquait l’oreille à la crevasse, et tout ce que son ouïe faible lui permettait d’entendre était le sourd battement du cœur d’Étienne, dont les pulsations précipitées retentissaient sous la voûte sonore.
—Il vit au moins, celui-là, dit le vieillard d’un son de voix déchirant.
Au milieu du jour, le père au désespoir eut recours à la prière.
—Étienne, lui disait-il, mon cher Étienne, Dieu m’a puni de t’avoir méconnu! Il m’a privé de ton frère! Aujourd’hui, tu es mon seul et unique enfant. Je t’aime plus que je m’aime moi-même. J’ai reconnu mon erreur, je sais que tu as véritablement dans tes veines mon sang ou celui de ta mère dont le malheur a été mon ouvrage. Viens, je tâcherai de te faire oublier mes torts en te chérissant pour tout ce que j’ai perdu. Étienne, tu es déjà duc de Nivron, et tu seras après moi duc d’Hérouville, pair de France, chevalier des Ordres et de la Toison-d’Or, capitaine de cent hommes d’armes, grand-bailli de Bessin, gouverneur de Normandie pour le roi, seigneur de vingt-sept domaines où se comptent soixante-neuf clochers, marquis de Saint-Sever. Tu auras pour femme la fille d’un prince. Tu seras le chef de la maison d’Hérouville. Veux-tu donc me faire mourir de chagrin? Viens, viens! ou je reste agenouillé là, devant ta retraite, jusqu’à ce que je t’aie vu. Ton vieux père te prie, et s’humilie devant son enfant comme si c’était Dieu lui-même.
L’enfant maudit n’entendit pas ce langage hérissé d’idées sociales, de vanités qu’il ne comprenait point, et retrouvait dans son âme des impressions de terreur invincibles. Il resta muet, livré à d’affreuses angoisses. Sur le soir, le vieux seigneur, après avoir épuisé toutes les formules de langage, toutes les ressources de la prière et les accents du repentir, fut frappé d’une sorte de contrition religieuse. Il s’agenouilla sur le sable, et fit ce vœu:
—Je jure d’élever une chapelle à saint Jean et à saint Étienne, patrons de ma femme et de mon fils, d’y fonder cent messes en l’honneur de la Vierge, si Dieu et les saints me rendent l’affection de monsieur le duc de Nivron, mon fils, ici présent!
Il demeura dans une humilité profonde, agenouillé, les mains jointes, et pria. Mais ne voyant point paraître son enfant, l’espoir de son nom, de grosses larmes sortirent de ses yeux si longtemps secs, et roulèrent le long de ses joues flétries. En ce moment, Étienne, qui n’entendait plus rien, se coula sur le bord de sa grotte comme une jeune couleuvre affamée de soleil, il vit les larmes de ce vieillard abattu, reconnut le langage de la douleur, saisit la main de son père, et l’embrassa en disant d’une voix d’ange:—O ma mère, pardonne!
Dans la fièvre du bonheur, le gouverneur de Normandie emporta dans ses bras son chétif héritier qui tremblait comme une fille enlevée; et le sentant palpiter, il s’efforça de le rassurer en le baisant avec les précautions qu’il aurait prises pour manier une fleur, il trouva pour lui de douces paroles qu’il n’avait jamais su prononcer.
—Vrai Dieu, tu ressembles à ma pauvre Jeanne, cher enfant! lui disait-il. Instruis-moi de tout ce qui te plaira, je te donnerai tout ce que tu désireras. Sois bien fort! porte-toi bien! Je t’apprendrai à monter à cheval sur une jument douce et gentille comme tu es doux et gentil. Rien ne te contrariera. Tête-dieu pleine de reliques! autour de toi, tout pliera comme des roseaux sous le vent. Je vais te donner ici un pouvoir sans bornes. Moi-même je t’obéirai comme au Dieu de la famille.
Le père entra bientôt avec son fils dans la chambre seigneuriale où s’était écoulée la triste vie de la mère. Étienne alla soudain s’appuyer près de cette croisée où il avait commencé de vivre, d’où sa mère lui faisait des signaux pour lui annoncer le départ de son persécuteur qui maintenant, sans qu’il sût encore pourquoi, devenait son esclave et ressemblait à ces gigantesques créatures que le pouvoir d’une fée mettait aux ordres d’un jeune prince. Cette fée était la Féodalité. En revoyant la chambre mélancolique où ses yeux s’étaient habitués à contempler l’Océan, des pleurs vinrent aux yeux d’Étienne; les souvenirs de son long malheur mêlés aux mélodieuses souvenances des plaisirs qu’il avait goûtés dans le seul amour qui lui fût permis, l’amour maternel, tout fondit à la fois sur son cœur et y développa comme un poëme à la fois délicieux et terrible. Les émotions de cet enfant habitué à vivre dans les contemplations de l’extase, comme d’autres se livrent aux agitations du monde, ne ressemblaient à aucune des émotions habituelles aux hommes.
—Vivra-t-il? dit le vieillard étonné de la faiblesse de son héritier sur lequel il se surprit à retenir son souffle.
—Je ne pourrai vivre qu’ici, répondit simplement Étienne qui l’avait entendu.
—Hé! bien, cette chambre sera la tienne, mon enfant.
—Qu’y a-t-il? dit le jeune d’Hérouville en entendant des commensaux du château qui arrivaient dans la salle des gardes où le duc les avait convoqués tous pour leur présenter son fils, en ne doutant pas du succès.
—Viens, lui répondit son père en le prenant par la main et l’amenant dans la grande salle.
A cette époque un duc et pair, possessionné comme l’était le duc d’Hérouville, ayant ses charges et ses gouvernements, menait en France le train d’un prince; les cadets de famille ne répugnaient pas à le servir; il avait une maison et des officiers: le premier lieutenant de sa compagnie d’ordonnance était chez lui ce que sont aujourd’hui les aides de camp chez un maréchal. Quelques années plus tard, le cardinal de Richelieu eut des gardes du corps. Plusieurs princes alliés à la maison royale, les Guise, les Condé, les Nevers, les Vendôme avaient des pages pris parmi les enfants des meilleures maisons, dernière coutume de la chevalerie éteinte. Sa fortune et l’ancienneté de sa race normande indiquée par son nom (herus villa, maison du chef), avaient permis au duc d’Hérouville d’imiter la magnificence des gens qui lui étaient inférieurs, tels que les d’Épernon, les Luynes, les Balagny, les d’O, les Zamet, regardés en ce temps comme des parvenus, et qui néanmoins vivaient en princes. Ce fut donc un spectacle imposant pour le pauvre Étienne que de voir l’assemblée des gens attachés au service de son père. Le duc monta sur une chaise placée sous un de ces solium ou dais en bois sculpté garni d’une estrade élevée de quelques marches, d’où, dans quelques provinces, certains seigneurs rendaient encore des arrêts dans leurs châtellenies, rares vestiges de féodalité qui disparurent sous le règne de Richelieu. Ces espèces de trônes, semblables aux bancs d’œuvre dans les églises, sont devenus des objets de curiosité. Quand Étienne se trouva là, près de son vieux père, il frissonna de se voir le point de mire de tous les yeux.
—Ne tremble pas, lui dit le duc en abaissant sa tête chauve jusqu’à l’oreille de son fils, car tout ça, c’est nos gens.
A travers les ténèbres à demi lumineuses produites par le soleil couchant dont les rayons rougissaient les croisées de cette salle, Étienne apercevait le bailli, les capitaines et les lieutenants en armes, accompagnés de quelques soldats, les écuyers, le chapelain, les secrétaires, le médecin, le majordome, les huissiers, l’intendant, les piqueurs, les gardes-chasse, toute la livrée et les valets. Quoique ce monde se tînt dans une attitude respectueuse commandée par la terreur qu’inspirait le vieillard aux gens les plus considérables qui vivaient sous son commandement et dans sa province, il se faisait un bruit sourd produit par une curieuse attente. Ce bruit serra le cœur d’Étienne qui, pour la première fois, éprouvait l’influence de la lourde atmosphère d’une salle où respirait une assemblée nombreuse; ses sens, habitués à l’air pur et sain de la mer, furent offensés avec une promptitude qui indiquait la perfection de ses organes. Une horrible palpitation, due à quelque vice dans l’organisation de son cœur, l’agita de ses coups précipités, quand son père, obligé de se montrer comme un vieux lion majestueux, prononça, d’une voix solennelle, le petit discours suivant:—Mes amis, voici mon fils Étienne, mon premier-né, mon héritier présomptif, le duc de Nivron, à qui le roi confirmera sans doute les charges de défunt son frère; je vous le présente afin que vous le reconnaissiez et que vous lui obéissiez comme à moi-même. Je vous préviens que si l’un de vous, ou si quelqu’un dans la province dont j’ai le gouvernement, déplaisait au jeune duc ou le heurtait en quoi que ce soit, il vaudrait mieux, cela étant et moi le sachant, que ce quelqu’un ne fût jamais sorti du ventre de sa mère. Vous avez entendu? retournez tous à vos affaires, et que Dieu vous conduise. Les obsèques de Maximilien d’Hérouville se feront ici, lorsque son corps y sera rapporté. La maison prendra le deuil dans huit jours. Plus tard, nous fêterons l’avénement de mon fils Étienne.
—Vive monseigneur! vivent les d’Hérouville! fut crié de manière à faire mugir le château.
Les valets apportèrent des flambeaux pour éclairer la salle. Ce hourra, cette lumière et les sensations que donna à Étienne le discours de son père, jointes à celles qu’il avait éprouvées déjà, lui causèrent une défaillance complète, il tomba sur le fauteuil en laissant sa main de femme dans la large main de son père. Quand le duc, qui avait fait signe au lieutenant de sa compagnie d’approcher, lui dit:—Eh! bien, baron d’Artagnon, je suis heureux de pouvoir réparer ma perte, venez voir mon fils! il sentit dans sa main une main froide, regarda le nouveau duc de Nivron, le crut mort, et jeta un cri de terreur qui épouvanta l’assemblée.
Beauvouloir ouvrit l’estrade, prit le jeune homme dans ses bras, et l’emmena en disant à son maître:—Vous l’avez tué en ne le préparant pas à cette cérémonie.
—Il ne pourra donc pas avoir d’enfant, s’il en est ainsi? s’écria le duc qui suivit Beauvouloir dans la chambre seigneuriale où le médecin alla coucher le jeune héritier.
—Eh! bien, maître? demanda le père avec anxiété.
—Ce ne sera rien, répondit le vieux serviteur en montrant à son seigneur Étienne ranimé par un cordial dont il lui avait donné quelques gouttes sur un morceau de sucre, nouvelle et précieuse substance que les apothicaires vendaient au poids de l’or.
—Prends, vieux coquin, dit le vieux seigneur, en tendant sa bourse à Beauvouloir, et soigne-le comme le fils d’un roi. S’il mourait par ta faute, je te brûlerais moi-même sur un gril.
—Si vous continuez à vous montrer violent, le duc de Nivron mourra par votre fait, dit brutalement le médecin à son maître, laissez-le, il va s’endormir.
—Bonsoir, mon amour, dit le vieillard, en baisant son fils au front.
—Bonsoir, mon père, reprit le jeune homme dont la voix fit tressaillir le duc qui pour la première fois s’entendait donner par Étienne le nom de père.
Le duc prit Beauvouloir par le bras, l’emmena dans la salle voisine, et le poussa dans l’embrasure d’une croisée en lui disant:—Ha! çà, vieux coquin, à nous deux!
Ce mot, qui était la gracieuseté favorite du duc, fit sourire le médecin, qui depuis longtemps avait quitté ses rebouteries.
—Tu sais, dit le duc en continuant, que je ne te veux pas de mal. Tu as deux fois accouché ma pauvre Jeanne, tu as guéri mon fils Maximilien d’une maladie, enfin tu fais partie de ma maison. Pauvre enfant! je le vengerai, je me charge de celui qui me l’a tué! Tout l’avenir de la maison d’Hérouville est donc entre tes mains. Je veux marier cet enfant-là sans tarder. Toi seul peux savoir s’il y a chance de trouver en cet avorton de l’étoffe à faire des d’Hérouville... Tu m’entends. Que crois-tu?
—Sa vie, au bord de la mer, a été si chaste et si pure, que la nature est plus drue chez lui qu’elle ne l’aurait été s’il eût vécu dans votre monde. Mais un corps si délicat est le très-humble serviteur de l’âme. Monseigneur Étienne doit choisir lui-même sa femme, car tout en lui sera l’ouvrage de la nature, et non celui de vos vouloirs. Il aimera naïvement, et fera, par désir de cœur, ce que vous souhaitez qu’il fasse pour votre nom. Donnez à votre fils une grande dame qui soit comme une haquenée, il ira se cacher dans ses rochers; bien plus! si quelque vive terreur le tuerait à coup sûr, je crois qu’un bonheur trop subit le foudroierait également. Pour éviter ce malheur, m’est avis de laisser Étienne s’engager de lui-même, et à son aise, dans la voie des amours. Écoutez, monseigneur, quoique vous soyez un grand et puissant prince, vous n’entendez rien à ces sortes de choses. Accordez-moi votre confiance entière, sans bornes, et vous aurez un petit-fils.
—Si j’obtiens un petit-fils par quelque sortilége que ce soit, je te fais anoblir. Oui, quoique ce soit difficile, de vieux coquin tu deviendras un galant homme, tu seras Beauvouloir, baron de Forcalier. Emploie le vert et le sec, la magie blanche et noire, les neuvaines à l’Église et les rendez-vous au sabbat, pourvu que j’aie une lignée mâle, tout sera bien.
—Je sais, dit Beauvouloir, un chapitre de sorciers capable de tout gâter; ce sabbat n’est autre que vous-même, monseigneur. Je vous connais. Vous désirez une lignée à tout prix aujourd’hui; demain vous voudrez déterminer les conditions dans lesquelles doit venir cette lignée, et vous tourmenterez votre fils.
—Dieu m’en garde!
—Eh! bien, allez à la cour, où la mort du maréchal et l’émancipation du roi doit avoir mis tout sens dessus dessous, et où vous avez affaire, ne fût-ce que pour vous faire donner le bâton de maréchal qu’on vous a promis. Laissez-moi gouverner monseigneur Étienne. Mais engagez-moi votre parole de gentilhomme de m’approuver en quoi que je fasse.
Le duc frappa dans la main du vieillard en signe d’une entière adhésion, et se retira dans son appartement.
Quand les jours d’un haut et puissant seigneur sont comptés, le médecin est un personnage important au logis. Aussi, ne faut-il pas s’étonner de voir un ancien rebouteur devenu si familier avec le duc d’Hérouville. A part les liens illégitimes par lesquels son mariage l’avait rattaché à cette grande maison, et qui militaient en sa faveur, le duc avait si souvent éprouvé le grand sens du savant, qu’il en avait fait l’un de ses conseillers favoris. Beauvouloir était le Coyctier de ce Louis XI. Mais, de quelque prix que fût sa science, le médecin n’avait pas, sur le gouverneur de Normandie, en qui respirait toujours la férocité des guerres religieuses, autant d’influence que la féodalité. Aussi, le serviteur avait-il deviné que les préjugés du noble nuisaient aux vœux du père. En grand médecin qu’il était, Beauvouloir comprit que, chez un être délicatement organisé comme Étienne, le mariage devait être une lente et douce inspiration qui lui communiquât de nouvelles forces en l’animant du feu de l’amour. Comme il l’avait dit, imposer une femme à Étienne, c’était le tuer. On devait éviter surtout que ce jeune solitaire s’effrayât du mariage dont il ne savait rien, et qu’il connût le but dont se préoccupait son père. Ce poëte inconnu n’admettait que la noble et belle passion de Pétrarque pour Laure, de Dante pour Béatrix. Comme sa mère, il était tout amour pur, et tout âme; on devait lui donner l’occasion d’aimer, attendre l’événement et non le commander; un ordre aurait tari en lui les sources de la vie.
Maître Antoine Beauvouloir était père, il avait une fille élevée dans des conditions qui en faisaient la femme d’Étienne. Il était si difficile de prévoir les événements qui rendraient un enfant destiné par son père au cardinalat, l’héritier présomptif de la maison d’Hérouville, que Beauvouloir n’avait jamais remarqué la ressemblance des destinées d’Étienne et de Gabrielle. Ce fut une idée subite inspirée par son dévouement à ces deux êtres plutôt que par son ambition. Malgré son habileté, sa femme était morte en couches en lui donnant une fille, dont la santé fut si faible, qu’il pensa que la mère avait dû léguer à son fruit des germes de mort. Beauvouloir aima sa Gabrielle comme tous les vieillards aiment leur unique enfant. Sa science et ses soins constants prêtèrent une vie factice à cette frêle créature, qu’il cultiva comme un fleuriste cultive une plante étrangère. Il l’avait soustraite à tous les regards dans son domaine de Forcalier, où elle fut protégée contre les malheurs du temps par la bienveillance générale qui s’était attachée à un homme auquel chacun devait un cierge, et dont le pouvoir scientifique inspirait une sorte de terreur respectueuse. En s’attachant à la maison d’Hérouville, il avait augmenté les immunités dont il jouissait dans la province, et déjoué les poursuites de ses ennemis par sa position formidable auprès du gouverneur; mais il s’était bien gardé, en venant au château, d’y amener la fleur qu’il tenait enfouie à Forcalier, domaine plus important par les terres qui en dépendaient que par l’habitation, et sur lequel il comptait pour trouver à sa fille un établissement conforme à ses vues. En promettant au vieux duc une postérité, en lui demandant sa parole d’approuver sa conduite, il pensa soudain à Gabrielle, à cette douce enfant, dont la mère avait été oubliée par le duc, comme il avait oublié son fils Étienne. Il attendit le départ de son maître avant de mettre son plan à exécution, en prévoyant que si le duc en avait connaissance, les énormes difficultés qui pourraient être levées à la faveur d’un résultat favorable, seraient dès l’abord insurmontables.
La maison de maître Beauvouloir était exposée au midi, sur le penchant d’une de ces douces collines qui cerclent les vallées de Normandie; un bois épais l’enveloppait au nord; des murs élevés et des haies normandes à fossés profonds, y faisaient une impénétrable enceinte. Le jardin descendait, en pente molle, jusqu’à la rivière qui arrosait les herbages de la vallée, et à laquelle le haut talus d’une double haie formait en cet endroit un quai naturel. Dans cette haie tournait une secrète allée, dessinée par les sinuosités des eaux, et que les saules, les hêtres, les chênes rendaient touffue comme un sentier de forêt. Depuis la maison jusqu’à ce rempart, s’étendaient les masses de la verdure particulière à ce riche pays, belle nappe ombragée par une lisière d’arbres rares, dont les nuances composaient une tapisserie heureusement colorée: là, les teintes argentées d’un pin se détachaient de dessus le vert foncé de quelques aulnes; ici, devant un groupe de vieux chênes, un svelte peuplier élançait sa palme, toujours agitée; plus loin, des saules pleureurs penchaient leurs feuilles pâles entre de gros noyers à tête ronde. Cette lisière permettait de descendre, à toute heure, de la maison vers la haie, sans avoir à craindre les rayons du soleil. La façade, devant laquelle se déroulait le ruban jaune d’une terrasse sablée, était ombrée par une galerie de bois autour de laquelle s’entortillaient des plantes grimpantes qui, dans le mois de mai, jetaient leurs fleurs jusqu’aux croisées du premier étage. Sans être vaste, ce jardin semblait immense par la manière dont il était percé; et ses points de vue, habilement ménagés dans les hauteurs du terrain, se mariaient à ceux de la vallée où l’œil se promenait librement. Selon les instincts de sa pensée, Gabrielle pouvait, ou rentrer dans la solitude d’un étroit espace sans y apercevoir autre chose qu’un épais gazon et le bleu du ciel entre les cimes des arbres, ou planer sur les plus riches perspectives en suivant les nuances des lignes vertes, depuis leurs premiers plans si éclatants, jusqu’aux fonds purs de l’horizon où elles se perdaient, tantôt dans l’océan bleu de l’air, tantôt dans les montagnes de nuages qui y flottaient.
Soignée par sa grand’mère, servie par sa nourrice, Gabrielle Beauvouloir ne sortait de cette modeste maison que pour se rendre à la paroisse, dont le clocher se voyait au faîte de la colline, et où l’accompagnaient toujours son aïeule, sa nourrice et le valet de son père. Elle était donc arrivée à l’âge de dix-sept ans dans la suave ignorance que la rareté des livres permettait à une fille de conserver sans qu’elle parût extraordinaire en un temps où les femmes instruites étaient de rares phénomènes. Cette maison avait été comme un couvent, plus la liberté, moins la prière ordonnée, et où elle avait vécu sous les yeux d’une vieille femme pieuse, sous la protection de son père, le seul homme qu’elle eût jamais vu. Cette solitude profonde, exigée dès sa naissance par la faiblesse apparente de sa constitution, avait été soigneusement entretenue par Beauvouloir. A mesure que Gabrielle grandissait, les soins qui lui étaient prodigués, l’influence d’un air pur avaient à la vérité fortifié sa jeunesse frêle. Néanmoins le savant médecin ne pouvait se tromper en voyant les teintes nacrées qui entouraient les yeux de sa fille s’attendrir, se brunir, s’enflammer suivant ses émotions: la débilité du corps et la force de l’âme se signaient là par des indices que sa longue pratique lui permettait de reconnaître; puis, la céleste beauté de Gabrielle lui avait fait redouter les entreprises si communes par un temps de violence et de sédition. Mille raisons avaient donc conseillé à ce bon père d’épaissir l’ombre et d’agrandir la solitude autour de sa fille dont l’excessive sensibilité l’effrayait; une passion, un rapt, un assaut quelconque la lui aurait blessée à mort. Quoique sa fille encourût rarement des reproches, un mot de réprimande la bouleversait; elle le gardait au fond du cœur où il pénétrait et engendrait une mélancolie méditative; elle allait pleurer, et pleurait longtemps. Chez Gabrielle, l’éducation morale n’avait donc pas voulu moins de soins que l’éducation physique. Le vieux médecin avait dû renoncer à conter à sa fille les histoires qui charment les enfants, elle en recevait de trop vives impressions. Aussi, cet homme, qu’une longue pratique avait rendu si savant, s’était-il empressé de développer le corps de sa fille afin d’amortir les coups qu’y portait une âme aussi vigoureuse. Comme Gabrielle était toute sa vie, son amour, sa seule héritière, il n’avait jamais hésité à se procurer les choses dont le concours devait amener le résultat souhaité. Il écarta soigneusement les livres, les tableaux, la musique, toutes les créations des arts qui pouvaient réveiller la pensée. Aidé par sa mère, il intéressait Gabrielle à des ouvrages manuels. La tapisserie, la couture, la dentelle, la culture des fleurs, les soins du ménage, la récolte des fruits, enfin les plus matérielles occupations de la vie étaient données en pâture à l’esprit de cette charmante enfant; Beauvouloir lui apportait de beaux rouets, des bahuts bien travaillés, de riches tapis, de la poterie de Bernard de Palissy, des tables, des prie-Dieu, des chaises sculptées et garnies d’étoffes précieuses, du linge ouvré, des bijoux. Avec l’instinct que donne la paternité, le vieillard choisissait toujours ses cadeaux parmi les œuvres dont les ornements appartenaient à ce genre fantasque nommé arabesque, et qui ne parlant ni aux sens ni à l’âme, s’adressent seulement à l’esprit par les créations de la fantaisie pure. Ainsi, chose étrange! la vie que la haine d’un père avait commandée à Étienne d’Hérouville, l’amour paternel avait dit à Beauvouloir de l’imposer à Gabrielle. Chez l’un et l’autre de ces deux enfants, l’âme devait tuer le corps; et sans une profonde solitude, ordonnée par le hasard chez l’un, voulue par la science chez l’autre, tous deux pouvaient succomber, celui-ci à la terreur, celle-là sous le poids d’une trop vive émotion d’amour. Mais, hélas! au lieu de naître dans un pays de landes et de bruyères, au sein d’une nature sèche aux formes arrêtées et dures, que tous les grands peintres ont donné comme fonds à leurs vierges, Gabrielle vivait au fond d’une grasse et plantureuse vallée. Beauvouloir n’avait pu détruire l’harmonieuse disposition des bosquets naturels, le gracieux agencement des corbeilles de fleurs, la fraîche mollesse du tapis vert, l’amour exprimé par les entrelacements des plantes grimpantes. Ces vivaces poésies avaient leur langage, plutôt entendu que compris de Gabrielle qui se laissait aller à de confuses rêveries sous les ombrages; à travers les idées nuageuses que lui suggéraient ses admirations sous un beau ciel, et ses longues études de ce paysage observé dans tous les aspects qu’y imprimaient les saisons et les variations d’une atmosphère marine où viennent mourir les brumes de l’Angleterre, où commencent les clartés de la France, il s’élevait dans son esprit une lointaine lumière, une aurore qui perçait les ténèbres dans lesquelles la maintenait son père.
Beauvouloir n’avait pas soustrait non plus Gabrielle à l’influence de l’amour divin, elle joignait à l’admiration de la nature l’adoration du Créateur; elle s’était élancée dans la première voie ouverte aux sentiments féminins: elle aimait Dieu, elle aimait Jésus, la Vierge et les saints, elle aimait l’Église et ses pompes; elle était catholique à la manière de sainte Thérèse qui voyait dans Jésus un infaillible époux, un continuel mariage. Mais Gabrielle se livrait à cette passion des âmes fortes avec une simplicité si touchante, qu’elle aurait désarmé la séduction la plus brutale par l’enfantine naïveté de son langage.
Où cette vie d’innocence conduisait-elle Gabrielle? Comment instruire une intelligence aussi pure que l’eau d’un lac tranquille qui n’aurait encore réfléchi que l’azur des cieux? Quelles images dessiner sur cette toile blanche? Autour de quel arbre tourner les clochettes de neige épanouies sur ce liseron? Jamais le père ne s’était fait ces questions sans éprouver un frisson intérieur. En ce moment, le bon vieux savant cheminait lentement sur sa mule, comme s’il eût voulu rendre éternelle la route qui menait du château d’Hérouville à Ourscamp, nom du village auprès duquel se trouvait son domaine de Forcalier. L’amour infini qu’il portait à sa fille lui avait fait concevoir un si hardi projet! un seul être au monde pouvait la rendre heureuse, et cet homme était Étienne. Certes, le fils angélique de Jeanne de Saint-Savin et la candide fille de Gertrude Marana étaient deux créations jumelles. Toute autre femme que Gabrielle devait effrayer et tuer l’héritier présomptif de la maison d’Hérouville; de même qu’il semblait à Beauvouloir que Gabrielle devait périr par le fait de tout homme de qui les sentiments et les formes extérieures n’auraient pas la virginale délicatesse d’Étienne. Certes le pauvre médecin n’y avait jamais songé, le hasard s’était complu à ce rapprochement, et l’ordonnait. Mais, sous le règne de Louis XIII, oser amener le duc d’Hérouville à marier son fils unique à la fille d’un rebouteur normand! Et cependant de ce mariage seulement pouvait résulter cette lignée que voulait impérieusement le vieux duc. La nature avait destiné ces deux beaux êtres l’un à l’autre. Dieu les avait rapprochés par une incroyable disposition d’événements, tandis que les idées humaines, les lois mettaient entre eux des abîmes infranchissables. Quoique le vieillard crût voir en ceci le doigt de Dieu, et malgré la parole qu’il avait surprise au duc, il fut saisi par de telles appréhensions en pensant aux violences de ce caractère indompté, qu’il revint sur ses pas au moment où, parvenu sur le haut de la colline opposée à celle d’Ourscamp, il aperçut la fumée qui s’élevait de son toit entre les arbres de son enclos. Il fut décidé par son illégitime parenté, considération qui pouvait influer sur l’esprit de son maître. Puis une fois décidé, Beauvouloir eut confiance dans les hasards de la vie, il se pourrait que le duc mourût avant le mariage; et d’ailleurs il compta sur les exemples: une paysanne du Dauphiné, Françoise Mignot, venait d’épouser le maréchal de l’Hopital; le fils du connétable Anne de Montmorency avait épousé Diane, la fille de Henri II et d’une dame piémontaise nommée Philippe Duc.
Pendant cette délibération, où l’amour paternel estimait toutes les probabilités, discutait les bonnes comme les mauvaises chances, et tâchait d’entrevoir l’avenir en en pesant les éléments, Gabrielle se promenait dans le jardin où elle choisissait des fleurs pour garnir les vases de l’illustre potier qui fit avec l’émail ce que Benvenuto Cellini avait fait avec les métaux. Gabrielle avait mis ce vase, orné d’animaux en relief, sur une table, au milieu de la salle, et le remplissait de fleurs pour égayer sa grand’mère, et peut-être aussi pour donner une forme à ses propres pensées. Le grand vase de faïence, dite de Limoges, était plein, achevé, posé sur le riche tapis de la table, et Gabrielle disait à sa grand’mère:—«Regardez donc!» quand Beauvouloir entra. La fille courut se jeter dans les bras du père. Après les premières effusions de tendresse, Gabrielle voulut que le vieillard admirât le bouquet; mais après l’avoir regardé, Beauvouloir plongea sur sa fille un regard profond qui la fit rougir.
—Il est temps, se dit-il en comprenant le langage de ces fleurs dont chacune avait été sans doute étudiée et dans sa forme et dans sa couleur, tant chacune était bien mise à sa place, où elle produisait un effet magique dans le bouquet.
Gabrielle resta debout, sans penser à la fleur commencée sur son métier. A l’aspect de sa fille, une larme roula dans les yeux de Beauvouloir, sillonna ses joues qui contractaient encore difficilement une expression sérieuse, et tomba sur sa chemise que, selon la mode du temps, son pourpoint ouvert sur le ventre laissait voir au-dessus de son haut-de-chausses. Il jeta son feutre orné d’une vieille plume rouge, pour pouvoir faire avec sa main le tour de sa tête pelée. En contemplant de nouveau sa fille qui, sous les solives brunes de cette salle tapissée de cuir, ornée de meubles en ébène, de portières en grosses étoffes de soie, parée de sa haute cheminée, et qu’éclairait un jour doux, était encore bien à lui, le pauvre père sentit des larmes dans ses yeux et les essuya. Un père qui aime son enfant voudrait le garder toujours petit; quant à celui qui peut voir, sans une profonde douleur, sa fille passant sous la domination d’un homme, il ne remonte pas vers les mondes supérieurs, il redescend dans les espèces infimes.
—Qu’avez-vous, mon fils? dit la vieille mère en ôtant ses lunettes et cherchant dans l’attitude ordinairement joyeuse du bonhomme le sujet du silence qui la surprenait.
Le vieux médecin montra du doigt sa fille à l’aïeule qui hocha la tête par un signe de satisfaction, comme pour dire: Elle est bien mignonne!