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La Comédie humaine - Volume 18 cover

La Comédie humaine - Volume 18

Chapter 11: DEUXIÈME PARTIE
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About This Book

Le récit suit un juge d’instruction aux prises avec une enquête qui mêle interrogatoires, révélations d’identités et pressions venues de l’aristocratie parisienne. La découverte d’un lien entre un prévenu et un dangereux forçat aboutit au suicide d’un jeune homme, événement qui compromet la carrière du magistrat et met au jour rivalités sociales, manipulations amoureuses et interventions politiques. Alternant scènes de procédure, intrigues clandestines et moments privés, le texte examine l’ambition, la dépendance des institutions aux puissances extérieures et les effets tragiques des compromis moraux sur les existences individuelles.

Ein bel androi de sai vie
Ça quai toule ein jour
Ai changé l’ea de bréehie
Au vin de Mador[3].

Chacun reconnut la voix du père Fourchon à qui ce passage devait particulièrement plaire, et que Mouche accompagnait en fausset.

[3]

Un bel endroit de sa vie
Fut qu’à table un jour
Il changea l’eau du pot
En vin de Madère.

—Ah! ils se sont pansés! cria la vieille Tonsard à sa belle-fille, ton père est rouge comme un gril, et le petit bresille comme un sarment.

—Salut! cria le vieillard, vous êtes beaucoup de gredins ici!... Salut! dit-il à sa petite-fille qu’il surprit embrassant Bonnébault; salut, Marie, pleine de vices, que Satan soit avec toi, sois maudite entre toutes les femmes, etc. Salut la compagnie! Vous êtes pincés! vous pouvez dire adieu à vos gerbes! Il y a des nouvelles! Je vous l’ai dit que le bourgeois vous materait, eh bien! il va vous fouetter avec la loi!... Ah! v’là ce que c’est que de lutter contre les bourgeois! les bourgeois ont fait tant de lois, qu’ils en ont pour toutes les finesses...

Un hoquet terrible donna soudain un autre cours aux idées de l’honorable orateur.

—Si Vermichel était là, je lui soufflerais dans la gueule, il aurait une idée de ce que c’est que le vin d’Alicante! Qué vin! si j’étais pas Bourguignon, je voudrais être Espagnol! un vin de Dieu! je crois bien que le pape dit sa messe avec! Cré vin!... Je suis jeune!... Dis donc, Courtebotte, si ta femme était là... je la trouverais jeune! Décidément le vin d’Espagne enfonce le vin cuit!... Faut faire une révolution, rien que pour vider les caves!...

—Mais quelle nouvelle, papa? dit Tonsard.

—Y aura pas de moisson pour vous autres, le Tapissier va vous interdire le glanage.

—Interdire le glanage!... cria tout le cabaret d’une seule voix dominée par les notes aiguës des quatre femmes.

—Oui, dit Mouche, il va prendre un arrêté, le faire publier par Groison, le faire afficher dans le canton, et il n’y aura que ceux qui auront des certificats d’indigence qui glaneront.

—Et, saisissez bien ceci!... dit Fourchon, les fricoteurs des autres communes ne seront pas reçus.

—De quoi! de quoi! dit Bonnébault. Ma grand’mère, ni moi, ni ta mère à toi, Godain, nous ne pourrons pas glaner par ici? En voilà des farces d’autorités! je les embête! Ah çà! c’est donc un déchaîné des enfers, que ce général de maire?...

—Glaneras-tu tout de même, toi, Godain? dit Tonsard au garçon charron qui parlait d’un peu près à Catherine.

—Moi, je n’ai rien, je suis indigent, répondit-il, je demanderai un certificat.

—Qu’est-ce qu’on a donc donné à mon père pour sa loutre, mon bibi? disait la belle cabaretière à Mouche.

Quoique succombant sous une digestion pénible et l’œil troublé par deux bouteilles de vin, Mouche, assis sur les genoux de la Tonsard, pencha la tête sur le cou de sa tante et lui répondit finement à l’oreille: —Je ne sais pas, mais il a de l’or!... Si vous voulez me crânement nourrir pendant un mois, peut-être que je découvrirai sa cachette; il en a eune.

—Le père a de l’or!... dit la Tonsard à l’oreille de son mari qui dominait de sa voix le tumulte occasionné par la vive discussion à laquelle participaient tous les buveurs.

—Chut! v’là Groison! cria la vieille.

Un silence profond régna dans le cabaret. Lorsque Groison fut à une distance convenable, la vieille Tonsard fit un signe, et la discussion recommença sur la question de savoir si l’on glanerait, comme par le passé, sans certificat d’indigence.

—Faudra bien que vous obéissiez, dit le père Fourchon, car le Tapissier est allé voir el parfait et lui demander des troupes pour maintenir l’ordre. On vous tuera comme des chiens... que nous sommes! s’écria le vieillard qui essayait de vaincre l’engourdissement produit sur sa langue par le vin d’Espagne.

Cette autre annonce de Fourchon, quoique folle qu’elle fût, rendit tous les buveurs pensifs; ils croyaient le gouvernement capable de les massacrer sans pitié.

—Il y a eu des troubles comme ça aux environs de Toulouse, où j’étais en garnison, dit Bonnébault; nous avons marché, les paysans ont été sabrés, arrêtés... ça faisait rire de les voir voulant résister à la troupe. Il y en a eu dix envoyés aux fers par la justice, onze en prison; tout a été confondu, quoi!... Le soldat est le soldat, vous êtes des péquins, on a le droit de vous sabrer, et hue!...

—Eh bien! dit Tonsard, qu’avez-vous donc, vous autres, à vous effrayer comme des cabris? Peut-on prendre quelque chose à ma mère, à mes filles?... On aura de la prison?... Eh bien! on en mangera, le Tapissier n’y mettra pas tout le pays. D’ailleurs, ils sont mieux nourris chez le roi que chez eux, les prisonniers, et on les chauffe en hiver.

—Vous êtes des godiches! beugla le père Fourchon. Vaut mieux gruger le bourgeois que de l’attaquer en face, allez! Autrement vous serez éreintés. Si vous aimez le bagne, c’est autre chose! On ne travaille pas tant que dans les champs, c’est vrai; mais on n’y a pas sa liberté.

—Peut-être bien, dit Vaudoyer qui se montrait un des plus hardis pour le conseil, vaudrait-il mieux que quelques-uns d’entre nous risquassent leur peau pour délivrer le pays de cette bête de Gévaudan qui s’est terrée à la porte d’Avonne.

—Faire l’affaire à Michaud?... dit Nicolas, j’en suis.

—Ça n’est pas mûr, dit Fourchon, nous y perdrions trop, mes enfants. Faut nous enmalheurer, crier la faim, le bourgeois des Aigues et sa femme voudront nous faire du bien, et vous en tirerez mieux que des glanes...

—Vous êtes des halle-taupiers, s’écria Tonsard, mettez qu’il y ait noise avec la justice et les troupes, on ne fourre pas tout un pays aux fers, et nous aurons à la Ville-aux-Fayes et dans les anciens seigneurs, des gens bien disposés à nous soutenir.

—C’est vrai, dit Courtecuisse, il n’y a que le Tapissier qui se plaint; messieurs de Soulanges, de Ronquerolles et autres sont contents! Quand on pense que si ce cuirassier avait eu le courage de se faire tuer comme les autres, je serais encore heureux à ma porte d’Avonne qu’il m’a mise sens dessus dessous, qu’on ne s’y reconnaît plus.

—On ne fera pas marcher les troupes pour un guerdin de bourgeois qui se met mal avec tout un pays! dit Godain... C’est sa faute! il veut tout confondre ici, renverser tout le monde, le gouvernement lui dira: Zut!

—Le gouvernement ne parle pas autrement, il y est obligé, ce pauvre gouvernement, dit Fourchon pris d’une tendresse subite pour le gouvernement; je le plains, ce bon gouvernement... il est malheureux, il est sans le sou, comme nous... et c’est bête pour un gouvernement qui fait lui-même la monnaie... Ah! si j’étais gouvernement...

—Mais, s’écria Courtecuisse, l’on m’a dit à la Ville-aux-Fayes que monsieur de Ronquerolles avait parlé dans l’Assemblée de nos droits.

—C’est sur le journiau de m’sieu Rigou, dit Vaudoyer qui savait lire et écrire, en sa qualité d’ex-garde champêtre, je l’ai lu...

Malgré ses fausses tendresses, le vieux Fourchon, comme beaucoup de gens du peuple dont les facultés sont stimulées par l’ivresse, suivait d’un œil intelligent et d’une oreille attentive cette discussion, que bien des à parte rendaient furieuse. Tout à coup, il prit position au milieu du cabaret, en se levant.

—Écoutez le vieux, il est soûl! dit Tonsard, il a deux fois plus de malice, il a la sienne et celle du vin...

—D’Espagne!... ça fait trois, reprit Fourchon en riant d’un rire de faune. Mes enfants, faut pas heurter la chose de front, vous êtes trop faibles, prenez-moi ça de biais!... Faites les morts, les chiens couchants, la petite femme est déjà bien effrayée, allez! on en viendra bientôt à bout; elle quittera le pays, et si elle le quitte, le Tapissier la suivra, c’est sa passion. Voilà le plan. Mais pour avancer leur départ, mon avis est de leur ôter leur conseil, leur force, notre espion, notre singe.

—Qui ça?

—Eh! c’est le damné curé! dit Tonsard, un chercheur de péchés qui veut nous nourrir d’hosties.

—Ça, c’est vrai, s’écria Vaudoyer, nous étions heureux sans le curé, faut se défaire de ce mangeux de bon Dieu, v’là l’ennemi.

—Le Gringalet, reprit Fourchon en désignant l’abbé Brossette par le surnom qu’il devait à son air piètre, succomberait peut-être à quelque matoise, puisqu’il observe tous les carêmes. Et, en le tambourinant par un bon charivari s’il était pris en riolle, son évêque serait forcé de l’envoyer ailleurs. Voilà qui plairait diablement à ce brave père Rigou... Si la fille à Courtecuisse voulait quitter sa bourgeoise d’Auxerre, elle est si jolie, qu’en faisant la dévote, elle sauverait la patrie. Et ran tan plan!

—Et pourquoi ne serait-ce pas toi, dit Godain tout bas à Catherine, il y aurait une pannerée d’écus à vendanger pour éviter le tapage, et du coup, tu serais la maîtresse ici...

—Glanerons-nous, ne glanerons-nous pas? dit Bonnébault. Je me soucie bien de votre abbé, moi, je suis de Conches, et nous n’y avons pas de curé qui nous trifouille la conscience avec sa grelotte.

—Tenez, reprit Vaudoyer, il faut aller savoir du bonhomme Rigou, qui connaît les lois, si le Tapissier peut nous interdire le glanage, et il nous dira si nous avons raison. Si le Tapissier est dans son droit, nous verrons alors, comme dit l’ancien, à prendre les choses en biais...

—Il y aura du sang répandu!... dit Nicolas d’un air sombre en se levant, après avoir bu toute une bouteille de vin que Catherine lui avait entonnée, afin de l’empêcher de parler. Si vous voulez m’écouter, on descendra Michaud! mais vous êtes des veules et des drogues!

—Pas moi! dit Bonnébault, si vous êtes des amis à taire vos becs, je me charge d’ajuster le Tapissier, moi!... Qué plaisir de loger un pruneau dans son bocal, ça me vengerait de tous mes puants d’officiers!...

—Là, là, s’écria Jean-Louis Tonsard, qui passait pour être un peu fils de Gaubertin, et qui venait d’entrer à la suite de Fourchon.

Ce garçon, qui courtisait depuis quelques mois la jolie servante de Rigou, succédait à son père dans l’état de tondeur de haies, de charmilles et autres facultés tonsardes. En allant dans les maisons bourgeoises, il y causait avec les maîtres et les gens, il récoltait ainsi des idées qui faisaient de lui l’homme à moyens de la famille, le finaud. En effet, on verra tout à l’heure qu’en s’adressant à la servante de Rigou, Jean-Louis justifiait la bonne opinion qu’on avait de sa finesse.

—Eh bien! qu’as-tu, prophète? dit le cabaretier à son fils.

—Je dis que vous jouez le jeu des bourgeois, répliqua Jean-Louis. Effrayer les gens des Aigues pour maintenir vos droits, bien! mais les pousser hors du pays et faire vendre les Aigues, comme le veulent les bourgeois de la vallée, c’est contre nos intérêts. Si vous aidez à partager les grandes terres, où donc qu’on prendra des biens à vendre, à la prochaine révolution?... Vous aurez alors les terres pour rien, comme les a eues Rigou; tandis que si vous les mettez dans la gueule des bourgeois, les bourgeois vous les recracheront bien amaigries et renchéries, vous travaillerez pour eux, comme tous ceux qui travaillent pour Rigou. Voyez Courtecuisse...

Cette allocution était d’une politique trop profonde pour être saisie par des gens ivres, qui tous, excepté Courtecuisse, amassaient de l’argent pour avoir leur part dans le gâteau des Aigues. Aussi laissa-t-on parler Jean-Louis en continuant, comme à la chambre des députés, les conversations particulières.

—Eh bien! allez, vous serez des machines à Rigou! s’écria Fourchon, qui seul avait compris son petit-fils.

En ce moment, Langlumé, le meunier des Aigues, vint à passer; la belle Tonsard le héla.

—C’est-y vrai, dit-elle, monsieur l’adjoint, qu’on défendra le glanage?

Langlumé, petit homme réjoui, à face blanche de farine, habillé de drap gris blanc, monta les marches, et aussitôt les paysans prirent leurs mines sérieuses.

—Dame! mes enfants, oui et non; les nécessiteux glaneront; mais les mesures qu’on prendra vous seront bien profitables...

—Et comment? dit Godain.

—Mais si l’on empêche tous les malheureux de fondre ici, répondit le meunier en clignant les yeux à la façon normande, vous ne serez pas empêchés, vous autres, d’aller ailleurs, à moins que tous les maires ne fassent comme celui de Blangy.

—Ainsi, c’est vrai?... dit Tonsard d’un air menaçant.

—Moi, dit Bonnébault en mettant son bonnet de police sur l’oreille et faisant siffler sa baguette de coudrier, je retourne à Conches y prévenir les amis...

Et le lovelace de la vallée s’en alla, tout en sifflant l’air de cette chanson soldatesque:

Toi qui connais les hussards de la garde,
Connais-tu pas l’ trombon du régiment?

—Dis donc, Marie, il prend un drôle de chemin pour aller à Conches, ton bon ami, cria la vieille Tonsard à sa petite-fille.

—Il va voir Aglaé! dit Marie qui bondit à la porte, il faut que je la rosse une bonne foi c’te cane-là.

—Tiens, Vaudoyer, dit Tonsard à l’ancien garde champêtre, va voir le père Rigou, nous saurons quoi faire, il est notre oracle, et ça ne coûte rien, sa salive.

—Encore une bêtise, s’écria tout bas Jean-Louis, il vend tout, Annette me l’a bien dit, il est plus dangereux qu’une colère à écouter.

—Je vous conseille d’être sages, reprit Langlumé, car le général est parti pour la préfecture à cause de vos méfaits, et Sibilet me disait qu’il avait juré son honneur d’aller jusqu’à Paris parler au chancelier de France, au roi, à toute la boutique, s’il le fallait, pour avoir raison de ses paysans.

—Ses paysans!... cria-t-on.

—Ah çà! nous ne nous appartenons donc plus?

Sur cette question de Tonsard, Vaudoyer sortit pour aller chez l’ancien maire.

Langlumé, déjà sorti, se retourna sur les marches et répondit:

—Tas de fainéants, avez-vous des rentes pour vouloir être vos maîtres?...

Quoique dit en riant, ce mot profond fut compris à peu près de la même manière que les chevaux comprennent un coup de fouet.

—Ran tan plan! vos maîtres!... Dis donc, mon fiston, après ton coup de ce matin, ce n’est pas ma clarinette qu’on te mettra entre les quatre doigts et le pouce, dit Fourchon à Nicolas.

—Ne l’asticote pas, il est capable de te faire rendre ton vin en te frottant le ventre, répliqua brutalement Catherine à son grand-père.

XIII.—L’USURIER DES CAMPAGNES.

Stratégiquement, Rigou se trouvait à Blangy ce qu’est à la guerre une sentinelle avancée. Il surveillait les Aigues, et bien. Jamais la police n’aura d’espions comparables à ceux qui se mettent au service de la haine.

A l’arrivée du général aux Aigues, Rigou forma sans doute sur lui quelque projet que le mariage de Montcornet avec une Troisville fit évanouir, car il avait paru vouloir protéger ce grand propriétaire. Ses intentions furent alors si patentes, que Gaubertin jugea nécessaire de lui faire une part en l’initiant à la conspiration ourdie contre les Aigues. Avant d’accepter cette part et un rôle, Rigou voulut mettre, selon son expression, le général au pied du mur.

Quand la comtesse fut installée, un jour, une petite carriole en osier, peinte en vert, entra dans la cour d’honneur des Aigues. Monsieur le maire, flanqué de sa mairesse, en descendit et vint par le perron du jardin. Rigou remarqua la comtesse à une croisée. Tout acquise à l’évêque, à la religion et à l’abbé Brossette, qui s’était hâté de prévenir son ennemi, la comtesse fit dire par François que madame était sortie.

Cette impertinence, digne d’une femme née en Russie, fit jaunir le visage du bénédictin. Si la comtesse avait eu la curiosité de voir l’homme de qui le curé disait: «C’est un damné qui, pour se rafraîchir, se plonge dans l’iniquité comme dans un bain,» peut-être eût-elle évité de mettre entre le maire et le château la haine froide et réfléchie que portaient les libéraux aux royalistes, augmentée des excitants du voisinage de la campagne, où le souvenir d’une blessure d’amour-propre est toujours ravivé.

Quelques détails sur cet homme et sur ses mœurs auront le mérite, tout en éclairant sa participation au complot nommé la grande affaire par ses deux associés, de peindre un type excessivement curieux, celui d’existences campagnardes particulières à la France, et qu’aucun pinceau n’est encore allé chercher. D’ailleurs, de cet homme, rien n’est indifférent, ni sa maison, ni sa manière de souffler le feu, ni sa façon de manger; ses mœurs, ses opinions, tout servira puissamment à l’histoire de cette vallée. Ce renégat explique enfin l’utilité de la médiocratie, il en est à la fois la théorie et la pratique, l’alpha et l’oméga, le summum.

Vous vous rappelez peut-être certains maîtres en avarice déjà peints dans quelques scènes antérieures? D’abord l’avare de province, le père Grandet de Saumur, avare comme le tigre est cruel; puis Gobseck l’escompteur, le jésuite de l’or, n’en savourant que la puissance et dégustant les larmes du malheur, à savoir quel est leur crû; puis le baron de Nucingen, élevant les fraudes de l’argent à la hauteur de la politique. Enfin, vous avez sans doute souvenir de ce portrait de la parcimonie domestique, le vieil Hochon d’Issoudun, et de cet autre avare par esprit de famille, le petit la Baudraye de Sancerre. Eh bien! les sentiments humains, et surtout l’avarice, ont des nuances si diverses dans les divers milieux de notre société, qu’il restait encore un avare sur la planche de l’amphithéâtre des études de mœurs. Il restait Rigou! l’avare égoïste, c’est-à-dire plein de tendresse pour ses jouissances, sec et froid pour autrui, enfin l’avarice ecclésiastique, le moine demeuré moine pour exprimer le jus du citron appelé le bien-vivre, et devenu séculier pour happer la monnaie publique. Expliquons d’abord le bonheur continu qu’il trouvait à dormir sous son toit.

Blangy, c’est-à-dire les soixante maisons décrites par Blondet dans sa lettre à Nathan, est posé sur une bosse de terrain, à gauche de la Thune. Comme toutes les maisons y sont accompagnées de jardins, ce village est d’un aspect charmant. Quelques maisons sont assises le long du cours d’eau. Au sommet de cette vaste motte de terre se trouve l’église, jadis flanquée de son presbytère, et dont le cimetière enveloppe, comme dans beaucoup de villages, le chevet de l’église.

Le sacrilége Rigou n’avait pas manqué d’acheter ce presbytère, jadis construit par la bonne catholique mademoiselle Choin, sur un terrain acheté par elle exprès. Un jardin en terrasse, d’où la vue plongeait sur les terres de Blangy, de Soulanges et de Cerneux, situées entre les deux parcs seigneuriaux, séparait cet ancien presbytère de l’église. Du côté opposé, s’étendait une prairie, acquise par le dernier curé, peu de temps avant sa mort, et entourée de murs par le défiant Rigou.

Le maire ayant refusé de rendre le presbytère à sa primitive destination, la commune fut obligée d’acheter une maison de paysan située auprès de l’église; il fallut dépenser cinq mille francs pour l’agrandir, la restaurer et y joindre un jardinet, dont le mur était mitoyen avec la sacristie, en sorte que la communication fut établie comme autrefois entre la maison curiale et l’église.

Ces deux maisons, bâties sur l’alignement de l’église à laquelle elles paraissaient tenir par leurs jardins, avaient vue sur un espace de terrain planté d’arbres, qui formait d’autant mieux la place de Blangy, qu’en face de la nouvelle cure, le comte fit construire une maison commune destinée à recevoir la mairie, le logement du garde champêtre, et cette école de frères de la Doctrine chrétienne si vainement sollicitée par l’abbé Brossette. Ainsi, non-seulement les maisons de l’ancien bénédictin et du jeune prêtre adhéraient à l’église aussi bien divisées que réunies par elle, mais encore ils se surveillaient l’un l’autre. Le village entier espionnait d’ailleurs l’abbé Brossette. La grande rue, qui commençait à la Thune, montait tortueusement jusqu’à l’église. Des vignobles et des jardins de paysan, un petit bois, couronnaient la butte de Blangy.

La maison de Rigou, la plus belle du village, était bâtie en gros cailloux particuliers à la Bourgogne, pris dans un mortier jaune lissé carrément dans toute la largeur de la truelle, ce qui produit les ondes percées çà et là par les faces assez généralement noires de ce caillou. Une bande de mortier où pas un silex ne faisait tache, dessinait, à chaque fenêtre, un encadrement que le temps avait rayé par des fissures fines et capricieuses, comme on en voit dans les vieux plafonds. Les volets, grossièrement faits, se recommandaient par une solide peinture vert-dragon. Quelques mousses plates soudaient les ardoises sur le toit. C’est le type des maisons bourguignonnes; les voyageurs en aperçoivent par milliers de semblables en traversant cette portion de la France.

Une porte bâtarde ouvrait sur un corridor à moitié duquel se trouvait la cage d’un escalier de bois. A l’entrée, on voyait la porte d’une vaste salle à trois croisées donnant sur la place. La cuisine, pratiquée sous l’escalier, tirait son jour de la cour, cailloutée avec soin, et où l’on entrait par une porte cochère. Tel était le rez-de-chaussée.

Le premier étage contenait trois chambres, et au-dessus une petite chambre en mansarde.

Un bûcher, une remise, une écurie attenaient à la cuisine et faisaient un retour d’équerre. Au-dessus de ces constructions légères, on avait ménagé des greniers, un fruitier et une chambre de domestique.

Une basse-cour, une étable, des toits à porc faisaient face à la maison.

Le jardin, d’environ un arpent et clos de murs, était un jardin de curé, c’est-à-dire plein d’espaliers, d’arbres à fruits, de treilles, aux allées sablées et bordées de quenouilles, à carrés de légumes fumés avec le fumier provenant de l’écurie.

Au-dessus de la maison, attenait un second clos, planté d’arbres, enclos de haies, et assez considérable pour que deux vaches y trouvassent leur pâture en tout temps.

A l’intérieur, la salle, boisée à hauteur d’appui, était tendue de vieilles tapisseries. Les meubles en noyer, bruns de vieillesse et garnis en tapisserie à l’aiguille, s’harmoniaient avec la boiserie, avec le plancher également en bois. Le plafond montrait trois poutres en saillie, mais peintes, et dont les entre-deux étaient plafonnés. La cheminée, en bois de noyer, surmontée d’une glace dans un trumeau grotesque, n’offrait d’autre ornement que deux œufs en cuivre montés sur un pied de marbre, et qui se partageaient en deux; la partie supérieure retournée donnait une bobèche.

Ces chandeliers à deux fins, embellis de chaînettes, une invention du règne de Louis XV, commencent à devenir rares. Sur la paroi opposée aux fenêtres, et posée sur un socle vert et or, s’élevait une horloge commune, mais excellente. Des rideaux criant sur leurs tringles en fer, dataient de cinquante ans; leur étoffe en coton à carreaux, semblable à ceux des matelas, alternés de rose et de blanc, venait des Indes. Un buffet et une table à manger complétaient cet ameublement, tenu, d’ailleurs, avec une excessive propreté.

Au coin de la cheminée, on apercevait une immense bergère, le siége spécial de Rigou. Dans l’angle, au-dessus du petit bonheur du jour qui lui servait de secrétaire, on voyait accroché à la plus vulgaire patère, un soufflet, origine de la fortune de Rigou.

Sur cette succincte description, dont le style rivalise celui des affiches de vente, il est facile de deviner que les deux chambres respectives de monsieur et madame Rigou devaient être réduites au strict nécessaire; mais on se tromperait en pensant que cette parcimonie pût exclure la bonté matérielle des choses. Ainsi la petite maîtresse la plus exigeante se serait trouvée admirablement couchée dans le lit de Rigou, composé d’excellents matelas, de draps en toile fine, grossi d’un lit de plume acheté jadis pour quelque abbé par une dévote, garanti des bises par de bons rideaux. Ainsi de tout, comme on va le voir.

D’abord, cet avare avait réduit sa femme, qui ne savait ni lire, ni écrire, ni compter, à une obéissance absolue. Après avoir gouverné le défunt, la pauvre créature finissait servante de son mari, faisant la cuisine, la lessive, à peine aidée par une très-jolie fille appelée Annette, âgée de dix-neuf ans, aussi soumise à Rigou que sa maîtresse, et qui gagnait trente francs par an.

Grande, sèche et maigre, madame Rigou, femme à figure jaune, colorée aux pommettes, la tête toujours enveloppée d’un foulard et portant le même jupon pendant toute l’année, ne quittait pas sa maison deux heures par mois et nourrissait son activité par tous les soins qu’une servante dévouée donne à une maison. Le plus habile observateur n’aurait pas trouvé trace de la magnifique taille, de la fraîcheur à la Rubens, de l’embonpoint splendide, des dents superbes, des yeux de vierge qui jadis recommandèrent la jeune fille à l’attention du curé Niseron. La seule et unique couche de sa fille, madame Soudry la jeune, avait décimé les dents, fait tomber les cils, terni les yeux, flétri le teint. Il semblait que le doigt de Dieu se fût appesanti sur l’épouse du prêtre. Comme toutes les riches ménagères de la campagne, elle jouissait de voir ses armoires pleines de robes de soie, ou en pièce ou faites et neuves, de dentelles, de bijoux qui ne lui servaient jamais qu’à faire commettre le péché d’envie, à faire souhaiter sa mort aux jeunes servantes de Rigou. C’était un de ces êtres moitié femme, moitié bestiaux, nés pour vivre instinctivement. Cette ex-belle Arsène étant désintéressée, le legs du feu curé Niseron serait inexplicable sans le curieux événement qui l’inspira, et qu’il faut rapporter pour l’instruction de l’immense tribu des héritiers.

Madame Niseron, la femme du vieux sacristain, comblait d’attentions l’oncle de son mari; car l’imminente succession d’un vieillard de soixante-douze ans, estimée à quarante et quelques mille livres, devait mettre la famille de l’unique héritier dans une aisance assez impatiemment attendue par feu madame Niseron, laquelle, outre son fils, jouissait d’une charmante petite fille, espiègle, innocente, une de ces créatures qui ne sont peut-être accomplies que parce qu’elles doivent disparaître, car elle mourut à quatorze ans des pâles couleurs, le nom populaire de la chlorose. Feu follet du presbytère, cette enfant allait chez son grand-oncle le curé comme chez elle, elle y faisait la pluie et le beau temps, elle aimait mademoiselle Arsène, la jolie servante que son oncle put prendre en 1789, à la faveur de la licence introduite dans la discipline par les premiers orages révolutionnaires. Arsène, nièce de la vieille gouvernante du curé, fut appelée pour la suppléer, car en se sentant mourir, la vieille mademoiselle Pichard voulait sans doute faire transporter ses droits à la belle Arsène.

En 1791, au moment où le curé Niseron offrit un asile à dom Rigou et au frère Jean, la petite Niseron se permit une espièglerie fort innocente. En jouant avec Arsène et d’autres enfants à ce jeu qui consiste à cacher chacun à son tour un objet que les autres cherchent et qui fait crier: «Tu brûles ou tu gèles,» selon que les chercheurs s’en éloignent ou s’en approchent, la petite Geneviève eut l’idée de fourrer le soufflet de la salle dans le lit d’Arsène. Le soufflet fut introuvable, le jeu cessa; Geneviève, emmenée par sa mère, oublia de remettre le soufflet à son clou. Arsène et sa tante cherchèrent le soufflet pendant une semaine, puis on ne le chercha plus, on pouvait s’en passer; le vieux curé soufflait son feu avec une sarbacane faite au temps où les sarbacanes furent à la mode, et qui sans doute provenait de quelque courtisan d’Henri III. Enfin, un soir, un mois avant sa mort, la gouvernante, après un dîner auquel avaient assisté l’abbé Mouchon, la famille Niseron et le curé de Soulanges, refit des lamentations de Jérémie à propos du soufflet, sans pouvoir en expliquer la disparition.

—Eh! mais il est depuis quinze jours dans le lit d’Arsène, dit la petite Niseron en éclatant de rire; si cette grande paresseuse faisait son lit, elle l’aurait trouvé...

En 1791, tout le monde put éclater de rire; mais à ce rire succéda le plus profond silence.

—Il n’y a rien de risible à cela, dit la gouvernante, depuis que je suis malade, Arsène me veille.

Malgré cette explication, le curé Niseron jeta sur madame Niseron et sur son mari le regard foudroyant d’un prêtre qui croit à un complot. La gouvernante mourut. Dom Rigou sut si bien exploiter la haine du curé, que l’abbé Niseron déshérita Jean-François Niseron au profit d’Arsène Pichard.

En 1823, Rigou se servait toujours par reconnaissance de la sarbacane pour attiser le feu, et laissait le soufflet au clou.

Madame Niseron, folle de sa fille, ne lui survécut pas. La mère et l’enfant moururent en 1794. Le curé mort, le citoyen Rigou s’occupa lui-même des affaires d’Arsène en la prenant pour sa femme.

L’ancien frère convers de l’Abbaye, attaché à Rigou comme un chien à son maître, devint à la fois le palefrenier, le jardinier, le vacher, le valet de chambre et le régisseur de ce sensuel Harpagon.

Arsène Rigou, mariée en 1821, au procureur du roi, sans dot, rappelait un peu la beauté commune de sa mère et possédait l’esprit sournois de son père.

Alors âgé de soixante-sept ans, Rigou n’avait pas fait une seule maladie en trente ans, et rien ne paraissait devoir atteindre cette santé vraiment insolente. Grand, sec, les yeux bordés d’un cercle brun, les paupières presque noires, quand le matin il laissait voir son cou ridé, rouge et grenu, vous l’eussiez d’autant mieux comparé à un condor que son nez très-long, pincé du bout, aidait encore à cette ressemblance par une coloration sanguinolente. Sa tête, quasi chauve, eût effrayé les connaisseurs par un occiput en dos d’âne, indice d’une volonté despotique. Ses yeux grisâtres, presque voilés par ses paupières à membranes filandreuses, étaient prédestinés à jouer l’hypocrisie. Deux mèches de couleur indécise, à cheveux si clair-semés qu’ils ne cachaient pas la peau, flottaient au-dessus des oreilles larges, hautes et sans ourlet, trait qui révèle la cruauté, mais, dans l’ordre moral seulement, quand il n’annonce pas la folie. La bouche, très-fendue et à lèvres minces, annonçait un mangeur intrépide, un buveur déterminé, par la tombée des coins qui dessinait deux espèces de virgules où coulaient les jus, où pétillait sa salive quand il mangeait ou qu’il parlait. Héliogabale devait être ainsi.

Son costume invariable consistait en une longue redingote bleue à collet militaire, en une cravate noire, un pantalon et un vaste gilet de drap noir. Ses souliers à fortes semelles étaient garnis de clous à l’extérieur, et à l’intérieur d’un chausson tricoté par sa femme durant les soirées d’hiver. Annette et sa maîtresse tricotaient aussi les bas de Monsieur.

Rigou s’appelait Grégoire. Aussi ses amis ne renonçaient-ils point aux divers calembours que le G du prénom autorisait, malgré l’usage immodéré qu’on en faisait depuis trente ans. On le saluait toujours de ces phrases: J’ai Rigou! —Je Ris, goutte! Ris, goûte! Rigoulard, etc., mais surtout de Grigou (G. Rigou).

Quoique cette esquisse peigne le caractère, personne n’imaginerait jamais jusqu’où, sans opposition et dans la solitude, l’ancien bénédictin avait poussé la science de l’égoïsme, celle du bien-vivre et la volupté sous toutes les formes. D’abord, il mangeait seul, servi par sa femme et par Annette qui se mettaient à table avec Jean, après lui, dans la cuisine, pendant qu’il digérait son dîner, qu’il cuvait son vin en lisant les nouvelles.

A la campagne, on ne connaît pas les noms propres des journaux, ils s’appellent tous les nouvelles.

Le dîner, de même que le déjeuner et le souper, toujours composés de choses exquises, étaient cuisinés avec cette science qui distingue les gouvernantes de curé entre toutes les cuisinières. Ainsi, madame Rigou battait elle-même le beurre deux fois par semaine. La crème entrait comme élément dans toutes les sauces. Les légumes étaient cueillis de manière à sauter de leurs planches dans la casserole. Les Parisiens, habitués à manger de la verdure, des légumes qui accomplissent une seconde végétation exposés au soleil, à l’infection des rues, à la fermentation des boutiques, arrosés par les fruitières qui leur donnent ainsi la plus trompeuse fraîcheur, ignorent les saveurs exquises que contiennent ces produits auxquels la nature a confié des vertus fugitives, mais puissantes, quand ils sont mangés en quelque sorte tout vifs.

Le boucher de Soulanges apportait sa meilleure viande, sous peine de perdre la pratique du redoutable Rigou. Les volailles, élevées à la maison, devaient être d’une excessive finesse.

Ce soin de papelardise embrassait toutes les choses destinées à Rigou. Si les pantoufles de ce savant Thélémiste étaient de cuir grossier, une bonne peau d’agneau en formait la doublure. S’il portait une redingote de gros drap, c’est qu’elle ne touchait pas sa peau, car sa chemise, blanchie et repassée au logis, avait été filée par les plus habiles doigts de la Frise. Sa femme, Annette et Jean buvaient le vin du pays, le vin que Rigou se réservait sur sa récolte; mais dans sa cave particulière, pleine comme une cave de Belgique, les vins de Bourgogne les plus fins côtoyaient ceux de Bordeaux, de Champagne, de Roussillon, du Rhône, d’Espagne, tous achetés dix ans à l’avance, et toujours mis en bouteille par frère Jean. Les liqueurs provenues des îles procédaient de madame Amphoux, l’usurier en avait acquis une provision pour le reste de ses jours, au dépeçage d’un château de Bourgogne.

Rigou mangeait et buvait comme Louis XIV, un des plus grands consommateurs connus, ce qui trahit les dépenses d’une vie plus que voluptueuse. Discret et habile dans sa prodigalité secrète, il disputait ses moindres marchés comme savent disputer les gens d’église. Au lieu de prendre des précautions infinies pour ne pas être trompé dans ses acquisitions, le rusé moine gardait un échantillon et se laissait écrire les conventions; mais, quand son vin ou ses provisions voyageaient, il prévenait qu’au plus léger vice des choses il refuserait d’en prendre livraison.

Jean, directeur du fruitier, était dressé à savoir conserver les produits du plus beau fruitage connu dans le département. Rigou mangeait des poires, des pommes et quelquefois du raisin à Pâques.

Jamais prophète, susceptible de passer Dieu, ne fut plus aveuglément obéi que ne l’était Rigou chez lui dans ses moindres caprices. Le mouvement de ses gros sourcils noirs plongeait sa femme, Annette et Jean dans des inquiétudes mortelles. Il retenait ses trois esclaves par la multiplicité minutieuse de leurs devoirs qui leur faisait comme une chaîne. A tout moment, ces pauvres gens se voyaient sous le coup d’un travail obligé, d’une surveillance, mais ils avaient fini par trouver une sorte de plaisir dans l’accomplissement de ces travaux constants, ils ne s’ennuyaient point. Tous trois, ils avaient le bien-être de cet homme pour seul et unique texte de leurs préoccupations.

Annette était, depuis 1795, la dixième jolie bonne prise par Rigou, qui se flattait d’arriver à la tombe avec ces relais de jeunes filles. Venue à seize ans, à dix-neuf ans Annette devait être renvoyée. Chacune de ces bonnes, choisie à Auxerre, à Clamecy, dans le Morvan, avec des soins méticuleux, était attirée par la promesse d’un beau sort, mais madame Rigou s’entêtait à vivre! Et toujours au bout de trois ans, une querelle amenée par l’insolence de la servante envers sa pauvre maîtresse en nécessitait le renvoi.

Annette, vrai chef-d’œuvre de beauté fine, ingénieuse, piquante, méritait une couronne de duchesse. Elle ne manquait pas d’esprit, Rigou ne savait rien de l’intelligence d’Annette et de Jean-Louis Tonsard, ce qui prouvait qu’il se laissait prendre par cette jolie fille, la seule à qui l’ambition ait suggéré la flatterie, comme moyen d’aveugler ce lynx.

Ce Louis XV, sans trône, ne s’en tenait pas uniquement à la jolie Annette. Oppresseur hypothécaire des terres achetées par les paysans au delà de leurs moyens, il faisait son sérail de la vallée, depuis Soulanges jusqu’à cinq lieues au delà de Conches vers la Brie, sans y dépenser autre chose que des retardements de poursuites pour obtenir ces fugitifs trésors qui dévorent la fortune de tant de vieillards.

Cette vie exquise, cette vie comparable à celle de Bouret, ne coûtait donc presque rien. Grâce à ses nègres blancs, Rigou faisait abattre, façonner, rentrer ses fagots, ses bois, ses foins, ses blés. Pour le paysan, la main-d’œuvre est peu de chose, surtout en considération d’un ajournement d’intérêts à payer. Ainsi Rigou, tout en demandant de petites primes pour des retards de quelques mois, pressurait ses débiteurs en exigeant d’eux des services manuels, véritables corvées auxquelles ils se prêtaient, croyant ne rien donner parce qu’ils ne sortaient rien de leurs poches. On payait ainsi parfois à Rigou plus que le capital de la dette.

Profond comme un moine, silencieux comme un bénédictin en travail d’histoire, rusé comme un prêtre, dissimulé comme tout avare, se tenant toujours dans les limites du droit, cet homme eût été Tibère à Rome, Richelieu sous Louis XIII, Fouché, s’il avait eu l’ambition d’aller à la Convention; mais il eut la sagesse d’être un Lucullus sans faste, un voluptueux avare. Pour occuper son esprit, il jouissait d’une haine taillée en plein drap. Il tracassait le général comte de Montcornet. Il faisait mouvoir les paysans par le jeu de fils cachés dont le maniement l’amusait comme une partie d’échecs où les pions vivaient, où les cavaliers couraient à cheval, où les fous comme Fourchon babillaient, où les tours féodales brillaient au soleil, où la reine faisait malicieusement échec au roi. Tous les jours en se levant, de sa fenêtre, cet homme voyait les faîtes orgueilleux des Aigues, les cheminées des pavillons, les superbes portes, et il se disait: —Tout cela tombera! je sécherai ces ruisseaux, j’abattrai ces ombrages. Enfin il avait sa grande et sa petite victime. S’il méditait la ruine du château, le renégat se flattait de tuer l’abbé Brossette à coups d’épingle.

Pour achever de peindre cet ex-religieux, il suffira de dire qu’il allait à la messe en regrettant que sa femme vécût, et manifestait le désir de se réconcilier avec l’Église aussitôt son veuvage venu. Il saluait avec déférence l’abbé Brossette en le rencontrant, et lui parlait doucement sans jamais s’emporter. En général, tous les gens qui tiennent à l’Église, ou qui en sont sortis, ont une patience d’insecte: ils la doivent à l’obligation de garder un décorum, éducation qui manque depuis vingt ans à l’immense majorité des Français, même à ceux qui se croient bien élevés. Tous les Conventuels que la Révolution a fait sortir de leurs monastères et qui sont entrés dans les affaires ont montré, par leur froideur et par leur réserve, la supériorité que donne la discipline ecclésiastique à tous les enfants de l’Église, même à ceux qui la désertent.

Éclairé dès 1792 par l’affaire du testament, Gaubertin avait su sonder la ruse que contenait la figure enfiellée de cet habile hypocrite; aussi s’en était-il fait un compère en communiant avec lui devant le Veau d’or. Dès la fondation de la maison Leclercq, il dit à Rigou d’y mettre cinquante mille francs en les lui garantissant. Rigou devint un commanditaire d’autant plus important qu’il laissa ce fonds se grossir des intérêts accumulés. En ce moment l’intérêt de Rigou dans cette maison était encore de cent mille francs, quoiqu’en 1816 il eût repris une somme de cent quatre-vingt mille francs environ pour la placer sur le Grand-Livre, en y trouvant dix-sept mille francs de rente. Lupin connaissait à Rigou pour cent cinquante mille francs d’hypothèques en petites sommes sur de grands biens. Ostensiblement, Rigou possédait en terres environ quatorze mille francs de revenus bien nets. On apercevait donc environ quarante mille francs de rente à Rigou. Mais quant à son trésor, c’était un X qu’aucune règle de proportion ne pouvait dégager, de même que le diable seul connaissait les affaires qu’il tripotait avec Langlumé.

Ce terrible usurier, qui comptait vivre encore vingt ans, avait inventé des règles fixes pour opérer. Il ne prêtait rien à un paysan qui n’achetait pas au moins trois hectares et qui ne payait pas la moitié du prix comptant. On voit que Rigou connaissait bien le vice de la loi sur les expropriations appliquées aux parcelles et le danger que fait courir au Trésor et à la Propriété l’excessive division des biens. Poursuivez donc un paysan qui vous prend un sillon quand il n’en possède que cinq! Le coup d’œil de l’intérêt privé distancera toujours de vingt-cinq ans celui d’une assemblée de législateurs. Quelle leçon pour un pays! La loi émanera toujours d’un vaste cerveau, d’un homme de génie, et non de neuf cents intelligences qui, si grandes qu’elles puissent être, se rapetissent en se faisant foule. La loi de Rigou ne contient-elle pas en effet le principe de celle à chercher, pour arrêter le non-sens que présente la propriété réduite à des moitiés, des tiers, des quarts, des dixièmes de centiares, comme dans la commune d’Argenteuil où l’on compte trente mille parcelles?

De telles opérations voulaient un compérage étendu comme celui qui pesait sur cet arrondissement. D’ailleurs, comme Rigou faisait faire à Lupin environ le tiers des actes qui se passaient annuellement dans l’Étude, il trouvait dans le notaire de Soulanges un compère dévoué. Ce forban pouvait ainsi comprendre dans le contrat de prêt, auquel assistait toujours la femme de l’emprunteur quand il était marié, la somme à laquelle se montaient les intérêts illégaux. Le paysan, ravi de n’avoir que les cinq pour cent à payer annuellement pendant la durée du prêt, espérait toujours s’en tirer par un travail enragé, par des engrais qui bonifiaient le gage de Rigou.

De là les trompeuses merveilles enfantées par ce que d’imbéciles économistes nomment la petite culture, le résultat d’une faute politique à laquelle nous devons de porter l’argent français en Allemagne pour y acheter des chevaux que le pays ne fournit plus, une faute qui diminuera tellement la production des bêtes à cornes que la viande sera bientôt inabordable, non pas seulement au peuple, mais encore à la petite bourgeoisie. (Voir le Curé de village.)

Donc, bien des sueurs, entre Conches et la Ville-aux-Fayes, coulaient pour Rigou, que chacun respectait, tandis que le travail chèrement payé par le général, le seul qui jetât de l’argent dans le pays, lui valait des malédictions et la haine vouée aux riches. De tels faits ne seraient-ils pas inexplicables sans le coup d’œil jeté sur la Médiocratie? Fourchon avait raison, les bourgeois remplaçaient les seigneurs. Ces petits propriétaires, dont le type est représenté par Courtecuisse, étaient les mains-mortables du Tibère de la vallée d’Avonne, de même qu’à Paris les industriels sans argent sont les paysans de la haute Banque.

Soudry suivait l’exemple de Rigou depuis Soulanges jusqu’à cinq lieues au delà de la Ville-aux-Fayes. Ces deux usuriers s’étaient partagé l’arrondissement.

Gaubertin, dont la rapacité s’exerçait dans une sphère supérieure, non-seulement ne faisait pas concurrence à ses associés, mais il empêchait les capitaux de la Ville-aux-Fayes de prendre cette fructueuse route. On peut deviner maintenant quelle influence ce triumvirat de Rigou, de Soudry, de Gaubertin, obtenait aux élections par des électeurs dont la fortune dépendait de leur mansuétude.

Haine, intelligence et fortune, tel était le triangle terrible par lequel s’expliquait l’ennemi le plus proche des Aigues, le surveillant du général, en relations constantes avec soixante ou quatre-vingts petits propriétaires, parents ou alliés des paysans, et qui le redoutaient comme on redoute un créancier.

Rigou se superposait à Tonsard; l’un vivait de vols en nature, l’autre s’engraissait de rapines légales. Tous deux aimaient à bien vivre, c’était la même nature sous deux espèces, l’une naturelle, l’autre aiguisée par l’éducation du cloître.

Lorsque Vaudoyer quitta le cabaret du Grand-I-Vert pour consulter l’ancien maire, il était environ quatre heures. A cette heure Rigou dînait.

En trouvant la porte bâtarde fermée, Vaudoyer regarda par-dessus les rideaux en criant: —Monsieur Rigou, c’est moi, Vaudoyer...

Jean sortit par la porte cochère, et fit entrer Vaudoyer un instant après en lui disant: —Viens au jardin, Monsieur a du monde.

Ce monde était Sibilet, qui, sous le prétexte de s’entendre relativement à la signification du jugement que venait de faire Brunet, s’entretenait avec Rigou de toute autre chose. Il avait trouvé l’usurier achevant son dessert.

Sur une table carrée éblouissante de linge, car, peu soucieux de la peine de sa femme et d’Annette, Rigou voulait du linge blanc tous les jours, le régisseur vit apporter une jatte de fraises, des abricots, des pêches, des figues, des amandes, tous les fruits de la saison à profusion, servis dans des assiettes de porcelaine blanche et sur des feuilles de vigne, presque aussi coquettement qu’aux Aigues.

En voyant Sibilet, Rigou lui dit de pousser les verroux aux portes battantes intérieures qui se trouvaient adaptées à chaque porte, autant pour garantir du froid que pour étouffer les sons, et il lui demanda quelle affaire si pressante l’obligeait à venir le voir en plein jour, tandis qu’il pouvait conférer si sûrement pendant la nuit.

—C’est que le Tapissier a parlé d’aller à Paris y voir le Garde des sceaux; il est capable de vous faire bien du mal, de demander le déplacement de votre gendre, des juges de la Ville-aux-Fayes, et du président, surtout quand il lira le jugement qu’on vient de rendre en votre faveur. Il se cabre, il est fin, il a dans l’abbé Brossette un conseil capable de jouter avec vous et avec Gaubertin... Les prêtres sont puissants. Monseigneur l’évêque aime bien l’abbé Brossette. Madame la comtesse a parlé d’aller voir son cousin le préfet, le comte de Castéran, à propos de Nicolas. Michaud commence à lire couramment dans notre jeu.

—Tu as peur, dit l’usurier tout doucement en jetant sur Sibilet un regard que le soupçon rendit moins terne qu’à l’ordinaire et qui fut terrible. Tu calcules s’il ne vaut pas mieux te mettre du côté de monsieur le comte de Montcornet?

—Je ne vois pas trop où je prendrais, quand vous aurez dépecé les Aigues, quatre mille francs à placer tous les ans, honnêtement, comme je le fais depuis cinq ans, répondit crûment Sibilet. Monsieur Gaubertin m’a, dans le temps, débité les plus belles promesses; mais la crise approche, on va se battre certainement; promettre et tenir sont deux après la victoire.

—Je lui parlerai, répondit Rigou tranquillement. En attendant voici, moi, ce que je répondrais, si cela me regardait: «Depuis cinq ans, tu portes à M. Rigou quatre mille francs par an, et ce brave homme t’en donne sept et demi pour cent, ce qui te fait en ce moment un compte de vingt-sept mille francs, à cause de l’accumulation des intérêts; mais comme il existe un acte sous signature privée, double entre toi et Rigou, le régisseur des Aigues serait renvoyé le jour où l’abbé Brossette apporterait cet acte sous les yeux du Tapissier, surtout après une lettre anonyme qui l’instruirait de ton double rôle. Tu ferais donc mieux de chasser avec nous, sans demander tes os par avance, d’autant plus que monsieur Rigou n’étant pas tenu de te donner légalement sept et demi pour cent et les intérêts des intérêts, te ferait des offres réelles de tes vingt mille francs; et en attendant que tu puisses les palper, ton procès, allongé par la chicane, serait jugé par le tribunal de la Ville-aux-Fayes. En te conduisant sagement, quand monsieur Rigou sera propriétaire de ton pavillon aux Aigues, tu pourras continuer avec trente mille francs environ et trente mille autres francs que pourrait te confier Rigou, ce qui sera d’autant plus avantageux que les paysans se jetteront sur les terres des Aigues divisées en petits lots, comme la pauvreté sur le monde.» Voilà ce que pourrait te dire monsieur Gaubertin; mais moi je n’ai rien à te répondre, cela ne me regarde pas... Gaubertin et moi nous avons à nous plaindre de cet enfant du peuple qui bat son père, et nous poursuivons notre idée. Si l’ami Gaubertin a besoin de toi, moi je n’ai besoin de personne, car tout le monde est à ma dévotion. Quant au Garde des sceaux, on en change assez souvent; tandis que, nous autres, nous sommes toujours là.

—Enfin, vous êtes prévenu, reprit Sibilet qui se sentit bâté comme un âne.

—Prévenu de quoi? demanda finement Rigou.

—De ce que fera le Tapissier, répondit humblement le régisseur, il est allé furieux à la préfecture.

—Qu’il aille! si les Montcornet n’usaient pas de roues, que deviendraient les carrossiers?

—Je vous apporterai mille écus ce soir à onze heures... dit Sibilet; mais vous devriez avancer mes affaires en me cédant quelques-unes de vos hypothèques arrivées à terme..., une de celles qui pourraient me valoir quelques bons lots de terres...

—J’ai celle de Courtecuisse, et je veux le ménager, car c’est le meilleur tireur du département; en te la transportant tu aurais l’air de tracasser ce drôle-là pour le compte du Tapissier, et ça ferait d’une pierre deux coups, il serait capable de tout en se voyant plus bas que Fourchon. Courtecuisse s’est exterminé sur la Bâchelerie, il a bien amendé le terrain, il a mis des espaliers aux murs du jardin. Ce petit domaine vaut quatre mille francs, le comte te les donnerait pour les trois arpents qui jouxtent ses remises. Si Courtecuisse n’était pas un licheur, il aurait pu payer ses intérêts avec ce qu’on y tue de gibier.

—Eh bien! transportez-moi cette créance, j’y ferai mon beurre, j’aurai la maison et le jardin pour rien, le comte achètera les trois arpents.

—Quelle part me donneras-tu?

—Mon Dieu! vous sauriez traire du lait à un bœuf! s’écria Sibilet. Et moi, qui viens d’arracher au Tapissier l’ordre de réglementer le glanage d’après la loi...

—Tu as obtenu cela, mon gars? dit Rigou, qui plusieurs jours auparavant avait suggéré l’idée de ces vexations à Sibilet en lui disant de les conseiller au général. Nous le tenons, il est perdu; mais ce n’est pas assez de le tenir par un bout, il faut le ficeler comme une carotte de tabac! Tire les verroux, mon gars, dis à ma femme de m’apporter le café, les liqueurs, et dis à Jean d’atteler, je vais à Soulanges. A ce soir! —Bonjour Vaudoyer, dit l’ancien maire en voyant entrer son ancien garde champêtre. Eh bien! qu’y a-t-il?...

Vaudoyer raconta tout ce qui venait de se passer au cabaret et demanda l’avis de Rigou sur la légalité des règlements médités par le général.

—Il en a le droit, répliqua nettement Rigou. Nous avons un rude seigneur; l’abbé Brossette est un malin, votre curé suggère toutes ces mesures-là, parce que vous n’allez pas à la messe, tas de parpaillots! J’y vais bien, moi! Il y a un Dieu, voyez-vous!... Vous endurez tout, le Tapissier ira toujours de l’avant!...

—Eh bien! nous glanerons!... dit Vaudoyer avec cet accent résolu qui distingue les Bourguignons.

—Sans certificat d’indigence? reprit l’usurier. On dit qu’il est allé demander des troupes à la préfecture, afin de vous faire rentrer dans le devoir.

—Nous glanerons comme par le passé, répéta Vaudoyer.

—Glanez!... monsieur Sarcus jugera si vous avez raison, dit l’usurier en ayant l’air de promettre aux glaneurs la protection de la justice de paix.

—Nous glanerons et nous serons en force!... ou la Bourgogne ne serait plus la Bourgogne! dit Vaudoyer. Si les gendarmes ont des sabres, nous avons des faux, et nous verrons!

A quatre heures et demie, la grande porte verte de l’ancien presbytère tourna sur ses gonds, et le cheval bai-brun, mené à la bride par Jean, tourna vers la place. Madame Rigou et Annette, venues sur le pas de la porte bâtarde, regardaient la petite carriole d’osier, peinte en vert, à capote de cuir, où se trouvait leur maître établi sur de bons coussins.

—Ne vous attardez pas, monsieur, dit Annette en faisant une petite moue.

Tous les gens du village, instruits déjà des menaçants arrêtés que le maire voulait prendre, se mirent tous sur leurs portes ou s’arrêtèrent dans la grande rue en voyant passer Rigou, pensant tous qu’il allait à Soulanges pour les défendre.

—Eh bien! madame Courtecuisse, notre ancien maire va sans doute aller nous défendre, dit une vieille fileuse que la question des délits forestiers intéressait beaucoup, car son mari vendait des fagots volés à Soulanges.

—Mon Dieu! le cœur lui saigne de voir ce qui se passe, il en est malheureux autant que vous autres, répondit la pauvre femme qui tremblait au nom seul de son créancier, et qui par peur en faisait l’éloge.

—Ah! c’est pas pour dire, mais on l’a bien maltraité, lui! —Bonjour, monsieur Rigou, dit la fileuse, que Rigou salua ainsi que sa débitrice.

Quand l’usurier traversa la Thune, guéable en tout temps, Tonsard, sorti de son cabaret, dit à Rigou sur la route cantonale: Eh bien! père Rigou, le Tapissier veut donc que nous soyons ses chiens?

—Nous verrons ça! répondit l’usurier en fouettant son cheval.

—Il saura bien nous défendre, dit Tonsard à un groupe de femmes et d’enfants attroupés autour de lui.

—Il pense à vous, comme un aubergiste pense aux goujons en nettoyant sa poêle à frire, répliqua Fourchon.

—Ote donc le battant à ta grelotte quand tu es soûl!..., dit Mouche en tirant son grand-père par sa blouse et le faisant tomber sur le talus au rez d’un peuplier. Si ce mâtin de moine entendait ça, tu ne lui vendrais plus tes paroles si cher...

En effet, si Rigou courait à Soulanges, il était emporté par la nouvelle si grave donnée par le régisseur des Aigues, et qui lui parut menaçante pour la coalition secrète de la bourgeoisie avonnaise.


DEUXIÈME PARTIE


I.—LA PREMIÈRE SOCIÉTÉ DE SOULANGES.

A six kilomètres environ de Blangy, pour parler légalement, et à une distance égale de la Ville-aux-Fayes, s’élève en amphithéâtre sur un monticule, ramification de la longue côte parallèle à celle au bas de laquelle coule l’Avonne, la petite ville de Soulanges, surnommée la Jolie, peut-être à plus juste titre que Mantes.

Au bas de cette colline, la Thune s’étale sur un fond d’argile d’une étendue d’environ trente hectares, au bout duquel les moulins de Soulanges, établis sur de nombreux îlots, dessinent une fabrique aussi gracieuse que pourrait l’inventer un architecte de jardins. Après avoir arrosé le parc de Soulanges, où elle alimente de belles rivières et des lacs artificiels, la Thune se jette dans l’Avonne par un canal magnifique.

Le château de Soulanges, rebâti sous Louis XIV, sur les dessins de Mansart, et l’un des plus beaux de Bourgogne, fait face à la ville. Ainsi Soulanges et le château se présentent respectivement un point de vue aussi splendide qu’élégant. La route cantonale tourne entre la ville et l’étang, un peu trop pompeusement nommé le lac de Soulanges par les gens du pays.

Cette petite ville est une de ces compositions naturelles excessivement rares en France, où le joli, dans ce genre, manque absolument. Là, vous retrouverez en effet, le joli de la Suisse, comme le disait Blondet dans sa lettre, le joli des environs de Neufchâtel. Les gais vignobles qui forment une ceinture à Soulanges complètent cette ressemblance, hormis le Jura et les Alpes, toutefois; les rues, superposées les unes aux autres sur la colline, ont peu de maisons, car elles sont toutes accompagnées de jardins, qui produisent ces masses de verdure si rares dans les capitales. Les toitures bleues ou rouges, mélangées de fleurs, d’arbres, de terrasses à treillages, offrent des aspects variés et pleins d’harmonie.

L’église, une vieille église du moyen âge, bâtie en pierres, grâce à la munificence des seigneurs de Soulanges, qui s’y sont réservé d’abord une chapelle près du chœur, puis une chapelle souterraine, leur nécropole, offre, comme celle de Longjumeau, pour portail, une immense arcade, frangée de cercles fleuris et garnis de statuettes, flanquée de deux piliers à niches terminés en aiguilles. Cette porte, assez souvent répétée dans les petites églises du Moyen Age que le hasard a préservées des ravages du calvinisme, est couronnée par un triglyphe au-dessus duquel s’élève une Vierge sculptée tenant l’Enfant-Jésus. Les bas-côtés se composent à l’extérieur de cinq arcades pleines dessinées par des nervures, éclairées par des fenêtres à vitraux. Le chevet s’appuie sur des arcs-boutants dignes d’une cathédrale. Le clocher, qui se trouve dans une branche de la croix, est une tour carrée surmontée d’une campanille. Cette église s’aperçoit de loin, car elle est en haut de la grande place au bas de laquelle passe la route.

La place, d’une assez grande largeur, est bordée de constructions originales, toutes de diverses époques. Beaucoup, moitié bois, moitié briques, et dont les solives ont un gilet d’ardoises, remontent au moyen âge. D’autres en pierres et à balcon, montrent ce pignon si cher à nos aïeux, et qui date du douzième siècle. Plusieurs attirent le regard par ces vieilles poutres saillantes à figures grotesques, dont la saillie forme un auvent, et qui rappelle le temps où la bourgeoisie était uniquement commerçante. La plus magnifique est l’ancien bailliage, maison à façade sculptée, en alignement avec l’église qu’elle accompagne admirablement. Vendue nationalement, elle fut achetée par la commune, qui en fit la mairie et y mit le tribunal de paix, où siégeait alors monsieur Sarcus, depuis l’institution du juge de paix.

Ce léger croquis permet d’entrevoir la place de Soulanges, ornée au milieu d’une charmante fontaine rapportée d’Italie, en 1520, par le maréchal de Soulanges, et qui ne déshonorerait pas une grande capitale. Un jet d’eau perpétuel, provenant d’une source située en haut de la colline, est distribué par quatre Amours en marbre blanc tenant des conques et couronnés d’un panier plein de raisins.

Les voyageurs lettrés qui passeront par là, si jamais il en passe après Blondet, pourront y reconnaître cette place illustrée par Molière et par le théâtre espagnol, qui régna si longtemps sur la scène française, et qui démontrera toujours que la comédie est née en de chauds pays, où la vie se passait sur la place publique. La place de Soulanges rappelle d’autant mieux cette place classique, et toujours semblable à elle-même sur tous les théâtres, que les deux premières rues la coupant précisément à la hauteur de la fontaine, figurent ces coulisses si nécessaires aux maîtres et aux valets pour se rencontrer ou pour se fuir. Au coin d’une de ces rues, qui se nomme la rue de la Fontaine, brillent les panonceaux de maître Lupin. La maison Sarcus, la maison du percepteur Guerbet, celle de Brunet, celle du greffier Gourdon et de son frère le médecin, celle du vieux monsieur Gendrin-Vattebled, le garde général des eaux et forêts. Ces maisons, tenues très-proprement par leurs propriétaires, qui prennent au sérieux le surnom de leur ville, sont sises aux alentours de la place, le quartier aristocratique de Soulanges.

La maison de madame Soudry, car la puissante individualité de l’ancienne femme de chambre de mademoiselle Laguerre avait absorbé le chef de la communauté; cette maison entièrement moderne avait été bâtie par un riche marchand de vin, né à Soulanges, qui, après avoir fait sa fortune à Paris, revint en 1793 acheter du blé pour sa ville natale. Il y fut massacré comme accapareur par la populace, ameutée au cri d’un misérable maçon, l’oncle de Godain, avec lequel il avait des difficultés à propos de son ambitieuse bâtisse.

La liquidation de cette succession, vivement discutée entre collatéraux, traîna si bien, qu’en 1798, Soudry, de retour à Soulanges, put acheter pour mille écus en espèces le palais du marchand de vin, et il le loua d’abord au département pour y loger la gendarmerie. En 1811, mademoiselle Cochet, que Soudry consultait en toute chose, s’opposa vivement à ce que le bail fût continué, trouvant cette maison inhabitable, en concubinage, disait-elle, avec une caserne. La ville de Soulanges, aidée par le département, bâtit alors un hôtel à la gendarmerie, dans une rue latérale à la mairie. Le brigadier nettoya sa maison, y restitua le lustre primitif souillé par l’écurie et par l’habitation des gendarmes.

Cette maison, élevée d’un étage et coiffée d’un toit percé de mansardes, voit le paysage par trois façades, une sur la place, l’autre sur le lac, et la troisième sur un jardin. Le quatrième côté donne sur une cour qui sépare les Soudry de la maison voisine, occupée par un épicier nommé Vattebled, un homme de la seconde société, père de la belle madame Plissoud, de laquelle il sera bientôt question.

Toutes les petites villes ont une belle madame, comme elles ont un Socquard et un café de la Paix.

Chacun devine que la façade sur le lac est bordée d’une terrasse à jardinet d’une médiocre élévation, terminée par une balustrade en pierre et qui longe la route cantonale. On descend de cette terrasse dans le jardin par un escalier sur chaque marche duquel se trouve un oranger, un grenadier, un myrte et autres arbres d’ornement, qui nécessitent au bout du jardin une serre que madame Soudry s’obstine à nommer une resserre. Sur la place, on entre dans la maison par un perron élevé de plusieurs marches. Selon l’habitude des petites villes, la porte cochère, réservée au service de la cour, au cheval du maître et aux arrivages extraordinaires, s’ouvre assez rarement. Les habitués, venant tous à pied, montaient par le perron.

Le style de l’hôtel Soudry est sec; les assises sont indiquées par des filets dits à gouttière; les fenêtres sont encadrées de moulures alternativement grêles et fortes, dans le genre de celles des pavillons Gabriel et Perronnet de la place Louis XV. Ces ornements donnent, dans une si petite ville, un aspect monumental à cette maison devenue célèbre.

En face, à l’autre angle de la place, se trouve le fameux café de la Paix, dont les particularités et le prestigieux Tivoli surtout exigeront plus tard des descriptions moins succinctes que celle de la maison Soudry.

Rigou venait très-rarement à Soulanges, car chacun se rendait chez lui: le notaire Lupin comme Gaubertin, Soudry comme Gendrin, tant on le craignait. Mais on va voir que tout homme instruit, comme l’était l’ex-bénédictin, eût imité la réserve de Rigou, par l’esquisse, nécessaire ici, des personnes de qui l’on disait dans le pays: —C’est la première société de Soulanges.

De toutes ces figures, la plus originale, vous le pressentez, était madame Soudry, dont le personnage, pour être bien rendu, exige toutes les minuties du pinceau.

Madame Soudry se permettait un soupçon de rouge à l’imitation de mademoiselle Laguerre; mais cette légère teinte avait changé, par la force de l’habitude, en plaques de vermillon si pittoresquement appelées des roues de carrosses par nos ancêtres. Les rides du visage, devenant de plus en plus profondes et multipliées, la mairesse avait imaginé pouvoir les combler de fard. Son front jaunissait aussi par trop, et ses tempes miroitant, elle se posait du blanc, et figurait les veines de la jeunesse par de légers réseaux de bleu. Cette peinture donnait une excessive vivacité à ses yeux déjà fripons, en sorte que son masque eût paru plus que bizarre à des étrangers; mais, habituée à cet éclat postiche, sa société trouvait madame Soudry très-belle.

Cette haquenée, toujours décolletée, montrait son dos et sa poitrine blanchis et vernis l’un et l’autre par les mêmes procédés employés pour le visage; mais heureusement, sous prétexte de faire badiner de magnifiques dentelles, elle voilait à demi ses produits chimiques. Elle portait toujours un corps de jupe à baleines dont la pointe descendait très-bas, garni de nœuds partout, même à la pointe!... sa jupe rendait des sons criards tant la soie et les falbalas y foisonnaient.

Cet attirail, qui justifie le mot atours, bientôt inexplicable, était en damas de grand prix ce soir-là, car madame Soudry possédait cent habillements plus riches les uns que les autres, provenant tous de l’immense et splendide garde-robe de mademoiselle Laguerre, et toutes retaillées par elle dans le dernier genre de 1808. Les cheveux de sa perruque blonde, crêpés et poudrés, semblaient soulever son superbe bonnet à coques de satin rouge cerise, pareil aux rubans de ses garnitures.

Si vous voulez vous figurer sous ce bonnet toujours ultra-coquet un visage de macaque d’une laideur monstrueuse, où le nez camus, dénudé comme celui de la Mort, est séparé par une forte marge de chair barbue d’une bouche à râtelier mécanique, où les sons s’engagent comme en des cors de chasse, vous comprendrez difficilement pourquoi la première société de la ville et tout Soulanges, en un mot, trouvait belle cette quasi-reine, à moins de vous rappeler le traité succinct ex professo qu’une des femmes les plus spirituelles de notre temps a récemment écrit sur l’art de se faire belle à Paris par les accessoires dont on s’y entoure.

En effet, d’abord madame Soudry vivait au milieu des dons magnifiques amassés chez sa maîtresse, et que l’ex-bénédictin appelait fructus belli. Puis elle tirait parti de sa laideur en l’exagérant, en se donnant cet air, cette tournure qui ne se prennent qu’à Paris, et dont le secret reste à la Parisienne la plus vulgaire, toujours plus ou moins singe. Elle se serrait beaucoup, elle mettait une énorme tournure, elle portait des boucles de diamants aux oreilles, ses doigts étaient surchargés de bagues. Enfin, en haut de son corset, entre deux masses arrosées de blanc de perle, brillait un hanneton composé de deux topazes et à tête en diamant, un présent de chère maîtresse, dont on parlait dans tout le département. De même que feu sa maîtresse, elle allait toujours les bras nus et agitait un éventail d’ivoire à peinture de Boucher, et auquel deux petites roses servaient de boutons.

Quand elle sortait, madame Soudry tenait sur sa tête le vrai parasol du dix-huitième siècle, c’est-à-dire une canne au haut de laquelle se déployait une ombrelle verte à franges vertes. De dessus la terrasse, quand elle s’y promenait, un passant, en la regardant de très-loin, aurait cru voir marcher une figure de Watteau.

Dans ce salon, tendu de damas rouge, à rideaux de damas doublés en soie blanche, et dont la cheminée était garnie de chinoiseries du bon temps de Louis XV, avec feu, galeries, branches de lis élevées en l’air par des Amours, dans ce salon plein de meubles en bois doré à pied de biche, on concevait que des gens de Soulanges pussent dire de la maîtresse de la maison: La belle madame Soudry! Aussi l’hôtel Soudry était-il devenu le préjugé national de ce chef-lieu de canton.